第001回 / CHAPITRE I DE LA GESTATION DE LA RACINE MYSTIQUE SORTENT LES SOURCES ORIGINELLES, DE LA CONSTANTE CULTURE DU C Œ U R ET DE L'ESPRIT NAÎT LA GRANDE VOIE. Nous l'apprend le dizain: Ciel et terre se trouvaient sens dessus dessous, Avant que sombre chaos ne se fût dissous. Quand Pan Gu' brisa la nébuleuse immense, S'ébranla le commencement de notre monde Par la distinction du pur et du turbide, Portant toute vie à parfaite sollicitude, Menant tous les êtres à l'accomplissement. Car il paraît que pour l'univers un cycle fait cent vingt-neuf mille six cents ans. Si on le divise en douze moments correspondant aux rameaux terrestres des rat, bœuf, tigre, lièvre, dragon, serpent, cheval, mouton, singe, coq, chien et porc, la durée de chaque moment doit être de dix mille huit cents années. En voici la succession dans le cadre d'une journée terrestre: à l'heure du rat se lève l'influx solaire, à celle du bœuf chante le coq, à l'heure du tigre se cache la lumière, à celle du lièvre le soleil sort; l'heure du dragon vient après le repas; on est prêt à se mettre au travail à celle du serpent; le soleil est au zénith à l'heure du cheval et décline vers l'ouest à la suivante; on se restaure à l'heure du singe et, à celle du coq, le soleil se couche; le crépuscule tombe à l'heure du chien et l'homme se repose à celle du cochon. La séquence est comparable dans le cadre d'un grand cycle: à la fin du «moment» du chien, l'univers entre dans l'obscurité et toutes choses s'anéantissent. Cinq mille quatre cents ans de plus et l'on passe au début du «moment» du porc que l'on appelle chaos parce que ce sont ténèbres où n'existent plus ni terre, ni ciel, ni homme, ni rien; «moment» qui s'achève après un nouveau laps de cinq mille quatre cents ans quand se lève le signe de la vertu et s'approche le «moment» d'un nouveau cycle, ramenant peu à peu les lumières. Comme le dit Shao Yong Quand hiver arrive à mi-course du «rat», Le cœur immobile, le ciel reile froid, Mais le principe mâle commence à bouger, Alors que rien sur terre n'esl encore né. C'est dans cette conjoncture que le ciel prend enfin racine. Lorsque se sont écoulées cinq mille et quatre cents années et que l'on atteint le milieu du «moment» du rat, le pur et léger azur s'élève pourvu du soleil, de la lune, des astres, des étoiles, appelés les quatre figures du firmament. Aussi dit-on que le ciel s'ouvre sous le signe du rat. Encore cinq mille quatre cents ans et le «moment» du rat se termine pour laisser place à celui du bœuf: les choses commencent à durcir. Ainsi que le dit le Classique des mutations Comme il eñgrand, le signe originel du firmament, qu 'il eff parfait, le signe originel de la terre! Ils contiennent la naissance de toutes choses conformément à la volonté du Ciel. C'est alors que la terre commence à se solidifier. Cinq mille quatre cents ans de plus et l'on en arrive au milieu du «bœuf», lorsque descend et se condense la pesante turbidité pour former l'eau, le feu, les montagnes, les rochers et la terre, que l'on appelle les cinq formes. C'est pourquoi il est dit que la terre a son commencement sous le signe du bœuf. Encore cinq mille quatre cents ans à passer pour que s'achève le «moment» du bœuf et pointe celui du tigre qui donnera naissance à tous les êtres. Ainsi que le répètent les calendriers: Livre 1", chapitre i Le souffle du ciel descend tandis que monte celui delà terre, et de leur union naît la foule des choses et des êtres. C'est alors que ciel pur et terre alerte, Yin femelle et Yang mâle s'unissent. Cinq mille quatre cents ans de plus conduisent en plein «tigre», moment qui produit l'homme, les bêtes et les oiseaux; autrement dit, se trouvent en place les trois entités que sont le ciel, la terre et l'homme. Et c'est pourquoi il est dit que l'homme naît sous le signe du tigre. Touchés par l'initiative de Pan Gu, les trois Augustes mirent le monde en ordre et les cinq Empereurs 1 fixèrent les règles des relations sociales, à la suite de quoi l'univers fut divisé en quatre grands continents, à l'est, à l'ouest, au sud et au nord Il ne sera question dans ce livre que de celui de l'Est. Au-delà des mers se trouvait un pays du nom de Aolai, situé au bord de l'océan, où s'élevait la fameuse montagne appelée mont de Fleurs et Fruits, formant la chaîne principale des dix îlots 3 et le «dragon dominant 4» des trois îles Elle s'était dressée au moment où le pur se séparait du turbide et s'était formée après la division de la nébuleuse. Une belle montagne, vraiment, ce dont porte témoignage le poème qui suit: Elle domine le vaste océan, elle subjugue la mer de jaspe. Elle domine le vaste océan lorsque les collines argentées de flots jaillissants entraînent les poissons dans ses cavités. Elle subjugue la mer de jaspe, quand les vagues neigeuses roulent les flots qui tirent des profondeurs d'étranges coquilles marines. Du côté du sud-ouest qui rapproche le Bois du Feu s'accumulent les hauteurs. Les sommets s'élancent vers la mer orientale. Ce ne sont que falaises rouges et rochers bis&rres, escarpements et pics extraordinaires. Sur les falaises rouges les phénix au plumage coloré chantent en couples, tandis que la licorne s'endort seule au creux des escarpements. En haut des pics retentit parfois le cri des faisans dorés, tandis que dans les grottes rocheuses vont et viennent les dragons. Dans les forêts demeurent le cerf sans âge et le renard immortel, en haut des arbres perchent les oiseaux merveilleux et la grue noire. Plantes précieuses et fleurs rares jamais ne se fanent, pins toujours verts et cyprès altiers offrent un printemps continuel. Le pêcher des immortels ne cesse dé former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. I O Vrilles et lianes s'enlacent serrées dans la gorge, sur les coteaux, tout autour, l'herbe s'est vêtue de couleur neuve. C'est le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières, Uaxe immuable de la terre à travers dix mille k a l p a. Au sommet de cette montagne, en son beau milieu, se trouvait un rocher d'immortels. La roche avait une hauteur de trente-six pieds cinq pouces et vingt-quatre pieds de tour: c'est que ses dimensions correspondaient aux trois cent soixante-cinq degrés de Fécliptique et aux vingt-quatre divisions du calendrier annuel. Elle était percée sur le dessus de neuf cavités et huit trous correspondant aux neuf maisons et huit trigrammes 3. Aucun arbre aux alentours ne lui portait ombrage, mais, de part et d'autre, angéliques et orchidées la mettaient en valeur. Or, depuis le commencement du monde, elle avait jour après jour reçu l'imprégnation de la candeur céleste et de la luxuriance terrestre, de la vigueur des rayons solaires et de la douceur du clair de lune. Elle en avait été si longuement caressée que, remuée par une pensée pénétrante, elle s'était trouvée divinement engrossée et, se fendant un beau jour, expulsa un œuf en pierre de la grosseur d'un ballon. Comme il était exposé à l'air libre, il se transforma en un singe de pierre pourvu des cinq sens et disposant de ses quatre membres. Ayant tôt fait d'apprendre à grimper et marcher, il salua les quatre orients. Ce faisant, l'éclat de son regard darda un double faisceau d'or qui atteignit le palais de l'Étoile polaire et fit sursauter l'empereur de Jade, le Grand Compatissant des hautes sphères célestes, lequel trônait en la salle précieuse des Nuées-Mystérieuses du palais de l'Arched'Or en présence des immortels, ses ministres. À la vue de ce rayon d'or flamboyant, il ordonna à Œil-de-Mille-Lieues et Oreille-Bon-Vent d'aller ouvrir la porte céleste du Sud pour voir ce qu'il en était. Déférant à la directive impériale, les deux capitaines sortirent, voyant si juste et entendant si clairement qu'ils étaient de retour dans l'instant afin de présenter leur rapport: «Conformément à l'ordre de Votre Majesté, vos serviteurs ont déteâé par la vue et l'ouïe l'endroit d'où vient l'éclat d'or: en bordure du petit pays de Aolai, à l'est de la mer du continent oriental, se trouve le mont de Livre I' r, chapitre i" Fleurs et Fruits au sommet duquel une roche d'immortels a produit un œuf qui, sous l'effet du vent, s'est transformé en singe, lequel s'est incliné aux quatre orients et, de ses yeux, a lancé un rayon qui a touché le palais de l'Étoile polaire. Mais cet éclat ne va pas tarder à s'éteindre puisque le singe prend maintenant de la nourriture et boit de l'eau.» L'Empereur voulut bien condescendre à manifester sa compassion par ces mots: «Ces êtres d'En-bas, nés de la quintessence du ciel et de la terre, n'ont rien d'étrange.» Notre singe en sa montagne savait marcher, courir, sauter, grappiller dans la végétation, boire aux sources et ruisseaux, cueillir des fleurs alpestres, trouver des fruits aux arbres, s'associer aux bêtes sauvages, tigres ou panthères, se lier d'amitié avec les daims et cerfs et d'affection avec les gibbons ou les macaques. Il passait la nuit sous des falaises rocheuses et le matin gambadait entre pics et grottes. Ah! vraiment, le cas de le dire: En montagne plus de calendrier, Froidure passée, qu'importe l'année Par une matinée torride, il avait fui la chaleur avec' la troupe des singes qui jouaient à l'ombre des pins. Voyez comme ils s'amusaient, les uns et les autres: L'un se balance d'arbre en branche à la recherche de fleurs et de fruits. D'autres se jettent des cailloux comme s'ils jouaient à l'attrape-moi-ça 2. L'un court par-dessus des nids de sable, l'autre construit des pagodes de D'autres chassent les libellules ou attrapent les lézards*. [terre. Il en est qui semblent rendre hommage au Ciel et prier un Ils s'agrippent aux lianes ou tissent des paillasses. [bodhisattva 4. Ils se cherchent les puces qu'ils écrasent sous la dent ou l'ongle. Ils lissent leur fourrure ou se nettoient les ongles, Se frottent et se grattent, se poussent et se bousculent, se tirent à hue et à Ils jouent à leur guise dans la forêt de pins bleus, [dia. Et se baignent à plaisir au bord du torrent aux eaux vertes. Après s'être amusée, la bande de singes alla se baigner dans le torrent. Ils voyaient les eaux s'élancer en avant, en éclaboussant et bondissant comme melons qui roulent. Comme dit l'adage: Les oiseaux ont leur babillage et les bêtes leur langage. Les singes se dirent: «D'où vient toute cette eau? Nous n'en savons goutte: puisque nous n'avons rien d'autre à faire aujourd'hui, suivons le torrent en le remontant pour voir où il prend sa source. Allons-y pour la rigolade! » Ne poussant qu'un cri, ils partirent tous ensemble en courant, s'appelant et se tirant les uns les autres, singes et guenons, petits et grands. Ils escaladèrent la montagne en suivant le cours d'eau, d'une traite jusqu'à la source, qui se révéla être la cascade magnifique que voyez: Telle la levée de blancs arcs-en-ciel Mille vagues de neige s'envolent Que n'emporte point le vent de la mer. La lune vient s'y mirer et tapir Sous le souffle frais qui fend les pans verts Aux bords humectés de gouttelettes. Une chute des flots nommée cascade Telle un rideau suspendu qui s'évade! Les singes manifestaient leur admiration en battant des mains: «La belle eau! Quelle belle eau! C'est: donc d'ici qu'elle s'en va au loin jusqu'au pied de la montagne pour rejoindre d'une traite les flots de l'océan! » Ils reprirent: «Celui qui serait capable de s'y glisser pour chercher l'endroit d'où sourdent les eaux, et d'en revenir indemne, nous le proclamerons roi et le respecterons comme tel!» Ils l'avaient répété trois fois quand, tout à coup, le singe de pierre bondit hors du groupe et répondit à haute et intelligible voix: «J'y vais, mes amis, j'y vais!» Brave singe! N'était-ce pas qu'aujourd'hui Sa renommée allait briller, Que son heure était arrivée? Le destin ici l'attendait Pour qu'en roi, il entre au palais. Livre I", chapitre f Le voilà qui ferme les yeux, se ramasse et d'un bond traverse la chute d'eau: il écarquille les yeux, lève la tête et que voit-il? Ni ondes, ni flots là-dedans, mais un pont tout scintillant. S'arrêtant pour mieux se concentrer, il regarda en redoublant d'attention: c'était un pont de lattes en fer sous lequel l'eau, qui surgissait d'une cavité de la roche, retombait à l'extérieur, masquant l'entrée du pont. S'avançant le dos courbé et regardant à chaque pas, il eut l'impression de pénétrer dans une sorte de résidence, à vrai dire, un fort bel endroit. Voyez plutôt: Le bleuté de la mousse sous la blancheur de jade des nuages qui passent, tandis que la lumière arrache des lambeaux de brume colorée. Pièces vides auxfenêtres calmes où desfleurs semblent pousser sur les bancs lisses. Aux tétons des Stalactites s'accrochent des perles de dragon qui pendent au-dessus d'un sol aux concrétions étranges. Contre la paroi marmites et fourneau gardent la trace dufeu; coupes et pots reposent sur la table qui expose la présence de reliefs. Sièges et lits de pierre sont de toute beauté, et plus remarquables encore les plats et bols de pierre. Et là-bas voyez ces perches de long bambou et trois ou quatre branches de fleurs de prunier. Ces quelques pins bleus semblent constamment enveloppés de pluie: ne dirait-on pas humaine demeure? Après avoir passé un long moment à regarder, il sauta au milieu du pont et, observant à droite et à gauche, remarqua en son mitan une Stèle qui portait gravée sur sa partie supérieure, en calligraphie «carrée», une colonne de grands caractères: TERRE BÉNIE DU MONT DE FLEURS ET FRUITS PARADIS CAVERNEUX DE LA GROTTE AU RIDEAU-TORRENTIEL 1. Ne se contenant plus de joie, le singe de pierre fit demi-tour et, se dirigeant vers l'extérieur, se pelotonna en fermant à nouveau les yeux: franchissant d'un bond le barrage aqueux, il s'écria en pouffant: «Une chance inouïe! Un grand bonheur! — Comment c'est, là-dedans?» demandait la foule des singes qui l'entouraient, «est-ce que l'eau est profonde? — Il n'y a pas d'eau! Mais il n'y a pas d'eau! C'est en fait un pont de lattes en fer. Et à côté, un patrimoine qui est don du ciel et cadeau de la terre! — Comment ça, un patrimoine? — Toute cette eau passe sous le pont à travers la roche et, en retombant, en cache l'entrée», expliquait le singe de pierre en riant, «il y a des arbres et des fleurs près du pont, où se trouve un logis de pierre avec foyer et four, bols et plats, lits et bancs de pierre, et, au milieu, une stèle gravée de l'inscription Terre bénie du mont de Fleurs et Fruits, paradis caverneux de la grotte au Rideau-Torrentiel: vraiment! Un coin où nous serions parfaitement à l'abri. De plus c'est spacieux, nous pourrions facilement y loger à mille et cent. Allons nous y installer et nous épargner les accès d'humeur du ciel vénérable! Car une fois à l'intérieur, «Le vent ne nous atteindra plus, De la pluie nous serons à l'abri. Sans crainte des neiges et gelées, Nous n'entendrons plus le tonnerre, Brumes toujours illuminées, Dans des vapeurs bénies d'étuve. Que d'année en année pins et bambous verdoient Et brillent jour après jour les jleurs nouvelles!» Le discours remplit de joie tout un chacun, dans la foule des singes qui s'écrièrent en chœur: «Va de l'avant cette fois encore et emmène-nous!» Le singe de pierre s'accroupit à nouveau en fermant les yeux et sauta en criant: «Suivez-moi, tous! Entrez!» Les plus audacieux avaient bondi, mais les moins hardis tendaient le cou, puis rentraient leur tête, se grattaient l'oreille et se frottaient les joues, poussant de grands cris; au bout d'un moment de tergiversations, tous y entrèrent. Quand ils eurent passé le pont, ce fut à qui s'emparerait des plats et enlèverait les bols, qui occuperait le four et monopoliserait le lit, transportant ceci et poussant cela, sans un instant de répit, comme le veut le caractère espiègle des singes: ils ne s'arrêtèrent qu'à bout de force et l'esprit épuisé. Le singe de pierre prit alors place en position dominante pour les haranguer solennellement j «Mes amis! A quoi peut être bon un homme qui ne tient pas sa «Suivez-moi, tous'. Et/irez!» iG parole'? N'aviez-vous pas dit que vous proclameriez roi qui serait capable d'y entrer et d'en ressortir indemne? Non seulement je l'ai fait, mais j'y suis retourné et vous ai trouvé une caverne où vous pouvez vous reposer, mes amis, et dormir en toute sécurité. Qu'attendez-vous pour prêter hommage à votre roi, maintenant que vous allez chacun jouir du bonheur de pouvoir constituer une famille?» A ces mots les singes, unanimes, se prosternèrent respectueusement sans protester. Chacun s'alignant selon l'âge et le rang, ils joignirent les mains en hommage à leur souverain, criant tous ensemble: «Vive notre grand roi! » Dès lors, montant sur l'éminent trône royal, le singe abandonna le qualificatif de «singe de pierre» pour prendre celui de Beau Singe-Roi. Ainsi qu'en témoigne le poème, Quand la vie naît du Suprême aux trois mâles Roche d'immortels retient vigueur astlrale, Et d'œuf en singe parvient à la Grande Voie, Sous un nom d'emprunt la réalisant en soi. De 1'introspection ignorant le nouménal, Il ne connaît bien que l'acte phénoménal. Ainsi en fut-il des hommes en tous les âges, Qui n'en font qu'à leur guise, même roi ou sage. A la tête de la troupe de gibbons, macaques et babouins parmi lesquels il avait nommé ses serviteurs et conseillers, le Beau Singe-Roi allait se promener au mont de Fleurs et Fruits le matin, et le soir rentrait se coucher à la grotte du Rideau-Torrentiel. Il vivait en concorde et bonne intelligence avec ses sujets, sans se mêler du vol des bandes d'oiseaux, ni suivre la course des bêtes sauvages, en monarque libre et indépendant, dans un bonheur insurpassable. C'est ainsi que Au printemps ils cueillaient des fleurs pour se nourrir, En été se mettaient en quête de bons fruits, En automne ramassaient tares et châtaignes, Et en hiver cherchaient de quoi passer l'année ' s. Le Beau Singe-Roi avait joui des générosités de la nature depuis trois, quatre siècles, cinq cents ans, peut-être, quand un beau jour, au cours d'un joyeux banquet, il se Livre I er, chapitre i' sentit soudain accablé de tristesse et se mit à verser des larmes. Les singes alarmés lui demandèrent en le saluant bien bas: «Pourquoi Votre Majesté se tourmente-t-Elle? — J'ai beau vivre présentement dans la joie, je ne peux me défendre de penser un tout petit peu plus loin: c'est ce qui me tourmente. — Votre Majesté paraît bien difficile à satisfaire», reprirent les singes en riant, «nous nous réunissons joyeusement tous les jours en cette terre bénie de la montagne des immortels, en cette ancienne caverne et sur ce divin continent, sans être soumis à quelque licorne ou phénix, ni contraints par quelque humain monarque. La liberté et l'insouciance sont des bonheurs sans prix; pourquoi vous laisser accabler par ces pensées? — Certes, nous n'avons aujourd'hui ni à nous soumettre aux lois d'un roi humain, ni à redouter les menaces des animaux, mais plus tard, quand viendront la vieillesse et la décrépitude, ne tomberons-nous pas aux mains de ce vieux bonhomme de Yama 1, au royaume des ombres? A l'instant où périra notre corps, n'aurons-nous pas vainement vécu en ce monde, si nous ne pouvons demeurer indéfiniment parmi les être divins?» À ce discours chaque singe se couvrit le visage et se mit à sangloter pitoyablement tant ils étaient tous accablés par la pensée de l'impermanence. Voilà que soudain saute hors des rangs un gibbon au long dos qui, d'une voix forte, interpelle le roi: «Qu'une telle pensée ait assailli Votre Majesté signifie en vérité que votre esprit commence à s'ouvrir à la Voie. Parmi les cinq sortes de créatures 3, il n'existe que trois catégories d'êtres qui ne soient pas soumis à la juridiction du roi des Enfers. — Lesquelles, le sais-tu? — Celles de bouddha, d'immortel et de saint 4, qui échappent au cycle de la transmigration 5, qui ne naissent ni ne meurent et jouissent de la même longévité que le ciel et la terre, ses montagnes et ses rivières. — Où habitent ces trois-là? — En ce monde-ci 6, dans de vieilles grottes et dans les montagnes d'immortels.» Ces explications remplirent d'aise le roi des singes. Il déclara: «Je vous ferai mes adieux dès demain et descendrai de la montagne. Quand bien même il me faudrait aller comme le nuage jusqu'aux extrémités du ciel ou de la mer, j'en trouverai de ces trois-là pour apprendre à rester jeune et vivre indéfiniment, afin d'échapper à jamais à l'embuscade que nous tend seigneur Yama!» Il aura suffi de cette simple phrase pour le faire subitement sauter hors de la nasse de la transmigration et parvenir à la position de «grand saint égal au Ciel». Les singes battaient tous des mains en signe d'admiration: «Parfait! Parfait! Nous escaladerons demain la montagne et franchirons les sommets à la recherche de fruits pour offrir à Votre Majesté un grand banquet d'adieux. » Le jour suivant les singes allèrent cueillir des pêches et des fruits rares, déterrèrent des simples alpestres et arrachèrent des spermicées 1, des pistils odorants d'angéliques et d'orchidées, bref toutes sortes de plantes précieuses et de fleurs rares. Quand ils les eurent soigneusement rangées, ils disposèrent tables et bancs de pierre, puis y étalèrent vins et mets divins. Voyez plutôt: Boules d'or et billes de perles. Rouges à éclater, jeunes de maturité. Boules d'or et billes de perles sont cerises sauvages Aux couleurs délicieuses. Rouges à éclater et jaunes de maturité sont les prunes Au goût âpre et parfumé. Longattesfrais à chair douce et peau mince, Litchis de feu à petit noyau dans leur sac rouge, Le fruit vert de pommes sauvages offertes en branches, Des nèfles du japon enveloppées de feuilles, Des poires à tête de lièvre et des dattes en forme de cœur de [poulet Calment la soif, libèrent des soucis et délivrent des effets du vin. Pêches odorantes et amandes molles Sont plus délicieuses que précieux élixirs. Prunes craquantes et armoises ont la douce âpreté du yogourt. Pulpe rouge et pépins noirs font melons mûrs*. Quatre pétales de peau jaune couvrent de gros kakis. Quand éclate la grenade, les grains de sable de cinabre brillent de tous [les feux du rubis. Quand se craquèlent les châtaignes, leur chair ferme rappelle l'agate [dorée. Livre I", chapitre i" Noix et amandes d'argent conviennent au thé, Alors que noix de coco et raisins de la vigne font du vin. Noisettes, pignons et fruits secs s'empilent dans les plats, Oranges, mandarines, kumquats et cannes à sucre s'étalent sur les Chaudes les patates grillées, [tables. Bouillies à point les Spermicées, En poudre, les tubercules aux graines de nénuphars; En marmites de pierre cuisent lentement les brouets. Si rares que soient les saveurs qui font la fierté de l'homme, Peuvent-elles se comparer aux plaisirs que s'offrent les singes de la [montagne? Les singes honoraient leur roi en le priant de présider le banquet, tandis qu'eux-mêmes occupaient les places inférieures selon l'âge et le rang, chacun à tour de rôle lui présentant vin, fleurs et fruits. Ils se livrèrent à de copieuses libations la journée entière. Le lendemain, levé de bonne heure, le Beau Singe-Roi leur demanda: «Mes petits, coupez-moi du bois de pin et faites-en un radeau. Trouvez-moi une perche de bambou qui me servira de gaffe et ramassez-moi des fruits ou autre chose du même genre. Je vais partir.» Le voilà qui monte seul sur le radeau, le pousse de toutes ses forces et, entraîné par les vents et les courants, s'en retourne tout droit dans les flots de l'océan qu'il franchit, grâce à un souffle divin, jusqu'aux rivages du continent méridional. De ce départ allait L'immortel singe de naissance divine Quitte sa montagne, poussé sur un radeau, Franchit les mers à la recherche de la Voie, La volonté tendue vers le plus grand exploit. Son lot et son destin le coupent du mondain, Sans tourments ni soucis à Lui sera uni. Ne lui faudrait-il pas rencontrer connaisseur Qui lui révélerait le secret des origines? Quandfinira cette quête des vanités? Tôt levés, tard couchés, privés de liberté, Sur leur mulet, ils rêvent d'un beau palefroi, Et premier ministre, se voudraient duc ou roi! Ils n'ont d'autres soucis que d'accumuler l'or, En oublient la crainte du Seigneur de la mort. Gloire et richesse à leurs fils veulent laisser, Tas un seul ne songerait à se retourner! Le singe-roi était donc en quête d'immortalité, mais il n'était pas encore destiné à la rencontrer. I l traversa de grandes cités et parcourut de petits bourgs en ce continent méridional. Huit ou neuf ans avaient passé quand il atteignit tout à coup l'océan occidental. Persuadé qu'il trouverait au-delà des mers quelque immortel, il se construisit un radeau semblable au précédent et se laissa flotter sur la mer de l'Ouest jusqu'au continent occidental. Après avoir débarqué, il erra longtemps avant de tomber sur une haute et belle montagne couverte à la base d'une forêt dense. Sans crainte des loups, tigres ou panthères, il la gravit jusqu'au sommet pour jouir du point de vue, vraiment magnifique: Mille pics comme autant de hallebardes Au-dessus d'un écran de dix mille gardes. Livre l", chapitre i" Les reflets du soleil cernent la brume des hauteurs Assombries par la pluie qui retient la fraîcheur. Des lianes sèches enserrent les vieux arbres, Les ruisseaux coulent le long des chemins encaissés. Fleurs rares dans l'herbe luxuriante, "Bambous géants sous les sapins altiers: Les uns toujours verts en cette terre bénie, Les autres toujours fraîches comme au paradis. Aussi clair que le chant des oiseaux timides, S'entend le bruissement des sources limpides. L'orchidée se cache au creux du précipice, Partout poussent lichens et mousses lisses. Où montent et descendent veines de dragon En ces monts, sûr qu'un grand homme cache son nom! Il contemplait la vue quand il entendit soudain une voix humaine venant du fond des bois. II précipite ses pas, se faufile dans la forêt et penche l'oreille pour écouter. C'était quelqu'un qui chantait: A la hache j'abats le bois, gros ou petit, Si n'en pourrit le manche, le temps d'une partie' Je vais au bout de la vallée près des nuées Vendre mes fagots contre du vin, à mon gré, Rire à la folie, m'en donner à cœurjoie. Sur le glauque sentier de l'automne avancé, De la souche du pin, je fais mon oreiller, A l'aube m'éveille et reconnaît ma forêt. Je grimpe les pentes et passe les sommets, La hache en main pour couper les lianes sèches. Lorsque j'ai ramassé une charge rêche Je marche en chantant jusqu'au marché voisin L'échanger contre trois litrons de riz ou grains. N'en vaut la dispute: au prix courant, c'est bon! Je ne sais calculer, ni intriguer, Ne connais gloire, ni servilité; Calme et paisible se prolonge ma vie. Je ne rencontre que les immortels assis, Exposant les arcanes de L a C o u r j a u n e. Les paroles de la chanson remplirent de joie le singeroi qui se dit: «Il y a donc des immortels qui se cachent ici!» Il sauta aussitôt plus profond dans la forêt et, observant à nouveau avec attention, aperçut un bûcheron qui levait la hache pour couper du bois. Comme il était étrangement accoutré! Sur le chef, un chapeau de feuilles de bambou, tirées de pousses nouvelles. Sur le dos, une tunique de toile légère tissée de coton local. A la taille, une ceinture de soie crachée par de vieilles chenilles. Aux pieds, des sandales de paille aux lacets de laîches séchées et roulées. Il tenait en main une hache d'acierfin, une corde de chanvre autour du chargement. Qui saurait mieux que ce bûcheron fendre les arbres morts et briser les pins? Le singe-roi s'approcha pour l'interpeller: «Vénérable immortel, salut! Votre disciple élève les mains jointes! » Surpris à en laisser tomber sa hache, le bûcheron se retourna pour lui rendre son salut: «Je n'en suis pas! Je n'en suis pas! Je ne suis qu'un pauvre homme qui a peine à se nourrir et se vêtir. Comment oserais-je me laisser traiter d'immortel? — Si tu n'es pas un immortel, comment se fait-il que tu parles leur langage? — De quel langage d'immortel ai-je bien pu user? — À peine arrivé à la lisière de la forêt, je t'ai entendu chanter: "Je ne rencontre que les immortels, assis, exposant les arcanes de La Cour jaune." Or La Cour jaune contient les paroles véridiques de la Voie et de la Vertu. Et pourquoi donc ne serais-tu pas un immortel? — Pour ne rien vous cacher», répliqua le bûcheron en riant, «ce poème qui se chante sur la mélodie La Cour pleine de parfums, je l'ai appris d'un immortel. Il habite non loin de ma cabane. Comme il me voyait peiner, et souvent contrarié, il m'a appris à réciter le poème, quand j'ai des ennuis, à la fois pour me détendre l'esprit et pour me sortir de mes difficultés. Comme je me sentais un peu préoccupé à l'instant, je me suis mis à chanter sans penser que vous m'écouteriez. — Puisque tu es son voisin, pourquoi ne pratiques-tu pas sous sa direction en vue d'apprendre la recette d'immortalité? Ce serait tout de même préférable. — C'est que ma vie a été dure: je dois à mes parents de m'avoir élevé jusqu'à huit ou neuf ans, mais à peine étais-je en état de comprendre certaines choses que mon père est malheureusement décédé, laissant ma mère dans le veuvage. Comme je n'ai ni frère, ni sœur, il n'y avait que moi; il a bien fallu que je veille sur elle. Maintenant qu'elle est âgée, je ne peux la quitter, encore moins! Et puis nos terres z 3 sont en friche, nous n'avons pas de quoi nous nourrir et nous vêtir. Je ne peux que couper de quoi lier deux fagots et les porter au marché pour en tirer quelques sapèques de marchandises, quelques litrons de riz que je cuis et prépare moi-même et sers à ma vieille mère avec un peu de thé. Voilà pourquoi il ne m'est pas possible de me mettre à cultiver la Voie. — A ce que je vois, tu es un noble fils, mû par la piété filiale. Cela te sera certainement compté. Mais j'espère que tu veux bien me montrer où habite l'immortel pour que je puisse lui rendre visite. — Ce n'est, pas loin, pas loin du tout. Cette montagne se nomme mont de la Terrasse-des-Dieux d'un pouce carré — c'est-à-dire le cœur 1; on y trouve la grotte de la Lune penchée et des Trois Étoiles. C'est là que séjourne un immortel que l'on appelle le patriarche Subhûti 2. Les disciples issus de lui sont innombrables. Il en reste présentement trente ou quarante qui pratiquent sous sa direction. Suivez ce petit chemin, marchez six ou huit lis 3 vers le sud et vous serez chez lui! — Mon ami», insista le singe-roi en retenant le bûcheron par la main, «viens donc avec moi. Si j'en tire bénéfice, je n'oublierai pas la bonté que tu as eue de m'accompagner... — Ce gars-là ne veut rien comprendre! Est-ce que je ne viens pas de te le dire? Ça ne te rentre pas dans la caboche! Si je vais avec toi, qui va travailler pour moi? Qui s'occupera de ma vieille mère? Il me faut préparer les fagots. Vas-y, vas-y donc! » Sur ces mots, le singe-roi ne put que prendre congé. Il sortit de l'épaisse forêt, chercha le sentier, dévala le flanc de la montagne et sept ou huit lis plus loin aperçut une demeure souterraine. Se dressant de toute sa hauteur pour la contempler, il découvrit un superbe endroit: Palette colorée de brumes et nuées, Du soleil et de la lune reflets mordorés: Mille cyprès, dix mille bambous élancés! Les vieux cyprès peignent en vert la moitié De l'estpace. Les bambous noyés de brume Teintent de bleu le ravin entier qui fume. A. l'entrée fleurs rares étendent tapis de brocart. Près du pont comme l'herbe de jaspe parfume! Aux rebords en saillie pousse le lichen bleu. Les mousses vert jade préfèrent le bord des deux. La grue de l'immortel fait entendre son cri, Parfois s'élèvent les phénix, ailes unies. Le cri de la grue monte jusqu'à l'empyrée, L'aile du phénix colore mille nuées. Le gibbon noir, le cerf blanc se laissent entrevoir, Le lion et l'éléphant suivent leur bon vouloir. Contemple en détail cette terre bénie: Ne vaut-elle pas mieux que le paradis? Il s'aperçut ensuite que la porte de la demeure souterraine était solidement fermée, que tout était calme et silencieux, sans trace d'une quelconque présence humaine. Tournant brusquement la tête, il remarqua en haut de la falaise une plaque de pierre de trois toises et plus de hauteur, sur huit pieds environ de largeur. Il s'y alignait en dix gros caractères l'inscription suivante: M O N T D E L A T E R R A S S E D E S D I E U X D ' U N P O U C E C A R R É G R O T T E D E L A L U N E P E N C H É E E T D E S T R O I S É T O I L E S. Au comble de la joie, le Beau Singe-Roi se dit: «Ils sont vraiment simples et braves par ici; la montagne et la grotte existent donc vraiment! » Il regarda un bon moment, sans oser frapper, puis, finalement, sauta sur le bout d'une branche, s'amusant à en cueillir les pommes de pin et grignoter les pignons. Quelques instants plus tard, il entendit un grincement: la porte de la grotte s'ouvrait et un jeune garçon d'immortel en sortit, plein d'une grâce empreinte de dignité, le visage d'une extraordinaire pureté, sans commune mesure avec celui d'un vulgaire enfant. Le voici: Les cheveux noués d'un double ruban de soie, La robe ample aux larges manches sans poids. Une distinction naturelle dans l'allure, Car la même vacuité va du cœur au corps. De longues années hors des mondanités, Il est l'étemel enfant de la montagne. Aucune poussière ne s'attacherait à lui, Il se moque de toutes les intempéries. A peine était-il sorti qu'il se mit à crier: «Qui est-ce qui est venu faire du raffut par ici?» Livre I er, chapitre ï Le singe-roi sauta d'un bond au bas de l'arbre et s'avança pour répondre en s'inclinant: «Immortel enfant, je suis un disciple à la recherche de la Voie et de l'immortalité et me garderai bien de faire le moindre raffut. — Tu es en quête de la Voie? demanda le garçon en souriant. — Oui. — Mon maître vient de descendre de sa couche pour monter en chaire et parler de la Voie, mais avant même d'en indiquer le thème, il m'a demandé d'aller ouvrir la porte en me disant: " I l y a un aspirant aux pratiques de recherche de la Voie qui est arrivé et attend dehors; va donc l'accueillir!" Je suppose que ce doit être toi. — C'est moi, c'est moi! s'esclaffa le singe-roi. — Suis-moi! » Notre singe rectifia sa tenue et, d'un air digne, suivit le garçon dans les profondeurs de la grotte, admirant au passage rangée après rangée d'alcôves profondes et tours d'agate, palais de perles et cellules de nacre, sans parler des lieux de retraite qu'on ne finirait pas de décrire. Bref, il fut conduit d'une traite jusqu'à l'estrade de jaspe où siégeait solennellement le patriarche Subhûti, entouré d'une trentaine d'immortels de rang inférieur, qui se tenaient en contrebas de part et d'autre. Effectivement, le maître était L'immaculé immortel d'or du Grand Eveil, Subhûti, de l'Occident, cette merveille, Au-delà de la mort et de la naissance, La triplitude en atlion, sans défaillance, Le souffle et l'estprit emplis de compassion. Vide et changeante, libre et Spontanée, Sa nature propre ainsi faite peut tout faire! Il a l'âge, la force, la majestlé du Ciel, Le grand Maître de la Loi, l'estprit illuminé! À sa vue, le Beau Singe-Roi se jeta à terre pour se prosterner et frapper le sol de son front un nombre incalculable de fois en répétant: «Maître, maître! Moi, votre disciple, d'un cœur sincère, je vous rends hommage; mes hommages, d'un cœur sincère! — D'où es-tu donc? Allons, décline-moi tes nom, pré«Je suis un disciple à la recherche de la Voie et de l'immortalité. » Livre I' r, chapitre i' ¿7 nom, lieu d'origine; de façon claire et nette! Ensuite tu pourras reprendre tes salutations... — Votre disciple est de la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits au pays de Aolai du continent oriental. — Mettez-moi ça dehors!» cria le patriarche, «il n'est donc que l'un de ces imposteurs et fripons. Lui, obtenir le fruit de quelle voie? — Votre disciple parle en toute honnêteté et simplicité, sans l'ombre de fourberie», affirma le singe-roi, en proie à l'affolement, dans d'incessantes prosternations. «Si tu te prétends honnête, comment peux-tu me parler du continent oriental? Il y a deux vastes océans à traverser de là-bas jusque chez nous, le continent méridional. Comment serais-tu arrivé jusqu'ici? — Je me suis laissé porter par les eaux», répliqua le singe-roi en frappant le sol de sa tête, «il m'a fallu voyager dix ans, depuis mon débarquement, avant de parvenir jusque chez vous. — C'est bon, admettons que tu sois venu par étapes et que tu y aies mis le temps. Quels sont tes caractères? — Je n'ai pas de caractère. Si l'on m'insulte, je ne m'en formalise pas; quand on me bat, je ne proteste pas, je rends un petit salut et c'est tout. Je n'ai jamais eu de caractère. — Ce n'est pas de ce caractère qu'il s'agit, mais du caractère du nom que portait ton père ou ta mère. — Je n'ai pas non plus de père, ni de mère... — Si tu n'as pas plus de père que de mère, c'est, j'imagine, que tu as poussé aux arbres. — Ce n'est pas que j'ai poussé aux arbres: j'ai grandi dans la pierre; je me souviens seulement d'une roche d'immortels sur ie mont de Fleurs et Fruits, de l'année où elle s'est ouverte et m'a donné naissance. — Autrement dit ce sont le ciel et la terre qui t'ont conçu», déclara à ces mots le patriarche, non sans se réjouir intérieurement, «lève-toi et montre-moi comment tu marches!» Le singe se mit à sautiller en étirant le corps et fit deux ou trois tours en boitillant. Le patriarche se mit à rire: «Il faut avouer que tu n'es pas beau, mais enfin tu ressembles à un singe qui se nourrit de pignons. Je vais te trouver un nom en rapport avec ta personne. J'ai pensé à hu qui veut dire singe: si on enlève à ce caractère la clé des animaux, il reste les deux éléments "ancien" et "lune", ce qui donne "vieille femelle", puisque ancien signifie vieux et que la lune est du féminin; mais une vieille femelle ne saurait avoir de progéniture. Mieux vaut t'appeler par un autre nom du singe, par exemple sun. Si on enlève la clé des animaux, il reste les éléments "garçon" et "cordon", le cordon ombilical... Voilà qui correspond parfaitement à la théorie fondamentale de la bébéitude 1. Je t'appelerai donc "Singet ".» Rempli d'aise à ce discours, le singe-roi se prosterna face au patriarche: «Bravo! Parfait! Je connais enfin mon nom en ce jour d'aujourd'hui. J'attends tout de vos bontés, maître. Puisque j'ai un nom, puis-je vous prier de me conférer un prénom, que l'on puisse m'appeler... — Nous disposons de douze caraâères où puiser des prénoms. Or, tu es le dixième de mes petits disciples. — Quels sont ces douze caraâères? — Ceux qui signifient respectivement "large", "grand", "sage", "avisé", "vrai", "conforme", "naturel", "mer", "vif", "conscient", "complet" et "éveil". C'est donc "conscient" qui te convient. À partir de ces mots je te fabrique le nom en religion de Wukong, "Conscient-de-la-Vacuité", Sun Wukong. — Parfait! Bravo! D'accord: désormais je me nommerai Singet Conscient-de-la-Vacuité», s'exclama le singeroi en riant. Le cas de le dire: L a fin du chaos primordial était sans noms, Faut s'éveiller à la vacuité pour la briser. Si, en fin de compte, vous ne savez pas quelle sorte de résultats il tirera de ces austérités, vous feriez bien d'écouter la séance qui suit et va vous les détailler... "Livre I", chapitre n 第002回 / CHAPITRE II DE LA CONSCIENCE COMPLETE DE LA V É R I T É MERVEILLEUSE DE L'ILLUMINATION; L'UNION DE L'ÂME' PAR DESTRUCTION DES DÉMONS ET RETOUR AU TRÉFONDS. Notre Beau Singe-Roi se sentit si heureux de recevoir nom et prénom qu'il se mit à sauter et bondir de joie, comme va l'exposer le récit, se livrant devant Subhûti 2 à maintes salutations pour lui exprimer sa gratitude. Le patriarche ordonna donc à la communauté de ramener Singet au-delà de la deuxième entrée et de lui apprendre comment arroser et balayer, obéir et répondre, avancer, se retirer et faire demi-tour selon les règles de la bienséance. Les immortels s'exécutèrent et sortirent. Arrivé à la porte, Singet salua ses condisciples à nouveau et s'installa pour dormir sous le porche. Dès le lendemain matin il commença l'apprentissage de la politesse et du beau langage auprès d'eux. Il discutait des Ecritures et de la Voie, s'entraînait à la calligraphie et brûlait de l'encens, cela tous les jours. À ses moments perdus, il balayait et jardinait, plantait des fleurs et taillait les arbres, ramassait du bois et faisait le feu, tirait de l'eau et portait la bouillie. Comme rien ne lui manquait, six ou sept années se furent bientôt écoulées dans la grotte, sans même qu'il s'en fût aperçu. Un jour le patriarche monta en chaire sur l'estrade et, convoquant tous ses disciples, entreprit de leur parler de la Grande Voie. Il était vraiment d'une éloquence A faire pleuvoir des fleurs célestles, A faire surgir du sol lotus d'or! Des trois véhicules* subtile doctrine, Embrassant la Loi* dans ses plus fins détails. Des perles tombent de sa queue de yak Les deux tremblent au tonnerre de sa voix! Il parle tantôt de la Voie, tantôt De la méditation, car trois font Un D'un mot vous ramène à la raison saine, Qui mène aux arcanes de l'a-renaissance. Singet était si content de l'écouter prêcher qu'il ne cessait de se gratter les oreilles ou de se frotter les joues, les yeux béats et le sourcil rieur, ne pouvant s'empêcher d'agiter les pieds comme les mains au rythme de ses paroles. Tout à coup le patriarche l'aperçut et l'interpella: «Toi, là-bas, qu'est-ce qui te prends de t'agiter comme un fou au lieu de m'écouter? — Votre disciple écoute de tout son cœur, mais aux endroits les plus sublimes de votre prêche, maître, il ne se tient plus de joie: c'est inconsciemment qu'il se laisse aller à des gambades. Veuillez me pardonner, maître vénéré! — Tiens donc, puisque tu comprends ces choses subtiles, je vais te poser une question: il y a combien de temps que tu es arrivé à la grotte? — Votre disciple avoue sa stupidité native: je ne sais plus depuis combien de temps. Je me souviens seulement avoir découvert une colline pleine de magnifiques pêchers en allant ramasser du bois derrière la montagne quand le four manquait de feu, et m'être là-bas sept fois empiffré de pêches. — On l'appelle le mont aux Pêches-Mûres. Si tu en as mangé sept fois, j'imagine que tu es là depuis sept ans. Que veux-tu donc apprendre de moi? — Mais ce que vous consentiriez à m'enseigner, maître vénéré: pourvu qu'il y ait un petit quelque chose de la Voie, votre disciple s'y mettra sans tarder. — Il y a trois cent soixante portes secondaires 2 pour entrer dans la Voie, qui toutes mènent au juste fruit 3, je ne sais laquelle t'intéresse. — Ce que vous suggérez, maître vénéré. Votre disciple est tout obéissance. — Je t'enseigne l'art de la magie? Qu'en penses-tu? — Qu'est-ce que ça veut dire, la magie? — Cela consiste par exemple à convoquer les immortels et monter sur les phénix, à consulter le sort en maniant l'achillée*. Tu seras capable de comprendre comment éviter les malheurs et aller vers le bonheur. — Est-ce que l'on peut ainsi obtenir longue vie? — Non, mais non! "Livre 1", chapitre n 3i — Ça ne m'intéresse pas! — Veux-tu que je t'enseigne la voie des "courants"? — La porte des " courants", ça demande quel genre de cérémonial? — Ce sont les courants de pensée des diverses écoles, confucianisme, bouddhisme, taoïsme, école du Yin et du Yang, mohisme 1, médecine 1. Tantôt on lit les Écritures, tantôt on prie Bouddha, ou encore l'on se tourne vers les parfaits 3, on fait descendre les saints ou autre chose du même genre. — Est-ce que l'on peut ainsi obtenir longue vie? — Si c'est longue vie que l'on veut, c'est comme "placer un pilier dans le mur". — Maître, je ne suis qu'un brave homme et ne sais jader le jargon des marchés», avoua Singet en riant, «qu'est-ce que ça veut dire: "mettre un pilier dans le mur"? — Eh bien, quand on construit une maison, si l'on désire qu'elle soit solide, on dresse un pilier dans le mur. Mais il sera pourri le jour où le bâtiment sera sur le point de s'effondrer. — Ce n'est donc pas durable, à ce que vous dites: ça ne m'intéresse pas, ça ne m'intéresse pas! — Et l'ataraxie, je te l'enseigne? — Ça rapporte quoi, en juste fruit? — Cela consiste à renoncer aux céréales pour "garder la vallée 4", à se maintenir en pur repos par le non-agir, à se livrer à la méditation assis en tailleur 5, à ménager ses paroles et manger maigre, à gagner des mérites debout ou en dormant 6, à entrer en totale concentration ou complet isolement 8, etc. — Est-ce que ça peut vous donner longue vie? — C'est "tuiles crues devant le four". — Maître, c'est pour moi du charabia! Je vous l'ai dit, je ne comprends pas ce baragouin des marchés. Qu'est-ce que ça veut dire, "tuiles crues devant le four"? — Toutes ces briques et tuiles crues sur le four, elles ont beau avoir été façonnées, tant qu'elles ne sont pas encore passées à l'épreuve de l'eau et du feu, il suffit d'une forte chute de pluie pour qu'elles se dissolvent 9. — Ça ne va donc pas loin non plus: ça ne m'intéresse pas! — Et si je t'enseignais le "mouvement"? — En quoi consiste encore cette voie du "mouvement"? — C'est pratiquer l'agir et le faire, aspirer le Yin pour renforcer le Yang', bander l'arc et tendre l'arbalète 2, se frotter le nombril pour faire passer le souffle, préparer des décoctions selon les recettes, brûler le chaume pour forger le trépied, absorber du "plomb rouge 3", transmuter la "pierre d'automne 4", boire le lait de la femme et autres choses du même genre. — Est-ce qu'on obtient aussi longue vie de cette façon? — Autant pêcher la lune à la surface de l'eau! — Maître, de nouveau ce baragouin, vous y revenez! Qu'est-ce que ça signifie, "pêcher la lune dans l'eau"? — Quand la lune monte haut dans le ciel, elle se reflète dans l'eau. Bien qu'elle soit parfaitement visible, il n'y a pas moyen de la toucher ou de la ramasser, car c'est en fin de compte une illusion. — Ah! non! Ça ne m'intéresse pas non plus!» À ces mots le patriarche poussa un grognement, sauta au bas de l'estrade et, pointant sur Singet la règle de discipline qu'il tenait à la main, s'exclama: «Sacré macaque, ceci ne m'intéresse pas, cela je ne veux l'apprendre, mais qu'attends-tu donc de moi?» Il s'avança sur Singet, règle en main, lui en frappa la tête par trois fois et, croisant les mains dans le dos, s'en fut à l'intérieur après avoir fermé la porte centrale, plantant là les disciples. Il laissait ses auditeurs atterrés. Dans leur émoi, tous en voulaient à Singet et chacun se mit à lui faire des reproches: «Ce voyou de singe, absolument sans manières! Comment oses-tu discuter avec le Maître au lieu de te mettre à étudier les méthodes qu'il veut bien te transmettre? Tu l'as heurté si impudemment que nul ne sait quand il réapparaîtra! » Tous se sentaient à ce moment-là au comble de l'indignation, le méprisaient et le prenaient en aversion. Mais Singet n'en éprouvait pas la moindre contrariété et restait tout sourire. C'est que le singe-roi avait résolu l'énigme à deviner, dont il gardait le secret en son for intérieur; aussi ne cherchait-il pas à discuter, gardant patiemment le silence: en le frappant trois fois, le Maître lui indiquait de se préparer pour la troisième veille 5; en croisant les mains dans le dos et en fermant la porte derrière lui, il «Autantpécher la lime à la surface de l'eau!» l'invitait à entrer par-derrière afin de lui transmettre la Voie en un lieu secret. Singet passa donc la journée, avec les autres disciples, dans la plus joyeuse humeur qui fût, observant avec impatience le ciel devant la grotte aux immortels des Trois-Étoiles, tant il lui tardait que le soir tombât. Au crépuscule il se retira pour dormir comme tout le monde, mais ne faisait que semblant de fermer les yeux et respirer régulièrement, l'esprit concentré. Comme il n'y a personne dans la montagne pour annoncer les veilles 1, il ne pouvait savoir l'heure et devait l'évaluer en comptant ses inspirations et expirations. Vers le milieu de la nuit, il se leva tout doucement, enfila un vêtement, ouvrit subrepticement le portail et, sortant à l'insu de tous, leva la tête pour contempler le spectacle qui s'offrait à lui: Sur ta pure rosée froide lune claire, Aux huit pôles pas un seul grain de poussière! Au fond des bois dorment les oiseaux d'alentour: Bruissement des eaux qui coulent de la source. L'éclat des lucioles disperse les ombres, L'oie sauvage passe en formation sombre, Exactement l'heure de minuit annoncée: Le moment de chercher la Voie, la vérité! Voyez-le suivre le sentier familier jusqu'à l'entrée de derrière: à la vue de la porte entrouverte, Singet se réjouit: «Le Maître avait donc bien l'intention de me transmettre la Voie; c'est pourquoi la porte n'est pas fermée.» S'approchant à pas feutrés, il se glissa à l'intérieur et s'avança jusqu'au pied du lit où dormait le patriarche, recroquevillé, tourné vers le mur. N'osant le déranger, Singet s'agenouilla devant la couche. Peu après le maître s'éveillait, étirait ses jambes en psalmodiant pour lui-même: «Difficile, difficile, La Voie est des plus subtiles, Ne prends point le cinabre d'or à la légère! A non-parfait vouloir enseigner les arcanes Bouche se dessèche en paroles vaines. » Livre I" r, chapitre u Singet répondit en élevant la voix: «Maître! Je suis là, votre disciple, qui attends depuis un bon moment...» Le patriarche reconnut au son de la voix Conscient-dela-Vacuité: se levant aussitôt, il s'enveloppa de sa robe, s'assit en tailleur et cria: «Sacré macaque, qu'est-ce que tu fabriques ici chez moi au lieu d'aller dormir là-bas devant? — Vous m'y aviez autorisé, maître, au prêche d'hier, devant tous, en me demandant de passer par la porte de derrière, à minuit, pour recevoir l'enseignement de la Voie. C'est, pourquoi j'ai eu l'extrême audace de venir tout droit saluer Monseigneur au pied de sa couche.» Ces mots comblaient d'aise le patriarche qui pensait en son for intérieur: «Le gaillard est vraiment né du ciel et de la terre, sinon comment aurait-il résolu l'énigme que je lui ai posée?» «Il n'y a point d'oreille indiscrète ici», reprit Singet, «il n'y a que votre disciple, maître, qui espère que vous aurez la grande compassion de le lui accorder: enseignez-moi donc l'art de longue vie, jamais je n'oublierai vos bontés! — Ainsi le veut ton destin aujourd'hui; je suis heureux, pour ma part, de te le dire. Puisque tu as compris mes indications cachées, approche, écoute attentivement: je vais t'enseigner la sublime voie de longue vie.» Après avoir remercié en se prosternant jusqu'à frapper le sol du front, Singet resta agenouillé au pied du lit, l'esprit attentif et l'oreille dressée. Voici le discours que récita le patriarche: «Pour pénétrer rondement le secret sans pareil Exo- comme éso-tériguement Ménage et nourrit ta vitalité sans faille: Il n'eit point d'autre enseignement! Toute force vient de semence, souffle, âme: Sans perte aucune', fortifie tes entrailles. Sans perte aucune, garde ton corps: La Voie qu'on t'enseigne prendra essor. Savoir les formules est tout bénéfice Pour gagner la pureté, chasser le vice. La pureté gagnée, flamme immaculée: lionne à jouir du clair de lune, Tourné vers la terrasse de cinabre La lune cache lièvre de jade Le soleil dissimule noir corbeau Bien sûr, à la tortue, le serpent enlacé*. Étroitement enlacés, la vie affermie, Vous pouvez semer dans le feu des lotus d'or Usez des cinq dynamies en ordre sérié, A l'envers, et à votre guise serez Immortel ou bouddha À ce moment qui lui révélait l'Origine radicale, l'âme de Singet connut le bonheur parfait. Après avoir soigneusement mémorisé les formules, il s'inclina devant le patriarche pour lui exprimer sa profonde gratitude, ressortit par la petite porte et vit que le ciel blanchissait à l'Est, tandis que l'éclat doré du soleil illuminait la route de l'Ouest. I l retrouva l'entrée du devant en suivant le même chemin, poussa tout doucement la porte, entra s'asseoir là où il était supposé dormir, et, secouant bruyamment ses couvertures, s'écria: «Il fait jour, debout, il fait jour!» Les disciples qui dormaient encore ignoraient l'aubaine dont avait profité Singet. Il se livra à ses frasques habituelles ce jour-là, mais secrètement se maintenait en forme par la pratique d'exercices de respiration avant l'heure du rat et après l'heure du cheval Trois ans se furent bientôt écoulés. Enfin, le patriarche remonta en chaire prêcher à la multitude. Il parlait de paraboles et cas insolubles 5, discourait sur l'enveloppe du comportement 6, quand il demanda tout à coup: «Où donc se trouve Conscient-de-la-Vacuité? — Votre disciple est là, répondit Singet après s'être avancé et agenouillé. — Quelle voie as-tu pratiquée ces derniers temps? — Votre disciple a récemment commencé à pénétrer la nature des choses et consolide sa connaissance de l'Origine radicale. — Puisque tu pénètres la nature des choses et appréhendes l'Origine radicale, tu participes déjà du corps divin. Il ne te reste plus qu'à te garder des trois calamités les plus terribles.» Singet réfléchit longuement et intensément avant de répondre: «Maître, vous faites erreur: j'ai toujours entendu dire qu'il vivra aussi longtemps que le ciel, celui qui parvient à la hauteur de la Voie et au sommet de la vertu, que ni l'eau, ni le feu, ni aucune maladie ne peuvent l'affecter. Livre I' r, chapitre n Comment pourrait-il se trouver menacé par trois calamités? — Ce n'est pas une voie ordinaire, celle que tu pratiques: tu as dérobé le pouvoir de transformation du ciel et de la terre, tu as violé le mystère du soleil et de la lune. Quand tu auras réalisé l'élixir d'immortalité, les dieux et les démons ne sauraient le tolérer longtemps: tu auras beau avoir gardé la jeunesse et prolongé ta vie, dans cinq cents ans, le ciel te frappera de la foudre. Il te faudra garder l'esprit alerte pour l'éviter. Si tu réussis, tu jouiras d'une longévité égale à celle du ciel; sinon, c'en sera fini de ta vie. Encore cinq cents ans et le ciel fera tomber la calamité du feu pour te brûler. Il ne s'agira pas d'un feu du ciel, ni d'un feu ordinaire, mais de ce qu'on appelle le i e u j i n, un feu intérieur: il monte du creux de la plante des pieds, la "cavité de la source jaillissante", droit jusqu'aux fontanelles, le "palais aux murs d'argile", et réduit en cendres les cinq viscères 1, laissant pourrir les quatre membres. C'est ainsi que mille ans de dure ascèse seront réduits à néant. Cinq cents ans après, il t'enverra la calamité du vent te souffler. Ce ne sera pas un vent d'est, ni d'ouest, ni du nord, ni du sud, pas davantage un vent de saison ou une brise de fleurs, saules, pins ou bambous, mais un vent furieux qui s'engouffrera par les fontanelles dans les six organes 2, traversera le "champ de cinabre 3" et ressortira par les neuf ouvertures 4, disloquant les os et la chair, si bien que le corps se désintégrera de lui-même. C'est pourquoi il convient de les éviter tous! » Atterré par ce discours, Singet se confondit en prosternations: «J'espère ardemment que Monseigneur, dans sa grande mansuétude, daignera m'enseigner le moyen de me soustraire aux trois calamités. Je saurai lui en garder une éternelle reconnaissance. — Rien de plus facile, seulement, comme tu n'es pas comme tout le monde, je ne peux pas te l'enseigner. — Moi aussi, j'ai la tête ronde tournée vers le ciel et les pieds carrés posés sur le sol, quatre membres et neuf ouvertures, cinq viscères et six organes: et pourquoi, je ne serais pas comme tout le monde? — C'est vrai, tu ressembles aux hommes, mais tu n'as pas autant de bajoue.» Le singe avait en effet cette face efflanquée 5 qui lui 3 8 donnait des joues creuses et une bouche en pointe. Tendant la main pour se tâter le visage, Singet se mit à rire: «Maître, vous n'avez pas fait le compte! Je manque peutêtre de joue, mais j'ai cette poche naturelle qui la compense amplement. — C'est bon! Quelle méthode veux-tu apprendre? Il y a celle de la Grande Ourse du ciel qui compte trente-six transformations et celle des influx chthoniens qui en comporte soixante-dou2e. — Comme votre disciple est. toujours disposé à en ramasser le plus, j'étudierai les soixante-douze. — S'il en est. ainsi, approche, je t'enseigne les formules!» Il lui murmura à l'oreille qui sait quels merveilleux procédés. Et puis Singet n'avait pas plus tôt appris un tour qu'il en savait cent: à peine avait-il répété les formules magiques qu'après quelque travail et pratique il savait se servir des soixante-douze transformations. Un jour que le patriarche et ses disciples prenaient plaisir à contempler le coucher du soleil devant la grotte aux Trois-Etoiles, il lui demanda: «Singet, c'est fait? — Maître, grâce à votre bonté, vaste comme l'océan, votre disciple a terminé son entraînement: il peut déjà voler et monter à la hauteur des nuées. — Voyons ce que tu sais faire.» Dans le souci de faire montre de ses nouveaux talents, Singet, d'un seul élan, fit une culbute qui le propulsa à cinq ou six toises du sol: il marchait dans les nuages! Il y resta le temps d'un repas et retomba devant le patriarche, les mains respectueusement croisées, après avoir parcouru dans l'aller-retour guère plus de trois lis «Maître, voilà qui est chevaucher les nuages!» Le patriarche se mit à rire: «C'est tout au plus ramper sur les nuages! Chevaucher les nuages? Ne dit-on pas de l'immortel qu'il franchit le matin la mer du Nord pour atteindre au crépuscule Cangwu? Quand on prend la moitié de la journée pour ne parcourir pas même trois lis, ça ne peut même pas s'appeler "ramper sur les nuages"! — Qu'est-ce à dire, " franchir le matin la mer du Nord pour atteindre Cangwu au crépuscule"? — Le vrai chevaucheur de nuages part le matin de la mer du Nord pour franchir celle de l'Est, de l'Ouest et du Livre 1", chapitre n Sud avant de revenir à Cangwu — Cangwu est le terme courant pour Lingling dans la mer du Nord 1. "Chevaucher les nuages", c'est dépasser les quatre mers dans la journée. — Ce n'est pas facile, bougrement pas facile! — Rien au monde n'est difficile, seule manque la volonté» À ces paroles Singet se confondit en prosternations et supplia: «Maître, ce que tu fais pour autrui, ne le fais pas à demi: témoignez-moi, sans plus tergiverser, votre grande compassion en m'enseignant tout de go l'art de chevaucher les nuages. Jamais je ne l'oublierai. — Tous les immortels qui chevauchent les nuages frappent du pied pour s'élever, ce qui n'est pas ton cas. Je t'ai vu partir tout à l'heure: il t'a fallu une culbute pour prendre ton élan. Je tiendrai donc compte de cette condition qui t'est particulière pour t'enseigner la "culbute dans les nuages".» Singet se remit à saluer et supplier le patriarche qui lui apprit une nouvelle formule en lui disant: «Trace le signe, récite l'incantation, serre bien les poings, prends ton élan et bondis: une culbute te propulsera à cent huit mille lis!» À ces mots, chacun de ricaner parmi les disciples: «Singet a bien de la veine! S'il apprend ce tour-là, il pourra se faire embaucher comme estafette 3, porter le courrier, transmettre les faire-part et trouvera n'importe où de quoi manger!» Comme le ciel s'assombrissait, maître et disciples regagnèrent leur gîte dans la grotte. Cette nuit même Singet apprit la «culbute dans les nuages» en mettant toute son âme à affiner la méthode. Il pouvait dès lors jouir tout à son aise de la félicité de longue vie, sans entraves ni contraintes, jour après jour. Après le retour du printemps, comme venait l'été, les disciples étaient réunis à bavarder et discutaient longuement entre eux. Ils demandèrent à Singet: «En quelle existence as-tu su cultiver ce destin qui fait que notre maître te murmure à l'oreille le moyen de te transformer et d'échapper aux trois calamités? Aurais-tu tout appris? — Pour ne rien vous cacher, mes grands frères», répondit Singet en riant, «primo, grâce à l'enseignement 4° de notre maître et deuzio, grâce au mal que je me suis donné jour et nuit, je les connais tous, ces quelques tours. — Profitons de ce beau temps pour un petit essai. Voyons un peu ce que tu sais faire.» Piqué au vif par ces mots, Singet piaffait d'énergie retenue, tant il avait hâte de montrer ses nouveaux talents: «Chers condisciples, veuillez me donner le sujet à traiter: en quoi voulez-vous que je me transforme? — Pourquoi pas en pin?» Singet fit le signe avec ses doigts, récita la formule de mise en route et d'une secousse de son corps se changea en un arbre, qui était un pin. Assurément, Feuillage touffu bravant les quatre saisons: Dans la constance de l'altière frondaison, Nulle apparence de singe magicien, Mais de givre et neige le ferme soutien. La foule des spectateurs applaudit en riant aux éclats, chacun s'écriant: «Le sacré singe, le brave singe!» sans se rendre compte que le tapage avait mis en émoi le patriarche. I l sortit précipitamment en traînant sa canne. «Qui se permet pareil vacarme ici?» demanda-t-il. L'entendant crier, les disciples retrouvèrent aussitôt leur sérieux et s'avancèrent en rectifiant leur tenue. Singet avait repris sa forme originelle et, mêlé à la foule, affirma: «Je me permets de porter à votre connaissance, vénéré maître, que nous nous étions réunis pour discuter et que personne de l'extérieur n'est venu ici faire du vacarme. — Mais vous étiez en train de brailler et de piailler», s'indignait le patriarche, «ce ne sont pas du tout des façons de pratiquants de la Voie! Pour un pratiquant, ouvrir la bouche, c'est dissiper inutilement son souffle vital, remuer la langue, c'est susciter le pour et le contre! Allons, qu'est-ce que vous aviez à rire et crier? — Nous ne saurions vous le cacher, maître», avouèrent les disciples, «c'est Conscient-de-la-Vacuité qui s'est amusé à l'instant à se transformer. Nous lui avions demandé de se changer en pin et il est effectivement devenu l'arbre. On en était tous si époustouflés qu'on a poussé de hauts cris qui ont dérangé votre vénérable "Livre V, chapitre u 4i personne. Nous espérons que vous aurez l'indulgence de nous le pardonner. — Relevez-vous et partez!» Puis, appelant Singet: «Par ici! Je te le demande: qu'est-ce que ça signifie de faire étalage de sa force spirituelle, et pour se changer en quoi? En pin! Ce serait donc pour amuser la galerie, ce pouvoir? Si tu voyais quelqu'un le posséder, est-ce que tu ne le lui demanderais pas? Bien sûr que les autres vont te solliciter en constatant que tu en disposes. Si tu as peur d'avoir des ennuis, tu le leur enseigneras; si tu refuses, tu te mets en péril certain; voilà que tu as mis à nouveau ta vie en danger. — Je n'ai d'espoir qu'en votre indulgence, maître! — Ce n'est pas non plus que je veuille te punir, mais il faut t'en aller.» À ces mots les yeux de Singet se remplirent de larmes: «Maître, où voulez-vous que j'aille? — Retourne là d'où tu viens, voilà tout. — C'est que je viens de la grotte du Rideau-Torrentiel en la montagne de Fleurs et Fruits du pays de Aolai sur le continent oriental», répondit Singet dont la mémoire était brusquement revenue. «Retournes-y bien vite pour avoir la vie sauve. Ici, ce serait absolument impossible! » Singet reconnut sa faute: «Permettez-moi de vous le dire, maître: il y a vingt ans que j'ai quitté ma famille et je pense aux miens, ceux des jours d'antan, mais quand je songe à mon ingratitude envers votre immense générosité, je ne peux me résoudre à partir. — De quelle gratitude parles-tu! Pourvu que tu ne provoques quelque malheur, pourvu que tu ne m'y entraînes pas, c'est tout ce que je te demande!» Se rendant compte qu'il n'y avait rien à faire, Singet ne put que prendre congé et faire ses adieux à ses condisciples. Le Maître lui dit: «Pour sûr que rien de bon ne sortira de ce départ. Quelque malheur que tu provoques ou vilenie que tu commettes, c'est ton affaire; mais je te défends de te dire mon disciple. À la moindre indiscrétion, j'en aurai connaissance: je t'arracherai la peau et broierai tes os de macaque, précipiterai ton âme dans les nonuples ténèbres d'où tu ne sortiras pas avant dix mille kalpa 7-! nom, maître», promit Singet, «je dirai simplement que je l'ai appris tout seul.» Après s'être ainsi excusé, Singet se retira, traça le signe magique, fit une culbute et, d'un bond dans les nuages, s'en retourna sur le continent de l'Est.. En moins d'une heure il pouvait déjà voir la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits. Conscient de sa joie, le Beau Singe-Roi se disait en son for intérieur: «Lourd de ce corps mortel, je suis parti d'ici "Pour trouver la Voie qui rend mes os si légers, En ce monde où seule manque la volonté De sonder l'occulte secret qui vous éblouit. Dure fut alors la traversée des océans, Mais comme le retour est aisé maintenant! Aux oreilles sonnent encore les mots d'adieu, Tandis que, déjà, j'aperçois les anciens lieux.» Singet avait pointé son nuage droit sur le mont de Fleurs et Fruits. I l marchait à la recherche d'un chemin quand il entendit le craquètement des grues et le cri des singes: le bruit de ces oiseaux se répercute par-delà les nuées, mais celui que font les singes est comme un sanglot qui vous transit de tristesse. Singet se mit alors à crier à gorge déployée: «Mes petits, me voilà de retour!» Des fentes du rocher au pied de la falaise, des buissons et des arbres sautèrent des milliers et des milliers de singes, grands ou petits, qui, faisant cercle autour du Beau Singe Roi,_se prosternaient en s'écriant: «Ô grand roi! Vous en avez pris bien à votre aise! Comment avez-vous pu partir si longtemps en nous abandonnant tous ici, nous qui vous attendions tels des affamés et des assoiffés? Nous sommes persécutés depuis quelque temps par un démon qui veut nous enlever la grotte de vive force. Nous lui opposons un combat désespéré, mais il nous vole nos affaires et emporte nos jeunes, nous privant de sommeil jour et nuit, car il nous faut protéger nos biens. Heureusement que Votre Majesté est de retour! Sinon, nous et notre grotte serions devenus la propriété d'autrui avant que l'année ne soit écoulée. — Quel est ce monstre qui ose se conduire de pareille façon?» s'exclame à ces mots Singet, en proie à une vio Livre I er, chapitre u lente colère, «racontez-moi tout cela en détail, que j'aille le trouver et vous venger!» Les singes se prosternèrent: «Nous informons Votre Éminente Majesté que l'individu se déclare roi-démon du Chaos et qu'il réside droit au nord. — S'il en est ainsi, ne craignez rien! Amusez-vous pendant que je vais le trouver. » Notre bon singe-roi prit son élan et d'un bond s'en fut: en une culbute il atteignit le Nord et vit une haute montagne des plus escarpées. Quelle montagne! Du pic droit comme un pinceau Serpentent les profonds ruisseaux. Le pic droit comme un pinceau perce les nuées, Les ruisseaux profonds atteignent les maisonnées. Entre deux falaises arbres et fleurs perdurent, Là, pins et bambous se disputent la verdure. A gauche le dragon semble docile et soumis, A droite le tigre, gentiment, s'aplatit. Là où laboure le bœuf de fonte On voit souvent pousser des «pièces-d'or Chants mélodieux d'oiseaux des fonds sombres, Phénix debout face à l'aurore! Les roches polies par les eaux patientes Sont bizarres, hideuses, inquiétantes... Innombrables sont les montagnes célèbres Où s'ouvrent pour se faner les fleurs funèbres. Rien de pareil à cet éternel paysage Que n'altèrent saisons, ni les huit engrenages' Des trois Sphères ile mont de Source-Périlleuse* Alimente des cinq dynamies la caverne aqueuse... Le Beau Singe-Roi contemplait, muet, la perfection de ce paysage, quand il entendit des bruits de voix. Partant à leur recherche par le sentier qui dévalait la montagne, il découvrit en effet la caverne aqueuse devant la falaise escarpée. Il y avait quelques diablotins qui dansaient devant l'entrée et détalèrent à la vue de Singet. Il les interpelle: «Halte! Je voudrais user de vos capacités articulatoires pour transmettre un message concernant une affaire qui me préoccupe. Je suis le maître de la grotte au Rideau Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits, en plein sud. Paraît qu'il y a chez vous un foutu démon, je me demande de quel chaos, qui est venu à plusieurs reprises ennuyer mes petits. J'aimerais voir sa gueule et prendre ses mesures!» À ces mots les petits diables se précipitèrent vers la caverne et y disparurent pour annoncer: «O grand roi, malheur! — Quel malheur? — Il y a un singe à l'entrée qui se prétend maître de la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits; il assure que vous avez maintes fois persécuté ses enfants. Il est venu tout exprès se mesurer à vous. — J'ai sans cesse entendu ces chenapans de singes prétendre qu'ils avaient un grand roi parti pratiquer la Voie: je présume que c'est lui qui est revenu. De quoi a-t-il l'air? Quelles sont ses armes? — I l n'en a pas. Il est tête nue, en robe rouge serrée d'une ceinture jaune, et porte des bottes noires. Il ne fait pas plus religieux que laïque et n'a rien d'un immortel ou d'un prêtre taoïste. Il est à la porte à criailler les mains vides et nues. — Apportez-moi mes armes et mon armure! » dit alors le roi-démon. Les petits diables s'exécutèrent aussitôt. Le démon ajusta son casque et sa cuirasse, empoigna son sabre et sortit avec les diablotins, hurlant d'une voix puissante: «Qui est ce maître de la grotte au Rideau-Torrentiel?» Singet ouvrait l'œil et s'en mit aussitôt plein la vue: //portait sur la tête un casque d'or noir' Resplendissant aux rayons de l'astre du jour, Au corps une tunique de soie-moire, Flottant et se soulevant au vent d'alentour. Par-dessous, il portait cuirasse de fer noir Serrée par de solides lanières de cuir, Aux pieds des bottes doublées, ornées au repoussoir, Mâle guerrier de grande allure: Pas moins de dix brasses à la ceinture, Et d'une taille de plus de dix pieds, A la main brandissant une épée, Fine lame brillant de mille feux, Ee terrible monstre, entre tous fameux! «A quoi bon avoir les yeux si grands quand on n'est pas fichu de voir son vieux copain! » lui lança Singet. Le remarquant, le roi-démon éclata de rire: «Mais tu n'as pas quatre pieds de haut! Ça n'a pas trente ans, et rien dans les mains, et tu as l'insigne audace de faire le Livre I"', chapitre u fanfaron! Ça prétend me chercher pour se mesurer à quoi?» Singet se mit à l'insulter: «Monstre hideux, où t'as mis tes yeux? Tu me trouves petit: si tu me veux plus grand, pas difficile! Tu me crois désarmé: mais ces deux mains pourraient décrocher la lune! Ne t'en fais pas, tu vas déguêter le poing de ton vieux copain!» Prenant son élan, il bondit lui décocher un direct en pleine gueule, mais le démon para le coup en étendant simplement la main: «Toi, un nabot; moi, un géant: tu veux te servir de tes poings, alors que je manie le sabre? Je te tuerai, mais je ne veux pas me ridiculiser. Attends que je pose mon arme. Voyons un peu en passant à la boxe! — Bien dit, mon brave! Par ici!» Le roi-démon se fendit et frappa, tandis que Singet se glissait tout contre lui. Il s'ensuivit un échange rapide de coups de pieds et de poings. Les coups longs manquent en effet souvent le but, mais à courte distance ils sont durs et solides. Le démon en prenait plein les côtes; quelques bonnes bourrades dans l'entrecuisse allaient le mettre hors de combat, quand il se retira, saisit son large sabre d'acier et, visant le crâne de Singet, l'abattit, mais dans le vide, car notre singe s'était esquivé juste à temps. Voyant qu'il devenait mauvais, Singet eut alors recours à la méthode dite du «corps au-delà du corps»: il s'arrache un poil, le fourre dans sa bouche, le mâchonne jusqu'à ce qu'il soit coupé en morceaux et le crache en l'air en criant: «Transformez-vous!»; aussitôt quelque deux à trois cents petits singes se pressent autour d'eux. Quand on obtient corps d'immortel, voyez-vous, il n'est de tours de magie que l'on ne sache pratiquer, transformations du corps et sortie de l'âme. Depuis que le singe-roi avait compris la Voie, chacun des quatre-vingtquatre mille poils de son corps pouvait se changer, à sa guise, en n'importe quoi. Tous ces petits singes étaient si vifs et si agiles que le sabre ne pouvait les atteindre ni la lance les toucher. Il fallait les voir bondir en avant, sauter par-derrière, s'insinuer partout, assiéger de toutes parts le démon: et je te tire, et je t'empoigne! C'est à qui se glissera entre ses jambes ou lui tirera les bottes. Et de lui flanquer coups de pied et de poing, de lui arracher les cheveux, de lui pocher les yeux, de lui tordre le nez, de le soulever Tous ces petits singes étaient si vifs et si agiles que le sabre ne pouvait les atteindre ni la lance les toucher. "Livre I er, chapitre n jusqu'à le renverser pour mieux le battre à plat. C'est, alors que Singet s'empara du sabre, écarta les petits et, l'abattant sur le sommet du crâne, coupa le monstre en deux. Puis il s'engouffra dans la caverne, à la tête de la multitude de ses troupes, sans faire de quartier, exterminant tous les diables, grands ou petits. D'une secousse de sa fourrure, il récupéra les singes. Ceux qui restaient étaient les jeunes que le démon avait enlevés dans la grotte au Rideau Torrentiel. «Comment se fait-il que vous soyez ici?» leur demanda Singet. Il y en avait une quarantaine qui répondirent les larmes aux yeux: « À la suite du départ de Votre Majesté en quête d'immortalité, nous avons subi deux années de disputes jusqu'à ce qu'il nous embarque tous. Est-ce que ce ne sont pas les ustensiles de notre grotte, ces bols et plats de pierre? Il nous avait tout enlevé! — Puisque c'est à nous, emportez-les!» leur ordonna Singet avant de mettre le feu à la caverne, qui fut entièrement dévastée. «Suivez-moi, on rentre! — O grand roi, quand nous sommes venus, tout ce que nous avons entendu, c'est le vent siffler à nos oreilles... Nous sommes arrivés ici avec l'impression d'avoir flotté dans le vide. Nous ne connaissons plus le chemin: comment rentrer au pays? — Rien de plus facile, ce n'est qu'un de ses tours de magie. Qui sait l'un de ces procédés, les connaît tous. Je m'y connais, moi aussi. Fermez les yeux, ne craignez rien! » Le brave Singet! I l récita une incantation, s'éleva en chevauchant un violent coup de vent, puis descendit sur un nuage. Enfin il cria: «Mes enfants, ouvrez les yeux!» À peine avaient-ils foulé la terre ferme qu'ils reconnurent le sol du pays natal et, tout heureux, se précipitèrent vers l'entrée de la grotte par le chemin qui leur était familier. Les singes qui étaient surplace y pénétrèrent en foule avec eux et, en bon ordre selon l'âge et le rang, rendirent hommage au singe-roi. Vins et fruits furent disposés pour fêter l'heureux retour. raconta par le menu, soulevant d'interminables applaudissements d'admiration. «De quel côté est. donc allée Votre Majesté?Jamais nous n'aurions pensé que vous sauriez acquérir pareil savoirfaire! — L'année où jê vous ai quittés, je me suis laissé aller à la dérive sur les flots, traversant l'océan de l'Est jusqu'au continent de l'Ouest. J'ai atteint ensuite celui du Sud où j'ai appris les manières des hommes, portant ce vêtement et ces sandales. J'ai paradé et vagabondé huit ou neuf ans sans trouver la Voie. J'ai alors à nouveau franchi l'océan de l'Ouest jusqu'aux frontières du continent occidental, que j'ai longuement visité avant d'avoir la chance de rencontrer un patriarche qui m'a transmis l'authentique pouvoir de longévité égale à celle du ciel et le grand secret de l'accès à la longue vie qui ne connaît point la mort. — Une chance inouïe en dix mille kalpal» s'écriaient les singes en le félicitant. Singet ajouta en souriant: «Mes petits, une autre bonne nouvelle qui vous fera plaisir: nous avons désormais tous un nom. — Comment s'appelle Votre Majesté? — Je me nomme Singet; en religion je porte le nom de Conscient-de-la-Vacuité. » À ces mots les singes se mirent à battre des mains joyeusement: «Si Votre Majesté est Singet l'Ancien, nous sommes Singet le Cadet, Singet le Benjamin, Singet le Menu, le Petit Singet: une grande famille de Singets, un pays entier de Singets, un antre de Singets! » Tous vinrent présenter à Singet l'Ancien grands plats et petits bols, vins de palme et de raisin, fleurs et fruits divins: une vraie et joyeuse réunion de famille! Oh! Par te nom la personne retrouve le tréfonds même, "Et n'attendptus que l'inscription parmi les immortels 1. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui en résulta, ni comment cela se termina en ce territoire, écoutez donc vous l'expliquer par le menu la séance qui vient. Livre 1", chapitre m 第003回 / CHAPITRE III O Ù MILLE MONTAGNES ENTRE LES QUATRE MERS S'INCLINENT EN SIGNE DE SOUMISSION, ET LES D I X ESPÈCES SONT RAYÉES DU REGISTRE INFERNAL DES NONUPLES TÉNÈBRES'. Parlons du retour triomphal du Beau Singe-Roi en son pays: depuis la destruction du repaire du roidémon du Chaos et la prise de son grand sabre, Singet s'entraînait tous les jours aux arts martiaux. I l avait fait couper des bambous en guise de javelots et tailler des lattes de bois en forme de sabres par les jeunes singes. Il leur apprenait à reculer, avancer, dresser le camp, enfoncer les palissades, cela aux coups de sifflet et signaux des drapeaux et bannières. Ils s'étaient ainsi amusés depuis pas mal de temps quand soudain Singet se mit à penser à haute voix alors qu'il se reposait, assis: «Et si ces jeux étaient pris au sérieux, qu'adviendrait-il de nous ici? Quelque roi des hommes, ou des oiseaux, ou des animaux, pourrait y trouver prétexte à offense 2, j'en ai peur, déclarer que notre entraînement militaire prépare une rébellion, lever une armée et venir nous massacrer. Que pourriez-vous leur opposer avec vos perches de bambou et vos sabres de bois? Il vous faudrait lances acérées, glaives et hallebardes. Que faire maintenant?» À l'entendre ainsi parler, pas un singe qui ne se sentît alarmé: «Votre Majesté est d'une très grande hauteur de vue, mais quelle disposition prendre? Nous n'avons aucune possibilité...» Ils tenaient ce genre de discours quand quatre vieux singes se présentèrent, deux macaques à croupe rouge et deux_ gibbons au dos long «O grand roi», dirent-ils en s'avançant jusqu'à lui, «s'il s'agit de se procurer des armes tranchantes, rien de plus facile! — Comment cela? — À l'est de notre montagne se trouve une étendue 5o d'eau de deux cents lis qui forme la frontière du pays de Aolai. I l y règne un roi dont la cité regorge de gens et de soldats. Il dispose sûrement de produits manufacturés en or, argent, bronze, fer ou autres métaux. Si Votre Majesté veut bien s'y rendre, il vous suffirait d'acheter ou de faire fabriquer un certain nombre d'armes, et de nous apprendre à nous en servir pour la protection de notre territoire: n'est-ce point le cas de dire que ce serait le secret d'une prospérité durable? — Restez ici vous amuser en attendant mon retour», répondit Singet, rempli de joie à cette suggestion. Le brave singe-roi! Aussitôt dit, aussitôt fait: d'une culbute dans les nuages il franchit en un instant les deux cents lis d'eau et découvrit, en effet, de l'autre côté, les fossés et remparts d'une cité, aux dizaines de milliers de maisons et autant de portes, quadrillée d'avenues encadrant des marchés. La foule allait et venait sous le soleil qui illuminait le ciel. Singet se dit: «Il y a sûrement des armes toutes prêtes par ici: mieux vaut s'en procurer quelques-unes par un tour de magie que d'attendre la possibilité de les acheter!» Il fit la passe, récita l'incantation et, tourné vers la douceur du Sud-Ouest 1, inspira, puis expira avec une telle force qu'une violente bourrasque s'éleva, faisant voler le sable et rouler les pierres. C'était terrifiant! Là où tonnent les nuages tremble la terre, Obscurcie de noires nuées et poussières. Les poissons prennent peur sous lesflots agités, Tigres et loups s'enfuient de la forêt dévastée. Marchands et colporteurs se sont évanouis, Plus personne aux marchés, ni aux établis. Le roi quitte la cour pour ses quartiers privés; A leur y a m e n s'en sont retournés les officiers. La Statue de mille ans a été renversée, Jusqu'en ses fondations la tour esti secouée. La tornade avait jeté la panique au pays de Aolai: du roi au moindre de ses sujets, chacun s'était claquemuré chez soi. Nul n'aurait osé circuler. C'est alors que Singet dirigea son nuage droit sur l'entrée du palais. Il se mit aussitôt à la recherche de l'armurerie, trouva l'entrée de l'arsenal, en força les battants et y découvrit une quantité innombrable Livre I er, chapitre m 5i d'armes: sabres, lances, glaives, hallebardes, haches, francisques, piques, faucilles, fouets, râteaux, baguettes, planchettes, arcs, arbalètes, tridents, lances — bref, tout ce qui pouvait exister. Fort aise à cette vue, Singet se dit: «Je ne vais pas pouvoir emporter grand-chose à moi tout seul: mieux vaut effectuer le déménagement par le procédé de la démultiplication du corps!» Brave singe-roi! Il s'arracha un poil, le mit dans la bouche pour le mordiller, le recracha, récita l'incantation et, à peine eut-il crié: «Transformez-vous!» que des milliers et des centaines de petits singes s'affairaient de toutes parts à transporter et se disputer les objets. Les plus coêtauds en prenaient six ou sept, les moins forts deux ou trois. Ils finirent par vider entièrement les lieux. Il remonta aussitôt sur son nuage et par le même procédé provoqua une nouvelle tornade qui ramena tout ce monde à l'endroit d'où il était parti. C'est ainsi que les singes, grands et petits, du mont de Fleurs et Fruits entendirent soudain le vent siffler alors qu'ils jouaient à l'entrée de la grotte; ils virent en plein ciel comme un immense essaim de leurs congénères: pris de terreur, ils s'enfuyaient en désordre pour se cacher où ils pouvaient. Peu après, le Beau Singe-Roi faisait descendre le nuage, le résorbait et, d'une secousse, récupérait le poil, laissant les armes empilées n'importe comment au pied de la montagne. «Les petits!» leur cria-t-il, «venez donc ramasser vos armes! » S'apercevant que Singet était seul sur le terre-plein, les singes accoururent se prosterner et demander ce qui s'était passé. Singet leur raconta comment il s'était servi de la tornade pour le transport du matériel. Après avoir exprimé leur gratitude, les singes se jetèrent sur les armes, l'un s'emparant d'un sabre, l'autre d'un glaive, celui-ci empoignant une hache, celui-là une lance, cet autre tirant un arc, un autre encore emportant une arbalète; ils s'amusèrent ainsi une journée entière dans les cris et les clameurs. daims, renards, belettes, blaireaux, lions, éléphants, gorilles, ours, antilopes, sangliers, bisons, chamois, lièvres et bien d'autres animaux étranges Les rois de toutes sortes d'antres à démons, au nombre de soixante-douze, vinrent prêter hommage au singe-roi. Chaque année ils apportaient tribut et répondaient à l'appel aux quatre saisons. Certains participaient aux manœuvres, d'autres fournissaient des approvisionnements quand les circonstances le demandaient. Tout cela avec ordre et discipline, si bien que le mont de Fleurs et Fruits devint une place forte plus solide que tonnelet d'acier, mieux défendue que cité aux murs de bronze. Les rois-démons des diverses provinces offraient aussi des tambours de bronze, des étendards multicolores, des casques et des armures, jour après jour se répétait le tohu-bohu des manœuvres et des exercices. C'est donc au milieu de la joie générale que le Beau Singe-Roi s'adressa tout à coup à la multitude: «Vous êtes maintenant parfaitement entraînés dans le maniement des armes, des arcs et des arbalètes. Mais ce sabre me paraît bien encombrant 3, en vérité: il ne me plaît pas. Que faire?» Les quatre vieux singes s'avancèrent pour faire respectueusement valoir à Sa Majesté que sa nature d'immortel le rendait inapte à l'utilisation d'armes communes: «Mais nous ignorons si Votre Majesté pourrait aller dans l'eau. — Depuis que la Voie m'a été révélée, je dispose de la faculté de soixante-douze transformations par influx chthoniens. La culbute dans les nuages me donne une divine et incomparable ubiquité. Je suis expert en l'art de disparaître et me cacher, m'élever et me ramasser. Je connais le chemin du ciel et l'entrée de la terre. Je sais marcher au soleil ou sous la lune sans faire d'ombre, entrer sans difficulté dans la pierre ou le métal. L'eau ne peut me noyer, ni le feu me brûler! Où donc serais-je empêché d'aller? — Puisque Votre Majesté dispose de ces pouvoirs divins, sachez que l'eau qui coule sous le pont de lattes en fer s'en va au palais du dragon de la mer Orientale. Si Votre Majesté veut bien s'y rendre et trouver le vieux roi-dragon, n'obtiendrait-elle pas satisfaction en "Livre 1", chapitre m lui demandant quelque arme à sa convenance? — J'y vais et reviens. Attendez-moi!» répliqua Singet, ravi de la suggestion. Brave singe-roi! D'un bond il est à la tête du pont et, par le moyen de la fermeture des eaux, fait la passe, plonge, pénètre dans les flots et par le chemin que lui ménagent les eaux qui s'écartent devant lui, atteint d'une traite le fond de la mer Orientale. Il marchait quand un yaksa" qui patrouillait sur la mer l'arrêta pour lui demander: «Vous là-bas, qui avancez en poussant l'eau, quel divin personnage êtes-vous? Présentez-vous donc clairement, que je puisse vous annoncer! — Je suis Conscient-de-la-Vacuité, de céleste naissance, et viens du mont de Fleurs et Fruits, tout près de chez vous. Comment, tu ne me connais pas?» À ces mots \ejaksa s'en retourna en toute hâte au palais de cristal aquatique annoncer: «Votre Majesté, il y a dehors un saint de naissance céleste du mont de Fleurs et Fruits qui se déclare voisin de Votre Majesté et qui va arriver d'un moment à l'autre.» Le roi-dragon de la mer Orientale, qui s'appelait Aoguang, se leva aussitôt et sortit l'accueillir, accompagné de ses fils et petit-fils ainsi que de capitaines-crabes à la tête de soldats-crevettes. «Éminent immortel 2, entrez, entrez donc!» Ils firent connaissance à l'intérieur du palais. Après l'avoir installé à la place d'honneur et lui avoir offert le thé, le roi-dragon demanda à Singet: «Quand avez-vous obtenu la réalisation de la Voie, éminent immortel, et de quels arts divins avez-vous reçu connaissance? — Dès ma naissance, j'ai quitté la famille pour pratiquer la Voie et obtenu un corps sans vie ni mort. Comme je me suis mis récemment à entraîner mes enfants en vue de la protection de notre caverne dans la montagne, je me suis rendu compte que je manquais d'une arme appropriée. J'ai depuis longtemps entendu parler de mon sage voisin qui jouit d'un palais de jaspe aux portails de nacre: comme vous devez disposer d'un gros excédent d'armes divines, je me suis permis de venir dans l'expresse intention d'en solliciter une.» envoya aussitôt une perche, qui exerçait un haut commandement régional, chercher un grand sabre de défense qu'il présenta respectueusement. «Votre vieil ami ne sait se servir du sabre», dit aussitôt Singet, «je vous prie de m'offrir autre chose.» Le roi-dragon dépêcha cette fois un silure, qui était le commandant en chef, pour qu'il fît apporter par une anguille géante un trident à neuf pointes. Singet sauta au bas de son siège, le prit en main et fit un essai: «Léger, trop léger! Et puis il n'est pas à ma main. N'auriez-vous pas autre chose à me proposer? — Eminent immortel», rétorqua le roi-dragon en riant, «vous ne l'avez pas essayé, ce trident fait trois mille six cents livres! — Mais il n'est pas à ma main, je ne l'ai pas bien en main! » Le roi-dragon commençait à prendre peur: il ordonna à nouveau à une brème, qui était haut-commissaire, et une carpe, qui était brigadier-général, d'apporter une hallebarde à la hampe décorée, laquelle pesait sept mille deux cents livres. Dès qu'il la vit, Singet se précipita en avant pour s'en saisir: il fit quelques moulinets, deux ou trois feintes et, la fichant en terre, déclara: «C'est encore bien trop léger! Trop léger!» Cette fois, sous le coup de la frayeur, le roi-dragon balbutia: «Eminent immortel, c'est ce que nous avons de plus lourd au palais, je n'ai rien d'autre... — Allons donc!» s'exclama Singet en riant, «qui ne connaît le dicton, ce ne sont pas les trésors qui manquent au palais du dragon] Cherchez un peu mieux. Si vous avez quelque chose qui me plaît, je vous en paierai le prix jusqu'au dernier centime! — Je n'ai vraiment plus rien.» Au moment où ils échangeaient ces propos, la femme et la fille du dragon, se glissant hors de leur poste d'observation derrière, crurent bon d'intervenir: «Majesté, ne voyez-vous pas que ce saint ne saurait être traité à la légère? N'y a-t-il pas dans nos magasins marins cette pièce de fer merveilleuse qui servit à mesurer le fond du fleuve céleste 1? Elle émet depuis quelques jours une lumière ravissante ainsi qu'une exhalaison de bon augure. N'est-ce point signe qu'il Livre I er, chapitre m faille la montrer et lui faire rencontrer ce saint? — C'est une barre qui avait servi à Yu le Grand 1 quand il avait drainé les eaux pour mesurer la profondeur des fleuves et des océans, un morceau de fer magique, mais que pourrait-il en faire? — Que t'importe ce qu'il peut en faire? » lui rétorqua sa femme, «donne-le-lui, qu'il le transforme à sa guise! Pourvu que tu le reconduises hors du palais...» Le vieux roi-dragon fit ce qu'on lui conseillait et raconta tout cela à Singet qui lui dit: «Sortez-le donc pour me le montrer! — Impossible», répliqua le dragon avec un geste de dénégation de la main, «on ne peut le transporter, ni même le soulever tant il est lourd. Il faudrait que vous y alliez jeter un coup d'œil. — Où est-il? Conduisez-moi!» Le roi-dragon l'amena donc au magasin marin où ils virent tout à coup mille feux briller. «C'est ce qui émet toute cette lumière», précisa le roidragon en montrant le phénomène du doigt. Singet releva les pans de sa robe, s'avança et le prit en main: c'était un pilier de fer de l'épaisseur d'un boisseau et d'une longueur de plus de deux toises 2. Il lui fallut employer toute sa force pour l'arracher: «C'est un rien trop gros et trop long! En l'amincissant et le rapetissant quelque peu, je pourrais m'en servir...» À peine avait-il prononcé ces mots que le trésor se raccourcit de plusieurs pieds et s'amaigrit d'un empan. «Un peu plus mince vaudrait mieux», fit Singet en le balançant. Et la barre s'amincit dans des proportions vraiment sensibles! Au comble de la satisfaction, Singet la sortit du magasin pour l'examiner: il y avait à chaque bout un cercle d'or et au milieu une section de fer noir 3. Tout près de l'un de ces cercles était gravée cette colonne de caractères: Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or. Poids: treize mille cinq cents livres. «C'est donc que ce trésor doit se plier au bon plaisir de son possesseur, j'imagine!» plus merveilleux, une fois de dimensions un peu plus réduites: au moment où il l'avait sortie, la barre n'avait plus que deux toises de long et le diamètre d'un bol. Le voilà qui fait montre de ses pouvoirs magiques avec force bottes et moulinets et s'en retourne jusqu'au palais de criétal aquatique: le vieux roi-dragon en était tout tremblant et les jeunes princes n'avaient plus l'âme chevillée au corps 1; les tortues de toutes espèces rentraient leur cou, les poissons, crabes, crevettes et carets 3 se cachaient la tête. Son trésor en main, Singet s'assit à la place d'honneur de la grande salle du palais et dit en souriant au roidragon: «Merci beaucoup! Je suis touché de votre généreuse attention, cher et sage voisin. — Je vous en prie, de rien! — Un bout de ferraille bien utile, et, cependant, j'aurais un mot de plus à dire... — Qu'avez-vous à ajouter, éminent immortel? — Si je ne l'avais pas, ce morceau de fer, on en serait reêté là. Mais maintenant que je l'ai en main, me voilà sans rien à me mettre qui aille avec: que faire? Si vous possédez quelque chose de ce genre, n'hésitez pas à me l'offrir, je ne vous marchanderai pas ma reconnaissance! — Désolé, je n'ai rien de ce genre. — Un obligé ne saurait déranger deux hôtes: si vous n'avez rien, pour sûr que je ne m'en irai pas d'ici! — Sans vouloir vous importuner, éminent immortel, ne pourriez-vous aller faire un tour dans une autre mer: peut-être auraient-ils quelque chose là-bas... — Mieux vaut rester assis dans une seule maison qu'aller en courir trois: je vous prie instamment de bien vouloir me donner un équipement. — Je vous assure que je n'en ai pas. Sinon, je vous l'offrirais respectueusement sur-le-champ! — Si vous n'en avez vraiment pas, permettez-moi d'essayer la barre sur vous. — N'en faites rien, éminent immortel», s'exclama le roi-dragon, perdant son sang-froid, «ne bougez pas, attendez que j'aille voir s'il n'y en aurait pas un chez mes jeunes frères; je vous en rapporte un sur-le-champ! Livre I er, chapitre m — Où habitent donc vos frères? — Ce sont Aoqin, le roi-dragon des mers du Sud, Aoshun qui règne sur la mer du Nord, et Aojun, le roi des mers occidentales. — Le bon Singet n'ira pas là-bas! Je n'irai pas! Comme dit le proverbe, deux tiens valent mieux que trois tu l'auras': débrouillez-vous pour m'en trouver un, c'est tout ce que je demande. — Mais Votre Éminence n'a nul besoin d'y aller: je dispose ici d'un tambour de fer et d'une cloche d'or. S'il y a quelque urgence, il suffit de battre le tambour et de frapper la cloche 2, mes frères arriveront dans l'instant. — Dans ce cas, dépêchez-vous de battre tambour et sonner cloche! » Le général-tortue et le commandant-caret s'exécutèrent tout de bon. Peu après le message parvenait aux roisdragons de ces trois mers qui arrivèrent dans l'instant; ils se trouvaient réunis à l'entrée du palais. «Cher grand frère», demanda Aoqin, «quelle affaire urgente t'as donc fait battre le tambour et sonner la cloche? — C'est une longue histoire, mon cher frère, nous avons ici un saint personnage né du ciel de je ne sais trop quel mont de Fleurs et Fruits, qui est venu tantôt me traiter en voisin et me réclamer finalement une arme. Le trident en acier, il l'avait trouvé trop petit et la hallebarde trop légère. Il a pris lui-même en main cette pièce de fer précieux qui a servi à mesurer la Voie lactée et s'est livré à quelques passes d'escrime. Il est pour le moment assis au milieu du palais: il exige de plus quelque vêtement approprié. Comme nous n'en avons pas, j'ai fait frapper tambour et cloche pour vous prier de venir et bien vouloir lui en offrir un, si vous en disposez, afin de me débarrasser de sa présence.» Hors de lui à ce discours, Aoqin s'écria: «Mes frères, levons nos armées et emparons-nous de l'impudent! — I l ne saurait en être question!» s'effraya l'aîné des dragons, «ne parlez point de le capturer: une petite caresse de cette barre serait mortelle, une tape fatale! À l'effleurer, vous vous déchireriez la peau, à vous y frotter, les muscles! » — Tu as raison», approuva Aoshun, le roi-dragon de la mer du Nord, «j'ai ici des sandales en fibres de lotus pour marcher dans les nuages. — Et moi j'ai apporté une cotte de mailles en or», ajouta Aojun, le dragon des mers occidentales. «J'ai à lui offrir un casque d'or rouge à ailes de phénix», dit alors Aoqin, le dragon des mers du Sud. L'aîné s'en réjouit grandement et les conduisit au palais de cristal aquatique où ils rencontrèrent Singet et lui présentèrent leurs cadeaux. Conscient-de-la-Vacuité se mit le casque sur la tête, enfila la cotte de mailles en or et les sandales et, balançant le gourdin de fer à la façon d'un sceptre 1, s'en fut d'une traite en criant aux dragons: «Radoteurs! I l n'y en n'a pas? Agace-oreilles 2!» Les rois des quatre mers en étaient outrés et se consultèrent aussitôt en vue de présenter une plainte en haut lieu. Mais laissons cela: voyez plutôt notre singe-roi écarter les eaux et revenir d'une traite à l'entrée du pont de lattes en fer auprès duquel attendaient les quatre vieux singes, à la tête de la foule de leurs congénères. Ils aperçurent tout à coup Singet bondissant hors des flots, sans qu'il soit mouillé de la moindre goutte d'eau, et marchant vers eux sur le pont, tout luisant d'or. Les singes se jetèrent tous ensemble à genoux tant ils étaient impressionnés: «Ô grand roi, magnifique, resplendissant!» Rayonnant d'aise, Singet gravit le trône élevé et y planta la barre de fer. Dans leur innocence, les singes voulaient tous prendre en main le trésor, mais ils n'arrivaient pas même à l'ébranler, tels des libellules cherchant à secouer un arbre de fer 3. Chacun de se mordre les doigts et de tirer la langue: «Mes aïeux! Que c'est lourd! Mais comment as-tu fait pour l'apporter?» Singet s'approcha, ouvrit les mains et d'une empoignade la souleva. Il déclara en riant à la foule: « À chaque chose son maître: ce trésor était enfoui au fond des mers depuis je ne sais combien de milliers d'années, quand, précisément ces derniers temps, il s'est mis à émettre de la lumière. Le roi-dragon n'y voyait qu'un morceau de fer noir qui aurait servi à mesurer la Voie Les rois des quatre mers en étaient outrés. 6o lactée. Comme aucun de ces gaillards ne pouvait le porter, ni même le soulever, ils m'ont prié d'aller le chercher moi-même; l'objet faisait alors plus de deux toises de long; il était de la grosseur d'un boisseau. Je l'avais trouvé trop grand, quand je l'ai eu en main: à cette pensée, il a diminué de beaucoup. J'ai continué à le rapetisser, une fois, deux fois, trois fois! En le regardant à la lumière, j'ai remarqué l'inscription -.Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or. Poids: treize mille cinq cents livres. Écartez-vous, tous, que je vous fasse une démonstration! » Retournant le trésor dans la main, il lui cria: «Plus petit! Plus petit!». La barre prit aussitôt la dimension d'une aiguille à broder qui pouvait se glisser dans le creux de l'oreille. Fort impressionnés, les singes se mirent à crier: «O grand roi! Ressortez-la, qu'on s'amuse un peu!» Singet se fouilla tout de bon l'oreille, mit l'aiguille dans le creux de sa paume et lui ordonna: «Grandis! Plus grand!» L'aiguille reprit sans tarder la dimension d'une barre de deux toises, grosse comme un boisseau. Se prenant au jeu, Singet sauta sur le pont, sortit de la caverne et, le trésor bien en main, recourut à l'un de ses tours de magie cosmique; il cria en faisant une révérence: «Grandis!» et le voilà de la taille d'une montagne de dix mille pieds, la tête aussi haute que le Taishan 1, l'échiné telle une chaîne escarpée, les yeux lançant des éclairs, la bouche comme une bassine de sang, les dents pareilles à des hallebardes; quant au bâton qu'il tenait à la main, un bout touchait au trente-troisième ciel tandis que l'autre atteignait le dixhuitième enfer 3. L'apparition avait plongé tigres, léopards, loups et autres créatures de la montagne toute entière, ainsi que les rois-démons des soixante-douze cavernes, dans une telle frayeur qu'ils s'étaient prosternés front contre terre, tremblant de tous leurs membres, leurs âmes sur le point de se séparer de leur corps En un clin d'œil, Singet reprit sa forme première, réduisit le trésor à la dimension d'une aiguille à broder, qu'il cacha dans son oreille, et retourna à sa résidence dans la grotte recevoir l'hommage des rois-démons apeurés. C'est alors que l'on déploya des bannières et battit le tambour dans le vacarme des gongs de bronze. Au grand banquet qui offrait mille saveurs rares, les coupes ne Livre 1", chapitre m désemplissaient pas de vin de palme et de raisin. Singet festoya longtemps avec la foule et, reprenant l'entraînement, conféra aux quatre vieux singes de hauts commandements, les deux macaques à croupe rouge étant nommés maréchaux Ma et Liu, tandis que les gibbons à long dos recevaient le titre de généraux Beng et Ba. Formation du camp, établissement des retranchements, récompenses et châtiments, tout était soumis à la direction de ces quatre commandants en chef. Ainsi déchargé de ces soucis, Singet pouvait passer ses journées à chevaucher les nuages, parcourir les quatre mers, et vagabonder à plaisir dans les montagnes. Il allait partout rendre visite aux preux pour leur montrer son savoir ès arts martiaux et se lier à de sages amis en jouant de sa compétence en magie. C'est aussi à cette époque qu'il fit la connaissance de ceux qui constituèrent la fraternité des sept: le roi-démon-taureau, le roi-démon-caïman 1, le roidémon-rock 2, le roi-chameau-lion 3, le roi-macaque et le roi-gibbon à poils longs 4, ce qui faisait sept en comptant Singet lui-même. Ils passaient leurs journées à discuter de questions civiles et militaires, à échanger des coupes, chanter et danser. Ils partaient le matin pour ne rentrer que le soir, ne se refusant aucun plaisir, franchissant des distances de dix mille lis comme s'il ne s'agissait que de traverser le jardin, le cas de dire -.Trois mille lieues franchies en un hochement de tête, huit cents et quelques étapes en un tour de reins. Un jour qu'il avait ordonné aux quatre commandants en chef de préparer un banquet en leur caverne en vue d'inviter les six rois à boire et qu'on avait abattu buffle et tué cheval pour les sacrifices au ciel et à la terre, la foule des diablotins avaient chanté et dansé à cœur joie, puis tous avaient bu à se rendre ivres-morts. Après avoir reconduit les six rois et distribué des gratifications aux chefs de tous grades, Singet s'était couché à l'ombre du pin qui poussait près du pont de lattes en fer et s'était aussitôt endormi. Les quatre généraux assuraient sa protection à la tête de la multitude qui l'entourait et n'osait élever la voix. garottée et encore titubante, droit jusqu'aux abords d'une ville murée. Singet, qui commençait à se réveiller, leva brusquement la tête et que vit-il? sur une plaque de fer accrochée à la muraille, les trois mots: Monde des ombres. Soudainement dégrisé, il leur demanda: «Mais le monde des ombres est. le séjour du roi Yama, juge des Enfers! Que suis-je venu faire ici? — Ton laps de vie chez les vivants se termine, nous avons reçu mandat de t'amener. — Mais moi, votre vieux Singet, j'ai transcendé les trois mondes et ne fais plus partie du cycle des cinq dynamies 1. Je ne suis plus soumis à la juridiction du juge des Enfers: comment peut-il pousser la crétinerie jusqu'à avoir l'audace de me faire arrêter?» Les deux convoyeurs des morts étaient bien trop occupés à le pousser et à le tirer pour l'écouter, résolus à le faire entrer bon gré mal gré. Commençant à trouver la situation déplaisante, Singet perdit patience, tira le trésor de son oreille et, après l'avoir fait grossir de la taille d'un bol par une simple demi-rotation, l'abattit d'un léger mouvement de la main sur les deux convoyeurs qui furent réduits en chair à pâté. Il défit ses liens, dégagea ses poignets et entra en ville en faisant des moulinets avec son bâton. Les diables à tête de bœuf et face de cheval s'enfuyaient dans toutes les directions, cherchant à se terrer, tandis que les cohortes de fantômes se précipitaient vers le palais du Filet de la forêt des apparences pour annoncer: «Malheur, Votre Majesté! Malheur! Il y a dehors un dieu du tonnerre à face velue qui se fraye un passage jusqu'à nous! » Alarmés, les dix rois infernaux vinrent voir ce qui se passait, non sans avoir rectifié leur tenue. À la vue de son visage féroce et menaçant, ils se mirent en rang pour crier d'une même voix: «Éminent immortel, veuillez nous laisser votre nom! Eminent immortel, votre nom! — Puisque vous ne me connaissez pas, comment avezvous pu vous permettre de me faire arrêter? — Nous ne saurions en avoir l'audace! Sans doute est-ce une erreur commise par les messagers... — C'est moi, Singet Conscient-de-la-Vacuité, le saint homme né du ciel, de la grotte au Rideau-Torrentiel "Livre I er, chapitre m du mont de Fleurs et Fruits. Et vous, quels sont vos rangs? — Nous sommes les rois des dix cours de justice infernale», répondirent-ils en s'inclinant, «nous appartenons au Fils du Ciel du monde des ténèbres. — Vos noms, et plus vite que ça, si vous ne voulez tâter de mon gourdin! — Nous sommes roi de Qinguang, roi de la rivière Chu, roi de l'Empereur-Song, roi des Mandarins-Rebelles, roi Yama, roi de l'Égalité, roi du Taishan, roi de la Capitale, roi de la cité de Bian et roi de la Roue de la destinée 1. — Si vous avez rang royal, vous devriez être des créatures sensibles et intelligentes: comment pouvez-vous être ignorants à ce point? Pourquoi me faire arrêter, moi qui ai obtenu la Voie, une longévité égale au ciel, moi qui ai transcendé les trois mondes et suis sorti du cycle des cinq dynamies! — Éminent immortel, apaisez votre colère: c'est qu'il y a en ce monde tant de gens qui portent mêmes nom et prénom. Il faut supposer que les convoyeurs se sont trompés d'adresse... — Sottises! Balivernes! Le proverbe ne le dit-il pas: Mandarin, greffier peuvent se tromper, mais jamais le gars qui vient vous chercher? Allez en vitesse me chercher le registre des vivants et des morts que j'y jette un coup d'œil!» À ces mots les dix rois le prièrent de monter au palais l'examiner. Tenant son bâton à la façon d'un sceptre, Singet s'y rendit donc d'une traite et s'assit à la place d'honneur, au centre, face au sud. Les dix rois ordonnèrent au juge chargé des dossiers d'apporter les registres et de les vérifier. Le préposé ne se fit pas prier, se hâtant d'aller chercher dans une chambre latérale une demi-douzaine de liasses de documents, ainsi que les registres des dix espèces de créatures 2. I l les examina page à page: les bêtes sans poil (dont fait partie l'homme), celles à fourrures, celles à plumes, les insectes, celles à écailles ou carapaces. Le nom de Singet n'y figurait pas. Puis il parcourut la partie réservée aux primates. Or notre singe, quoique ressemblant à l'homme, ne figurait pas sur la liste des créatures humaines; bien que semblable aux créatures sans poil, il ne résidait pas dans leur monde. Quoique semblable aux animaux marchant sur terre, il ne relevait pas de l'administration de la Il découvrit enfin son not» sous l'âme ¡f ijjo. licorne; il n'était pas non plus soumis à la juridiction des phénix, bien que semblable aux créatures volantes: il avait fallu prévoir un registre spécial que Singet examina lui-même; il découvrit enfin son nom sous l'âme n° 1350. On y avait porté l'annotation: Singe de pierre produit par le ciel. Age prévu: y 42 ans. Finira de mort naturelle. Singet se dit: «Je ne me souviens pas de mon âge. Le mieux serait de rayer mon nom.» «Apportez-moi un pinceau!» ordonna-t-il. Le juge se hâta de lui présenter un pinceau gorgé d'encre. Singet s'empara du registre et en profita pour rayer par la même occasion tous les noms de la catégorie des singes. Jetant le cahier, il s'exclama: «Les comptes sont réglés! Voilà qui y met un terme: désormais je ne suis plus soumis à votre administration!» Et brandissant sa barre, il se fraya un passage hors du monde des ombres. Les dix rois se gardèrent de se frotter à lui, préférant se rendre au palais des Nuées-Turquoise pour y saluer de conserve le bodhisattva Ksitigarbha et discuter d'un rapport à présenter au Ciel d'En-haut, ce dont notre récit ne parlera pas ici. En se frayant un passage hors de la cité, Singet se prit dans un entrelacs d'herbes sèches, trébucha... et se réveilla brutalement: tout cela n'avait été qu'un rêve. Il s'étirait, à peine éveillé, quand il entendit les quatre généraux et la foule des singes s'écrier: «Votre Majesté a dû en boire, du vin, pour dormir toute la nuit! N'est-il pas temps de se lever? — Dormir est bien peu de chose, mais j'ai rêvé de deux hommes qui venaient m'arrêter ici même et qui m'ont emmené à la cité du monde des ombres avant que je m'éveille. En manifestant mes pouvoirs magiques, je suis allé tempêter jusqu'au palais du Filet de la forêt des apparences et me suis querellé avec les juges des dix Enfers qui m'ont montré le registre des vivants et des morts qui nous concerne: nos noms, je les ai tous biffés; ils n'ont plus prise sur nous! » Les singes se prosternèrent en signe de gratitude. Beaucoup de singes des montagnes ne vieillissent plus; telle en est la raison. Parlons plutôt du grand compatissant et saint suprême du haut firmament, l'auguste empereur de Jade 1: un jour qu'il avait réuni à l'audience du matin ses ministresimmortels, civils et militaires, en la salle des Nuées-Mystérieuses du palais des Nuages de l'Arche d'or, 1 ' « homme vrai 2», Qiu Hongji, vint tout à coup lui annoncer: «Votre Impérissable Majesté, Aoguang, le roi-dragon de la mer Orientale, attend vos ordres devant la salle Translucide afin de présenter un rapport.» L'empereur de Jade fit transmettre l'ordre de l'introduire. Aoguang fut amené au pied de la salle des Nuées Mystérieuses: quand il eut fini de présenter ses hommages et respects, le garçon-immortel chargé de la transmission des rapports, qui se tenait sur le côté, reçut la requête et la présenta à l'empereur de Jade, qui en commença la lecture par le début, que voici: Votre humble serviteur Aoguang, pauvre petit dragon des mers de l'Est du continent oriental, du monde inférieur de la Sphère aquatique 3,fait respectueusement savoir au Maître suprême du Ciel, notre éminent Empereur, ceci: à la suite de sa naissance au mont de Fleurs et Fruits et de sa résidence à la grotte du Rideau- Torrentiel, l'immortel pervers, dénommé Singet Conscient-de-la-Vacuité, a brimé et humilié votre humble dragon, s'est imposé en sa résidence aquatique, lui a soustrait deforce une arme et a usé d'intimidation pour exiger un équipement vestimentaire, sans ménager menaces et violences, frappant de terreur la gent aquatique et mettant en fuite tortues et crocodiles. Te dragon des mers du Sud en était tout tremblant, celui des mers de l'Ouest transi et désolé, celui de la mer du Nord rentrait la tête de désestpoir, résigné à se soumettre; votre serviteur Aoguang l'a salué très humblement. Nous lui avons offert un bâton de fer merveilleux, un casque d'or à plumes de phénix, et, avec la cotte de mailles, une paire de sandales pour marcher dans les nuages. Nous l'avons ensuite raccompagné courtoisement. Mais il a continué ses démonstrations de force et de magie en nous traitant de «radoteurs» et «agace-oreilles». Nous ne sommes évidemment pas en mesure de l'affronter et de le mettre à la raison. C'est pourquoi je me permets d'exprimer très humblement mon estpoir en votre sainte justice. Nous vous supplions de Livre I", chapitre m dépêcher vos célestes armées pour réduire ce monstre pervers afin de rétablir la tranquillité sur les mers et les monts, la paix et la prospérité dans la Sphère inférieure du monde aquatique. À r issue de cette lecture, l'Empereur saint et sacré décréta: «Que le dieu-dragon retourne à ses mers! J'enverrai sans tarder mes généraux le saisir et l'amener.» Le roi-dragon aîné remercia front contre terre et s'en fut. Ne voilà-t-il pas qu'à nouveau se présente le céleste précepteur, le vénérable immortel Ge pour annoncer: «Votre impérissable Majesté, il y a ici le roi Qinguang, juge des Enfers, venu présenter une requête du bodhisattva Ksitigarbha, le pape du monde des ombres 2. » Sur le côté se tenait la fille de jade, chargée de transmettre les communications. Elle prit le document et l'apporta à l'empereur de Jade qui le parcourut également du début à la fin. Voici ce que disait la requête: Le monde des ombres relève de la juridiction yin de la terre. Ainsi que l'ordonne le cycle du Yin et du Yang, les dieux sont au ciel comme les fantômes se trouvent sous terre. Ainsi naissent les oiseaux et meurent les animaux, viennent et reviennent mâles et femelles. La vie est constante transformation, la fille enceinte forme un garçon: telle est la combinatoire de la nature que l'on ne saurait modifier. Or, voilà qu'est apparu un singe pervers né du ciel, Conscient-dela-Vacuité de la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits, lequel se livre au mal et pratique la violence, refusant de se soumettre à nos astreintes et convocations. Usant de tours de magie, il a détruit nos envoyés-fantômes des nonuples ténèbres 3; abusant de sa position de force, il a terrorisé les dix rois compatissants des Enfers, provoqué des troubles graves au palais du Filet de la forêt des apparences et biffé de vive force les noms numérotés. Il en résulte que l'estpèce simiesque échappe à tout contrôle et que l'engeance des macaques jouit d'une vie trop longue: il bloque la roue de la transmigration en supprimant la naissance et la mort pour chacune de ces créatures. Te misérable moine que je suis a cru devoir prendre le risque de déranger Votre Majesté Céleste en présentant ce rapport. Il vous supplie de bien vouloir dépêcher vos troupes divines pour capturer et soumettre cet êtrepervers, afin de rétablir l'ordre du Yin et du Yang ainsi que la paix aux Enfers, àjamais. Très respectueusement vôtre. La lecture achevée, l'empereur de Jade décréta: «Que le prince des ténèbres retourne aux Enfers, je le fais arrêter sans tarder!» Le roi Qinguang, à son tour, remercia front contre terre et repartit. Le dieu suprême du ciel rassembla ses ministresimmortels civils et militaires pour leur demander: «Quand donc est né ce singe pervers et de quelle génération est-il pour être ainsi parvenu à maîtriser la Voie?» À peine avait-il fini de poser la question que sortaient du rang Œil-de-Mille-Lieues et Oreille-Bon-Vent pour rappeler: «C'est le singe de pierre produit par le ciel il y a trois cents ans. Nous n'y avions alors pas attaché grande importance, aussi ignorons-nous quand il est parvenu à l'immortalité au cours de ces quelques années, ni comment sa capacité de dompter dragons et tigres lui a permis d'annuler de vive force le registre des morts. — Un volontaire pour descendre sur terre le mettre à la raison!...» Sans attendre la fin de la phrase de l'empereur de Jade, le dieu de la planète Vénus sortit des rangs pour suggérer en se prosternant: «Votre Majesté qui régnez sur les trois mondes, sachez que tout être pourvu de neuf orifices peut obtenir l'immortalité. Quoi qu'il en soit, avec ce corps façonné par le ciel et la terre, parachevé par le soleil et la lune, avec son crâne pointé vers le ciel et ses pieds sur terre, nourri de rosée et de nuées, en quoi ce singe est-il différent d'un être humain, maintenant qu'il a obtenu la Voie de l'immortalité et la faculté de soumettre tigres et dragons? Votre serviteur se permet donc de suggérer à Votre Majesté de songer à la bienveillante compassion des transformations sans naissance et de promulguer un édit sacré de pacification, le convoquant en ce monde d'Enhaut afin de lui conférer quelque charge, mineure ou majeure, qu'importe: il sera inscrit sur nos registres et nous pourrons le contrôler ici-même. S'il obtempère aux ordres célestes, nous saurons l'en récompenser ultérieurement par des promotions. S'il les enfreint, il sera facile de l'arrêter sur place. Ce serait le moyen, d'une part, de s'épargner une levée en masse et une pénible expédition Livre I' r, chapitre m militaire, d'autre part de récupérer un immortel qui possède la Voie. — Qu'il en soit fait comme le propose notre ministre», trancha l'empereur de Jade, ravi de la suggestion. I l fit aussitôt rédiger le décret par le dieu de la littérature 1 et chargea celui de la planète Vénus de le porter à Singet. Conformément à la consigne reçue, le messager sortit par la porte céleste du Sud et dirigea le nuage de bon augure, qu'il chevauchait droit sur la grotte au Rideau Torrentiel. Il se présenta ainsi à la foule des jeunes singes: «Je suis un envoyé du Ciel muni d'un édit sacré qui invite votre grand roi à se rendre au monde d'En-haut. Allez bien vite le lui faire savoir!» Les petits singes qui jouaient autour de la caverne se passèrent le message qui parvint enfin au fond de la grotte: «O grand roi, il y a un vieil homme dehors, porteur d'une missive, qui se dit envoyé céleste dépêché par le ciel d'En-haut où vous invite son édit sacré. » Singet fut ravi de l'apprendre: «Je songeais justement ces derniers jours à faire un petit tour au ciel, voilà qui tombe bien! Qu'on le fasse entrer tout de suite! » Singet rectifia sa tenue et vint l'accueillir à la porte. Le dieu entra et debout, face au sud, déclara: «Je suis la planète Vénus de l'Ouest, porteur d'un édit de pacification émanant de l'empereur de Jade, et suis descendu vous inviter de sa part à monter au ciel afin de recevoir respectueusement une charge d'immortel inscrite sur le registre. — Je suis très touché de la grâce que vous me faites», répondit en souriant Singet; il ordonna: «Mes petits, préparez un banquet pour recevoir dignement notre hôte! — Je n'oserai m'attarder alors que je suis porteur d'un édit sacré», protesta le dieu, «je dois prier Votre Majesté de m'accompagner: nous aurons ample loisir de bavarder ensemble après votre glorieuse promotion. — C'est moi qui suis honoré. Désolé de vous laisser repartir les mains et le ventre vides!» répliqua Singet. Il convoqua aussitôt les quatre commandants pour leur faire ces recommandations: «Ne relâchez pas votre vigilance dans l'entraînement de mes enfants; attendez que je sois monté au ciel et que j'aie 7° exploré le chemin pour voir si je ne pourrais pas vous emmener tous habiter là-bas avec moi.» Les quatre solides généraux acquiescèrent. Singet et le dieu de la planète Vénus, montés sur leur nuage, furent bientôt au-dessus de l'espace. Le cas de rappeler: En suprême position d'immortel céleste, Son nom au rang des nuages sur le registre Si vous ne savez, en fin de compte, quels charge et honneurs il reçut, écoutez la séance qui suit vous l'exposer. 第004回 / CHAPITRE IV LE POSTE D'INSPECTION A U X HARAS N E LE SATISFAIT PAS, LE TITRE D' «ÉGAL AU CIEL» NE LE CONTENTERA PAS NON PLUS. Le dieu de la planète Vénus et le Beau Singe-Roi sortirent ensemble du fond de la grotte et s'élevèrent en même temps, chacun conduisant son nuage. Mais la culbute dans les nuages, que Singet avait maîtrisée, n'était pas chose ordinaire: elle lui permettait une vitesse incroyable. I l eut tôt fait de semer le préposé de Vénus et l'avait oublié quand il arriva le premier au portail sud du ciel. Il s'apprêtait à «ranger 3» son nuage et voulait entrer quand il fut arrêté par Croissance, le roi céleste préposé à la garde du quartier sud 4, à la tête d'une bande de grands gaillards célestes armés de piques, glaives, sabres et hallebardes 5. Comme ils lui barraient l'entrée, Singet s'indignait: «Quelle canaille, le vieux de la planète Vénus! Me faire barrer la route par des gens qui me menacent de leurs lances et sabres, alors qu'il l'a invité, le vieux Singet! » Il protestait bruyamment, quand survint le dieu de Vénus. Le dévisageant d'un regard furieux, Singet lui lança: «Je me suis laissé avoir, mon vieux! Comment se fait-il que tu me fasses barrer la porte par tous ces gens qui Livre I er, chapitre iv 7i refusent l'entrée au vieux Singet, alors que tu prétendais être venu le convoquer sur l'ordre de l'empereur de Jade? — Apaisez votre colère, ô grand roi», répliqua le dieu en riant, «c'est que vous n'êtes jamais allé au paradis, où vous êtes un inconnu. Les gardes célestes ne vous connaissent pas: comment voulez-vous qu'ils vous laissent prendre l'initiative d'entrer? Attendez d'avoir été reçu par Sa Sainteté céleste et d'avoir obtenu votre inscription sur le registre des immortels, précisant vos titre et fonction: vous pourrez alors entrer et sortir à votre guise. Qui oserait dès lors vous en empêcher? — S'il en est ainsi, c'est bon! J'y renonce. — Mais non, entrez donc avec moi», insista le dieu en le tirant par la main. Comme ils s'approchaient de la porte du ciel, le dieu de la planète Vénus cria à haute et intelligible voix: «Gardien de la céleste porte, officiers et soldats, laissez passer! J'ai reçu l'ordre sacré de l'empereur de Jade d'amener l'immortel du monde d'En-bas, ici présent.» Le dieu-roi Croissance et ses gardes ne reposèrent qu'alors leurs armes et s'écartèrent. Singet fut enfin convaincu de la bonne foi de l'envoyé de la planète Vénus, en compagnie duquel il entra en marchant à pas lents, regardant autour de lui. C'était vraiment la première fois Qu'il était monté en ce monde d'En-haut, Qu'il pénétrait au paradis tout de go. Mille rayons d'or se prenaient dans l'arc-en-ciel, Des souffles d'heureux augure crachaient des nuées vermeilles. Voyez le portail, Bleu profond, comme fait de lapis-lazuli, Eblouissant, de jade précieux construit. De part et d'autre s'alignent par dizaines Les gardes, dominant les colonnes hautaines, Sabres au clair, sous les queues de yak des fanions. Autour se tiennent les dieux en armures d'or: Sabre ou fouet, à chacun l'arme de son corps. Passent encore les alentours, A l'intérieur, quelle merveille! Autour d'énormes piliers s'enroule L'or des écailles de dragons rouges. Au-dessus des ponts tournent les ailes Des phénix qui colorent le ciel. Les nuées brillantes reflètent l'éclat du jour, Une brume bleutée obscurcit les étoiles. Singet fai et iftn convamcu de la bornie fot de l'etwoyé de la planète Vétitii. Livre I er, chapitre iv Trente-trois palais occupent les deux Au faîte orné de chimères d'or radieux. S'JI ajoutent soixante-douze salles précieuses' A chaque colonne sa licorne auspicieuse. La terrasse de l'étoile de Longue-Vie* Abrite des fleurs qu'un millénaire ne ternit. Près du four à transmutations croît l'herbe Merveilleusement, éternellement verte. Au pavillon d'hommages à Sa Sainteté, Scintillait la pourpre des soieries fines, Brillaient l'or des couronnes de ketmies divines, Le jade des épingles, les perles des chaussures, Les riches ornements des nobles ceintures. Quand les cloches d'or vibrent sous les coups, S'avancent les divinités des trois départements. Lorsque l'on frappe les tambours célestes, S'inclinent les sages devant l'empereur de Jade. A la salle des Nuées-Mystérieuses, Les vantaux de jade tournent sur des gonds d'or, Des phénix dansent sur le portail vermillon. Le long de galeries finement ajourées, De triples auvents abritent dragons et phénix. Là-haut s'élève la voûte de pourpre, Brillante et circulaire, lumineuse, Telle une immense gourde d'or. Au-dessous les fées agitent des éventails Et les filles de jade apportent des serviettes. Les féroces gardiens du ciel surveillent la cour, Que les ministres protègent avec dignité. Au centre, dans la vasque de cristlal Sont amoncelées les pilules d'élixir Et, dans le vase d'agate, branches de coraux. Car au palais du ciel sont tant de choses rares Que jamais la terre n'a vues et ne verra: Porches d'or, clochettes d'argent, palais pourpres*, Fleurs de jade, herbes d'émeraude et bourgeons de jaspe. Le lièvre de jade est passé lui rendre hommage*, Le corbeau d'or est venu voler parmi tes sages''. De monter au ciel était le lot du singe-roi, Sans tomber dans la boue du monde des hommes. Conduisant Singet, le dieu de la planète Vénus fut bientôt devant la salle des Nuées-Mystérieuses. Sans attendre d'être convoqué, il entra et, arrivé devant le trône, salua. Singet restait debout à ses côtés; au lieu de se prosterner, il tendait l'oreille pour écouter ce que le dieu de Vénus disait: «Votre serviteur a exécuté l'ordre de Votre Majesté et l'informe que l'immortel pervers est. ici. — Où donc eát cet immortel pervers?» demanda l'empereur de Jade derrière le rideau déroulé. Singet fit alors une courbette avant de répondre: «C'est moi, le vieux Singet!» Sous le choc, tous les immortels-ministres présents pâlirent d'émotion: «Le sauvage! Au lieu de se prosterner, il se permet cette insolente réponse, "moi, le vieux Singet"! I l est à pendre, à pendre! — Ledit Singet est un immortel pervers du monde d'En-bas qui vient d'étrenner un corps humain», décréta l'empereur de Jade, «il ne connaît pas l'étiquette de la cour: il faut lui pardonner pour cette fois. — Remercie-le de sa bonté!» lui crièrent les courtisans: Singet consentit enfin à tirer une grande révérence devant le trône. L'empereur de Jade invita les ministres préposés au choix des fonctionnaires civils et militaires à chercher quelque charge vacante pour la conférer à Singet. Ceux-ci transmirent la consigne au seigneur de l'étoile Militaire qui se tenait sur le côté et présenta le rapport suivant: «Au palais du ciel les fonctionnaires ne manquent pas: il y en a dans toutes les salles et bâtiments, coins et recoins. Seul le service des écuries ne dispose pas d'un gestionnaire de l'établissement principal. — Qu'on lui confère donc le titre d'épizoologue 3!» décréta l'empereur de Jade. «Remercie-le de ses faveurs! » lui ordonnèrent les hautsfonctionnaires de la cour, mais Singet se contenta, cette fois encore, d'une large révérence. L'empereur de Jade chargea le préposé de la planète Jupiter de l'accompagner à son poste de surveillance des haras impériaux. Singet s'y rendit tout joyeux en compagnie du dieu de Jupiter qui, sa mission accomplie, retourna en son palais stellaire. Le nouveau surveillant réunit ses adjoint et assistants, les greffiers, gardes et autres officiers, mineurs ou majeurs, pour examiner l'état des services. Il n'y avait pas plus de mille chevaux célestes. C'était: «Hualiu» et «Qiji», «Oreille-Verte» et «Haie-Fine», «Compagne-de-Dragon» et «Hirondelle-Pourpre», Livre I er, chapitre iv «Ailes-Repliées», et «Givre-Hennissant», «Sabots-d'Argent» et «Alezan-Volant», «Lièvre-Rouge» et «Plus-rapide-que-la-lumière», «Éclat-qui-saute» et «Vaste-Horizon», «Poursuite-du-Vent» et «Nuage-Ascendant»' 1 [...]. Des quatre extrémités de la terre Destriers et palefrois du lointain Ferghana D'excellents chevaux, les meilleurs de l'univers: Hennissant au vent, plus rapides que l'éclair, D'une force qui les porte au firmament [...]. Après avoir examiné le registre, Singet vérifia le nombre des bêtes. Dans le service, les greffiers étaient chargés de l'approvisionnement en fourrage. Les gardes pansaient, étrillaient, hachaient la paille, abreuvaient et préparaient les rations. L'adjoint et les assistants collaboraient à la surveillance. L'épizoologue veillait à l'élevage des chevaux sans trouver un moment pour dormir, ni de jour, ni de nuit. Dans la journée ils pouvaient à la rigueur gambader, mais la nuit il fallait les surveiller attentivement: à peine s'étaient-ils endormis qu'on les réveillait pour les nourrir; on capturait ceux qui galopaient pour les ramener près de l'auge. A la vue de Singet les chevaux célestes dressaient l'oreille et piaffaient: mais ils étaient en pleine santé, gras et le poil luisant. Plus de la moitié d'un mois s'étant insensiblement écoulée, le personnel de service décida de profiter d'un matin calme pour offrir un banquet destiné à la fois à lui souhaiter la bienvenue et à le féliciter. On était occupé à boire joyeusement quand, soudain, Singet reposa sa tasse et demanda: «Quel est donc le rang de cette charge d'épizoologue? — C'est le titre de la fonction. — Mais quel est le grade de cette fond ion? — Elle n'a pas de grade. — Je présume qu'elle est hors cadre: parce que c'est la plus élevée qui soit? — Pas du tout, pas du tout! C'est qu'elle n'entre pas dans les cadres. — Qu'est-ce que ça veut dire, qu'elle n'y entre pas? poste et s'est donné tant de mal pour nourrir les bêtes, Votre Excellence ne saurait y gagner qu'un satisfecit jeté de très haut. Si les chevaux sont un peu maigres, vous en serez tenu pour responsable; en cas de pertes graves, vous seriez condamné à des amendes ou poursuivi.» Ces explications eurent tôt fait d'enflammer le cœur de Singet qui grinçait des dents sous l'effet d'une immense colère: «Mépriser de pareille façon le vieux Singet, roi et patriarche du mont de Fleurs et Fruits! Ils se sont moqué de moi! Comment ont-ils pu se permettre de me faire venir pour ne s'occuper que de leurs chevaux, un travail bon pour de petits jeunes, pour de vils palefreniers! Est-ce une façon de me traiter, moi? Je laisse tomber, je laisse tomber et m'en vais de ce pas!» Patatras! I l renverse son bureau, tire de son oreille le trésor qui prend la grosseur d'un bol en un tournemain, et, sans compter les coups tout au long du chemin, se fraye une voie hors du service des haras, droit jusqu'au portail méridional du ciel. Les gardes célestes n'osaient lui barrer la route et le laissèrent sortir, le sachant inscrit sur le registre des immortels en tant qu'épizoologue. L'instant d'après il atterrissait avec son nuage sur le mont de Fleurs et Fruits. Apercevant les quatre solides commandants occupés à entraîner des troupes avec les différents rois-démons des cavernes, il leur cria de toutes ses forces: «Mes petits! Votre vieux Singet est de retour!» La horde de singes au grand complet accourut se prosterner et l'accueillir au fond de la grotte où ils prièrent le singe-roi de monter sur le trône, avant d'organiser le banquet de bienvenue. «Toutes nos félicitations, Votre Majesté! Cette dizaine d'années passées dans le monde d'En-haut a dû vous donner pleine satisfaction et c'est couvert de gloire que vous rentrez, nous en sommes persuadés. — Mais je suis parti il y a une quinzaine de jours à peine! Une dizaine d'années, qu'est-ce que vous me racontez-là? — C'est au ciel que vous étiez, ô grand roi, vous ne vous êtes pas rendu compte du temps qui passait: c'est qu'un jour au ciel vaut une année ici-bas! Permetteznous de vous poser la question: quel haut poste occupiezvous? — Ne m'en parlez pas, c'est à mourir de honte!» répondit Singet en agitant la main, «l'empereur de Jade ne comprend rien à la bonne utilisation des compétences. Il s'est fondé sur mon aspect extérieur pour me conférer le titre d'épizoologue, ce qui consistait en fait à s'occuper de ses chevaux, une fonction qui n'est même pas classée dans les échelons du mandarinat. Je l'ignorais quand j'ai pris mon poste au service des haras où je m'amusais bien. Je n'ai su que c'était à ce point déprécié qu'aujourd'hui, quand j'ai interrogé mes collègues. J'étais vraiment furieux: j'ai tout renversé, refusant le titre. Voilà pourquoi je suis redescendu. — Heureux retour, bienvenu! Puisque Votre Majesté est le roi de cette terre bénie où Elle peut jouir de quelque respect et bonheur, pourquoi irait-Elle chez les autres travailler comme palefrenier? Allons, mes amis, buvons et dissipons la tristesse de notre bon roi! » Singet buvait joyeusement, quand on vint annoncer: «Votre Majesté, il y a deux rois-diables unicornes à l'entrée qui demandent à vous voir. — Faites-les entrer!» Les diables rectifièrent leur tenue, se précipitèrent à l'intérieur et se jetèrent à terre pour saluer bien bas. «Que me voulez-vous? leur demanda le Beau Singe-Roi. — Nous avions depuis longtemps entendu dire que Votre Majesté se plaisait à recevoir les sages, aussi n'avions-nous aucune raison de solliciter une audience. Mais apprenant aujourd'hui votre glorieux retour après votre inscription au registre des fonctionnaires célestes, nous sommes venus tout exprès vous présenter une robe ocre-jaune avec nos félicitations. Si vous ne rejetez pas nos viles personnes et consentez à recevoir vos indignes serviteurs, nous vous servirons avec l'abnégation de chiens et de chevaux.» Fort aise, Singet enfila la robe, tandis que l'on se mettait joyeusement en rang pour lui prêter hommage. Il conféra aussitôt aux rois-diables le titre d' «avant-gardes, commandants des détachements avancés». Ils remercièrent et reprirent la parole: «Quelle position aviez-vous obtenu au ciel où Votre Majesté est restée si longtemps? — L'empereur de Jade méprise les sages! Il m'avait conféré je ne sais trop quelle fonction d'épizoologue. — Pourquoi s'occuper de ses chevaux, alors que Votre Majesté dispose de pouvoirs magiques? Et pourquoi ne prendriez-vous pas le titre de "Grand Saint égal au Ciel"?» lui firent valoir à ces mots les deux rois-diables. Au comble de la joie, Singet répéta: «Parfait! BravoI Juste!» Il convoqua ses quatre maréchaux: «Faites-moi bien vite préparer des bannières portant en grand les quatre caractères: Grand Saint égal au Ciel. Dressez des perches pour les déployer. Désormais on ne s'adressera plus à moi que par les mots "grand saint égal au Ciel". Interdit de m'appeler "grand r o i " ou "Votre Majesté". Transmettez la consigne à toutes les cavernes afin que nul ne l'ignore!» De ceci nous ne dirons davantage. Revenons à l'empereur de Jade: à l'audience du jour suivant, se présenta le précepteur céleste Zhang 1, conduisant l'adjoint et les assistants à la surveillance des haras impériaux. Ces derniers déclarèrent: «Votre Majesté, Singet Conscient-de-la-Vacuité, l'épizoologue récemment nommé, a déserté hier le palais du ciel, car il estimait cette position trop infime pour lui.» Ainsi parlaient-ils quand Croissance, à la tête des gardes de la porte céleste du Sud, vint à son tour témoigner: «L'épizoologue est parti par notre portail, sans que nous sachions pourquoi.» A ces mots, l'empereur de Jade décréta: «Que les deux chefs retournent à leurs responsabilités! J'enverrai des troupes célestes capturer le monstre.» On remarquait parmi les courtisans assemblés le brillant roi céleste Li Jing, dit «Porte-Pagode 2», et son fils, le troisième prince héritier Nata 3. Ils sortirent des rangs pour se porter volontaires: «Votre Majesté, quoique indignes de cette noble tâche, nous vous prions de nous donner l'ordre de soumettre ce monstre pervers.» Ravi, l'empereur de Jade conféra aussitôt au roi céleste Li Jing le titre de généralissime terrasseur des démons, et à Nata celui de grande divinité de l'assemblée vaste comme la mer aux Trois-EStrades 4, avec mission d'organiser surle-champ une expédition dans le monde d'En-bas. Li et Nata se prosternèrent avant de prendre congé et de rentrer chez eux. Ils levèrent trois corps d'armée, et en «Faites-moi bien vite préparer des bannières portant en grand tes quatre caractères: Grand Saint égal au Ciel.,» 8o nommèrent les chefs, l'avant-garde étant commandée par Efficace-Puissante et l'arrière-garde par Ventre-de Poisson. Pressées par les jaksa, les troupes sortirent aussitôt par la porte méridionale du ciel et se rendirent d'une traite au mont de Fleurs et Fruits. Ils choisirent un terrain plat pour planter le camp. Ordre fut donné à Efficace-Puissante d'engager la bataille. Après avoir fixé son armure, ce dernier atteignit les abords de la grotte au Rideau-Torrentiel en faisant tournoyer sa hache Diffusion-de-Fleurs I l y vit une grande foule de monstres, du genre loups, tigres, léopards et autres, qui balançaient des lances et brandissaient des épées, sautant et dansant au milieu des vociférations et rugissements. «Engeances de péché!» leur cria Efficace-Puissante, «allez bien vite faire savoir à votre épizoologue que moi, grand maréchal du ciel d'En-haut, ai reçu l'ordre de l'empereur de Jade de descendre ici le capturer; dites-lui de venir sans tarder faire sa soumission, si vous tenez à éviter une extermination complète!» Se précipitant pêle-mêle, les monstres entrèrent dans la grotte annoncer: «Malheur! Malheur! — Quel malheur? s'enquit Singet. — Il y a à la porte un guerrier céleste qui se déclare du plus haut rang, envoyé sur l'ordre de l'empereur de Jade pour vous soumettre. Il vous demande de vous rendre avant qu'il ne soit trop tard, si nous tenons à ce que nos vies à nous autres soient épargnées. — Allez me chercher mon équipement! » répliqua Singet à ces mots. II mit son casque d'or rouge, enfila la cotte de mailles en or, entra dans ses chaussures à marcher dans les nuages et, son gourdin de Bon-Plaisir cerclé d'or en main, conduisit la troupe hors de la grotte pour la disposer en ordre de bataille. Efficace-Puissante ouvrait grand les yeux sur le spectacle offert par notre brave Singet: Cuirasse sur le corps, resplendissant de l'or Qu'ajoute sur son chef casque étincelant: L,e gourdin qu'il brandit, avec ses deux cercles d'or, Convient aux sandales à marcher sur le vent. Ses yeux étranges brillent comme des étoiles, Ses oreilles passent l'épaule, dures, droites. Livre I", chapitre iv D'une secousse, il transforme jusqu'à ses poils. Sa voix vibre comme les pierres sonores. L'épizoologueprognathe montre les dents, Car en son cceur se veut Grand Saint égal au Ciel! «Misérable singe», lui lança Efficace-Puissante d'une voix de tonnerre, «me reconnais-tu? — D'où sors-tu? Un petit dieu de je ne sais quel coin de province», rétorqua aussitôt Singet, «non, le vieux Sin¬ get ne t'a jamais rencontré. Dépêche-toi de décliner ton nom! — Tu vas voir, canaille de macaque! Alors, on ne me connaît pas? C'est, moi, le général céleste Efficace Puissante, de l'avant-garde placée sous le commandement du roi céleste Li, le Porte-Pagode, ici présent sur l'ordre sacré de l'empereur de Jade pour recevoir ta soumission. Dépouille-toi sur-le-champ de ton équipement, si tu ne veux pas que les créatures de la montagne toute entière subissent le châtiment suprême. Ose la moitié d'un " n o n " et je te réduis dans Finstant en bouillie! — Misérable petite divinité!» répliqua à ces mots Singet, le cœur embrasé d'une violente colère, «ferme ta grande gueule! Je vais te la faire rentrer, ta langue si bien pendue! Je t'aurais déjà écrasé d'un seul coup de bâton, si je ne craignais de n'avoir personne pour lui rapporter ce message; je te laisse donc la vie pour retourner au ciel au plus vite dire ceci à l'auguste de Jade, qu'il ne sait vraiment pas utiliser les compétences! Alors que le vieux Singet dispose d'immenses talents, pourquoi lui avoir demandé de s'occuper de ses chevaux? Regarde ces mots qui sont inscrits sur mes bannières: si j'obtiens une promotion qui leur correspond, je renonce à user de la force armée; le ciel et la terre vivront naturellement dans le calme et la prospérité. Mais s'il refuse, je porterai la guerre jusque dans la salle des Nuées-Mystérieuses et lui interdirai de s'asseoir sur son trône impérial!» À ce discours, Efficace-Puissante écarquilla les yeux face au vent et aperçut en effet sur l'étendard, en haut de la longue perche plantée à l'entrée, les quatre grands caraétères, Grand Saint égal au Ciel. Entre trois grands éclats de rire sarcastiques, il ricana: «Le misérable macaque! Pareille prétention, une telle impudence! Ah! tu veux devenir un grand saint égal au Ciel? Commence gentiment par tâter de ma hache!» Et de lui en assener un coup en visant le crâne. Mais avec le flegme d'un expert, Singet para le coup de son bâton cerclé d'or. En un mémorable combat: Le gourdin se nommait A-mon-Bon-Plaisir, La hache s'appelait Diffusion-de-Fleurs. Au premier choc, lequel l'emporterait, Nul ne le savait: De droite, de gauche, ça s'entrechoquait. L'un dissimulait divine magie, L'autre se vantait en poussant des cris. L'un, à chaque mouvement, crachait du brouillard, L'autre, ouvrant la main, jetait boues et sable. Le guerrier céleste connaissait des passes, Le singe savait d'infinies transformations, Il jouait du gourdin comme dragon dans l'eau, La hache sifflait comme phénix dans les fleurs. Lui, à la renommée sans égal au ciel N'était pas à la hauteur de son rival: De son bâton de fer, avec légèreté, D'un coup sur la tête, saurait vous assommer! Efficace-Puissante n'était pas de taille à le contenir: au moment où Singet lui assenait sur la tête son bâton, il para le coup précipitamment de sa hache dont le manche se fendit avec un sinistre craquement. Se dégageant aussitôt, il ne lui restait plus qu'à chercher le salut dans la fuite. Singet se mit à le narguer: «Sac-à-merde 1! Propre-à-rien! Je t'avais accordé la vie sauve, va donc porter mon message! Dépêche-toi! » Revenu à l'entrée du camp, Efficace-Puissante se présenta aussitôt devant le roi céleste Porte-Pagode et s'agenouilla, haletant: «L'épizoologue dispose d'immenses pouvoirs magiques! L'indigne guerrier que je suis n'est point parvenu à le surclasser au combat et revient vaincu implorer votre pardon. — Le gars va briser le mordant de nos troupes», répliqua le roi céleste, irrité, «qu'on le jette dehors pour le décapiter!» Le prince Nata sortit des rangs et déclara respectueusement: Livre I er, chapitre iv «Que mon royal père apaise sa colère! Accordez-lui votre pardon jusqu'à ce que votre fils, en partant en campagne, vous permette de savoir ce qu'il en est! » Le roi voulut bien recevoir la remontrance et fit reconduire Efficace-Puissante au camp en attendant qu'il soit statué sur son sort. Le prince Nata ajusta son armure, sauta hors du cantonnement et se précipita vers la grotte au Rideau Torrentiel. Singet venait de ranger ses armes quand il vit s'approcher l'impétueux et féroce Nata. Le brave prince! Deux chignons couvrant à peine ses fontanelles, La chevelure trop courte pour les épaules, L'estprit vif, alerte, empli de clairvoyance, De belle prestlance et noble élégance, C'efl assurémentfils d'unicorne x au ciel, Phénix magnifique des nuées irréelles. Graine de dragon n'estlpas engeance commune, Ni son âge tendre d'ordinaire fortune. Avec six sortes d'armes magiques sur lui, Il se transforme à vue, vole et bondit, Par la volonté de l'empereur de Jade, A la valle assemblée, nommée Triple-ESlrade Singet s'avança pour l'accueillir et lui demander: « À qui es-tu, mon petit? Quelle affaire t'amène à fourrer ton nez dans mes parages? — Maudit macaque pervers! Tu ne me reconnais donc pas? Je suis Nata, le troisième prince du roi céleste Porte Pagode. J'ai mission de te capturer au nom de Sa Majesté l'empereur de Jade. — Mon petit prince», lui répondit en riant Singet, «tu ne manques pas de prétention pour un bébé qui n'a pas encore perdu ses dents de lait et dont le duvet n'est pas encore sec! Je te laisse la vie et ne te toucherai pas. Regarde un peu ce qui est inscrit sur mon étendard et va saluer de ma part l'empereur de Jade: s'il m'accorde un tel titre, je n'aurai plus de raison de provoquer des troubles. Je me rallierai à lui. Mais s'il ne me donne pas satisfaction, pour sûr que j'irai le chercher jusque dans sa salle des Nuées Mystérieuses.» Levant la tête et apercevant les quatre caractères Grand 8 4 Saint égal au Ciel, Nata s'exclama: «De quel pouvoir extraordinaire dispose donc ce détestable macaque pour oser assumer pareil titre? Rassure-toi: tu vas tâter de mon épée! — Je t'attends de pied ferme, tu pourras en abattre plusieurs! » Bouillant de colère, Nata hurla: «Transformation!» Et il se changea en monstre à trois têtes et six bras, brandissant férocement dans chaque main une arme, l'épée à décapiter les êtres pervers, le sabre à les trucider, la corde à les enchaîner, la masse à les écraser, la boule brodée, et la roue de feu. Il fonça en avant dans un grand vacarme. Quelque peu alarmé à sa vue, Singet se dit: «Le petit en sait tout de même un bout!» «Mais tu ferais mieux de bien te tenir: vois un peu de mes tours à moi! » Le brave Singet! Poussant le même cri, il se transforma lui aussi en monstre à trois têtes et six bras. En un tournemain, il multiplia en trois le bâton cerclé d'or, les six mains tenant solidement les trois barres. Ce fut une bataille à ébranler les montagnes et faire trembler la terre. Quelle bagarre! Le prince Nata aux six bras, Et le céleste Beau Singe-Roi Sont des adversaires de taille, Issus de mêmes rocailles, L'un en mission ici-bas, L'autre prêt à tous les combats. Comme cette épée est tranchante! Le sabre sème l'épouvante. La corde s'enlace tel serpent. La massue n'a besoin d'élan. La roue de feu lance des éclairs. La boule va et vient légère. Les trois barres du singe savant Protègent l'arrière et l'avant. Sans vainqueur, les durs engagements, Mais il n'a de cesse pour autant, Le prince qui lance ses armes, Devenues légions. Il s'acharne. Singet, sans peur, rit aux éclats, Pare tous les coups, hauts ou bas. D'un en mille, de mille en millions: L'estpace se remplit de vols de dragons. Livre I er, chapitre iv Goûtes, elfes et lutins se terrent; Les démons s'enferment dans leur repaire. Le combat exhale sa longue fureur, La barre de fer siffle sans douceur. Chacun redoute les cris de guerre, S'inquiète du mouvement des bannières. Les adversaires sont d'égale vaillance: De l'emporter l'on ne sait où sont les chances. Le prince et Singet, chacun manifestant sa divine puissance, avaient déjà engagé le combat une trentaine de fois. Les six sortes d'armes du prince héritier s'étaient transformées en mille et millions, mais Singet leur opposait autant de cannes de fer cerclées d'or. L'espace semblait rempli à mi-hauteur d'une pluie de météores sans que victoire ou défaite se précise. Or, le plus rapide des mains et le plus alerte des yeux était Singet: il s'arrache un poil, crie: «Transformation! » et en fait sa propre image, tenant aussi le gourdin de fer; il donne ainsi le change à Nata et en profite pour, d'une secousse, placer sa personne réelle derrière son adversaire. Il abat la barre en visant l'épaule gauche. Nata, occupé à ses passes d'armes, entend le sifflement du bâton et s'écarte, mais trop tard pour parer le coup! Touché, il bondit sous l'effet de la douleur et prend la fuite. Récupérant ses armes et reprenant sa forme première, le voilà qui s'en retourne, vaincu. Du champ de bataille où il se tenait, le roi céleste Li s'était bientôt aperçu de la situation difficile où se trouvait son fils. I l aurait voulu lui porter secours sans tarder, mais ne le voilà-t-il pas déjà devant lui pour annoncer, tout tremblant: «O royal père! L'épizoologue est vraiment plein de ressources. Même la puissance divine de votre fils n'en vient à bout: il m'a blessé à l'épaule. — Si le gaillard dispose de tels pouvoirs, comment le vaincre?» s'exclama le roi céleste, pâlissant d'effroi. «Il a dressé à l'entrée de la grotte une bannière sur laquelle s'étalent en quatre caractères Grand Saint égal au Ciel», reprit Nata, «le titre dont il se vante personnellement. Il promet de mettre un terme à l'incident si l'empereur de Jade le lui confère et menace, dans le cas contraire, d'aller le combattre jusque dans sa salle des Nuées Mystérieuses. — Puisqu'il en est ainsi, inutile de poursuivre la lutte: allons d'abord au monde d'En-haut rapporter ces propositions. Il sera toujours temps de dépêcher des renforts pour capturer l'énergumène.» Comme le prince souffrait trop pour reprendre le combat, il retourna au ciel avec son père faire le rapport, dont nous ne parlerons pas ici. Quand le singe-roi retourna à sa montagne victorieux, voyez-vous, les rois-démons des soixante-douze grottes et les six frères jurés vinrent tous le féliciter; ce furent ripailles et jubilation sans précédent en la terre bénie de la caverne. À ses six compagnons Singet répondit: «Puisque votre petit frère se déclare Grand Saint égal au Ciel, ne pourriez-vous pas en faire autant? — Justes sont vos paroles, cher et sage frère!» s'exclama d'une grosse voix le roi-démon-taureau, «je me déclare grand saint pacificateur du Ciel! — Et moi, grand saint au-dessus des océans, déclara le roi-démon-caïman. — Moi, grand saint mêlé au Ciel, ajouta le roi-démonrock. — Je me déclare grand saint qui transporte les montagnes, proposa le démon-lion-bossu. — Et moi grand saint bon-vent, intervint le roimacaque. — Je serai le grand saint qui chasse les dieux», conclut le roi-gibbon à poils longs. Les sept grands saints pouvaient alors agir à leur guise et s'attribuer les titres qui leur plaisaient, Ils s'amusèrent la journée entière avant de se séparer. Revenons à Li, le roi céleste, et à son fils, le troisième prince: à la tête de leurs officiers, ils regagnèrent d'une traite la salle des Nuées-Merveilleuses pour présenter leur rapport: «Conformément à l'ordre sacré de Votre Majesté, vos serviteurs ont lancé une expédition dans le monde d'Enbas en vue de soumettre l'immortel pervers, Singet Conscient-de-la-Vacuité, mais ils n'avaient pas prévu l'étendue de ses pouvoirs magiques et n'ont pas réussi à emporter la victoire: nous espérons de Votre Majesté des renforts pour l'exterminer. — Que sont donc les capacités de ce misérable et Livre I er, chapitre iv unique macaque pour que des renforts soient nécessaires par-dessus le marché? — Votre serviteur qui mérite la mort espère en la clémence de Votre Majesté», répondit le prince, «mais ce singe pervers se sert d'une barre de fer avec laquelle il a défait Efficace-Puissante et m'a blessé à l'épaule. À l'entrée de sa grotte il a planté un étendard qui porte l'inscription de Grand Saint égal au Ciel; il affirme qu'il cessera les hostilités et fera allégeance, si nous lui accordons ce grade; sinon il menace d'attaquer la salle des Nuées-Mystérieuses ellemême. — Ce singe pervers ose pousser jusque-là l'impudence!» se récria l'empereur de Jade, alarmé, «ordre à toute l'armée de le châtier sur-le-champ!» Ainsi parlait-il quand le dieu de la planète Vénus sortit à nouveau des rangs pour faire valoir: «Ce singe pervers ne sait que parler sans se rendre compte du rang de tout un chacun. Le combattre avec des renforts de troupes ne permettrait pas d'en venir à bout tout de suite, je le crains. Ce sont nos armées qui s'y épuiseraient. Mieux vaut que Votre Majesté fasse preuve de son immense mansuétude et lui marque son intention de lui accorder la paix s'il se soumet, en le faisant Grand Saint égal au Ciel, un titre purement honorifique, sans émoluments... — Qu'est-ce que ce titre sans émoluments? demanda l'empereur de Jade. — I l sera nommé "Grand Saint égal au Ciel", mais on ne lui donnera ni fonction, ni traitement. En le faisant vivre en territoire céleste, nous aurons prise sur son esprit pervers et l'empêcherons de commettre d'autres extravagances: l'univers retrouvera le calme et les océans la tranquillité. — Qu'il en soit fait comme le propose notre ministre», trancha l'empereur de Jade. Il ordonna la promulgation de l'ordonnance, que le dieu de la planète Vénus fut chargé de porter à Singet. Le dieu ressortit par le portail méridional du ciel et se rendit d'une traite à la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits. Elle offrait cette fois à son regard un aspect bien différent de celui de naguère. I l y planait une lourde atmosphère de meurtre, il y soufflait un vent menaçant qui donnait des frissons. On y trouvait toutes les espèces possibles et imaginables de monstres et démons, l'un brandissant une épée, l'autre agitant une lance, celui-là jouant du bâton, celui-ci saisissant un sabre, tout cela au milieu de cris, rugissements, sauts et bonds. À la vue du dieu de Vénus, ils se lancèrent en avant pour lui mettre la main au collet. Celui-ci leur dit: «Vous tous les chefs, approchez! Ayez l'obligeance de m'annoncer auprès de votre grand saint! Je suis l'envoyé de l'empereur de Jade et suis porteur d'une invitation à son bénéfice.» Les diables coururent le lui apprendre: «Il y a un vieux à la porte, qui se dit envoyé du monde d'En-haut et porteur d'une invitation pour vous. — I l arrive au bon moment! Bienvenue! Je présume que c'est le dieu de Vénus qui était venu l'autre fois. Il est vrai qu'il m'avait invité au monde d'En-haut pour une position indigne, mais ça m'a procuré l'occasion de faire un tour au ciel et de connaître le chemin d'accès par le portail sud. Sûr que c'est dans une bonne intention qu'il revient cette fois! » Il ordonna aux officiers de battre tambour, déployer les bannières et former lès rangs pour l'accueillir. Emmenant la bande des singes, le grand saint se hâta vers l'entrée de la grotte après avoir mis son casque, endossé son armure, enfilé sa robe ocre-jaune et mis ses sandales à marcher dans les nuages. S'inclinant courtoisement, il lui dit d'une voix forte: «Entrez donc, mon cher! Pardonnez-moi de n'être point sorti vous accueillir.» Le dieu de Vénus s'avança à grands pas, entra et, se tenant face au sud, déclara: «Voici, ô grand saint, ce que j'ai à vous annoncer: mécontent de la bassesse de votre position, vous aviez naguère abandonné la surveillance des haras impériaux; les officiers de tous rangs de ce service ont alors présenté un rapport à l'empereur de Jade qui a décrété: "Tous les récipiendaires de postes mandarinaux débutent par d'humbles positions avant d'obtenir celles qui sont les plus estimées. De quoi se plaint-il?" Il s'en est suivi ce combat avec Nata que le roi-céleste Li avait conduit dans votre monde d'ici-bas. Comme il ignorait les pouvoirs magiques du. grand saint, après avoir été vaincu, il est revenu présenter un rapport sur votre ambi Livre I er, chapitre iv tion d'être traité en grand saint égal au Ciel. Alors que l'ensemble des officiers hésitaient, j'ai pris le risque de votre défense, afin d'éviter la mobilisation générale des forces armées, en vous invitant à venir recevoir le titre que vous postulez. L'empereur de Jade ayant approuvé la proposition, je suis venu vous inviter... — Je vous ai beaucoup dérangé l'autre fois», lui répondit Singet en riant, «et je vous dois pourtant cette nouvelle marque d'affection. Merci beaucoup, merci! Mais je me demande si le Ciel d'En-haut dispose vraiment d'un titre tel que "Grand Saint égal au Ciel". — Aurais-je eu l'audace de venir apporter cette ordonnance si le titre sollicité n'avait reçu l'approbation impériale? Si la promesse n'est pas suivie d'exécution, j'en prendrai sur moi l'entière responsabilité, voilà tout. » Ravi, Singet aurait voulu le retenir à un banquet, mais comme il refusait, il le suivit sur un nuage de bon augure qui les conduisit à la porte sud du ciel. Gardes et officiers les accueillirent avec un salut respectueux. Ils se rendirent d'une traite à la salle des Nuées-Mystérieuses. Le dieu de Vénus salua et annonça: «Conformément à l'ordre de Votre Majesté, j'ai convoqué l'épizoologue Singet Conscient-de-la-Vacuité, qui est ici présent. — Qu'il approche, ce Singet! Je te déclare aujourd'hui Grand Saint égal au Ciel, le plus élevé des rangs mandarinaux. Mais ne t'avise pas de recommencer à faire des bêtises! » Le singe se contenta d'une révérence et d'un simple: «Merci de vos bontés!» L'empereur de Jade ordonna aux responsables du service de construction, Zhang et Lu, d'élever une résidence au Grand Saint égal au Ciel à la droite du verger des Pêches d'immortalité 1. Le palais comportait deux services: l'un de Paix et Tranquillité, l'autre d'Égalité d'âme, tous deux servis par un abondant personnel de fonâionnaires et préposés. Les dieux des cinq constellations furent chargés d'accompagner Singet à son nouveau poste. En outre, l'empereur de Jade lui accordait la gratification de deux bouteilles de vin et de dix fleurs d'or, avec la recommandation de fixer sa volonté et de garder l'esprit en paix, sans jamais plus se livrer à de telles incartades. Singet en prit bonne note et ce même jour se rendit à sa résidence avec les dieux des cinq constellations, ouvrit les bouteilles et les vida 9° avec tous ses amis. Après le retour de ces derniers en leurs propres palais, Singet put se livrer sans réticence à la joie immense qui emplissait son cœur. Il jouissait en son palais céleste d'un bonheur sans nuage. Le cas de dire: Son nom à jamais inscrit au livre de vie, Hors du cycle 1, ne tombera plus dans l'oubli. Si, en fin de compte, vous ne savez ce qu'il advint par la suite, écoutez vous le détailler la séance qui vient. 第005回 / CHAPITRE V OU LE GRAND SAINT PERTURBE LA FETE DES PECHES, VOLE L'ÉLIXIR, ET, SE METTANT EN RÉBELLION CONTRE LE CIEL, POUSSE LES DIEUX À SÉVIR. Comme le récit l'a exposé, le Grand Saint égal au Ciel n'était, au fond, qu'un macaque pervers, aussi ignorant des grades et titres mandarinaux que de la hiérarchie des émoluments. I l s'était contenté de se faire enregistrer. Servi du matin au soir par le personnel des deux services de sa résidence, il n'avait d'autres soucis que de prendre ses trois repas quotidiens et de passer la nuit à dormir sur sa couche. Libre et à l'aise, il meublait ses loisirs en rencontrant des amis, se promenant au palais et nouant de nouvelles relations. S'il voyait l'un des trois purs 2, il l'appelait «vénérable»; les quatre empereurs 3 avaient droit à «Votre Majesté»; avec les neuf luminaires 4, les généraux des cinq orients 5, les vingt-huit maisons 6, les quatre grands rois célestes 7, les douze branches horaires 8, les cinq vieux des cinq dynamies 9, les dieux des étoiles de tout le ciel et les divinités de la Voie laâée, l'on se traitait simplement de «frères». Un jour il se promenait à l'est, le suivant vagabondait à l'ouest, allant et venant comme les nuages sans jamais se fixer. Un jour que l'empereur de Jade tenait audience, celle du matin, l'homme-vrai Xu Jingyang sortit des rangs, se prosterna et dit: Livre I er, chapitre v 9i «Nous avons maintenant ce Grand Saint égal au Ciel qui n'a rien d'autre à faire que se promener et nouer des relations avec les dieux des étoiles et constellations qu'il traite en amis, sans égard à la hiérarchie. Je crains que son oisiveté ne finisse par donner lieu à quelque incident: mieux vaut lui fournir une occupation afin de prévenir d'autres ennuis.» À ce discours, l'empereur de Jade le fit immédiatement convoquer. Singet se présenta tout guilleret et demanda: «Votre Majesté me convoque pour me récompenser par quelque promotion? Laquelle? — Je vois que tu n'as rien à faire, aussi, pour ne pas te laisser dans l'oisiveté, je vais te donner des responsabilités: pour le moment tu t'occuperas du verger des Pêches d'immortalité. Prends-en bien soin du matin au soir! » Le grand saint s'en réjouit, remercia et se retira après s'être incliné. Il mourait d'impatience d'aller inspecter les lieux et y pénétra aussitôt. L'un des dieux locaux du verger, le tudi 1, l'arrêta, puis lui demanda: «Où donc allez-vous, Votre Sainteté? — J'ai reçu mission de l'empereur de Jade de prendre en charge la gestion du verger. Je viens aujourd'hui en inspection.» Le dieu du lieu le salua précipitamment et appela les hommes de force occupés à bêcher, arroser, nettoyer et balayer. Tous vinrent se prosterner devant le grand saint que le tudi conduisit à l'intérieur. Là, on voyait: Superbe, rayonnant, chaque tronc, chaque branche; Superbe, rayonnant, l'arbre couvert de fleurs; Chaque tronc, chaque branche ploient sous le poids des fruits. Les fruits pendent aux branches comme balles brodées, Les fleurs couvrent l'arbre du fard de leurs beautés. De la fleur au fruit, ne faut-tl pas mille ans? Pour mûrir, dix mille ans, sans hiver ni printemps! Mûres, elles ont la face écarlate, Comme ivres. D'autres gardent peau, queue vertes: Dans la brume blafardes, au soleil si belles! Sous les arbres poussent des plantes irréelles, Des fleurs dont les couleurs jamais ne se fanent. Tours, terrasses, édifices et cabanes, S'élèvent jusqu'aux nues dans le voile ciel. Ce n'est point plantation de vulgaires mortels, Mais plants de la reine de l'étang de Jaspe Singet prit plaisir à contempler longuement les merveilles du verger, puis demanda au dieu du lieu: «Il y a combien d'arbres ici? — En tout, trois mille six cents: mille deux cents devant, à petites fleurs et fruits peu développés qui mettent trois mille ans à mûrir; leur consommation donne l'immortalité et la compréhension de la Voie, outre la santé dans un corps léger. Les mille deux cents arbres du milieu, aux fleurs étagées, produisent des pêches délicieusement sucrées qui demandent une maturation de six mille ans; il suffit d'en manger une pour jouir indéfiniment de la vie sans vieillir et s'élever comme les nuées qui volent dans les airs. Derrière se trouvent mille deux cents autres arbres, aux fruits veinés de pourpre à noyau jaune tendre; ils mûrissent au bout de neuf mille ans et procurent une longévité égale à celle du ciel et de la terre ou à celle du soleil et de la lune.» Ces renseignements comblaient de joie le grand saint qui poursuivit l'inspection des plantations et visita tous les kiosques et pavillons avant de retourner à sa résidence. Il se rendit dès lors tous les trois ou quatre jours jouir des beautés du verger, renonçant à rencontrer des amis et se promener ailleurs. Un jour, à voir la plupart des pêches bien mûres au bout des branches des arbres les plus vieux, lui vint l'envie d'en manger pour découvrir ce goût nouveau. Mais comment faire en présence du dieu des lieux, des hommes de force et du personnel de sa résidence, qui ne le lâchaient pas d'une semelle? Un Stratagème lui vint tout à coup à l'esprit: «Sortez donc m'attendre dehors et laissez-moi piquer un petit somme dans ce kiosque! » Effectivement, les immortels se retirèrent. Singet en profita pour ôter son bonnet et sa robe, grimper sur le plus grand des arbres et y choisir les grosses pêches tout à fait mûres. Il en cueillit un grand nombre dont il fit le meilleur usage, tout à son aise, assis sur la branche même. Quand il en eût mangé tout son soûl, il sauta au pied de l'arbre et, après avoir agrafé son bonnet et enfilé son vêtement, rappela sa suite pour rentrer dignement à sa résidence. Livre I er, chapitre v Deux ou trois jours plus tard, il recourut au même Stratagème pour dérober d'autres pêches et s'en donner à cœur joie. Un beau matin, madame la reine mère 1, ayant décidé de donner un banquet, fit ouvrir ses précieux pavillons tout grand en vue du festival des Pêches sur l'étang de Jaspe. Elle dépêcha ses filles au verger, avec des paniers, pour cueillir les pêches qui seraient le clou de la fête: l'immortelle en rouge, celle en bleu, celle en blanc, celle en noir, celle en mauve, celle en jaune et celle en vert. Arrivées à l'entrée du verger, les sept filles trouvèrent le portail défendu par le dieu du lieu, les hommes de force et le personnel des deux services de la résidence Égale-au-Ciel. Elles s'approchèrent pour expliquer: «Nous avons reçu l'ordre souverain de la reine mère de venir ici cueillir des pêches pour le banquet. — Pas plus loin, mes jolies! » répliqua le dieu du lieu, «ce n'est plus comme l'année passée: l'empereur de Jade a commis le Grand Saint égal au Ciel à la direction du verger et nous devons nous en référer à lui avant de nous permettre de vous autoriser à entrer. — Où se trouve le grand saint? — I l est dans le jardin, mais, fatigué, dort seul dans un kiosque. — S'il en est ainsi, allons le chercher sans nous mettre en retard!» Le dieu entra donc avec elles. Ils allèrent jusqu'au kiosque aux fleurs sans le trouver. Pourtant ses vêtements y étaient. Où avait-il bien pu aller? Ils cherchèrent partout en vain. En fait, après s'être amusé un moment et avoir mangé plusieurs pêches, Singet s'était changé en homoncule d'à peine deux pouces et dormait sous l'épais feuillage, à l'extrémité du rameau d'un grand arbre. «Nous sommes venues sur l'ordre exprès de la reine», protestaient les sept filles, «comment nous permettre de rentrer les mains vides, parce qu'on ne retrouve pas le grand saint? — Puisque les gracieuses immortelles sont venues sur ordre, il n'y a pas lieu de le mettre plus longtemps en doute», suggéra l'un des fonctionnaires qui se tenait de côté, «notre grand saint a pris l'habitude de se promener: Les filles ne se le firent pas dire deux fois: elles entrèrent dans la plantation cueillir des pêches. Elles avaient rempli deux paniers de la partie antérieure et trois de la partie moyenne, quand, arrivant aux arbres de derrière, elles constatèrent que les fleurs et les fruits étaient aussi rares qu'espacés. Il n'en restait que quelques-uns à peau verte et à tige veloutée: c'est que Singet avait mangé toutes les pêches qui étaient mûres. Scrutant les branches de tous côtés, les filles finirent par découvrir un seul et unique fruit plus blanc que rouge sur un rameau tourné vers le sud. La fille en bleu le tira de la main vers le bas, tandis que celle en rouge prenait la pêche, puis le relâcha. Or, c'était précisément la branche où dormait Singet après s'être transformé. Brusquement réveillé, il reprit sa forme originelle, tira de son oreille la barre cerclée d'or, la rendit grosse comme un bol en un tournemain, et grommela: «D'où sortez-vous, diablesses, pour avoir l'insigne audace de voler mes pêches? — Calmez votre colère, grand saint!» répondirent les sept filles affolées, se jetant toutes à genoux, «nous ne sommes pas des êtres malfaisants, mais sept immortelles envoyées par madame la reine mère cueillir des pêches pour la fête, lorsque l'on ouvre grand les pavillons précieux. Nous avons d'abord vu le dieu et autres préposés de ce verger qui vous ont cherché en vain. De peur de ne pouvoir exécuter à temps l'ordre reçu, nous nous sommes mises au travail sans attendre Votre Sainteté. Nous plaçons tout notre espoir en Son pardon. » A ces mots l'irritation de Singet s'évanouit; c'est d'humeur joyeuse qu'il demanda: «Relevez-vous, mes jolies! Qui est. invité au banquet d'ouverture des pavillons précieux prévu par la reine mère? — Selon l'ancien protocole qui lui est propre, il y avait à la précédente réunion le Bouddha du paradis de l'Ûuest 1, les bodbisattva 2, les saints moines, les arhat 3, la Guanyin du sud, le Saint Empereur d'éminente compassion de Fest, les vénérables immortels des dix continents et trois îles, l'Esprit sombre du nord et le grand immortel à corne jaune du centre. Outre les cinq anciens des cinq orients, il y avait les dieux des cinq constellations 5, les trois purs des huit grottes supérieures, les quatre empereurs', Livre I", chapitre v les immortels célestes de l'Un suprême', l'auguste de Jade des huit grottes moyennes, les neuf protecteurs 2, les dieux ou immortels des pics et océans, le "pape" des ténèbres des huit grottes inférieures et les immortels terrestres de ce bas monde. Enfin, les divinités, insignifiantes ou importantes, de chaque salle, de chaque palais s'étaient toutes rendues au joyeux festival des Pêches d'immortalité... — Et moi, je serai invité? s'enquit en souriant Singet. — Votre nom n'a pas été mentionné. — Mais je suis le Grand Saint égal au Ciel! Pourquoi le vieux Singet ne saurait-il honorer de sa présence pareille réunion? — Il s'agit des règles du précédent banquet. Nous ignorons ce qu'il en sera cette fois-ci. — Vous avez raison, je ne saurais vous en blâmer. Attendez donc, mes petites, que le vieux Singet soit allé aux nouvelles voir s'il est invité. » Le brave Singet! Il fit la passe, récita la formule et, tourné vers les filles, cria: «On ne bouge plus! Ne bougez pas! » C'était le procédé d'immobilisation des personnes qu'il avait employé: les sept immortelles restaient les yeux écarquillés et fixes, debout sous le pêcher, tandis que le grand saint s'était élancé sur un nuage de bon augure et filait sur la route qui menait à l'étangde Jaspe. Il était encore en chemin quand il en aperçut les murs et bâtiments: Ciel radieux sous l'heureux auspice des nuées, Passage sans fin de nuages mordorés; Le cri des grues blanches vibre jusqu'aux neuf deux; La pourpre des fleurs perce tous les milieux. Un immortel est apparu là, figure Naturelle de visage, Spéciale d'allure; Son estfirit est l'arc-en^ciel dansant là-dehors; A la taille, le registre sans vie ni mort. On l'appelle le grand immortel aux pieds nus*: A la fête il prendra des années de plus! L'immortel aux pieds nus tomba sur Singet: ils étaient face à face au moment où, tête baissée, Singet réfléchissait à quelque stratagème destiné à le tromper, car il tenait à se rendre secrètement à la réunion. C'est donc Singet qui lui demanda: «Où donc allez-vous, mon vieil ami? — Sur l'aimable invitation de la reine mère, à la joyeuse fête des Pêches d'immortalité. c.6 — Ne savez-vous pas que l'empereur de jade m'a chargé d'aller partout prévenir ces messieurs d'avoir à se rendre d'abord à la salle delà Pénétration-Éclairante s'entraîner au cérémonial, avant de se joindre au banquet? C'est, que la culbute dans les nuages me permet d'être plus rapide que quiconque.» Le grand immortel le crut sur paroles — car c'était une personne généreuse et sans malice —, mais non sans quelque étonnement: «C'est à l'étang de Jaspe que l'on s'entraînait d'habitude; pourquoi aller d'abord à la salle de la Pénétration Éclairante avant de se rendre à la réunion?» I l n'en fit pas moins pivoter son nuage en direction de la salle. Monté sur le sien, Singet récita une formule qui lui permit, d'une secousse, de se métamorphoser en cet immortel aux pieds nus. Se hâtant vers l'étang de Jaspe, il atteignit bientôt les pavillons précieux, arrêta son nuage et entra à pas feutrés. On y voyait Fragrances précieuses monter en Spirale, Vapeurs de bon augure s'épaissir, étales. La terrasse de jaspe sait nouer les couleurs, Les pavillons répandent de puissants effluves. Les phénix cabriolent en d'étranges figures, S'enfonçant à l'ombre de fleurs d'or et pistlils purs. L'écran déploie neuf phénix sous nuées rouges, Près de tabourets aux huit trésors dans la brume. D'or incrustée, la table chatoie comme la soie, Mille fleurs verdoient dans la vasque de jade. La table offre foie de dragon, moelle de phénix, Pattes d'ours, lèvres de singe' et mets sans prix. Plus délicieuses les unes que les autres, Ces saveurs rares. Que de fruits et de mets neufs! Tout était disposé avec le plus grand soin, mais aucun des immortels invités n'était encore arrivé. Singet ne se rassasiait pas de détailler ce qui s'offrait à sa vue, quand tout à coup une délicieuse odeur de vin lui chatouilla les narines. Tournant aussitôt la tête il aperçut, dans la longue galerie attenante au bâtiment sur la droite, plusieurs officiers préposés à la fabrication et des hommes de force qui tassaient la drêche. Ils dirigeaient des porteurs d'eau et des garçons, les uns entretenant le feu, les autres occupés à laver les jarres et brosser les pots, car le précieux liquide Livre I er, chapitre v s'était formé, tel un jus de jade odorant, trouble produit d'une magnifique fermentation. Le grand saint en avait l'eau à la bouche, au point de ne pouvoir empêcher la salive de couler du coin de ses lèvres, mais que faire de tous ces importuns? Recourir à l'un de ses tours de magie: il s'arracha quelques poils, les coupa en petits morceaux en les mâchonnant, les recracha et cria: «Transformez-vous!» Ils se changèrent aussitôt en autant de petites bêtes à sommeil qui se précipitèrent sur le visage de tous ces gens. Les voilà avec les mains molles et la tête qui tombe, les paupières lourdes et les yeux qui se ferment; ils abandonnent leurs occupations et s'assoupissent. Singet se servit alors de ces mets exquis, de ces produits rarissimes, et gagna la galerie où, calé entre les jarres et les pots, il se mit à boire comme un trou. Rassasié au bout d'un bon moment, ivre mort, il se dit en rassemblant tant bien que mal ses idées: «Ça ne va plus! Ça ne va pas! Dans un moment les invités vont arriver et les choses vont se gâter: ils ne pourront que s'en prendre à moi. Une fois que je serai pris, comment m'en sortir? Mieux vaut m'en retourner au plus tôt et dormir chez moi!» Le brave Singet! Titubant, zigzaguant, se cognant partout, soutenu par la seule force de l'alcool, il prit dans l'instant le mauvais chemin, non pas celui qui le conduisait chez lui, mais celui qui menait à un palais du paradis des Bienheureux 1. À sa vue il se rendit soudain compte de l'erreur: «Le palais des Bienheureux est au-dessus du trente-troisième ciel, au paradis qui a quitté tout ressentiment, là où habite seigneur Laozi le Très-Haut 2: comment se fait-il que je sois ici? Tant pis, tant pis! J'ai toujours eu envie de lui rendre visite, au vieux, sans trouver l'occasion de le faire: puisqu'il est sur mon chemin, profitons-en! » Il rectifia sa tenue et entra sans s'annoncer. Laozi restait introuvable. I l n'y avait personne nulle part. C'est que Laozi, en compagnie du vieux bouddha Qui-Rallume-la Lampe 3, donnait un prêche sur la Voie. Tous les immortels l'écoutaient, debout, de part et d'autre de l'estrade, garçons, officiers, mandarins et préposés divers. Dans sa vaine recherche, Singet était allé jusque dans la chambre de préparation du cinabre: on ne voyait que le feu brûler dans le foyer du four et, de part et d'autre, cinq gourdes remplies de cinabre d'or, le produit élaboré 4. «C'est le trésor suprême des alchimistes de l'immortalité», se dit joyeusement Singet, «depuis que j'ai compris la Voie et percé la raison de l'identité du dedans et du dehors, je voulais, moi aussi, réaliser du cinabre d'or pour secourir l'humanité souffrante, mais je n'en ai pas eu le loisir chez moi: c ' e S t aujourd'hui le destin qui a voulu me faire tomber sur ce produit. Profitons de l'absence de Laozi pour en manger quelques pilules et voir le goût que ça peut avoir!» Il renversa toutes les gourdes pour les vider et en mangea le contenu entier, comme si ce n'était que vulgaires fèves grillées. L'élixir dont il s'était gorgé produisit en un moment son effet, qui chassa complètement celui de l'alcool. Il se remit à réfléchir: «Ça va mal! Ça va se gâter! Je me suis mis sur le dos malheur plus vaste que le ciel! Si l'empereur de Jade s'en émeut, ma vie sera en danger. Fuyons, fuyons! Mieux vaut redescendre et reprendre mon rôle de roi dans le monde d'En-bas!» Il sortit en courant du palais des Bienheureux et, pour éviter le chemin qu'il avait pris, s'enfuit par le portail ouest du ciel, en usant du procédé d'invisibilité. Dirigeant son nuage sur le mont de Fleurs et Fruits, il aperçut l'éclat des bannières et gonfalons, le scintillement des hallebardes et pertuisanes: c'étaient les quatre commandants et les rois-démons des soixanre-dou2e cavernes qui s'entraînaient aux arts martiaux. Le Grand saint leur cria: «Mes petits, me voilà!» Laissant tomber leurs armes, les monstres s'agenouillaient et se prosternaient, en s'exclamant: «Votre Sainteté prend les choses bien à la légère! Nous avoir abandonnés pendant si longtemps sans avoir cure de prendre de nos nouvelles! — I l n'y a pas si longtemps! I l n'y a pas bien longtemps!» Il entra tout au fond de la grotte, bavardant tout en marchant. Les quatre commandants avaient balayé le lieu de repos. Après les prosternations et salutations, ils lui demandèrent: «Quelle haute position, en fait, a été accordée à Votre Sainteté au cours des cent dix ans qu'Elle a passés au ciel? — Je me souviens que ça ne fait pas six mois, comment cela, cent dix ans? — Un jour au ciel fait un an sur terre. Il renversa tontes Ses gourdes et en mangea le contenu entier. I O O — Enfin, je suis heureux que cette fois l'empereur de Jade m'ait montré son affection en me conférant le titre de Grand Saint égal au Ciel et en me faisant élever la résidence Egale-au-Ciel où il avait, de plus, installé deux services, celui de Paix et Tranquillité et celui d'Égalité d'âme, avec gardes et personnel de gestion. Par la suite, comme il me voyait inoccupé, il m'avait confié la surveillance du verger des Pêches d'immortalité. Dernièrement, comme madame la reine mère ne m'avait pas invité à la grande fête des Pêches, je n'ai pas attendu qu'elle le fasse pour me rendre du côté de l'étang de Jaspe, où c'est, moi qui ai volé tous ces produits d'immortalité pour les manger. En repartant je titubais et suis entré par erreur chez le seigneur Laozi où j'ai vidé le contenu de cinq de ses gourdes. Je viens de quitter le ciel de peur que l'empereur de Jade ne s'en offense.» À ces mots les monstres se réjouirent grandement et préparèrent un banquet de vins et de fruits pour lui souhaiter la bienvenue. Ils présentèrent à Singet un bol de pierre rempli de vin de palme, mais à peine en avait-il bu une gorgée qu'il faisait la grimace en montrant les dents: «Affreux! Que c'est mauvais! — C'est que Votre Sainteté a mangé du vin et des mets d'immortel au paradis», lui firent valoir les commandants Beng et Ba, «voilà pourquoi le vin de palme n'est plus beaucoup à votre goût. Mais comme va le dicton: Délicieuse ou non, c'est l'eau de la maison. — Et ~vous,parents ou non, êtes de la maisonX Quand je m'en payais, ce matin, à l'étang de Jaspe, j'ai vu sous la grande galerie quantité de jarres et bouteilles toutes pleines de cette divine ambroisie que vous n'avez jamais goûtée. Attendez que j'aille vous en voler quelques bouteilles pour que chacun en boive une demi-coupe qui lui donnera longue vie sans vieillesse!» Les singes ne se contenaient plus de joie. Le grand saint sortit donc de la grotte et, d'une nouvelle culbute, se retrouva à la fête des Pêches en usant du procédé d'invisibilité. Franchissant le portail du palais de l'étang de Jaspe, il constata que les préparateurs, les manipulateurs de drêche, les porteurs d'eau et les chauffeurs ronflaient toujours. I l prit deux grandes bouteilles, qu'il serra sous ses aisselles, et deux autres en main avant de faire demi-tour sur son nuage et retrouver les singes dans la grotte. Ils Livre I er, chapitre v célébrèrent en conséquence une fête du Vin d'immortalité, au cours de laquelle chacun put vider plusieurs coupes. Mais de leur joie nous ne dirons davantage ici. Revenons aux sept immortelles qui avaient été immobilisées par la magie de Singet et n'avaient pu s'en délivrer qu'au bout d'une journée entière. Chacune reprit son panier et s'en retourna faire son rapport à la reine mère. Elles expliquèrent: «Le Grand Saint égal au Ciel a usé de magie pour nous retenir: c'est la raison pour laquelle nous sommes en retard. — Vous avez cueilli combien de pêches? demanda la reine mère. — Deux paniers de petites et trois de moyennes. Quant aux grosses pêches, derrière, il n'en restait pas la moitié d'une: c'est le grand saint qui a dû les manger en les chapardant jusqu'à la dernière. D'ailleurs il est brusquement apparu au moment où nous en cherchions. Il s'est comporté en grossier personnage, nous a menacées de sévices, puis nous a demandé qui était invité au banquet. Quand nous lui avons raconté ce qu'il en était de la précédente réunion, il nous a paralysées pour filer dieu sait où. Nous n'avons pu rentrer et retrouver la liberté de nos mouvements que maintenant.» À ces mots la reine mère s'en fut aussitôt trouver l'empereur de Jade. Elle n'avait pas fini de le mettre au courant de l'incident que se présentait l'équipe de vinificateurs, accompagnée de mandarins. Ils venaient porter à la connaissance de l'empereur les faits suivants: «Nous ne savons quel infâme individu s'est permis de déranger l'ordonnance de la grande fête des Pêches d'immortalité en chapardant l'ambroisie "jus de jade", qu'il a bue, aussi bien que les mets et plats rares qu'il a tous goûtés.» Puis ce furent les quatre grands précepteurs célestes qui vinrent annoncer l'arrivée du patriarche suprême de la Voie. L'empereur de Jade et la reine mère sortirent aussitôt l'accueillir. Après avoir présenté ses respects, Laozi expliqua ce qui l'amenait: «Votre humble et vieux prêtre avait élaboré dans son palais un peu de cinabre d'or neuf fois retourné 1 dans l'attente, de la grande fête du Cinabre primordial 2 que Votre Majesté doit présider. Je suis au regret d'avoir à venir tout exprès informer Votre Majesté qu'il a été inopinément dérobé.» L'empereur de Jade en restait muet de saisissement. Peu après se présentaient à leur tour les préposés de la résidence Egale-au-Ciel. Ils se prosternèrent avant d'annoncer: «Le grand saint n'exerce plus ses fonctions: il est parti se promener hier et n'a pas encore reparu. Nous ne savons même pas de quel côté il est allé. » Ce qui mit un comble à la perplexité de l'empereur de Jade. C'est alors que le grand immortel aux pieds nus fit son apparition pour se prosterner à son tour: «Votre serviteur se rendait hier à l'invitation de la reine mère quand il a rencontré le Grand Saint égal au Ciel. Il m'a affirmé être chargé par Votre Majesté de nous diriger vers la salle de Pénétration-Éclairante pour pratiquer le cérémonial avant de se joindre à la réunion. J'ai fait ce qu'il m'a dit, mais, arrivé à la salle, je n'y ai pas vu les chars et voitures de Votre Majesté et me suis hâté de revenir ici attendre vos instructions.» L'empereur de Jade n'en revenait pas: «Le lascar va jusqu'à falsifier le sens de mes ordres et berner mes sages ministres! Que le maître de Perspicacité du service d'inspection me retrouve sans délai le gaillard! » L'officier obtempéra et quitta aussitôt la salle pour une vaste inspection qui lui permit de recueillir tous les détails. Il revint présenter son rapport: «Le fauteur de troubles du paradis n'est autre que le Grand Saint égal au Ciel.» Et il reprit l'exposé complet des précédents incidents. Très contrarié, l'empereur de Jade dépêcha, avec mission de capturer sans faute l'individu et le soumettre à la justice, les quatre rois célestes qui devaient collaborer avec le roi céleste Li et le prince Nata, lesquels avaient mobilisé les vingt-huit constellations, les neuf luminaires, les douze rameaux horaires, les révélateurs de vérité des cinq orients 1, les quatre protecteurs du temps 2, les constellations de l'est et de l'ouest, les divinités du nord et du sud, celles des cinq pics et quatre fleuves 3, tous les corps célestes du ciel, soit cent mille guerriers au total, qui déployèrent dix-huit filets célestes et autant de nasses terrestres sur le Livre F r, chapitre v monde d'En-bas, encerclant entièrement le mont de Fleurs et Fruits. Les dieux avaient levé une immense armée, sur-lechamp; quel spectacle, leur départ du paradis! Des tourbillons de vent jaune obscurcissent l'air, Une brume violette s'étend sur la terre. Pour un singe pervers qui défie le patron, Les saintes cohortes descendent sur le monde. Les quatre rois du ciel constituent l'état-major, Les cinq révélateurs amènent les renforts. Li, Porte-Pagode, commande au centre; Le féroce Nata se porte en avant. Le dévoreur Râhu', en tête, fait l'appel; Ketu 2, en arrière, domine la marche. L'aitre de la nuit galvanise les âmes, Le soleil, éclatant, est tout feu, tout flamme. Les cinq dynamies sont guerriers que rien n'abat, Les neuf luminaires se plaisent aux combats. Les rameaux temporels, puissants soldats du ciel, S'alignent auprès des cinq pics et pestilences*. De part et d'autre marchent six par six les jours, les nuits; Les dragons des quatre fleuves séparent le haut du bas. Les vingt-huit «maisons», en rangs serrés, avancent: Jue, Kong, Di et Fang au commandement, Outre Kui, Lou, Wei et Ang*, des vétérans. Les autres astres ne sont pas moins capables: Faisant tournoyer leurs lances menaçantes, Les voilà débarquant des nuées sur terre, Et plantant le camp face à l'ennemi. Ainsi le dit le poème: Né du ciel, le singe porté à contrefaire, Voleur de cinabre, se plaît en son repaire. Pour avoir troublé la fête des Pêches plates, Cent mille hommes lui tendent une nasse. Le roi céleâte Li avait transmis l'ordre de dresser le camp et de cerner le mont de Fleurs et Fruits sans laisser passer le plus petit filet d'eau. Dès qu'on eut déployé les dix-huit filets célestes et nasses terrestres, les neuf féroces luminaires furent envoyés en avant engager le combat. Ils firent donc progresser leurs troupes droit jusqu'à l'entrée du repaire, où jouaient et gambadaient une bande de singes, petits et grands. «Petits monstres!» cria d'une voix tonitruante l'un des officiers, «où se trouve votre grand saint? Nous sommes des dieux qui avons reçu d'En-haut mission de capturer le rebelle: allez sans tarder lui dire de venir faire sa soumission. S'il profère ne serait-ce que la moitié d'un refus, vous serez tous exterminés. » Affolés, les petits monstres rentrèrent précipitamment annoncer la mise en demeure: «Malheur! Catastrophe! Il y a dehors neuf divinités féroces qui se déclarent envoyées du ciel pour capturer Votre Sainteté!» Le grand saint partageait l'ambroisie d'immortalité en trinquant avec les quatre commandants et les rois-démons des soixante-douze grottes. A cette nouvelle, Singet prit un air détaché: «Les amis, buvons tant que vin avons 1 Peu nous chaut, dehors, le oui ou le non...» Il n'avait pas fini sa phrase qu'un nouveau groupe de petits monstres bondissait jusqu'à lui, clamant: «Les neufs divinités féroces nous abreuvent d'insultes, cherchant à provoquer le combat à la porte.» Singet le prit en riant: «Ne leur prêtez pas attention! Vin, poésie nous offrent le plaisir de 1'instant l Établir mon renom'? Ne me demande plus quand!...» Il achevait la phrase quand des petits monstres vinrent à nouveau annoncer: «Messeigneurs! Les neuf dieux féroces ont enfoncé la porte et poussent leur sanglante avance. — Les brutes!» s'exclama Singet envahi par la colère, «je vais leur apprendre les bonnes manières! Je ne cherchais pourtant pas à régler leurs comptes. Pourquoi venir me défier chez moi?» Il donna aussitôt l'ordre au roi-démon unicorne de déployer en ordre de bataille les soixante-douze chefs de caverne, lui-même et les quatre commandants se tenant à l'arrière-garde. Le roi-démon conduisit avec impétuosité ses troupes à la rencontre de l'ennemi, mais, pris en embuscade par les neuf féroces luminaires, ils ne purent effectuer leur sortie, bloqués à la hauteur du pont de lattes en fer. Arrivant en plein milieu de la mêlée, le grand saint hurla: «Écartez-vous!», et en un tournemain donna à sa barre de fer la grosseur d'un bol et une longueur de douze pieds. Brisant l'encerclement, il se fraya un pas Livre T r, chapitre v sage en avant. Aucun des neuf luminaires n'osait l'affronter. Ils battirent momentanément en retraite. Reformant l'ordre de bataille, ils l'apostrophèrent: «Misérable épizoologue qui ne sait rien de la vie et de la mort! Coupable des dix méfaits les plus horribles 1, tu as commencé par voler des pêches, puis du vin, jeté le trouble dans la grande fête des Pêches et aggravé ton cas en dérobant l'élixir de notre seigneur Laozi. Et ce n'est pas tout: tu as emporté ici l'ambroisie volée, pour ton propre plaisir! C'est additionner crimes sur crimes, ne le sais-tu pas? — Ces faits se sont effectivement produits. Tout à fait exact! Mais que comptez-vous pouvoir y faire maintenant? rétorqua Singet en riant. — Nous avons reçu de l'empereur de Jade l'ordre plus précieux que l'or de conduire ici-même les armées pour te capturer. Rends-toi au plus vite si tu veux épargner la vie de toutes ces créatures. Sinon, la montagne sera rasée et la grotte renversée! — Les piteuses divinités», répliqua Singet dont la colère grandissait, «de quelle puissance magique disposezvous pour oser proférer ces extravagances! Ne vous sauvez pas! Veuillez tâter de mon bâton!» Les neuf s'élancèrent tous ensemble, mais le Beau Singe-Roi, sans le moindre signe d'alarme, se mit à faire tournoyer la canne aux anneaux d'or, se couvrant à gauche, parant le coup à droite, tant et si bien que les neuf luminaires, épuisés, sentaient leurs forces faiblir. Les uns après les autres cherchèrent le salut dans la fuite, traînant les armes qu'ils avaient laissé tomber. Ils se précipitèrent sous la tente du corps d'armée central afin de prévenir le roi Porte-Pagode: «Le singe-roi est en effet d'une incroyable intrépidité! Nous ne pouvons lui tenir tête et revenons vaincus.» Li Porte-Pagode chargea les quatre commandants et les vingt-huit maisons de mener leurs forces conjointes à la bataille. Sans manifester le moindre signe d'alarme, Singet fit avancer le roi-démon unicorne, les rois des soixantedouze cavernes et les quatre commandants pour se mettre en ordre de bataille devant l'entrée de la grotte. Quelle effroyable mêlée! Voyez plutôt: Quant au grand saint, il avait tenu tête, avec sa seule barre. Livre I er, chapitre v La bise siffle sous cette étrange brume. De ce côté flottent les couleurs des bannières, De l'autre brillent les hautes hallebardes. Les casques grouillent, les armures s'étagent. Sur les casques qui grouillent le reflet du soleil Semble frapper les pierres argentées du ciel. Les armures s'étagent, brillantes, jusqu'au col, Telles un glacier qui écraserait le sol. Les larges sabres sont éclairs dans les nuées, Les pâles lances percent jusqu'aux nuages. Forêts de hallebardes et fouets sont alignées, Épées et bêches de bronze forment barrage. L'arc courbe, la dure arbalète, la flèche, Le gourdin et la lance torse tuent ou blessent. Le grand saint balance sa canne en tous sens, Dans ce long combat contre tous les dieux du ciel, Si féroce que les oiseaux disparaissent, Que loups et tigres se terrent dans la montagne. Pierres et sables soulevés obscurcissent Le monde assombri d'épaisses tornades. On n'entend plus que chocs à secouer l'univers, Que râles à faire trembler dieux et démons! La bataille, commencée à l'aube, se poursuivit en d'obscures mêlées jusqu'à ce que le soleil disparût derrière les collines de l'Ouest. Le démon unicorne et ceux des soixante-douze cavernes furent tous capturés par les dieux; seuls réussirent à s'échapper, cachés au fond de la grotte au Rideau-Torrentiel, les quatre commandants et leur armée de singes. Quant au grand saint, il avait tenu tête, avec sa seule barre, aux quatre grandes divinités gardiennes du ciel ainsi qu'à Li Porte-Pagode et au prince Nata. Ils bataillaient depuis longtemps au milieu des airs, quand Singet, voyant le ciel s'assombrir, s'arracha un poil, le fourra dans sa bouche pour le mordiller et le recracher en criant: «Transformez-vous!» Aussitôt des milliers et des centaines de «grands saints», chacun maniant le gourdin aux anneaux d'or, repoussèrent le prince Nata et défirent les cinq rois célestes. Victorieux, Singet récupéra le poil et fit demi-tour en hâte pour retourner à l'abri de la grotte. Il fut bientôt rendu au pont de lattes en fer où vinrent l'accueillir les quatre commandants à la tête de leurs troupes. En se prosternant, ils poussèrent trois grands gémissements, puis éclatèrent de rire par trois fois. io «Qu'est-ce qu'il vous arrive?» demanda Singet, «pourquoi, à ma vue, vous mettre à la fois à rire et pleurer? — Le roi-démon unicorne et ceux des soixante-douze cavernes ont tous été pris par les dieux à la suite des combats que nous avons engagés ce matin», expliquèrent les quatre commandants, «nous seuls avons réussi à nous échapper: n'y a-t-il pas lieu de sangloter? Mais ne fallait-il pas laisser éclater sa joie en voyant Votre Sainteté revenir victorieuse et indemne? — Défaites et victoires sont le sort du soldat», répliqua Singet, «comme le disent nos anciens, pour dix mille des leurs, trois mille des nôtres. De plus, les chefs qu'ils ont fait prisonniers sont tigres, léopards, loups, blaireaux, daims, renards. De notre espèce, nous n'avons pas un seul blessé. Il n'y a pas lieu de se désoler. Ils ont beau avoir été repoussés grâce à la magie de la démultiplication du corps, leur camp reste planté au bas de la montagne. I l nous faut garder la plus extrême vigilance, manger à satiété et dormir tranquilles pour restaurer l'énergie dont nous aurons besoin. À l'aube vous verrez par quels beaux tours de magie je m'emparerai de ces généraux célestes pour vous venger!» Les quatre puissants commandants et la troupe de singes vidèrent quelques bols de vin de palme avant d'aller dormir, rassurés. Sur ce sujet, il suffit! Quand les quatre grands rois célestes eurent rassemblé leurs troupes et cessé le combat, chacun fit son rapport sur les succès remportés: les uns avaient capturé tigres et léopards, d'autres lions et éléphants, d'autres encore loups et renards, mais pas un seul singe n'avait été pris. Ils établirent en effet un nouveau campement, dressant des tentes et enfonçant de hautes palissades. Les officiers qui avaient remporté des succès furent récompensés; ordre fut donné aux soldats qui tendaient les filets célestes et les nasses terrestres de maintenir l'encerclement de la montagne en agitant des clochettes et en criant le mot de passe; on n'attendait plus que la grande bataille du lendemain matin. Chacun veillait diligemment à l'exécution de la consigne qui lui avait été donnée. Cette situation, précisément: Le singe pervers a troublé ciel et terre, Mais filets tendus jour et nuit se resserrent! Livre I", chapitre v En fin de compte, si vous ne savez comment les choses s'arrangèrent après le lever du jour, écoutez donc la séance qui suit vous l'exposer. Livre deuxième LA Q U Ê T E DE PÈLERINS (chapitres vi à x) 第006回 / CHAPITRE VI O Ù GUANYIN SE REND AU BANQUET S'ENQUÉRIR DES INCIDENTS ET ERLANG, LE «PETIT SAINT», PARVIENT À SOUMETTRE LE «GRAND». Laissons pour le moment le grand saint tranquille et les dieux occupés au siège de son repaire: parlons de la très compatissante et très pieuse Salvatrice du mont Potalaka dans les mers du Sud, la très efficace Guanyin 2 qui tire toujours du malheur et des difficultés. Se rendant sur l'invitation de madame la reine mère à la grande fête des Pêches d'immortalité, elle descendit à l'étang de Jaspe aux pavillons précieux avec son éminent disciple, le novice Hui'an 3, et trouva les lieux dans la désolation et le désordre. Il y avait bien quelques immortels, mais personne ne s'était assis; tous discutaient et gesticulaient en groupes épars. Quand elle eut fini de les saluer et de les entendre raconter ce qui s'était passé, elle suggéra: «Puisqu'il n'y a plus de fête où échanger nos coupes, venez donc avec moi voir l'empereur de Jade!» Les immortels la suivirent avec joie. Devant la salle de Pénétration-Éclairante, elle était attendue par les quatre grands précepteurs célestes, l'immortel aux pieds nus et beaucoup d'autres, qui lui racontèrent sans ambages le mécontentement de l'empereur de Jade, lequel avait envoyé des troupes célestes capturer l'être pervers; malheureusement, elles n'étaient pas encore de retour. «J'aimerais rencontrer l'empereur de Jade», rappela Guanyin, «auriez-vous l'amabilité de m'annoncer?» Le précepteur céleste Qiu Hongji* gagna aussitôt la salle des Nuées-Mystérieuses et lui fit savoir qu'on l'attendait. Le seigneur Laozi le Très-Haut se trouvait alors à la place Guanyin descendit à l'étang de Jaspe aux pavillons précieux avec son eminent disciple Hui'an. d'honneur, tandis que madame la reine mère se tenait derrière lui. Guanyin entra avec la foule de ceux qui la suivaient. Quand elle eut présenté ses hommages à l'empereur de Jade, puis salué Laozi et la reine mère, chacun s'assit. «Comment s'est passé notre magnifique fête des Pêches d'immortalité? demanda-t-elle. — Nous nous en faisons une joie chaque année», répondit l'empereur de Jade, «mais cette fois l'invitation n'a mené qu'à une grande déception à cause de ce macaque pervers et de ses déprédations. — D'où sort ce singe détestable? — I l est né d'un œuf de pierre du mont de Fleurs et Fruits au pays de Aolai. À sa naissance, ses^ yeux jetaient des éclairs qui ont touché la résidence de l'Étoile polaire. Nous n'y avions guère prêté attention au début, mais il a fini par devenir un esprit dangereux, soumettant dragons et tigres. Il a lui-même rayé son nom du registre des morts. Les rois-dragons et Yama, le juge infernal, ont présenté un rapport. Je souhaitais qu'il soit capturé, mais l'étoile de Longue-Vie m'a fait observer que, dans les trois mondes, tout être doué de neuf ouvertures disposait de la capacité de devenir immortel. Je lui ai en conséquence accordé le bénéfice d'une rééducation en vue de parvenir à la sagesse, en le convoquant dans notre monde d'En-haut et en lui conférant la position d'épizoologue dans le service des haras impériaux. Mais le lascar trouvait ce poste trop médiocre et s'est rebellé contre nous. J'avais envoyé sur-lechamp Li Porte-Pagode et le prince Nata l'engager à la soumission et le ramener ici; pour le pacifier je lui avais accordé le titre de Grand Saint égal au Ciel, une charge sans émoluments. Comme il n'avait pas d'occupation et était sans cesse en vadrouille, j'ai redouté qu'il ne s'en suive de nouveaux incidents et l'ai donc chargé de s'occuper du verger de pêches plates. Mais il s'est montré à nouveau indiscipliné: il a volé pour les manger toutes les grosses pêches des grands arbres! On arrivait au moment du banquet. Faisant partie du personnel non rémunéré, il n'avait pas été invité. Il a donc trouvé moyen de berner l'immortel aux pieds nus, de se transformer en son sosie, de dévorer la nourriture et la boisson du banquet. Il a en outre dérobé l'élixir de Laozi et emporté une certaine quantité d'ambroisie, qu'il a partagée avec les singes de sa n 6 montagne. J'en ai l'esprit fort préoccupé: voilà pourquoi j'ai mobilisé cent mille hommes avec nasses et filets pour le capturer, mais je n'en ai aucune nouvelle à ce jour et ne sais s'ils sont victorieux.» A ces mots, Guanyin donna l'ordre suivant au novice Hui'an: «Descends bien vite du paradis, je te prie, et va au mont de Fleurs et Fruits t'informer de la situation militaire. Si l'engagement est en cours, tu pourrais leur prêter main-forte. Il nous faut en tout cas une réponse exacte.» Le novice Hui'an rectifia sa tenue, prit en main une canne de fer, monta sur un nuage, franchit le portail et se dirigea droit sur le mont. Les sentinelles criant le mot de passe et agitant des clochettes à toutes les sorties, les filets célestes et les nasses terrestres étaient tendus si serrés, que même un filet d'eau n'aurait pu filtrer à travers l'encerclement. Hui'an s'arrêta et appela l'une des sentinelles: «Veuillez prendre la peine de m'annoncer: je suis le prince Moksa 1, second fils du roi céleste Li, le principal disciple de Guanyin des mers du Sud, en religion Hui'an, venu tout exprès m'informer de la situation militaire.» Les soldats célestes des cinq pics sacrés transmirent la nouvelle dans le camp et les constellations du Rat, du Coq, du Cheval et du Lièvre l'apportèrent sans tarder à la tente du commandement central. Le roi céleste Li leur fit parvenir le signal qui donnait l'ordre d'ouvrir les filets et de le laisser passer. La lumière commençait à poindre à l'est. Hui'an suivit le drapeau à l'intérieur et se prosterna devant son père et les quatre autres rois célestes. «D'où viens-tu, mon enfant? — Votre Stupide garçon accompagnait la bodhisattva' à la fête des Pêches. Quand elle a vu la dévastation de ce magnifique banquet, la désolation de l'étang de Jaspe, elle a emmené les dieux, et moi-même, voir l'empereur de Jade. Il nous a expliqué comment vous avez été chargé de descendre capturer le singe pervers. Comme on est sans nouvelle et dans l'ignorance de la fortune des armes, la bodhisattva m'a demandé de venir ici m'assurer des réalités de la situation. — Depuis que nous avons planté le camp hier, les neuf luminaires ont engagé le combat, mais le lascar a si bien usé de ses pouvoirs magiques que les neuf ont pris la fuite et sont rentrés en vaincus. J'ai ensuite personnellement mené les troupes contre lui. Il a déployé, cette fois encore, une » 7 force considérable. Nous étions cent mille engagés dans une confuse mêlée, jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'il batte en retraite en usant du procédé de la démultiplication de sa personne. Quand nous avons rassemblé les troupes et fait le compte, nous avons constaté que nous n'avions capturé que loups, tigres ou léopards, pas le moindre singe! Nous ne sommes pas encore retournés à la bataille aujourd'hui.» Avant que Li Porte-Pagode eût fini de parler, un homme vint annoncer à l'entrée de la tente: «Là-bas dehors le grand saint pousse des cris de guerre, entraînant sa bande de singes!» Tandis que les quatre rois célestes discutaient du plan d'attaque avec Li et le prince Nata, le second fils, Moksa, proposa: «Mon père et mon roi, j'ai reçu consigne de descendre aux nouvelles, mais la bodhisattva m'a dit que je pourrais donner un coup de main si je tombais en pleine bataille. Votre fils sans talent souhaiterait s'y joindre et voir un peu de quel grand saint il en retourne! — Mon enfant, je présume que tu as appris quelque chose après tant d'années passées auprès de Guanyin, mais fais très attention! » Le brave prince! Faisant tournoyer des deux mains sa barre de fer, il ajuste sa tunique brodée et bondit hors de l'entrée du camp en criant à haute et intelligible voix: «Qui est le Grand Saint égal au Ciel? — C'est moi, le vieux Singet! » répond sur-le-champ le Grand saint brandissant le gourdin A-mon-Bon-Plaisir, «qui es-tu donc pour oser poser la question? — Je suis Moksa, le second prince du roi céleste Li. C'est moi, en religion Hui'an, le disciple de Guanyin et défenseur de la Loi auprès de son trône précieux! — À quoi bon venir me voir ici au lieu de poursuivre ta formation religieuse dans les mers du Sud? — J'avais en fait été envoyé pour m'informer, mais à te voir aussi déchaîné dans la sédition, je viens tout exprès te capturer. — Quelle prétention oses-tu proférer là! Ne t'éloigne pas, si tu veux tâter de mon bâton! » Moksa s'avança à la rencontre de son adversaire sans la moindre frayeur, lui opposant à pleines mains sa barre de fer. Ils se tenaient tous deux à mi-pente, devant le camp. Quel mémorable combat! Canne contre canne, mais métal différent, Y)es armes égales, mais pas les mêmes gens: L'un se prétend grand saint, immortel dévoyé, L'autre est disciple de Guanyin, dragon premier'. Une pièce de fer forgé de mille marteaux, Ouvrage des six dieux du jour et de la nuit, Contre la barre qui sonda le fond des eaux, Terrassa l'océan, aux pouvoirs infinis: Chacun a trouvé adversaire à sa taille, Va, vient, reprend à cent reprises la bataille. Cette canne, en mains agiles, est meurtrière, Rasant la taille, plus rapide que le vent. L'autre, semblant se doubler d'une lance jière, Pare en tous sens, prend tout l'estpace restant. De ce côté flottent les étendards et bannières, De l'autre, résonnent sourdement les tambours. Les guerriers célestes, par milliers, les entourent, Les singes de la grotte se pressent tout autour. Un brouillard inquiétant recouvre la terre, Le ciel est atteint par la cruauté de l'air. Le combat d'hier était quelque chose de fort, Celui d'aujourd'hui est bien pire encore. Admirez cette force qui ne le quitte: A son tour vaincu, Moksa a pris la fuite! Au cinquante ou soixantième combat, Hui'an se sentit les bras et les épaules si courbaturés qu'il ne put affronter plus longtemps son adversaire: après une dernière feinte, il rompit l'engagement et s'enfuit. Singet, de son côté, regroupa sa troupe de singes qu'il établit solidement à l'entrée de la grotte. A l'extérieur du camp des rois célestes, les soldats se portaient à la rencontre du prince pour lui ouvrir la route qui le mena d'une traite jusqu'à la tente du commandement, essoufflé et pantelant: «Quelle vaillance, ce grand saint! Quelle vaillance! De formidables pouvoirs magiques, ce n'est, que trop vrai! Votre enfant n'a pu lui tenir tête et revient, lui aussi, vaincu.» Quel choc pour Li Porte-Pagode! Il ordonne aussitôt de rédiger une demande de renforts qu'il fit porter au ciel par le roi-démon Grosbalès et le prince Moksa. Sans plus tarder les deux se précipitèrent à travers le cordon de filets et, montés sur des nuages, atteignirent en un instant la salle de Pénétration-Éclairante où ils rencontrèrent les quatre grands précepteurs célestes, qui les conduisirent à la salle des Nuées-Mystérieuses. Là, ils présentèrent leur rapport. Hui'an passa saluer aussi Guanyin qui lui demanda: «Es-tu renseigné? Où en est la situation? — Conformément à vos ordres, j'ai commencé par me rendre au mont de Fleurs et Fruits; je me suis fait ouvrir un passage à travers le barrage de filets et j'ai expliqué à mon père dans quelle intention vous m'aviez envoyé. Il m'a précisé qu'au cours de la bataille de la veille ils n'avaient encore capturé aucun singe, que des tigres, lions, léopards et autres bêtes du même genre. On parlait, quand il a engagé à nouveau la bataille. C'est moi, votre disciple, qui lui ai livré une soixantaine de combats, mais sans parvenir à le dominer. J'ai dû retourner au camp, vaincu et en fuite. C'est pourquoi mon père m'envoie avec Grosbalès solliciter de l'aide.» Guanyin baissa la tête et réfléchit. Revenons à l'empereur de Jade: lorsqu'il ouvrit le rapport et vit qu'il s'agissait d'une demande de renforts, il se mit à rire nerveusement: «Ce n'est pas possible! De quels incroyables moyens disposerait donc ce misérable singe pour tenir tête à cent mille de mes hommes? De plus, le roi céleste Li sollicite des renforts: où veut-il que je les trouve?» À peine avait-il achevé sa phrase que Guanyin se présentait les mains jointes pour lui suggérer: «Que Votre Majesté se rassure! J'aurais un dieu à vous recommander, qui saura capturer le macaque. — De quel dieu s'agit-il? — Mais du neveu de Votre Majesté, Erlang, le Vrai seigneur d'illustre sainteté qui réside sur l'île des Libations 1, au confluent du fleuve de même nom, et y jouit des offrandes du monde d'En-bas. Il a naguère terrassé six monstres. En outre, il dispose des frères du mont des Pruniers ainsi que de mille deux cents divinités à tête de plante, aux pouvoirs magiques immenses. Toutefois, il n'obéirait qu'à un ordre de mobilisation et ne répondrait pas à une simple convocation. Promulguez l'ordonnance requérant son concours et le monstre pourra être capturé.» L'empereur de Jade suivit aussitôt le conseil et envoya Grosbalès porter le décret de mobilisation. Monté sur un nuage, le roi-démon se rendit d'une traite au confluent du fleuve des Libations. En moins d'une heure, il était au temple du vrai seigneur Erlang. Le juge-fantôme de garde à la porte vint bientôt annoncer: «Il y a un envoyé du ciel qui est. arrivé porteur d'un édit impérial.» Erlang et ses frères sortirent recevoir le rescrit, qu'ils lurent à haute voix après avoir respectueusement brûlé de l'encens. Sa Majesté s'exprimait ainsi: Le singe pervers du mont de Fleurs et Fruits s'est rebellé. A la suite du vol en notre palais de pêches, de vin et d'élixir, et pour avoir troublé la grande fête des Pêches, nous avons dépêché cent mille hommes et tendu dix-huit filets autour de son repaire afin de le capturer, mais sans avoir encore pu nous assurer la victoire. Ordre exprès est donné à mon sage neveu et à ses frères jurés de venir prêter main-forte pour le détruire. Promotions et hautes récompenses attendent ceux qui auront accompli cet exploit. Erlang répondit, ravi: «Veuillez vous en retourner, envoyé du ciel! Je viens tout de suite à votre aide, sabre au clair.» Le messager s'en fut, mais de cela nous ne dirons davantage. Erlang fit aussitôt appeler ses six frères du mont des Pruniers, les maréchaux Kang, Zhang, Yao et Li, et les deux généraux Guojia et Zhijian. Quand ils se furent rassemblés devant la salle, il leur dit: «L'empereur de Jade vient de nous communiquer l'ordre de nous rendre au mont de Fleurs et Fruits y capturer le singe pervers. Allons-y et revenons ensemble!» Les frères y consentirent joyeusement. Après avoir passé en revue les troupes, ils franchirent en un instant l'océan Oriental grâce à une violente tornade, avec faucons dressés, chiens en laisse, arcs et arbalètes tendus. Arrivés au mont de Fleurs et Fruits, à la vue des filets célestes et des nasses terrestres, ils ne voulurent pas aller plus avant. Aussi Erlang cria, à l'adresse des officiers qui tenaient le barrage: «C'est moi, le Vrai seigneur d'illustre sainteté, venu sur l'ordre de l'empereur de Jade capturer le singe pervers: ouvrez vite et laissez-nous passer!» Un moment plus tard les dieux pénétraient les uns après les autres dans le camp. Les quatre rois célestes et Li Porte 2 1 Pagode sortirent les accueillir. Après les salutations d'usage, ils en vinrent à parler de la situation militaire, que leur exposa le roi céleste Li. «Maintenant que mon humble Sainteté est. venue», fit Erlang en riant, «il va falloir se livrer contre lui à un combat de métamorphoses. Messieurs, maintenez serrés les filets de toutes parts, mais laissez le haut à découvert pour me permettre de tenter ma chance. Si je perds, inutile de vous porter à mon secours, mes frères s'en chargeront. Si je l'emporte, il n'est pas non plus nécessaire que vous le ligotiez, mes frères s'y mettront. Je prierai seulement le roi céleste Li de bien vouloir me tenir fermement dans l'espace le miroir à révéler les êtres pervers. Je crains que le monstre ne cherche à se glisser ailleurs, s'il est vaincu: il faut maintenir le miroir de façon à voir clairement son reflet et le priver de la possibilité de fuir.» Les rois célestes prirent position aux quatre orients tandis que les soldats regagnaient leur formation. Erlang sortit du camp engager la bataille à la tête des quatre maréchaux et des deux généraux, soit, lui-même y compris, les sept frères. Les autres officiers avaient reçu la consigne de protéger avec vigilance le campement et de retenir les faucons et les chiens. Les divinités à tête de plante avaient leurs ordres. Arrivé devant la grotte au Rideau-Torrentiel, Erlang constata que la troupe de singes se trouvait en bel et bon ordre, disposée en formation de dragon lové. Au centre du dispositif se dressait la bannière qui portait les quatre caractères: Grand Saint égal au Ciel. Erlang s'exclama: «Le misérable, comment peut-il prétendre à une position égale au Ciel? — Trêve de commentaires!» lui rétorquèrent les six frères du mont des Pruniers, «au combat!» À la vue du vrai seigneur Erlang, les petits singes à l'entrée du camp coururent prévenir Singet. Le singeroi prit aussitôt la barre cerclée d'or, ajusta son armure d'or, enfila ses chaussures à marcher dans les nuages, enfonça son casque d'or rouge et bondit hors du campement. Ouvrant grand les yeux, il dévisagea le vrai seigneur: assurément étrange et d'un grand air de séduction 1 2 2 De grande prestance et digne élégance, Les oreilles à l'épaule 1, le regard brillant, Coiffé d'un bonnet «trois-monts» aux phénix volants, Les bottes à fils d'or assorties aux chaussettes, Il accroche le croissant d'une arbalète A sa ceinture de jade aux huit trésors' Il tient à la main trident à double tranchant. Il délivra sa mère en fendant la montagne', D'un coup abattit deux phénix de la campagne En châtiant les huit monstres gagna célébrité, Au mont des Pruniers jura sept fraternités*. Noble cœur, dédaignant de plus célestes liens, Il est retourné fièrement chez les humains. C'est le saintperstpicace, charme des Remparts-Rouges 6, Le nommé Erlang qui, pour nous, sans cesse bouge! Quand Singet l'aperçut, il se mit à ricaner en brandissant sa barre cerclée d'or et l'interpella: «D'où sors-tu, minable petit guerrier, pour avoir l'audace insigne de venir ici me provoquer? — Tu ne dois pas avoir les pupilles au milieu des yeux pour être incapable de voir qui je suis! C'est moi, Erlang, le neveu par alliance de l'empereur de Jade qui m'a conféré le titre de Prince illustre et perspicace. Je suis présentement venu sur son ordre te capturer, macaque d'épizoologue en rébellion contre le Ciel. Ne sais-tu donc pas que ton sort en est jeté! — En effet je me souviens que la petite sœur de l'empereur de Jade, tombée amoureuse d'un mortel il y a des années, s'est uni à un seigneur Yang du monde d'ici-bas pour donner naissance à un garçon. C'est donc toi qui as fendu d'un coup de hache le mont des Pêchers! J'aimerais te balancer quelques bonnes insultes, mais je n'ai rien contre toi: que faire? T'écraser de mon bâton? Quel dommage! Je n'en veux pas à ta vie. Rentre donc bien vite à la maison, mon petit, et appelle les quatre grands rois célestes; qu'ils se montrent donc un peu plus! » Le discours remplit Erlang d'une violente colère: «Misérable macaque! Trêve d'insolences! Je vais te la faire déguster, ma lame! » Singet esquiva le coup en s'inclinant et le lui rendit en assénant la barre qu'il avait aussitôt brandie. Quel duel, mes aïeux! D'un côté Erlang le perspicace, De l'autre le Grand Saint égal au Ciel, Beau Singe-Roi, ombrageux et trompeur, Contre le pilier des vrais terrasseurs! Les voilà qui, soudain, croisent le fer, Chacun jouant son va-tout dans l'affaire. Lux qui n'ont jamais connu d'aléa, Aujourd'hui même, en sauront le poids. La canne de fer vaut dragon volant, La lance divine phénix dansant. A gauche paré, à droite botte, Feinte en avant, garde derrière: Ici joue le prestige des six frères, Là l'autorité des quatre commandants. Chacun d'encourager les combattants, Bannières, tambours, gongs et cris s'en mêlent. Les lames d'acier se voient à peine, Vont, viennent sans montrer la couture! La barre, trésor de la mer sûre, Saurait-elle voler vers la victoire! La moindre lenteur esti question de vie, Un coup manqué: le sort en est jeté! Le combat s'engagea à plus de trois cents reprises sans apporter de décision. Erlang rassembla toute la force magique en son pouvoir et, d'une secousse, se transforma en géant de dix mille toises tel un pic au sommet du mont Hua 1, le visage vert aux dents saillantes sous une chevelure d'un rouge violent, brandissant une lance-trident à double tranchant. Il l'abattit en visant la tête de Singet, dans une grimace de brutale férocité. Mais le grand saint n'était pas en reste quant aux tours de magie: il prit la même dimension qu'Erlang, avec le même visage terrible. Quand il se saisit de sa barre cerclée d'or, on aurait dit un pilier soutenant le ciel au sommet des monts Kunlun 2. Il arrêta le coup d'Erlang. L'apparition avait frappé les maréchaux Ma et Liu d'une telle frayeur qu'ils ne pouvaient plus faire de signaux en agitant des drapeaux, tant ils tremblaient; les généraux Beng et Ba en étaient paralysés au point de ne plus savoir se servir de leurs épées. Mais de ce côté-ci, les six frères firent transmettre l'ordre aux divinités à tête de plante de donner l'assaut en lâchant les faucons et les chiens: tous avancèrent ensemble, arcs et arbalètes tendus pour encercler l'entrée de la grotte du Rideau-Torrentiel. Les quatre malheureux commandants simiesques furent mis en déroute et deux à trois mille créatures perverses capturées. Les singes jetaient leurs armes et abandonnaient leurs cuirasses, courant et hurlant à qui mieux mieux, les uns grimpant dans la montagne, les autres réintégrant la caverne: on aurait dit un chat surprenant en pleine nuit, dans leur sommeil, des oiseaux qui s'enfuiraient à tired'aile en un vol emplissant le ciel d'étoiles. Les frères avaient remporté la victoire: il n'est besoin d'en dire davantage. Revenons aux deux adversaires dont les transformations prenaient des dimensions cosmiques. Ils étaient en plein combat quand Singet s'aperçut tout à coup de la débandade de son camp. I l sentit la panique le gagner, reprit sa forme originelle, tourna casaque et s'enfuit en traînant son bâton. Le voyant partir, Erlang le rattrapa à grandes enjambées pour lui crier: «Où vas-tu? Rends-toi avant qu'il ne soit trop tard, si tu veux que je t'épargne la vie!» Singet ne tenait pas à reprendre le combat: il ne songeait qu'à courir plus vite encore. Comme il s'approchait de l'entrée de la grotte, il tomba sur les quatre maréchaux et les deux généraux du camp adverse, qui lui bloquèrent le passage à la tête de leurs armées, l'apostrophant: «Où vas-tu, misérable macaque?» Pris au dépourvu, Singet réduisit la barre à la dimension d'une aiguille à broder, la mit dans son oreille et, d'une secousse, se transforma en un moineau qui s'envola jusqu'à la cime d'un arbre, où il se tint coi. Les six frères d'Erlang, en proie à la plus vive agitation, se mirent à chercher de tous côtés en s'exclamant: «Il a filé ce monstre de singe! I l a disparu!» C'est à ce moment précis que survint Erlang; il leur demanda: «Mes frères, où l'avez-vous donc perdu? — Nous venions de le coincer ici quand il a disparu.» Ecarquillant ses yeux de phénix, Erlang s'aperçut que Singet, changé en moineau, était perché dans l'arbre. Reprenant sa forme originelle, il se transforma en épervier, après avoir abandonné sa lance et posé son arbalète. Il déployait ses ailes et s'apprêtait à fondre sur le moineau quand Singet, se rendant compte du danger, s'envola d'un coup d'aile et se changea en cormoran de grande taille s'élevant en plein ciel. Ce que vit Erlang: secouant aussitôt ses plumes, il devint grue géante des mers 1, capable de pénétrer jusqu'aux plus hautes nuées, prête à attaquer avec son bec. Singet redescendit et entrant dans un torrent, se changea en petit poisson dans un bruit de clapotis. Erlang l'avait poursuivi, mais arrivé au bord du cours d'eau, il ne vit plus la moindre trace de l'animal et réfléchit: «Le macaque est sûrement entré dans l'eau. I l a dû se changer en crevette, poisson ou autre bête aquatique de ce genre! I l ne perd rien pour attendre: je n'ai qu'à me transformer encore une fois pour l'attraper.» De fait, il se transforma en aigle-pêcheur planant à la surface des eaux cascadantes, dans l'attente d'un moment opportun. Singet, changé en poisson, nageait en se laissant porter par le courant quand il aperçut tout à coup un oiseau qui volait. I l ressemblait à un faucon noir, mais les plumes n'étaient noires que d'un côté; il avait l'air d'un cormoran, mais il ne portait pas d'aigrette sur le crâne; on aurait dit quelque cigogne, mais les pattes n'étaient pas rouges. «Ce doit être Erlang qui me cherche...» se dit Singet, qui fit précipitamment demi-tour et s'enfuit, non sans provoquer quelques remous à la surface de l'eau, lesquels n'échappèrent pas à l'attention d'Erlang: «Le poisson qui vient d'éclabousser ressemble à une carpe, mais la queue devrait être rougeâtre; il a l'aspect d'une perche 2, mais le dessin des écailles n'apparaît pas. Il a quelque chose d'une anguille noire 3, mais on ne lui voit pas d'étoile sur la tête; serait-ce une brème? Elle n'a pas de barbe aux ouïes! Et pourquoi faire demi-tour en me voyant? C'est sûrement une transformation de ce macaque! » Il le rattrapa et le frôla d'un coup de bec. Singet se glissa hors de l'eau, se transforma en serpent aquatique, rampa le long de la rive proche et se perdit dans les herbes. Erlang n'avait pas réussi à le prendre dans son bec, mais il avait remarqué le bruit que faisait l'eau et il avait vu le serpent sortir. I l comprit que c'était le grand saint et, d'une virevolte, se transforma à nouveau en grue grise à crête écarlate qui tendait un long bec semblable à une pince de fer à bouts pointus. Elle se jeta sur le serpent d'eau qui, d'un bond, se transforma encore une fois: une buse tachetée se tenait immobile et solitaire au-dessus des renouées. I 2 6 Quand Erlang vit qu'il s'était changé en ce qu'il y de plus vil — il n'y a en effet parmi les oiseaux aucune créature aussi méprisable, aussi dépravée que la buse tachetée, qui s'accouple avec n'importe quoi, phénix, autour ou corbeau —, il ne chercha pas à l'approcher, mais reprit sa forme originelle, partit prendre son arbalète, la tendit à fond et d'un carreau l'envoya bouler. Singet en profita pour se laisser rouler jusqu'au bas de la falaise et là, hors de vue, se transforma en petit temple dédié à la divinité des lieux'. Sa bouche grande ouverte était devenue l'entrée, ses dents les vantaux, sa langue la statue du dieu, ses yeux les lucarnes. Restait sa queue qu'il ne lui était pas facile de dissimuler: il la transforma en mât à bannière, dressé derrière le bâtiment. Arrivé au pied de la falaise, Erlang ne retrouva pas l'oiseau qui y était tombé, mais un petit temple isolé. L'examinant attentivement de ses yeux perçants de phénix, il remarqua le mât planté derrière et s'exclaffa: «Ce sacré macaque! Il ne me roulera plus maintenant! Des temples, j'en ai vus, mais jamais avec le mât de ce côté! C'est encore un tour que veut me jouer l'animal! S'il avait réussi à m'attirer à l'intérieur, il m'aurait eu d'un coup de dents, mais je ne vais pas m'y laisser prendre: commençons par lui crever les lucarnes et lui casser les vantaux. » À ces mots, Singet prit peur: «Affreux, affreux! Les vantaux sont mes dents, les lucarnes mes yeux: je ne peux le laisser faire! » D'un bond digne d'un tigre, il disparut dans les airs: plus rien! Erlang furetait de tous côtés quand les six frères arrivèrent ensemble: «Tu le tiens? — Le macaque a voulu me donner le change: il vient de se changer en temple. J'allais crever les lucarnes et casser les vantaux quand il a encore une fois disparu sans laisser de trace. Bizarre, bizarre!» Surprise générale, mais ils eurent beau regarder partout, rien! «Mes frères», leur dit Erlang, «restez ici à surveiller et patrouiller pendant que je monte le chercher là-haut!» Il sauta sur un nuage qui l'éleva à mi-hauteur dans l'espace. Apercevant le roi céleste Li qui tenait à bonne hauteur le miroir à détecter les monstres, debout en compagnie de Nata à l'extrémité d'un nuage, il lui demanda: «Votre Altesse, avez-vous vu le singe-roi? — I l n'est pas monté de ce côté: je l'observe avec le miroir. » Après leur avoir raconté les divers tours de magie et transformations, ainsi que la capture de la troupe de singes, Erlang précisa: «Il s'était changé en temple et, comme j'allais frapper, il s'est enfui.» A ces mots le roi Li balaya à nouveau toutes les directions avec le miroir et partit d'un grand rire: «Dépêchez-vous! Vite! Le macaque a réussi à franchir le cordon d'encerclement en se rendant invisible et se dirige vers chez vous, au confluent du fleuve des Libations.» Erlang ramassa aussitôt sa lance divine et s'en retourna chez lui reprendre la poursuite. Revenons à Singet qui était arrivé au fleuve des Libations: d'une secousse, il se transforma en parfait sosie du saint père Erlang et, abaissant son nuage, entra carrément dans le temple qui lui était dédié. Incapables de le reconnaître, les juges infernaux l'accueillirent les uns après les autres en se prosternant. Il s'était installé au centre et se livrait à l'examen des offrandes, les trois viandes sacrificielles rapportées par Li le Tigre, les exvoto promis par Zhang le Dragon, la supplique de Zhao Jia pour obtenir un fils et le vœu de prompte guérison de Qian Yi, quand on vint annoncer: «Voilà qu'un autre Saint père est arrivé! » Les magistrats infernaux se précipitent: chacun demeure frappé de saisissement. «Est-ce qu'un certain Grand Saint égal au Ciel ne viendrait pas de passer par ici? leur demande Erlang. — On n'a pas vu de grand saint, mais un autre saint père qui est en train de faire l'inventaire des offrandes.» Erlang fit irruption à l'intérieur. À sa vue, le grand saint reprit sa forme originelle et lui lança: «Inutile de brailler, jeune homme, vous êtes chez Singet! » Erlang leva sa lance à trois pointes et double tranchant, prêt à la lui abattre en pleine gueule, mais Singet l'esquiva, tira de son oreille l'aiguille à broder et, en un tournemain, lui donna la grosseur d'un bol. Se portant en avant, il fit face à son adversaire. Bataillant et se lançant des insultes, tous deux se frayèrent une sortie hors du temple et revinrent, sans lâcher prise, à travers brumes et nuages, jusqu'au mont de Fleurs et Fruits où les attendaient, sur le qui-vive, les quatre grands rois célestes et leurs troupes. Ils redoublaient de vigilance, tandis que les maréchaux Kang et Zhang accueillaient leur frère Erlang et lui prêtaient main-forte pour cerner le Beau Singe-Roi. Laissons cela pour en revenir à Grosbalès, qui était remonté au monde d'En-haut après avoir chargé Erlang et ses six frères de la capture du monstre. L'empereur de Jade était en discussion dans la salle des Nuées-Merveilleuses avec Guanyin, la reine mère et ses ministres; il leur dit: «Comment se fait-il que nous soyons toujours sans nouvelles depuis le temps qu'Erlang est parti le combattre? — Puis-je me permettre de suggérer à Votre Majesté», répondit Guanyin les mains jointes, «d'aller voir personnellement ce qu'il en est, en franchissant le portail méridional du ciel en compagnie du patriarche de la Voie, Laozi? — C'est une bonne idée», répliqua l'empereur de Jade qui fit aussitôt préparer les attelages et se dirigea vers la porte du Sud avec Laozi, Guanyin, la reine mère et la cour. Gardes et soldats célestes se hâtèrent à leur rencontre et leur ouvrirent sans tarder le portail, d'où l'on pouvait voir, au loin, les filets déployés de toutes parts par les troupes célestes et le miroir magique que tenaient le roi Li et le prince Nata, debout dans l'espace. Erlang avait acculé le grand saint au centre et lui livrait un furieux combat. Guanyin ouvrit la bouche pour s'adresser à Laozi: «Que pensez-vous de ce dieu Erlang que je me suis permis de vous recommander? Il dispose de quelque puissance magique, pour avoir mis en difficulté le grand saint, même s'il ne l'a pas encore capturé. Je vais maintenant lui donner un coup de main: pour sûr qu'il l'aura! — Mais comment l'aider?» lui demanda seigneur Laozi, «de quelle arme disposez-vous? — Je lui jette à la tête mon vase immaculé avec la branche de saule 1: même si ça ne le tue pas, il trébuchera, ce qui permettra à Erlang de s'en emparer aisément. — Votre vase est en porcelaine: parfait, si vous visez bien. Mais si vous le manquez ou heurtez la barre de fer, ne "Livre II, chapitre vi va-t-il pas se briser? N'en faites rien et laissez-moi lui porter secours. — Quelle arme avez-vous donc? — j'en ai une, j'en ai une!» II releva sa manche et tira de son bras gauche un anneau en disant: «Cette arme a été forgée avec un acier spécial 1, que j'ai formé avec du cinabre retourné et nourri de mon énergie transcendante. Elle se transforme aisément, est inattaquable à l'eau et au feu et peut enserrer toutes choses. On l'appelle "bracelet 3" ou "piège" de "diamant 4". L'année où j'ai franchi la passe de Hangu pour aller convertir les barbares et devenir bouddha, elle m'a rendu les plus grands services, m'assurant à tout instant la meilleure des protections. Laissez-moi la jeter sur lui!» Sur ces mots Laozi la lança du haut de la porte du ciel: elle tomba en plein milieu du campement du mont de Fleurs et Fruits, et très exactement sur la tête de Singet. Absorbé par le dur combat qu'il soutenait contre les sept frères, parfaitement ignorant de cette arme qui tombait du ciel, il perdit pied quand elle vint le frapper au crâne. I l trébucha, se releva, et il se mettait à courir quand le lévrier d'Erlang le rattrapa et, le mordant au gras du mollet, le fit tomber à nouveau. À terre, il s'en prit au chien: «La sale bête! Va donc embêter ton maître au lieu de mordre le vieux Singet!» Il se retournait pour se remettre sur pied, lorsque les sept frères le clouèrent au sol tous ensemble, le ligotèrent avec des cordes et lui perçèrent la clavicule d'un coup de serpe pour l'empêcher de se métamorphoser. Laozi récupéra son bracelet en diamant et invita l'empereur de Jade à retourner à la salle des Nuées Mystérieuses en compagnie de Guanyin, de la reine mère et des immortels de sa cour. En bas, les dieux ramassaient leurs armes et arrachaient les palissades. Ils s'approchèrent d'Erlang pour le féliciter: «C'est grâce au Petit saint! — Pas du tout: c'est l'effet de la grâce immense des vénérables célestes et du prestigieux pouvoir des dieux. Je ne saurais m'en arroger le mérite. — Cher frère, inutile d'en dire plus: emmenons le gaillard là-haut comparaître devant l'empereur de Jade et prions-le de statuer sur son sort! — Mes sages frères, vous ne figurez pas sur le registre Il se mettait à courir quand le lévrier d'Erlang le rattrapa. céleâte et ne sauriez vous présenter devant Sa Majesté. Faites-le tenir sous bonne garde par les troupes célestes pendant que je monte au ciel faire mon rapport en compagnie des rois célestes. Procédez au ratissage de la montagne avec l'armée et, quand vous aurez terminé, retournez au confluent du fleuve des Libations. Nous fêterons la victoire ensemble à mon retour, quand j'aurai obtenu la reconnaissance de nos exploits et de nos récompenses.» Les quatre maréchaux et les deux généraux s'exécutèrent. Erlang et les autres s'élevèrent triomphalement sur des nuages vers le ciel, en entonnant des chants de victoire. Ils se trouvèrent bientôt devant la salle de Pénétration Éclairante. Le précepteur annonça: «Les quatre grands rois célestes ont capturé le singe pervers en collaboration avec nos armées. Ils sont venus solliciter vos ordres.» L'empereur de Jade promulgua un édit qui ordonnait au roi Grosbalès et à ses hommes de conduire immédiatement le prisonnier à l'estrade d'exécution capitale des êtres pervers et d'y dépecer son cadavre en menus morceaux. Hélas! Ainsi soit-il! L 'impudence finit par trouver châtiment, Le souffle d'héroïsme ne dure qu'un temps! Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il en fut de la vie de Singet, écoutez la séance qui vient! 第007回 / CHAPITRE VII O Ù LE GRAND SAINT S'ÉCHAPPE D U FOURNEAU AUX HUIT TRIGRAMMES, ET L'AGITÉ 1 SE CALME SOUS LE POIDS DU MONT AUX CINQ-DYNAMIES Bonheur, honneurs et richesse: Lot fixé par tes vies passées. Gardez-vous de la bassesse: La loyauté et la bonté Portent fruits lointains et glorieux. La présomption sera châtiée, Tôt ou tard: en son temps et lieu. Demandez au seigneur de l'est Pourquoi ces malheurs si durs: L'orgueil passe la mesure Ht bouscule tout précepte! Le récit nous a exposé comment le Grand Saint égal au Ciel fut traîné par les soldats célestes au pied de la terrasse des exécutions capitales. On le ligota au poteau des vaincus. Qui l'eût cru? Haché, sabré, piqué, lacéré, son corps restait indemne. Outrée, la constellation de la Cuiller* donna l'ordre au département du feu de le livrer aux flammes, mais impossible de le brûler! Puis il le fit foudroyer par les services du tonnerre: pas un de ses poils ne fut roussi. Grosbalès et ses collègues le firent savoir à Sa Majesté: «Nous ignorons d'où le grand saint tient cette invulnérabilité: nous lui avons assené coups de sabre et coups de hache, il a été frappé de la foudre. Rien n'y fait: nous n'avons pu lui causer la moindre blessure. — Une créature pareille! Que faire d'une créature pareille? — Le singe a mangé des pêches d'immortalité», fit valoir seigneur Laozi le très-haut, «il a bu de l'ambroisie et volé l'élixir des dieux — les cinq pots que j'avais préparés, le cuit comme le cru, tout est passé dans sa panse. Grâce au feu du samâdhfi il l'a forgé en une masse qui lui a donné un corps de diamant que rien ne peut entamer. Mieux vaut me le confier: je le mettrai dans mon fourneau aux huit Il les culbuta les uns après les autres. trigrammes où il sera exposé à des températures civiles et martiales 1. Quand j'aurai élaboré l'élixir de cinabre, il sera tout naturellement réduit en cendre.» A ces mots l'empereur de Jade fit aussitôt détacher Singet et le fit remettre par les six gardes et les six vigiles 2 à Laozi qui partit exécuter l'ordre impérial. Par ailleurs étaient accordées en récompense à l'illustre saint Erlang cent fleurs d'or, cent bouteilles d'ambroisie, cent pilules de cinabre «retourné 3» ainsi que des perles et des pierres rares à partager avec ses frères jurés. Erlang remercia et s'en retourna au confluent du fleuve des Libations. Arrivés en son palais du paradis des bienheureux 4, Laozi dénoua les liens de Singet, retira l'instrument qui lui avait perforé la clavicule et le poussa dans le fourneau. Puis il ordonna au taoïste de surveillance et au garçon qui entretenait le feu d'activer les flammes. Au fait, les huit trigrammes correspondent à des compartiments: Singet s'était glissé dans celui appelé Xun qui correspond au vent. Or, s'il y a du vent, il ne saurait y avoir de feu. Mais le vent soulève de la fumée: Singet en avait les yeux rouges et enflammés; il lui en restera une maladie oculaire chronique, ce qui lui vaudra l'épithète d'«yeux de feu aux pupilles d'or». En vérité les jours et les nuits se succèdent rapidement: on arriva sans même s'en rendre compte au quaranteneuvième jour que font sept fois sept 6. Le processus igné arrivait à complétude. Donc survint le jour de l'ouverture du fourneau en vue d'en tirer l'élixir. Singet se frottait les yeux des deux mains en versant d'abondantes larmes quand il entendit du bruit au-dessus. Ouvrant brusquement les yeux, il vit la lumière et, n'y tenant plus, sauta hors du fourneau, le renversa dans un épouvantable fracas, et s'enfuit en direction de la sortie. Les surveillants du fourneau, affolés, ainsi que les gardes, s'interposèrent pour le retenir, mais il les culbuta les uns après les autres tel un tigre à front blanc saisi d'une crise d'épilepsie ou un dragon unicorne devenu fou. Laozi parvint à le rattraper et l'empoigner, mais fut repoussé si rudement qu'il tomba cul par-dessus tête comme oignon qu'on plante, tandis que Singet se dégageait et filait. Il tira de son oreille la barre miniaturisée et, en un tournemain, contre le vent, la rendit aussi grosse qu'un bol. La tenant fermement en main, il repartit semer le pire désordre au paradis, sans le moindre souci de ce qui pourrait en résulter. Il frappait avec une telle fougue que les neuf luminaires se claquemurèrent et que les quatre grands rois célestes disparurent de la circulation. Le brave singe! Un poème en porte témoignage, que voici: Lié au cosmos, le chaos originel Traverse mille âges avec naturel. L'immense, l'inerte, l'unique éminence Se nomme mystlère initial, lequel avance, Longuement élaboré, non pas le mercure', Mais longue vie d'un immortel hors mesure, De transformation en transformation, sans fin, Mais au mépris des trois refuges et des cinq freins' Et un autre: Trait de lumière merveilleux dans le grand vide La barre s'offre au bon plaisir de l'usager, Raccourcit ou bien s'allonge à volonté, En travers ou dressée, puissante et rapide. Un autre encore: Le corps du singe ei~t comme le cœur de l'homme, Comme le singe s'agite l'esprit humain: Pensée profonde qui n'est bavardage vain. Grand Saint égal au Ciel, il se voulait en somme. Singe et cheval sont comme cœur et pensée. Qui vont ensemble et qu'ilfaut tenir serrés. Tout se ramène à l'unique vérité, Entre deux arbres, par 1'Ainsi-venu, incarnée*. Cette fois le roi des singes abattait sa barre de fer à gauche et à droite, sans quartier ni discrimination: rien ne pouvait l'arrêter. Il s'était frayé un passage jusque dans la salle de Pénétration-Éclairante et s'approchait de celle des Nuées-Merveilleuses: heureusement que s'y trouvait de faélion Wang le Perspicace, l'aide de camp du Vrai seigneur de secourable sainteté*. À la vue du grand saint déchaîné, il tira son fouet de métal et s'avança pour lui barrer la route: «Où vas-tu misérable macaque? Je suis là, pas de bêtise! » Singet levait sa barre pour l'abattre sans attendre d'autres explications, quand Wang lui opposa le fouet. Ce fut une belle mêlée devant la salle du souverain des dieux! L'un, brave et loyal, de haute renommée, Uautre, rebelle au renom déplorable, Les deux héros, en un combat mémorable, S'affrontent dans une indécise mêlée. La barre est brutale, le fouet rapide: Insupportable audace de l'intrépide! L'un s'est fait tonnerre du dieu suprême, L'autre, singe pervers, s'est égalé au Ciel, De même force au fouet et au bâton, Armes magiques prises aux divins pavillons. L'un cherche à s'emparer du palais Polaire', L'autre défend désespérément sa Sphère. Ils déploient tous deux même valeur admirable, Devant ce palais des Nuées infranchissable. Fouet et bâton vont, viennent, sans résultat, Sans vainqueur ni vaincu de ces âpres combats. Le duel se prolongeait, indécis, mais le Vrai seigneur de secourable sainteté n'avait pas tardé à envoyer une dépêche aux services du tonnerre: trente-six guerriers arrivèrent ensemble, entourèrent Singet et lui livrèrent chacun un féroce combat. Sans montrer le moindre signe d'alarme, le grand saint parait tout les coups de sa barre de «bon plaisir», à gauche, à droite, devant, derrière. Un moment plus tard, comme les officiers du tonnerre faisaient pleuvoir leurs coups vraiment dru, de leurs sabres, lances, épées, hallebardes, fouets, massues, crocs, marteaux, maillets, haches, faucilles et pioches, il préféra, d'une secousse, se transformer pour se doter de trois têtes et six bras; il multiplia par trois la barre de fer et les prenant dans ses six mains, comme s'il dansait et volait, les fit tournoyer à la vitesse de rouets. Les dieux du tonnerre ne pouvaient s'en approcher. Ah! vraiment! Boule qui roule, Flamme qui brille, Inimitable éternité Que feu ne brûle, Que nulle eau ne noie, Lumineuse perle de mani Que rien n'atteindra, Ni épe'e, ni sabre, ni pique. L'un comme l'autre de lui dépend: Le bien peut faire, et le mal, Immortel ou bouddha dans un cas; L'autre couvre de poils l'animal. Le trouble-fête, toujours changeant, Reste insaisissable quoi qu'on fasse. Les dieux avaient cerné Singet, mais ne parvenaient pas à s'en approcher. Les cris de ce combat désordonné eurent tôt fait d'alarmer l'empereur de Jade qui dépêcha à l'Ouest son inspecteur perspicace et le Vrai seigneur de serviable sainteté 4, afin de prier le vénérable Bouddha de mettre le monstre à la raison. À la réception de l'ordonnance impériale, les deux émissaires se rendirent d'une traite au site magnifique du mont des Vautours et se présentèrent devant le monastère du Coup-de-Tonnerre 6. Ils prièrent les quatre divins gardiens armés de foudre 7 et les huit bodhisattva? de bien vouloir les annoncer. Ceux-ci allèrent jusqu'à la terrasse des Lotus-Précieux le faire savoir à F Ainsi-venu', qui invita les messagers à entrer. Ils firent trois révérences 10 au Bouddha et se tinrent debout au pied de la terrasse. L'Ainsivenu leur demanda: «Qu'est-ce qui a donc poussé l'empereur de Jade à vous donner la peine de me faire l'honneur de cette visite? — soûl au palais des bienheureux pour y voler l'élixir de Laozi et, enfin, a quitté le paradis en rebelle. L'empereur de Jade avait cette fois dépêché cent mille soldats célestes, mais ils n'étaient pas non plus parvenus à le capturer. A la suite de cette déconvenue, Guanyin a recommandé Erlang et ses frères jurés 1, qui l'ont poursuivi à travers ses multiples transformations. I l a finalement pu être capturé par Erlang grâce à l'anneau de diamant que Laozi avait lancé, l'atteignant de plein fouet. I l a comparu devant Sa Majesté qui l'a condamné à la décapitation, mais rien ne peut le détruire, ni sabre, ni hache, ni flammes ni foudre. Laozi avait sollicité l'autorisation de s'en charger en le mettant dans son fourneau d'alchimie. Mais quand on l'a ouvert au bout de quarante-neuf jours, il en est ressorti d'un bond, a repoussé les troupes célestes, est entré dans la salle de Pénétration-Eclairante, menaçant celle des Nuées-Merveilleuses. Wang le Perspicace l'a arrêté et durement combattu; puis les trente-six guerriers du tonnerre l'ont cerné, mais sans pouvoir l'approcher. La situation est si tendue que l'empereur de Jade vous prie instamment de bien vouloir intervenir.» À ce discours, l'Ainsi-venu dit à ses bodhisattva: «Restez tranquillement assis dans la salle de la Loi, sans vous laisser troubler dans vos postures de méditation, en attendant que j'exorcise ce démon et secoure le trône.» Le Bouddha demanda à ses deux vénérables disciples Ananda et Kâsyapa de le suivre, quitta le monastère du Coup-de-Tonnerre et arrivait à la porte de la salle des Nuées-Mystérieuses quand il entendit le vacarme de cris et vociférations: c'était les trente-six guerriers du tonnerre qui serraient de près le grand saint. Le Bouddha leur fit parvenir la directive suivante: «Qu'ils mettent bas les armes, cessent le combat, ouvrent le camp et laissent le grand saint en sortir afin que je l'interroge sur la nature du pouvoir dont il dispose.» Les guerriers se retirèrent. Singet reprit son apparence originelle pour s'approcher du Bouddha et lui crier sur un ton d'arrogante colère: «D'où viens-tu, mon brave, pour oser suspendre les combats et prétendre m'interroger? — Je suis le vénérable Sâkyamuni du monde de la béatitude absolue à l'Ouest», répliqua le Bouddha en riant, «"je te salue Amitâbha 1", c'est moi! Je viens d'apprendre tes dérèglements et séditions répétées contre le Ciel: j'ignore d'où tu viens, ni ne sais quand tu as obtenu la Voie, ni pourquoi tu t'es engagé dans la violence. — Je suis en fait», répondit Singet, «Né du ciel et de la terre, Le vieux Singet du mont des Fleurs, Qui d'une grotte fit sa demeure ~Et chercha le suprême Mystère. Maints procédés de longue vie Et transformations j'ai appris; je trouve le monde trop petit Et veux vivre au ciel infini, Qui ne dure pas plus que ça: Se succèdent hommes et rois. Que les puissants cèdent devant moi: Le héros est celui qui ose!» Le Bouddha partit d'un grand rire: «Mais mon pauvre ami, tu n'es qu'un singe, devenu un esprit. Comment peux-tu pousser la présomption jusqu'à vouloir arracher à l'empereur de Jade son trône? Ne sais-tu pas qu'il s'y est préparé depuis son enfance et qu'il est passé par mille sept cent cinquante kalpa 2 de dures pratiques? Chaque kaipa fait cent vingt-neuf mille ans: calcule un peu le nombre d'années qu'il lui a fallu our jouir de cette éminence infinie? Toi qui n'es qu'une ête qui vient d'accéder à l'humanité, comment oses-tu proférer ces fanfaronnades! Blasphème! Ce n'est pas digne d'un homme et ça te raccourcira la vie. Repens-toi avant qu'il ne soit trop tard et mets un terme à ces insolences. Redoute plutôt la main qui mettrait fin à ton destin dans l'instant: tant pis pour l'aspect authentique de ton fond originel — Même s'il s'y est préparé depuis l'enfance, il n'y a pas de raison qu'il occupe cette position indéfiniment. Comme dit le proverbe, A. chacun son tour d'être le souverain, l'année prochaine ce sera le mienl Qu'il déménage et me cède son palais: l'affaire en restera là. Sinon, pour sûr que je continuerai à jeter le trouble; je ne le laisserai jamais en paix! — A part tes pouvoirs de longue vie et de transformations, de quelles facultés peux-tu t'autoriser pour oser usurper ce domaine sacré? — J'en connais plein, de tours! J'ai à ma disposition soixante-douze transformations et une longévité de dix mille kalpa. Je sais faire la culbute dans les nuages et m'élever d'un bond à cent huit mille lis. Et pourquoi ne pourrais-je pas m'asseoir sur le trône du ciel? — Je te propose un pari: puisque tu es si capable, il te suffit de sauter hors de la paume de ma main droite pour gagner; inutile de recourir aux armes et de livrer de durs combats: j'inviterai l'empereur de Jade à venir habiter avec moi le paradis de l'Ouest et à te céder son palais. Mais si tu ne parviens pas à quitter ma main, tu retourneras au monde d'En-bas poursuivre ton existence d'être pervers. Tu pourras revenir protester quand tu auras fini de travailler à ton perfectionnement spirituel, dans quelques kalpa de plus.» A ces mots Singet se dit en riant intérieurement: «Il est complètement idiot, ce Bouddha! Moi qui fais des bonds de cent huit mille lis, je ne pourrais pas sauter hors de sa paume qui ne fait pas un pied carré!» Et de déclarer précipitamment: «Puisque tu l'as dit, tu le maintiens? — Mais oui, bien sûr!» répondit le Bouddha en ouvrant la main droite qui avait la dimension d'une feuille de lotus. Singet ramassa sa barre et, d'un bond, fut au milieu de la paume du Bouddha; il s'écria: «Je m'en vais!» Vous auriez dit qu'il filait à la vitesse d'un trait de lumière sans ombre ni forme. Mais au regard des yeux de sapience du Bouddha, le singe-roi ne faisait que tourner en rond comme un moulin à vent, alors qu'il croyait avancer. Singet aperçut tout à coup cinq colonnes rose chair qui semblaient soutenir une brume bleutée. «Ce doit être le bout de la route», se dit-il, «il est temps de s'en retourner. Le Bouddha en sera témoin: à moi, désormais, de trôner dans la salle des Nuées-Mystérieuses!» Puis réfléchissant un instant: «Pas si vite! Laissons quelques traces de mon passage, ça facilitera la discussion! » Il s'arracha un poil, souffla dessus et lui commanda: «Change!» Le poil se transforma en pinceau gonflé d'encre. Singet écrivit alors, en gros caractères, sur la colonne du milieu: Le Grand Saint égal au Ciel estpassé par ici. Ceci fait, il récupéra le poil. Puis, sans souci des convenances, il vida sa vessie de pipi de singe au pied de la première colonne. D'une culbute dans les nuages à l'envers, il fut d'un bond de retour à son point de départ et, debout sur la paume du Bouddha, lui dit: «Je suis parti et revenu! Demande à l'empereur de Jade de me laisser son palais! — Satané singe pisseux!» pesta le Bouddha, «mais tu n'as jamais quitté la paume de ma main! — Ne le sais-tu pas? Je suis allé au bout de l'univers où j'ai vu cinq colonnes roses qui soutenaient une brume bleutée. J'y ai laissé un petit souvenir. Irais-tu voir avec moi? — Inutile d'y aller: il te suffit de pencher la tête pour y jeter un coup d'ceil! » Ecarquillant ses yeux de feu aux pupilles d'or, Singet baissa la tête, et que vit-il? Sur le médius de la main droite du Bouddha étaient tracés les mots Le Grand Saint égal au Ciel esl passé par ici\ La fourche entre le pouce et l'index dégageait encore une acre odeur de pipi de singe. «Comment cela? Est-ce possible?» se récriait intérieurement Singet, «j'avais écrit ces mots sur l'un des piliers du ciel; comment se trouvent-ils sur l'un de ses doigts? Posséderait-il le don de voyance sans avoir besoin de manier Fachillée? Je n'en crois rien! Je n'y crois pas: retournons-y!» Le brave Singet! I l prenait son élan et allait sauter quand le Bouddha, d'un revers de la main, le jeta loin des portes du paradis de l'Ouest. Les cinq doigts se changèrent en cinq montagnes accolées, correspondant aux cinq dynamies, métal, bois, eau, feu et terre. Ils se replièrent doucement, le retenant prisonnier sous leur poids. Les dieux du tonnerre ainsi qu'Ananda et Kâsyapa joignirent les paumes en s'exclamant, pleins d'admiration: «Bien! Bravo! » L'année où, sorti de l'œuf, il apprit l'humain, Il tendait sa volonté vers le but lointain, Et vécut mille âges dans la tranquillité, Jusqu'au jour où il dissipa sa vitalité, Défia le ciel, songeant à plus haute position, Insultant les saints, violant les cinq relations Quand déborde la coupe, vient la rétribution. Après avoir éliminé le singe pervers, le Bouddha appela Ananda et Kâsyapa pour retourner à l'Ouest, au paradis de la béatitude absolue, quand se précipitèrent deux messagers venant de la salle des Nuées-Mystérieuses: «Nous prions l'Ainsi-venu de bien vouloir attendre un instant: le grand char de notre maître arrive.» A ces mots le Bouddha fit demi-tour pour le recevoir. En effet, un moment plus tard s'offrait à sa vue la voiture impériale octochrome 1, couverte d'un baldaquin orné de neuf trésors lumineux. Le cortège était animé de chants sublimes et d'une musique merveilleuse, tandis que l'on jetait des brassées de fleurs rares et que l'on répandait du parfum véritable. Arrivé devant le Bouddha, l'empereur de Jade le remercia: «Nous sommes redevables à la puissance de votre Loi d'avoir subjugé le monstre et nous espérons que vous nous ferez l'honneur de rester un jour de plus, pour nous permettre d'inviter les immortels à se joindre à un banquet offert afin de vous exprimer notre gratitude à tous. — Votre humble et vieux moine s'est, rendu ici sur l'ordre de Votre Vénérable Personne céleste», répondit, en joignant les paumes, le Bouddha qui n'osait refuser, «la puissance de notre Loi n'y est pour rien: tout cela est dû à l'immense bonne fortune que vous et vos dieux m'ont apportée. Je ne saurais prétendre à votre reconnaissance. » L'empereur de Jade fit aussitôt donner l'ordre aux dieux des services du tonnerre de porter des invitations à se joindre à une assemblée d'action de grâces en l'honneur du Bouddha aux trois purs 2, aux quatre cochers 3, aux cinq anciens, aux six surveillantes 4, aux sept primordiaux 5, aux huit pôles 6, aux neuf luminaires, aux dix ministères et à des milliers et dizaines de milliers de saints et de parfaits. Il ordonna ensuite aux quatre grands précepteurs célestes et aux neuf immortelles d'ouvrir grand le portail de la capitale de Jade, celui du palais du Suprême-Mystère et celui des bureaux du Yawg-Pénétrant. Le Bouddha fut invité à s'asseoir sur une haute estrade ornée des sept trésors, tandis que chacun s'installait selon son rang et que l'on servait foie de dragon, moelle de phénix 7, jus de jade et pêches d'immortalité. Bientôt se présentait la suite des invités dans la munificence du vide primordial, entre les bannières qui se faisaient face et les dais qui allaient par paire, chacun chargé de rares trésors de perles brillantes, de fleurs étranges et de fruits de longévité que l'on portait en offrande au Bouddha. Ils le saluaient en disant: «En reconnaissance de la puissance infinie de la Loi de l'Ainsivenu qui a permis de réduire le singe pervers, en remerciement du banquet offert par le très-vénérable céleste. Nous prions le Bouddha de donner un nom à cette mémorable réunion. «Si vous tenez à lui donner un nom», répondit le Bouddha cédant à l'insistance des dieux, «appelons-la "Grande assemblée du Ciel pacifié". — Superbe, "Grande assemblée du Ciel pacifié"! Magnifique, "Grande assemblée du Ciel pacifié"!» approuvèrent d'une même voix les divinités. Cela dit, chacun prit place pour l'échange des coupes, des fleurs piquées dans la coiffure, tandis que la musique jouait joyeusement: un magnifique banquet assurément. En témoigne le poème: La fête des Pêches naguère perturbée Est surpassée par celle du Ciel pacifié. Bannières à dragon, chars à phénix brillent Aux souffles de bon augure, dans les trilles Des chants profonds, soutenus par la musique Divine des flûtes et pipeaux mystiques. L'assemblée baigne dans les effluves parfumés, L'univers en paix lui rend hommage justifié. La fête battait son plein quand survint madame la reine mère qui conduisait une cohorte de beautés et de jolies immortelles; elles s'inclinèrent devant le Bouddha en dansant avec grâce. La mère dit, après avoir présenté ses respects: «Ce singe pervers qui avait auparavant troublé la fête des Pêches, nous devons à votre puissante Loi de l'avoir enchaîné. Nous n'avons rien à offrir en célébration de la Grande assemblée du Ciel pacifié pour exprimer notre gratitude, mais voici quelques pêches que j'ai cueillies de mes propres mains aux arbres les plus gros.» Des pêches, vraiment Mi-rouges, mi-vertes, au doux parfum enivrant, Aux racines plantureuses de dix mille ans, A faire honte aux fruits les meilleurs de Wuling x, Car comment les comparer aux produits du ciel? Rare ce tendre charme aux veines violacées, Incomparable cette pure douceur sucrée. Hlles changent votre corps, prolongent vos années: Il n'estlpas donné à tous, le detîin d'en manger Le Bouddha remercia la reine mère les mains jointes. Celle-ci fit alors chanter les unes, danser les autres, parmi les immortelles qui l'accompagnaient, pour le plus grand plaisir de l'assemblée entière qui ne tarissait pas d'éloges. C'était assurément Vagues, flots de fragrances subtiles, Profusion de pétales et pistils! La sublime Splendeur des portails d'or, Les produits sans prix d'immenses trésors! Chaque paire d'un âge égal au ciel, A chacun des années par kyrielles! Les océans devenus continents Sans souci, sans même en avoir vent! La reine mère venait de demander à ses filles de chanter et de danser, tandis que s'entrechoquaient les coupes, quand tout à coup Un étrange parfum chatouilla les narines A la surprise de la salle entière: Les dieux posaient leurs coupes de cornaline, Chacun levait les yeux, l'accueillant du regard. Un vieil homme apparut, sortant des nuées; Ilprésentait des deux mains l'amadouvier*. Sa gourde contient l'élixir d'immortalité, Dans le livre précieux son nom n'a plus d'âge. En sa grotte ciel et terre sont liberté, En son pot lune et soleil sont achevés K Il parcourt le monde d'une joie sereine, Aux dix ilôts"' trouve abri sans peine. A la fête des Pêches d'immortalité, Que de fois ne s'est-il point rendu et soûlé? Tête démesurée sur un corps ramassé, C'est l'Etoile polaire de longévité' Le dieu de la longévité arrivait à son tour. Quand il eut salué l'empereur de Jade, il passa voir le Bouddha pour lui exprimer sa gratitude: «J'étais persuadé que nous aurions la paix quand j'ai appris que Laozi emmenait le singe pervers en son palais du paradis des Bienheureux pour le transmuter. Je n'aurais jamais pensé qu'il puisse en réchapper. Heureusement que vous avez eu la bonté de le subjuguer, ce monstre. Je suis venu, dès que j'ai eu vent de ce banquet, pour vous témoigner notre commune reconnaissance. Je n'ai rien d'autre à vous offrir que cet amadouvier violet, cette herbe de jaspe, cette racine de lotus émeraude et ce cinabre d'or Comme le dit le poème: Lotus, cinabre offerts au sage des Sakya, L'Ainsi-venu, plus vieux que le sable du Gange 2. Les trois véhicules* offrent joie éternelle, Les neuf grades longue vie pleine de santé. C'eil le maître de l'indistinttion absolue*: Il esti chez lui au ciel où le réel est vide''. L'univers reconnaît en lui son patriarche, Source de vie et de bonheur, corps d'une toise six 1. Le Bouddha reçut avec plaisir ces remerciements et, quand le dieu de la longévité eut rejoint sa place, l'échange des coupes reprit sa ronde joyeuse. C'est, alors que survint à son tour l'immortel aux pieds nus 8. Après s'être prosterné devant l'empereur de Jade, il se tourna vers le Bouddha: «Nous vous sommes profondément reconnaissants de la puissance de la Loi qui vous a permis de vaincre le singe pervers. Je n'ai rien à vous offrir avec mes respects si ce n'est ces deux poires et ces quelques dattes 9...» Comme le célèbre le poème: Dattes et poires parfumées de l'Immortel Pour Amitâbha aux années innombrables: Sur la terrasse plus ferme que montagne Brille tel brocart son trône aux mille fleurs d'or. En vérité l'âge du ciel et de la terre, Bonheur plus vastle que l'océan, pour sûr! Bonheur et longévité vraiment vous attendent Là-bas à l'Ouestl, en calme béatitude... // la colla soigneusement sur une dalle de pierre au sommet. Le Bouddha lui témoigna sa gratitude à son tour et fît emporter les offrandes d'un chacun par Ânanda et Kâsyapa, avant de se présenter devant l'empereur de Jade pour le remercier de son hospitalité. Les invités étaient en état d'ébriété quand le préposé à l'inspection, Wang le Perspicace, vint annoncer: «Le grand saint sort la tête! — Aucune importance! Ça n'a pas d'importance», répondit le Bouddha qui sortit de sa manche une bande de tissu où figurait en six caractères d'or: Om manipadme hûm 1. Il la tendit à Ânanda en lui demandant de la coller sur le sommet de la montagne. Le vénérable disciple la prit, l'emporta et sortit par le portail du ciel. Il la colla soigneusement sur une dalle de pierre au sommet de la montagne des Cinq-Dynamies. Celle-ci prit aussitôt racine et ses cinq éléments devinrent comme soudés ensemble, tout en laissant assez d'espace pour remuer, respirer et balancer un peu les bras. Ânanda revint annoncer que le travail était fait. Le Bouddha prit alors congé de l'empereur de Jade et des autres dieux, avant de quitter le ciel en compagnie de ses deux disciples. Dans un mouvement de compassion, il récita une incantation qui convoquait la divinité du lieu. Il la chargea de surveiller la montagne des Cinq-Dynamies avec les révélateurs des cinq orients 2: lorsque le monstre aurait faim, il suffirait de lui donner une pilule de fer, et lorsqu'il aurait soif du jus de bronze fondu. Quand serait accompli le temps de sa pénitence, quelqu'un viendrait naturellement le délivrer. Ainsi soit-il: Le singe pervers, quelle audace, rebelle Contre le Ciel, de la main du Bouddha vaincu, Condamné à boire de ce bronze fondu, A manger des billes de fer sans miel ni sel, Broyé par cette punition tombée du ciel, Se réjouit d'avoir vie longue en son malheur. S'il lui était donné de montrer sa valeur, Il servirait le Bouddha d'un cœur fidèle. Un autre poème en témoigne: Fier de sa puissance, le grand moment venu, De ses facultés perverses, il s'est prévalu Pour voler des pêches, errer au paradis Et se faire accepter en céleste compagnie. Ee vase débordant, les ennuis ont commencé, Mais bonne racine jamais ne se peut couper: Des mains du Bouddha il finira par échapper, Mais jusqu'aux Tang' il lui faudra patienter! Si vous ne savez, en fin de compte, quand, quel mois, quel jour, sera accomplie sa pénitence, écoutez la séance qui vient! 第008回 / CHAPITRE VIII BOUDDHA A CREE LES ECRITURES POUR NOTRE BÉATITUDE: GUANYIN REÇOIT MISSION DE SE RENDRE À LA CAPITALE Où mène la méditation'i Après de longues macérations Souvent à la vaine vieillesse. Que d'égarés dans la jeunesse A mettre la neige en réserve Ht vouloir tirer miroir d'une brique 7'... Graine de moutarde contient le Soumérou*, Un poil pourrait absorber tous les océans, Quand nous sourit le Purifié couleur de l'or*. Qui a compris dépasse les dix étapes', Les trois véhicules 1. Les autres s'attardent Dans les six chemins® et quatre renaissances''. Au pied de la falaise sans roseau pensant, Sous l'arbre sans ombre, entends-tu le printemps 1'! Étroite la route qui remonte les eaux", Épaisse la brume sur le mont des Vautours": Ici ta voix de l'ami devient silence. Chute de mille toises, lotus à cinq pétales, Au vieux temple tentures imprégnées d'encens: Moment de révéiation des Origines, Vision des trois Joyaux du dragon souverain". Ce poème se chante sur l'air Smvuman". Parlons de notre Bouddha qui, après avoir pris congé de l'empereur de Jade, regagna sa retraite du monastère du Coup-de-Tonnerre. Sur le sol sacré du mont des Vautours, au pied des deux bosquets de Sala ls, s'étaient alignés pour l'accueillir avec des bannières, des dais précieux, de rares trésors et d'immortelles fleurs, trois mille bouddhas, cinq cents arhafi, huit grands rois armés de foudre et les bodhisattva illimités 3. Monté sur un nuage de bon augure, l'Ainsi-venu leur dit: «Je contemple «Par la très profonde p r a j n â Les trois mondes dans leur ensemble. La nature fondamentale des choses ESi, en fin de compte, l'extinliion. Vide est la vacuité, Car tout ce qui est, n'estpas. La soumission du singe pervers N'eil pas une mince affaire: Car nom, mort et naissance Marquent toute existence. » Quand le Bouddha eut fini de parler, il émit une lumière de saintes reliques 5, qui remplit l'espace de quarante-deux arcs-en-ciel blancs reliés du nord au sud. À ce spectacle la foule s'inclina et pria. Un moment plus tard, lorsque brumes et brouillards d'heureux auspices se furent rassemblés, le Bouddha monta sur l'estrade de lotus du plus haut rang et s'assit dignement. Les trois mille bouddhas et les cinq cents arhat, les quatre porteurs de foudre et les quatre bodhisattva s'avancèrent, mains jointes, pour demander, après avoir salué: «Qui a troublé le paradis et perturbé la fête des Pêches d'immortalité? — C'est un singe pervers né du mont de Fleurs et Fruits. Il a commis d'innommables crimes, plus grands que le ciel. Aucun des guerriers célestes ne pouvait le soumettre. Erlang avait fini par le capturer et Laozi avait eu recours au feu de l'alchimie, mais nul ne parvenait à le blesser. Quand je suis parti, il faisait la démonstration de sa valeur militaire et exhibait ses pouvoirs spirituels au milieu de ses assaillants des services du tonnerre. Lorsque j'ai fait cesser le combat et l'ai interrogé, il m'a affirmé qu'il disposait du pouvoir de se transformer et de faire une culbute dans les nuages de cent huit mille lis, pas moins! reur de Jade avait ouvert ses parcs de jaspe et portails d'or pour que j'honore une Grande assemblée du Ciel pacifié en remerciement du service rendu. Je viens de prendre congé.» À ces mots tous se réjouirent et le complimentèrent en termes des plus élogieux, puis, après les remerciements d'usage, chacun selon son rang se retira pour vaquer à ses affaires et jouir en commun de la Vérité céleste 1. Effecf ivement: D'heureuses brumes couvrent la terre sainte" Les arcs-en-ciel se pressent autour de lui, Le premier en la terre pure de l'Ouesti, Porte royale de l'indistiinttion de l'être*. On voit souvent des gibbons noirs offrir des fruits, Des biches apporter des fleurs dans leur gueule, Des phénix bleus danser, des oiselets chanter, Des tortues promener leur immortalité, D'immortelles grues picorer l'angélique. Paisible plaisir du Jetavana" Jouissance des sables du Gange. Chaque jour s'ouvrent de nouvelles fleurs, A. tout instlant les fruits mûrissent. De la pratique de la quiétude Et méditation tirant rectitude, Ils ne naissent ni ne meurent, Ni ne croissent, ni ne décroissent. Nuées et brumes vont et viennent, Mais sans chaleur ni froidure, S'oublient les années qui passent. Comme en témoigne le poème: Va à ton aise ou demeure: On ne connaît ni souci, ni peur; Plate etl la terre du bonheur. Le temps coule sans saisons ni heurt. Alors que le Bouddha résidait au monastère éminent du Coup-de-Tonnerre, il convoqua les bouddhas, les arhat, les bodhisattva, les porteurs de foudre, les gardiens, les moines et les nonnes pour leur dire: «Je ne sais combien de temps a passé depuis que la soumission de ce singe pervers a ramené la paix au ciel. Je A. ces mots Íes bodhisattva s'inclinèrent enjoignant /es mains. présume que chez les mortels cela fait un bon demimillénaire. Puisque nous sommes le 15 du premier mois de l'automne 1, voici un bol précieux rempli de fleurs et de fruits rares de toutes sortes pour jouir avec vous de la fête d'UHambana 2. Que vous en semble?» Chacun joignit dévotement les mains et fit trois révérences très respectueuses en signe d'assentiment. Le Bouddha chargea Ananda de recevoir les fleurs et les fruits, Kâsyapa de les distribuer. Chacun en fut vivement touché et composa un poème en remerciement Puis ils prièrent le Bouddha de leur révéler le fondamental et de leur expliquer les origines. Entrouvrant sa bouche pleine de bonté, l'Ainsi-venu exposa ce qu'était l'éminente Loi et le juste fruit 4; tandis qu'il parlait des subtils écrits des trois véhicules 5, des cinq agrégats et du Sûrahgamâ sûtra 1, les dragons tournaient dans le ciel et les fleurs pleuvaient en abondance. Le cas de rappeler: L'estprit esti plus clair que la lune sur mille rivières, Le soi en sa nature* e&plus vaste que le ciel! Quand le Bouddha eut terminé son prêche, il s'adressa à la foule rassemblée: «J'observe que les qualités morales des créatures diffèrent sur chacun des quatre continents 9. Les habitants de celui de l'Est, sont respectueux, courtois, francs et paisibles. Dans celui du Nord, ils se plaisent à tuer, mais c'est pour se nourrir; leur lenteur d'esprit et leur manque de sentiments ne leur permettent pas de faire beaucoup de ravages. Dans le nôtre, celui de l'Ouest, on ignore la cupidité et le meurtre; les gens sont modestes et d'humeur égale; la longévité leur est assurée bien que la perfection supérieure leur soit étrangère. Mais au Sud! C'est le règne du lucre et de la concupiscence; ils ne se plaisent qu'au mal, se disputent et s'entretuent; le cas de le dire, de leur langue sort médisances par brassées, de leurs actes naît un océan de péchés. Je dispose présentement de trois corbeilles 10 de véridiques écritures qui pourraient inciter ces gens à pratiquer le bien.» À ces mots les bodhisattva s'inclinèrent en joignant les mains. Ils s'avancèrent pour demander: «Que sont ces trois corbeilles de véridiques écritures que vous possédez? — J'ai celle de la Loi qui parle du ciel, celle des traités qui discute de la terre et celle des soufras pour le salut des damnés 3. Les trois corbeilles comptent trente-cinq sections qui comprennent quinze mille cent quarantequatre rouleaux: ce sont les Écritures qui permettent de cultiver la Vérité, c'est la porte qui mène au Bien. Je voudrais les offrir aux terres orientales*, mais les gens y sont si Stupides et grossiers qu'ils dénigrent la vérité de nos paroles, ignorent les principes de notre doctrine de la Loi et maltraitent l'orthodoxie du yoga 5. Il nous faudrait, de façon ou d'autre, quelqu'un de puissamment animé par la Loi pour aller en ce pays de l'Est trouver un brave croyant. Il lui ferait subir la dure épreuve de traverser mille montagnes et cours d'eau pour venir chercher chez nous les authentiques Écritures et les répandre à jamais en ces terres orientales: convertir ces gens serait une bénédiction plus haute que montagne, un bien plus profond que l'océan! Qui serait prêt à y faire un tour?» C'est alors que Guanyin s'approcha de l'estrade de lotus, s'inclina par trois fois et dit: «Votre indigne disciple est volontaire pour se rendre au pays de l'Est en quête d'un homme qui viendra chercher les Écritures.» Chacun de lever la tête pour la regarder. La hodhisattva avait Corps doré plein de sagesse Aux quatre vertus manifestes'', Franges de perles et jades, Bracelets fins et torsades, Noire chevelure nouée en dragons lovés, Bruissante ceinture telle phénix agité. Les boutons de jade de sa tunique blanche Baignent dans une lumière d'heureux auspices. Sa jupe de brocart aux cordons d'or lisse Des effluves de bon augure qui l'encensent. Ses sourcils sont lune nouvelle, Ses yeux une paire d'étoiles. Joie célestle éclaire son visage, Ses lèvres sont double tache de rouge. Son vase pur empli constamment de rosée Garde toujours vertes les branches du saule. Elle délivre des huit impasses Fait le salut de la multitude En son infinie compassion. C'est pourquoi elle règne sur le Taishan Et demeure dans mers méridionales, Attentive aux cris des malheureux, Répondant à tous les appels, Toujours prête à les exaucer. Tuiplaît le bambou violacé, Et la glycine odorante. Tel eu la vivante Guanyin du mont Laka De la grotte du Bruit de la marée d'En-bas. À sa vue, le Bouddha fut fort aise en son cœur, se disant: «Nul autre n'aurait su remplir cette mission. Il fallait que ce soit la vénérée Guanyin à la si vaste pénétration spirituelle.» «Quelles sont vos instructions avant le départ de votre disciple?» lui demanda la bodhisattva. «Il te faudra examiner la route de près et ne pas te tenir dans les nuées. Il conviendra de rester à mi-hauteur des brumes et nuages pour observer les eaux et les monts et noter soigneusement la distance des étapes, afin d'en instruire le pèlerin. Comme je redoute qu'il n'en éprouve pas moins de sérieuses difficultés à progresser, je te remets pour lui cinq trésors. » Il ordonna à Kâsyapa et Ànanda de lui apporter une longue robe de brocart et une canne à neuf anneaux, puis expliqua à Guanyin: «Tu pourras remettre cette robe et ce bâton au pèlerin, pour son usage personnel. S'il consent à prendre la résolution de venir jusqu'ici, il lui suffira de mettre ce vêtement pour échapper au risque de retomber dans la transmigration. Aucun mal ne pourra l'atteindre tant qu'il tiendra la crosse que je lui donne.» Guanyin s'inclina et prit livraison. Le Bouddha produisit ensuite trois larges anneaux qu'il lui tendit: «Ce sont trois cercles de serrage; les. trois sont pareils et ne diffèrent que par l'emploi de chacun d'eux pour lesquels j'ai trois incantations: " O r; Tords; Sors 2." Si le pèlerin en quête des soutras rencontre en chemin quelque démon doué de puissants pouvoirs magiques, il lui faudra l'engager à se repentir et à devenir son disciple. Si ce dernier résiste à l'appel, il suffira pour l'en convaincre de le coiffer de l'un de ces cercles; il se plantera de lui-même dans sa chair; selon la formule que vous réciterez, les yeux du démon se dilateront et la tête lui fera si mal qu'il aura l'impression d'avoir le crâne qui éclate: il ne sera que trop heureux d'entrer à notre service.» Quand elle eut fini de l'entendre, Guanyin s'empressa de saluer et se retira. Elle demanda aussitôt à son disciple, le novice Hui'an, de la suivre. Celui-ci maniait une barre de fer de mille livres, ce qui en faisait un parfait garde du corps auprès de la bodhkattva. Elle fit un ballot de la robe de brocart qu'elle lui donna à porter, cacha les cercles d'or, prit le bâton en main et descendit d'une traite le mont des Vautours. De ce départ il allait résulter Que le fils de Bouddha accomplira son vœu Et que Cigale-d'Or tiendra bois de santal Arrivée au pied de la montagne, Guanyin fut retenue à la porte du temple de la Vérité-de-Jade par le Grand Immortel à tête d'or, qui l'invita à prendre le thé. N'osant pas trop s'attarder, la bodhisattva s'excusa: «J'ai reçu l'ordre du Bouddha d'aller au pays de l'Est me mettre en quête d'un pèlerin qui viendrait chercher les soutras. — Quand arriverait-il? — Ce n'est pas encore fixé. Il pourrait être ici dans deux ou trois ans, je présume.» Elle prit donc congé de l'immortel et se maintint à mi-hauteur des nuages et des brumes afin de prendre bonne note du parcours. Un poème en témoigne: Quête de mille lieues, cela va sans dire, Difficile à satisfaire et remplir. Le trouver, l'homme, n'est point chose garantie, Mais est-ce seulement le hasard de la vie? Prêcher la Loi n'est que folle entreprise Sans la foi: ce sont vaines paroles vides. Prête à vider ses entrailles pour l'ami, Persuadée que la destinée lui sourit. Le maître et le disciple allaient, quand ils aperçurent tout à coup des eaux à faible tirant qui s'étendaient sur plus de trois mille lieues; ils étaient en effet dans la région des Sablés-Mouvants «Mon cher disciple», dit Guanyin, «voici un endroit vraiment difficile à traverser. Comment le pèlerin parviendrait-il à le franchir avec son corps et ses os de commun mortel? — Maître, à votre avis, jusqu'où va la rivière?» demanda Hui'an. Arrêtant son nuage pour observer, Guanyin vit que: A l'est elle rejoignait les dunes de sable, A l'oueil elle passait par tous les pays barbares, Au sud elle atteignait même la région de Wuyi 1, Au nord elle pénétrait chez les Tatars Une largeur de huit cents lis, la longueur en millions! Les eaux coulent comme si la terre se soulevait, Bouillonnent comme portées par des montagnes. Vastle, immense étendue bruissante qui s'entend au loin. Radeau divin ne saurait parvenir jusqu'ici, Même la feuille de lotus ne pourrait y flotter. Des herbes arrachées échouent dans les criques au soleil couchant. Des nuages jaunâtres masquent l'astlre du jour, assombrissant les Où passeraient les caravanes de marchands? [digues. Où s'abriterait le pêcheur solitaire? L'oie sauvage jamais ne se pose sur ces sables plats. De la rive lointaine parviennent les cris des gibbons. Seule la renouée rouge connaît ce paysage, Enveloppée du parfum léger des marsiliacées'. Guanyin était absorbée par ces observations, quand elle entendit le bruit sonore d'un grand plouf, tandis qu'un monstre parfaitement horrible surgissait des flots. De quoi avait-il l'air? Bleu-vert, ne l'était pas tout à fait: Noir sans l'être, son visage sombre. Grand? Ras vraiment. Petit? Pas plus que ça, Corps musclé aux pieds nus. Des yeux de braise, Tels deux lampes sorties du dessous du fourneau. Sa bouche, fourchue aux coins, semblait bol sanglant de boucher. Ses dents saillaient comme autant de couteaux. La chevelure rouge en tignasse désordonnée, Il poussa un grognement du tonnerre, Tandis que ses pieds le portaient sur l'eau Tel un ouragan. À ces mois le motiître balbutia des excuses. 1 5 8 Un bâton précieux à la main, le monstre courait sur la rive et se précipitait sur la bodhisattva, quand Hui'an l'arrêta de sa barre de fer en criant: «Pas un pas de plus! » Mais le monstre poursuivit sa course à sa rencontre, armé du bâton. I l s'ensuivit un féroce et terrifiant combat au bord du fleuve des Sables-Mouvants. La barre defer de Moksa exposait ses pouvoirs pour la protetlion delà Loi. Le bâton de terrasseur de démons s'efforçait de lui opposer sa puissance. Une paire de dragons d'argent danse sur la rive, Où le divin moine lutte contre son adversaire. L'un déploie ses talents à dominer les sables mouvants, L'autre fonde ses éminents mérites sur la force de protection. L'un soulève les vagues et retourne les flots, L'autre crache du brouillard et souffle du vent. Les flots soulevés obscurcissent le ciel et la terre, Vents et brouillards assombrissent la lune et le soleil. Le gourdin de l'un surgit comme le tigre blanc de la montagne, La barre de fer de l'autre se tient aux aguets comme dragon jaune couché sur L'un saurait écraser l'herbe et trouver le serpent, [la route. L'autre abattre le milan et fendre le pin. Ils combattirent jusqu'à la tombée de la nuit, Quand scintillent les étoiles au firmament, Dans le brouillard qui enveloppe le ciel et la terre. L'unique férocité de l'un a longtemps régné sur les eaux faibles, A l'autre ce premier triomphe depuis le départ du mont des Vautours. Montant et redescendant le long de la rive, ils avaient engagé le combat à plusieurs dizaines de reprises, sans vainqueur ni vaincu, quand le monstre bloqua la canne de fer de son adversaire et lui demanda: «D'où es-tu, moine, pour oser t'opposer à moi? — Je suis le second fils du roi céleste Porte-Pagode, le prince Moksa, en religion le novice Hui'an 2. J'assure la protection de mon maître qui se rend au pays de l'Est en quête d'un pèlerin qui viendrait chercher les soutras. Et toi, quel monstre es-tu pour avoir l'audace de nous barrer la route? — Je me souviens maintenant que tu te cultivais auprès de la Guanyin des mers du Sud dans le bosquet de bambous. Pourquoi venir jusqu'ici? » répondit le monstre dont la conscience s'éveillait enfin. «N'est-ce pas mon maître, là-bas, sur la rive?» À ces mots le monstre balbutia des excuses, rangea son bâton et se laissa traîner par Moksa devant Guanyin qu'il salua tête basse. Il déclara: «Compatissante bodhisattva, pardonnez mes fautes et permettez-moi de m'expliquer. Je ne suis pas un monstre, mais l'officier supérieur des rideaux roulés 1, attaché au char impérial, en service à la salle des Nuées-Mystérieuses. Ce n'est que pour avoir cassé un bol de cristal qui m'était tombé des mains à la fête des Pêches d'immortalité que j'ai été condamné par l'empereur de Jade à huit cents coups et à l'exil dans le monde d'En-bas, où j'ai été réduit à cette condition. Tous les sept jours il envoie des épées volantes me percer les côtes plus de cent fois avant de les rappeler. Voilà pourquoi je me trouve dans ce misérable état. Tant me tourmentent la faim et le froid que je ne peux faire autrement: tous les deux ou trois jours je sors des flots en quête de quelque passant qui pourrait me servir de nourriture. Désolé de mon aveuglement: je ne m'attendais pas à rencontrer aujourd'hui la Grande compatissante. — Tu as été banni pour avoir commis une faute au ciel, mais tu accumules maintenant crimes sur crimes en t'attaquant aux créatures vivantes. J'ai reçu l'ordre du Bouddha de me mettre en quête d'un pèlerin. Pourquoi ne pas te joindre à nous, te convertir au bien et devenir le disciple de ce pèlerin quand il ira au paradis de l'Ouest prier le Bouddha et solliciter le don des Écritures? Je ferai cesser le tourment des épées volantes. Tes mérites effaceront tes fautes et tu reprendras tes fonctions. Qu'en penses-tu? — Je souhaite revenir aux bonnes actions.» Puis se tournant vers Guanyin: «Je ne sais plus combien de gens j'ai dévoré depuis que je suis ici. Il m'est aussi arrivé de manger des pèlerins en quête de soutras. Les têtes, j'avais pris l'habitude de les jeter dans les sables mouvants où elles s'enfonçaient. C'est que même une plume d'oie ne pourrait flotter sur ces eaux. Toutefois les ossements de neuf pèlerins sont restés à la surface de l'eau sans pouvoir s'enfoncer. J'avais trouvé la chose bizarre et les ai enfilés dans une cordelette pour m'amuser avec, lorsque je n'ai rien d'autre à faire. J'ai peur que ça ne dissuade le pèlerin de venir par ici et que mon avenir n'en soit compromis... — I l n'en est pas question! Tu peux porter les ossements autour du cou en attendant l'arrivée du pèlerin: il leur trouvera bon usage. — S'il en est ainsi, je souhaite recevoir vos instructions.» Guanyin lui posa alors la main sur le sommet du crâne pour qu'il reçoive les commandements 2. Montrant du doigt les sables, elle lui donna le nom de Sablet et, en religion, celui de Conscient-de-la-Pureté, Sha Wujing Il entra aussitôt dans les sables pour accompagner Guanyin dans la traversée du fleuve, se purifia le cœur et la pensée et, renonçant à nuire aux êtres vivants, n'attendit plus que l'arrivée du pèlerin. Après l'avoir quitté, la bodhisattva se hâta droit vers le pays de l'Est en compagnie de Moksa. Ils allaient depuis longtemps lorsqu'ils virent une haute montagne infestée de miasmes si infect.s qu'il ne leur était guère possible de la gravir. Ils s'apprêtaient à la franchir, montés sur un nuage, lorsque, dans un violent tourbillon, surgit un autre monstre qui avait l'air plus féroce et plus dangereux encore. Voyez plutôt: Bouche pendante aux lèvres roulées comme feuilles de nénuphars, Oreilles en éventail de roseaux, regard métallique, Crocs aussi acérés que lames d'acier, Sa large bouche toujours ouverte comme bol de feu. Un casque d'or raye les joues de ses jugulaires, Les lanières de sa cuirasse sont serpents qui auraient perdu leurs [écailles. Le râteau qu'il tient en main semble griffes fouineuses de dragon. A. sa taille pend la demi-lune d'un arc. Son arrogance semble vouloir défier Jupiter, Ecraser de son mépris les dieux du ciel! Il s'élança sur les voyageurs et, sans crier gare, leva le râteau pour l'assener sur la bodhisattva, mais le novice Moksa, parant le coup, lui cria: «Je vais t'apprendre la politesse, saleté de monstre, tu vas tâter de ce bâton; regarde! — Ce misérable moine veut y laisser sa peau: prends garde au râteau!» Ils échangeaient les coups dans une ronde de combats sans vainqueur ni vaincu. Quelle bataille! Un monstre féroce, Un moine puissant: La barre de fer frappe au cœur, Le râteau se reçoit en pleine gueule. La poussière soulevée obscurcit le ciel, Sables et pierres volent à la face des dieux et démons terrifiés. Le râteau à neuf dents brillantes De ses doubles anneaux sonne à la volée. La barre toute noire tournoie tenue des deux mains. Ici, prince d'un céleste roi, Là, et prit de grand chef qui guerroie. L'un,protecteur de la Loi à Potalaka, L'autre, monstre perverti d'une caverne: En cette rencontre, à qui la supériorité? Nul ne sait qui l'emportera, qui sera vaincu. Ils en étaient au plus dur du combat, quand, du haut des airs, Guanyin jeta quelques fleurs de lotus pour dégager le râteau du bâton. Alarmé, le monstre s'exclama: «Mais qui es-tu donc, moine, pour te permettre de me jouer ce tour de "la fleur dans l'œil"? — Maudite créature de vulgaire extraction! Je suis le disciple de la bodhisattva des mers du Sud. Ce sont les fleurs que vient de jeter mon maître, ne le sais-tu pas? — Mais la bodhisattva des mers du Sud, n'est-ce pas Guanyin la Salvatrice qui écarte les trois fléaux et nous tire des huit malheurs? — Je ne te le fais pas dire!» Le monstre abandonna son râteau et, saluant tête baissée, supplia: «Brave frère, où se trouve la bodhisattva? Aie la bonté de m'introduire auprès d'elle, je t'en prie!» Moksa leva les yeux: «N'est-ce pas elle, là-haut?» Le monstre se prosterna dans sa direction et clama d'une voix forte: «Pardon, pardonnez-moi!» Guanyin descendit de son nuage et s'approcha pour lui demander: «Esprit maléfique de sanglier ou de vieille truie, d'où es-tu pour oser nous barrer le passage? — Je ne suis ni l'un, ni l'autre, mais l'amiral des Roseaux célestes de la Voie lactée 1. Pour m'être laissé aller à des privautés après boire sur la personne de la déesse de la lune 2, j'ai été condamné par l'empereur de Jade à deux I Ô 2 mille coups de baguette et au bannissement chez les mortels. Ma vraie nature cherchait l'abri d'un sein accueillant quand elle s'est fourvoyée en entrant dans le ventre d'une truie qui m'a mis dans l'état où vous me voyez. J'ai mordu à mort la bête et tué les porcelets pour occuper ces lieux où je subsiste en mangeant les gens. Je n'espérais pas vous rencontrer et, je vous en implore, sauvez-moi, sauvezmoi! — Comment s'appelle cette montagne? — C'est la montagne du Tertre-Béni. On y trouve la caverne de la Passerelle-des-Nuages. Elle était habitée par la seconde sœur Couillonnette'. Voyant que je ne m e débrouillais pas si mal dans les arts martiaux, elle m'avait invité à devenir le chef de famille, comme on dit chez nous à "fourrer les pieds à l'envers 2". Elle est morte moins d'un an plus tard en me laissant la jouissance de tous les biens de la grotte. Le temps a passé, et comme je n'ai pas d'autres moyens d'existence, il m'a bien fallu vivre en me remettant à manger les gens. Je mets tout mon espoir en votre pardon. — Ainsi que le disent les anciens, qui se soucie de son avenir, ne doit agir comme s'il n'en avaitpas. Après avoir commis cette infraction au monde d'En-haut, bien loin de te repentir et d'abandonner ta brutalité, tu détruis les créatures vivantes et te livres au péché. N'est-ce pas double crime qui sera châtié? — L'avenir! L'avenir? Le bon conseil! Me nourrir comment? De vent? Le proverbe ne le dit que trop bien, la loi des mandarins veut ta mort à coups de gourdin, celle du Bouddha la veut en te laissant mourir de faim! Allez-vousen! Je m'en trouverai mieux en attrapant quelques voyageurs et en m'envoyant la dame de la famille, dodue à point. Que m'importe un ou deux, ou mille crimes de plus! — L,e ciel ne déçoit jamais l'homme de bonne volonté: tu auras tout naturellement de quoi vivre si tu consens à revenir aux actes qui mènent à juste fruit. Le monde produit cinq céréales qui suffisent parfaitement à calmer la faim. Quel besoin as-tu de manger les gens pour subsister?» À ce discours le monstre eut l'impression de sortir d'un rêve. Se tournant vers Guanyin: «Je voudrais suivre la bonne voie, mais qui accumule les crimes contre le Ciel, n'a même plus le recours de la prière*. — J'ai reçu mission du Bouddha de trouver un pèlerin dans le pays de l'Est. Tu pourrais l'accompagner en tant que disciple et par le mérite de ce voyage au paradis de l'Ouest obtenir la rémission de tes péchés: je te garantis que tu seras délivré de cette calamité. — Je veux, je veux le suivre!» brailla le monstre, comme s'il n'avait assez de bouches pour le crier. Guanyin lui mit alors la main sur la tête tandis qu'il recevait les commandements. Elle lui donna le nom de famille de Porcet et le nom en religion de Conscient-deses-Capacités, Zhu Wuneng 2. Obéissant aux impératifs de sa conversion, il observa dès lors les abstinences, renonçant aux cinq produits forts et aux trois viandes repoussantes 3, tout entier dans l'attente du pèlerin. Guanyin et Moksa prirent congé de Conscient-de-ses Capacités et poursuivirent leur route entre terre et nuages. Ils allaient, quand ils aperçurent dans les airs un dragon qui appelait à l'aide. La bodhkattva se rapprocha pour lui demander: «Qui donc es-tu pour subir ici ce châtiment? — Je suis le fils de Aojun, le dragon-roi des mers d'Occident. Mon père a présenté un rapport à la cour céleste parce que j'avais mis le feu à la salle et brûlé quelques perles, m'accusant de rébellion contre l'autorité paternelle. L'empereur de Jade m'a fait suspendre dans les airs et infliger trois cents coups. Je vais être incessamment exécuté. Sauvez-moi, je vous implore de me sauver!» À ces mots Guanyin se précipita, en compagnie de Moksa, à la porte méridionale du ciel, où les deux précepteurs célestes Qiu et Zhang se hâtèrent de les recevoir: «Où voulez-vous aller? — Je souhaiterais rencontrer l'empereur de Jade», répondit Guanyin. Les deux précepteurs le lui firent aussitôt savoir. L'empereur descendit de son trône pour aller les accueillir. Après l'avoir salué, la bodhkattva expliqua: «J'ai l'ordre du Bouddha de chercher un pèlerin au pays de l'Est. Nous avons rencontré sur notre route un dragon méchant suspendu dans les airs. Aussi suis-je venue tout exprès vous prier de lui laisser la vie et de me le donner pour qu'il puisse servir au transport du pèlerin.» À ces mots l'empereur de Jade promulgua sur-le-champ I 64 un décret d'amnistie et dépêcha des officiers pour libérer le dragon et le remettre à Guanyin. Elle lui exprima sa reconnaissance et ressortit. Le jeune dragon se prosterna pour la remercier de lui avoir sauvé la vie et se mit à ses ordres. La bodhisattva l'envoya attendre le passage du pèlerin au fond d'un torrent de montagne: le moment d'acquérir des mérites viendrait quand, changé en cheval blanc, il le conduirait au paradis de l'Ouest. Le jeune dragon partit se cacher conformément à ces instructions. Bref, après avoir conduit Moksa de l'autre côté de la montagne, Guanyin reprit la direction du pays de l'Est. Ils n'avaient pas voyagé bien longtemps, quand ils aperçurent des milliers de rayons d'or et de traînées de vapeur de bon augure. «Maître», dit Moksa, «c'est le mont des Cinq-Dynamies qui émet cette lumière; on y voit l'inscription du Bouddha qui en scelle l'ouverture. — Est-ce là-dessous que le Grand Saint égal au Ciel est enfermé, celui qui a dérangé la fête des Pêches d'immortalité et provoqué de graves désordres au palais céleste? — Exactement, exactement!» confirma Moksa. Tous deux gravirent la montagne et contemplèrent l'inscription en six caraétères des paroles sacrées: Ommani padme hûm x. Cette lecture arracha d'infinis soupirs à la bodhisattva, qui composa le poème que voici: Malheureux singe qui se laissa dévoyer Et voulut en son temps follement dominer! Les pêches a volées, le palais a violé, Sans rival parmi cent mille hommes armés, De son prestige a les neuf deux secoué: Du Bouddha il s'était attiré des ennuis. Pourrait-il encore apporter quelque appui? La conversation du maître et du disciple eut tôt fait d'émouvoir sous la montagne Singet qui se mit à crier: «Qui s'amuse là-haut à chanter des poèmes qui étalent mes turpitudes?» À ces mots Guanyin descendit la montagne pour chercher à le voir. Au pied de la falaise rocheuse se trouvaient le dieu des lieux, celui de la montagne et les officiers célestes préposés à la garde du grand saint. Tous vinrent s'incliner et recevoir la bodhisattva. Ils la conduisirent devant Singet. Elle se rendit compte qu'il pouvait parler, mais ne pouvait bouger dans cette sorte de coffre de pierre où il était retenu prisonnier. «Dénommé Singet, tu me reconnais?» lui demanda Guanyin. Le grand saint écarquilla ses yeux de feu aux pupilles d'or et s'écria en inclinant la tête: «Comment ne pas te reconnaître! Tu es bien sûr la très compatissante et très bonne bodhisattva Guanyin du Potalaka des mers du Sud qui nous tire des malheurs et des calamités. Merci de passer me voir! Ici les jours me paraissent des années, d'autant que je n'ai pas reçu la moindre visite de mes connaissances. D'où viens-tu? — J'ai reçu l'ordre du Bouddha de chercher un pèlerin au pays de l'Est. Comme nous passions par ici, je me suis arrêtée pour te voir. — Le Bouddha m'a bien eu! Cinq cents ans que je suis écrasé par cette montagne sans pouvoir remuer. Si ça ne vous ennuie pas trop, j'implore la bodhuattva, sorte2-moi de là! — Tes crimes et fautes sont graves et étendus. Si je te laisse sortir, je crains que tu ne recommences à provoquer des catastrophes. Ça ferait du vilain! — J'ai compris ce qu'est le repentir. Si la Très-Compatissante veut bien me montrer le chemin, je suis tout prêt à m'améliorer par une vie pieuse.» Car ainsi en est-il: // n'est de pensée au cœur de l'homme Que ne connaissent le ciel et la terre. Si bien et mal restaient sans rétribution Le monde serait celui de l'injustice. Ces paroles remplirent de joie Guanyin qui répondit à Singet: «.Quand bonne parole efl proférée, disent nos saintes Écritures, réponse viendra à plus de mille lieues, mais mauvaise parole aussi provoquera réaction à plus de mille lieues. Si telle est bien ton intention, attends que je me sois rendue aux pays des grands Tang à l'Est et que j'en ramène un pèlerin pour chercher les soutras. Je lui demanderai de faire ton salut. i Tu pourrais devenir son disciple, l'accompagner, entrer dans notre religion bouddhiste, rosaire en main, et te remettre à pratiquer les actes qui mènent au juste fruit. Qu'en penses-tu? — Je veux y aller, je le veux! répétait Singet. — Puisque tu es sur la bonne voie, laisse-moi te donner un nom en religion. — J'en ai déjà un, je m'appelle Singet Conscient-de-la Vacuité 1. — J'ai précédemment converti deux créatures dont le nom en religion contient justement le mot "conscient". Le tien aussi: c'est parfait, parfait! Nul besoin d'autres recommandations: je m'en vais!» Ainsi, conscient de sa nature et l'esprit éclairé, Singet revint à l'enseignement du Bouddha tandis que Guanyin, avec soin et vigilance, repartait en quête du divin moine. Après avoir quitté l'endroit, elle s'en fut en compagnie de Moksa droit vers l'est et bientôt arriva à Chang'an 2, la capitale du grand empire des Tang. Maître et disciple résorbèrent leur nuage et se transformèrent en moines mendiants couverts de teignes et de gales. La nuit tombait quand ils entrèrent dans la cité. Marchant jusqu'à une grande avenue, ils remarquèrent sur le côté un sanctuaire dédié à la divinité de la localité et y pénétrèrent, semant alarme et panique chez le dieu et parmi ses gardesfantômes. C'est qu'ils avaient reconnu la bodhisattva qu'ils accueillirent en se prosternant. Le dieu local partit courir annoncer la visite à la divinité protectrice des murs et fossés, au dieu du sol* et à tous les temples de Chang'an. Ce que sachant, tous vinrent s'excuser: «Veuillez nous pardonner d'avoir tant tardé à nous présenter pour vous souhaiter la bienvenue. — Gardez-vous bien de laisser filtrer la nouvelle! J'ai reçu mission de venir ici, sur l'ordre du Bouddha, afin de trouver quelqu'un qui irait chercher les Écritures. Je ne profiterai de l'hospitalité de vos temples que peu de jours. Je m'en retournerai dès que le moine authentique sera découvert.» Les divinités retournèrent à leur lieu d'affectation, mais non sans avoir envoyé le dieu local habiter momentanément chez celui des murs et des fossés afin de permettre aux maître et disciple de mieux garder leur incognito. Si vous ne savez s'ils ont, en fin de compte, trouvé ledit pèlerin, écoutez la séance qui vient! 第009回 / CHAPITRE IX O Ù L'IMPECCABLE CALCUL D'UN D E V I N SANS PARTIALITÉ POUSSE U N DRAGON A LA FAUTE D'ENFREINDRE L'ORDRE DU CIEL. Comme le dit le poème: La capitale vaut certes la visite! Huit rivières couronnent quatre collines: Combien d'empereurs s'élevèrent de ce site, Depuis toujours nommé'Paix-Perpétuelle Parlons ici de la cité de Chang'an de ce grand empire, en la province du Shaanxi, de cette terre dont tant de rois et empereurs firent leur capitale. Depuis les Zhou, Qin et Han 3, les trois cours d'eau y étalent leur beauté et les huit rivières ceignent les murailles de la ville. Le quartier de plaisir comptait trente-six ruelles bordées de saules et emplies de fleurs, soixante-douze pavillons bruissants de musique. Sur les cartes des Chinois comme des barbares, c'était l'endroit le plus important qui fût au monde. Un site incomparable, vraiment! L'empereur des grands Tang nommé Wen, «Cultivé», était alors monté sur le trône. Il avait changé l'ère impériale en celle de la «Contemplation-de-la-Vertu», Zhenguan, et prendra le nom posthume de Taizong 5. Il était alors dans la treizième année de son règne, en l'an jisi 6. Mais nous ne parlerons pas des héros qui pacifièrent le pays et consolidèrent l'État pour le trône impérial, ni des preux qui établirent son domaine en combattant aux frontières. Notre propos concerne deux sages qui vivaient au bord de la rivière Jing au-delà des murs de la cité. L'un était un pêcheur qui s'appelait Zhang Shao, l'autre un bûcheron du nom de Li Ding 7. Ils étaient tous deux des «docteurs» qui n'auraient passé aucun examen 8, des moni tagnards qui auraient su lire 1. Un jour qu'ils étaient allés en ville, après avoir vendu, l'un la charge de fagots qu'il portait sur l'épaule, l'autre son panier de carpes, ils entrèrent ensemble dans une taverne. Puis, un peu ivres, ils rentrèrent à pas lents le long de la rivière Jing, chacun une bouteille à la main. «Frère Li», dit Zhang, «je pense à ceux qui luttent pour se faire un nom et y laissent la vie, à ceux qui périssent en quête de profit. Qui reçoit un titre, dort dans les bras d'un tigre; qui obtient des faveurs, se promène avec un serpent dans la manche. Tout compte fait, ils n'ont pas notre chance, celle de vivre libre et sans souci entre des montagnes bleues et des eaux limpides; nous suivons notre destinée en goûtant la fadeur d'une existence simple. — Tu as raison, bon frère Zhang, mais tes eaux limpides ne valent pas mes montagnes bleues. — Ce sont tes montagnes bleues qui ne valent pas mes eaux limpides! Ce poème à chanter sur l'air du Papillon amoureux des fleurs 1, en témoigne: «Mille lieues d'ondes brumeuses: une barque! Calme repos de la voile solitaire, Comme entourée par le chant des sirènes. Le cœur lavé des pensées de gloire ou profit, Je cueille à loisir roseaux et renouées, Dans la joie de compter la mouette des sables Sous les criques ombragées, dans les baies herbeuses, Ma femme et mes enfants partagent mes plaisirs. A mon réveil, le vent, les flots se sont apaisés: Sans gloire, pas d'humiliations, ni d'ennuis! — Tes eaux limpides ne valent pas mes montagnes bleues», répliqua le bûcheron, «en témoigne un autre poème qui est aussi sur l'air du Papillon amoureux desfleurs: «Dans un coin dense de la forêt de sapins, J'écoute en silence le loriot chanter: Ses trilles sont plus habiles que la flûte. Le doux printemps s'habille de vert et rouge. Bientôt viendra l'été: ainsi passe le temps, Puis l'automne changeant, aux flagrantes fleurs jaunes. Une chiquenaude: c'est l'hiver sévère! Qu'importe: en toutes saisons je suis iibre i[...].» Poursuivant l'enchaînement des poèmes, les deux compères arrivèrent à l'endroit où leur chemin se séparait. Comme ils s'inclinaient en signe d'adieu, Zhang ajouta à l'adresse de Li: «Prudence, mon ami! Prends garde au tigre en grimpant la montagne: si jamais il t'arrivait malheur, ce serait le cas de me répéter, désormais un ami de moins dans la ruel — Le gredin!» s'exclama le bûcheron indigné, «est-ce ainsi que se comportent des amis à la vie et à la mort? Comment peux-tu me souhaiter pareille chose? Si je dois être occis par un tigre, que ta barque soit engloutie par les flots! — Je ne ferai jamais naufrage. — Le malheur survient aussi soudainement que l'ouragan': comment peux-tu être si sûr que rien ne t'arrivera? — Frère Li, si tu parles ainsi, c'est que ton métier ne saurait être maîtrisé comme le mien: je sais qu'il ne m'arrivera rien. — Ton travail sur les eaux est rempli de dangers et d'incertitudes. Le maîtriser en quoi? Allons donc! — Tu ne sais pas tout: il y a dans la cité de Chang'an un maître devin qui habite l'avenue de la porte de l'Ouest. Comme je lui offre tous les jours une carpe dorée, il me tire le sort de sa manche 2: l'emplacement qu'il me recommande est toujours le bon, cent pour cent de réussite! J'y suis encore allé aujourd'hui. Il m'a dit de poser mes filets à l'extrémité est de la baie de la rivière Jing et de jeter ma ligne de la rive ouest: je suis sûr de rentrer avec une pleine charge de poissons et de crevettes. Quand j'irai en ville demain, j'aurai de quoi acheter du vin et reprendre cette conversation avec toi, vieux frère!» Les deux hommes se séparèrent. Or, dit le proverbe, Neparle inconsidérément, même en chemin, il y a quelque oreille cachée dans l'herbe. Unyaksa 3 qui patrouillait dans les eaux de la Jing avait surpris la conversation au moment où il était question de l'infaillibilité du devin. I l s'en retourna en toute hâte au palais de cristal qui l'avait envoyé pour annoncer au roi-dragon: «Malheur! Calamité! — Quelle calamité? demanda le dragon. bûcheron. Au moment de se quitter, ils ont échangé de bien inquiétantes paroles. Le pêcheur a soutenu qu'il y avait à Chang'an un devin qui ne se trompait jamais; moyennant le don quotidien d'une carpe, il lui indique où poser ses filets à coup sûr. S'il réussit cent fois sur cent, ne va-t-il pas capturer notre population aquatique tout entière? Que va-t-il rester à Votre Majesté pour soutenir son prestige, sans créatures peuplant les palais aquatiques et sautant dans les flots?» Sous l'empire d'une violente colère, le roi tira son épée et s'apprêtait à châtier sur-le-champ le devin de la cité de Chang'an. Les fils et petits-fils dragons qui se tenaient sur le côté, les ministres crevettes, les officiers crabes, le général alose, le sous-directeur perche et le président carpe lui firent unaniment valoir: «Apaisez votre colère! Parole passagère n'est" pas digne de foi, assure le dicton. Si Votre Majesté y va de ce pas, elle sera suivie de nuages et soutenue par des pluies qui effrayeront la population de Chang'an. Le Ciel d'Enhaut vous en tiendrait responsable. Puisque Votre Majesté dispose de la faculté de se transformer et de se dissimuler, qu'elle prenne l'aspect d'un lettré pour entrer dans la cité et l'interroger. S'il en est vraiment ainsi, il sera toujours temps de l'éliminer. Dans le cas contraire, ne serait-ce pas occire inconsidérément autrui?» Le roi-dragon acquiesça. Laissant son épée précieuse, il apparut sur la rive sans provoquer nuages et pluies. D'une secousse il se transforma en lettré-étudiant de blanc vêtu De noble carrure et hautaine taille, Il avance d'un pas digne et régulier. Ses paroles sont hommages à Kong et Meng C'eil l'incarnation du duc Zhou, du roi Wen En robe de jade candide et turban plat*. A grandes enjambées, il gagna d'une traite la grande avenue qui partait de la porte occidentale de la muraille de Chang'an. Une foule bigarrée et vociférante se pressait autour d'un homme qui parlait avec autorité et emphase: «Ceux du dragon suivront leur destin, ceux qui sont du tigre sont en situation conflictuelle. Les quatre signes de L.e maitre l'invita à s'asseoir à la place d'honneur et lui offrit le thé. 1 7 2 votre horoscope se présentent en harmonie, mais je crains qu'ils n'interfèrent aujourd'hui avec Jupiter 2.» Le dragon comprit qu'il était chez le devin. I l s'avança, fendit la foule et regarda à l'intérieur: Quatre murs de calligraphies rares et peintures précieuses, L'encens ininterrompu d'un brûle-parfum en forme de canard, Une eau pure dans les vases en porcelaine, De chaque côté des Wang Wei Au-dessus du siège le portrait de maître Guigu*. Une pierre à encre de Duanqi*, de l'encre de fumée d'or Vont avec le grand pinceau de poils givrés. Les billes de perle-de-feu, les calculs de Guo Pu Font respectueusement face aux nouveaux classiques de sciences occultes. Familier des hexagrammes, il connaît à fond les huit trigrammes. Capable de pénétrer les lois de l'univers, expert à comprendre dieux et Il dispose les signes avec sûreté sur un plateau, [diables, Et garde précisément en tête l'ordre des constellations. Il voit aussi clairement que la lune dans un miroir Ce qui sera et ce qui fut. Quelle maison s'élèvera, quelle famille déclinera Lui apparaît avec une clarté divine. Il sait ce qui annonce le malheur et détermine ce qui porte chance. Il prononce la mort et déclare la vie. Ses discussions provoquent vents et pluies, Son pinceau inquiète dieux et démons. L'enseigne révèle son nom: divin devin Maître Yuan Toujours-Sincère''. Qui était cet homme? C'était Yuan Shoucheng, un oncle de maître Yuan Tiangang 8, président de la commission d'astronomie de la dynastie alors régnante 9. Le devin était en effet un homme de belle prestance et de physionomie peu commune. Son renom s'était répandu dans tout le vaste pays et son art dominait à Chang'an. Le roi-dragon entra et salua le maître, qui l'invita à s'asseoir à la place d'honneur et lui offrit le thé. Quand un garçon le lui eut apporté, il demanda: «Qu'est-ce que vous souhaiteriez savoir? — Veuillez me dire le temps qu'il fera.» Le devin consulta ses fiches et conclut: «Des nuages cachent les cimes, Les arbres perdus dans la brume: Si c'est de la pluie qui est prévue, Demain, sûr, tombera tant et plus!» — À quelle heure, demain, tombera la pluie, et en quelle quantité exactement, en pieds et en pouces? voulut savoir le dragon. — A l'heure du dragon le ciel se couvrira, le tonnerre grondera à l'heure du serpent 2 et la pluie tombera autour de midi; elle cessera à l'heure du bélier 3, donnant au total trois pieds, trois pouces et quarante-huit gouttes d'eau. — Sérieusement?» fit le dragon en riant, «ce n'est, pourtant pas le moment de plaisanter. S'il pleut demain à l'heure et dans la quantité que vous indiquez, je vous offrirai avec mes remerciements cinquante taëls d'or. Mais s'il n'y a pas de pluie, ou si elle ne tombe pas à l'heure et dans la quantité annoncée, je vous le dis, soyez-en prévenu: pour sûr que je viendrai casser votre devanture, arracher et mettre en miettes votre enseigne, vous chasser sur-le-champ de Chang'an et vous interdire désormais d'égarer ici les foules! — A votre convenance», répondit le devin avec un sourire amusé, «je vous en prie, je vous en prie! À demain: nous nous reverrons après la pluie.» Le roi-dragon prit congé et retourna à sa résidence aquatique. Les diverses divinités des eaux lui demandèrent en l'accueillant: «Comment s'est passée la visite de Votre Majesté chez le devin? — C'est fait, voilà qui est fait! Mais c'est un décrocheur de printemps 4 plein de jaâance! Quand je lui ai demandé quand tomberait la pluie, il m'a dit demain; à quelle heure? Il m'a répondu que les nuages commenceraient à couvrir le ciel à sept heures, que le tonnerre gronderait vers dix heures, que la pluie tomberait vers midi et cesserait avant trois heures: elle donnerait trois pieds, trois pouces et quarante-huit gouttes d'eau! J'ai promis de lui offrir cinquante taëls d'or, si tout se passe comme il le prétend; en cas d'inexactitude, si petite soit-elle, je casse la baraque et le chasse de Chang'an...» Les êtres aquatiques se mirent à rire: Les fils et petits-fils du dragon n'en finissaient pas de rire et plaisanter à ce propos avec les ministres-poissons et les lettrés-crabes, quand ils entendirent tout à coup un appel retentir dans les airs: «Décret impérial à l'attention du roi-dragon de la rivière Jing!» Us levèrent la tête: c'était un garde en habit d'or tenant à la main une ordonnance de l'empereur de Jade. Il venait droit vers la résidence des eaux. Le dragon-roi rectifia précipitamment sa tenue et enflamma de l'encens pour recevoir le décret. Le garde vêtu d'or repartit dans les airs. Le roi-dragon remercia l'empereur de ses faveurs, déchira l'enveloppe et lut: Ordre est donné par la présente au commandant des huit rivières de procéder aux roulements de tonnerre et au lancement des éclairs afin de faire bénéficier demain la cité de Chang'an du bienfait de la pluie. L'heure et la quantité précisées dans le document étaient très exactement ce que le devin avait annoncé. De saisissement, le dragon sentit ses âmes le quitter 1. Revenant à lui un moment plus tard, il déclara à l'engeance aquatique: «Est-il possible qu'en ce bas monde de poussière vive un homme aussi perspicace? Il est. donc vraiment capable de pénétrer les lois du ciel et de la terre: avec lui je serai le perdant! — Que Votre Majesté se rassure», intervint l'alose qui commandait les armées, «si vous voulez gagner le pari, ce ne sera pas difficile: votre humble serviteur aurait un modeste plan à vous proposer qui suffirait à lui clore le caquet. » Comme le dragon lui demandait de quoi il s'agissait, l'alose s'expliqua: «Trompez-vous d'heure, rognez sur la quantité: la prédiction ne sera plus exacte. Pas de danger que vous ne l'emportiez point! Ne vous sera-t-il pas alors facile d'arracher l'enseigne et de lui faire courir les routes?» Décidé à suivre ce conseil, le roi-dragon ne se fit plus aucun souci. Le lendemain il convoqua le comte du vent, le duc du tonnerre, le garçon des nuages et la mère des éclairs pour se rendre d'une traite avec eux aux neuvièmes nuées au-dessus de la ville de Chang'an. Il attendit 9 heures pour commencer à répandre les nuages et midi pour faire donner le tonnerre; la pluie se mit à tomber vers 1 heure et s'arrêta à 4 heures: on ne recueillit que trois pieds et quarante gouttes. Il avait décalé les opérations d'une heure 1 et réduit la quantité de trois pouces huit gouttes. Après la pluie il renvoya ses collaborateurs et, descendu sur un nuage, reprit l'aspect d'un lettréétudiant habillé de blanc. Arrivé sur l'avenue de la porte occidentale, il fit irruption dans la boutique de Yuan Soucheng et, sans lui laisser le temps de s'expliquer, se mit en devoir de casser en mille morceaux enseigne, pinceau, écritoire. Le maître restait impassible, assis sur sa chaise, sans esquisser le moindre mouvement. Le dragon se mit alors à le menacer de l'un des battants de la porte qu'il faisait tournoyer: «Maudit sorcier qui prédit à tort et à travers, espèce de canaille qui trompe son monde! Tes calculs sont faux, tes paroles divagations! L'heure que tu avais annoncée pour aujourd'hui n'est pas plus juste que la quantité de pluie, et tu te tiens assis en prenant un air supérieur! Tu ferais mieux de déguerpir avant qu'il ne soit trop tard, si tu tiens à la vie! » Sans manifester le moindre signe d'alarme, le devin éclata d'un rire sarcastique, la face levée vers le ciel: «Je n'ai pas peur, pas le moins du monde! Ce n'est pas moi, mais vous qui avez commis un crime passible de mort, je le crains. À d'autres, mais à moi on ne la fait pas! Je sais qui vous êtes, non pas un étudiant, mais le roi-dragon de la rivière Jing. Vous n'avez pas exécuté l'ordre de l'empereur de Jade; en modifiant l'heure et en réduisant les précipitations, vous avez enfreint la consigne du Ciel. Il vous sera difficile d'échapper au couteau du bourreau sur l'estrade de dépeçage des dragons. Et vous avez le front de venir ici m'insulter!» La réplique laissa le dragon transi de peur, le poil hérissé. Lâchant aussitôt le vantail, il rectifia sa tenue, se prosterna et, agenouillé devant le Maître, d'un ton suppliant: «Ne m'en voulez pas, maître! Je plaisantais à l'instant sans penser que je serais pris au sérieux. J'ai enfreint le commandement du Ciel, en effet; que faire? Je vous implore de bien vouloir me tirer de là, sinon je ne vous lâcherai plus, même mort. — Je ne peux rien faire pour vous si ce n'est vous indiquer un bout de chemin qui vous sauverait la vie. — Je souhaiterais que vous m'en instruisiez. — Vous devez passer demain à la troisième marque après l'heure wu x devant un mandarin de chez les hommes, Wei Zheng 2, qui vous condamnera à la décapitation. Si vous tenez vraiment à la vie, vous n'avez d'autre choix que d'en parler de toute urgence à l'empereur régnant des Tang, Taizong. Wei Zheng est son premier ministre. Si vous obtenez son intercession, je peux vous garantir que rien n'arrivera.» A ces mots le dragon prit respectueusement congé et s'en fut les larmes aux yeux. Le soleil rouge sombrait à l'ouest tandis que montait l'astre de la nuit: La fumée se fige sur les monts violacés, Les voyageurs las gagnent l'auberge proche. Sur les bancs de sable se posent les jeunes oies. Telle une rivière d'argent, la Voie lactée Semble vouloir hâter l'heure de la clepsydre. Les lampes du village luisent sans flamme. La brise chasse la fumée du fourneau de la cour. L'homme se perd dans ses rêves de papillon*. L'ombre des fleurs grimpe sur la balustlrade. Sous l'éclat brouillé des étoiles L'horloge à eau interpelle: Jusqu'à moitié la nuit s'enfonce. Le roi-dragon de la rivière Jing, sans même retourner à sa résidence aquatique, attendait dans les airs que minuit approche pour résorber nuages et brouillards. I l descendit aussitôt au portail du palais impérial. A ce moment-là le prince Tang rêvait qu'il était sorti du palais et se promenait sous la lune à l'ombre des fleurs. Tout à coup le dragon, qui avait pris une forme humaine, s'avança et, s'agenouillant, s'écria: «Votre Majesté, sauvez-moi, sauvez-moi! — Qui es-tu?» lui demanda Taizong, «je t'aiderai. — Vous êtes le vrai dragon, Majesté, je ne suis qu'un produit maudit de la rétribution*. Pour avoir enfreint les ordres du Ciel, je dois être condamné à la décapitation par votre sage ministre Wei Zheng: c'est pourquoi je suis venu supplier Votre Majesté de tenter de me sauver. — Je le puis, puisque c'est Wei Zheng qui doit te juger. Sois tranquille, tu peux t'en aller!» Tout heureux, le roi-dragon remercia en se prosternant et s'en fut. Quant à Taizong, depuis son réveil, il ne cessait de penser à son rêve. Ce fut bientôt la troisième «marque» après la cinquième veille 1, l'heure de l'audience impériale qui rassemble les fonctionnaires civils et militaires. Voyez plutôt: La fumée enveloppe le portail aux phénix, L'encens monte jusqu'aux dragons des étages. La lumière tremble sur l'écran qui bouge, Tandis qu'un nuage effleure les plumes Relations aussi harmonieuses que sous Yao et Shun, Rituel aussi imposant que sous les Han et les Zhou 3. Lampes de courtisans, éventails de dames font paires colorées. Paravent aux paons, salle de l'unicorne sont baignés de lumière. Vive l'Empereur! Gloire à son règne de mille automnes! Par trois fois claque le fouet: Les tenues d'apparat s'inclinent devant la couronne. Les fleurs du palais brillent sous l'encens célestle, Les saules de la digue plient doucement aux sons de la musique. Suspendus par des crochets d'or, rideaux de perles, stores de jade! L'éventail du monde repose sur le char impérial: Il dispose de vaillants officiers et de mandarins intelligents. Chacun à son rang: sceau d'or, ceinture pourpre au triple symbole* Dureront le temps de l'univers: des millions d'automnes. Quand ils eurent fini de prêter hommage, chacun regagna son groupe. Le souverain Tang ouvrit ses yeux de phénix aux pupilles de dragon et, les regardant les uns après les autres, reconnut Fan Xuanling, Du Ruhui, Xu Shiji, Xu Jingzong et Wang Gui parmi les fonctionnaires civils, Ma Sanbao, Duan Zhixian, Yin Kaishan, Cheng Yaojin, Liu Hongji, Hu Jingde et Qin Shubao parmi les mandarins militaires, chacun prenant un air digne et imposant. Mais il ne voyait pas le premier ministre Wei Zheng. L'empereur demanda à Xu Shiji d'approcher et lui dit: «J'ai fait cette nuit un rêve étrange: un homme est venu au-devant de moi me prêter hommage en se déclarant le dragon-roi de la rivière Jing. Comme il devait être i 7 8 exécuté par Wei Zheng pour avoir violé un ordre du Ciel, il m'a supplié de le sauver. Je le lui ai promis. Comment se fait-il que seul Wei Zheng manque dans vos rangs? — Si ce que ce rêve annonce doit se vérifier, il faut convoquer à la cour Wei Zheng et ne pas le laisser repartir: quand la journée se sera écoulée, le dragon vu en rêve aura la vie sauve. » Fort aise de cette réponse, l'empereur donna l'ordre d'envoyer un officier en voiture quérir Wei Zheng. Revenons au premier ministre Wei Zheng en sa résidence: cette nuit-là, il observait les signes du firmament et brûlait de l'encens, quand il entendit le cri des grues dans les cieux et un messager céleste apportant l'ordre écrit de l'empereur de Jade de procéder en rêve à la décapitation du dragon de la rivière Jing à la troisième marque après l'heure wu l. Le premier ministre remercia le Ciel de son attention, se recueillant dans sa résidence, observa les abstinences, fit ses ablutions et aiguisa son épée magique. C'est pour cette raison qu'il ne s'était pas rendu à la cour. La convocation impériale le plongea dans le plus cruel embarras. Mais n'osant pas enfreindre l'ordre de son seigneur en s'attardant, il s'habilla en toute hâte pour se joindre à l'audience, en compagnie du messager, se prosterner devant l'empereur et solliciter son pardon. «Tu n'y es pour rien», lui répondit le souverain des Tang. Les ministres ne s'étaient alors pas encore retirés. C'est à ce moment-là que fut donné l'ordre de rouler les rideaux et de lever la séance. Seul se trouvait retenu Wei Zheng. Il monta sur le char impérial pour entrer dans une salle plus confortable où la discussion roula d'abord sur la politique à suivre en vue d'assurer paix et sécurité à l'empire. Vers la fin de l'heure du rat et le début de l'heure du cheval, soit onze heures, l'empereur fit apporter un grand échiquier: «Nous serions heureux d'engager une partie avec notre sage ministre.» Les concubines impériales le placèrent sur la table. Wei Zheng remercia son maître de la faveur qu'il lui accordait et se mit à jouer. Si vous ne savez qui finit par gagner la partie, écoutez la séance qui vient!!79 第010回 / CHAPITRE X O Ù DEUX G É N É R A U X PROTÈGENT DES FANTÔMES LE PALAIS, ET O Ù L'AME DE L'EMPEREUR TAIZONG REVIENT DES ENFERS. Parlons de Taizong qui avait engagé une partie d'échecs avec Wei Zheng dans la salle de repos. Chacun développait un plan d'attaque conforme au Classique des échecs L'art des échecs apprécie rigueur et vigilance. Les meilleures pièces au centre, les plusfaibles sur les bords, les moyennes dans les coins: tels sont les grands principes du joueur d'échecs. La règle énonce: «Plutôt perdre une pièce qu'un avantage. Se garder à droite quand on attaque à gauche; surveiller l'avant si l'on opère à l'arrière. On ne passe à l'arrière que lorsqu 'on tient l'avant et inversement. Ilfaut ne pas se laisser couper entre les deux ailes, les garder mobiles sans les emmêler. Une formation large ne doit être trop lâche, une position serrée trop réduite. » Mieux vaut saisir la victoire en sacrifiant des pièces que la chercher sans rien vouloirperdre. Mieux vaut renforcer ses positions que mouvoir sans raison des pièces isolées. Quand l'adversaire vous surclasse en nombre, cherchez avant tout la survie. Si c'est l'inverse, il convient d'exploiter l'avantage. Le gagneur ne lutte pas, le Stratège ne combat pas, le combattant évite la défaite et le perdant ne se trouble pas, car les échecs débutent par un engagement régulier et se terminent par une viâoire inattendue. Quand l'adversaire renforce ses positions sans raison, c'est qu'il a l'intention d'attaquer. S'il abandonne une petite pièce sans chercher à la sauver, c'est qu'il entretient de grandes ambitions. S'il joue sur l'impulsion du moment, c'est qu'il ne sait construire de plan. Réagir sans réfléchir estlla voie de la défaite. Comme le dit le Classique de la poésie 2: «L'estprit inquiet, avec prudence, comme si tu t'approchais d'un précipice...» En témoigne le poème: Les pièces sont le ciel, l'échiquier la terre, Les couleurs yin et yang, le jeu de l'univers; Lorsqu'il atteint pareille subtilité, Il lui arracherait un sourire amusé. L, 'empereur le laissa à son sommeil. Souverain et sujet poursuivaient la partie sur cet échiquier; à la troisième «marque» après l'heure wu, elle n'était toujours pas achevée, quand soudain Wei Zheng s'effondra sur la table et se mit à ronfler. L'empereur éclata de rire: «Notre sage ministre s'est tant dépensé pour soutenir nos autels et redresser le pays qu'il s'est endormi sans même s'en rendre compte!» Il le laissa à son sommeil sans plus chercher à le réveiller. Peu après, Wei Zheng s'éveillait et se jetait à terre pour se prosterner et s'excuser: «Votre serviteur mérite mille morts, mérite dix mille morts! Un étourdissement, je ne sais ce qui m'a pris... J'espère que Votre Majesté pardonnera ce crime de lèsemajesté... — Quel crime de lèse-majesté? Lève-toi, faisons place nette sur l'échiquier et recommençons la partie!» Wei Zheng remercia l'empereur de sa bonté et serrait une pièce entre ses doigts quand tout à coup une clameur s'éleva à la porte du palais. C'étaient Qin Shubao et Xu Mougong qui tenaient à la main une tête de dragon dégoulinante de sang. Us la jetèrent devant l'empereur en s'exclamant: «On a vu des fleuves s'assécher et la mer se retirer, mais jamais chose aussi incroyable! — D'où vient la chose?» demandèrent d'une même voix Taizong et Wei Zheng en se dressant. «Au sud de la galerie des mille pas, au carrefour du chemin, cette tête est tombée des nuages. Vos très humbles serviteurs n'ont pas osé négliger d'en informer Votre Majesté. — Qu'est-ce que cela veut dire?» s'écria l'empereur alarmé en se tournant vers Wei Zheng. Celui-ci répondit en faisant un quart de tour pour se prosterner: «C'est votre serviteur qui vient de l'exécuter en rêve.» A ces mots le souverain s'exclama stupéfait: «Mais je ne t'ai pas vu bouger pendant que tu dormais, et tu n'avais ni sabre, ni épée: comment aurais-tu décapité le dragon? — Maître, votre serviteur «Était en présence de son seigneur, Mais en rêve il se trouvait ailleurs. Paupières lourdes, les jeux vagues, En rêve j'étais dans les nuages, L'âme hors de moi et plein d'énergie. Sur la plate-forme des supplices, Était lié le dragon incriminé. "Tu es condamné à mort", lui ai-je dit, "Pour infraction d'un ordre célestle: fr dois abréger ta misérable vie!" A. ces mots le dragon se lamenta, Votre serviteur de courage s'arma. Se lamentant, le dragon attendait la mort. Prenant courage, je levai la lame de givre: D'un bruit sec s'abattit la menace Et la tête roula dans l'estpace!» À ce discours Taizong se sentit agité à la fois par la joie et la tristesse: la joie de pouvoir s'enorgueillir d'un serviteur tel que Wei Zheng. Avec un homme de sa trempe, pas de souci à se faire pour la sécurité du pays! Ce qui l'attristait, c'était d'avoir promis la vie sauve au dragon sans avoir prévu qu'il serait exécuté de cette façon; c'est bien à contre-cœur qu'il donna à Qin Shubao l'ordre de suspendre la tête sur la place du marché pour l'édification de la population de Chang'an. Il félicita Wei Zheng et les courtisans se retirèrent. Ce soir-là, quand il rentra dans son palais, l'empereur se sentait profondément déprimé en songeant à ce dragon qui l'avait si pitoyablement imploré en rêve pour avoir la vie sauve. Comment déjouer les ruses de l'impermanence? I l lui aurait été difficile de lui éviter ce malheur. À force d'y penser et repenser, il se sentait physiquement indisposé et moralement épuisé. Vers la deuxième veille de cette nuit-là, quand il entendit des sanglots à la porte du palais, son inquiétude ne fit que croître. Il dormait plus ou moins lorsque ce fut, cette fois, le dragon de la rivière Jing qui apparut, tenant à la main sa tête dégoulinante de sang. Il criait d'une voix forte: «Taizong, rends-moi la vie! Rends-la-moi! Tu m'as assuré que tu me sauverais, la nuit dernière tu me l'avais promis! Comment as-tu pu tout au contraire envoyer un juge des hommes me décapiter quand le jour s'est levé? Sors de là! Viens! Je veux aller avec toi chez Yama 2 plaider mon cas!» Il s'était saisi de Taizong et renouvelait ses bruyantes protestations, sans vouloir le lâcher. Les dents serrées, Uvre II, chapitre x l'empereur ne pouvait proférer le moindre mot; il se débattait, le corps entier couvert de sueur. Au moment où la situation semblait sans issue, des volutes d'une fumée d'encens s'élevèrent dans un vol de nuées colorées, en plein sud: une immortelle 1 s'avança et d'un coup de branche de saule fit disparaître vers le nordouest, le dragon sans tête, en proie à la désolation et aux lamentations. C'était la bodhkattva Guanyin qui, partie en quête d'un pèlerin sur l'ordre du Bouddha, s'était installée dans le temple de la divinité locale de la capitale. Entendant dans la nuit ces pleurs et sanglots de l'audelà, elle était venue tout exprès chasser le dragon maléfique et délivrer l'empereur. Le dragon était parti droit aux tribunaux infernaux présenter sa plainte, dont nous ne dirons ici davantage. Reparlons de Taizong: quand il revint à lui, il ne sut qu'hurler: «Au fantôme! Au fantôme!» Les impératrices des trois palais et les concubines des six cours, ainsi que les eunuques du service intime, en furent si alarmés que, tout tremblants, ils n'en dormirent pas de la nuit. À la troisième «marque» de la cinquième veille 2 les officiers civils et militaires se pressaient aux portes dans l'attente de l'audience impériale. Ils attendirent jusqu'à l'aube sans que le souverain parût, chacun se demandant, inquiet, ce qui se passait. Le soleil était monté haut dans le ciel quand leur fut enfin communiquée la proclamation: Nous ne nous sentons pas bien: vous êtes dispensés de l'audience. Cinq ou six jours s'étaient écoulés et l'inquiétude était telle que les mandarins étaient sur le point de forcer les portes pour s'enquérir de la santé impériale, lorsque l'impératrice douairière donna l'ordre de convoquer au palais, en vue d'un traitement, le médecin de la cour. On se pressait aux portes dans l'espoir de quelque nouvelle, quand il ressortit et répondit à la foule qui lui demandait de quoi souffrait Sa Majesté: «Le pouls de l'empereur n'est pas normal, à la fois faible et rapide. Il divague et voit des fantômes. J'ai également constaté un temps d'arrêt tous les dix mouvements et un manque de souffle dans les cinq viscères. Il est à craindre que se produise dans les sept jours ce que l'on ne saurait taire.» La déclaration laissait la foule des officiers atterrés et le visage décomposé. Us étaient en plein désarroi quand ils entendirent que Taizong mandait auprès de lui Xu Mougong, le protecteur de l'Etat' et le duc Yuchi 2. Les trois dignitaires se rendirent en toute hâte au palais détaché 3. Après les salutations, au rez-de-chaussée, Taizong leur déclara solennellement en forçant sa voix: «Mes sages ministres, depuis l'âge de dix-neuf ans j'ai conduit mes armées dans des expéditions au Nord comme au Sud, j'ai repoussé l'ennemi à l'Est et l'ai chassé à l'Ouest. J'ai mené de dures campagnes pendant bien des années sans jamais connaître le moindre maléfice. Mais voilà qu'aujourd'hui j'ai vu un fantôme! — Vous qui avez supprimé tant de vies humaines pour fonder l'empire, pourquoi avoir peur d'un fantôme?» s'étonna le duc Yuchi. «Vous ne me croirez pas, mais à la porte de ma chambre à coucher, dès que tombe la nuit, ce sont jets de tuiles et de briques, cris et sanglots de démons: insupportable, je vous assure! Le jour c'est encore tolérable, mais dans les ténèbres, c'est intenable! — Que Votre Majesté se rassure», répondit Quin Shubao, «ce soir je monterai la garde avec Jingde*. Nous verrons quelle sorte de fantôme vous hante.» Taizong approuva. Xu Mougong se retira après l'avoir remercié de ses faveurs. Ce soir-là, tous deux prirent leur équipement de guerrier, fixèrent solidement leurs armures et, masse de métal et hache d'armes en main, se tinrent à la porte. Les valeureux hommes de guerre! Comment étaient-ils habillés? Voyez: Sur la tête casque brillant de lumière, Cuirasse en écailles de dragon sur le corps, Le plastron, miroir de nuages de bonheur, Fermement retenu par des nœuds léonins, Et une ceinture brodée de cent couleurs. L'œil de phénix de l'un fait trembler les affres, La pupille de l'autre reflète la foudre. Ce sont des vétérans, héros chargés de gloire, Pour les temps à venir protecteurs des foyers, L,es deux officiers supérieurs se tinrent toute la nuit de chaque côté de l'entrée. A tout jamais promus gardiens de nos portes'! Les deux officiers supérieurs se tinrent toute la nuit de chaque côté de l'entrée sans que se manifestât le moindre maléfice. Taizong passa une nuit calme, sans incident. À l'aube il manda les deux généraux et les remercia avec chaleur de la peine qu'ils s'étaient donnée: «Il y a plusieurs jours que je n'ai pu dormir, depuis que je suis tombé malade, mais grâce à votre imposante présence je viens de passer une nuit très reposante. Je vous prie de vous retirer et de prendre quelque répit avant de revenir monter la garde ce soir.» Les deux hommes remercièrent-et sortirent. Ils veillèrent donc les deux ou trois nuits suivantes et tout resta calme. Toutefois l'empereur perdait l'appétit et sa maladie prenait une tournure plus grave. De plus, ne supportant pas de donner tant de mal à ses officiers, il convoqua à nouveau ses ministres pour leur faire ces recommandations: «J'ai retrouvé le repos ces deux derniers jours, mais c'est au prix de la peine que se donnent mes deux généraux toute la nuit. Je désirerais que l'on convoquât quelque peintre habile pour faire leurs authentiques portraits et les coller sur la porte de façon à leur épargner toute fatigue. Qu'en pensez-vous?» Conformément à ces instructions, on choisit deux artistes, capables de peindre de façon ressemblante, lesquels exécutèrent le portrait de chacun des deux officiers en armes. On les colla sur la porte et il n'y eut pas d'autre incident dans la nuit. I l en fut ainsi pendant deux ou trois jours, jusqu'à ce que le martèlement de briques et de tuiles se fît à nouveau entendre à l'entrée de derrière. Le lendemain matin, l'empereur convoqua ses ministres pour leur dire: «Il ne s'est heureusement rien passé ces derniers jours au portail du devant, mais cette nuit les bruits ont recommencé à l'arrière. N'est-ce pas là de quoi donner mortelle frayeur! — Quin Shubao et Yuchi Jingde se sont chargés des perturbations à la porte du devant», fit valoir Xu Mougong, «il faut confier à Wei Zheng la protection de l'arrière.» 1 8 7 Taizong approuva. Ordre fut donc donné à Wei Zheng de monter la garde à la porte de derrière. I l endossa son armure et se tint, cette nuit-là, en faction à l'arrière, l'épée à châtier les dragons en main. Un noble héros, vraiment! Le front ceint d'un turban de chaude soie verte, La taille prise dans une ceinture de jade, Les manches flottantes dans le vent de givre, Il a plus père allure que Lit et Shu Aux pieds de souples bottes noires qui se plient, Il tient en main lame qui tranche les méchants, Les yeux écarquillés, guettant de tous côtés. Nul démon n'aurait l'audace de se montrer! De fait, aucun être maléfique ne se manifesta de la nuit. Mais l'absence d'incidents devant comme derrière n'empêchait pas la maladie d'empirer. Vint le jour où l'impératrice douairière convoqua les ministres pour délibérer sur les dispositions à prendre concernant les funérailles et leur suite. De son côté Taizong manda Xu Mougong à son chevet, pour lui communiquer ses dernières recommandations concernant les grandes affaires de l'État et l'orphelin qui lui succéderait, à l'instar de Liu Bei, le souverain de Shu 2. Quand il eut fini de parler, il prit un bain et se changea dans l'attente de son heure. Wei Zheng, qui était resté à l'écart et se tenait sur le côté, tira par le vêtement l'empereur: «Que Votre Majesté se rassure! J'ai là ce qui lui garantira longue vie. — Comment cela, maintenant que l'évolution de la maladie compromet irrémédiablement ma vie? — J'ai une lettre à confier à Sa Majesté pour qu'Elle l'emporte aux tribunaux infernaux et la remette à Cui Jué, juge à Fengdu — Qui est Cui Jué? — C'était un ministre de votre défunt père, l'empereur auquel vous avez succédé. Il a été préfet de Cishou avant d'être promu vice-président du ministère des Rites. Quand il était de ce monde, nous étions des amis intimes. fera en sorte que votre âme revienne en ce monde des vivants et que votre noble visage réapparaisse à la capitale impériale. » À ces mots Taizong prit la missive, la glissa dans sa manche, puis ferma les yeux et mourut. Les impératrices et concubines des trois palais et six cours, le prince héritier et les fonctionnaires civils et militaires, tous prirent le deuil tandis que la dépouille impériale reposait dans un cercueil en la salle du Tigre Blanc 1. Mais de cela il ne sied de dire davantage. Revenons à Taizong dont l'âme, à la sortie de la tour aux Cinq-Phénix 2, aperçut un groupe de cavaliers de la garde impériale qui lui proposèrent une partie de chasse hors du palais. Tout paraissait vague et comme estompé. Taizong les suivit volontiers dans le flou d'une marche qui se prolongea longtemps,- jusqu'à ce qu'hommes et chevaux disparaissent. Laissé seul, il errait à travers une étendue désolée, cherchant anxieusement quelque chemin, quand il entendit quelqu'un l'appeler en criant: «Par ici, l'empereur des grands Tang, par ici!» A ces mots, Taizong leva la tête et vit un homme Portant bonnet mandarinat de gaze noire Et ceinture de corne de rhinocéros*. Du bonnet se balancent de souples cordons; Ea corne met en valeur une belle boucle d'or. Il tient à la main une tablette d'ivoire; Drapé d'une robe de soie lumineuse, Hottes à l'épaisse semelle blanche aux pieds, Il gravit les nuages et pousse les brumes. Glissé contre son cœur, il tient le registre Qui fixe le destlin des vivants et des morts. Ea chevelure flottant autour des oreilles, Ea barbe dansante entourant le menton, Naguère ministre de l'empire des Tang, Il sert aujourd'hui Yama, prince des Enfers. Comme Taizong s'avançait vers lui, il s'agenouilla au bord du chemin et déclara: «Votre Majesté! Veuillez pardonner à votre serviteur d'avoir failli au devoir de vous accueillir à meilleure distance! — Qui es-tu? Quelle affaire t'a fait venir me rencontrer? — Il y a une quinzaine de jours votre indigne serviteur «Je we nomme Cui'Jite.» 1 9 0 a été témoin en la salle du Filet de la forêt des apparences de la plainte portée par le fantôme du dragon de la rivière Jing, pour promesse non tenue, contre Votre Majesté qui l'aurait fait exécuter au lieu de le sauver. Le grand roi Qin Guang a dépêché aussitôt des messagers-fantômes amener Votre Majesté, en vue de la confrontation, devant les trois services 3. Comme j'étais au courant, je suis venu par ici vous attendre, mais malheureusement je suis arrivé en retard. Veuillez me pardonner, je vous en implore! — Comment t'appelles-tu? Quelle charge exerces-tu? — Votre indigne serviteur, lorsqu'il était du monde des vivants, était au service du précédent souverain, d'abord comme préfet de Cishou, puis en tant que viceprésident du ministère des Rites. Je me nomme Cui Jué. J'occupe actuellement la position de juge d'instruction* à la capitale des morts.» Fort aise de l'apprendre, Taizong s'avança pour le relever en hâte de ses impériales mains: «Maître, vous vous êtes donné bien trop de peine à venir de si loin. J'ai justement une lettre à vous remettre de la part de Wei Zheng qui est à mon service. Je suis heureux de vous avoir rencontré.» Le juge exprima sa reconnaissance et demanda où était la missive. Taizong la sortit de sa manche et la lui tendit. Cui Jué la prit respectueusement, l'ouvrit et lut: Ton jeune frère Wei Zheng, indigne de ton amour, se permet d'adresser respectueusement cette missive à son frère juré, l'éminent juge Cui: Quandje pense à nos relations d'autrefois, Urne semble entendre ta voix et voir ton visage. Il y a bien des années queje n'ai plus été édifié par tes propos élevés. Je n'ai plus que la possibilité de disposer des offrandes aux fêtes, sans savoir si tu as pu en jouir. Mais je suis heureux que tu ne m'aies pas abandonné en me visitant en rêve, ce qui m'a permis de savoir que mon cher et respecté frère avait obtenu une haute promotion. Hélas, nous ne pouvons nous revoir face à face, les mondes de la lumière et des ténèbres étant séparés par un abîme aussi large que le ciel! Je t'écris aujourd'hui à la suite du décès soudain de Taizong, l'empereur Wen, dans la supposition qu 'il aurait à répondre de son cas devant les Trois Services et ne saurait manquer de te rencontrer. Je te prie instamment, en souvenir de notre amitié d'antan, de laisser Sa Majesté retourner chez les vivants, s'il en a la moindre possibilité. Ce 1 9 1 serait un témoignage exceptionnel de ton affection, pour laquelle je me permets de te remercier encore une fois. Crois en mon infini, etc. La lecture de la lettre remplit de joie le juge qui reprit la parole: «De l'exécution, en rêve, du dragon par Wei Zheng, je suis depuis longtemps au courant et je l'admire infiniment pour ce haut fait. Je lui suis aussi obligé de s'être occupé de mes fils et petits-fils. Puisque cette lettre m'est, parvenue, Votre Majeáté peut se rassurer: votre indigne serviteur vous garantit qu'Elle retournera chez les vivants et gravira à nouveau le seuil de son palais.» Taizong lui exprima sa gratitude. Ils parlaient quand s'approchèrent deux garçons habillés de bleu, tenant bannière et dais précieux. Ils crièrent: «Invitation du roi Yama! Invitation!» Taizong se mit donc en marche avec le juge et les deux garçons. Tout à coup surgit une muraille. Au-dessus de la porte était suspendue une large plaque sur laquelle s'étalait en larges lettres d'or l'inscription: PRÉFECTURE DU PAYS DES TÉNÈBRES. PASSAGE DES FANTÔMES. L'un des garçons en bleu prit la tête du cortège en agitant sa bannière. Ils entrèrent en ville. Ils marchaient le long d'une rue, quand Taizong reconnut son prédécesseur Li Yuan 1, son défunt frère aîné Jiancheng et son frère cadet Yuanji 2, lesquels s'avançaient en criant: «Li Shimin s'amène! Li Shimin est. là!» Les deux frères se jetèrent sur lui et le frappaient en lui demandant raison de leur vie. Dans l'impossibilité de les éviter, Taizong serait resté entre leurs mains si le juge Cui n'avait heureusement appelé un démon au visage bleu orné d'horribles crocs. I l leur aboya l'ordre de lâcher Taizong qui put ainsi se dégager et poursuivre sa route. Quelques lis plus loin, ils parvinrent à un édifice à étages et terrasse couvert de tuiles vert-bleu, vraiment magnifique! Un amoncellement de nuées colorées, Entre mille traînées de brumes rougeâtres, Découvrent des rangées d'étranges têtes de bêtes Et couples de canards de tuiles scintillantes. Ees portes sont percées de longs clous d'or rouge, Le seuil, formé d'une dalle de jade blanc. Des fenêtres sortent comme des fumerolles, IÇ)2 Des éclairs colorent stores et bannières. De hautes tours s'élèvent dans l'azur des deux, Des galeries zigzaguantes relient les cours. L'encens montant de tripodes imprègne les robes, Les vantaux brillent sous les lanternes de gaze. A gauche s'alignent féroces têtes-de-bœufs, A droite dominent les visages-de-chevaux Les plaques tournent pour guider les trépassés, De blanches tentures font signe aux âmes. C'est le grand portail du tribunal infernal, Qui mène à la salle de Yama l'Ancien. Taizong contemplait ce spectacle de l'extérieur quand, dans le cliquetis des pendeloques et d'étranges fragrances d'encens, apparurent deux rangs de porteurs de chandelles suivis des dix rois de l'enfer qui descendaient les marches 2. Sortant de la salle du Filet de la forêt des apparences, ils venaient accueillir Taizong en courbant l'échiné. Comme l'empereur se refusait par modestie à prendre la tête du cortège, les dix princes lui dirent: «Puisque Votre Majesté est le souverain des hommes chez les vivants, alors que nous ne le sommes que chez les morts, chacun sa place, pourquoi tant de manières? — Moi qui vous ai offensés, comment aurais-je l'audace de discuter de préséance entre vivants et morts?» Au bout d'interminables assauts de modestie, Taizong accepta de marcher en tête et d'entrer dans la salle du Filet où il eut droit à la place d'honneur, après l'échange renouvelé de salutations avec ses dix hôtes. Un moment plus tard le roi Qin Guang s'avança, les mains poliment jointes, pour lui dire: «Le dragonfantôme de la rivière Jing a porté plainte contre Votre Majesté pour promesse non tenue. Qu'en est-il? — J'ai rêvé que le brave dragon me demandait la vie sauve et je lui ai effectivement promis que rien n'arriverait. Il s'était inconsidérément rendu coupable et devait être puni: mon ministre Wei Zheng était chargé de le décapiter. Je l'avais convoqué au palais pour jouer aux échecs, sans penser qu'il procéderait à l'exécution en rêve. C'était là un divin stratagème de ce juge des hommes; sans doute est-ce aussi que le roi-dragon devait payer de la mort son crime. En quoi est-ce ma faute? r — Avant même sa naissance», admirent les dix rois en s'inclinant à ces mots, «il était écrit sur le registre des morts de la constellation de la Cuiller que ce dragon périrait de la main d'un juge humain. Nous le savons bien, mais il a insisté pour que Votre Majesté vienne elle-même répondre de ce cas devant les trois services. Nous l'avons déjà envoyé au moulin des réincarnations et sommes au regret de vous avoir dérangé en vous priant de nous honorer de votre présence. Nous espérons que Votre Majesté nous pardonnera notre insistance.» Sur ces paroles, ils demandèrent au juge qui tenait le registre des morts et des vivants de l'apporter immédiatement afin de vérifier le laps de vie accordé par le Ciel à Sa Majesté. Le juge Cui fit aussitôt demi-tour pour aller chercher au bureau le registre complet du traitement céleste des souverains de tous les pays de l'univers. Il commença par feuilleter lui-même. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que le terme du règne de l'empereur Taizong des grands Tang du Jambûdvîpa, le continent du Sud, était fixé à la treizième année de l'ère «Contemplation-de-la-Vertu»! Il prit aussitôt un gros pinceau imbibé d'encre et ajouta deux traits au caractère précédant le «dix», lequel, «un», s'écrit d'un simple trait horizontal. Il remit alors le registre. Les dix rois le feuilletèrent depuis le début et constatèrent que «trente-trois ans» figurait en note sous le nom de Taizong. Le roi Yama, surpris, s'écria: «Mais il y a combien d'années que Votre Majesté est montée sur le trône? — I l y a aujourd'hui treize ans que j'ai accédé au trône. — Que Votre Majesté se rassure et ne se fasse point de soucis: il lui reste vingt ans à vivre 3. Maintenant que votre cas est éclairci, veuillez retourner chez les vivants.» Taizong remercia en s'inclinant. Les dix princes de l'enfer chargèrent le juge Cui et le maréchal Zhu de raccompagner l'âme de l'empereur. En sortant de la salle du Filet de la forêt des apparences, Taizong demanda aux dix rois, mains jointes levées 4: «Est-ce que tous se porteront bien, jeunes et vieux, dans mon palais? — Tout le monde ira bien, sauf, nous le craignons, votre jeune sœur qui ne semble pas devoir vivre éternellement.» Taizong s'inclina à nouveau pour les remercier: «A mon retour au monde des vivants, je ne sais que vous offrir pour vous exprimer ma gratitude, si ce n'est des melons... — Avec plaisir», répondirent les dix princes, ravis, «nous avons ici des melons de l'Est et de l'Ouest, mais pas du Sud — Je vous en ferai envoyer sitôt de retour», promit Taizong. Sur ce, ils s'inclinèrent avant de se séparer. Le maréchal ouvrait la marche, tenant la bannière à guider les âmes, tandis que le juge Cui la fermait pour assurer la protection de Taizong. Ils sortaient de l'empire des ombres, mais levant les yeux, Taizong s'aperçut que ce n'était point le même chemin. «On ne s'est pas trompés? demanda-t-il au juge. — Non. Aux Enfers, il en est ainsi, il y a un chemin à l'aller, mais aucun pour le retour. Nous devons faire passer Votre Majesté par le moulin de la transmigration, ce qui procurera à Votre Majesté l'occasion de visiter les installations et aussi de revenir à la vie par la réincarnation.» Taizong n'avait d'autre choix que de suivre ses deux guides. Ils n'avaient pas franchi plus de quelques lis quand ils tombèrent sur une haute montagne couverte de nuages sombres qui descendaient jusqu'au pied, tandis qu'un brouillard noir dérobait l'espace. «Maître Cui, quelle est cette montagne? s'enquit Taizong. — C'est le mont Porte-Ténèbres du monde des ombres. — Comment passer? s'inquiéta Taizong, effrayé. — Que Votre Majesté se rassure: nous sommes là pour vous guider.» Taizong suivit les deux personnages, tremblant et frissonnant. Parvenu au sommet d'un rocher, il leva les yeux pour contempler le spectacle: Des formes déchirées, tordues et contournées, Plus escarpées que les chaînes de Shu Plus élevées que les à-pics de Lu Non point mont fameux de chez les vivants, Mais terrain dangereux du monde ténébreux:!95 Chaque buisson épineux cache ses monstres, Les anfrattuosités abritent leurs démons. Aux oreilles ne parvient aucun chant d'oiseau, Seuls passent des fantômes devant les yeux. Un vent de mort hurle dans le noir du brouillard: Hurlement, halètement de troupes démoniaques. Vue sans fond, ni hauteur, sans contour, ni limite... On y trouve montagnes, sommets et pics, Grottes et torrents, Mais l'herbe ne pousse pas sur la montagne, Le sommet ne reçoit pas de visiteurs, Le pic ne perce pas le ciel azuré, La grotte n'accueille pas les nuages, Et le torrent est sans eau. Ses bords fourmillent de Spectres, ses pentes de démons. Le fond du torrent cache les âmes en peine, La grotte abrite les diables sauvages. Tétes-de-bœufs et faces-de-chevaux vocifèrent, Tandis que pleurent les fantômes affamés. Le juge des destinées transmet les ordres précipitamment, Le chasseur des âmes s'empare des documents en criant. Brouillards et tourmentes! Taizong ne parvint à franchir la montagne qu'en se confiant entièrement à la protedion du juge Cui. Comme ils allaient de l'avant, ils passèrent devant un grand nombre de jamen 1: partout des cris déchirants frappaient les oreilles et de hideuses apparitions glaçaient le cœur. «Où sommes-nous? demanda Taizong. — Ce sont les dix-huit enfers situés derrière le mont des Ténèbres. — Il y en a dix-huit? Lesquels? — Permettez-moi de vous les énumérer: «L'enfer où l'on vous arrache les tendons, celui du sombre châtiment et celui de la fosse de feu: tout n'y est. que tourments et désolation; y subissent leurs châtiments après la mort tous ceux qui ont commis mille sortes de péchés. «L'enfer de la Capitale, celui où l'on arrache la langue et celui où vous êtes écorché vif: tout n'y est que pleurs et gémissements, tristesse et accablement; on y punit la déloyauté et l'impiété qui blessent la raison céleste; c'est là que sont précipités les hypocrites au cœur de serpent et à la bouche de bouddha. 1 9 6 «L'enfer qui moud comme la meule, celui qui réduit en poudre et celui qui écrase comme la roue du char: la peau éclate, les chairs sont déchirées, les dents grincent; on y reçoit ceux qui commettent l'injustice par tromperie et nuisent au prochain par leurs flagorneries. «L'enfer de glace, celui des mutilations et celui des éviscérations: échevelé et le visage souillé, on y garde les sourcils froncés et les yeux plissés; ici sont reçus ceux qui grugent les simples d'esprit par de faux poids ou mesures et s'attirent ainsi ces malheurs. «L'enfer de l'huile brûlante, celui des ténèbres et celui de la montagne de couteaux: on n'y fait que trembler et se lamenter; y sont jetés tous ceux qui ont brimé les bons par la violence et la brutalité; ils rentrent la tête et courbent l'échiné sous le poids d'atroces souffrances. «L'enfer du lac de sang, celui d'Avfci et celui du fléau et de la balance: on vous y écorche jusqu'à l'os, casse les membres et arrache les tendons; on y précipite ceux qui tuent par cupidité ou massacrent les animaux. «Difficile d'en sortir, même au bout de mille ans. On y sombre pour l'éternité sans espoir de rémission. Chacun est enchaîné et ligoté, à la merci de démons à la chevelure rousse et aux faces noires, armés de longues lances et de glaives courts. Têtes-de-bœufs et faces-de-chevaux frappent au sang de leurs masses de bronze et règles de fer. Inutile de crier au secours: ici ni le ciel, ni la terre ne répondent. «Car l'on ne saurait tromper sa conscience: les dieux ne laissent rien passer. Bien ou mal finit toujours par obtenir rétribution: tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps! » À ce discours, Taizong se sentit le cœur transi de peur. Peu après avoir repris leur marche, ils rencontrèrent un groupe de soldats-fantômes, qui tenaient chacun bannière et fanion. Ils s'agenouillèrent pour annoncer: «Ce sont les gardes, messagers des ponts, qui sont venus vous accueillir!» Le juge leur cria l'ordre de se relever et repartir. Il conduisit Taizong plus loin et lui fit franchir le pont d'Or. L'empereur aperçut de l'autre côté un pont d'argent où circulaient des gens loyaux, pieux, sages et bons, animés par la justice et la rectitude, eux aussi sous la conduite de bannières et fanions. l9t Il y avait encore un pont pris dans la tourmente de vents glacés, par-dessus des flots de sang mugissants, dans d'incessants cris et sanglots. «Comment s'appelle ce pont? demanda Taizong. — C'est le pont Sans-Recours 1. Il faut vous en souvenir et le noter pour la postérité, quand vous retournerez chez les vivants, car ce pont «Eit par-dessus les eaux mugissantes, Voie étroite, traîtresse, dangereuse, Au-dessus du long fleuve pareil A quelque flosse de flammes de feu. Un souffle de mort perce jusqu'aux os, Une odeur infecte donne la nausée. Les vagues roulent des flots sinistres Que nul ne franchit, homme ni bateau. Pieds nus, échevelés, n'y circulent que damnés. Long de plusieurs lis, large de trois empans, Le pont passe à cent pieds de hauteur, Sans balustrade où poser la main. Au-dessous, prêts à vous saisir, des monstres hideux Attendent les damnés sur leur chemin périlleux. Près du pont se tiennent de féroces gardiens, Dans les flots se tourmentent les âmes damnées. Aux branches pendent des lambeaux de vêtements; Au pied de la falaise se terrent Les mégères, honte de leurs beaux-parents; Chiens et serpents s'en disputent les morceaux: Il n'y a pas d'issue pour ceux tombés dans ces eaux. » En témoigne le poème: On entend souvent pleurs et longs sanglots; A mille toises s'élèvent les flots De sang: d'horribles démons infernaux Montent la garde sur le pont des Morts. crier fort distinâement: «Li Shimin arrive! Li Shimin est là!» Les cris remplissaient Taizong de crainte et tremblements. Une foule de démons lui barrait le passage, les uns se traînant mutilés, d'autres disposant de leurs jambes mais sans tête. «Rends-nous la vie!» hurlaient-ils, «rends-nous la vie!» Pris de panique, Taizong cherchait à leur échapper en criant: «Maître Cui, au secours! Sauvez-moi! — Votre Majesté», expliqua le juge, «ce sont vagabonds et brigands de trente-six endroits, les âmes perdues d'une foule de princes et de meneurs, tous voués à malemort par un injuste sort, coupés du salut, sans personne pour les recevoir ou s'occuper d'eux. Comme ils n'ont ni ressources, ni viatique, ce sont des fantômes affamés abandonnés au froid et à la solitude. Je ne pourrai sauver Votre Majesté que si Elle trouve quelque argent à leur distribuer. — Mais je suis venu ici les mains vides, où en trouverais-je? — Votre Majesté, un homme du monde des vivants nous a confié ici un dépôt. Si Votre Majesté veut bien mettre son nom sur une promesse de remboursement, je me porterai garant. Si vous lui empruntez un magasin entier pour en distribuer le contenu à ces fantômes affamés, je pourrai vous faire passer. — Qui est-ce? — C'est un habitant de la préfecture de Kaifeng au Henan, du nom de Xiang Liang 1. I l dispose ici de treize magasins remplis d'or et d'argent. Vous pourrez rembourser vos dettes dans le monde des vivants.» Fort aise de ces conseils, Taizong souscrit à l'emprunt. Il établit un contrat qu'il remit au juge et chargea le maréchal de vider entièrement le magasin d'or et d'argent. Le juge s'adressa alors aux fantômes: «Partagez-vous à parts égales ces fonds et laissez passer le Père des éminents Tang. Son laps de vie est loin d'être épuisé. Je raccompagne son âme sur l'ordre formel des dix rois et lui demanderai de veiller à votre salut en faisant procéder à une grande cérémonie par l'Eau et la Terre 2. Ne faites plus d'histoires!» À ce discours, comme ils avaient reçu l'argent, les fantômes acquiescèrent unaniment et se retirèrent. Le juge demanda au maréchal d'agiter son fanion guide des âmes et conduisit Taizong hors de la cité de Malemort. Ils gagnèrent rapidement une large route plane et lumineuse qu'ils suivirent avec la plus grande aisance. Si vous tenez à savoir où elle mène, écoutez la séance qui vient! Livre troisième LA D É L I V R A N C E D E SINGET (chapitres xi à xv) 第011回 / CHAPITRE XI O Ù LE SOUVERAIN DES TANG, REVENU A LA VIE, OBSERVE LA PRATIQUE DU BIEN, ET XIAO YU, SOUCIEUX DU SALUT DES AMES EN PEINE, JUSTIFIE LA PORTE DE VACUITÉ. Ainsi qu'en témoigne le poème: Cent ans passent comme coulent les eaux, La vie ne dure pas plus qu'écume: Hier encore teint rose de la pêche, Aujourd'hui, déjà, du givre aux tempes! Ce n'était qu'un rêve de termites Le coucou rappelle le pays perdu" "Bonnes actions secrètes sont source de vie; Bien ne cherche pitié car Ciel en prend souci. Revenons à Taizong qui suivait le juge Cui et le maréchal Zhu après avoir échappé aux créanciers d'injustices dont ils réclamaient réparation. Ils marchèrent longtemps avant d'arriver à la bifurcation des Six chemins de la transmigration 3. On y voyait des gens qui s'élevaient dans les nuages, cape de nuées sur les épaules; d'autres, munis de talismans, portaient des amulettes en forme de poisson rouge à la taille; moines, nonnes, prêtres taoïstes, laïques, bêtes et oiseaux, diables ou démons, c'était un flot continu qui surgissait et se précipitait sous la roue de la transmigration, chacun prenant le chemin qui lui était assigné. «Qu'est-ce que signifie tout cela? demanda l'empereur. — Votre Majesté», répondit le juge, «maintenant que votre esprit éclairé perçoit sa nature de bouddha, il faut vous souvenir de ce que vous voyez et le faire connaître au monde des vivants. C'est, ce qu'on appelle les "Six chemins de la transmigration": ceux qui pratiquent le bien montent, transformés en immortels; ceux qui se sont montrés loyaux jusqu'au bout renaissent dans les honneurs; les pieux revivent dans le chemin du bonheur; les justes redeviennent des hommes; les vertueux entrent en richesse; les méchants s'enfoncent dans la voie démoniaque.» A ces mots l'empereur, hochant la tête en soupirant, déclara: «Le bien est vraiment bien! Faites-le: plus de malheur! Gardez toujours bon cœur, Ouvert grand à la bonté! "Point de mauvaises pensées, Il faut moins souvent ruser! Ne niez pas la rétribution, Les dieux en ont disposition!» Le juge accompagna Taizong jusqu'à la porte de la voie des Honneurs, puis le salua et lui cria: «Votre Majesté! C'est par là que vous devez sortir, l'endroit où l'humble juge que je suis doit vous faire ses adieux et s'en retourner. Je laisse le maréchal Zhu vous raccompagner une étape de plus. — Je suis désolé, maître, de vous avoir fait marcher si loin. — Quand Votre Majesté sera retournée au monde des vivants, qu'Elle ne manque surtout pas de faire célébrer la grande cérémonie par l'Eau et la Terre pour le salut des âmes en peine à l'abandon, qu'elle n'oublie à aucun prix! S'il n'y a plus de rumeurs de vengeance au monde des ombres, celui de la lumière jouira de la prospérité de la Grande paix. Si vous réformez inlassablement tout ce qui esi contraire au bien, si votre exemple entraîne tous les gens du monde à la pratique du bien, soyez sûr que Votre Majesté sera la gloire des générations à venir, que votre domaine terrestre sera consolidé à jamais!» L'empereur approuva chacune de ces exhortations, prit congé du juge, franchit la porte en compagnie du maréchal Zhu, et vit un cheval bai à crinière noire entièrement sellé et bridé. Zhu pria sur-le-champ l'empereur de le monter, l'aidant à gauche, puis à droite. La monture partit comme la flèche. Ils furent bientôt au bord des eaux de la rivière Wei où une paire de carpes dorées sautaient à qui mieux mieux dans les vagues. Le speâacle réjouit tant l'empereur qu'il arrêta son cheval sans pouvoir se résoudre à en détacher son regard. «Votre Majesté!» lui criait le maréchal, «dépêchonsnous, entrons en ville avant qu'il ne soit trop tard!» Comme l'empereur s'absorbait dans ce spectacle, sans consentir à bouger, le maréchal lui prit le pied en criant encore plus fort: «Pas encore parti? Qu'attendez-vous donc?» Un gros plouf! Il l'avait poussé de son cheval en plein dans la rivière! C'est ainsi que Taizong échappa au monde des ombres pour se retrouver d'une traite dans celui des vivants. Or, à la cour des Tang, les hauts dignitaires civils et militaires s'étaient tous réunis au palais de l'Est pour assurer la protection du prince héritier, qui célébrait le deuil dans la salle du Tigre-Blanc en compagnie de l'impératrice, des concubines impériales, des dames de la cour et du chef des services. On était unanimement d'avis de proclamer le deuil dans tout l'empire et de mettre le prince héritier sur le trône. À ce moment, Wei Zheng, qui se tenait sur le côté, intervint: «Messieurs, n'en faites rien! Il ne le faut pas! Il serait à craindre que l'imprévisible ne se produise, si vous jetez l'alarme dans nos provinces. Attendez donc encore un jour: notre maître reviendra certainement à la vie. — Notre ministre divague», s'exclama Xu Jingzong en s'avançant, «ainsi que le dit l'antique adage, de même que l'eau versée ne se peut ramasser, ne saurait revenir celui qui est parti. À quoi bon prononcer ces vaines paroles, de nature à troubler les esprits? C'est insensé! — Maître Xu, je ne vous le cacherai pas: votre humble collègue a été instruit dans les arts de l'immortalité depuis son enfance. Mes calculs sont d'une parfaite clairvoyance: je vous garantis que Sa Majesté n'est pas morte.» Ils étaient au beau milieu de cette discussion quand on entendit, venant du cercueil, sortir ces mots, répétés d'une voix forte: «Il me noie! Il m'a noyé!» Ce fut la panique: 2o les mandarins civils et militaires s'affolaient, l'impératrice et les épouses impériales tremblaient. Chacun avait Visage plus pâle que feuilles de mûrier Après l'automne, Taille plus affaissée que tige de saule Avant le printemps. Les jambes molles, le prince était sans force Pour tenir le bâton et finir la cérémonie; L'âme envolée, le chef des services Aurait été bien en peine de la suivre. Les dames s'effondraient comme fleurs sous la bourrasque, Comme lis frappés d'une averse violente. Les courtisans, plongés dans la Stupeur, tremblaient. La salle avait pris l'aspect d'un pont brisé, La plate-forme des cérémonies de deuil Ressemblait à une pagode renversée! La salle s'était vidée, nul n'osait s'approcher de la bière. Heureusement que le noble Xu Mougong, le lucide premier ministre Wei, le courageux Qin Qiong 1 et le téméraire Hu Jingde s'étaient avancés pour soulever le cercueil en criant: «Que Votre Majesté nous dise ce qui lui pèse au point de ne pouvoir l'ôter de son esprit, mais qu'Elle ne se livre point à ce jeu de fantôme qui terrifie ses parents! — Ce n'est pas qu'Elle joue au fantôme», coupa Wei Zheng, «c'est que Sa Majesté est revenue à la vie. Allons vite chercher des outils! » Ils ouvrirent le cercueil et trouvèrent en effet Taizong assis à l'intérieur. I l continuait à crier: «Il m'a noyé! Qui m'a tiré de l'eau?» Xu Mougong s'avança pour le soutenir: «Réveillez-vous! N'ayez crainte! Nous sommes tous ici pour protéger Votre Majesté.» L'empereur ouvrit enfin les yeux pour dire: «Je viens de passer par une horrible expérience: à peine avais-je échappé aux démons hideux des Enfers que je suis tombé dans le malheur de perdre la vie en me noyant. — Que Votre Majesté se rassure et qu'Elle demeure sans crainte. De quel malheur des eaux parlez-vous? — J'avais chevauché jusqu'aux rives de la Wei où jouaient deux carpes dorées quand le maréchal Zhu m'a traîtreusement poussé et précipité dans la rivière où j'ai bien failli me noyer. — Votre Majesté est encore sous l'effet du souffle des fantômes», conclut Wei Zheng qui fit apporter en toute hâte de la cour de médecine' une potion calmante et fortifiante. On prépara aussi de la bouillie de riz. Il fallut lui en faire prendre à plusieurs reprises avant qu'il retrouvât son état normal et fût capable de reconnaître gens et choses. Un simple calcul aurait permis d'établir qu'il s'était écoulé trois jours et trois nuits entre la mort de l'empereur et son retour chez les vivants. En témoigne le poème: Que d'événements sur cette terre, Autant d'échecs que de victoires, Que de choses extraordinaires, Mais rien de comparable à ceci! Comme le soir tombait, les hauts dignitaires invitèrent l'empereur à retourner se coucher dans ses appartements et se retirèrent. Le lendemain, ils remplacèrent leurs vêtements de deuil par des habits de couleur, robe rouge et bonnet noir, ceinture pourpre à boucle d'or, attendant au portail la convocation à l'audience. Quant à Taizong, après avoir pris la potion calmante, plusieurs bols de bouillie et avoir été ramené dans sa chambre à coucher, il avait passé la nuit à goûter un bon sommeil réparateur. Il ne s'était levé qu'avec le jour, rempli d'énergie, retrouvant toute sa dignité: Une large couronne sur la tête, en robe ocre rouge, Il porte une ceinture de jade bleu de Lantian 1, Les pieds dans des bottes sans-souci de fondateur. Sa noble mine le met au-dessus de la cour: Avec ardeur et dignité renouvelées Il reprend aujourd'hui les rênes du pouvoir. Un grand empereur de paix et de justlice, Sa Majesté Li, revenue des morts à la vie! Le souverain des Tang gravit la salle précieuse aux Clochettes-d'Or et rassembla les fonctionnaires civils et militaires. Après les vivats, chacun prit place selon son rang. C'est alors que l'on entendit la déclaration impériale: «Ceux qui ont une communication à présenter sortent des rangs; les autres peuvent se retirer!» 2 0 8 De droite et de gauche s'avancèrent les dignitaires 1, jusqu'aux marches de jade blanc. Ils se prosternèrent avant de demander: «Comment se fait-il que Votre Majesté ait mis si longtemps à s'éveiller de son rêve de la dernière fois? — Ce jour-là, quand j'ai pris la lettre de Wei Zheng, j'ai senti mon âme quitter la salle. Des gardes de la Forêt-deplumes 2 m'ont invité à partir à la chasse. Nous avancions, quand ils ont disparu sans laisser de traces. C'est alors que je suis tombé sur mon défunt père et mes défunts frères. Ils me harcelaient mais je ne savais comment m'en défaire, lorsque s'est présenté un homme en bonnet et habit noirs qui a crié à mes frères de s'éloigner: c'était le juge Cui Jué. Je lui ai remis la missive de Wei Zheng. Il la lisait, quand des garçons en bleu portant des bannières m'ont conduit à la salle du Filet de la forêt des apparences où siégeaient les dix rois, juges des Enfers. Ils m'ont exposé l'affaire de la plainte non fondée du dragon de la rivière Jing: ce dernier m'accusait de l'avoir fait exécuter après lui avoir promis de le sauver. J'ai expliqué ce qu'il en était. Ils m'ont dit que le cas avait déjà été réexaminé et classé par les trois services; ils ont fait aussitôt chercher le registre des vivants et des morts afin de vérifier le laps de vie qui m'était alloué. C'est le juge Cui qui le présentait. Le roi Yama m'a déclaré que le Ciel m'accordait trente-trois années de règne. Comme je n'en avais utilisé que treize, on m'en devait encore vingt. Le maréchal Zhu et le juge Cui ont donc été aussitôt chargés de me ramener. J'ai pris congé des dix rois en leur promettant de leur faire envoyer des melons en témoignage de ma gratitude. Après avoir quitté la salle, j'ai visité les Enfers, où les félons, les impies, les injustes, les escrocs, les voleurs et les violeurs subissent les pires supplices, moulus, brûlés, hachés, frits, écorchés et pendus, mille et une scènes dont ne peut se détacher le regard. Nous sommes ensuite passés par la cité de Malemort, peuplée d'innombrables âmes en peine, bandits et brigands de tous lieux qui m'ont barré la route. Par bonheur, le juge Cui s'est porté garant, me permettant ainsi d'emprunter un magasin entier d'or et d'argent à Xiang l'Ancien du Henan, et d'acheter le départ des fantômes. C'est à ce prix que nous avons poursuivi notre chemin. Avant de me quitter, le juge Cui m'a instamment recommandé de procéder, à mon retour chez les vivants, à une grande cérémonie pour le salut des âmes abandonnées. À la sortie des Six chemins de la transmigration, le maréchal Zhu m'a invité à monter sur un cheval qui m'a porté, comme s'il volait, jusqu'au bord de la rivière Wei. Je prenais plaisir à contempler les jeux d'une paire de poissons quand le maréchal m'a saisi le pied et fait basculer dans l'eau. C'est alors que je suis revenu à la vie.» À ces mots, tous les courtisans le félicitèrent. I l en fut fait un rapport, qui fut diffusé aux fonctionnaires des préfectures et sous-préfectures de tout l'empire. Ils adressèrent des messages de félicitations, sur lesquels i l est inutile de s'étendre. Revenons à Taizong, qui proclama une amnistie générale. Par ailleurs il fit procéder à une enquête sur les condamnés à mort en prison. Les juges établirent une liste de plus de quatre cents noms de criminels condamnés à la Strangulation ou à la décapitation par le ministère de la justice. Taizong leur accorda la permission de rentrer chez eux pour dire adieu à leurs frères et parents ainsi que pour confier leurs biens à leur famille avant de se rendre au lieu du supplice, l'année suivante, car l'ordre de leur infliger la peine qu'ils méritaient était maintenu. Les condamnés remercièrent de la grâce qui leur était accordée. L'empereur promulgua aussi un édit d'aide aux orphelins. De plus il ordonna de marier à des militaires trois mille six cents filles de tous âges enfermées au palais impérial. Dès lors s'instaura le règne du bien, à l'extérieur comme à l'intérieur. En témoigne le poème: Immense est la vertu de l'empereur des Tang, Ses peuples sont plus protpères que sous Yao et Shun 2! Quatre cents condamnés à mort sont libérés, Trois mille filles délaissées quittent le palais! Tous les mandarins lui souhaitent longue vie, Les ministres de la cour le félicitent: Le Ciel aidera ce mouvement du cœur Et protégera dix-sept générations Quand Taizong eut relâché les dames de la cour et les condamnés à mort, il diffusa une nouvelle proclamation qui fut affichée dans tout l'empire: Rien n'échappe au soleil et à la lune Qui éclairent le monde, si vaste soit-il. 2 I O Ni ciel, ni terre ne tolèrent les méchants Dans l'univers immense qui, si loin, s'étend. Aux artificieux rétribution en cette vie, De même pour qui donne plus qu'il ne reçoit. Mille ruses ne valent vie bien ordonnée. Qui suit son destin vaut plus que mille violents. "Pratique le bien: à quoi bon lire des soufras? Vaine lecture pour qui nuit à son prochain! Il n'y eut dès lors personne qui ne pratiquât le bien dans l'empire entier. D'une part fut affichée une autre proclamation faisant appel aux sages pour porter les melons dans l'autre monde. D'autre part, Hu Jingde fut envoyé à Kaifeng, au Henan, rendre visite à Xiang Liang avec une chambrée d'or et d'argent du Trésor en remboursement. Quelques jours après l'affichage se présenta un volontaire pour la mission des melons: c'était un certain Liu Quan de Junzhou 1, riche à millions. Sa femme s'appelait Li Cuilian, c'est-à-dire Lotus-Bleu Li. Comme elle se tenait sur le pas de sa porte, elle avait donné en aumône une épingle d'or tirée de sa coiffure à un moine qui passait. Son mari lui avait reproché de mal se conduire en se permettant de sortir des appartements intérieurs. Quelques autres propos un peu vifs l'avaient à ce point indignée qu'elle s'était pendue jusqu'à ce que mort s'ensuive. Elle abandonnait deux jeunes enfants, qui ne cessaient de pleurer jour et nuit. Ne pouvant en supporter le spectacle désolant, Liu Quan ne voyait d'autre solution que de renoncer à la vie en abandonnant ses biens et ses enfants; prêt à mourir afin de porter les melons, il arracha le placard et vint se présenter devant l'empereur. Celui-ci le fit envoyer au service du pavillon d'Or où on lui mit sur la tête une paire de melons du Sud, dans la manche des pièces de papier jaune 2, et un produit médicinal dans la bouche. Liu Quan mourut en avalant ce poison. Son âme, les melons sur la tête, arriva donc à la barrière des Fantômes. Le démon de garde lui cria: «Qui es-tu donc pour avoir l'audace de passer par ici? — Sur l'ordre de Sa Majesté impériale Taizong des grands Tang, j'ai mission spéciale d'apporter des melons à l'usage exclusif des dix rois des tribunaux infernaux.» Le garde l'accueillit alors aimablement et le conduisit jusqu'à la salle du Filet de la forêt des apparences. Là, Liu Quan fut reçu par les princes et leur présenta les melons en disant: «Au nom du souverain des Tang, je viens de loin vous offrir ces fruits en remerciement de votre généreuse hospitalité. — Un homme de parole et de vertu, votre empereur Taizong! » s'exclama Yama, ravi. Il fit emporter les melons puis demanda au messager d'où il venait et comment il s'appelait. «Je viens de la ville de Junzhou où je suis inscrit comme homme du peuple, et me nomme Liu Quan. Comme ma femme s'est pendue en laissant des enfants à l'abandon, j'ai accepté de quitter ma famille et de sacrifier ma vie à l'empire, pour venir tout exprès vous porter ces melons en témoignage de gratitude à l'égard des dix rois.» À ces mots, les dix juges ordonnèrent la confrontation immédiate des époux. Le factionnaire-fantôme alla aussitôt la chercher: ils se rencontrèrent en bas de la salle du Filet. Après avoir expliqué à sa femme ce qu'il venait de dire, Liu Quan remercia les dix rois de la grâce qu'ils lui accordaient. Quand Yama eut consulté le registre des vivants et des morts et constaté que les époux y figuraient pour un laps de vie qui les rapprochait de l'immortalité, il voulut les faire raccompagner sur terre immédiatement. Mais le préposé fit valoir que l'épouse était aux Enfers depuis si longtemps que son cadavre n'existait plus: «Où faut-il mettre son âme? — Li Yuying, la jeune sœur de l'empereur, doit bientôt mourir: prends son corps et fais-le revivre», lui répondit le roi Yama. Le factionnaire acquiesça et emmena les deux âmes hors du monde des ombres. Le tournoiement d'une bourrasque infernale les emporta d'une traite jusqu'à la porte principale de Chang'an: l'âme du mari fut poussée dans le bâtiment du pavillon d'Or; celle de Lotus-Bleu fut emportée dans la cour intérieure du palais. La princesse se promenait à pas lents sur la mousse verte à l'ombre des fleurs quand le démon se jeta sur elle avec une telle violence qu'elle tomba à terre. Il lui arracha l'âme et lui fourra dans le corps celle de Lotus-Bleu. Le fantôme s'en retourna aux Enfers: inutile d'en dire plus à ce sujet. salle aux Clochettes-d'Or annoncer à l'impératrice des trois palais «Madame la princesse est. tombée morte!» Grandement alarmée, l'impératrice le fit savoir à Taizong. En l'apprenant, l'empereur hocha la tête en soupirant: «C'était inéluctable, assurément. Quand j'avais demandé aux dix princes des Enfers comment allaient jeunes et vieux, ils m'avaient répondu que tous iraient bien, toutefois ils craignaient que la vie de ma jeune sœur soit écourtée. Il en est. comme ils l'avaient prédit. » Tous les gens des palais accouraient, dans l'affliction, mais quand ils furent arrivés au pied des fleurs, ils virent que la princesse respirait faiblement. «Ne pleurez pas!» leur enjoignait l'empereur, «ne pleurez pas! Vous allez l'effrayer.» Il s'avança pour la relever de ses propres mains, en l'appelant: «Ma sœur, réveillez-vous, réveillez-vous!» La princesse se retourna brutalement en criant: «Attends-moi, ne marche pas si vite!» — C'est moi qui t'attends ici, ma sœur», lui dit Taizong. Elle leva la tête, ouvrit les yeux, le regarda et s'exclama: «Qui es-tu pour oser me toucher? — Je suis ton frère, l'empereur; c'est, ta belle-sœur, l'impératrice. — Allons donc! Je n'ai pas de frère, ni de belle-sœur de cette sorte! Je suis de la famille des Li, mon nom de lait est Lotus-Bleu», affirmait la princesse, «mon mari s'appelle Liu Quan. Nous sommes tous les deux de Junzhou. Il y a trois mois, parce que j'avais donné en aumône une épingle d'or à un moine, mon mari m'avait reproché de sortir; j'en ai eu si gros sur le cœur que je me suis pendue à la solive avec un cordon de soie blanche, abandonnant dans les sanglots deux jeunes enfants. Comme mon mari avait été envoyé par l'empereur porter des melons dans l'autre monde, il a été pris en pitié par le roi Yama qui nous a laissés revenir sur terre tous les deux. Il marchait en avant; en essayant de le rattraper, j'ai trébuché. Comment pouvez-vous vous permettre ces privautés et me tirer ainsi sans même connaître mon nom!» À ces mots, Taizong se tourna vers son entourage: «Je "Livre III, chapitre xi pense que c'est qu'elle divague après être tombée évanouie. » Il ordonna de lui faire apporter une potion de la cour de médecine et la raccompagna au palais en la soutenant. L'empereur était à la salle d'audience, quand l'un des officiers de service vint tout à coup annoncer: «Votre Majesté, Liu Quan, l'homme qui a porté les melons, est revenu à lui et attend vos ordres à la porte. » Stupéfait, l'empereur donna aussitôt l'ordre de le faire entrer. Quand il se fut prosterné, Taizong lui demanda: «Comment s'est passé la présentation des melons? — Les melons sur la tête, votre serviteur s'est rendu d'une traite jusqu'à la barrière des Fantômes où l'on m'a conduit à la salle du Filet de la forêt des apparences. Là, les dix princes des Enfers m'ont reçu. Je leur ai présenté les fruits en leur exprimant profusément votre intention de leur témoigner une profonde gratitude. Ils en ont été très touchés et le roi Yama a prononcé à votre sujet les plus grands éloges, "un homme de parole et de vertu, l'empereur Taizong"! — Qu'est-ce que tu as vu d'intéressant dans l'autre monde? — Je n'ai pas voyagé loin et n'ai rien vu de particulier, si ce n'est que le prince Yama m'a demandé mon nom et mon pays. Je lui ai raconté comment je m'étais porté volontaire à la suite du suicide de ma femme. Il l'a fait aussitôt chercher et nous nous sommes retrouvés en bas de la salle du Filet. Il a d'autre part vérifié le registre de vie et nous a dit que nous en avions tous les deux jusqu'à l'âge où l'on monte au ciel! Il nous a donc fait ramener sur terre. Ma femme marchait derrière: j'ai eu le bonheur de revenir à la vie, mais je ne sais où elle aurait trouvé refuge. — Est-ce que le prince Yama aurait dit quelque chose au sujet de ta femme? s'enquit Taizong, de plus en plus étonné. — Le prince Yama n'a rien dit, mais j'ai entendu le messager des morts lui opposer que ma femme ne disposait plus de son cadavre, se trouvant aux Enfers depuis trop longtemps. Yama lui avait répondu que Li Yuying devait mourir incessamment et qu'il pouvait emprunter son corps pour y mettre l'âme de Lotus-Bleu. Je ne sais qui est cette Li Yuying, "Sœur-des-Tang", d'après Yama: est-ce 2 I que c'est le nom de son pays, "Sœur-des-Tang"? Où se trouve-t-il? Je ne me suis pas encore renseigné.» Ces explications remplirent d'aise l'empereur qui se tourna vers ses officiers: «Quand j'ai pris congé de seigneur Yama, je l'ai interrogé au sujet de notre palais. Il m'avait répondu que tous iraient bien, sauf ma jeune soeur. Elle est. en effet tombée morte sous les fleurs. Je me suis précipité pour la relever et, dans l'instant, elle revenait à elle en criant: "Moins vite, mon mari, attends-moi!" Je me suis dit qu'elle délirait à la suite de cette chute. Mais quand je l'ai questionnée, ce qu'elle m'a répondu correspond parfaitement avec le récit de Liu Quan. — Si Son Altesse impériale a momentanément perdu la vie pour reprendre conscience un moment plus tard en parlant de cette façon», intervint Wei Zheng, «c'est que le retour de l'âme de la femme de Liu Quan s'est effectué dans le cadavre. Ce sont des choses qui peuvent arriver. Invitons la princesse à paraître et voyons ce qu'elle va dire. — Je viens de donner l'ordre à la cour de médecine de la soigner et ne sais comment elle va», répondit l'empereur, la faisant chercher par l'une des dames de la cour. La princesse était la proie d'une violente agitation. Elle hurlait: «Qu'est-ce c'est que ces drogues? Je n'en veux pas! Ce n'est pas chez moi, ici! Chez nous, c'est une jolie maison de tuiles, propre et fraîche, rien à voir avec cette baraque qui a la jaunisse et ces vantaux affreusement peinturlurés: laissez-moi partir! Je veux m'en aller!» C'est à ce moment que quatre ou cinq dames de la cour apparurent et l'entraînèrent vers la salle d'audience, aidées de deux ou trois eunuques. «Serais-tu capable de reconnaître ton mari? lui demanda l'empereur. — Que me racontez-vous là! s'exclama la princesse, nous avons été promis l'un à l'autre depuis que nous sommes petits et je lui ai donné un garçon et une fille. Comment ne pas le reconnaître!» Taizong la fit raccompagner par un eunuque. Comme elle descendait la salle, elle aperçut devant les marches de jade blanc Liu Quan. Elle l'arrêta en l'agrippant: «Mon mari! Où donc es-tu passé au lieu de m'attendre un instant? Je suis tombée et me retrouve parmi ces fous qui m'entourent en vociférant. Qu'est-ce que tout ça veut dire?» Liu Quan se rendait compte qu'elle parlait à la façon de sa femme, mais comme elle n'avait pas du tout son visage, quand il la regardait, il n'osait la reconnaître comme sienne. «Le cas de le dire!» s'exclama l'empereur, «On a vu terre se fendre, montagne s'effondrer, Mais se saisir d'un vivant pour remplacer un mort, jamais!» Le brave et généreux souverain! I l offrit à Liu Quan le trousseau de sa sœur, ses vêtements, ses bijoux, tout comme s'il la lui donnait comme épouse. Il lui accorda de plus une exemption perpétuelle de corvées et lui permit de l'emmener chez lui. Les époux remercièrent Sa Majesté des faveurs dont il les comblait et s'en retournèrent remplis de joie au pays natal. En témoigne le poème: La vie et la mort sont prédestinées, A chacun le nombre de ses années. Il esti revenu chez les vivants, lui; Llle s'est servie du cadavre d'autrui. Le couple prit congé de l'empereur et s'en retourna directement en la cité de Junzhou, où ils retrouvèrent leurs enfants et leurs biens en parfait état. Il va sans dire qu'ils ne cessèrent de proclamer les mérites des bonnes actions. Revenons au duc Yuchi qui était allé rendre visite à Xiang Liang de Kaifeng au Henan, avec une charge d'or et d'argent. L'homme, en fait, débitait de l'eau pour gagner sa vie, avec sa femme, née Zhang, qui vendait de la poterie devant leur porte. Ils ne gardaient que le nécessaire des quelques sapèques qu'ils gagnaient; le reste allait en aumônes aux moines, en lingots de papier d'or et d'argent dont ils brûlaient des trésors entiers. C'est ainsi que leurs personnes avaient acquis tant de mérites par les bonnes actions: chez les vivants, ils n'étaient que de pauvres bougres qui aimaient le bien, mais dans l'autre monde, Xiang Liang était un notable à la tête d'une immense fortune. De voir le duc Yuchi se présenter à leur porte avec tant d'or et d'argent, le père et la mère Xiang en eurent l'esprit saisi à ne plus avoir l'âme chevillée au corps. Et il y avait là, rassemblés, tous les hauts 2l fonctionnaires de la préfecture, un grand encombrement de voitures et de chevaux autour de leur chaumière. Muet de Stupéfaction, le vieux couple s'était agenouillé et se confondait en saluts et prosternations. «Relevez-vous, bonnes gens», leur dit Yuchi, «bien que je sois un envoyé impérial, c'est mon maître qui me charge de vous rembourser en vous apportant ces fonds. — Mais nous n'avons jamais prêté d'argent», répondit le mari tout tremblant, «nous ne saurions accepter cette fortune inexplicable. — Je vois bien que vous êtes pauvres, mais vous nourrissez les moines et tout ce dont vous n'avez pas besoin passe à l'achat de lingots de papier que vous brûlez pour les trépassés, si bien qu'aux Enfers vous avez accumulé une fortune. Notre empereur Taizong est revenu à la vie après être resté mort trois jours; au cours de sa visite aux Enfers, il vous a emprunté un magasin entier d'or et d'argent, dont je vous rends aujourd'hui la somme exacte. Veuillez en accuser réception afin de nous permettre de nous acquitter de notre mission.» Le couple priait le Ciel, mais sans consentir à l'accepter. «Si nous acceptons la somme, nous ne tarderons pas à mourir. Nous avons peut-être grossi notre compte en brûlant de la monnaie d'offrande, mais c'est affaire du monde des ténèbres. D'ailleurs quelle preuve a Sa Majesté notre père de cet emprunt dans l'autre monde? Il n'est pas question d'accepter! — Sa Majesté m'a dit que le juge Cui s'était porté garant de l'emprunt: il peut en témoigner. Prenez-le donc! — Nous ne saurions accepter, même s'il en allait de notre vie.» Voyant qu'il ne viendrait jamais à bout de leur obstination dans le refus, le duc Yuchi dut se résoudre à envoyer un rapport par messager. Taizong comprit que Xiang Liang n'accepterait pas d'argent. «Ce sont vraiment des anciens pleins de bonté», se dit-il. Il ordonna à Yuchi 1 de se servir de la somme pour construire un monastère où leur serait élevé un sanctuaire de leur vivant et d'y inviter des moines à pratiquer le bien: ce serait tout comme s'ils avaient été remboursés. Tourné vers la capitale, Yuchi remercia l'empereur de ses faveurs et fit connaître à tous sa décision. Il se servit en conséquence de la somme pour acheter en ville un terrain dont l'acquisition ne privait ni Taizong fit placarder une proclamation invitant les moines à célébrer une grande cérémonie. l'armée, ni la population, d'une superficie de cinquante mu 1. On commença les travaux et le monastère achevé reçut le nom de Xiangguo 2, «érigé sur ordre impérial». De part et d'autre se trouvent les sanctuaires dédiés au père et à la mère Xiang. Une Stèle porte gravée l'inscription: Construit sous la supervision du duc Yuchi. C'est le grand monastère Xiangguo qui existe encore aujourd'hui 3. Taizong fut fort aise d'apprendre l'achèvement des travaux. I l convoqua ensuite un grand nombre d'officiers et fit placarder une proclamation invitant les moines à célébrer une grande cérémonie par l'Eau et la Terre afin d'aider au salut des âmes en peine du monde des ténèbres. La proclamation demandait aux mandarins de toutes les localités de sélectionner les moines les plus éminents en vue de la cérémonie, qui se déroulerait à Chang'an. En l'espace de moins d'un mois tous les religieux étaient arrivés à la capitale. Le grand annaliste et astrologue Fu Yi* fut chargé de choisir les plus éminents d'entre eux pour organiser le service bouddhique. Mais à peine avait-il reçu ces instructions qu'il présentait un rapport pour dénigrer le Bouddha, dont il contestait l'existence: La Loi des pays de l'Ouestl ignore les relations de sujet à souverain, de père à fils, égarant les simples d'estprit par sa doctrine des trois voies et six chemins*. Elle remonte aux fautes du passé dans l'attente de bonheurs futurs. On psalmodie en sanskrit dans le but d'échapper aux devoirs du travail. Mais vie, mort et longévité dépendent de la nature, tandis que peines et récompenses, honneurs et dignités relèvent de la volonté humaine. Or, à en croire cesfrustes disciples, il faudrait s'en remettre au Bouddha en toutes choses. Cette Loi bouddhiste n 'existait pas aux temps des cinq Empereurs et trois Rois et pourtant jamais les souverains n'ont été aussi éclairés, les sujets aussi loyaux, leurs règnes prospères aussi longs. Ce n'est pas avant le règne de l'empereur Ming des Elan 1 que le culte de ce dieu barbare a été fondé, mais il n'était alors assuré que par des sramana des territoires de l'Ouest, qui ont diffusé leur doctrine. C'est une agression des barbares contre la Chine, qui, de ce fait, ne mérite aucune créance. Taizong fit distribuer cette remontrance à ses ministres en vue d'ouvrir une discussion. Parmi eux se trouvait alors le premier ministre Xiao Yu 9, qui sortit des rangs pour faire respectueusement valoir: «La Loi du Bouddha se dresse depuis maintes dynasties pour répandre le bien et réduire le mal. Elle aide implicitement à la prospérité de l'État et il serait déraisonnable de l'abolir. Le Bouddha était un saint homme. Il faut être sans foi ni loi pour dénigrer un saint: je propose qu'un sévère châtiment soit infligé à ce négateur.» Fu Yi poursuivit la polémique contre Xiao Yu, faisant valoir que le service des parents et du souverain était la base des rites, alors que le Bouddha avait quitté sa famille en abandonnant ses parents; en tant qu'individu, il s'était rebellé contre le Fils du Ciel en refusant les services dus à l'État, contre ses proches en négligeant de s'assurer une postérité; Xiao Yu n'était pourtant pas né dans les choux pour révérer une doctrine sans père! Le cas de le dire: Qui dénigre la piété filiale n'a point de parents'. Xiao Yu se contenta de répondre, en joignant les mains: «C'est pour des gens de cette sorte que l'enfer a été établi!» Taizong convoqua le président de la cour des équipages impériaux, Zhang Daoyuan 2, et le grand secrétaire Zhang Shileng 3, pour savoir ce qu'ils pensaient du bouddhisme et des bonheurs qu'il pouvait procurer. L'un comme l'autre répondirent: «Le bouddhisme repose sur la pureté et la compassion, les justes fruits et la vacuité. L'empereur Wu des Zhou 4 a distingué le bon ordre des trois doctrines. Le maître de méditation Dahui a fait l'éloge du sombre et du lointain. Tant de moines illustres que des générations ont révérés, le cinquième patriarche qui naquit ici-bas, tout comme Bodhidharma qui se manifesta à nous 6! N'a-t-on pas toujours dit que les trois doctrines sont des plus respectables, qu'elles ne sauraient être détruites ni abolies? Nous prions humblement Votre Majesté d'exercer votre jugement avec une sainte et lucide clairvoyance. — Vous avez parlé selon la raison», conclut Taizong, fort aise, «que soit châtié quiconque reviendrait sur cette discussion!» Là-dessus il chargea Wei Zheng, Xiao Yu et Zhang Daoyuan d'inviter les moines à préparer les cérémonies et leur demanda de choisir parmi eux quelqu'un de grande vertu pour les présider. Us remercièrent en se prosternant et se retirèrent. Il fut dès lors décrété que toute personne qui porterait 2 2 0 atteinte à un moine ou au bouddhisme aurait le bras coupé. Le lendemain, les officiers des trois cours rassemblèrent les moines sur l'estrade des Monts et Rivières 1 et, les examinant un par un, choisirent un religieux éminent de grand mérite. Savez-vous qui c'était? Cigale-d'Or fut son appellation. Au prêche, pour un manque d'attention, Il fut précipité en ce bas monde, Pris dans le filet de ses illusions, A peine conçu, la proie d'agressions, Pas même né, victime de félons. Son père était premier lauréat Le grand-père, commandant-en-chef de l'État Par un sort contraire jeté à l'eau, A peine né, entraîné par les flots, En l'île du Mont-d'Or eut la chance D'être recueilli par le moine Qian'an''. Retrouvant sa mère à dix-huit ans, Il s'en alla chercher le commandant. Celui-ci envoya un corps d'armée A Hongzhou'' les pirates écraser. Guangrui, le lauréat, fut délivré: Père et fils purent se rencontrer. Reçu par l'empereur, comblé d'honneurs, Leurs noms glorieux au panthéon du Bonheur'', Il ne voulait que devenir moine, Se consacrer à quête idoine. Fils du Bouddha, nommé «Sauvé-des-Eaux 1 », Mais en religion «De-Myîières-Gros», C'était Chen Xuanzang". Ce jour-là, face à la foule, fut élu le Maître de la Loi Xuanzang, moine depuis l'enfance: il avait fait maigre et observé les commandements depuis qu'il avait quitté le sein maternel. Son grand-père maternel, Yin Kaishan 10, était à la cour le commandant en chef d'une province entière. Son père, Chen Guangrui, premier lauréat, avait été promu Grand lettré affecté au pavillon de la Source des documents 11. Méprisant de tout cœur les honneurs et la gloire, Xuanzang ne se plaisait qu'aux pratiques conduisant à l'extinction qu'est le nirvana. L'enquête avait révélé que ses origines étaient excellentes, que sa conduite morale était d'une grande élévation. Pas un seul des milliers de soutras dont il n'eût parfaite connais"Livre III, chapitre xi sance, pas un hymne, pas un son sacré qu'il ne sût prononcer! Les trois ministres le conduisirent devant l'empereur. Après le ballet des salutations 1, exécuté conformément à l'étiquette de la cour, Xiao Yu déclara: «Vos serviteurs ont choisi un moine éminent, du nom de Chen Xuanzang, conformément à votre ordre sacré. — Ne serait-ce pas le fils du grand lettré Guangrui?» demanda Taizong, après mûre réflexion, en entendant ce nom. Le moine se prosterna et répondit: «Lui-même, pour vous servir. — Votre choix, en effet, n'est pas mauvais 2! » s'exclama Taizong, fort aise, «c'est un moine de grande vertu et profonde méditation. Je te confère la charge de supérieur général de tous les moines de l'empire, ceux de gauche comme ceux de droite, et ce titre de Grand prêcheur de la Loi 3.» Xuanzang remercia de la faveur qui lui était accordée en se prosternant: il acceptait le titre de Grand prêcheur. L'empereur lui offrit en outre une robe de moine multicolore 4 tissée de fils d'or et le bonnet dit de Vairocana 5. Il lui demanda de saluer de sa part les moines éclairés et de répartir les chefs de groupe entre les âcârya 6. Conformément à la volonté impériale, ils devaient se rendre au monastère des Transformations et choisir jour et heure fastes pour commencer la cérémonie par la lecture de soutras. Xuanzang s'inclina à nouveau pour recevoir l'ordre impérial et sortit. Il se rendit ensuite au monastère des Transformations, où il rassembla un grand nombre de moines: chacun s'activait à construire les bancs de méditation, à décorer les estrades de mérites et à mettre au point la musique. Mille deux cents moines réputés, de tout âge, furent sélectionnés et répartis entre trois salles, celle du haut, celle du milieu et celle du bas. Tout était prêt, au complet et en bon ordre. Un jour faste fut choisi, le 3 du neuvième mois de cette année-là, pour commencer la grande cérémonie, «par l'Eau et la Terre», de sept fois sept jours, soit quarante-neuf jours. Rapport en fut présenté à Taizong, qui se rendit à la date annoncée à la cérémonie, avec les mandarins civils et militaires, la famille impériale et ses parents par alliance, offrir de l'encens, puis écouter le prêche. 2 2 2 Si, en fin de compte, vous ne savez comment se déroula le service sacré, écoutez la séance qui vient. 第012回 / CHAPITRE XII O Ù XUANZANG CÉLÈBRE AVEC PIÉTÉ LA GRANDE CÉRÉMONIE, ET G U A N Y I N SE MANIFESTE POUR LE CONVERTIR À LA NOBLE MISSION. En l'an treize de cette ère impériale Le souverain avait convoqué la foule: Salle ouverte à la Loi sans limites, Châsse des grands vœux envahie de lumière! Par sa grâce et faveur en temple sacré, Cigale-d'Or a mué pour aller à l'Ouest, Répandre la bonté et sauver les damnés, Maintenir la foi et prêcher les trois restles Le 3 de la neuvième lune de l'an i 3 de l'ère «Contem¬ plation-de-la-Vertu», l'année jisi selon l'ordre cyclique 3, à l'heure faste guimao du petit matin, le Maître de la Loi et grand prêcheur Xuanzang réunit mille deux cents moines éminents au monastère des Transformations en la cité de Chang'an, et commença l'exposé des textes sacrés. Aussitôt l'audience matinale terminée, l'empereur, accompagné de la plupart de ses mandarins civils et militaires, quitta la salle aux Clochettes-d'Or pour se rendre en char de dragons et phénix au monastère offrir de l'encens. De quoi avait l'air le cortège impérial? C'était Un ciel embrasé d'effluves d'heureux augure Illuminé de mille rayons de lumière, Une douce brise sous un soleil magnifique, Des milliers de mandarins dans leurs costumes, Les gardes et fanions rangés de part et d'autre, Deux par deux, masses ou haches d'armes en main. Lanternes roses, brûle-parfums impériaux S'avancent avec solennité. Vole dragon, danse phénix! Le faucon s'élance, l'aigle plane: C'est le Fils du Ciel, illuîlre, saint et droit, Ses loyaux serviteurs nobles et bons; Mille ans de paix et bonheur sans précédent! Voyez aussi le dais au manche recourbé, Les robes aux dragons enlacés, Dans l'éclat des lumières réfléchies. Éventails de phénix, anneaux de jade Agitent l'air de brumes d'heureux auspices. Bonnets de perles, ceintures de jade: Mille escouades protègent le char, Soutenu par deux rangées d'officiers. L'empereur révère Bouddha avec piété; Purifié, il offre l'encens avec sincérité. Le grand cortège du souverain des Tang arriva bientôt devant le monastère. I l donna l'ordre de faire cesser la musique et descendit de son char, suivi des hauts fonctionnaires, pour prier Bouddha et présenter l'encens. Les trois révérences faites, ils levèrent les yeux pour contempler le spectacle qu'offrait la cérémonie religieuse: Banderoles et bannières dansent, Flottent les dais précieux qui scintillent. Les bannières remplissent l'estpace de nuées colorées, Les dais renvoient au soleil de rouges éclairs. S'impose l'image d'or du plus Vénéré du monde 1, Parmi les visages d'ardente dignité des arhat 2. Des vases sortent fleurs d'immortel, Des urnes fumée de bois de santal. Les fleurs emplissent la salle d'une forêt de brocart, L'encens de santal embrume l'air de pures fragrances. Les fruits de saison s'empilent dans les bols de laque, Et sur les tables décorées de merveilleuses douceurs. Les moines éminents psalmodient en rangs Pour sortir les âmes damnées de leurs peines. Quand Taizong et sa suite eurent offert l'encens, prié le corps doré du Bouddha et rendu hommages aux arhat, le supérieur général Maître de la Loi Xuanzang vint saluer le souverain des Tang à la tête des moines. Puis chacun prit place. Le Maître de la Loi présenta à l'empereur le placet pour la délivrance des âmes en peine: Insondable est la vertu suprême, de même le nirvana de la selle de méditation. La pureté partout circule dans les trois mondes. Les mille et une transformations sont gouvernées par le Yin et le Yang. L'authentique permanence de la substance et de sa fonction eil inépuisable. Considérez ces âmes orphelines, combien elles sont dignes de commisération! Sur l'ordre sacré de Taizong nous avons assemblé tous ces moines pour entrer en méditation et prêcher la Loi. Ouvrons largement les portes de la délivrance, lançons les vaisseaux de la compassion pour tirer tous les êtres de la mer de Souffrance, pour leur épargner de retomber dans les six destinations 1. Nous vous ramènerons sur le bon chemin vers l'universelle jouissance de l'immense. L'inactivité ou l'ataraxie vous mêlera à la pure essence. Profitez de la bonne occasion, nous vous invitons à entrer en la cité du plaisir de la pureté. Prenez le véhicule de notre victorieuse réunion pour sortir de la cage infernale, montez aux deux de la joie suprême, venez à l'Ouest tout à votre aise! En témoigne le poème: Le brûle-parfum d'encens d'immortalité, Quelques rouleaux de talismans pour vous sauver: Nous proclamons la sublime Loi sans limites, Baignés des grâces du Ciel infini. Crimes et péchés entièrement abolis, Des Enfers les âmes seraient toutes sorties. Accordez tous les bonheurs à notre pays, Longue paix, protégez-le de ses ennemis! Rempli d'aise à cette lecture, Taizong s'adressa aux moines: «Soyez diligents dans vos dévotions, servez sans relâche le Bouddha. Quand vous aurez pleinement accompli les mérites et que chacun en aura recueilli la bénédiction, je vous récompenserai généreusement. Vous n'en serez pas pour vos peines, je vous l'assure! » Les mille deux cents moines se prosternèrent d'un même élan et lui exprimèrent leur gratitude. Après le troisième repas maigre de la journée, l'empereur s'en retourna sur son char, en attendant la cérémonie solennelle du septième jour, où il serait à nouveau prié d'offrir l'encens. Comme le ciel s'assombrissait, les divers dignitaires se retirèrent à leur tour. Le soir tombait, voyezvous: Longs bancs de brume dans la lumière du soir, Et points noirs de corbeaux juchés sur leur perchoir: Dans la ville calme s'allument les lampions; L'heure pour les moines de la concentration. Il suffit pour la nuit: le lendemain matin le Maître de la Loi remontait en chaire et les moines reprenaient la récitation des soutras. Bref, revenons à la bodhisattva Guanyin du mont Potalaka dans les mers du Sud. Depuis qu'elle en avait reçu mission du Bouddha, elle fouillait la ville de Chang'an en quête d'une personne de bien qui irait chercher les Écritures, mais sans parvenir à rencontrer quelqu'un qui possédât vraiment les vertus requises. Bien des jours avaient passé, quand elle apprit que Taizong répandait la connaissance du fruit des bonnes actions et avait inauguré une grande cérémonie pour laquelle il avait choisi les moines les plus éminents. De plus il s'avérait que le maître de la cérémonie était ce moine qui, enfant, avait été sauvé des eaux, en fait fils de Bouddha descendu du paradis de la Joie suprême, l'ancien qu'elle-même avait envoyé dans cette réincarnation. Ravie, Guanyin prit les trésors que Bouddha lui avait confiés, et, accompagnée de Moksa, se mit à parcourir les avenues de la cité pour les vendre. Quels trésors, me diriez-vous? Une rare et précieuse longue robe de moine en brocart et un bâton de pèlerin à neuf anneaux; quant aux trois cercles «Or, Tords, Sors 1», elle les garda soigneusement cachés dans l'attente d'un usage ultérieur. Elle se contenta d'exhiber et mettre en vente la robe et le bâton. Il se trouvait qu'un moine particulièrement obtus n'avait pas été sélectionné pour la grande cérémonie. Il errait dans les rues de Chang'an et possédait quelques malheureux sous 2. Quand il aperçut la bodhisattva sous l'aspect d'un moine galeux en guenilles, tête et pieds nus, offrant cette robe étincelante de somptuosité, il s'approcha pour lui demander: «Êh! le galeux! T'en veux combien, de ta casaque? — La robe vaut cinq mille taëls 3, la crosse deux mille. — Il sont fous, ces deux pouilleux de moines! » ricana le stupide personnage, «ce sont des idiots! Demander sept mille onces d'argent pour ces deux articles grossiers? Ça ne les vaudrait pas, même s'il suffisait de les avoir en main 2 2 Ô pour devenir immortel et bouddha! Remportez-les, vous ne les vendrez jamais!» Sans prendre la peine de discuter, Guanyin repartit en compagnie de Moksa. Ils marchaient depuis un certain temps quand ils arrivèrent à la porte de l'Est 1, où ils tombèrent sur le premier ministre Xiao Yu qui rentrait de l'audience. Les gardes leur crièrent de circuler, mais au lieu de s'écarter, Guanyin, restant au milieu de l'avenue, se dirigea droit vers le haut dignitaire. Le ministre retint son cheval pour voir ce qui se passait et, remarquant la somptueuse robe de moine, fit signe à l'un de ses gens d'en demander le prix au vendeur. «La robe vaut cinq mille taëls, la crosse deux mille, répondit la bodhisattva. — Qu'est-ce que ces objets ont de particulier pour valoir si cher? s'étonna Xiao Yu. — La robe a du pour et du contre. Elle coûte cher et ne coûte rien. — Quel est le pour, quel est le contre? — Qui mettra cette robe ne pourra se noyer, ni tomber aux Enfers, ni devenir la victime des violents, des tigres ou des loups: tel est son avantage. L'inconvénient, c'est qu'un moine borné, concupiscent et méchant, qu'un religieux qui ne respecte pas la discipline ou qu'un laïque qui détruit les soutras et dit du mal du Bouddha, aurait grandpeine à voir ce qu'est cette robe. — Que veut dire: elle coûte cher et ne coûte rien? — Qui ne suit la Loi du Bouddha, ni ne respecte les trois joyaux 3, devra payer sept mille taëls s'il tient à les acheter, la robe et le bâton, ce qui est cher. Mais je suis tout prêt à les donner à qui en est digne, honorant les trois joyaux, se réjouissant dans le bien et se tournant vers notre Bouddha: ils ne lui coûteraient rien et nous lieraient à une bénéfique destinée.» À ces mots le visage de Xiao Yu s'emplit de couleurs printanières, car il comprit qu'il avait affaire à une bonne personne. I l descendit aussitôt de cheval et salua respectueusement la bodhisattva. «Vénérable maître de la grande Loi*, pardonnez-moi! Notre empereur aime le bien et tous ses serviteurs à la cour, civils ou militaires, le pratiquent. I l vient de procéder à une grande cérémonie par l'Eau et la Terre. Cette robe conviendrait tout à fait au grand prédicateur, le "Livre III, chapitre xu Maître de la Loi Xuanzang. Puis-je vous conduire au palais voir Sa Majesté?» La bodhisattva le suivit volontiers. Ils firent demi-tour et entrèrent par la porte de l'Est. L'officier de service' partit les annoncer et reçut l'ordre de les conduire à la salle Précieuse. À la vue de Xiao Yu qui avait amené deux moines pouilleux, debout au bas des marches, l'empereur lui demanda: «Quelle affaire t'amène, Xiao Yu? — Je sortais par la porte de l'Est quand j'ai rencontré ces deux moines», expliqua Xiao Yu après s'être prosterné devant les marches, «ils vendaient une robe et un bâton de religieux. J'ai pensé que le Maître de la Loi Xuanzang pourrait porter le vêtement, c'est pourquoi je me suis permis d'introduire les moines.» Ravi, Taizong leur demanda le prix du kasâya 1. Guanyin et Moksa, qui se tenaient debout au bas du trône, répondirent sans même prendre soin de s'incliner à nouveau: «Cinq mille taëls la robe, deux mille le bâton. — Qu'est-ce qu'elle a d'extraordinaire, cette robe, pour valoir si cher? demanda l'empereur. — Ce kasâya», répondit Guanyin, «Il suffit au dragon d'en porter un seul fil Pour empêcher le grand rock de le dévorer; La grue atteindrait ainsi le séjour des dieux. Assieds-toi: ils te rendront tous hommage; A chaque mouvement les sept bouddhas te suivront. D'une soie obtenue de cocons des glaces, Filée par d'extraordinaires tisserands, Tissée par d'immortelles beautés, la robe Assemble des brocarts cousus de mains de fées. En finesse, rivale des plus belles fleurs, Ses couleurs répandent précieuse lumière. Enfilée, elle couvre de rouges buées, Enlevée, s'échappent des nuées colorées*^..].» En témoigne le poème: Honorez l'éminente Voie des Trois Joyaux Qui juge des quatre vies dans les six chemins 6. Cœur éclairé comprend Loi du ciel et de l'homme, Et peut transmettre la lampe de sagesse, Corps protégé par le monde du Diamant L'estprit calme comme la glace en pichet Depuis que Bouddha a créé le kasâya, S'attaquer au moine, nul, en mille kalpa N i? l'oserait! Le discours remplit d'aise l'empereur. «Et le bâton, moine, qu'a-t-il d'extraordinaire? demanda-t-il encore. — Ce mien bâton», répondit la bodhisattva, «c'est «Neuf anneaux de fer damasquinés de cuivre, Neuf vrilles divines, couleur d'éternité. Pris en main, il rend jeunesse à de vieux os, Et redescend, léger comme les nuages. Il est allé au ciel avec Maudgalyâyana En quête de sa mère, a brisé portes de l'enfer, Ce bâton que ne souille aucune poussière: Joyeusement suivrait le moine jusqu'au Yushan*. » A ces mots, l'empereur donna l'ordre d'étaler la robe. Il l'examina attentivement de haut en bas: c'était assurément belle et bonne chose. «Vénérable maître de la grande Loi», dit-il, «je ne vous le cacherai pas. J'ai présentement largement diffusé la doctrine du bien et abondamment ensemencé les champs de bénédictions. Un grand nombre de moines sont rassemblés au monastère des Transformations pour réciter des soutras, exposer la Loi. Parmi eux opère un homme de grand mérite dont le nom en religion est Xuanzang. Je souhaite acheter ces deux objets précieux pour les réserver à son usage. Combien en voulez-vous en fin de compte?» À cette question Guanyin et Moksa joignirent les mains et louèrent le Bouddha. Elle répondit: «Puisque c'est un homme de vertu et mérite, l'humble moine que je suis lui en fait volontiers cadeau. Je ne veux pas d'argent! » Sur ces paroles, Guanyin fit demi-tour et s'en alla. L'empereur demanda précipitamment à Xiao Yu de la retenir et, s'inclinant profondément, lui dit: «Vous vouliez cinq mille taëls pour la robe, deux mille pour le bâton, mais quand j'offre de les acheter, vous refusez l'argent. Est-ce à dire que j'abuserais de ma position de souverain pour vous soustraire de force ces objets? Ce "Livre III, chapitre xu serait absurde! Nous vous offrons le prix demandé: vous ne pouvez le refuser! — Votre humble moine en a fait le vœu», répliqua Guanyin, «à qui révère les trois joyaux, aime à faire le bien, et prend refuge en notre Bouddha, je les donne, je ne veux pas d'argent. À plus forte raison lorsque Votre Majesté illustre la vertu, s'en tient au bien, respecte notre doctrine et de plus fait propager la grande Loi par d'éminents religieux, pleins de vertu et de mérite. Je me dois de les offrir à Votre Majesté: je vous abandonne donc les objets et vous dis adieu. » L'empereur se réjouit fort de sa respectueuse insistance. En conséquence, il ordonna à la cour des banquets 1 de préparer, en remerciement, un grand repas maigre mais la bodhkattva le refusa fermement et s'en alla, fort aise de retrouver l'incognito au temple de la divinité locale, où nous la laisserons pour revenir à Taizong. Comme l'empereur tenait l'audience de midi, il chargea Wei Zheng d'inviter Xuanzang à se rendre à la cour. Le Maître venait de rassembler les moines et de monter en chaire pour chanter des hymnes et des soutras. Dès qu'il sut qu'il s'agissait d'un ordre impérial, il descendit de l'estrade, rectifia sa tenue et suivit Wei Zheng. «Je vous ai donné beaucoup de peines en sollicitant votre collaboration dans ces actions de grâces, sans rien avoir à vous donner en témoignage de gratitude», lui dit Taizong, «Xiao Yu avait accueilli ce matin deux moines disposés à m'offrir une longue robe de brocart extraordinaire et un bâton à neuf anneaux. Je vous ai convoqué pour que vous les emportiez et en fassiez le meilleur usage.» Xuanzang se prosterna pour remercier l'empereur de cette faveur. «Maître, puisque vous ne les refusez pas, puis-je vous prier de les mettre que je voie l'effet qu'ils font sur vous?» Le vénérable ouvrit donc le kasâya, s'en couvrit, et, prenant la crosse en main, se tint debout devant Sa Majesté, à la joie générale du souverain et de ses sujets. Un vrai fils du Bouddha Ainsi-venu Voyez plutôt: Son élégante et noble allure, Le vêtement semble fait sur mesure! Une Splendeur qui emplit l'univers, Union de couleurs dans la lumière! Rangs de fils d'or d'avant en arrière. Rangées d'éclatantes perles claires, De toutes parts bordures de brocarts Où s'étalent mille broderies rares. Les huit trésors forment des boutonnières, Un anneau d'or sur crochet de velours serre Le col omé d'étoiles du ciel en ordre. Grande est la destinée de Xuanzang, Digne de recevoir objets de ce rang. Tel, descendu de l'Ouest, arhat vivant, Il surpasse, de ce paradis, les résidents! Quand sonnent les neuf anneaux de son bâton, La richesse que couvre son bonnet rond, En fait vraiment le digne fils du Bouddha, Plus grand que la bodhi 2, ne diriez-vous pas? Les mandarins civils et militaires présents se récriaient d'admiration, mettant Taizong au comble de la joie. Il demanda au Maître de la Loi de garder la robe et le bâton, puis, le fit escorter par deux compagnies de gardes d'honneur et de nombreux dignitaires au-delà de la porte du palais, lui demandant de se rendre au monastère par l'avenue principale tout comme s'il s'agissait de célébrer le succès d'un premier lauréat 3. Xuanzang salua et remercia encore une fois avant de partir: ce fut, le long de la grande avenue, une procession sensationnelle. Imaginez en la cité de Chang'an tous ceux qui jouaient des coudes pour voir et vanter le spectacle qui s'offrait à leurs yeux, colporteurs et marchands, princes et fils de familles, écrivains et lettrés, grands et petits, hommes et femmes. Tous s'exclamaient: «Le bel et bon Maître de la Loi! Un arhat vivant descendu sur terre, vraiment, un bouddha vivant chez les mortels! » Quand Xuanzang arriva au monastère, les moines descendirent de leur banc pour l'accueillir. A le voir sous ce kasâya, tenant ce bâton, chacun se dit que c'était seigneur Dizang qui venait leur rendre visite. S'inclinant, ils restaient à ses côtés. Xuanzang monta dans la salle, alluma de l'encens, pria Bouddha, puis, quand il eut longtemps expliqué à la foule assemblée les faveurs qu'il avait reçues de la personne sacrée de l'empereur, chacun regagna sa place de méditation. Bientôt le disque rouge du soleil sombrait à l'Ouest. C'était bien le visage de Ctgale-d'Or au savoir éclairé. Arbres et plantes se perdent dans la brume, Les cloches sonnent, les lumières s'allument; Au troisième coup les passants se raréfient, Dans les rues, c'est le silence qui s'établit. Au temple la flamme des lampes scintille; Le hameau solitaire demeure sans bruit: Le bon moment pour entrer en méditation, Nourrir sa nature et vaincre les démons. Lumières et ténèbres se succèdent d'une chiquenaude: le jour de la grande cérémonie du septième jour était arrivé. Xuanzang présentait à l'empereur une nouvelle invitation à offrir l'encens. Le bruit de ces bonnes œuvres s'était répandu dans l'empire entier. Taizong avait aussitôt fait préparer les voitures et n'avait pas tardé à se rendre au monastère, suivi d'un grand nombre de mandarins civils et militaires, des impératrices et de membres de la famille impériale. Tous les gens de la ville, grands ou petits, humbles ou nobles, étaient allés écouter le prêche. I l y avait alors aussi Guanyin qui dit à Moksa: «C'est aujourd'hui que se tient la grande cérémonie par l'Eau et la Terre, la première des sept jours: mêlons-nous à la foule, d'abord pour voir comment la fête va se dérouler, ensuite afin de savoir si la réincarnation de Cigaled'Or possède inspiration bénie, enfin pour découvrir de quelle école relève son prêche.» Us entrèrent donc tous deux dans le monastère, le cas de dire: Retrouvailles inscrites dans la destinée Retour de prajna sur son terrain élevé Le spectacle qui s'offrait à leurs yeux était vraiment digne de la cour céleste et d'un grand pays, assurément plus imposant que le sad-varsa 3, plus beau que le parc de Srâvastî, le Jetavana^, en rien inférieur au monastère suprême des Quatre-Orients 5. La salle retentissait de musique divine et de litanies au Bouddha. La bodhisattva s'installa près de l'estrade aux nombreux trésors: c'était bien le visage de Cigale-d'Or au savoir éclairé. En témoigne le poème: "Livre III, chapitre xu Pur de toute obnubilation Sur la haute efirade, Xuanzang Attire les âmes en peine Ht gens de haut rang venus l'écouter'[...]. Le Maître de la Loi récita un moment le soutra du Salut des trépassés, puis expliqua le Céleste trésor pour la paix des nations, enfin prêcha sur l'Exhortation à l'acquisition des mérites Guanyin s'approcha et, frappant l'estrade, l'apostropha à tue-tête: «Hé! le moine! Tu ne sais donc que discourir sur les enseignements du Petit Véhicule! Ne pourrais-tu pas nous parler un peu du Grand Véhicule Le cœur rempli de joie à ces mots, Xuanzang se retourna, sauta au bas de l'estrade et, saluant la bodhisattva les mains jointes, lui répondit: «Maître, veuillez pardonner à votre disciple de ne pas vous avoir prêté attention. Tous les moines que je connais n'enseignent que le Petit Véhicule. Je ne sais pas ce que sont les enseignements du Grand Véhicule. — Tes enseignements du Petit Véhicule ne peuvent sauver les trépassés et ne font que laisser les profanes dans la confusion 4. Nous disposons des trois corbeilles de la Loi du Bouddha du Grand Véhicule: elles ont pouvoir de faire monter au ciel les damnés, de tirer les affligés de leurs peines, d'assurer longévité sans limites 6 et de faire en sorte que l'on ne part, ni ne vient Tandis qu'ils poursuivaient leur discussion, l'officier chargé de la surveillance du déroulement de la cérémonie vint annoncer précipitamment à l'empereur: «Le Maître expliquait la sublime Loi quand il a été tiré de sa chaire par deux moines mendiants galeux, qui parlent à tort et à travers.» Le souverain ordonna leur arrestation, mais déjà la foule les entraînait dans la salle du fond. A la vue de Taizong, l'un des moines le regarda en face, sans même joindre les mains ou saluer: «Que me veut Votre Majesté?» Taizong le reconnut: «N'es-tu pas le moine qui m'avait donné le kasâya l'autre jour? — Exact! répliqua Guanyin. — Puisque tu es venu ici écouter le prêche, ne La bodhisattva s'envola avec Moksa en baut de l'eflrade, puis parut sous sa forme originelle. pourrais-tu pas te contenter de prendre part au repas maigre, au lieu de discutailler avec mon Maître de la Loi, troubler la salle et perturber le service? — Ton Maître de la Loi ne sait parler que des enseignements du Petit Véhicule, qui ne peuvent conduire au ciel les âmes perdues, alors que nous disposons des trois corbeilles de la Loi du Bouddha, qui sauraient les tirer du malheur et assurer l'indestructibilité des corps. — Où se trouve cette Loi du Bouddha selon le Grand Véhicule?» demanda joyeusement Taizong, sans se départir de son air solennel. «Auprès de notre Bouddha Ainsi-venu 1, au grand monastère du Coup-de-Tonnerre du pays de l'Inde au grand paradis de l'Ouest. Elle est capable de dénouer mille injustices et de dissoudre toutes les calamités. — Est-ce que tu t'en souviens? — Oui! — Que le Maître de la Loi l'emmène et le prie de monter en chaire!» conclut Taizong, enchanté de cette réponse. La bodhkattva s'envola avec Moksa en haut de l'estrade, puis montant sur un nuage de bon augure, atteignit les nuées et parut sous sa forme originelle de salvatrice, tenant le vase pur à la branche de saule. A sa gauche Moksa, en religion Hui'an, concentrait son énergie, bâton en main. Rempli de joie, le souverain des Tang se tourna vers le ciel pour prier, tandis que ses officiers civils et militaires s'agenouillaient pour offrir l'encens. Que ce fût moine, nonne, prêtre taoïste, laïque, artisan ou marchand, personne dans tout le monastère qui ne s'exclamât, en prière: «La brave bodhkattva, la brave bodhkattvaht En témoigne le chant que voici: Voilée de brumes d'heureux augure, Corps de Loi* protégé de lumière, Dans le fleuve des étoiles, Elle est apparue, la Vraie. Sur la tête, elle porte B onnet noué de feuilles d'or, Etalant des fleurs de jade, Répandant des rayons d'or Dans le souffle de cordons de perles. Elle a mis une simple robe bleue 2 3 6 De couleur pâle, Ornée discrètement De dragons lovés et phénix volants. Sur la poitrine une plaque Associe dans la brise Les offres du jour et de la nuit, Pierres précieuses et sachets de parfum. Autour de la taille un cordon retient Une jupe de velours brodé Qui franchit la mer de jaspe Dans les nuages colorés, Bordée de fils d'or lit tissée de cocons de glace Devant elle se tient Une perruche blanche, à bec rouge et plumes jaunes, Qui a franchi l'océan oriental et parcouru le monde. Touchant les cœurs et les engageant à la piété. A la main elle tient le vase précieux Dispensateur de ses grâces et secours; S'y trouve la branche de saule Qui balaie le ciel et disperse le mal, Élimine brumes et brouillards insistants. Crochets brodés enfilant anneaux de jade, Les lotus d'or s'épaississent sous ses pas, Tant elle eff allée et venue en trois jours, Guanyin la Salvatrice, attentive à nos peines et douleurs. De joie Taizong en oubliait le souci de son empire, de dévotion les fonctionnaires civils et militaires en négligeaient l'étiquette de cour. Tous répétaient: «Namo Guanshiyin pusa Taizong donna aussitôt l'ordre de faire tracer le portrait authentique de la bodhisattva par une main habile. La volonté impériale à peine énoncée, ce fut Wu Daozi 3 qui en reçut mission, peintre des dieux et des saints, artiste de haute et lointaine vision: c'est lui qui sera chargé d'exécuter les portraits des serviteurs émérites de l'empire au pavillon des Nuées-Ethérées*. De son pinceau merveilleux, il traça sur-le-champ la forme authentique de Guanyin, laquelle s'éloignait peu à peu dans un halo de nuées d'heureux auspices. L'instant d'après disparaissait la lumière dorée. On vit alors tomber de l'espace, de glissade en glissade, un billet qui portait quelques vers d'un éloge clairement rédigé: Au souverain des grands Tang nous offrons respectueusement Les sublimes écrits que recèle l'Ouest. "Livre III, chapitre xn A cent huit mille lis d'ici s'offrent obligeamment Les enseignements du Grand Véhicule. Ces soufras ramenés en votre noble pays Pourront sauver les damnés, édifier les poules. Qui consentirait à s'y rendre les chercher. En obtiendra justes fruits et corps doré À la vue du billet, l'empereur ordonna aux moines: «Suspendons la cérémonie en attendant le retour de celui que j'aurai envoyé pour chercher les soutras du Grand Véhicule! Nous reprendrons alors avec une sincère dévotion la culture des fruits du bien.» Tous les mandarins approuvèrent. L'empereur demanda sur-le-champ: «Qui veut bien accepter d'obéir à l'ordre d'aller au paradis de l'Ouest solliciter ces écritures du Bouddha?» Il n'avait pas fini de poser la question que le Maître de la Loi sortit des rangs pour se placer devant l'empereur et lui dire en le saluant respectueusement: «L'humble moine que je suis est sans talents, mais il est prêt à faire les efforts d'une bête de somme pour rapporter à Votre Majesté les écritures authentiques et consolider pour toujours son empire.» Fort aise, Taizong s'avança pour relever le moine de ses impériales mains, en lui disant: «Maître, si vous consentez vraiment à me témoigner si complète loyauté en franchissant fleuves et montagnes sans crainte de ces énormes distances, je suis prêt à vous saluer en frère!» Xuanzang se prosterna en remerciement de la faveur accordée. En souverain parfaitement vertueux, Taizong se rendit devant la statue de Bouddha du monastère et salua par quatre fois Xuanzang, l'appelant «cher frère et saint moine». Ému, Xuanzang ne savait comment exprimer sa gratitude: plutôt sombrer à jamais au fond des Enfers! » Et il en fit serment en brûlant de l'encens devant l'image du Bouddha. Fort aise, l'empereur ordonna le retour du cortège dans l'attente d'un jour et d'une heure fastes et favorables au départ et à la remise des documents officiels. L'assemblée se dispersa après le retrait de l'empereur. De son côté, Xuanzang se retira au monastère de Vaste Bénédiction 1. Les moines et les quelques novices, qui n'avaient pas tardé à entendre parler de l'entreprise, vinrent tous le voir pour lui demander s'il était vrai qu'il avait fait le serment d'aller au ciel de l'Ouest. «C'est vrai», répondait Xuanzang. «Maître», s'inquiétait l'un de ses disciples, «j'ai entendu dire que la route est longue, infestée de démons et de bêtes sauvages. Je crains que ce ne soit un voyage sans retour, que votre vie ne soit constamment en danger. — J'ai déjà prêté le serment solennel de sombrer à jamais dans les Enfers, si je ne rapporte pas les Écritures authentiques. D'ailleurs les faveurs dont m'a comblé mon souverain m'obligent à me vouer entièrement à mon pays, sans autre considération. Certes, je ne sais ce qui m'attend après mon départ et je n'ignore pas combien ce voyage est incertain... Mes chers disciples, quand je serai parti, que ce soit dans deux ou trois ans ou dans six ou sept, observez les pins au portail du monastère: si les branches se tournent vers l'est, c'est que mon retour sera proche. Sinon, n'y comptez plus! » Les disciples gravèrent ces paroles dans leur mémoire. Le lendemain matin Taizong tint audience et réunit ses collaborateurs civils et militaires pour qu'ils rédigent les documents concernant la quête des soutras. On les frappa du sceau accordant libre passage. Le directeur du bureau d'astrologie présenta son rapport: «La conjoncture astrale est aujourd'hui même favorable au départ pour un voyage lointain.» L'empereur en fut fort heureux. C'est alors que parut l'officier de garde au portail Jaune 2: «Votre frère, le Maître de la Loi, attend vos ordres à la porte.» Taizong le fit aussitôt entrer dans la salle Précieuse, et lui dit: «Cher frère, c'est aujourd'hui un jour favorable au départ. Voici les documents de libre passage aux frontières. J'ai là un bol d'or fin à vous offrir pour mendier vos repas. J'ai choisi deux personnes qui vous accompagneront et je vous fais don d'un cheval qui saura vous prêter ses forces dans ce long voyage. Vous pouvez partir tout de suite.» Fort aise de l'apprendre, Xuanzang remercia l'empereur de ces faveurs et reçut les dons sans la moindre intention de tarder plus longtemps. L'empereur avait fait ranger les voitures pour l'accompagner avec ses mandarins jusqu'aux portes de la ville. Là, les moines et disciples du monastère l'attendaient avec des vêtements d'hiver et d'été. À leur vue, Taizong fit d'abord empaqueter les bagages et charger les chevaux, puis apporter un pichet pour trinquer. Levant la coupe, l'empereur demanda: «Quelle est votre élégante appellation, cher frère? — L'humble moine que je suis a quitté sa famille et ne saurait prétendre à quelque appellation. — La bodhisattva vient de nous apprendre que l'on dispose au paradis de l'Ouest de trois corbeilles de saintes Écritures, ce qui se dit tripitaka en sanskrit. Pourquoi ne pas adopter une appellation en fonction de cette quête en prenant le nom de Tripitaka?» Xuanzang remercia l'empereur et, tout en prenant le vin, ajouta: «Votre Majesté, l'alcool est la première des prohibitions qui s'appliquent aux moines. Je n'en ai d'ailleurs jamais bu. — Le départ qui a lieu aujourd'hui n'est comparable à nul autre événement. C'est un vin sans alcool: veuillez boire au moins cette coupe pour l'accomplissement des vœux que je formule à l'occasion de votre départ!» Tripitaka n'osait refuser. Il avait pris le vin et s'apprêtait à le boire quand Taizong se baissa et ramassa une pincée de poussière qu'il jeta dans la coupe. Tripitaka demeurait interdit, ne comprenant pas ce que Sa Majesté voulait dire. Taizong se mit à rire: «Cher frère, ce départ va vous conduire au ciel de l'Ouest: quand pourriez-vous être de retour? — Je n'y resterai pas plus de trois ans et reviendrai directement... — Les jours vont s'accumuler, et les années aussi, la route est longue et les montagnes lointaines! Buvez ce vin, mon frère: mieux vaut cette pincée du sol natal que tous les trésors du monde!» Tripitaka comprit enfin la signification de cette pincée de poussière, remercia à nouveau l'empereur de ses faveurs et vida la coupe. Il prit congé, franchit la barrière et s'en fut. Le souverain des Tang s'en retourna. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il advint après ce départ, écoutez donc la séance qui vient! 第013回 / CHAPITRE XIII TOMBÉ DANS LA FOSSE A U X TIGRES, D É L I V R É PAR LA PLANÈTE DU MÉTAL, LE MOINE EST RETENU PAR U N CHASSEUR DANS LA SIERRA DE LA DOUBLE-FOURCHE. E'éminent souverain, par décret officiel E'a dépéché en quête des sources réelles Xuanzang est parti chercher l'antre aux Dragons Et le pic des Vautours 3, plein de résolution. Eoin au-delà des frontières, combien de pays, Combien de hauts sommets n'aura-t-il pas franchis! Il a quitté l'empereur et vers l'Ouest se lance A. la découverte de la Vacuité immense. Parlons de Tripitaka qui avait reçu l'insigne faveur d'être accompagné jusqu'à l'octroi de la cité de Chang'an par l'empereur en personne, suivi d'un grand nombre d'officiers, trois jours avant le milieu de la neuvième lune de l'an 13 de l'ère Contemplation-de-la-Vertu 4. En deux jours de trot incessant, ils ne tardèrent pas à parvenir au monastère de la Porte-de-la-Loi 5. Le supérieur qui en avait la direction, à la tête de quelque cinq cents moines qui se mirent en rangs de chaque côté, les accueillit et leur offrit le thé. Après le thé fut servi un repas maigre. Puis le soir tomba sans que l'on y prît garde. C'était: Ombres impalpables près de la Voie lactée, Eune brillante sans un grain de poussière, Cris d'oies sauvages sur la rive lointaine, "Bruits sourds de battoirs de lessive prochaine. Ees oiseaux perchent sur les arbres dépouillés, Tandis que les moines parlent de sons sanskrits. Sur le banc couvert de nattes de jonc, assis, Ils discutent jusqu'aux approches de minuit. Livre 111, chapitre xin À la lueur des lampes, les moines parlaient de la doctrine du Bouddha et des raisons de la décision d'aller chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Certains disaient qu'il y aurait d'immenses cours d'eau et de hautes montagnes à franchir; d'autres assuraient que la route serait pleine de tigres et de panthères. Certains pensaient que les sommets escarpés et les falaises à pic ne se laisseraient pas aisément franchir, d'autres qu'il serait difficile de vaincre les êtres maléfiques et les démons pervers. Tripitaka gardait bouche cousue, se contentant de montrer du doigt son cœur 1 en hochant la tête à maintes reprises. Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, les moines lui demandèrent en joignant les mains: «Maître, pourquoi nous montrez-vous votre cœur en hochant la tête? — Les démons naissent de l'esprit et disparaissent quand il s'éteint. Votre disciple en a fait le serment solennel devant Bouddha au monastère des Transformations: il ne dépend plus que de moi d'accomplir de tout mon cœur ma mission. Coûte que coûte, il me faut atteindre le paradis de l'Ouest, voir le Bouddha et obtenir les soutras, de sorte que tourne notre roue de la Loi et que soit à jamais assurée la prospérité de l'auguste territoire de notre souverain sacré.» À ces mots, pas un moine qui ne manifestât son admiration, s'exclamant: «Quelle loyauté! Quel courage de la part du Grand prédicateur et Maître de la Loi!» Us le prièrent de se mettre au lit et de bien se reposer, ne tarissant pas d'éloges. Bientôt le bambou entrechoqué annonçait la disparition de la lune pâle, les coqs se mettaient à chanter, et les premiers nuages de l'aube apparurent. Les moines se levaient et s'affairaient à préparer l'eau du thé et le déjeuner du matin. Xuanzang enfila son kasaya, monta vers la salle principale et pria devant l'image du Bouddha: «Ton disciple Chen Xuanzang est parti en quête des Écritures, mais ses yeux de chair, à la vision trouble et bornée, ignorent la vraie forme du Bouddha vivant. Je formule aujourd'hui même le vœu d'offrir l'encens dans tous les monastères que je trouverai sur ma route, de prier tous les bouddhas que je rencontrerai, de nettoyer tous les stoupas qui seront sur mon chemin! Mais veuille notre Bouddha me témoigner sa compassion en me révélant au plus tôt son corps doré de seize pieds et en me faisant don des soutras authentiques pour qu'ils se répandent et soient préservés en terre de l'Est!» Ces vœux prononcés, il retourna à la cellule du supérieur prendre le repas maigre. Quand il eut fini de manger, les deux compagnons de son escorte sellèrent les chevaux et le pressèrent de se mettre en route. Tripitaka franchit le portail du monastère et prit congé des moines. Ils regrettaient tant de le voir partir qu'ils l'accompagnèrent sur une distance de dix lis avant de s'en retourner en retenant leurs larmes. Tripitaka poussait droit vers l'Ouest. Il faisait un temps de fin d'automne: Les quelques arbres du hameau se dépouillent, Les feuilles rouges de l'érable s'éparpillent. Le passant des pluies et brumes se raréfie, Le chrysanthème remplit de mélancolie. Déjà tombe la neige d'un ciel de givre: Un canard esseulé s'enfonce dans le vide. A l'horizon lointain volent les nuages; L'hirondelle part. Arrive l'oie sauvage, Aux appels sourds et déchirants. Au bout de quelques jours de voyage, le Maître et ses compagnons atteignirent Gongzhou 3. Les mandarins et fonctionnaires furent bientôt là pour les accueillir et les conduire en ville, d'où ils repartirent après y avoir passé la nuit. Mangeant quand la faim les tenaillait, buvant lorsqu'ils avaient soif, s'abritant la nuit et repartant à l'aube, ils parvinrent deux ou trois jours plus tard à Hezhou 4, la ville de garnison à la frontière du grand empire des Tang. Le commandant en chef, comme les moines bouddhistes et taoïstes, ne manquèrent pas de venir lui présenter leurs respects dès qu'ils apprirent que c'était le Maître de la Loi, frère impérial en mission officielle, en route vers l'Ouest pour voir le Bouddha. Ils furent invités à se reposer au monastère de la Sourcedu-Bonheur 5, où chaque moine vint les saluer. Puis l'on disposa le repas maigre. Quand ils se furent restaurés, Tripitaka demanda à ses deux suivants de donner pleine ration au cheval car l'on repartirait avant l'aube. À peine les coqs avaient-ils chanté qu'il appelait ses deux compagnons, réveillait les moines et franchissait la frontière, après avoir bu le thé et pris le petit déjeuner. Dans son impatience, le vénérable s'était levé trop tôt. À cette époque avancée de l'automne, les coqs chantent, en fait, de très bonne heure, alors qu'il fait un temps de quatrième vigile plutôt que de cinquième 1. Les trois hommes et le cheval se suivaient à la clarté du givre et de la lune; ils avaient parcouru plusieurs dizaines de lis, quand ils reconnurent une chaîne de montagnes. Il leur fallait trouver le chemin en écartant la broussaille. Ils avaient de plus en plus de mal à progresser dans les escarpements, se demandant s'ils ne s'étaient pas trompés de route. Us étaient en proie au doute quand tout à coup le sol se déroba: les trois hommes, avec le cheval, furent précipités au fond d'une fosse. Tripitaka était affolé. Ses compagnons tremblaient de tous leurs membres, remplis d'appréhension, lorsqu'ils entendirent vociférer ou plutôt rugir: «Amenez-les! Amenez-lesmoi! » Dans une violente bourrasque surgirent cinquante à soixante monstres qui se saisirent de Tripitaka et de ses compagnons; ils les hissèrent hors du piège. Transi de peur, tremblant, le Maître de la Loi hasarda un œil pour voir ce qui se passait: à la place d'honneur trônait le roi des démons, d'une hideur horrible. À dire vrai: Un corps énorme à vous donner le frisson, Un air féroce à vous mettre en pâmoison. Ses yeux vous foudroient de leur regard pesant, Sa voix de tonnerre secoue tous les orients! Dents de scie, les canines lui sortent de la bouche, De menaçantes incisives ornent ses bajoues. Enveloppé de brocart brodé en bordure, Mais les vertèbres comme zébrées de rayures, Il arbore d'éparses moustaches d'acier Qui laissent voir la chair, des griffes acérées. Ee meilleur des chasseurs prendrait peur, pour sûr, Devant ce prince des montagnes du Sud! Saisi de frayeur, Tripitaka avait l'impression que ses âmes s'envolaient 4, ses compagnons que leurs os ramollissaient et leurs muscles se figeaient. Le roi hurla l'ordre de 2 4 4 les ligoter. La bande de monstres, au moyen de cordes, s'exécuta avec un bel ensemble. On se disposait à croquer les trois hommes quand une clameur se fit entendre. Quelqu'un vint annoncer: «Le seigneur du mont des Ours et l'ermite Zébu 1 sont là.» Tripitaka leva la tête à ces mots et vit que s'avançait un gaillard noiraud. De quoi avait-il l'air? Mâle héros rempli de bravoure, Au corps plein de force et de fougue, Il franchit les eaux de sa seule envergure, Fonce dans les bois en sa lourde carrure; "En rêve, depuis toujours de bon augure" Se révèle aujourd'hui cette créature. Elle sait grimper aux arbres comme les briser, Prévoir le froid et le temps qui peut arriver. Aussi l'appelle-t-on Seigneur de la montagne. Derrière venait un gros costaud. De quoi avait-il l'air, direz-vous? Couronné d'une paire de cornes effilées, Ee dos paré d'une bosse majestueuse, Nature docile sous sa robe noire, Il s'avance à pas lents et comptés. Né de mère vache et de père taureau, Il sait se rendre utile au laboureur Et mérite le nom d'ermite Zébu. Les deux créatures firent une entrée majestueuse, tandis que le roi-démon s'empressait de les accueillir. « Général Yin, tout va bien à ce que je vois; félicitations! Mes félicitations!» s'exclama le seigneur du mont aux Ours. L'ermite Zébu ajouta: «Vous me semblez en meilleure forme que jamais, général Yin, j'en suis enchanté, vraiment enchanté! — Et vous-mêmes, messieurs, comment allez-vous ces jours-ci? — Comme d'habitude, répondit le Seigneur de la montagne. — Comme va le temps», répliqua l'ermite Zébu. Puis chacun s'assit pour rire et deviser. C'est alors que l'un des compagnons de Tripitaka se mit à gémir, tant lui faisaient mal les liens trop serrés. // vit soudain nn vieillard s'approcher. «D'où sortent ces trois-là? demanda le noiraud. — Ils sont venus s'offrir d'eux-mêmes! ricana le roidémon. — Ne pourrait-on pas les servir à vos invités? suggéra en riant l'ermite. — Bien sûr, avec plaisir! — I l ne faut pas tout consommer en une fois», objeéfa le seigneur de la montagne, «dévorons-en deux et laissons le troisième. D'accord?» Le roi-démon acquiesça et fit aussitôt appeler des gens de sa suite qui arrachèrent le cœur et vidèrent les entrailles des deux compagnons avant de découper leurs cadavres. La tête, le cœur et le foie furent présentés aux deux invités, les membres à l'hôte et le reste partagé entre les monstres. On entendait un bruit de mâchoires et d'os broyés, tout comme si des tigres dévoraient des agneaux et des moutons: ils furent avalés en un rien de temps. Le vénérable en était quasiment mort de peur: c'est que c'était, depuis qu'il avait quitté Chang'an, la première des épreuves terribles qui l'attendaient. Il était en proie aux pires angoisses, quand l'est commença peu à peu à blanchir. Les deux êtres maléfiques ne se retirèrent qu'à l'aube en disant: «Vous nous avez magnifiquement traités aujourd'hui: permettez-nous de vous rendre la pareille un prochain jour.» Ils se retirèrent enfin, après une dernière embrassade. Bientôt montait un soleil rougeoyant, mais Tripitaka restait plongé dans une sorte de stupeur qui le laissait incapable de distinguer la gauche de la droite. Il était dans cet état de demi-conscience quand il vit soudain un vieillard s'approcher, une canne à la main: il s'avança et brisa ses liens d'un simple effleurement du bâton. Tripitaka ne revint à lui que lorsqu'il lui souffla au visage. Il s'agenouilla: «Merci, noble vieillard, d'avoir sauvé la vie à l'humble moine que je suis! — Relève-toi», répondit le vieil homme en lui rendant la politesse, «aurais-tu perdu quelque chose? — L'escorte a été dévorée. Restent les bagages et le cheval: je ne sais où ils sont passés. — Là-bas», répondit le vieillard en montrant la direction de sa canne, «n'est-ce pas un cheval et deux ballots?» Tournant la tête, Tripitaka se sentit quelque peu soulagé en voyant que ses affaires n'étaient pas perdues. Il demanda au vieil homme: «Où sommes-nous? Comment vous trouvez-vous là? — C'est la sierra de la Double-Fourche, repaire de tigres et de loups. Pourquoi vous y êtes-vous fourrés? — Nous avions quitté le poste-frontière de Hezhou au chant du coq, plus tôt qu'il ne l'aurait fallu: nous avons dû nous frayer un chemin dans le froid et le givre, avant de tomber brutalement dans ce trou. Un horrible démon nous a fait ligoter, moi, votre humble moine, et mes deux compagnons. Puis est apparu un grand gaillard de noiraud qui s'est déclaré seigneur du mont aux Ours, ensuite un gros type, l'ermite Zébu. Ils ont traité le démon de "général Yin", aussitôt entrés. À eux trois, ils ont dévoré mes deux compagnons et ne se sont séparés qu'à l'aube. Je n'espérais plus avoir la chance inouïe d'être secouru... — L'ermite est l'esprit maléfique d'un taureau sauvage, le Seigneur de la montagne celui d'un ours, le général Yin celui d'un tigre. Leur suite est composée d'esprits de la montagne et de fantômes des arbres, ainsi que de toutes sortes de bêtes étranges. Ils ne pouvaient pas te dévorer à cause de la clarté originelle de ta nature fondamentale, et pour cela seul. Suis-moi: je vais te conduire sur la bonne route. » Submergé de gratitude, Tripitaka chargea les ballots sur le cheval et, le tirant par la bride, suivit le vieillard qui l'avait sorti de la fosse et qui le remit sur la route. Comme Tripitaka attachait la monture à un arbuste au bord du chemin et se tournait pour remercier le vieillard, celui-ci, léger comme un coup de vent, enfourcha une grue blanche à tête rouge: il disparut en s'élevant dans les airs. Puis flottant dans la brise, descendit un billet qui portait un quatrain en forme de dithyrambe 1, que voici: Je suis la très blanche étoile de l'Ouestl, Venue te sauver par Spéciale requête. Plus avant t'attendent d'autres secours divins: Ne nous en veuille de ces obstacles sur ton chemin! À cette lecture, Tripitaka se tourna vers le ciel pour prier: «Grâce te soit rendue, ô Vénus, planète d'Or, de m'avoir tiré de cette difficulté!» Quand il eut fini de prier, il reprit la bride de son cheval et poursuivit le rude chemin, seul, dans la solitude et la désolation. Sur la chaîne de montagnes, ce n'était vraiment que Vents glacés dans la forêt mouillée de pluies, Glouglou menaçant des torrents insoumis, Parfums pénétrants de fleurs sauvages, Empilements de rocs sans ancrage. Singes et cerfs s'interpellent en groupes, Daims et chevrotains détalent en troupes. Chants et pépiements d'oiseaux se multiplient, Tandis que les traces humaines se raréfient. T'estprit inquiet, le moine frissonne, transi; A grand-peine avance le cheval affaibli. Prêt à y laisser sa vie, Tripitaka gravit le sommet escarpé. Au bout d'une demi-journée de marche, il ne voyait toujours pas âme qui vive, ni ombre de village. Il était rongé par la faim, épuisé par le terrain accidenté. À ce moment critique, ne voilà-t-il pas que deux tigres féroces se présentent en rugissant! Derrière lui s'étaient enroulés plusieurs longs serpents, à sa droite grouillaient des bêtes venimeuses, à sa gauche des créatures maléfiques. Il ne restait au moine isolé d'autre solution que de s'abandonner à la volonté du Ciel, d'autant que le cheval s'affaissait, l'échiné sans force et le sabot chancelant: il finit par tomber sur les rotules et se renverser sur le sol. I l refusait de se relever et de bouger: le battre ou le tirer n'y pouvait mais. La situation ne laissait aucun espoir de secours au malheureux Maître de la Loi: elle lui paraissait vraiment inextricable, et la mort, inéluctable; il n'y avait plus rien à faire! Mais, comme nous l'avons dit à son sujet, il n'efl point de danger qui n'attire secours approprié. Il était dans cette situation désespérée quand, tout à coup, il vit les bêtes venimeuses s'enfuir, les créatures maléfiques s'envoler, les tigres disparaître et les serpents se cacher. Tripitaka leva les yeux et aperçut un homme qui tenait à la main un trident d'acier, arc et flèches accrochés à la taille. Il émergeait du flanc de la montagne, un vaillant gaillard, assurément! Voyez-le: Sur la tête bonnet de léopard tacheté, En tunique de laine tissée de fils de soie, Ea taille serrée d'une boucle à lion-mane Aux pieds une paire de bottes de chevrotain, De grands yeux aux pupilles rondes de pendu, Ees boucles de sa barbe en complet désordre, Le carquois de flèches empoisonnées suspendu, Il manie un long trident d'acier de grand choix. Au son de sa voix la rate des bêtes éclate, Les faisans terrifiés y laissent leur âme... Quand Tripitaka vit qu'il s'approchait, il s'agenouilla au bord de la route et cria, en joignant les mains: «.Maharaja 2, au secours, au secours!» Le gaillard rejoignit le moine éperdu, posa sa fourche et lui répondit en le relevant: «Rassurez-vous, vénérable! Je ne suis pas un brigand mais un simple chasseur de cette montagne. On me donne le sobriquet de Grand protecteur pacificateur de la montagne 3, mais je m'appelle Liu et me prénomme Boqin. Je suis tombé sur vous en venant par ici à la recherche de quelques bêtes pour me nourrir. Désolé de vous avoir donné cette frayeur. — Je suis un moine envoyé par Sa Majesté au paradis de l'Ouest prier Bouddha et chercher les Écritures. À l'instant, arrivé en ces lieux je me suis vu environné de serpents et de bêtes féroces, mis dans l'impossibilité d'avancer. A peine vous ont-ils vu qu'ils se sont enfuis: grand merci de m'avoir sauvé la vie, grand merci! — Je suis un habitant de ces parages qui ne vit que de la capture de serpents ou autres bestioles et de l'abattage de tigres ou de loups. Voilà pourquoi les animaux ont peur de moi. Puisque vous venez de la cour des Tang, nous sommes des compatriotes. Vous êtes encore sur leur territoire ici et je suis aussi un sujet de la cour des Tang. Vous et moi, nous vivons des terres de notre auguste souverain. En vérité nous appartenons au même pays: n'ayez crainte, suivez-moi! Amenez votre cheval se reposer à ma chaumière, et demain matin je vous raccompagne jusqu'à la bonne route.» Comblé d'aise par ces paroles, Tripitaka le remercia et le suivit en tirant son cheval. Comme ils passaient le flanc de la montagne, ils entendirent le ululement du vent. «Vénérable, asseyez-vous ici et ne bougez pas! Ce bruit indique la présence d'un lynx: attendez que je m'en empare pour vous le servir.» À ces mots, Tripataka senti son cœur battre la chamade: il n'aurait osé faire le moindre pas. Le chasseur se saisit du trident et partit à grandes enjambées à la rencontre de la bête. C'était une sorte de tigre moucheté qui lui faisait face. À la vue de l'homme, il fit demi-tour et s'enfuit. «Sale bête, où vas-tu?» tonna Boqin. Se voyant talonné de près, l'animal se retourna et se jeta sur lui toutes griffes dehors, mais il fut reçu par le trident que le chasseur brandissait des deux mains, tandis que Tripitaka restait cloué de terreur dans l'herbe. Avait-il jamais vu, depuis qu'il était sorti du ventre de sa mère, opération aussi périlleuse? Le grand protecteur et le tigre sur la pente de la montagne, cette lutte entre l'homme et la tête, quel combat! Rage montante et violente tornade: Rage de chasseur prêt à toutes bravades, Violence du jeune fauve sans parade. h'un se prépare à l'estocade, h'autre montre les dents, joue des griffes. Ee trident brille au soleil hâtif. Ea queue mouchetée soulève des nuages. h'un vise le poitrail et ne le ménage, L'autre fait front pour n'en faire qu'une bouchée. Tire-toi de là: tu seras ressuscité! Sinon, tu iras voir le juge des Enfers. Entends les rugissements du fauve si fier Et le cri du chasseur à la voix de tonnerre! Rugissements à fendre les montagnes, Cris à déchirer le voile des deux! De l'un, les yeux d'or exorbités de colère, De l'autre, la rate sur le point d'éclater... E 'homme et le tigre se battent pour la vie, Ea moindre parade manquêe en est le prix! Ils combattirent deux bonnes heures, puis les coups de griffes du tigre se ralentirent et ses reins s'affaissèrent: lui enfonçant le trident en plein poitrail, le chasseur renversa le fauve. La malheureuse bête! Les pointes lui avaient Boquín jeta ¡a carcasse du tigre. transpercé le cœur et le foie. Son sang inondait le sol. Il la tira par les oreilles jusqu'à la route. Quel homme! Il n'en avait pas même le souffle coupé; son visage n'avait pas changé de couleur. Il se tourna vers Tripitaka: « Nous avons de la veine! Ce chat des montagnes vous fera une journée entière. — Vous êtes véritablement le dieu de la montagne, s'exclama Tripitaka, ne tarissant plus d'éloges. — De quelle prouesse oserais-je me targuer pour m'attirer ces excessives louanges! Ce n'est qu'un effet de l'immense bonheur que vous nous apportez. Venez, qu'on l'écorche au plus vite et que je fasse cuire de la viande pour vous recevoir dignement!» Le trident d'une main, de l'autre traînant le tigre, il montrait le chemin en allant de l'avant. Tripitaka suivait en tirant son cheval par la bride. Quand ils eurent passé le flanc de la montagne en zigzaguant, s'offrit soudain à leurs regards un domaine alpestre. C'était à l'entrée Cimes de vieux arbres à toucher le ciel, Chemins envahis de plantes sauvages. Un vent glacé pénètre mille ravins, Des falaises montent d'étranges parfums. Les senteurs du sentier collent au corps entier. O, de ces sombres bambous le vert étage'! La chaumière et la cour entourée de haies D'un peintre habile mériteraient le trait. Les murs blanchis à la chaux, le pont de pierre Apportent le plaisir d'un charme si rare! L'automne a pris un visage clair et frais: Des nuages blancs paressent sur les sommets, Au bord du chemin tombent les feuilles jaunies. De jeunes chiens jappent aux portes endormies, La volaille caquète entre les arbres. Arrivé au portail, Boqin jeta la carcasse du tigre et cria: «Où êtes-vous donc, mes petits?» Trois ou quatre garçons surgirent de la maison, laids et difformes. Ils s'avancèrent pour hisser la bête et la porter à l'intérieur. Boqin leur demanda de l'écorcher sans tarder et de la servir à leur hôte, puis il revint s'occuper de Tripitaka et le conduisit à l'intérieur. Après les salutations d'usage, le moine le remercia encore une fois de lui avoir sauvé la vie et de lui témoigner tant de compassion et générosité. «Ne me remerciez pas, entre compatriotes, c'est, la moindre des choses! » Quand ils se furent assis et eurent pris le thé, une vieille femme en conduisant une plus jeune vint saluer Tripitaka. «C'est ma mère et ma jeune femme. — Priez madame votre mère de prendre la place d'honneur afin de permettre à l'humble moine que je suis de lui présenter mes respects. — Vous êtes un hôte venu de loin, vénérable », lui dit la vieille femme, «restez à l'aise, pas de cérémonie! — Mère, il a été envoyé chercher les Écritures au paradis de FOuest sur l'ordre du souverain des Tang. Il a rencontré ton fils sur la montagne et, comme nous sommes du même pays, je l'ai invité à la maison; il y mettra son cheval au repos. Je le raccompagnerai demain. — Parfait! Ça ne saurait tomber mieux, que tu l'aies invité. C'est l'anniversaire de la mort de ton père: prions le Vénérable de lui acquérir des mérites en récitant quelques passages de soutras. Tu le raccompagneras aprèsdemain, voilà tout!» Bien que tueur de tigre se glorifiant du titre de Grand protecteur pacificateur de la montagne, Liu Boqin n'était pas sans piété filiale. A peine eut-il entendu la suggestion de sa mère qu'il voulut préparer encens, monnaie d'offrandes et retenir Tripitaka. La nuit tombait alors qu'ils étaient encore occupés à converser. Les petits domestiques disposèrent la table et des tabourets, puis apportèrent plusieurs plats de tigre cuit à point qu'ils posèrent tout fumant. Le chasseur invita Tripitaka à se servir: le riz viendrait après. «C'est gentil à vous, mais pour ne rien vous celer», avoua Tripitaka en joignant les mains sur la poitrine, «je suis moine depuis que je suis sorti du sein de ma mère et ne saurais manger de viandes fortes.» La réponse plongea Boqin dans de profondes réflexions, dont il sortit pour dire: «Vénérable, notre pauvre famille, si haut que l'on remonte dans les générations, n'a jamais su manger en observant un régime végétarien. Même si nous avions des pousses de bambou, même si nous ramassions des auriculaires et vous trouvions des légumes secs, même cuire dans la graisse animale de cerfs ou de tigres, ce qui ne serait pas précisément maigre. Nos deux marmites sont tout imprégnées de graisse. Que faire? J'ai eu tort de vous inviter... — Ne vous mettez donc point martel en tête, servezvous, je vous en prie! je peux très bien supporter la faim trois ou quatre jours. Mais je ne saurais enfreindre le commandement contre la consommation de viande. — Et si vous mourriez de faim, que feriez-vous? — Je vous suis profondément reconnaissant de m'avoir tiré des griffes de ces bêtes féroces: mieux vaut mourir de faim que servir de nourriture au tigre! » À ces mots, la mère du chasseur s'écria: «Mon garçon, trêve d'inutiles discussions avec le vénérable moine! J'ai de quoi lui servir un repas maigre. — D'où viendrait ce qu'il te faut? — Ne t'occupe pas de moi: j'ai ce qu'il faut.» Elle se tourna vers sa bru et lui demanda de décrocher la petite casserole, de la mettre sur le feu pour brûler la graisse, de la brosser et rebrosser, de la laver et relaver, puis de la poser sur le fourneau. Elle la remplit d'abord à moitié d'eau bouillante, mais non pas pour s'en servir. Elle prit quelques feuilles d'orme qu'elle mit à infuser avant d'y cuire un mélange de sorgho et de millet 1. Puis elle fit bouillir des légumes secs dont elle remplit deux bols qu'elle disposa sur la table. S'adressant à Tripitaka: «Servez-vous, vénérable! C'est une nourriture de la plus grande pureté que nous avons préparée de nos propres mains, ma belle-fille et moi-même.» Tripitaka descendit de sa chaise, les remercia et se rassit. Installé à part, Boqin lui tenait compagnie, entouré de bols et de plats remplis de viandes, sans sel ni sauce, de tigre, de daim musqué, de python, de renard et de lièvre, sans compter quelques tranches de venaison séchée. Il venait de s'asseoir et s'apprêtait à prendre ses baguettes quand Tripitaka se mit à réciter une prière les mains jointes. Le chasseur en fut si interloqué qu'il laissa les baguettes pour se lever précipitamment et se tenir debout à ses côtés. Le moine n'avait pas récité plus de quelques vers, qu'il invitait la compagnie à manger. «Vous êtes un moine spécialisé dans les soutras extracourts! — Ce n'était pas un soutra», expliqua Tripitaka à Boqin, «mais la formule que l'on prononce avant le repas maigre. — Vous en faites des complications, vous autres moines! Même avant de manger, il vous faut donc une petite prière! » La nuit était tombée quand le repas fut fini et la vaisselle rangée. Boqin conduisit Tripitaka hors de la salle centrale pour faire un tour par-derrière. Un étroit sentier les mena à une cabane couverte de chaume. Ils poussèrent la porte et entrèrent: aux murs étaient suspendus des arcs lourds et de puissantes arbalètes; plusieurs carquois y étaient accrochés. Deux peaux de tigre puant le sang coagulé séchaient sur la solive. Dans un coin étaient piqués quantité de lances, fourches, épées et bâtons. Au beau milieu avaient été placés deux sièges. Boqin invita Tripitaka à s'asseoir, mais le spectacle menaçant et repoussant ne l'invitait guère à prolonger sa visite. Ils sortirent donc de la cabane et gagnèrent un peu plus loin un vaste jardin où les platesbandes de chrysanthèmes jaunes et les étagements de feuilles rouges d'érable offraient un spectacle sans fin. Puis, dans un bruit de frôlements, surgirent une dizaine de cerfs bien nourris et un large troupeau de daims fauves, en rien gênés par la présence humaine. «Ce sont là des bêtes que vous avez domestiquées, je suppose? s'enquit Tripitaka. — De même que les riches de Chang'an accumulent les trésors, les propriétaires de fermes le grain, nous autres chasseurs élevons ces bêtes sauvages, tout simplement pour nous prémunir contre les mauvais jours.» Tandis qu'ils se promenaient en bavardant, le crépuscule s'assombrissait. Ils retournèrent sur leurs pas se reposer à la résidence. Le lendemain matin toute la maisonnée, jeunes et vieux, se leva et s'affaira aussitôt à préparer un repas maigre pour le Vénérable, avant de l'inviter à réciter les soutras. Tripitaka se lava les mains et, en compagnie du grand protecteur, commença par offrir de l'encens et prier devant l'autel familial. Puis, frappant le «poisson de bois 1 », il prononça les paroles de purification de la bouche et les divines formules de propreté du corps et de l'esprit avant d'ouvrir le rouleau du soutra pour le salut des trépassés. 2j Quand il eut fini de le psalmodier, le chasseur le pria de rédiger une supplique en recommandation du défunt. Ensuite, Tripitaka recommença à réciter le soutra du Diamant et celui de Guanyin. Sa voix était haute, claire et distincte. Après le repas maigre de midi, il s'attaqua au soutra de la Bonne Loi et à celui d'Amitâbha 2. I l récita ensuite un chapitre du soutra du Paon avant de raconter l'histoire de la guérison d'un moine mendiant par le Bouddha 4. Ce fut bientôt à nouveau le soir. On avait offert toutes sortes d'encens, transformé par le feu les offrandes de papier et brûlé la supplique pour la délivrance du trépassé. La cérémonie bouddhique terminée, chacun alla se coucher. Parlons de l'âme du père de Boqin, qui avait été tirée de la perdition et ne tarda pas à se manifester en rêve à toute la maisonnée, jeunes ou vieux: «Il m'aurait été difficile d'échapper aux souffrances du domaine des ombres et ce n'est pas de sitôt que j'aurais obtenu la délivrance. Grâce au saint moine et à ses prières, qui ont effacé mes fautes, le roi des Enfers Yama m'a renvoyé sur la terre bénie de la Chine, où je vais naître dans une famille éminente. Veuillez en remercier vivement le Vénérable, n'y manquez pas, n'y manquez pas! Je m'en vais. » C'est que Tous les phénomènes ont une signification: Tirer les défunts des souffrances et de la perdition. Quand la famille sortit de ses rêves, le soleil était déjà haut à l'est. La femme du chasseur lui dit: «J'ai rêvé cette nuit que beau-papa était revenu à la maison. Ses péchés ont été effacés grâce au saint moine, qu'il nous demande de traiter avec respect. Nous avons tenté en vain de le retenir. Au réveil, j'ai compris que ce n'était qu'un rêve. — J'ai fait le même rêve. Levons-nous pour en parler à mère! » Ils allaient lui en parler, quand la vieille femme appela: «Boqin, mon enfant, viens! J'ai quelque chose à te dire.» Elle s'assit sur le lit et leur raconta à tous deux: «Mon fils, j'ai fait cette nuit un rêve heureux: j'ai rêvé que ton père était rentré à la maison et, grâce au Vénérable, ses fautes effacées, m'a-t-il dit; il va renaître en terre bénie de la Chine dans une famille de haut lignage.» Le couple partit d'un grand rire: «Nous avons fait le même rêve, que nous allions justement t'annoncer quand tu nous a appelés. Exactement le même! » Sur ce, ils réveillèrent toute la maison pour exprimer leur gratitude à Tripitaka et lui préparer son cheval. Tous les membres de la famille vinrent se présenter devant lui! «Grand merci d'avoir délivré notre défunt père, un bienfait dont nous ne saurions jamais nous acquitter. — L'humble moine que je suis ne saurait prétendre à de tels remerciements! De quel pouvoir oserais-je me targuer?» Boqin lui raconta le rêve qu'ils avaient fait tous les trois, ce dont Tripitaka se réjouit également. On ne tarda pas à lui offrir un repas maigre et un taël en témoignage de gratitude, mais la famille entière eut beau insister de façon pressante, il refusa la moindre sapèque. Toutefois: «Il me suffirait que vous me témoigniez votre compassion en m'accompagnant le long d'une seule étape. Cette marque d'extrême affection me toucherait beaucoup.» Boqin, sa mère et sa femme ne purent faire autrement que préparer en toute hâte des galettes de farine grossière et des provisions sèches. Les femmes demandèrent à leur fils et mari de partir l'accompagner au loin. Tripitaka accepta avec joie. Obéissant à sa mère, Boqin emmena deux ou trois jeunes domestiques munis d'instruments à piéger les rongeurs, et s'engagea sur la grand-route avec le moine. On ne se lassait pas de contempler le paysage sauvage de la montagne, le jeu du vent et de la lumière sur les sommets. Us marchaient depuis une demi-journée, quand apparut en face d'eux une montagne immense, si haute qu'elle semblait toucher le ciel, escarpée et menaçante. Us en atteignirent bientôt le pied. Le chasseur grimpait aussi vite que s'il avançait sur un terrain plat. Us arrivaient à mihauteur, quand Boqin se retourna, debout au bas du chemin, pour déclarer: «Veuillez continuer seul, vénérable, je dois ici vous quitter et m'en retourner. — Une étape de plus, si vous voulez bien vous en donner le mal, je vous en prie instamment», répliqua Tripitaka, se laissant tomber de sa selle à ces mots. «Ce que vous ignorez, vénérable, c'est que cette montagne s'appelle mont de la Double-Frontière: le versant oriental se trouve sous la juridiction de nos éminents Tang, mais la partie occidentale appartient au territoire des Tatars 1. Les loups et les tigres de l'autre côté ne me sont pas soumis. Je ne peux d'ailleurs pas franchir la frontière 2. Allez-y donc seul!» Tripitaka, envahi par l'inquiétude, ouvrit les mains et, retenant le chasseur par la manche, se mit à verser des larmes, tant il lui paraissait difficile de se séparer de son compagnon. À ce moment de séparation déchirante, ils entendirent monter du pied de la montagne une voix de tonnerre: «Mon maître est arrivé! Enfin, mon maître est arrivé!» Tripitaka en restait médusé et Boqin se mit à trembler. Si vous ne savez qui les appelait, en fin de compte, écoutez la séance qui vient. 第014回 / CHAPITRE XIV QUAND LE SINGE DU C Œ U R ET DE L'ESPRIT RETOURNE AU BERCAIL, LES SIX BRIGANDS 3 DES SENS PERDENT LA BATAILLE. Bouddha eit voire cœur*, car le cœur est Bouddha. Cœur et Bouddha sont essentiels, il va de soi, Mais qui comprend que ces choses n'existent pas, Est cœur authentique, Bouddha, corps de la Loi 3. Bouddha, corps de la Loi, est sans forme personnelle. Boule de lumière contenant tout phénomène. Car corps authentique est corps incorporel, La réalité est le réel irréel. Forme, vide et non-vide n'existent pas, La venue, l'aller et retour ne se font pas''. Ni même, ni différent: il n'y a ni être, ni néant. Prendre ou laisser, efpérer: autant de difficultés. La lumière est la même dans tous les endroits, Un grain de sable contient le royaume du Bouddha Et enferme des milliers et milliers de mondes 1. Le cœur d'un seul corps vaut tous les phénomènes. Qui le comprend doit savoir la formule «sans-cœur'» Et se garder pur de toute contamination. Cesser de s'enchaîner au bien comme au mal, C'est rendre hommage au sage des Sakja'. Le chasseur et Tripitaka s'effrayaient, alarmés, quand ils entendirent à nouveau crier: «Le Maître est. arrivé!» «C'est sûrement un appel du vieux singe enfermé dans le coffre de pierre au pied de la montagne, suggérèrent les jeunes domestiques. — Mais oui, c'est lui! s'écria le chasseur. — De quel vieux singe s'agit-il? demanda Tripitaka. — La montagne s'appelait autrefois mont des Cinq Dynamies 2. À la suite des campagnes menées à l'Ouest par notre éminent souverain pour assurer la sécurité du pays, son nom a été changé en montagne de la Double Frontière. I l y a des années, j'ai entendu les vieilles gens dire que le Ciel avait laissé tomber cette montagne, à l'époque où Wang Mang avait usurpé le trône des Han 3, pour emprisonner un singe divin. Il ne craint chaleur ni froidure et ne mange, ni ne boit, si ce n'est que la divinité locale qui le garde lui fait prendre des billes de fer quand il a faim, et, quand il a soif, lui donne à boire du bronze fondu. Il a survécu jusqu'aux temps d'aujourd'hui au froid comme à la faim. Ces cris viennent certainement de lui. N'ayez crainte, vénérable. Redescendons la montagne pour aller voir!» Tripitaka ne put qu'obtempérer et tirer le cheval vers le bas. Il ne leur fallut pas plus de quelques lis de marche pour apercevoir effectivement, entre les interstices du coffrage de pierre, un singe qui sortait la tête et tendait le bras, faisant désespérément signe de la main et s'exclamant: «Maître, pourquoi ne se présenter qu'à cette heure? Enfin vous arrivez au bon moment, bienvenue! Sortez-moi de là, je vous protégerai jusqu'au paradis de l'Ouest!» Le moine s'approcha pour l'observer plus attentivement. De quoi avait-il l'air, me diriez-vous? Bouche en pointe, joues creusées, Pupilles dorées, jeux de feu, Mousses et lichens sur le crâne; Des oreilles lui sortent des lianes '. Ses tempes ont moins de poils que d'herbes fraîches, Son menton imberbe est garni de latches. De la boue sur le front, de la terre dans le nez, 2Óo II a tristle mine et l'air catastrophe', Doigts gourds, mains calleuses pleines de saletés. Encore heureux que les yeux, il puisse les bouger! La langue aisément, il peut l'articuler, Mais son corps, il ne sait comment le remuer. C'est bien Singet, le grand saint, cinq cents ans après, Qui, l'épreuve achevée, va sortir du filet! Le chasseur était d'une audace peu commune, vraiment! Il s'approcha jusqu'à lui enlever la végétation qui lui poussait sur les tempes et sous le menton, puis lui demanda: «Qu'as-tu à dire? — Rien! Fais plutôt venir le Maître de la Loi: c'est à lui que j'ai quelques questions à poser. — Que me veux-tu? demanda Tripitaka. — Ne seriez-vous pas celui que le grand roi des terres de l'Est a envoyé chercher les Écritures au paradis de l'Ouest? — C'est bien moi. Pourquoi la question? — Je suis le Grand Saint égal au Ciel qui avait semé un beau désordre au palais du ciel il y a cinq cents ans. Pour avoir blagué avec mes supérieurs, rien de plus, le Bouddha m'a coincé là-dessous. Dernièrement la bodhisattva Guanyin avait reçu l'ordre du Bouddha d'aller au pays de l'Est se mettre en quête de quelqu'un qui irait chercher les Écritures. Comme je lui demandais son aide, elle m'a engagé à renoncer à la violence, à m'en tenir à la Loi du Bouddha, à tout faire afin de protéger le pèlerin en allant avec lui à l'Ouest rendre hommage au Bouddha. L'accomplissement d'un tel exploit ne saurait que m'être bénéfique. C'est pourquoi je suis resté sur le qui-vive jour et nuit, le cœur battant soir et matin dans l'attente de votre venue, maître, qui m'apporterait la délivrance. Je suis prêt à protéger votre quête et à devenir votre disciple. — Tu as beau avoir cette bonne intention», lui répondit Tripitaka, ravi de l'entendre tenir pareil langage, «et, grâce aux instructions de la bodhisattva, vouloir entrer dans les ordres 1, je n'ai ni hache ni ciseaux pour te sortir de là. — On n'en a pas besoin. Il suffit que vous le vouliez, je m'en tirerai tout seul. — Bien sûr que je le veux, mais comment vas-tu t'en sortir? — Le sommet de la montagne est. scellé d'une inscription en lettres d'or de notre Bouddha Ainsi-venu 1. Il vous suffit de grimper, de la soulever, et je sortirai.» Tripitaka acquiesça et se tourna vers le chasseur: «Grand protecteur! Allons faire un tour là-haut tous les deux! —Je me demande si c'est, vrai, répliqua Boqin. — C'est vrai!» se mit à crier le singe, «je me garderais bien de mentir!» Boqin ne put qu'appeler ses jeunes domestiques et leur faire tirer le cheval tandis que lui-même soutenait Tripitaka pour reprendre l'ascension de la haute montagne. S'aggripant aux plantes grimpantes, ils finirent par atteindre l'endroit le plus élevé de la crête, d'où partaient en effet des milliers de rayons d'une lumière dorée et autant d'effluves de bon augure. Il y avait une grande dalle de pierre sur laquelle était collé un sceau portant en lettres d'or l'inscription: Om mani padme hûnï. Tripitaka s'approcha, s'agenouilla et, tourné vers la dalle, s'inclina plusieurs fois en regardant les lettres d'or, puis face à l'Ouest formula la prière: «Votre disciple Chen Xuanzang a reçu de vous mission spéciale de chercher les soufras: s'il est effectivement destiné à devenir mon disciple, qu'il me soit donné de soulever l'inscription et de libérer le singe divin, et de gravir avec lui le pic des Vautours 3. Sinon, s'il s'agit d'un monstre dangereux qui m'a trompé et ne favoriserait pas notre entreprise, qu'il me soit impossible de l'enlever!» La prière prononcée, il s'inclina à nouveau, puis s'avança, soulevant sans effort l'inscription en lettres d'or de six syllabes. Une brise parfumée lui arracha des mains la bande qui fut emportée dans les airs tandis qu'une voix s'écriait: «Je suis le gardien du grand saint. Maintenant que son épreuve est accomplie, nous retournerons voir le Bouddha Ainsi-venu pour lui remettre les scellés.» Ce qui avait rempli Tripitaka, le chasseur et sa suite d'un tel effroi qu'ils s'étaient mis à prier, tournés vers l'espace vide. Ils redescendirent d'une traite la montagne et revinrent auprès du coffre de pierre annoncer au singe: «Les scellés Après s'être incliné par quatre fois devant Tripitaka {...} sont enlevés, tu peux sortir!» Singet s'écria joyeusement: «Maître, écartez-vous un peu avant de me laisser sortir! Je ne voudrais pas vous faire peur. » À ces mots, le chasseur conduisant Tripitaka, le groupe entier se dirigea vers l'est. Ils avaient parcouru six ou sept lis quand ils entendirent le singe leur crier derechef: «Plus loin, continuez!» Tripitaka avait poursuivi la marche sur une bonne distance, au bas de la montagne, quand il entendit un vacarme épouvantable, comme si la terre se fendait et les montagnes s'effondraient. La terreur les clouait tous au sol, lorsque le singe apparut devant le cheval du moine. Il s'agenouilla, nu comme un ver, s'écriant: «Maître, me voilà libre! » Après s'être incliné par quatre fois devant Tripitaka, il fit une grande révérence au chasseur: «Merci de vous être donné la peine d'escorter mon maître, et merci, mon cher frère, de m'avoir désherbé le visage!» Après ces remerciements, il partit arranger les bagages pour les mettre sur le dos du cheval, lequel, à sa vue, se sentit l'échiné basse et les sabots torses, sur le point de s'effondrer tant il tremblait. C'est que Singet avait été «épizoologue» chargé de l'élevage de chevauxdragons au ciel. Cela lui conférait une telle autorité que les équidés communs prenaient peur rien qu'à le voir. Constatant qu'il était vraiment plein de bonnes intentions et qu'il avait tout l'air d'un authentique sramana}, Tripitaka l'apostropha: «Mon bon disciple, comme t'appelles-tu? — Mon nom est Singet. — Je vais te donner un nom en religion qui conviendrait mieux à notre usage. — Merci de votre généreuse initiative, maître, mais ne vous mettez pas en peine de m'en trouver, j'en ai un, je m'apelle Singet Conscient-de-la-Vacuité. — Un nom qui convient parfaitement à notre école 2. Mais avec ton air de petit dhûta 3, je vais te donner en plus un sobriquet, celui de «novice 4». D'accord? — Parfait, parfait!» Dès lors Singet s'appela aussi le Novice. Quand Boqin vit que Singet arrimait les bagages et voulait partir, il se tourna vers Tripitaka pour le saluer et lui dire: «Vénérable, vous avez eu la chance de recevoir cet excellent disciple. Félicitations! Je m'en réjouis. Il est en effet digne de vous suivre. Quant à moi, je prends congé et m'en retourne. — Je vous ai entraîné bien loin et en éprouve une insurmontable gratitude», lui répondit Tripitaka en s'inclinant et se confondant en remerciements, «à votre retour, transmettez mes meilleures pensées à madame votre mère et à votre femme que j'ai beaucoup dérangées. Puissé-je sur le retour leur renouveler mes remerciements! » Boqin lui rendit la politesse et là-dessus, ils se séparèrent. Revenons à Singet qui invita Tripitaka à remonter à cheval et partit en avant à grandes enjambées, complètement nu, les bagages sur le dos. Peu après, comme ils passaient le mont de la Double-Frontière, surgit un tigre féroce qui vint vers eux en rugissant, faisant des ciseaux de sa queue dressée. Du haut de sa monture Tripitaka s'effrayait, tandis qu'au bord de la route Singet s'exclamait joyeusement: «Maître, faut pas avoir peur de ça! I l vient m'offrir de quoi me vêtir.» Il posa les bagages, tira de son oreille une aiguille et, d'une secousse face au vent, la transforma en barre de fer de la grosseur d'un bol. La prenant en main, il la regardait en souriant: «Mon trésor, voilà cinq cents ans que je ne me suis pas servi de toi, tu vas me dégoter aujourd'hui de quoi m'habiller!» Le voilà qui allonge le pas, fait face au tigre et jette: «Maudite bête, où vas-tu?» Le fauve se couche et s'aplatit dans la poussière sans oser faire le moindre mouvement. Un coup de gourdin sur la tête: sa cervelle éclate en milliers de pétales sanglants, ses dents crachent autant de morceaux de jade blanc. Tant en est saisi le moine qu'il roule de la selle et tombe de son cheval. «Ciel! ô ciel!» murmure-t-il en se mordant les doigts, «le chasseur Liu n'a pu venir à bout du tigre moucheté qu'après un long combat l'autre jour, alors que Singet n'a même pas eu besoin de se battre: d'un coup de bâton il l'a réduit en bouillie! C'est le cas de le dire, à costaud, costaud et demi\ » Le Novice revint dire, en traînant la bête: «Maître, asseyez-vous un moment, le temps que je le dépouille de son vêtement et me le mette avant de reprendre la route! — Mais ça n'a pas d'habits! — Ne vous inquiétez pas pour moi, maître, je sais y faire! » Le brave singe-roi! Il s'arrache un poil, souffle dessus de son haleine magique et d'un mot lui ordonne de se transformer en un couteau tranchant en forme d'oreille de bœuf. Il lacère la peau à partir du ventre et, la tirant vers le bas, l'écorche tout entière. I l coupe les pattes, tranche la tête, taille la dépouille en carré bien net, la soulève et la soupèse: «Un peu trop large: de quoi en faire deux!» Il reprend le couteau, la coupe en deux, range la moitié et met l'autre autour de la taille; il arrache au bord de la route quelques lianes et la serre solidement; le bas du corps ainsi couvert, il déclare: «Partons, maître, partons! Quand nous arriverons quelque part, j'emprunterai du fil et une aiguille pour coudre sans tarder ce pagne! » Quant à la barre de fer, d'une simple pression des doigts il lui avait rendu la dimension d'une aiguille, qu'il avait remise dans l'oreille. Bagages au dos, il pria le moine de remonter à cheval. Tous deux avançaient. «Conscient-de-la-Vacuité, où donc est passé le gourdin dont tu t'étais servi à l'instant pour tuer le tigre? demanda Tripitaka du haut de sa monture. — Maître», répondit en riant Singet, «vous ne savez pas ce que c'est, ce bâton que j'ai: il vient du palais du dragon de l'océan oriental. On l'appelle "Précieux fer magique à damer le fond de la rivière céleste 1 " ou encore "Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or". Je lui dois beaucoup: l'année de la grande rébellion contre le Ciel, il m'avait rendu les plus grands services. Il grandit ou rapetisse à volonté. Je viens de le transformer en aiguille à broder que j'ai glissée à l'intérieur de mon oreille. Je ne la sors que si j'en ai besoin.» Fort aise de l'apprendre en son for intérieur, Tripitaka demanda encore: «Comment se fait-il qu'il n'osait plus bouger quand il t'a vu, le tigre tout à l'heure? Il t'a laissé le frapper tout à ton aise. Qu'est-ce à dire? — Pour ne rien vous celer, maître, ne parlons pas d'un z tigre, même un dragon, à ma vue, n'oserait se mal conduire! Votre bon vieux Singet possède la faculté de soumettre les dragons et les tigres, le pouvoir de faire remonter les fleuves et de soulever les océans, je sais lire sur les visages et pénétrer le sens des bruits. Je peux grandir à la dimension de l'univers, me faire plus petit qu'un poil. Je sais me livrer à des transformations sans limites, à d'imprévisibles disparitions et apparitions. Écorcher cette peau de tigre n'a vraiment rien d'extraordinaire! Vous verrez quels talents je suis capable de déployer quand nous nous trouverons en difficulté.» Le discours acheva de soulager Tripitaka qui, délivré de tout souci, éperonna son cheval pour aller de l'avant. Tandis que maître et disciple bavardaient le long de la route, le soleil disparaissait à l'ouest. Voyez: L'oblique éclat de la lumière réfléchie, Les nuages venus de l'océan infini. Cherchant en bande asile dans la forêt, Les oiseaux troublent de leurs piaillements la paix. Les bêtes sauvages, en couples, en paires, En groupes, s'en retournent à leurs tanières. La lune nouvelle, faucille dans le ciel, Perce dix mille étoiles scintillantes. «Maître, pressons le pas, il se fait tard! Le bosquet d'arbres serrés, là-bas, doit être une ferme, j'imagine: allons nous y abriter sans tarder! » Éperonnant sa monture, Tripitaka s'y précipita d'une traite et descendit de son cheval devant le domaine, tandis que Singet, abandonnant les bagages, s'avançait et se mettait à crier: «Ouvrez! Ouvrez!» Un vieil homme, appuyé sur une canne de bambou, sortit ouvrir la porte grinçante, mais, à la vue de l'aspect hideux que présentait le Novice, les reins ceints d'une peau de tigre, tel un dieu du tonnerre, il sentit ses jambes se dérober sous lui et ne put que balbutier: «Un diable, voilà le diable! » Tripitaka s'approcha pour le soutenir: «N'ayez crainte, cher donateur, c'est mon disciple, ce n'est pas un monstre.» Le vieil homme leva la tête: réconforté par le visage extraordinairement pur du moine, il demanda: «De quel monastère es-tu donc pour amener chez moi cette horrible créature? — Je viens de la cour des Tang et je vais au paradis de l'Ouest chercher les Écritures. Comme notre route passe par ici et qu'il se fait tard, nous nous permettons de solliciter l'aumône d'une nuit à passer en votre résidence. Nous repartirons dès demain matin, avant l'aube. Nous espérons vivement que vous nous accorderez cette petite facilité... — Tu es un Chinois des Tang, mais tu as beau l'être, l'autre, ton affreux compagnon, n'en n'est pas un pour autant. — Eh! le vieux, tu n'y vois plus rien!» se mit à crier Singet d'une voix tonitruante, «c'est mon maître qui est des Tang, moi, je suis son disciple, mais ne suis pas tang pour autant 2! Je suis le Grand Saint égal au Ciel. Tes gens me connaissent et je t'ai déjà vu. — Où m'aurais-tu vu? — Quand tu étais jeune, n'as-tu pas ramassé des fagots sous mon nez et chargé des légumes à ma barbe? — Balivernes! Toi et moi où donc habitions-nous pour qu'il me soit arrivé d'enlever du bois et des légumes sous tes yeux! — Tu n'y es pas, mon garçon! Tu ne me reconnais plus, mais je suis le Grand Saint du coffre de pierre du mont de la Double-Frontière. Regarde un peu mieux! — C'est vrai, tu lui ressembles assez, mais comment en serais-tu sorti?» s'exclama le vieil homme qui commençait enfin à comprendre. Singet lui expliqua en long et en large comment Guanyin l'avait engagé au bien et délivré par l'entremise du moine chinois qui avait retiré les scellés. Le vieil homme se décida enfin à les saluer et invita le moine à entrer, appelant sa femme et ses enfants à venir le voir. Il leur raconta ce qui s'était passé et chacun s'en réjouit. Puis il fit servir le thé. Il interrogea ensuite Singet: «Grand saint, tu dois aussi être d'un certain âge? — Et toi, ça te fait combien cette année? — J'ai grandi en âge, mais non en sagesse, jusqu'à cent trente ans. — Tu pourrais être deux fois le petit-fils de deux fois mon fils! Je ne me souviens même plus quand je suis né; rien que sous cette montagne, j'y suis resté un demimillénaire. — Oui, oui, je me souviens encore de ce que me racontait mon arrière-grand-père, que la montagne était tombée du ciel et avait emprisonné un singe divin: tu n'en es sorti qu'aujourd'hui! Je t'ai vu quand j'étais petit, plein d'herbes sur la tête et de la boue au visage. Tu ne me faisais pas peur alors. Mais tu m'as l'air plutôt amaigri maintenant, sans boue au visage, ni herbes sur la tête. Avec cette grande peau de tigre autour de la taille, qu'est-ce qui te distingue d'un monstre?» À cette remarque, toute la famille éclata de rire. Le vieil homme, qui n'était pas sans sagesse, leur fit aussitôt servir un repas maigre. «Comment vous appelez-vous? lui demanda Singet quand ils eurent fini de manger. — Notre nom est Chen», répliqua le vieil homme. À ces mots Tripitaka descendit de son siège et leva ses mains jointes: «L'humble moine que je suis a les mêmes illustres ancêtres que vous, cher donateur. — Maître, vous vous appelez Tang», intervint Singet, «comment auriez-vous les mêmes ancêtres que lui? — Ce sont aussi des Chen dans ma famille d'origine, des gens du domaine des Sages-Assemblés de la commanderie de Honnong à Haizhou 1 dans l'empire des Tang. Mon nom en religion est Xuanzang. C'est parce que l'empereur Tai2ong des éminents Tang m'a accordé de devenir son petit frère juré sous l'appellation de Tripitaka que je porte ce nom de Tang.» Le vieil homme n'en était que plus heureux d'apprendre qu'ils partageaient le même nom de famille. «Mon vieux Chen, on va encore vous déranger: il y a cinq cents ans que je n'ai pas pris de bain. Ne pourrais-tu pas chauffer un peu d'eau pour nous deux? On ne t'en sera que plus reconnaissant au moment de repartir.» Le vieil homme leur fit chauffer de l'eau, apporter des bassines et dresser des lampes. Après le bain, comme maître et disciple étaient assis devant la lampe, Singet reprit la parole: «J'ai encore un service à te demander, mon vieux Chen, aurais-tu du fil et une aiguille à me prêter? — Oui, oui, bien sûr!» Il fit apporter le fil et l'aiguille par la Marna 1 qui les tendit à Singet. Celui-ci avait l'œil: il avait remarqué qu'en prenant son bain le Maître avait ôté une petite tunique droite de toile blanche qu'il n'avait pas encore remise. I l la tire à lui et l'enfile tandis qu'il enlève la peau de tigre: il en réunit les bords en faisant le pli appelé «tête de cheval 3», la remet autour de la taille, serrée d'une bande en jonc et se présente devant Tripitaka. «Est-ce que ça ne donne pas au vieux Singet meilleur air qu'hier? — Très bien, très, très bien: maintenant tu ressembles à un novice! Et la tunique, si elle ne te paraît pas trop vieille et abîmée, tu peux la garder. — Merci du cadeau, merci!» répondit Singet en lui tirant la révérence. Il alla chercher du foin pour le cheval, puis, chacun ayant vaqué à ce qui lui restait à faire, le maître et le disciple, ainsi que leur hôte, se retirèrent pour dormir. Le lendemain matin, Singet se leva et pria le Maître de se mettre en route. Tripitaka s'habillait tout en faisant ranger la literie et les bagages par le Novice. Ils allaient prendre congé quand le vieil homme apporta de l'eau chaude pour se laver la figure, ainsi qu'une collation maigre. Ils ne partirent qu'après avoir partagé ce repas. Tripitaka chevauchait derrière le Novice. Mangeant et buvant quand le besoin s'en faisait sentir, s'abritant le soir et repartant à l'aube, ils entrèrent insensiblement dans le début de l'hiver. C'était Veuilles rouges d'érables saisies par le givre, Verdoiement de pins et cyprès sur les cimes, Parfum subtil de fleurs sur le point d'éclore, Courte journée chaude, cadeau du «petit printemps* ». C'est la fin des nénuphars et chrysanthèmes. Le pont glacé semble combattre le vieil arbre, L'eau gargouille dans le torrent qui serpente. De pâles nuages de neige flottent au ciel. L'aigre bise vous tire par la manche: Comment supporterait-on le froid de la nuit? Maître et disciple allaient depuis longtemps quand soudain surgirent du bord de la route, vociférant, six hommes armés de longues piques et courtes épées, d'armes tranchantes et d'arcs puissants. 7 0 «Le moine, là-bas, où vas-tu?» grondèrent-ils, «laisse le cheval, pose les bagages; plus vite que ça! si tu veux passer et avoir la vie sauve. » Tripitaka, qui sentait ses âmes le quitter 1, tomba de son cheval sans pouvoir articuler un mot. Singet le releva et lui dit: «Maître, ne vous inquiétez pas! Ce n'est rien. Ce sont des gens qui sont venus nous apporter des vêtements et un viatique pour la suite de notre voyage. — Conscient-de-la-Vacuité, tu dois avoir les oreilles bouchées: ils viennent de nous demander de leur abandonner le cheval et les bagages et tu crois pouvoir exiger d'eux vêtements et provisions? — Occupez-vous de garder nos affaires et attendez que je leur règle leur compte; vous allez voir comment ça va se passer. — Main puissante ne vaut deux poings et deux poings ne valent quatre mains: ils sont six et de grands gaillards; un petit bonhomme comme toi, comment oserais-tu te mesurer à eux?» Ce n'est pas l'audace qui manquait à Singet. Sans prendre la peine de discuter, il s'avança et, les mains sur la poitrine, salua les six hommes: «Messieurs, pour quelle raison voulez-vous empêcher notre pauvre moine de passer son chemin? — Nous sommes des brigands de grand chemin, les rois de ces montagnes, toujours prêts à soigner les voyageurs. Notre renommée ne date pas d'hier, bien que tu aies l'air de l'ignorer. Laissez-nous sans tarder vos affaires; on vous laisse passer. Sinon, au moindre refus, on vous hache menu! — Je suis aussi de par mes ancêtres le maître des montagnes depuis bien des années. Je n'ai jamais entendu parler de vos illustres noms. — Si tu ne les connais, on va te les apprendre: l'un se nomme Œil-qui-a-plaisir-à-regarder, l'autre Oreille-quientend-se-mettre-en-colère, l'autre Nez-qui-fiaire-etconvoite, celui-là Langue-qui-goûte-et-y-pense, celui-ci Pensée-qui-s'enflamme-de-désir et le dernier Corps-quisouffre. — Vous n'êtes donc qu'une bande de chapardeurs!» s'exclama Singet en riant, «et vous n'avez pas reconnu en nous autres moines sortis de leurs familles vos maîtres et sei Les six brigands terrifiés s'enfuyaient dans toutes les directions. gneurs? Ça prétend nous barrer la route! Sortez les trésors que vous avez chapardés, qu'on se les partage en sept lots, entre vous et moi, et je vous pardonne. » Le discours eut l'effet de mettre, parmi les brigands, le joyeux en joie, le coléreux en colère, de rendre l'avaricieux cupide, le songeur envieux, le désireux concupiscent et le soucieux inquiet. Tous de se précipiter en vociférant: «Quelle impudence chez ce moine! Lui qui n'a rien, mais rien du tout, prétend partager avec nous! » Ils s'élancent, agitant leurs piques et brandissant leurs épées qu'ils assènent sur la tête de Singet: bing, bang! Soixante-dix à quatre-vingts fois! Conscient-de-la Vacuité se tenait debout au milieu de la bande, comme s'il ne s'apercevait de rien. «Le sacré moine, vraiment, il a la tête dure! s'écria l'un des brigands. — Vous commencez à vous en rendre compte», répliqua Singet en riant, «et aussi à sentir la fatigue dans les mains. Il est temps de sortir une petite aiguille qui va nous amuser un peu. — Le moine serait donc un acupunéteur déguisé? Nous ne sommes pas malades: qu'est-ce que c'est que cette histoire d'aiguille à manipuler?» Singet leva la main, tira de son oreille l'aiguille à broder et, d'une secousse face au vent, lui donna la dimension d'une barre de fer grosse comme un bol. La tenant bien en main, il leur déclara: «Ne vous en allez donc pas! Permettez à votre vieux Singet de faire usage de son bâton, histoire de voir s'il n'a pas perdu la main.» Les six brigands terrifiés s'enfuyaient dans toutes les directions, mais allongeant ses enjambées, Singet eut tôt fait de les rattraper et de les tuer tous, les uns après les autres. Après leur avoir arraché les vêtements et retiré ce qu'ils avaient de précieux, il revint dire avec un large sourire: «Maître, repartons! Les brigands sont exterminés. Votre vieux Singet s'en est chargé. — Est-il créature plus calamiteuse que toi! » gémit Tripitaka, «ce sont des brutes qui nous ont coupé la route, mais amenés devant la justice, ils n'auraient pas été condamnés à mort. Puisque tu en avais les moyens, il suffisait de les mettre en fuite, pourquoi les tuer tous? C'est porter sans raison atteinte à la vie d'autrui. Comment peut-on se faire moine dans ces conditions? Nous qui avons quitté nos familles, devons prendre garde à ne pas tuer de fourmis en balayant et couvrir de gaze les lampes par amour des phalènes. Comment as-tu pu les tuer sous les coups sans autre forme de procès? Es-tu donc dépourvu de toute compassion? Encore heureux que nous soyons dans la montagne sans autre témoin. Si, en ville, quelqu'un se mettait sur notre chemin, et que tu te conduises aussi brutalement, que tu te mettes à taper et blesser à tort et à travers avec ton gourdin, je ne pourrais pas m'en tirer en jouant au tiers innocent! — Maître, si je ne les avais pas battus à mort, c'est, eux qui vous auraient tué. — Pour nous autres moines, mieux vaut mourir que pratiquer la violence. Si j'étais mort, il ne se serait agi que de mon unique personne, alors que tu en as tué six. Comment le justifier? Si l'affaire était portée devant un juge, même si ce juge était ton vieux, il ne pourrait la laisser passer! — Pour ne rien vous cacher, maître, il y a cinq cents ans, quand j'étais roi du mont de Fleurs et Fruits, j'en ai tué, du monde! Si ce que vous dites était vrai, je n'aurais pu devenir Grand Saint égal au Ciel. — C'est précisément parce que tu ne sais te tenir et te contraindre, débordant de violences ici-bas, outrageant follement le Ciel là-haut, que tu t'es vu infliger cette épreuve de cinq cents ans. Maintenant que tu es entré dans les ordres comme novice, si tu continues à te conduire comme tout à l'heure en détruisant la vie, tu ne pourras pas aller au paradis de l'Ouest, tu ne pourras devenir moine. Tu es trop méchant. Bien trop méchant! » Or, ce que Singet n'avait jamais de sa vie pu supporter, c'étaient les accès d'humeur d'autrui. À entendre Tripitaka déblatérer contre lui, il n'y tint plus, et finit par exploser: «Puisque vous le prenez ainsi: il paraît que je ne pourrai jamais devenir moine, ni aller au paradis de l'Ouest? Pas besoin de m'en rebattre les oreilles à me donner la nausée. Je m'en retourne, voilà tout!» Tripitaka n'avait pas encore répondu que, sous le coup de la colère, d'une secousse donnée à son corps et d'un cri, «je m'en vais!» il avait disparu! Le moine eut beau lever la tête: il n'avait entendu que le sifflement de sa voix qui repartait vers l'Est. Laissé seul et abandonné, il hocha la tête en soupirant, profondément affligé et infiniment blessé: «Ce garçon! Comment peut-on être aussi rebelle à tout enseignement! Je ne lui ai pas dit deux mots, et le voilà qui file droit chez lui sans laisser l'ombre de sa personne! Tant pis, tant pis! Sans doute est-ce aussi mon destin de ne recevoir aucun disciple et de n'accueillir aucun compagnon. D'ailleurs, même si je le voulais, maintenant où le chercher, où l'appeler? Allons! partons!» Il était prêt à poursuivre vers l'Ouest au sacrifice de sa vie, à tout prendre sur lui sans compter sur quiconque. Il ne lui restait plus qu'à faire ses bagages, les charger sur le cheval et, sans le monter, d'une main s'appuyer sur sa canne de religieux, de l'autre tenir la bride pour aller tristement de l'avant. Il marchait ainsi depuis peu quand il aperçut, sur le chemin de montagne, une vieille qui tenait respectueusement une robe de brocart, un bonnet brodé posé dessus. Comme elle approchait de très près, Tripitaka tira précipitamment le cheval et se tint sur le côté droit de la route pour la laisser passer. «D'où venez-vous, vénérable», lui demanda-t-elle, «à marcher par ici, seul et solitaire? — Votre disciple est envoyé au paradis de l'Ouest par l'éminent souverain des terres de l'Est saluer le Bouddha vivant et solliciter les soutras authentiques. — Le Bouddha de l'Ouest réside au grand monastère du Coup-de-Tonnerre, en Inde, à cent huit mille lis 1 d'ici. Seul, avec cet unique cheval, comment y parviendriezvous sans compagnon ni disciple? — J'avais reçu un disciple l'autre jour, mais d'un caractère exécrable et si opiniâtre que pour quelques mots de reproches, au lieu d'en tirer la leçon, il s'est éclipsé. — Cette tunique droite de brocart et ce bonnet brodé d'or appartenait à mon fils, qui est malheureusement décédé prématurément, après n'avoir été moine que trois jours. Je reviens de son monastère, où je l'ai pleuré. Quand j'ai pris congé de son maître, il m'a donné ces vêtements pour que je les garde en souvenir de mon enfant. Vénérable, puisque vous avez un disciple, permettez-moi de vous les offrir. — Merci de cette offre généreuse, mais mon disciple est parti; je ne saurais l'accepter. — De quel côté est-il passé? — A en croire le cri que j'ai entendu, il est reparti à l'est. — Je n'habite pas loin vers l'est.. Je pense qu'il a dû aller chez moi. J'ai là une incantation appelée "Authentiques paroles de fixation de l'esprit" et aussi "formule du Cercle constricteur": apprenez-la donc par cœur dans le plus grand secret, retenez-la bien et ne le laissez savoir à quiconque. Je vais le rattraper et lui demander de revenir vous accompagner. Faites-lui enfiler la tunique et mettre le bonnet. S'il ne vous obéit pas, récitez silencieusement l'incantation: il se gardera bien de recommencer à mal se conduire et n'osera plus vous quitter. » À ces mots, Tripitaka s'inclina pour la remercier. La vieille femme se transforma en un rayon de lumière dorée qui disparut à l'est. Il comprit que c'était la hodhkattva Guanyin qui lui avait enseigné l'incantation, se hâta de prendre une pincée de terre en guise d'encens et s'inclina vers l'Est avec une respectueuse dévotion. Cela fait, il ramassa la robe et le bonnet qu'il cacha au fond de son sac, puis il s'assit au bord de la route pour s'exercer à réciter la formule de fixation de l'esprit. Après l'avoir répétée plusieurs fois, il la sut par cœur et l'avait définitivement retenue. N'en disons pas plus et revenons à Singet qui, après avoir quitté le Maître, avait, d'une culbute dans les nuages, roulé jusqu'à l'océan oriental. Il avait arrêté son nuage, fendu les flots et filé droit jusqu'au palais de Cristal-Aquatique, non sans jeter l'alarme chez le roidragon qui sortit l'accueillir. Après l'avoir fait entrer s'asseoir et avoir échangé les politesses d'usage, ce dernier lui dit: «J'ai dernièrement appris que vos épreuves étaient accomplies: excusez-moi de ne pas vous en avoir félicité. Je présume que vous avez repris en main la montagne des immortels et que vous avez réintégré votre ancienne grotte. — C'était bien mon intention, mais je me suis fait moine, cette fois-ci. — Comment ça, moine? — Grâce à la hodhkattva des mers du Sud qui m'a engagé à pratiquer le bien et m'a persuadé d'en retirer le juste fruit, en suivant le moine Tang des terres de l'Est rendre visite au Bouddha à l'Ouest. Comme je suis entré dans les ordres en tant que sramana, on m'appelle aussi "novice". — Toutes mes félicitations! Une résolution qui les mérite, assurément, car c'est se repentir pour entrer dans le droit chemin, dominer ses mauvais penchants pour créer l'inclination au bien. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi retourner à l'Est au lieu d'aller à l'Ouest? — C'est que ce moine chinois ne comprend rien à la nature humaine», répondit Singet avec un rire embarrassé, «des chapardeurs nous avaient coupé la route et comme c'est moi qui l'en avais débarrassé, il m'a fait toutes sortes de reproches en me sermonnant interminablement. Crois-tu que le vieux Singet ait pu supporter un accès d'humeur aussi assommant? C'est moi qui l'ai laissé tomber pour retourner à ma montagne. Voilà pourquoi je suis revenu vous rendre une petite visite et vous demander une tasse de thé. — Merci de nous faire l'honneur... Merci d'être venu!» Les fils et petits-fils du dragon vinrent sur-le-champ lui offrir du thé parfumé. La tasse vide, Singet tourna la tête et remarqua, accrochée au mur derrière lui, une peinture figurant la présentation des sandales au pont de Terre 1. Le Novice demanda: «Quelle est la scène représentée? — Il s'agit d'un incident qui s'est produit longtemps après vous, aussi ne le connaissez-vous pas. Le sujet s'intitule: La Triple Présentation des sandales au pont de Yi. — Que veut dire cette triple présentation des sandales? — L'immortel est Huang Shigong et le garçon Zhang Liang de l'époque des Han. Shigong était assis sur le pont, quand il perdit tout à coup l'une de ses sandales, tombée en bas. Il demanda à Zhang Liangd'aller la lui chercher, ce que le jeune homme fit aussitôt — celui qui est agenouillé devant lui. La scène se répéta trois fois sans que Zhang Liang manifestât le moindre signe d'insolence ou de négligence. Appréciant sa diligence, Sigong lui enseigna cette nuit même le Livre céleste et lui fit soutenir le fondateur de la dynastie des Han. Par la suite, Zhang Liang devint le stratège éminent qui, dans la tente de commandement, décida de " victoires à mille lis et au-delà* ". Quand la grande paix fut établie, il renonça à ses fonctions, retourna dans les montagnes et réalisa la Voie de l'immortalité en suivant dans ses vagabondages Graine-de-Pin-Rouge Grand saint, vous ne protégez pas le moine chinois; si vous ne le servez pas de votre mieux et rejetez ses instructions, vous resterez finalement un immortel pervers qui jamais n'obtiendra juste fruit 1.» À ce discours, Conscient-de-la-Vacuité resta longtemps sans dire mot. «Grand saint», reprit le roi-dragon, «il vous faut prendre vous-même la décision: vous ne devriez pas compromettre votre avenir pour en prendre à votre aise. — N'en dis pas plus! C'est bon, je retourne le prendre sous ma protection. — Puisqu'il en est ainsi», répliqua joyeusement le roidragon, «je me garderai de vous retenir plus longtemps: je vous prie de manifester votre compassion en ne faisant pas attendre davantage votre maître.» Ainsi pressé de repartir, Singet quitta d'un bond le refuge aquatique et, montant un nuage, quitta le dragon. Il était en route quand il tomba sur la bodhisattva des mers du Sud. Elle l'apostropha: «Singet Conscient-de-la Vacuité! Comment, tu refuses d'écouter ton maître et, au lieu de le protéger, tu traînes par ici?» Perdant le sang-froid au point de la saluer du bout de son nuage, le Novice expliqua: «Croyez que je vous suis reconnaissant de vos bonnes paroles: un moine chinois est en effet arrivé et a enlevé les scellés; il m'a sauvé la vie et je suis devenu son disciple. Mais il m'a reproché mon mauvais caractère: c'est alors que je lui ai faussé compagnie, un moment. Je retourne de ce pas l'accompagner. — Dépêche-toi, avant que ne passe ta bonne résolution!» Sur ces mots, chacun s'en retourna de son côté. L'instant d'après, Singet retrouvait Tripitaka assit tristement au bord de la route. Il s'approcha: «Maître! Que faites-vous là au lieu de poursuivre votre route? — Où étais-tu passé», lui demanda le moine en levant la tête, «tu m'as planté là, à t'attendre sans oser me décider à bouger et poursuivre ma route. — Je suis allé prendre le thé chez mon vieil ami le roi-dragon de l'océan oriental. — Disciple! Un religieux ne doit pas mentir: tu m'as quitté il n'y a pas deux heures et tu prétends avoir bu le thé chez le roi-dragon? 2 7 8 — Pour ne rien vous celer, maître», répliqua Singet en riant, «je sais faire la culbute dans les nuages et peux franchir d'un bon cent huit mille lis. C'est, pourquoi j'ai réussi à faire l'aller-retour en si peu de temps. — Je t'ai peut-être parlé un peu trop durement tout à l'heure quand tu m'en as voulu et m'a laissé tomber dans un accès de mauvaise humeur. Avec les pouvoirs dont tu disposes, il t'est facile d'aller déguster du thé, mais moi, je ne peux pas bouger d'ici où il me faut endurer la faim. Tu devrais te sentir un tantinet confus! — Maître! Si vous avez faim, je vais aller vous mendier de la nourriture. — Inutile d'aller demander l'aumône. J'ai encore dans mon sac des provisions sèches que la mère de Liu le chasseur m'avait données. Prends le bol et va chercher de l'eau! Nous repartirons quand nous aurons mangé un peu.» Singet alla ouvrir le sac et y trouva quelques galettes de farine grossière, qu'il sortit et tendit au Maître. Puis, remarquant l'éclat chatoyant de la tunique et le bonnet incrusté d'or, il demanda: «Est-ce que ce sont des vêtements que vous avez apportés des terres de l'Est? — Je les portais quand j'étais petit», répondit tout de go Tripitaka, «qui porte ce bonnet sait réciter les soutras sans avoir avoir pris la peine de les apprendre; qui met cette robe sait pratiquer le cérémonial sans avoir eu à s'exercer. — Maître, soyez gentil, laissez-moi les porter! — Je me demande s'ils te vont; tu peux les mettre si c'est le cas.» Singet ôta sa vieille tunique de toile blanche et enfila celle de brocart: à croire qu'elle était faite sur mesure! Il se mit le bonnet sur la tête. Quand Tripitaka le vit sur son chef, au lieu de continuer à manger, il se mit à réciter silencieusement l'incantation du Cercle constricteur. «J'ai mal à la tête! La tête me fait mal! » gémissait Singet. Le Maître continuait à répéter la formule maintes et maintes fois, au point que le Novice se roulait de douleur et arrachait l'or incrusté dans son bonnet. Enfin, de peur que le cercle ne se rompe, Tripitaka se tut. Dès qu'il s'arrêtait de réciter, la douleur disparaissait. Singet tendit le bras et se tâta le crâne: une sorte de filin d'or serrait le haut de la tête si étroitement qu'il était impossible de l'enlever ou de le rompre en l'arrachant; il s'y était comme implanté. Il sortit de son oreille l'aiguille qu'il cherchait à glisser sous le cercle pour le soulever, dans des tentatives désordonnées. Craignant qu'il ne parvînt à le rompre, Tripitaka recommença à marmonner l'incantation. La même affreuse douleur saisit à nouveau le singe, au point de lui faire faire des sauts de libellule et des culbutes. Les oreilles rouges et le visage violacé, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et se sentait sur le point de défaillir. À le voir dans cet état, Tripitaka ne put supporter de lui en faire subir davantage et s'arrêta de psalmodier. La douleur à la tête en fit autant. «Ma tête, mais c'est vous, maître, qui lui avez jeté un sort! — J'ai récité le soutra du Cercle constricteur; je ne t'ai pas jeté de sort. — Récitez-le encore un peu pour voir.» Tripitaka se mit tout de bon à le murmurer à nouveau. Singet eut non moins réellement mal, si mal qu'il ne songeait plus qu'à crier: «Ça suffit, arrêtez! J'ai mal dès que vous commencez. Qu'est-ce que ça signifie? — Est-ce que cette fois tu écouteras mes enseignements? — J'ai compris! — Est-ce que tu te conduiras encore de pareille façon? — Je n'oserai plus jamais le faire!» Il avait toutefois acquiescé du bout des lèvres et gardait en son cœur de noires intentions. D'un mouvement de l'aiguille, il la transforma en barre grosse comme un bol et s'apprêtait à l'assener sur le moine Tang, quand celui-ci, affolé, trouva le temps de réciter deux ou trois fois la formule, si bien que le singe s'effondra en laissant tomber le gourdin, bien incapable de lever le bras, ne sachant que crier: «Maître! Je l'ai apprise, ma leçon, assez! Arrêtez! — Comment peux-tu avoir eu la fourberie et l'audace de vouloir me frapper? — Jamais je n'aurais osé, mais dites-moi, maître, qui vous a enseigné ce procédé? — Je le tiens d'une vieille femme que j'ai rencontrée il y a peu. — N'en dites pas plus», rétorqua le Novice, furieux, 28o «pour sûr que cette vieille est Guanyin! Pourquoi me veut-elle tant de mal? J'irai aux mers du Sud lui flanquer une raclée. — Si elle m'a enseigné cette méthode, c'est évidemment qu'elle la connaissait déjà. Au cas où tu irais la chercher, elle y aura recours: ce sera ta mort! » Reconnaissant que l'objection était bien raisonnée, Sin¬ get n'osait pas vraiment prendre quelque initiative intempestive. Il ne lui restait plus qu'à faire retour sur lui-même et implorer la clémence à genoux: «C'est le procédé qu'elle a trouvé pour me mettre à quia et me convaincre de vous suivre à l'Ouest. Je ne vous ennuierai plus, mais ne prenez pas l'incantation pour un proverbe à citer à tout bout de champ! Je suis prêt à vous protéger sans regrets ni défaillance. — Puisqu'il en est ainsi, aide-moi à monter à cheval!» Cette fois le Novice avait pris la ferme résolution de s'en tenir à sa mission; rassemblant ses énergies, ajustant sa tunique, il chargea les bagages sur le cheval et ils poussèrent vers l'Ouest. Pour savoir ce qui finit par arriver après ce départ, écoutez donc la séance qui vient. 第015回 / CHAPITRE XV O Ù LES DIEUX APPORTENT SECRÈTEMENT LEUR A I D E AU MONT DU SERPENT-LOVÉ, ET LE CHEVAL DE LA PENSÉE 1 EST FINALEMENT BRIDÉ AU TORRENT DE LA DOULEUR DE L'AIGLE. Parlons du Novice qui s'était mis au service du moine chinois progressant vers l'Ouest. Ils marchaient depuis plusieurs jours sous le ciel glacial du dernier mois de l'année. Une pénétrante bise du nord soufflait sur le verglas glissant. Ils avançaient sur un chemin escarpé entre de hautes falaises et des précipices abrupts, dans de vertigineuses montagnes aux sommets superposés et aux chaînes étagées. Du haut de son cheval, Tripitaka perçut le bruit assourdissant d'une eau mugissante. I l se tourna pour crier: « Conscient-de-la-V acuité, d'où vient ce bruit? — Je me souviens que ce sont ici les parages de ce qu'on appelle le torrent de la Douleur de l'aigle des monts du Serpent-Lové...» Il n'avait pas achevé sa phrase que le cheval se trouvait au bord du cours d'eau. Tripitaka retint les rênes pour contempler le spectacle qui s'offrait: Une cascade glaciale perce les brumes De ses flots limpides qui rougeoient au soleil Et se font entendre au fond du val en sommeil. Elle colore l'etpace de son écume. D'immenses vagues volent en mille jades, Dans le rugissement des eaux en cavalcade, Qui s'en vont au loin se joindre aux brouillards Où ni mouette, ni pêcheur ne se hasardent. Maître et disciple regardaient justement ce torrent quand ils virent en surgir à grand bruit un dragon qui, fendant les flots, écartait les vagues, se glissait hors de la falaise et se précipitait sur le vénérable. Pris de panique, Singet abandonna les bagages, arracha le Maître à son cheval, fit demi-tour et s'enfuit. Faute de pouvoir les rattraper, le monstre avala le cheval blanc tout entier, selle et harnachement compris, puis retourna se cacher dans les flots où il disparut sans laisser de trace. Singet raccompagna le Maître sur la hauteur où celui-ci s'assit, tandis que lui-même redescendait chercher le cheval et les bagages; mais seul restait le chargement, la bête avait disparu. I l ramena sur son dos les bagages, qu'il posa devant Tripitaka, et lui dit: «Maître, l'infâme dragon s'est éclipsé, mais il a effrayé_ notre cheval qui s'est enfui. — O disciple, comment le retrouver? — Ne vous inquiétez pas! Ne vous en faites pas: attendez que j'aille jeter un coup d'œil!» Singet ne fit qu'un bond, sifflant dans les airs, et, de ses pupilles d'or et yeux de feu, observa les quatre directions en se servant de la main en guise de visière, mais pas la moindre trace du cheval! Il redescendit de son nuage annoncer: «Maître, notre cheval a dû se laisser dévorer par le dragon, je ne le vois nulle part. — Mon disciple, voyons, comment cette créature pourrait-elle avoir la gueule assez grande pour avaler un «Nous sommes des divinités envoyées par Guanyin afin de protéger secrètement le pèlerin en quête des soutras. » cheval tout équipé? Je présume qu'il a été effrayé et, la bride lâchée, s'est enfui jusque dans quelque creux de montagne. Retourne voir plus attentivement. — Vous ne vous rendez pas compte non plus de mes capacités: avec mes yeux je vois jusqu'à mille lieues en plein jour, le bon comme le mauvais. Même une libellule qui déploierait ses ailes n'échapperait pas à mon regard, dans cette limite de mille lis. Comment voulez-vous qu'un cheval échappe à ma vue! — S'il l'a mangé, comment veux-tu que je poursuive le voyage? Pitié de moi! Comment marcher à travers ces milliers de montagnes, traverser ces dizaines de milliers de cours d'eau?» Tout en parlant, Tripitaka se mit à pleurer, une averse de larmes. À le voir dans un pareil état, Singet ne put s'empêcher d'exploser, exaspéré, et de vociférer: «Maître ne faites donc pas le ballot! Restez assis! Assis! Attendez que le vieux Singet aille le trouver, ce gaillard, et le lui fasse rendre, notre canasson, voilà tout! — Mais où vas-tu le chercher?» s'inquiétait Tripitaka en s'accrochant à lui, «je crains qu'il ne se tienne en embuscade pour surgir à nouveau et m'occire à mon tour. Que feras-tu quand tu auras perdu et le cheval et le cavalier? — Vous êtes vraiment un incapable!» se mit à tonner Singet, hors de lui à ce discours, «un incapable! On veut monter sur son cheval, mais pas question de me laisser aller le chercher. À rester assis à garder vos bagages, vous pouvez toujours l'attendre jusqu'aux derniers jours de votre vie!» Singet hurlait, de plus en plus furieux, bien en peine de calmer son emportement, quand il entendit des voix l'appeler du milieu des airs: «Grand saint, calmez-vous! Et vous, impérial frère des Tang, cessez de pleurer! Nous sommes des divinités envoyées tout exprès par Guanyin afin de protéger secrètement le pèlerin en quête des soutras.» À ces mots, le Vénérable s'inclina précipitamment. «Qui êtes-vous», les interpella Singet, «déclinez vos noms que je fasse l'appel — Nous sommes les six vigiles des ténèbres et les six gardes de la lumière 2, les révélateurs de vérité des cinq orients 3, les quatre protecteurs du temps 4, et les dix-huit défenseurs de monastères 1. Nous sommes chacun de service à tour de rôle. — Qui commence aujourd'hui? — Les vigiles, puis les protecteurs, enfin les défenseurs. Nous autres, les révélateurs des cinq orients, sommes de faction jour et nuit, sauf Tête-d'Or. — Dans ce cas, que ceux qui ne sont pas de service se retirent en laissant les autres assurer la proctection de mon maître, en attendant que votre vieux Singet aille au torrent trouver ce maudit dragon et lui fasse dégorger le cheval.» Les dieux obéirent. Enfin rassuré, Tripitaka s'assit en haut de la falaise et recommanda au Novice d'être prudent. «Il n'y a pas de souci à se faire», lui répondit Singet. Le brave singe-roi! Serrant sa tunique de brocart et révélant sa jupette en peau de tigre, il pénétra droit au fond de la gorge, la barre de fer cerclée d'or bien en main. Entre brumes et brouillards il criait à tue-tête au-dessus des eaux: «Misérable loche de vase, rends-nous notre cheval, rends-le-nous! » Après avoir dévoré le cheval blanc de Tripitaka, le dragon s'était tapi au fond du torrent à nourrir tranquillement ses esprits. Mais, à entendre réclamer le cheval avec force insultes, il ne sut contenir plus longtemps le feu de la colère en son cœur et, d'un brutal élan, surgit en fendant les flots pour gronder: «Qui est cet individu qui ose ouvrir ici sa grande gueule?» Dès qu'il le vit, Singet poussa un grand cri: «Ne bouge pas et rends-moi le cheval!» Faisant tournoyer le bâton, il l'abattit sur le crâne du dragon qui s'élançait mâchoires ouvertes et griffes dehors. Ils se livrèrent devant le torrent un combat terrible. Voyez: Le dragon qui déploie ses griffes tranchantes, Tandis que le singe lève l'arme cerclée d'or. A la barbe de l'un pendent fils de jade blancs, Les yeux de l'autre sont des lampes d'or rouge. L'un, de sa perle brillante, crache d'ardeur, L'autre tire de la trique un vent violent. L'un est l'enfant qui mit à mal père et mère, L'autre le mon Slrepervers qui défia le Ciel. En souvenir des dures épreuves subies, L'un et l'autre veulent remporter l'exploit. Us combattirent longtemps, allant et venant, tournant l'un autour de l'autre, tant et tant, que le dragon sentait ses forces l'abandonner et ses muscles se roidir. Incapable de résister plus longuement, il fit un retour sur lui-même pour se glisser dans l'eau et se tapir tout au fond du torrent, sans plus sortir la tête. Le singe-roi eut beau l'insulter de la plus belle façon, le jeune dragon faisait le sourd. Il ne restait au Novice d'autre solution que de retourner voir Tripitaka pour le mettre au courant de la situation: «Maître, j'avais réussi à faire sortir le monstre en l'insultant copieusement et nous avons longuement combattu jusqu'à ce qu'il prenne peur et s'enfuie. I l se cache dans les eaux sans vouloir se montrer à nouveau. — Nous ne savons pas s'il a vraiment dévoré le cheval. — Qu'est-ce que vous racontez là! Si ce n'était pas lui qui l'avait mangé, est-ce qu'il aurait consenti à répondre à ma convocation et à m'attaquer? — L'autre jour, quand tu avais tapé sur le tigre, tu as prétendu détenir le pouvoir de subjuguer les dragons. Comment se fait-il que tu sois incapable de le soumettre aujourd'hui?» Or, Singet n'était guère porté à encaisser ce genre de provocation. La phrase de Tripitaka l'avait piqué au vif. Montant sur ses grands chevaux, il affirma: «Pas un mot de plus, n'en ajoutez plus! Vous allez voir qui de nous deux va l'emporter!» Le singe-roi partit à grandes enjambées sauter au bord du torrent où il s'employa à user du pouvoir magique qui lui permettait de faire remonter les fleuves et de soulever les océans, pour transformer de fond en comble les eaux limpides de la gorge de la Douleur de l'aigle, en vagues boueuses aussi fortes que celles du fleuve Jaune aux neuf méandres en crue. Au fond du torrent, le dragon ne pouvait plus rester tranquillement assis ou couché. Il se disait: «La chance ne vous sourit jamais deux fois, mais le malheur ne vient jamais seul! J'ai échappé à la condamnation à mort décrétée par le Ciel 2 il n'y a pas même un an pour suivre mon destin en coulant des jours tranquilles ici, et voilà que ce misérable monstre vient me chercher noise.» Plus il y pensait, voyez-vous, plus il se sentait irrité, au point de ne pouvoir y tenir plus longtemps. Serrant les dents, il sauta hors de l'eau en grondant: «D'où sors-tu, damnée créature, pour me persécuter de si cruelle façon? — Que t'importe, d'où je viens. Rends-moi le cheval et je t'épargne la vie! — Mais je l'ai avalé, ton cheval, il est dans mon ventre! Comment veux-tu que je le rende? Et si je ne le restitue pas, que se passera-t-il? — Tu vas tâter de ma trique, si tu ne le restitues pas. Je te tuerai en compensation de la vie de notre cheval, voilà tout.» Ils reprirent leurs durs combats au pied de la falaise. Au bout de quelques engagements le petit dragon se sentit vraiment en difficulté et d'une secousse se transforma en serpent d'eau qui se glissa au creux des herbes du rivage. Le singe-roi, trique en main, le rattrapa, mais il eut beau écarter l'herbe, il ne trouvait pas trace du petit reptile. Il en était si dépité que ses trois divinités parasites internes avaient explosé et fumaient par les sept ouvertures de son corps 2. I l récita l'incantation par la syllabe oñfi, laquelle convoquait la divinité locale et le dieu de la montagne, qui vinrent tous deux s'agenouiller devant lui, en déclarant: «Nous voilà! — Tendez le jarret, que je vous administre à chacun cinq coups de trique en signe de bienvenue, histoire de vider la bile de votre vieux Singet! — Nous espérons que Votre Sainteté aura l'indulgence de permettre à nos humbles divinités de s'expliquer, supplièrent les dieux en frappant le sol de leur front. — Qu'avez-vous à dire? — Votre Sainteté était restée en captivité si longtemps, sans que nous sachions quand vous sortiriez: voilà pourquoi nous avons failli au devoir de vous accueillir; nous formulons l'ardent espoir que vous saurez nous pardonner. — C'est bon, puisqu'il en est ainsi, vous ne serez point battus. Mais j'ai une question à vous poser: d'où vient ce dragon maléfique du torrent de la Douleur de l'aigle et pourquoi a-t-il de vive force dévoré le cheval blanc de mon maître? — Votre Sainteté n'a jamais eu de "maître" et ne s'est jamais soumise ni au ciel, ni à la terre, en tant que Véritable suprême du chaos originel 4: comment peut-Elle parler du cheval de son "maître"? — C'est que vous n'êtes pas non plus au courant: pour cette affaire d'insulte à supérieur, j'ai subi cinq cents ans de dure peine, jusqu'à ces jours-ci; j'en ai été délivré grâce à la bodhkattva Guanyin qui m'a converti au bien et a fait venir de la cour des Tang ce moine authentique pour me sauver. Elle m'a demandé de le suivre en tant que disciple vers le paradis de l'Ouest, pour saluer le Bouddha et chercher les Écritures. Comme notre route passait par ici, on a perdu le cheval blanc de mon maître. — I l en est donc ainsi. Il n'y avait jamais eu de manifestations maléfiques dans ce torrent si ce n'est que, large et profond, il roule des eaux si claires que l'on en voit le fond et que les gros oiseaux n'osent le traverser parce que la limpidité de l'onde leur renvoie leur propre reflet qu'ils prennent pour des volatiles de leur espèce. Ils se jettent alors souvent dans les flots, d'où le nom de "torrent de la Douleur de l'aigle". Toutefois, l'année passée, comme elle était en quête de quelqu'un pour chercher les Écritures, la bodhkattva Guanyin a sauvé de la mort un dragon et l'a envoyé ici attendre le pèlerin, sans l'autoriser à commettre le mal, sauf manger quelques volatiles ou daims et antilopes qu'il aurait capturés sur la rive, et cela seulement lorsqu'il aurait faim. Comment aurait-on pu penser qu'il pousserait l'inconscience jusqu'à s'en prendre à Votre Sainteté! — I l a d'abord eu la prétention de défier votre vieux Singet! Mais j'ai eu beau l'appeler et l'insulter, il ne voulait plus sortir de son trou. I l a fallu que je trouble l'eau du torrent pour le décider à réapparaître. Il a encore voulu combattre, sans se rendre compte que ma trique était trop lourde pour lui: comme il ne faisait pas le poids, il s'est transformé en petit serpent d'eau qui s'est dissimulé dans l'herbe. Je me suis mis aussitôt à sa recherche, mais sans en trouver trace. — Ce que Votre Sainteté ignore», répliqua la divinité locale, «c'est que le torrent communique par d'innombrables trous et crevasses avec des eaux profondes et lointaines. Sans doute se sera-t-il glissé dans l'une de ces cavités. Mais il ne faut pas vous en irriter, ni chercher à le capturer ici. Il suffit de prier Guanyin d'intervenir: il se soumettra de lui-même. » À ce discours, Singet se fit accompagner pour aller voir Tripitaka et lui exposer la situation. «Si tu pars inviter la bodhisattva, quand seras-tu rentré?» s'inquiéta le moine, «comment ferais-je pour endurer le froid et la faim en ton absence?» Il n'avait pas fini sa phrase que, du milieu des airs, retentit la voix du révélateur Tête-d'Or: «Grand saint, inutile de bouger! J'irai moi-même l'inviter à venir. — Merci! Merci!» lui répondit joyeusement Singet, «va vite, dépêche-toi!» Tête-d'Or se lança sur un nuage et fila droit vers les mers du Sud. Le Novice demanda aux deux divinités d'assurer la protection du moine, tandis que le protecteur du jour se mettait en quête de nourriture maigre, lui-même retournant patrouiller du côté du torrent. Laissons cela et revenons à Tête-d'Or qui, monté sur un nuage, fut bientôt rendu dans les mers du Sud. De cette luminosité de bon augure, il descendit droit sur le bois de Bambous-Pourpres du mont Potalaka et chargea le dieu en armure d'or ainsi que Moksa-Hui'an de lui obtenir audience auprès de la bodhisattva. «Qu'eit-ce qui t'amène? lui demanda Guanyin. — Le moine chinois a perdu son cheval au torrent de la Douleur de l'aigle des monts du Serpent-Lové, ce qui plonge le grand saint Singet dans le plus cruel embarras. Interrogés, les dieux locaux affirment qu'il a été avalé par le dragon pervers que vous aviez envoyé dans ce torrent. Le grand saint m'a donc chargé de vous l'apprendre et de vous prier d'intimer au dragon l'ordre de restituer le cheval. — C'est en fait le fils d'Aorun, le dragon des mers occidentales. Son père l'avait accusé d'impiété filiale pour avoir mis le feu aux perles lumineuses du palais et la Cour céleste l'avait condamné à mort. C'est moi qui, personnellement, suis allé voir l'empereur de Jade pour obtenir son pardon à condition qu'il serve de porteur au moine des Tang. Comment peut-il, tout au contraire, lui avoir dévoré sa monture? Si c'est bien ce que tu dis, attends que j'y aille!» Guanyin descendit de son piédestal de lotus, quitta la grotte aux Immortels et, montée sur une luminosité de bon augure, en compagnie de Tête-d'Or, franchit les mers du Sud. En témoigne le poème: Le Bouddha avait parlé des trois corbeilles, Guanyin en répandit la bonne nouvelle. De sublimes paroles qui vont droit au ciel! Les mots de la gnose qui sauvent les damnés! Cigale-d'Or a jeté sa chrysalide, En sorte que Xuanzang reprend ses études. En lui barrant la route au torrent du val, Le jeune dragon retourne au vrai en cheval. La bodhisattva et le révélateur furent bientôt rendus aux monts du Serpent-Lové. Du haut de leur nuage arrêté à mi-hauteur dans les airs, ils baissèrent la tête pour observer la scène et aperçurent Singet qui criait et lançait des insultes au bord du torrent. Guanyin le fit appeler par Tête-d'Or, qui descendit directement vers le cours d'eau sans passer par Tripitaka. «La bodhisattva est arrivée», annonça-t-il à Singet qui d'un bond sauta dans l'espace l'apostropher: «Parlons-en de la tutrice des sept Bouddhas et fondatrice du culte de la Compassion! Ça ne cherche qu'à me filer de mauvais coups! — Impudent palefrenier, idiot de village, cul-terreux 2, tu vas voir!» rétorqua Guanyin, «je me suis mise en quatre pour trouver quelqu'un qui aille chercher les soutras et l'ai instamment prié de te sauver la vie, mais au lieu de me remercier, tu te permets de me faire une scène? — Tu m'en bailles de belles! Puisque tu m'as fais libérer, il fallait me laisser la liberté de m'amuser un peu... Quand vous m'avez reçu l'autre jour sur la mer, il suffisait de me remettre à ma place en quelques mots et de me demander de servir de mon mieux le moine chinois. Pourquoi lui avoir offert ce bonnet brodé et m'avoir perfidement incité à le porter pour mon malheur? Par votre faute le cercle s'est implanté dans ma tête, et vous lui avez enseigné cette incantation de constricfion: chaque fois qu'il la récite, la douleur s'amplifie dans ma tête: n'est-ce pas que tu me veux du mal? — celles de naguère, qui parviendrait à te contrôler? Ce n'est que par cette brimade que tu finiras par consentir à passer la porte de notre yoga — D'accord, tenons cette affaire pour une brimade, mais pourquoi nous envoyer ce dragon criminel et lui faire dévorer le cheval de mon maître? N'est-ce pas la pire des choses que de laisser les méchants perpétrer leurs mauvaises actions? — C'est moi, personnellement, qui ai sollicité de l'empereur de Jade que ce dragon soit posté ici, uniquement pour servir de porteur à celui qui irait chercher les Écritures. Réfléchis un peu: est-ce qu'un cheval ordinaire des terres de l'Est serait capable de franchir ces milliers de montagnes et cours d'eau? Comment ferait-il pour arriver jusqu'à la terre du Bouddha et son monastère du Coup-de Tonnerre? On ne saurait y parvenir qu'en se procurant un cheval-dragon. — Que faire? Il a une telle peur du vieux Singet qu'il se cache sans vouloir paraître. — Va au bord du torrent l'appeler», dit Guanyin en se tournant vers le révélateur, «annonce-lui: "Troisième prince du roi-dragon Aorun, sors, la bodhisattva des mers du Sud est là", et il sortira.» Le dieu se rendit auprès du cours d'eau et l'appela par deux fois: bondissant sur les vagues, le jeune dragon sortit de l'eau, se transforma en être humain et, marchant sur les nuages, s'éleva dans les airs pour saluer Guanyin: «Je vous suis reconnaissant de m'avoir sauvé la vie. Il y a longtemps que j'attends ici, sans aucune nouvelle du pèlerin en quête des Écritures. — N'est-ce pas le premier disciple de ce pèlerin? répondit la bodhisattva en montrant du doigt Singet. — C'est mon adversaire! » rétorqua le petit dragon à sa vue, «comme, hier, j'avais faim, j'ai, bien entendu, dévoré son cheval. II a profité de sa force pour me battre et m'a traité de telle façon que je lui ai fermé la porte au nez sans plus oser paraître. I l n'a d'ailleurs pas fait la moindre mention d'une quête des Écritures. — Mais tu ne m'as pas demandé non plus mon nom», objecta Singet, «pourquoi en aurais-je parlé? — Ne t'ai-je pas demandé d'où tu venais, quand je t'ai traité de "misérable monstre"? Tu t'étais contenté de hurler: "Rends-moi mon cheval, t'occupe pas d'où je viens!"» Pas la moitié d'un mot sur Tang ou la Chine! — Ce sacré singe ne compte que sur la force dont il dispose, et n'est, jamais prêt à reconnaître le mérite des autres!» conclut Guanyin, «cette fois, quand vous repartirez, sachez qu'il y en aura qui se rallieront à vous. Si l'on te questionne, commence par les mots "en quête des Écritures". Inutile de te fatiguer, ils se mettront d'euxmêmes à votre service.» Singet acquiesça joyeusement. Guanyin s'approcha du jeune dragon, lui arracha les perles brillantes qui pendaient à son cou et, l'aspergeant d'une douce rosée de la branche de saule tirée de son vase, en effleura son corps. Soufflant sur lui de son haleine magique, elle cria: «Transforme-toi!» Le dragon se changea aussitôt en cheval de même robe que celui qu'il avait avalé. Guanyin lui fit en outre part des recommandations suivantes: «Il faut t'appliquer à surmonter les obstacles à ton salut. Ces mérites accomplis, tu auras dépassé l'état de dragon ordinaire et seras en voie d'obtenir le juste fruit du corps doré d'un Bouddha.» Prenant le mors aux dents 1, le jeune dragon buvait chacune de ses paroles. Elle le fit amener devant Tripitaka par Singet, et ajouta: «Je m'en retourne sur la mer!» Singet s'agrippait à elle et ne voulait la laisser repartir: «Je n'y vais plus! Je ne continue pas! La route vers l'Ouest est trop accidentée. Avec ce commun mortel de moine, on n'y arrivera jamais! J'aurai trop de mal à sauver ma peau parmi ces embûches et dangers! Comment acquérir quelque mérite que ce soit dans ces conditions? J'y renonce, je n'y vais plus! — Aux temps où tu n'étais pas encore entré dans la voie de l'humanité,» lui fit remarquer Guanyin, «tu étais prêt à tout pour conquérir l'illumination. Et maintenant que tu as échappé au châtiment du Ciel, est-ce le moment de relâcher ton effort? Réaliser la vérité par l'extinction exige chez nous autres foi et actes. Au cas où vous vous trouveriez en danger mortel, je t'autorise à en appeler au Ciel, et le Ciel te répondra, de faire appel à la Terre, et la Terre ne restera pas indifférente. En cas d'inextricable difficulté, c'est moi-même qui viendrais à ton secours. Approche, j'ai encore un pouvoir à te conférer.» Guanyin arracha trois feuilles à sa branche de saule, les "Empoignant la crinière du cheval-dragon, le Novice revint auprès de Tripitaka. posa derrière la tête de Singet et leur cria: «Changezvous! » Les trois feuilles se transformèrent en trois poils de sauvetage. Elle expliqua: «Si vous vous trouvez dans une situation sans issue et sans espoir, ils peuvent opportunément se transformer et vous sauver du malheur imminent.» Singet ne remercia la miséricordieuse et compatissante bodhkattva qu'après avoir entendu toutes ces bonnes paroles. Elle s'en retourna ensuite d'une traite au Potalaka, dans un tourbillon de brises parfumées et de brumes colorées. Abaissant son nuage et empoignant la crinière du cheval-dragon, le Novice revint auprès de Tripitaka lui annoncer: «On a le cheval! — Comment se fait-il qu'il ait forci, ce cheval? Où l'as-tu retrouvé? demanda Tripitaka, tout heureux de le voir. — Maître, vous rêvez! C'est Tête-d'Or qui avait ramené à l'instant la bodhkattva: elle nous a rendu notre cheval blanc en transformant le dragon du torrent. Il a exactement la même robe, mais le harnais et la selle manquent. J'ai dû l'amener en l'empoignant par la crinière. — Où est-elle, la bodhisattva?» s'enquit le moine, grandement surpris, «attends que j'aille la saluer et la remercier. — Elle doit être déjà rentrée chez elle, à cette heure: elle n'a pas eu la patience...» Tripitaka se contenta de ramasser une pincée de terre en guise d'encens et de s'incliner vers le Sud. Puis il se releva et se prépara avec le Novice à repartir. Singet renvoya le dieu de la montagne et celui du lieu, donna des instructions aux protecteurs et révélateurs, puis invita le Maître à monter sur le cheval. «Comment chevaucher cette bête sans selle ni harnais?» protesta Tripitaka. «D'ailleurs il nous faut une barque pour traverser le torrent. Nous aviserons ensuite. — cheval doit savoir comment traverser les eaux: il vous servira de bateau. Montez-le, nous passerons! » Tripitaka n'avait guère le choix: il suivit ces conseils et se mit à califourchon sur la monture. Singet portait les bagages. Ils étaient arrivés au bord du torrent quand ils virent, venant d'amont, un vieux pêcheur manœuvrant à la godille un radeau de bois mort dans le sens du courant. Singet lui fit signe de la main: «Hé! Par ici, par ici, vieux pêcheur! Nous sommes des gens des terres de l'Est en quête de soutras. Mon maître aurait du mal à passer: viens donc l'aider à traverser.» A ces mots, l'homme s'activa sur la godille. Le Novice invita son maître à descendre du cheval et l'aida à monter sur le radeau, avant d'y mettre les bagages et d'y tirer la bête. Le pêcheur poussa le radeau qui démarra à la vitesse du vent ou de la flèche et fut sur l'autre rive avant même que l'on s'en fût aperçu. Tripitaka demanda à Singet d'ouvrir le sac pour en sortir quelques sapèques de monnaie chinoise à l'intention du vieil homme. Mais, écartant son embarcation d'un solide coup de gaffe, il répondit: «Je ne veux pas d'argent!» Il gagna le milieu du courant et bientôt disparut. Fort mal à l'aise, Tripitaka ne songeait qu'à joindre les mains et lui exprimer sa gratitude. «Maître, point n'est besoin de vous en soucier!» lui objecta le Novice, «ne l'avez-vous pas reconnu? C'était le dieu de ce torrent. Faute d'être venu m'accueillir, il aurait mérité une sérieuse bastonnade. Trop heureux qu'elle lui soit épargnée, comment aurait-il le front de réclamer de l'argent?» Ne sachant trop s'il fallait le croire, Tripitaka remonta sur le cheval, à cru. Il suivit Singet jusqu'à la route qui allait vers l'Ouest. Gravir l'autre rive du vastle, vrai Ainsi Et d'un cœur pur et sincère le mont béni Maître et disciple poursuivaient leur marche en avant, tandis que le soleil rougeoyant sombrait à l'ouest et que le ciel s'assombrissait. Voyez: "Livre III, chapitre xv De pâles nuages perdus Sous la lune qui tremblote. Le ciel, couleur du givre, donne froid. De partout hurle le vent pénétrant. L'oiseau solitaire se perd sur les ilôts, Aux dernières lueurs des collines basses. Les arbres rugissent dans la forêt clairsemée; Sur le mont chauve crie le gibbon esseulé. Pas trace de voyageur le long du chemin Quand rentrent dans la nuit les lourds bateaux lointains. Scrutant l'horizon du haut de son cheval, Tripitaka aperçut tout à coup une ferme. «Conscient-de-la-Vacuité, il y a des gens là-bas! On pourrait demander à y passer la nuit et repartir demain matin. — Maître, ce n'est, pas une ferme avec des gens, répliqua Singet après avoir levé la tête. — Et pourquoi pas? — Une ferme n'a pas de toit au faîtage orné de poissons volants et chimères couchées: il s'agit sûrement d'un temple ou d'un ermitage.» Tout en devisant, maître et disciple arrivèrent au portail. Quand Tripitaka fut descendu de son cheval, il remarqua au-dessus de l'entrée les trois gros caractères: Sanctuaire du dieu du Sol 1. Ils entrèrent. Un vieil homme, quelques perles suspendues au cou, vint à leur rencontre, les mains jointes: «Maître, veuillez entrer vous asseoir!» Tripitaka lui rendit précipitamment le salut et passa dans la salle principale s'incliner devant les images saintes. L'ancien fit servir le thé par un jeune garçon. Le thé bu, Tripitaka lui demanda: «Pourquoi ce temple s'appelle-t-il "sanctuaire du dieu du Sol"? — Ces lieux font partie du pays de Hami 2, des barbares de l'Ouest.. Il y a derrière le sanctuaire un village dont les gens ont construit ce temple par une commune piété. Le Sol se réfère aux terres du hameau, le dieu à la divinité locale. Au moment des labours de printemps, des sarclages d'été, des moissons d'automne et des engrangements d'hiver, chacun prépare les trois viandes de sacrifices et les offrandes de fleurs et de fruits pour les apporter au sanctuaire et obtenir quatre saisons favorables, d'abondantes récoltes et la prospérité dans l'élevage des six animaux domestiques*. — N'est-ce point le cas de dire: A trois lis de sa demeure, de tout autres mœurs?» s'exclama Tripitaka à ces mots, en hochant la tête, plein d'admiration, «elles sont loin d'être aussi bonnes chez nous. — Maître, où se trouve votre village d'immortels? — Votre humble moine est du pays des grands Tang dans les terres de l'Est; il a reçu mission impériale de chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Comme notre route passait par votre précieux édifice et qu'il se faisait tard, nous avons pris refuge en votre sanctuaire sacré pour vous demander d'y passer la nuit. Nous repartirons dès l'aube.» Le vieil homme en parut enchanté, ne cessant de répéter: «Pardonnez-moi de vous accueillir si mal!» Il ordonna au jeune domestique de préparer le repas. Tripitaka l'en remercia quand il eut fini de manger. Singet avait l'œil vif: apercevant un cordon à linge accroché sous l'auvent, il le cassa d'un coup sec et s'en servit pour entraver les pattes du cheval. Le vieux se mit à rire: «Où l'avez-vous volée, cette bête? — Oh! Le vieux, tu ne sais pas à qui tu parles: de saints moines comme nous, qui révérons Bouddha, seraient des voleurs de chevaux? — S'il n'a pas été volé», fit remarquer le vieil homme qui n'avait pas cessé de rire, «comment se fait-il qu'il n'a ni selle ni harnais et qu'il vous faut casser ma corde à linge pour l'attacher? — Il est aussi espiègle qu'impulsif et susceptible», s'excusa Tripitaka qui s'en prit à Singet: «Si tu voulais attacher le cheval, tu aurais pu demander une corde à notre hôte au lieu de lui arracher celle du linge! Vénérable aîné, ne nous en voulez pas! Ce cheval, pour ne rien vous celer, en vérité n'a pas été volé. Hier, venant de l'Est, quand je suis arrivé au torrent de la Douleur de l'aigle, j'avais un cheval blanc dont le harnachement était complet. Malencontreusement, le dragon du lieu, qui était devenu un esprit malfaisant, n'a fait qu'une bouchée de ma monture tout harnachée. Heureusement que mon disciple possède des pouvoirs, jusqu'à émouvoir la bodhisattva Guanyin qui est venue capturer le monstre et l'a obligé à se transformer en cheval blanc, semblable à celui que j'avais, pour qu'il me transporte au paradis de l'Ouest afin d'y saluer le Bouddha. C'est aujourd'hui même que nous avons passé le cours d'eau et que nous sommes arrivés en votre sanctuaire sacré, sans avoir encore trouvé le temps de nous procurer de harnachement. — Maître, ne m'en voulez pas, j'aime à rire et plaisanter. Je ne pensais pas que votre éminent disciple me prendrait au sérieux. Quand j'étais jeune, j'avais quelques sous et aimais l'équitation. Mais avec les années j'ai eu ma part de misères, deuils et incendies. Je n'ai plus maintenant d'autres ressources que de remplir ces fonctions de célébrant dans le sanctuaire. Fort heureusement, les aumônes des donateurs du village, derrière nous, me fournissent de quoi vivre. J'ai gardé pardevers moi selle et harnais, objets qui me sont si chers que je n'ai jamais pu me résoudre à les vendre bien que réduit à pareil état de pauvreté. Mais depuis que j'ai appris votre histoire, maître, comment la bodhkattva a sauvé ce dragon divin et lui a demandé de se transformer en cheval pour vous porter, je ne saurais me dérober au devoir de vous apporter à mon tour une aide. J'irai chercher demain le harnachement que je serai heureux de vous offrir, maître, pour votre départ, dans l'espoir que vous daignerez l'accepter avec un sourire indulgent.» À ces mots, Tripitaka exprima d'infinis remerciements. Peu après, le jeune garçon apportait le repas maigre du soir. Ensuite il installa les lampes, fit les lits et chacun se retira pour dormir. Le lendemain matin, Singet déclara en se levant: «Maître, le vieux célébrant du temple nous avait promis hier soir un harnais. Allez le lui réclamer sans faiblesse!» À peine avait-il achevé sa phrase que le vieil homme se présentait avec la selle, les coussinets, les rênes et les étriers, bref tout ce qui est nécessaire pour harnacher un cheval, sans que rien y manquât. Il posa le tout sous la galerie en disant: «Maître, voici le harnachement.» Tripitaka l'accepta avec joie, demandant à Singet de les prendre et de le fixer sur le dos de la bête pour voir s'il allait. Le Novice s'approcha et prit les pièces une par une pour les examiner: elles étaient en effet d'excellente qualité. En témoigne le poème que voici: La selle sculptée s'orne d'étoiles d'argent, Le siège brille de fils d'ors éclatants. Les coussinets sont de plusieurs couches de fieutre, Et les rênes de triples cordelettes pourpres; Eeurs lanières de cuir se terminent en fleurs, Où dansent des animaux au contour d'or. Ee mors, ses anneaux, sont de l'acier le plus fin. Y pendent des glands de laine nouée trempés à l'eau. Intérieurement ravi, Singet mit la selle et les rênes sur le dos du cheval: on les aurait cru faits sur mesure. Quand Tripitaka s'inclina pour remercier le vieil homme, celui-ci le releva précipitamment en s'écriant: «Vous me mettez dans la plus grande confusion, il n'y a pas lieu de me remercier!» Leur hôte n'insista pas non plus pour les retenir et invita le moine à monter sur son cheval. Dès qu'il eut franchi le portail, Tripitaka s'agrippa à la selle pour grimper sur sa monture. Le Novice portait les bagages à l'épaule. C'est alors que le vieil homme tira de sa manche un fouet à manche de jonc renforcé de lanières de cuir; la cravache était de nerfs de tigre noués. I l la présenta des deux mains, au bord de la route, en disant: «J'ai là encore un bon tient-en-main que je fais aussi bien de vous offrir. — Grand merci de votre donation», lui répondit Tripitaka en le prenant du haut de sa monture, «grand merci! » Il allait lui faire le salut mains jointes des bouddhistes 1, mais le vieillard avait déjà disparu. Il se retourna pour regarder le sanctuaire: ce n'était plus que terrain vide. Il entendit alors une voix tomber de l'espace: «Saint moine, je suis désolé de la médiocrité de mon accueil! Je suis le dieu de la montagne du Potalaka, et sa divinité locale, chargé par Guanyin, la bodhisattva, de vous apporter la selle et le harnais. Bon courage pour votre voyage à l'Ouest, ne relâchez pas vos efforts! » Tripitaka en fut si surpris qu'il se laissa glisser de sa selle pour se prosterner en direction de l'espace: «De ses yeux de chair et par son engeance de commun mortel, votre indigne disciple n'a su reconnaître votre divinité et votre visage vénéré: il vous supplie de lui pardonner sa faute, et vous prie de transmettre à la bodhisattva sa profonde reconnaissance pour son aide.» Le voilà, voyez-vous, qui frappe le sol du front, tourné vers le ciel, et un nombre incalculable de fois! Au bord de la route le grand saint se tordait de rire, le Beau Singe-Roi défaillait d'hilarité. Il s'avança et tira par les vêtements le moine: «Maître, relevez-vous! Il est déjà loin et ne saurait entendre vos prières. Il ne voit pas davantage vos prosternations. À quoi bon ces simagrées? — Qu'est-ce que ça signifie, de ne cesser de pouffer de rire au bord du chemin, au lieu de lui montrer quelque respect pendant que je me prosterne? — Qu'est que vous y comprenez? Pour nous avoir joué cette farce, il mériterait une bonne raclée. Par égard pour la bodhisattva, je la lui ai épargnée: c'est bien assez! Aurait-il le front d'accepter en plus les salutations respectueuses du vieux Singet? Le vieux Singet s'est toujours conduit en brave et ne saura jamais s'incliner devant les gens. Même le grand empereur de Jade et le seigneur suprême Laozi, je me contente de leur adresser un petit salut! — Voilà qui est indigne d'un garçon bien élevé! Assez de balivernes! Levons-nous bien vite et ne perdons pas de temps! » Le moine se prépara enfin à reprendre la route vers l'Ouest. Ce fut ensuite deux mois d'un voyage sans histoires. Ils ne rencontrèrent que Luoluo, Huihui 2, loups, tigres et léopards. Lumières et ténèbres se succèdent avec rapidité: ce fut à nouveau le temps du printemps à son début. Les forêts de montagne prenaient la couleur du jade et du brocart, arbres et plantes se couvraient de bourgeons. Les fleurs du prunier étaient tombées et les feuilles du saule se dépliaient. Tout en jouissant de l'éclat du printemps, maître et disciple voyaient le soleil disparaître à l'ouest. Tripitaka arrêta son cheval pour observer les lointains: au creux de la montagne apparaissait l'ombre de tours, pavillons et autres édifices. «Conscient-de-la-Vacuité, regarde là-bas: quelle sorte d'endroit est-ce?» Singet leva la tête et, après avoir vu, répondit: «Si ce n'est un temple, c'est, pour sûr, un monastère. Pressons le pas et passons-y la nuit!» 3oo Heureux de suivre ce conseil, Tripitaka lâcha la bride à son cheval-dragon et se précipita en avant. Si vous ne savez pas, en fin de compte, vers quelle sorte d'endroit ils avaient pris le parti d'aller, écoutez donc le chapitre qui vient. Livre quatrième LA CAPTURE D E PORCET (chapitres xvi à xx) 第016回 / CHAPITRE XVI O Ù LE KASÂYA 1 CONVOITÉ PAR LES MOINES AU MONASTÈRE DE G U A N Y I N EST DÉROBÉ PAR L E MONSTRE QUI HANTE LE MONT DU VENT-NOIR. Parlons du maître et de son disciple, qui, éperonnant le cheval, furent rendus d'une traite devant le portail où ils constatèrent qu'il s'agissait bien d'un monastère. Voyez plutôt: Rangée après rangée de pavillons, Galeries qui de toutes parts s'en vont, Un vastle baldaquin brumeux en couleurs Au-dessus de la salle aux Cinq bonheurs, Cernée de lascives traînées rougeâtres, Double rang de pins et bambous, Bosquet de genévriers" Double rang de pins et bambous: Pure et sombre beauté sans âge ni années. Bosquet de genévriers: Un air et des manières de coquettes. Voyez aussi la haute tour au tambour, Admirez la hauteur de la pagode Les moines entrent en méditation Les oiseaux font entendre leurs chansons. La vraie quiétude eft sans impureté, Sans la Voie, point d'efficace vacuité. Comme le rappelle le poème: Tel le Jet avoua* en son nid de verdure, Dans un site d'incomparable allure Car ici-bas rare eil la terre pure, Partout des moines noble capture! Le Vénérable descendit de sa monture tandis que le Novice posait sa charge. Ils allaient franchir le portail, quand ils virent un moine en sortir. Quel air avait-il? Voyez plutôt: Sur la tête le bonnet à gauche agrafé, Le corps drapé d'une robe immaculée, Une paire d'anneaux de bronze aux oreilles, Ceinture de soie serrée autour de la taille, D'un pas assuré, en sandales de paille, Un «poisson de bois 1» à la main, où qu'il aille, A. la bouche quelque prière sans cesse, Toujours à la recherche de la sagesse. À sa vue Tripitaka se tint debout près du portail, les paumes jointes. Le moine s'empressa de lui rendre le salut et de lui dire en souriant: «Je vous ai manqué de respect. D'où venez-vous? Veuillez entrer dans ma cellule prendre du thé. — Votre disciple est un envoyé impérial des terres de l'Est, chargé de solliciter les Écritures auprès du Bouddha au monastère du Coup-de-Tonnerre. Comme le ciel s'assombrissait à notre arrivée en ces lieux, nous voulions profiter de votre éminent monastère pour y passer la nuit. — Entrez donc vous asseoir, je vous en prie.» C'est alors que Tripitaka fit signe au Novice d'entrer en amenant le cheval. Remarquant tout à coup le visage de Singet, le moine demanda non sans quelque alarme: «Qu'est-ce que c'est que ça? La chose qui conduit la bête? — Chut! Doucement! C'est qu'il est d'un naturel emporté. Pour peu qu'il vous entende le traiter de "chose", il va se fâcher... C'est mon disciple. — Prendre pour disciple un être aussi hideux, aussi bizarre!» s'exclama le moine en se mordant les doigts, parcouru de frissons. «Il ne faut se fier aux apparences; si laid qu'il soit, il me rend les plus grands services.» Le moine ne pouvait que les accompagner à l'intérieur où le bâtiment principal portait au fronton l'inscription Cour de méditation de Guanyin en quatre gros caraéfères. Ce qui ne manqua pas de réjouir grandement Tripitaka qui se récria: Livre TV, chapitre xvi «Votre disciple a maintes fois bénéficié de la sainte grâce de Guanyin sans avoir eu la possibilité de la remercier. Se trouver dans son monastère est comme la voir personnellement: une belle occasion de lui exprimer ma gratitude.» À ce discours, le moine fit ouvrir les portes par le servant et invita Tripitaka à entrer pour prier. Singet l'y accompagna après avoir attaché le cheval et abandonné les bagages. Étalé de tout son long, poitrine contre terre, Tripitaka se mit à cogner le sol de sa tête devant l'image dorée, tandis que le moine était allé battre le tambour et Singet frapper la cloche 1. Prostré devant l'estrade, Tripitaka déversait son cœur en prières. Quand il eut fini, le moine cessa de battre tambour, mais le Novice continuait à sonnailler sans arrêt, tantôt à toute volée, tantôt plus lentement. «Les prières sont terminées, à quoi bon frapper le bourdon?» lui dit le servant. Le Novice lâcha enfin le pilon de bois et lui répondit en riant: «Tu n'y comprends rien, j'obéis au proverbe: Qui fait le moine, frappe la cloche!» Il avait alors mis en branle-bas le monastère entier; jeunes et vieux, moines et moinillons, vénérables des cellules d'en haut et de celles d'en bas, tous avaient surgi à ce vacarme en s'exclamant: «Qui est ce sauvage qui tape à tort et à travers cloches et tambours?» Bondissant hors de la salle, Singet s'esclaffait: «C'est moi, le grand papa de vos épouses qui s'amuse à vous sonner les cloches! » À peine l'avaient-ils dévisagé que les moines, pris de panique, s'effondraient et roulaient en tous sens, rampant sur le sol en hurlant de peur: «Notre seigneur papa Tonnerre! — Le tonnerre est mon arrière-petit-fils», leur répondait Singet, «debout, debout! Il ne faut pas avoir peur, nous sommes des seigneurs venus du pays des grands Tang, à l'Est!» Les moines se décidèrent enfin à le saluer et ne se sentirent rassurés que lorsqu'ils virent Tripitaka. Parmi eux se trouvait le supérieur du monastère, qui les invita à prendre le thé dans sa cellule, à l'arrière. En conséquence, le Novice détacha le cheval, et, le tenant par la bride tout en portant les bagages, fit le tour du 3o bâtiment principal pour s'y rendre d'une traite. Chacun s'y assit selon son rang. Après le thé, le supérieur fit servir un repas maigre, quoique ce fût un peu tôt. Tripitaka n'avait pas fini de remercier quand parurent deux jeunes garçons qui soutenaient un vieux moine. Voyez comment il était accoutré: Un bonnet carré à la Vairocana Surmonté des feux précieux d'un œil-de-chat, Serré dans une tunique de laine et brocart, Aux franges d'or et plumes de martin-pêcheur, Des chaussures exhibant les huit trésors Une canne incrustlée de pierres étoilées, Le visage aussi ridé que celui De la vieille sorcière des monts Li Les jeux troubles du dragon des mers de l'ESl, La bouche sans dents ouverte à tous les vents, Perclus, les reins tordus et le dos bossu. «Notre patriarche est là!» annoncèrent les moines. Tripitaka s'inclina en le saluant pour l'accueillir et lui dit: «Vénéré maître du monastère, votre disciple vous salue humblement.» Le vieux moine lui rendit la politesse et chacun s'assit. Le patriarche prit la parole: «Les petits viennent de m'apprendre que Votre Seigneurie venait de la cour des Tang, dans les terres de l'Est; c'est pourquoi je suis sorti vous accueillir. — Nous nous sommes cavalièrement imposés en votre précieuse retraite, veuillez nous le pardonner. — Je vous en prie, je vous en prie! Votre Seigneurie, quelle est la longueur de la route d'ici aux terres de l'Est? — De la cité de Chang'an à la montagne de la Double Frontière, où j'ai accepté un jeune disciple, il y a plus de cinq mille lis. I l nous a fallu encore parcourir cinq ou six mille lis, en deux mois de voyage, avant d'arriver chez vous en passant par le pays de Hami des barbares de l'Ouest. — Ce qui fait une distance de dix mille lis! Votre disciple a vécu en vain, car il n'est pas même sorti des murs de ce monastère. Le cas de le dire, il s'est contenté de rester assis à contempler le ciel du fond du puits! Un inutile morceau de bois pourri! — Quel est le nombre de vos nobles années? 3 ° 7 — J'ai atteint ma deux cent soixante-dixième année sans perdre ma native Stupidité. — Vous n'êtes que mon petit-fils à la dix-millième génération», coupa Singet. Tripitaka lui lança un regard noir: «Surveille tes paroles! On n'apostrophe pas ainsi les gens, sans égards à leur rang!» Le patriarche se tourna vers Singet: «Et vous, quel est votre âge? — Je n'ose vous le dire.» Le vieux crut que ce n'était que folle plaisanterie et, sans plus y attacher d'attention, n'insista pas et commanda le thé. Un jeune garçon apporta sur un plateau de jade d'une blancheur de graisse de mouton trois coupes franques damasquinées d'or. Un autre garçon tenait une théière de cuivre blanc; il versa un thé parfumé d'une couleur plus veloutée que boutons de grenadier, d'une fragrance supérieure à celle de la fleur de cannelle. «De beaux objets; quels beaux objets! Vraiment, un breuvage digne de ce qui le contient, s'exclamait Tripitaka, ne tarissant plus d'éloges à cette vue. — Des objets qui offusquent la vue et souillent le regard», répondit modestement le patriarche, «les produits rares et précieux ne manquent pas au pays de la cour céleste d'où viennent Vos Seigneuries. Ces récipients ne méritent pas de tels éloges! N'auriez-vous pas quelque trésor à me montrer, du noble pays d'où vous venez? — Désolé, nos terres de l'Est ne contiennent aucun trésor digne d'être mentionné. Et s'il y en avait, la route serait trop longue pour que nous puissions en transporter. — Maître!» intervint Singet, «le kasâya que j'ai vu l'autre jour dans le sac, n'est-ce pas un trésor? Pourquoi ne pas le lui montrer?» À la mention de kasâya, pas un des moines présents ne put retenir un rire méprisant. «Qu'est-ce qui vous fait ricaner? leur lança Singet. — I l faut avouer qu'il est risible de traiter de trésor un kasâya-», expliqua le supérieur, «si c'est de la robe monastique qu'il s'agit, nous n'en avons pas moins de vingt ou trente chacun, pour ne point parler de notre patriarche qui a été moine deux cent soixante ans et doit bien en posséder sept à huit cents!» Puis donnant des ordres: «Qu'on les sorte! Jetez-y donc un coup d'œil!» 3o Pour le vieux moine, c'était une occasion ou jamais de se faire valoir: il fit ouvrir le magasin par le servant et transporter les coffres par les dhûta; ils en apportèrent douze dans la cour! On ouvrit les cadenas, tandis que des porte-vêtements étaient disposés de part et d'autre et que tout autour était tendue une cordelette. Les kasâya étaient secoués et suspendus un par un. Ceci fait, on invita Tripitaka à les contempler. C'était une salle entière de fines broderies, les quatre murs couverts d'exquises soieries! Singet les examina les unes après les autres, des robes de brocart aux dessins magnifiques, brodées de fils d'or. «Bravo, bravo! Rangez-moi tout ça! Nous allons vous montrer le nôtre.» Tripitaka tira sur les vêtements de Singet et lui dit en aparté: «Disciple! Il ne convient pas rivaliser de richesse avec autrui. Nous sommes à l'étranger, seuls, sans escorte, toi et moi. J'ai bien peur que tu n'aies commis une erreur. — Quel mal y aurait-il à jeter un coup d'œil sur le kasâya? — Tu n'as pas encore compris ce que voulaient dire nos anciens: N'expose point à la vue du cupide et perfide choses belles et rares! Ce que perçoivent les yeux agite l'esprit, qui se mettra à échafauder des plans. Si tu redoutes le pire, tu n'y échapperas qu'en cédant à leurs exigences. Sinon, ce sont des ennuis graves, jusqu'à la perte de la vie, qui en résulteront. Il ne faut pas sous-estimer la gravité de la situation. — Du calme! Rassurez-vous! Je prends tout sur moi.» Voilà Singet qui, sans autre explication, s'en va à pas pressés ouvrir le sac, où la robe brillait à travers la double couche de papier huilé qui l'enveloppait: Il enlève le papier, sort le kasâya; à peine l'a-t-iî secoué et ouvert qu'une lueur rougeoyante emplit la pièce et illumine la salle de sa splendeur. Les moines en sont émerveillés: pas un qui, le cœur réjoui, n'en chante les louanges. Quel superbe kasâya] Il y avait dessus: De merveilleux pendentifs de perles claires, Des trésors du Bouddha de mille manières, Des barbes-de-dragon tissées de soie légère, Partout des bordures de brocart entières. Le mettre précipite démons en enfer, ¡a vue d un pat ix /nome pu en effet agite de mauvaises pense L'enfiler est destruction des êtres pervers. Une robe cousue de mains de fées célestes Que nul n'oserait porter sauf moine modeste. À la vue d'un pareil trésor, le vieux moine fut en effet agité de mauvaises pensées. I l s'avança et, s'agenouillant devant Tripitaka, lui dit les larmes aux yeux: «Votre disciple n'a vraiment pas de chance! — Que voulez-vous dire, vénéré maître? lui demanda Tripitaka en le relevant. — Ce trésor que vous venez d'exposer à nos yeux, comme le soir est. tombé, ma vue trouble ne me permet pas de le voir clairement. N'est-ce point grande malchance? — Faites apporter des lampes et regardez-le encore une fois! — Ce trésor, mon père, est déjà éblouissant. Si l'on allumait des lampes, je serais aveuglé et n'y verrais plus rien. — Comment souhaitez-vous le contempler? — Si vous aviez la générosité de m'accorder cette faveur, vous me laisseriez l'emporter dans ma chambre et passer la nuit à l'examiner en détails. Je vous rendrai la robe demain matin quand vous repartirez à l'Ouest. Qu'en pensez-vous?» La proposition remplit d'inquiétude Tripitaka qui en voulut à Singet: «C'est bien toi! Tout est ta faute! — Ce n'est pas lui qui nous ferait peur!» répliqua en riant Singet, «laissez-moi la lui envelopper pour qu'il l'emporte et la regarde à loisir. Je prends tout sur moi. Qu'il y ait quelque manœuvre louche, j'en fais mon affaire! » Ne pouvant refuser, Tripitaka remit le kasâya au vieux moine: «Regardez-le à votre aise, mais il faut me le rendre demain matin. Attention, je vous prie, de ne pas le salir ou l'endommager en quelque façon que ce soit.» Tandis qu'il le faisait emporter par l'un des jeunes domestiques, le vieux moine, ravi, fit balayer par les moines la salle de méditation du devant, y installer deux lits de rotin et y disposer draps et couvertures, puis invita ses hôtes à s'y retirer. Il donna d'autre part des instruit ions pour qu'un repas maigre leur fût servi le lendemain matin, Livre TV, chapitre xvi i i avant le départ. On se sépara. Maître et disciple fermèrent la porte de la salle et s'endormirent, ce dont nous ne dirons pas plus. Revenons au vieux moine qui, après les avoir induits à lui remettre la robe, l'avait emportée dans sa chambre. Il se tenait sous les lampes face au kasâya, secoué de sanglots. Le supérieur, alarmé, n'osait se retirer le premier. L'un des jeunes garçons, qui ne savait la raison de ce chagrin, s'en alla annoncer aux autres moines: «Grand-père n'arrête pas de pleurer; c'est la deuxième veille et il n'a pas encore fini de sangloter!» Deux jeunes disciples, parmi ses préférés, vinrent lui demander: «Patriarche, pourquoi pleurez-vous? — Je pleure sur la malchance de ne pouvoir contempler le trésor du moine chinois. — Grand-père est si âgé qu'il n'a plus toute sa tête! Son kasâya est là, posé devant lui: vous n'avez qu'à défaire le paquet et le regarder; quel besoin de pleurer? — J'ai deux cent soixante-dix ans cette année et me suis donné en vain la peine de me procurer ces quelques centaines de kasâya. Comment obtenir la possession du sien? Comment devenir moine chinois? — Vous vous égarez! Le Chinois est un moine mendiant qui a quitté son puits et son village: vous avez eu la jouissance d'un nombre élevé d'années; n'est-ce pas suffisant? A quoi rime de vouloir devenir, comme lui, moine mendiant? — Bien que je sois à l'abri et à l'aise pour jouir du soir de ma vie, je n'ai pas son kasâya à mettre de temps à autre. Si je pouvais le porter, ne serait-ce qu'un seul jour, je mourrais sans regret; ce serait l'accomplissement de ma vocation de moine en ce monde des vivants! — C'est absurde!» se récriaient les moines, «si vous voulez la mettre, cette robe, rien ne vous en empêche! Nous les retiendrons un jour de plus et vous l'aurez portée une journée; dix jours, si nous les gardons dix jours, voilà tout! Pourquoi vous mettre dans pareil état? — Même si vous les retenez un an, je ne l'aurai portée qu'une année. Cela ne saurait m'apporter de satisfaction durable, en fin de compte. Quand ils repartiront, il faudra que je la leur rende: comment faire pour la garder indéfiniment?» 3 1 2 Ils en étaient à ce point de la discussion quand un jeune moine, du nom de Vaste-Sapience, se manifesta pour suggérer: «Grand-père, si c'est cela que vous voulez, ce n'eft pas difficile non plus! — Mon enfant», répliqua alors le patriarche, tout heureux, «quel éminent conseil me proposes-tu? — Les deux moines chinois parcourent la route à pied au prix de fatigues extrêmes: ils sont profondément endormis. Je pense que les plus costauds d'entre nous pourraient prendre des piques et des coutelas pour forcer la porte de la salle de méditation et les assassiner. Si l'on enterre les corps dans l'arrière-cour, personne n'en saura rien, sauf nous. On y gagnerait de plus le chaval blanc et les bagages. Le kasâya resterait notre trésor, à se transmettre de génération en génération. N'est-ce pas là un plan dont profiteront nos arrière-petits-enfants?» Rempli d'aise à ces mots, le patriarche essuya enfin ses larmes et s'exclama: «Bravo! Magnifique! le Stratagème est parfait! » Ils préparèrent aussitôt les armes. Parmi eux un autre jeune moine, du nom de Va Ste Projet, le condisciple de Vaste-Sapience, s'avança pour dire: «Votre plan n'est pas bon. Avant de les tuer, il faut considérer toutes les données de la situation: le visage pâle, ce serait facile, mais non, me semble-t-il, le visage poilu. Si jamais nous échouons, n'est-ce pas nous attirer les pires malheurs? J'ai à vous proposer un moyen d'y parvenir sans armes. Quel est sur ce point votre avis respecté? — Mon enfant, que nous proposes-tu? demanda le patriarche. — A mon humble avis, nous devrions rassembler les résidents de la partie est du monastère, jeunes et vieux, et leur demander d'apporter chacun un fagot de bois sec. Sacrifions les trois pièces de la salle de méditation en y mettant le feu: sans issue pour fuir, si nous bloquons les portes, ils périront tous, cheval compris. Quand les autres gens du monastère le verront, il suffira de leur dire qu'ils ont eux-mêmes mis le feu par négligence et brûlé entièrement notre grande salle de méditation. Les deux moines seront morts et consumés, n'est-ce pas? Ni vu, ni connu! Livre TV, chapitre xvi Le kasâya restera dès lors notre trésor à transmettre de génération en génération.» Tous les moines de se réjouir et d'approuver la suggestion: «Bien mieux, mieux encore! Ce plan est le meilleur.» On fit donc apporter des fagots par les responsables de cellule: un projet qui allait mettre fin à la longue vie du patriarche d'un âge si vénérable, réduire en cendres le monastère de Guanyin tout entier! Il y avait soixante-dix à quatre-vingts cellules, où vivaient quelque deux cents personnes. Cette nuit-là, ils entassèrent des fagots tout autour de la salle de méditation, devant comme derrière, de façon à couper toute retraite, et s'apprêtaient à mettre le feu. Bref, revenons à Tripitaka et à son disciple, qui s'étaient assoupis. Or, le Novice était un singe doué de facultés surnaturelles. Bien qu'endormi, il gardait l'esprit concentré en exerçant son souffle, l'œil éveillé sous les paupières mi-closes. Entendant tout à coup des allées et venues au-dehors, le craquement des fagots et le bruissement du vent, il eut des soupçons: « À cette heure, dans le calme de la nuit, pourquoi ces bruits de pas? Ne serait-ce pas des brigands qui nous veulent du mal?» D'un bond il fut debout et aurait ouvert la porte pour sortir voir ce qui passait, s'il n'avait craint de réveiller son maître. Le voilà, voyez-vous, qui joue de ses pouvoirs magiques pour, d'une secousse, se transformer en abeille. Le cas de dire: Bouche mielleuse, queue venimeuse, Taille mince, corps leñe "Enfile les fleurs et passe les saules comme la flèche, Se colle de pollen et cherche les parfums comme un météore. Un corps minuscule capable de soutenir de lourdes charges, Des ailes légères qui chevauchent le vent en bourdonnant, L'abeille se glisse entre poutres et solives, Le regard clair et précis. Il voyait les moines affairés à transporter les fagots et la paille dont le bâtiment était entouré: il ne restait maintenant plus qu'à mettre le feu. Singet se mit à rire sous cape: «Il en est bien comme le disait mon maître. Ils en veulent à notre vie et il leur est venu d'aussi noirs desseins parce qu'ils cherchent à s'emparer du kasâya. Je pourrais leur faire tâter de mon bâton, mais les pauvres, ils n'en auraient pas plus tôt goûté qu'ils seraient tous battus à mort: mon maître me reprocherait encore une fois ma violence. Baste! Retournons le Stratagème contre eux, comme l'on dit: Si le mouton s'égare, autant l'amener chez soi! On va leur rendre les lieux invivables.» Le brave Singet! D'une culbute il atteignit l'entrée sud du ciel. Les gardiens de la porte, alarmés, l'accueillirent, les uns en s'inclinant, les autres en courbant l'échiné, tous s'exclamant: «Catastrophe! Le revoilà, l'auteur des incidents de naguère au paradis! » Singet se contenta de leur faire signe de la main: «Mes amis, foin de cérémonies, ne vous effrayez pas! C'est le roi céleste au vaste regard que je viens chercher.» À peine avait-il fini sa phrase que le devarâja 3 se présentait et l'accueillait avec ces mots: «Longtemps que nous ne nous sommes vus! J'ai appris que Guanyin était passée voir l'empereur de Jade pour lui emprunter les quatre protecteurs 4, les six vigiles des ténèbres et les gardes de la lumière 5, ainsi que les révélateurs de vérité afin de protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest. Elle avait dit que tu étais devenu son disciple. Comment as-tu trouvé le temps de venir jusqu'ici aujourd'hui? — Ne m'en parle pas! Le moine est tombé sur de mauvaises gens qui s'apprêtent à mettre le feu pour le brûler: c'est d'une urgence extrême. Je suis venu pour t'emprunter le couvercle ignifuge, le seul moyen de le tirer d'affaire. Va vite me le chercher! Je te le rendrai dès que je n'en aurai plus besoin. — Tu fais fausse route! Puisqu'il s'agit d'incendie, c'est de l'eau qu'il faut nous demander pour le sauver. À quoi pourrait te servir le couvercle? — Tu ne comprends pas ce qu'il y a par-dessous! Si j'emprunte de l'eau pour le sauver, rien ne brûlera, ce qui les arrangerait. Avec le couvercle je protège le moine chinois tandis que le reste, qu'ils le réduisent entièrement en cendres, c'est leur affaire! Vite, un peu plus vite! Le moindre retard et il ne sera plus temps! Ne ruine pas l'opération que je mène en bas! — Sacré singe! Toujours aussi mal intentionné», répli Expirant, il provoqua un vent si violent que le feu s'embrasa en flammes énormes. i 6 qua en riant le devarâja, «ça ne pense qu'aux siens, tant pis pour les autres! — Dépêche-toi! Plus vite! Assez discuté, tu vas ruiner une importante opération!» Le roi céleste ne pouvait se dérober. Il tendit le couvercle à Singet. Le Novice le prit et, monté sur un nuage, atterrit sur le toit de la salle de méditation d'où il couvrit Tripitaka, le cheval blanc et les bagages. Lui-même alla s'asseoir audessus de la cellule occupée par le patriarche afin de protéger le kasâya. Quand il les vit mettre le feu, il fit une passe, récita une incantation et prit son souffle, tourné vers le sud-ouest. Expirant, il provoqua un vent si violent que le feu s'embrasa en flammes énormes. Quel incendie! Quel embrasement! Voyez: Epaisses fumées noires, flammes bondissantes, Ciel sans étoiles, terre rougeoyante. Aux serpents d'or succèdent les chevaux de sang. Ees trois souffles du Sud rivalisent d'énergie, Ee grand dieu du Feu y applique ses moyens. Quand le bois sec brûle avec une telle force, Est-il besoin d'évoquer l'invention du feu Quand les flammes se colorent aux portes huilées, Ea chaleur du four d'alchimie est dépassée! Ee feu se répand avec une violence Egale à celle qui fut préméditée. C'est aider au crime au lieu de l'empêcher. Ee vent suit la force du feu porté si haut Que les flammes atteignent plus de mille toises, Et que les cendres tombent au-delà des deux! Bing, bang, l'on croirait les pétards du Nouvel An, Boum, boum! comme si c'était un bruit de canons 2! Ea Statue du Bouddha ne peut fuir ces flammes Qui s'approchent, ni se cacher les dieux-gardiens, Incendie pire que celui du palais Epang Plus Spectaculaire qu'à la falaise Rouge*! Le cas de rappeler: Une étincelle peut brûler dix mi Ue arpents de terre! En ce moment, le vent violent et les flammes avaient transformé en une masse rougeoyante le monastère de Guanyin tout entier. Les moines tiraient dehors les coffres et les paniers, arrachaient les tables et jetaient les pots; ce n'étaient que lamentations et gémissements dans tout l'établissement. Livre TV, chapitre xvi i 7 Singet couvrait la résidence du supérieur à l'arrière, tandis que le couvercle ignifuge protégeait la salle de méditation sur le devant. Tout le reste était la proie des flammes qui illuminaient les lieux jusqu'à emplir le ciel de rougeurs et percer les murs du scintillement d'éclats dorés. Le déclenchement de l'incendie avait inopinément attiré l'attention d'un monstre de la montagne. A une distance de vingt lis du monastère, droit vers le sud, se trouvait le mont du Vent-Noir où il y avait une caverne du même nom, qui servait de repaire à l'être maléfique. Il venait de se retourner dans son sommeil et s'éveillait quand il vit ses fenêtres illuminées et crut que le jour se levait. Mais en allant voir, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir l'éclat d'un incendie en plein nord! «Ah! C'est sûrement le monastère de Guanyin qui a pris feu. Ces moines sont si négligents! Allons voir si je peux leur donner un coup de main! » Le brave monstre! S'élevant sur un nuage, il fut aussitôt rendu sur les lieux où le feu embrasait effectivement le ciel: les bâtiments du devant étaient abandonnés, tandis que l'incendie faisait rage dans les galeries. Avançant à grandes enjambées, il allait forcer son entrée et crier de chercher de l'eau quand il s'aperçut que le feu n'avait pas pris à un édifice à l'arrière, sur le toit duquel quelqu'un provoquait le violent souffle d'air. Devinant ce qui se passait, il se précipita à l'intérieur. Une lueur colorée planait dans la pièce où un paquet enveloppé d'un tissu de feutre bleu était posé sur l'autel. Il l'ouvrit, aperçut un kasâya de brocart et se rendit compte que c'était un trésor rare de la secte du Bouddha. Nul ne reste insensible à la vue des richesses: sans plus songer à aider à éteindre l'incendie ou à demander de l'eau, il s'empara de la robe et, profitant de la confusion pour commettre le larcin, remonta sur le nuage pour regagner la caverne. Le feu ne s'éteignit qu'à l'aube. Les moines, voyez-vous, dépouillés de tout, pleurant et se lamentant, en étaient réduits à fouiller les cendres à la recherche de bouts de bronze ou de ferraille, de fragments d'or ou d'argent. Certains s'efforçaient de construire un abri contre ce qui restait des murs, d'autres essayaient de tirer des débris un fourneau pour cuire le riz, se répandant en gémissements 3 i 8 contre l'injustice du sort, dans un désordre et une confusion dont nous ne dirons davantage. Revenons à Singet qui prit le couvercle ignifuge et, d'une culbute, le rapporta au portail sud du ciel, où il le rendit au devarâja Vaste-Regard: «Merci de me l'avoir prêté, merci! — Honnête et sérieux, le grand saint», dit le devarâja en reprenant l'objet, «je m'inquiétais justement de ne savoir comment te retrouver, si jamais tu ne me l'avais pas rapporté. Je suis bien content que tu me le rendes! — Ton vieux Singet n'est pas homme à commettre aussi effrontément ce genre de détournement! Ne dit-on pas: Qui rend ce qu'il emprunte, n'aura peine à emprunter de nouveau? — Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu: viens t'asseoir un moment au palais! — Les temps ont changé: ton vieux Singet ne peut plus s'asseoir sur le banc pourri pour se livrer à de hautes et sublimes considérations] Il me faut maintenant veiller sur le moine chinois; je n'ai plus un moment de loisir. Excuse-moi, excuses! » Sur ces adieux rapides, il descendit avec son nuage au moment où montait le soleil et se rendit d'une traite devant la salle de méditation où, d'une secousse, il se changea en abeille. Une fois entré, il reprit sa propre forme. Le moine était encore profondément endormi. «Maître», lui cria le Novice, «il fait jour, levez-vous! — En effet», répondit en se retournant Tripitaka, qui s'était enfin réveillé. Il enfila ses vêtements, ouvrit la porte et, levant la tête, ne vit que débris et murs roussis. Le reste avait disparu. Il s'exclama, abasourdi: «Comment se fait-il que tous ces tours et bâtiments aient disparu, qu'il n'y ait plus que des murs calcinés? — Vous êtes encore dans vos rêves. C'est qu'il y a eu un incendie la nuit dernière. — Comment se fait-il que je n'en sache rien? — Je protégeais la salle et, comme vous étiez profondément endormi, je n'ai pas voulu vous déranger. — Puisque tu avais les moyens de protéger la salle de méditation, pourquoi ne pas avoir sauvé les autres bâtiments?» Singet se mit à rire: «Il me faut vous l'apprendre, Livre TV, chapitre xvi i 9 maître: comme vous l'aviez dit l'autre jour, ils sont effectivement tombés amoureux du kasâya et comptaient nous brûler vifs. Si je ne m'en étais aperçu, nous ne serions plus que cendres à l'heure qu'il est. — C'est eux-mêmes qui ont mis le feu? demanda Tripitaka alarmé. — Qui, si ce n'est eux-mêmes? — Ne serait-ce pas toi qui l'aurais manigancé, parce qu'ils t'ont traité de haut? — ' Serais-je cette sorte de voyou, capable d'une chose pareille? C'est eux qui ont mis le feu, je vous l'assure. Il est vrai que lorsque je me suis aperçu de leur infâme intention, je ne les ai pas aidés à éteindre l'incendie, même que j'y ai un peu contribué en leur apportant le vent. — Mon dieu, Ciel! Quand le feu prend, il faut apporter de l'eau. Pourquoi leur avoir au contraire amené le vent? — Ne connaissez-vous pas le vieux dicton: Le tigre n'attaque pat l'homme qui n'a aucune intention de lui faire de mal. S'ils n'avaient pas provoqué d'incendie, je n'aurais pas suscité de vent. — Où se trouve le kasâya"? J'espère qu'il n'a pas brûlé! — Rien ne lui est arrivé, rien! La cellule où se trouvait la robe n'a pas été incendiée. — Tant pis pour toi!» s'exclama Tripitaka, sur le ton de l'exaspération, «si elle est endommagée, si peu que ce soit, je récite l'incantation et tu es mort! — N'en faites rien, maître», s'écria le Novice, alarmé, «je vous le garantis, que je vous la restitue, attendez que j'aille la chercher, et nous nous remettons en route.» Tripitaka prit le cheval par la bride, tandis que Singet portait le chargement. Us sortirent de la salle de méditation pour se diriger droit vers la cellule du patriarche. Or, les moines étaient en proie aux lamentations, quand ils virent tout à coup venir vers eux le maître tirant la monture et le disciple portant les bagages. Terrorisés au point de ne plus se sentir l'âme chevillée au corps, ils hurlaient: «Des âmes en peine qui viennent se venger! — Quelles âmes en peine?» leur cria Singet, «dépêchez-vous de nous restituer le kasâya\» Les moines se mirent tous à genoux et affirmèrent en se prosternant: «À chaque méfait, son auteur, comme pour toute dette, son créancier! Vos Seigneuries, ce n'est pas à nous qu'il faut demander compte de vos vies; nous n'y sommes pour rien. Tout a été manigancé par le patriarche et Vaste Projet. Ne nous réclamez pas nos vies! — Damnés bestiaux», leur lança Singet, «qui vous demande vos vies! Rapportez-moi le kasâya, que l'on s'en aille! — Seigneur!» répondirent deux moines un peu plus courageux que les autres, «vous êtes morts, brûlés dans la salle de méditation, n'est-ce pas? Mais enfin, si vous réclamez la robe, êtes-vous créatures vivantes ou fantômes? — Quelle bande de bêtes vicieuses!» s'exclama Singet en riant, «il n'y a pas eu de feu là-bas! Allez donc voir et revenez m'en dire des nouvelles!» Les moines se relevèrent et allèrent voir le devant du monastère: la salle, les montants et vantaux des portes et fenêtres ne portaient pas la moindre trace de brûlure! Stupéfaits, ils reconnurent enfin en Tripitaka une sorte de moine divin et en son novice un protecteur de la Loi. Ils revinrent se prosterner: «Il a fallu que nous soyons aveugles pour ne pas reconnaître en vous des parfaits descendus sur terre. Votre kasâya est à l'arrière, chez le patriarche.» Tripitaka franchit, en soupirant sans fin, trois ou quatre rangées de murs écroulés avant de parvenir à la résidence du patriarche, qui était, en effet, indemne. Les moines jouaient des coudes pour être les premiers à lui annoncer: «Grand-père, le moine chinois est un dieu! I l n'a pas brûlé. Ce sont nos biens, au contraire, qui ont souffert. Rendezlui au plus tôt la robe!» En fait, le vieux moine ne retrouvait plus le kasâya; s'y ajoutait l'incendie du monastère: il en était vivement affecté, en proie aux pires inquiétudes. À ces mots, que pouvait-il répondre? I l avait beau ressasser la situation, il n'y trouvait pas d'issue: le dos courbé, le voilà parti à grandes enjambées, tête en avant contre le mur: le malheureux se fracassa le crâne, répandant son sang et sa cervelle tandis que ses âmes le quittaient. I l rendit le dernier souffle, rougissant le sable de son sang. En témoigne le poème: O triste sort de cet homme lamentable Qui sut atteindre un âge vénérable. Il voulait à jamais garder cette robe, Livre TV, chapitre xvi Sam comprendre l'étendue de l'opprobre! Il n'est point de facilité qui perdure, C'est pour sûr tomber dans la déconfiture! A quoi servent tant de stratagèmes malins? Profiter aux dépens d'autrui ne mène à rien. Les moines en pleuraient: «Le patriarche s'est, tué et nous ne trouvons plus le kasâya. Que faire pour bien faire? — Je présume que vous l'avez volé et que vous le cachez. Sortez tous!» leur ordonna Singet, «ouvrons une liste complète des noms, que je fasse l'appel et les examine un par un!» Le supérieur général établit la lifte complète des moines, dhûtd 1, domestiques et servants, en deux registres comprenant au total deux cent trente noms. Singet pria Tripitaka de siéger sur un trône élevé, tandis qu'il faisait l'appel pour la fouille. Chacun devait dénouer ses vêtements, mais on ne trouva rien. On chercha ensuite avec le plus grand soin dans les coffres et paniers tirés des différents bâtiments, toujours sans découvrir la moindre trace de l'objet. De plus en plus ennuyé, Tripitaka se sentait si contrarié à cause de Singet qu'il commença à réciter l'incantation du haut de son trône. Le Novice s'effondra presque aussitôt, se tenant la tête, tant la douleur lui était insupportable, et suppliant: «Arrêtez la récitation, arrêtez! Je vous le trouverai, le kasâyal» À ce spectacle, les moines, tout tremblants, se jetèrent à genoux pour intercéder en sa faveur. Tripitaka consentit alors à fermer la bouche et cesser de réciter l'incantation. Singet, d'un bond, se remit sur pied, sortit de son oreille la trique de fer et en aurait frappé les moines, si Tripitaka ne l'avait arrêté en lui criant: «Sacrée caboche de singe! Tu n'as pas peur que ça te revienne, le mal de tête? Tu ferais mieux de bien te tenir! Ne bouge pas et garde-toi de faire du mal à qui que ce soit! Laisse-moi les interroger encore une fois. » Les moines se prosternèrent et supplièrent Tripitaka de les épargner: «Nous ne l'avons vraiment pas vu. C'est la faute de ce vieux diable! La nuit dernière, il n'a cessé de pleurer jusqu'à une heure avancée en regardant votre kasâya. L'avait-il seulement regardé? I l ne songeait qu'aux moyens de se l'approprier pour en faire un trésor héréditaire. Le plan qu'il avait arrêté était de vous tuer dans les flammes, mais quand le feu a commencé un vent violent s'est, levé. Chacun ne songeait qu'à sauver ce qui pouvait l'être. Où a pu passer le kasâya, nous n'en avons pas la moindre idée.» Furieux, le Novice revint dans la cellule du patriarche, en sortit le cadavre, le dépouilla de ses vêtements et l'examina attentivement: rien! On creusa jusqu'à trois pieds de profondeur dans la pièce: toujours rien! Singet réfléchit un moment et demanda: «N'y aurait-il pas chez vous quelque monstre qui serait devenu esprit maléfique? — Si vous n'aviez pas posé la question, je n'aurais pas songé à vous en parler», répondit le supérieur, «il y a au sud-est un mont du Vent-Noir où se trouve une grotte du même nom; y vit un maharaja noir. Notre vieux diable lui parlait souvent de la Voie du salut. C'est un esprit maléfique. Il n'y en a pas d'autre par ici. — La montagne est à quelle distance? — Pas plus d'une vingtaine de lis. C'est le sommet que l'on voit d'ici. — Maître, rassurez-vous, inutile d'en discuter plus longtemps», s'exclama Singet en souriant, «c'est sans aucun doute ce monstre noir qui l'a volé. — Mais c'est à vingt lis d'ici», objecta Tripitaka, «qu'est-ce qui te permet de décider que c'est lui? — N'avez-vous pas remarqué que dans la nuit un pareil incendie se voit à dix mille lis, que ses lueurs pénètrent jusqu'au troisième ciel? Vingt lis! Mais c'est à deux cents lis à la ronde que tout en est illuminé! Je suis persuadé qu'à la vue de l'immense lueur de l'incendie, il est secrètement venu jusqu'ici. Voyant bien que notre kasâya était un trésor, il aurait profité de la confusion pour le dérober. Laissez-moi le débusquer! — Mais sur qui compter quand tu seras parti? — Vous pouvez être tranquille! Vous jouissez de la protection occulte des dieux, et, ouvertement, je m'emploierai à convaindre ces moines de vous servir.» Il appela aussitôt ceux-ci pour leur dire: «Quelques-uns d'entre vous iront enterrer le vieux diable. Les autres se tiendront à la disposition de mon maître et surveilleront notre cheval blanc!» Les moines acquiescèrent. Singet ajouta: «II ne faut pas me dire oui du bout des lèvres et, dès que Livre TV, chapitre xvn j'aurai le dos tourné, négliger vos devoirs! Vous devez servir mon maître avec le sourire et avec amabilité, nourrir le cheval blanc en veillant à la juste proportion de l'eau et du foin! A la moindre faute, vous tâterez de mon bâton dont voici une petite démonstration! » Il prit en main le gourdin qu'il abattit sur l'un des pans de murs incendiés, le réduisant en miettes. Sept ou huit autres rangées de murs s'effondrèrent de la même façon. A ce spectacle, chacun des moines, transi de peur, se sentait les jambes molles. Ils s'agenouillèrent et se prosternèrent en versant des larmes: «Vous pouvez partir tranquille, nous nous occuperons de Sa Seigneurie de toutes nos forces et de tout notre cœur. Nous nous garderons de commettre la moindre négligence. » Le brave Singet! D'une culbute il fut rendu au mont du Vent-Noir, où il se mit à la recherche du kasâya. Cigale-d'Or avait quitté la capitale, Vers l'Ouest s'en était allé à l'aube pâle, Tigres et loups plus nombreux sur son chemin Que marchands, voyageurs ou pèlerins. Contre la convoitise d'un moine Slupide, L'a soutenu la puissance du Grand Saint. Feu et vent ont le monastère détruit; L'ours noir a volé la robe dans la nuit. Si vous ne savez si le kasâya fut retrouvé, ni ce qui a pu en résulter, écoutez la séance qui vient! 第017回 / CHAPITRE XVII O Ù SINGET FAIT GRAND RAFFUT AU MONT DU VENT-NOIR ET GUANYIN SUBJUGUE LE MONSTRE PLANTIGRADE. nuées! Le feu ne pouvait évidemment vous atteindre. Dire que cette vieille canaille ne l'a pas compris, qu'elle a tout fait pour s'attirer ce désastre! — Relevez-vous, messieurs!» leur dit Tripitaka, «il ne faut plus lui en vouloir, à votre patriarche! Singet est parti chercher le kasâya: s'il le trouve, tout sera oublié. Sinon, je le crains, mon disciple a si mauvais caractère que je ne saurais préjuger de votre sort. J'ai bien peur qu'aucun de vous ne puisse lui échapper.» À ces mots, ce fut la panique: chacun d'implorer le Ciel, le cœur tremblant, pour que la robe soit retrouvée et leurs vies préservées. Mais, de cela, nous ne dirons pas plus. Revenons à Singet qui, d'une torsion de la taille parti dans les airs, arriva bientôt sur le mont du Vent-Noir. I l arrêta son nuage pour observer plus attentivement le paysage, magnifique par ce temps printanier. Voyez plutôt: Torrents cascadants, à qui sera le meilleur, Mille falaises qui rivalisent de Splendeurs. Tes oiseaux chantent, invisibles à l'homme; Les fleurs tombent, laissant à l'arbre leurs parfums. Après la pluie: voûte d'azur d'un seul tenant, Écran jade des pins que déroule le vent. L'herbe pousse, les fleurs s'ouvrent en montagne Aux flancs escarpés, refuge de la glycine. Des bois magnifiques s'accrochent aux plateaux. Là où l'ermite se garde d'aller, Le bûcheron, vous ne le trouverez! Au ruiseau les grues boivent col à col, Dans les rochers les singes font les fols. Les lianes étalent leur sombre verdure Sous la pure lumière des hautes pâtures. Singet contemplait le paysage quand il entendit tout à coup des voix sur la pente herbeuse. À pas légers, il partit se cacher au pied de la falaise rocheuse pour observer à la dérobée. Il y avait en effet trois monstres assis par terre, un grand gaillard de noiraud à la place d'honneur, à gauche un prêtre taoïste et, à droite, un lettré vêtu de blanc. Ils étaient plongés dans une conversation animée, discutant de là place du chaudron et de l'installation du fourneau, de la préparation du cinabre et de l'élaboration du mercure: bref, de neige blanche et bourgeons jaunes 1, la Voie de Livre TV, chapitre xvn 3^5 setr.es hétérodoxes 1. Ainsi devisaient-ils quand le noiraud dit en souriant: «C'est, l'anniversaire de la gésine de ma mère 2 aprèsdemain; me ferez-vous l'honneur de votre visite? — Année après année nous avons célébré votre anniversaire, maharaja. Comment pourrait-il être question de ne pas venir cette fois-ci? répliqua le lettré en blanc. — Je suis tombé sur un trésor la nuit dernière, une longue tunique bouddhique de brocart, un objet vraiment superbe. J'en profiterai pour en orner la célébration de mon anniversaire, à partir de demain, en offrant un grand banquet où seront invitées toutes les divinités taoïstes des montagnes, pour fêter ce vêtement. Nous l'appellerons "la réunion de la robe bouddhique". Qu'en pensez-vous? — Excellent! Excellent!» répondit le taoïste en riant, «je viendrai d'abord demain vous présenter mes félicitations et reviendrai après-demain me joindre au banquet.» Quand il entendit parler de vêtement bouddhique, Sin¬ get fut persuadé qu'il s'agissait du kasâya. Ne pouvant contenir sa colère, il bondit hors du rocher, brandissant à deux mains la trique cerclée d'or. Il criait: «Vous allez voir, bande de monstres voleurs! C'est donc toi qui as dérobé notre kasâya, et ça veut le fêter par on se demande quelle sorte de réunion! Rends-la-moi avant qu'il ne soit trop tard! » Puis, grondant: «Ne vous enfuyez pas!» il fit tournoyer le bâton et allait l'assener sur leurs têtes quand le noiraud trouva le salut dans la fuite en se transformant en courant d'air. Le taoïste partit dans les nuages. Il ne restait que le lettré en blanc qui fut tué sur le coup. Quand Singet tira le cadavre pour l'examiner, il découvrit que c'était un serpent moucheté de blanc. Sa résolution prise, il le coupa en six ou sept tronçons avant de se jeter au fond des montagnes à la recherche du gros gaillard noir. Contournant des pics acérés et frôlant des sommets escarpés, il aperçut une résidence troglodyte contre la muraille d'une falaise. C'était Brumes lointaines et forêts denses. La brume se colorait au portail Qu'entourait le vert des pins et cyprès. Le pont se franchit sur des planches de bois, La glycine part à l'assaut des sommets. Pétales au bec, les oiseaux en émoi Retrouvent les biches parmi les bosquets. Devant le portail jieuri, brise parfumée: Chante le loriot sur le saule perché, Volette le papillon entre les pêchers. Etendue sauvage indigne de louanges Mais qui vaut paysage du séjour des anges Quand Singet parvint à l'entrée, il se rendit compte qu'elle était solidement fermée de deux vantaux de pierre. Au-dessus du portail une plaque en pierre affichait en six grands caractères clairement tracés: GROTTE D U V E N T - N O I R D U M O N T D U V E N T - N O I R. «Ouvrez!» criait Singet en faisant tournoyer sa trique. Un petit diable qui servait de portier ouvrit la porte et demanda: «Qui es-tu donc pour oser cogner à notre grotte d'immortels? — Damné monstre! Qu'est-ce qu'il a, ton antre, pour se prétendre résidence d'immortels? Immortel! Toi? Dépêche-toi de m'annoncer auprès de ton noiraud de maître et dis-lui de me restituer sans tarder le kasâya: sinon le repaire entier y passera!» Le petit diable courut annoncer: «.Maharaja, on ne pourra pas tenir la réunion du vêtement bouddhique! À la porte, il y a un moine à visage velu, et gueule du duc du Tonnerre; il réclame qu'on le lui rende!» Le noiraud venait de fermer le portail après avoir été chassé de la pente herbeuse par le Novice. I l s'était à peine assis que cette nouvelle lui parvenait: il se demandait d'où pouvait sortir pareil malotru qui se permettait de venir ainsi criailler à sa porte. Il se fit apporter son armure, l'ajusta et sortit, une lance à pompons noirs en main. Abrité à quelque distance de la porte, Singet tenait sa barre de fer et observait, les yeux écarquillés: le monstre avait effectivement l'air redoutable. Coiffé d'un heaume de fer aux sombres reflets, Vêtu d'une cuirasse d'or noir chatoyante, D'une tunique de soie à larges manches, Serrée d'une ceinture vert-noir à longs glands, Il tient en main une lance à pompons noirs, Chaussé d'une paire de bottes en cuir noir. Ses yeux aux pupilles d'or lancent des éclairs, C'est lui, Vent-Noir, le roi de la montagne claire! Singet se mit à rire intérieurement: «Le gars m'a tout l'air d'un charbonnier, à moins qu'il ne travaille dans les fours à poterie! Il doit vivre par ici en grattant le charbon, je présume; sinon, comment pourrait-il être aussi noir des pieds à la tête?» «Quelle sorte de moine es-tu donc pour oser promener ton impudence chez moi?» lui cria d'une voix forte le monëtre. Se jetant en avant, trique en main, Singet lui lança: «La ferme! Rends le kasâya à ton vieux grand-père! — De quel monastère es-tu et où as-tu perdu ta casaque pour oser venir chez moi la réclamer? — Notre kasâya était déposé dans la résidence du supérieur, à l'arrière du monastère de Guanyin, au nord d'ici. Comme l'établissement avait pris feu, tu as profité de la confusion, mon gaillard, pour commettre un acte de pillage en dérobant cet objet. Comment peux-tu le nier? Même que tu voulais célébrer ton anniversaire avec une "réunion du vêtement bouddhique". Dépêche-toi de me le rendre, si tu veux avoir la vie sauve! Qse articuler un "non", je renverse ta montagne du Vent-Noir, je rase ta grotte et je pulvérise la bande entière de tes compagnons démoniaques.» À ces mots, le monstre éclata d'un rire sarcastique: «La canaille! C'est toi qui as mis le feu hier. Je t'ai vu sur le toit occupé à des maléfices qui appelaient le vent. C'est bien moi qui ai pris une casaque: et alors? Que comptes-tu faire? D'où viens-tu? Comment t'appelles-tu? De quel pouvoir disposes-tu pour t'autoriser à parler ainsi d'abondance? — Mon petit, on ne reconnaît plus son grand-père maternel? Ton grand-père est le disciple du Maître de la Loi Tripitaka, le frère de Sa Majesté de l'éminent pays des grands Tang! Je m'appelle Singet, prénommé Conscientde-la-Vacuité, dénommé le Novice. Tu voudrais savoir de quels pouvoirs je dispose: si je te le disais, tes âmes ne te resteraient pas chevillées au corps et tu mourrais dans l'instant! — Tes pouvoirs, je ne les connais toujours pas. Raconte! — Mon petit, tiens-toi bien! » répliqua Singet en riant, «écoute attentivement! Moi, «Petit encore, doué de pouvoirs divins, Au gré du vent me transformai comme d'inttinct. Cultivant le vrai, nourrissant ma nature, Je suis sorti du cycle de la mort impure. D'un cœur sincère je suis allé vers la Voie, Sur le mont Lingtai cueillant les simples du moi. Un cette montagne vivait un immortel; Dix-huit mille ans était son âge réel. Je le priai de me prendre comme novice lit de me guider sur la voie de longue vie. Il m'a révélé qu'en nous est la médecine Qu'il serait vain de quérir en l'officine. De lui je tiens les formules des immortels, Qui ne s'élaborent pas sans fondement réel. Illuminé de lumière intérieure, En paix j'étais dans l'harmonie du corps sans peur 2. A rien ne pensais, les désirs évacués, Les six sens purifiés 3, le corps fortifié. Revenir à l'enfance m'était facile, Entrer dans la voie de sainteté, pas si loin. Trois années sans fuite donne corps divin Qui ne subit avanies des gens du commun. J'ai parcouru les dix continents et trois îles, Atteint l'extrémité des mers et du ciel. J'allais vivre ainsi plus de trois cents années, Sans parvenir à monter jusqu'à l'empyrée. Du dragon subjugué j'ai obtenu vrai trésor, Du fond de la mer la barre aux cercles d'or. Commandant par-devant le mont de Fleurs et Fruits, Dans la grotte mes monstres avais réunis. L'empereur de Jade m'a alors conféré Le titre de Grand Saint, celui le plus élevé. J'ai maintes fois jeté le trouble en son palais, Et volé les pêches de la reine mère. Cent mille hommes furent envoyés contre moi, En rang serrés, sans m'arracher le moindre effroi. Les rois célestes, repoussés, s'en retournèrent; Nata s'enfuit avec ses troupes défaites. Contre Erlang 3, capable de transformations, J'ai durement lutté sans en avoir raison. Guanyin et l'empereur de Jade assistaient Au portail sud du ciel à cette capture. ' Quand seigneur Laozi lui donna un coup de main, Erlang put me livrer aux tribunaux divins. Au pilier des monstres vaincus je fus ligoté Le noiraud, brandissant sa longue lance, s'élança à la rencontre de son adversaire. 33o Pour être décapité, la tête exposée. Mais tranchant ni masse ne pouvait me blesser; A coups de foudre l'on chercha à me brûler. Avec d'autres tours dans son sac, le vieux Singet N'était vraiment pas le moins du monde inquiet. Envoyé au fourneau du bon seigneur Laozi, J'y ai lentement cuit aux soins des dieux du feu. Te jour venu, du four ouvert je suis sorti, Armé de ma trique, courir au paradis. Partout j'allais sans que rien ne me résistât, Troublant les trente-trois deux et plus que cela. Notre Bouddha, usant du pouvoir de la Loi, Sous le mont des Cinq-Dynamies m'écrasa. j'allais y relier exactement cinq cents ans, Jusqu'à ce que vînt Tripitaka, heureusement. Rentré dans le bon chemin, je vais à l'Ouestl Me rendre auprès de la Lumière de Jade Va et demande au quatre coins du monde Si je ne suis démon le plus fameux de tous les temps!» À ce discours le monstre se mit à rire: «Tu es donc ce fameux " épizoologue 3 " qui mit la pagaille au paradis! » Or, rien ne pouvait davantage contrarier Singet que de se voir traiter d'épizoologue. Envahi d'une immense fureur à ce mot, il pesta: «Le brigand! Non seulement il ne rend pas le kasâya qu'il a volé, mais il vous insulte! Ne bouge pas! Prends garde au bâton! » Le noiraud fit un bon de côté pour esquiver le coup et, brandissant sa longue lance, s'élança à la rencontre de son adversaire. I l s'ensuivit une belle mêlée: Trique «à mon plaisir», lance à pompons noirs, Les deux hommes s'affrontent devant la grotte. L'un vise le cœur, l'autre la tête; Celui-ci sait faire des moulinets; Celui-là se réserve les coups droits. « Tigre blanc grimpe en griffant le terrain», «Dragon jaune couché se retourne d'un bond». Crachant fumées ou lumières colorées, Les deux monstres sont imprévisibles. L'un est le Grand Saint égal au Ciel, L'autre le roi Noir, estprit maléfique. A cause d'une robe bouddhique, Ce combat de montagne pour le pire! Le monstre et Singet livrèrent plus d'une dizaine d'engagements, mais sans emporter la décision. Le soleil montait au zénith quand le noiraud, barrant de sa lance la trique de fer, proposa: «Ohé, le Novice! Rangeons momentanément nos armes! Je reprendrai le combat contre toi quand je me serai restauré. — Te prends-tu pour un brave, bête infâme? Est-ce qu'un brave a besoin de manger au bout d'une demijournée à peine? Moi qui ai passé cinq cents ans sous la montagne sans une goutte d'eau ou de soupe, est-ce que je me suis plaint de la faim? Pas d'échappatoire! Ne t'en va pas! Rends le kasâya, et je te laisse partir manger!» Mais d'une feinte, le monstre parvint à se dégager et se retirer dans la grotte en en refermant la lourde porte de pierre. Après avoir rameuté les petits monstres, il fit préparer un banquet et envoyer à tous les rois-démons de la montagne des cartons d'invitation pour la célébration. Il suffît. Revenons à Singet qui, faute de pouvoir forcer l'entrée, était retourné au monastère de Guanyin. Après avoir enterré leur patriarche, les moines s'affairaient autour de Tripitaka, qui avait pris le petit déjeuner. Ils lui servaient maintenant le repas maigre de midi. Ils étaient occupés à chercher la soupe et changer l'eau quand ils aperçurent le Novice qui descendait des airs: tous de le saluer et de le conduire auprès du moine chinois. «Te voilà, Conscient-de-la-Vacuité!» lui dit Tripitaka, «que devient le kasâya? en sortir: il redoute d'avoir à reprendre la lutte. Je suis revenu vous voir, maître, pour vous l'annoncer: puisque nous savons où est. passé le kasaya, pas de danger, il nous le rendra!» À ce récit, les moines se mirent à prier, les uns joignant leurs paumes, les autres se prosternant: «Namu Emituofo 1! Maintenant que l'on sait où il se trouve, nos vies sont enfin sauves! — Ne vous réjouissez pas trop tôt», les avertit le Novice, «je n'ai pas encore mis la main dessus et le Maître n'est pas encore parti. Attendez donc que nous soyons rentrés en possession du kasaya et que vous ayez dûment raccompagné le Maître à son départ pour retrouver votre quiétude. Au moindre manquement, vous pourrez constater que le vieux Singet n'est pas un patron commode. Avez-vous bien servi mon maître? Avez-vous donné du bon foin au cheval? — Oui! Oui!» répondirent d'une même voix les moines, «nous n'avons en rien relâché notre diligence auprès de Sa Seigneurie. — Depuis que tu m'as quitté ce matin», précisa Tripitaka, «ils m'ont servi trois fois le thé et m'ont apporté deux fois le repas. Ils se sont gardés de toute négligence. Mais il faut à tout prix que tu t'appliques de toutes tes forces à me ramener la robe! — Rien ne presse! Puisqu'on sait où elle est! Je vous le garantis: je capturerai le gaillard et vous rapporterai l'objet. Ne vous inquiétez pas! Rassurez-vous! » A ce point de la discussion, le supérieur invita Singet à prendre la collation qu'il avait fait préparer. Après avoir grignoté, le Novice remonta sur le nuage et reprit ses recherches. I l était en route lorsqu'il aperçut un petit monstre qui serrait sous l'aisselle gauche un coffret de bois de poirier et venait de la grand-route. Devinant que la boîte devait contenir un message, il leva son gourdin et, le lui assénant sur la tête, réduisit le malheureux en chair à pâté qu'il jeta au bord de la route avant d'ouvrir le coffret: il contenait en effet un carton d'invitation. On y lisait: Votre serviteur l'Ours salue bien bas le vénérable et très reipesté supérieur en la chambre de cinabre de l'Etang-d'Or: je vous suis profondément reconnaissant des insignes faveurs que vous m'avez si souvent accordées. J'ai observé la nuit passée que vous avez souffert "Livre TV, chapitre xvn d'un retour du feu et suis désolé de n'avoir pu vous prêter main-forte. ]'espère que vous me pardonnerez et que vous n'avez subi d'autres dommages. J'ai obtenu par chance un vêtement bouddhique et souhaiterais qu'ilfût l'occasion d'une élégante réunion, j'ai respectueusement préparé des boissons que j'aimerais offrir à votre pure appréciation. Je vous supplie de nous faire l'honneur et le plaisir de votre visite en temps voulu, l'invitation étant portée à votre connaissance par la présente deux jours à l'avance. À cette lecture, Singet éclata d'un grand rire: «La vieille canaille! I l a pleinement mérité sa mort! Il était donc de connivence avec ce monstre: pas étonnant qu'il ait vécu deux cent soixante-dix ans! Je présume que c'est ce monstre qui a dû lui passer quelque petit truc pour nourrir le souffle, ce qui lui a permis d'atteindre pareille longévité. Je me souviens encore de son aspect: il ne me reste plus qu'à me métamorphoser en ce patriarche et faire un tour dans la grotte, histoire de me rendre compte de l'endroit où le kasâya est entreposé. Et s'il me tombe sous la main, je l'emporte sur-le-champ: autant de fatigue supplémentaire que je m'épargnerai!» Le brave Singet! Il récita une incantation et, tourné face au vent, se transforma effectivement en sosie du patriarche. Après avoir caché sa trique de fer, il fila à grandes enjambées vers l'entrée de la grotte et cria: «Ouvrez!» Le petit monstre ouvrit et, à la vue du visiteur, fit demi-tour pour annoncer: «Maharaja, le supérieur de l'Étang-d'Or est là! — Mais je viens d'envoyer un petit messager avec le carton d'invitation», s'exclama le monstre, grandement effrayé, «il n'a pu arriver chez lui à cette heure! Comment aurait-il répondu si vite? Le petit n'a pas dû le toucher. Je parie que c'est le novice Singet qui lui aura demandé de venir réclamer le kasâya. Intendant, va vite cacher le vêtement! Ne le lui laisse pas voir!» Entrant par la porte principale, Singet découvrit une cour où le pin et le bambou entremêlaient leur verdure, où le pêcher et le prunier rivalisaient de beauté; les plantes étaient en pleine floraison, les orchidées répandaient leurs parfums délicieux: une grotte enchanteresse assurément. De part et d'autre de la porte intérieure se lisaient les inscriptions parallèles: DANS LE C A L M E DE LA M O N T A G N E PROFONDE RETRAITE D E LA JOUISSANCE SANS OMBRE. «Le gars est un monstre qui s'est tiré de la boue de ce bas monde et comprend la destinée», se dit Singet. I l entra et, marchant plus avant, franchit une troisième porte: ce n'étaient que piliers décorés, poutres sculptées, vantaux et fenêtres claires. Le noiraud parut en robe d'intérieur de fine soie vert-noir, enveloppé d'une large cape de damas brodé noir corbeau, un bonnet à cornes sombres sur la tête et, aux pieds, une paire de bottes en chevrotain noir. Quand il vit que Singet était entré, il rectifia sa tenue et descendit les marches pour l'accueillir en disant: «Mon vieil ami de l'Ëtang-d'Or, vous m'avez beaucoup manqué. Asseyez-vous, je vous en prie, asseyez-vous! » Singet lui rendit la politesse. Puis ils s'assirent et prirent le thé. Après le thé, le monstre s'inclina très bas pour demander: «Je viens de vous envoyer un mot d'invitation pour après-demain. À quoi dois-je le plaisir de votre visite dès aujourd'hui, mon vieil ami? — Je venais vous présenter mes respects quand j'ai trouvé inopinément en chemin votre message si bien tourné. Comme vous y parliez de fêter un vêtement bouddhique, je me suis hâté de venir au plus tôt dans l'espoir de pouvoir y jeter un coup d'œil. — Vous vous égarez, mon vieil ami», répliqua en riant le monstre, «ce kasâya appartenait au moine chinois et c'est chez vous qu'il a établi ses quartiers. Ne l'avez-vous donc pas déjà vu? Pourquoi venir chez moi pour ce faire? — Je l'avais emprunté, il est vrai, mais il faisait nuit et vous l'avez inopinément emporté avant que je puisse l'ouvrir et l'examiner. D'ailleurs le monastère a été dévasté par un incendie et nous avons perdu tous nos biens. Le disciple du moine chinois est plutôt impulsif. Dans la confusion, la robe avait disparu; elle est demeurée introuvable. Or, c'est vous qui avez eu la bonne fortune de la récupérer. Voilà pourquoi je suis venu tout exprès chez vous l'admirer.» Ainsi menaient-ils la conversation, lorsque l'un des petits monstres qui patrouillait la montagne, vint annoncer: «Malheur,- ô grand roi! Le jeune messager chargé des Livre W, chapitre xvn invitations a été tué par le Novice qui en a profité pour prendre l'aspect du patriarche et venir vous berner!» À ces mots, le monstre se dit: «Je me demandais comment le Vénérable avait pu venir aujourd'hui, et si vite. C'est donc lui! » D'un bond il saisit sa lance et se rua sur Singet. Celui-ci avait tiré de son oreille la trique et reprit sa forme originelle. Parant le coup et bloquant la pointe de la lance, il s'élança du salon dans la cour, combattant jusqu'au portail et frappant de terreur tous les habitants de la caverne. Jeunes et vieux sentaient leurs âmes les abandonner. Ce terrible combat dans la montagne ne peut se comparer au précédent. Quel massacre! L'un eut l'audace de passer pour un autre, Noiraud la présence d'estprit de cacher l'objet. Conversation menée avec dextérité, Doigté sans faille et grande habileté. Mais pas moyen de le voir, le kasâya, Trésor mystérieux, plus que subtil, n'est-cepas? Le malheur révélé par le petit diable Montra la force dont il était capable, Le monstre puissant, à la sortie de l'antre, S'engage alors dans une lutte sans merci, Le bâton barre la lance à grand bruit, La lance tire du bâton des étincelles. Chez l'un des transformations inhabituelles, Chez l'autre des tours de magie rares sur terre. L'un voudrait la robe pour son anniversaire, Mais l'autre ne saurait s'en retourner sans elle. Dur combat qui ne permet de les séparer; Même Bouddha ne saurait rompre la mêlée! Ils se battirent depuis l'entrée de la grotte jusqu'au sommet de la montagne et du sommet jusqu'au-dessus des nuages, crachant vents et brouillards, soulevant le sable, roulant les pierres; ils luttèrent jusqu'à ce que le soleil rouge sombre à l'ouest, sans vainqueur ni vaincu. «Dénommé Singet!» lança le monstre, «arrête-toi! Il se fait tard, ce n'est plus le moment de se battre. Va-t'en! Va-t'en! Attendons demain pour décider du sort! — Mon garçon, ne bouge pas! Qui veut combattre, combat pour de bon et ne saurait tirer prétexte de l'heure tardive! » Sur ces paroles, Singet fit pleuvoir les coups sans égard pour la tête ou le visage, mais le noiraud eut vite fait de se changer en courant d'air et de rentrer dans son repaire où il s'enferma, refusant d'en sortir. Singet n'avait d'autre solution que de revenir au monastère de Guanyin. Descendant de son nuage, il appela: «Maître!» Tripitaka, qui l'attendait impatiemment, fut ravi de le voir soudain devant lui. Mais il prit peur à nouveau en constatant que le Novice revenait les mains vides: «Comment se fait-il que cette fois encore tu ne rapportes pas le kasaya? — Maître», répondit Singet en tirant de sa manche le carton d'invitation qu'il tendit à Tripitaka, «le monstre était en fait un ami de cette damnée canaille. Même qu'il l'avait fait inviter à une réunion de célébration de l'habit bouddhique. Votre vieux Singet, après avoir tué le messager, est entré dans son repaire en se faisant passer pour le patriarche. J'y ai gagné une tasse de thé, mais pas question de me sortir le kasaya, quand j'ai demandé à le voir. On était gentiment assis lorsque l'une de ses patrouilles a vendu la mèche. Il a engagé alors le combat, qui s'est poursuivi jusqu'à maintenant, sans départager les adversaires. Comme il se faisait tard, il s'est enfermé dans sa grotte: je ne pouvais que rentrer pour le moment. — Que vaux-tu, mesuré à lui? — Je ne suis pas beaucoup plus fort que lui: au combat nous nous valons.» Tripitaka lut le carton d'invitation et le tendit au supérieur: «Est-ce que votre maître ne serait pas aussi un être maléfique? — C'était un être humain», répondit le supérieur en s'agenouillant précipitamment, «ce n'est que parce que le grand roi Noir était parvenu à la Voie de l'humanité et qu'il venait souvent discuter de soutras avec mon maître, auquel il avait transmis l'art de nourrir le souffle, qu'ils se traitaient en amis. — Ça ne sent pas le monstre dans cette bande de moines», coupa le Novice, «chacun a la tête ronde comme le ciel, les pieds carrés bien sur terre: ce ne sont pas des êtres maléfiques, si ce n'est qu'ils sont un peu plus gros et grands que vôtre vieux Singet. Voyez, sur le carton, ce qui est écrit, "Votre serviteur l'Ours": pour sûr que, lui, doit être un ours noir devenu esprit maléfique. — J'ai entendu dire que, selon les anciens, ours et singe sont de même eau: l'un comme l'autre appartiennent à des espèces animales. Comment sauraient-ils devenir des esprits? — Votre vieux Singet est un animal», répliqua en riant le Novice, «il n'en est pas moins devenu Grand Saint égal au Ciel. Quelle différence par rapport à lui? La règle générale est que toute créature en ce monde pourvue des neuf ouvertures peut se cultiver et parvenir à l'immortalité. — Tu viens de dire qu'il est aussi fort que toi. Comment vas-tu remporter la victoire et me rapporter le kasaya? — Ne vous occupez pas de ça! Je sais ce que j'ai à faire. » Tandis qu'ils discutaient, les moines apportèrent le repas du soir et invitèrent maître et disciple à manger. Tripitaka demanda des lampes et ils se retirèrent dans la salle de méditation. Les moines se couchèrent sous les abris contre les murs, laissant aux supérieurs le confort du bâtiment de derrière. C'était une nuit calme: L'ombre de la Voie lactée Sous la voûte immaculée, Un ciel d'étoiles scintillantes, Une étendue d'eaux bruissantes, Mille bruits tombés dans le silence, La montagne comme vidée d'oiseaux, Tous feux éteints au bord du ruisseau. Sur la pagode trouble lueur demeure; Sonnaient les cloches de la dernière heure; La nuit passée: ne s'entendent plus que les pleurs. Ils reposaient cette nuit-là dans la salle de méditation. Mais Tripitaka pensait au kasaya. Comment aurait-il pu trouver le sommeil? Se tournant et se retournant, il s'aperçut que les fenêtres blanchissaient et, se levant précipitamment, cria: «Conscient-de-la-Vacuité, le jour se lève, va vite chercher le kasâyal» D'un bond, le Novice sauta sur ses pieds. À la vue des moines debout et affairés à chauffer l'eau, Singet leur dit: «Prenez soin de mon maître. Je m'en vais!» Se jetant au bas du lit et le retenant par les vêtements, Tripitaka lui demanda: «Où vas-tu? — À la réflexion, toute l'affaire vient de l'incurie de la bodhisattva Guanyin. Alors qu'elle dispose d'un monastère où elle reçoit l'encens des gens, elle tolère le voisinage de ce monstre! Je me rends chez elle, dans les mers du Sud, pour lui en parler et la faire venir demander elle-même au monstre de nous rendre le kasâya. — Quand seras-tu de retour? — Au mieux après le petit déjeuner, au pire à midi, dès que tout sera réglé. Prenez bien soin de lui, les moines, je m'en vais!» Sur ces mots, il disparut sans laisser de trace. Arrivé aux mers du Sud, il arrêta son nuage pour contempler le paysage dont il ne pouvait se rassasier: Vastes étendues océanes Où les eaux rejoignent le ciel: La lumière qui enveloppe l'univers Illumine montagnes et rivières. Mille vagues neigeuses montent vers les deux, Des jiots de brume lavent le soleil blanchi 1 [...]. Singet dirigea son nuage droit sur le bosquet de bambous, où les divinités ne tardèrent pas à l'accueillir, non sans s'étonner de le voir: «La bodhisattva avait été fort aise de nous annoncer à tous ta conversion au bien. Comment as-tu trouvé le loisir de venir jusqu'ici alors que tu protèges maintenant le moine chinois? — C'est justement à cause de cela que je viens la voir. Il s'est produit un incident en route. Veuillez prendre la peine de m'annoncer.» Les dieux se rendirent donc à l'entrée de la grotte, où Guanyin l'invita à pénétrer. Obéissant, Singet s'avança et la salua au pied du précieux piédestal de lotus. «Que viens-tu faire ici? lui demanda la bodhisattva. — Mon maître a trouvé sur sa route un monastère qui vous est consacré. Alors que vous y recevez les hommages des gens, vous laissez habiter dans le voisinage un maléfique ours noir et vous l'avez laissé voler le kasâya de mon maître, dont il s'obstine à refuser la restitution. Je suis venu tout exprès vous le réclamer. — Ce singe est d'une insolence! Puisque c'est l'ours qui t'a volé le kasaya, pourquoi venir me demander, à moi, de le réclamer? Tout cela résulte de ton impudence de singe à vouloir épater les imbéciles. De plus tu as eu ta part dans le méfait en activant l'incendie qui a détruit l'un de mes établissements sous les nuages. Et tu as le front de venir me faire une scène?» À cette réplique qui lui fit comprendre qu'elle connaissait aussi bien les événements du passé que ceux de l'avenir, Singet changea précipitamment de ton et, s'inclinant, lui dit: «Pardonnez l'offense de votre disciple: il en a bien été ainsi. Mais je ne peux me résigner au refus de ce monstre à rendre le kasaya, d'autant que je souffrirais d'insupportables maux de tête, si le Maître se décidait à réciter l'incantation. Voilà pourquoi je me suis permis de vous importuner. J'espère que vous aurez la compassion de m'aider à capturer le monstre et récupérer le vêtement, et de nous permettre de continuer vers l'Ouest. — Le monstre dispose de grands pouvoirs magiques qui ne sont pas inférieurs aux tiens. C'est bon, mais ce n'est que par égard pour le moine des Tang que je viens y faire un tour avec toi! » À ces mots, le Novice s'inclina à nouveau en signe de gratitude et pria la bodhisattva de le suivre. Ils montèrent ensemble sur un nuage qui les conduisit au mont du Vent-Noir, où ils descendirent et cherchèrent le chemin de la grotte. Us marchaient lorsqu'ils aperçurent, venant de l'autre pente, un taoïste qui tenait sur un plateau de verre deux pilules de cinabre d'immortalité. Fonçant carrément sur lui, Singet tira sa barre de fer et, d'un coup assené sur le crâne, lui fit éclater la cervelle au point que le sang suintait de partout autour de la blessure béante. «Sacré singe, toujours aussi impulsif!» s'exclama Guanyin, grandement effrayée, «ce n'est pas lui qui a volé le kasaya, il ne te connaît pas, ni ne t'a jamais causé le moindre tort et tu le frappes à mort: pourquoi? — d'hui le féliciter, et célébrer la cérémonie le lendemain. Voilà comment je l'ai reconnu. Sûr qu'il était en route pour lui présenter ses félicitations. — S'il en est bien ainsi, c'est bon!» Quand Singet s'approcha pour examiner le cadavre, il découvrit un loup gris. Sur le bord du plateau étaient gravés les caractères: FABRIQUÉ PAR LE M A Î T R E D U V I D E T R A N S C E N D A N T À leur vue, Singet se mit à rire: «Quelle chance! Quelle veine! Tout à l'avantage du vieux Singet et vous, bodhisattva, vous l'aurez au moindre effort! C'est ce qu'on peut appeler une confession spontanée, sans qu'on ait à tabasser le monstre! C'en est fait de lui en ce jour d'aujourd'hui! — Conscient-de-la-Vacuité, qu'est-ce que tu nous racontes là? — J'aime bien le dicton: A malin, malin et demi 1; mais je ne sais pas si vous seriez d'accord. — Parle! — Voyez-vous, bodhisattva, il y a deux pilules sur ce plateau: elles nous serviront d'introduction auprès du monstre. Les caractères qui y sont gravés, maître du Vide transcendant, seront le moyen de l'appâter. Si vous faites ce que je vous dis, le plan que je propose nous évitera les fatigues d'une campagne militaire: le monstre sera sur-lechamp frappé de la peste et la robe bouddhique réapparaîtra sans tarder. Sinon, allez à l'Ouest, j'irai à l'Est; faites votre deuil du kasâya et tant pis pour l'inévitable échec du moine chinois! Guanyin se mit à rire: «Voilà un singe qui a la langue bien pendue — Je m'en garde, mais c'est que j'ai un plan! — Raconte! — Le plateau porte l'inscription: Fabriqué par le maître du Vide transcendant. Je présume que c'est le nom du taoïste. Vous prenez son aspect, si vous en tombez d'accord, bodhisattva, tandis que moi, je mange l'une des pilules et me change en l'autre; je la ferai un peu plus grosse. Vous lui présenterez les deux sur le plateau en l'honneur de son anniversaire. Vous lui offrirez la plus grosse et, quand il l'aura avalée, la plus grosse, je me mettrai au travail de l'intérieur. S'il refuse de rendre Livre TV, chapitre xvu la robe bouddhique, j'en tisserai une autre avec ses tripes...» Guanyin n'avait d'autre solution que d'approuver d'un hochement de tête. «Alors?» fit en riant Singet. Par la force sans limites de son immense compassion, sa capacité infinie de transformations, la congruence de son esprit et de sa volonté, de sa volonté et de son corps, dans l'ombre de l'instant, elle prit l'aspect du taoïste, l'immortel du Vide transcendant. Sa cape en duvet de grue flottant au vent, A. pas aériens se balance en avant; Le visage a l'âge du pin et du cyprès, Hors du temps, au teint resplendissant et frais: Tout passe sans arrêt, le même est différent; Tout finit par le retour à la Loi une, Seul l'en sépare l'incarnation perverse. «Parfait! Parfait!» s'esclaffa Singet en la voyant, «c'est-il un bodhisattva-monste ou un monste-bodhisattva? — Conscient-de-la-Vacuité,» répliqua en riant Guanyin, «monstre ou bouddha ne sont que produits de la pensée; quant à leur réalité, elle relève du néant dans les deux cas.» Ce fut une subite révélation pour Singet, qui se transforma le moment d'après en pilule d'immortalité. Elle roule 1, jamais instlable, Ronde, sans formule carrée' Trois plus trois: union de Goulou Six plus six: recette de jeune vieux"! La pilule qui était la transformation de Singet était un peu plus grosse que l'autre, ce dont Guanyin prit mentalement note en portant le plateau de verre à l'entrée de la grotte du monstre. Ce qu'elle vit était effectivement: Ravins profonds sous des cimes dangereuses, Chaînes couronnées de nuées vaporeuses, Sifflement du vent dans les pins et cyprès bleus. Ravins et cimes hantés par le monstrueux, Pins et cyprès que cherchent les ermites. Dans la montagne coule le torrent, Si l'on remonte jusqu'à sa source, Les eaux y chantent une chanson douce Un tel mal de tête saisit le monstre qu'il lâcha l'arme et se roula de douleur en tous sens. Livre TV, chapitre xvn Qui peut vous purifier les oreilles. Le cerf sur le rocher, la grue dans la forêt Ravissent l'estfirit car ils nous touchent de près. Cette visite de la compatissante Etait inscrite dans le deilin du monstlre. Guanyin se réjouit intérieurement du spectacle qu'offrait le paysage: «Si cette créature maudite occupe un tel site, c'est que le salut fait partie de sa destinée.» C'est pourquoi elle se sentait déjà encline à la compassion. Quand elle fut devant la grotte, les petits monstres qui gardaient l'entrée crurent reconnaître l'immortel du Vide transcendant. Les uns partirent l'annoncer, tandis que d'autres l'accompagnaient. Le monstre était sorti le recevoir: «Merci de vous donner la peine d'honorer mon humble chaumière de votre précieuse présence! — L'humble taoïste que je suis», répondit Guanyin, «vous présente une pilule d'immortalité avec ses vœux de longévité les meilleurs.» Quand ils eurent fini de se saluer, tous deux s'assirent et en vinrent à parler de l'incident de la veille. Guanyin ne répondit pas, mais reprit précipitamment le plateau: «Daignez accepter cette humble attention de votre ami taoïste!» Elle choisit la plus grosse pilule pour la pousser vers le monstre: «Puisse le grand roi vivre mille ans!» Le monstre tendit l'autre à Guanyin: «Je souhaite les partagez avec vous, maître du Vide transcendant.» Après ces assauts de modestie, le monstre allait avaler sa pilule, mais elle se mit à rouler d'elle-même droit au fond de la gorge. Singet y reprenait sa forme originelle et commençait à faire les quatre cents coups! Le monstre se roulait par terre. Guanyin révéla sa forme de bodhisattva et réclama le vêtement bouddhique. Entretemps, Singet était ressorti par l'une des narines du monstre. Toutefois, craignant que ce dernier manque de bonnes manières, Guanyin lui avait jeté sur la tête un cercle constricteur. Quand le monstre se releva et saisit sa lance dans l'intention de la transpercer, ils étaient déjà l'un et l'autre dans les airs. Elle se mit à réciter l'incantation. Un tel mal de tête saisit le monstre qu'il lâcha l'arme et se roula de douleur en tous sens. Le Beau Singe-Roi se tordait de rire dans l'espace, à mi-hauteur, tandis que l'ours noir, par terre, c'était de mortelle douleur qu'il était plié en deux. «Maudite créature!» lui dit Guanyin, «vas-tu te convertir? — De tout cœur! Épargnez-moi, je vous en supplie», répondit le monstre avec une avide précipitation. Craignant qu'il ne cherchât qu'à gagner du temps, Sin¬ get voulait le frapper sans délai. «Ne lui fais pas de mal!» s'écria Guanyin en retenant précipitamment sa main, «j'ai un emploi pour lui. — Garder ce monstre au lieu de le détruire, à quoi bon? — Je n'ai personne pour surveiller les arrières du mont Potalaka: je l'emmène pour servir de divinité protectrice de la montagne. — Une vraie sainte miséricordieuse et salvatrice qui ne saurait nuire à la moindre créature», répliqua Singet en riant, «moi, si je disposais de la force de cette incantation, je la lui foutrais mille fois et je leur réglerais leurs comptes, à tous les ours noirs! » Reparlons du monstre qui mit fort longtemps à revenir à lui. L'insupportable douleur ne lui laissait d'autre choix que de tomber à genoux et supplier: «Épargnez-moi la vie et je suis prêt à me convertir au juste fruit Guanyin descendit alors de l'aura lumineuse qu'elle occupait dans les airs pour lui poser la main sur le sommet du crâne, lui faire promettre de respecter les commandements 2 et lui demander de reprendre sa lance et de la suivre. Ce jour-là l'ours noir voyait Son ambition dévorante enfin apaisée, Son obstination sans frein finalement domptée. «Conscient-de-la-Vacuité, tu peux t'en retourner! Occupe-toi bien du moine chinois. Ne provoque désormais plus d'autre incident par négligence! » recommanda Guanyin. «Je vous suis profondément reconnaissant d'avoir pris la peine de venir de si loin. Mon devoir est de vous raccompagner. — Inutile!» Sur ces mots de la bodhisattva, Singet prit respectueusement livraison du kasâya, se prosterna et la quitta. De son Livre TV, chapitre xviu côté, Guanyin, emmenant l'ours noir, rentra directement aux mers du Sud. En témoigne le poème: Pour la transmission du sens des Écritures Elle esl venue et repartie, toujours pure; Le monstre converti, à la mer s'en alla, Car les pèlerins ont repris le kasâya. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui arriva par la suite, écoutez donc le chapitre qui vient. 第018回 / CHAPITRE XVIII APRÈS AVOIR TIRÉ TRIPITAKA DE L'ÉPREUVE DU MONASTÈRE DE GUANYIN, LE GRAND SAINT EXPULSE DU DOMAINE DU VIEUX GAO UN MONSTRE D'ESPÈCE PORCINE. Quand Singet eut pris congé de Guanyin, il atterrit sur son nuage, suspendit le kasâya à un camphrier odorant 2, tira la trique de son oreille et s'engouffra dans le repaire du Vent-Noir. Mais comment aurait-il pu y trouver le moindre petit monstre? C'est qu'ils s'étaient dispersés sans demander leur reste en voyant la bodhisattva apparaître et vaincre leur vieux qui se roulait par terre de douleur. Singet n'était pas d'humeur à en rester là: il empila du bois sec à toutes les portes et entrées, devant, derrière et à l'intérieur, puis mit partout le feu, transformant la grotte du Vent-Noir en «grotte du Vent-Rouge»! Ceci fait, il ramassa le vêtement bouddhique, remonta sur son véhicule lumineux et se dirigea droit vers le nord. Parlons de Tripitaka, qui attendait le Novice avec une impatience grandissante, se demandant si Guanyin avait refusé d'intervenir ou s'il n'avait pas trouvé un prétexte pour s'enfuir. Il était en proie à ces suppositions et divagations quand apparut dans les airs une scintillante nuée colorée, dont descendit Singet. Il se mit à genoux au pied des marches: «Maître, le kasâya est là!» Tripitaka était ravi et les moines plus heureux encore: «Bravo! Parfait! Nous sommes enfin sûrs d'avoir la vie sauve.» Le lendemain matin, après avoirpansé si sellé le cheval, ils plièrent bagage et sortirent. Livre TV, chapitre xviu «Conscient-de-la-Vacuité», demanda Tripitaka en prenant la robe, «quand tu es parti ce matin, tu m'avais promis d'être de retour avant midi. Comment se fait-il que tu ne rentres qu'à l'heure où le soleil est. à l'ouest?» Singet lui raconta avec force détails comment Guanyin avait consenti à se métamorphoser pour soumettre le monstre. À ce récit, Tripitaka fit placer un autel à encens et pria, tourné vers le sud, puis dit à son disciple: «Puisque nous avons le vêtement bouddhique, rangeons, remballons et partons sans tarder! — Rien ne presse! Le soir tombe, ce n'est, pas le moment de se mettre en route. Attendons demain matin de bonne heure.» Les moines se mirent tous à genoux pour insister: «Seigneur Singet a raison, d'abord il est trop tard, ensuite nous avions formulé un vœu: puisque nous avons le bonheur d'avoir retrouvé la paix et le trésor, nous souhaiterions qu'en accomplissement de ce vœu, vous procédiez à la distribution des bénédictions 1, avant de vous mettre en route demain matin. — Juste! Entendu», acquiesça Singet. Voilà les moines qui vident leurs poches ou leurs sacs, ce qu'ils avaient pu sauver de l'incendie, chacun offrant tout ce qu'il a pour préparer un banquet, brûler du papier votif en requête de paix et protection, enfin réciter quelques rouleaux de soutras en vue de la délivrance de tout malheur ou calamité. La cérémonie prit fin ce soir-là. Le lendemain matin, après avoir pansé et sellé le cheval, ils plièrent bagage et sortirent. La foule des moines les accompagna sur une longue distance avant de s'en retourner. Singet cheminait en avant. C'était le temps où le printemps revêt tout son éclat. Voyez: La marque des sabots sur l'herbe tendre, Les fils d'or des saules qui se balancent, Les pêchers et abricotiers en fleurs; Partout les plantes pleines de vigueur Envahissent les sentes et chemins. Là des couples de canards mandarins Dorment au soleil sur le sable fin. Le parfum des fleurs capte le papillon. Ainsi l'automne, puis l'hiver s'en vont, Et, déjà, du printemps la moitié: Quand sera ce voyage terminé? Maître et disciple marchaient depuis cinq ou six jours dans une région désolée quand, soudain, alors que le ciel s'assombrissait, ils aperçurent au loin un hameau. «Conscient-de-la-Vacuité!» suggéra Tripitaka, «regarde là-bas le domaine tout contre la montagne: on leur demande d'y passer la nuit et l'on repart demain matin. Qu'en penses-tu? — Laissez-moi voir si c'est un bon endroit avant d'en décider.» Le Maître tira sur les rênes tandis que le Novice concentrait son regard pour observer attentivement les lieux. C'était: Haies serrées de bambous, toit après toit de chaume; En face de l'entrée de hautes frondaisons; Sur le ruisseau qui serpente, reflet de maisons. Sïu bord du chemin le saule tendre verdoie, Dans la cour les fleurs épanouies embaument. Ce sont les dernières lueurs du crépuscule Lorsque partout chantent les oiseaux dans tes bois. Tandis que monte la fumée des cuisines, Rentrent les troupeaux par sentes et allées. Dans les coins dorment porcs et poulets rassasiés. Vient le vieux voisin ivre, chantant comptines. Ses observations achevées, Singet déclara: «Maître, allons-y! C'est sûrement un hameau de braves gens, nous pouvons y passer la nuit. » Pressant son cheval blanc, le vénérable fut bientôt à la croisée du chemin, où apparut un jeune homme, la tête enturbannée d'une toile de coton; vêtu d'une jaquette bleue, il tenait une ombrelle, sac au dos et pantalons relevés, les pieds dans des sandales de paille à triple oreille. D'un air résolu, il quittait la route du village à pas pressés. Le Novice l'arrêta en l'empoignant: «Où vas-tu? J'ai une petite information à te demander: comment s'appelle le coin? — C'est-il qu'il n'y a personne d'autre sur notre domaine?» hurla l'homme en cherchant désespérément à se dégager, «pourquoi me le demander à moi? — Ne vous fâchez pas, cher donateur», répliqua le Novice avec le sourire, «aider autrui n'eit-ce point s'aider soi-même? Quel mal y aurait-il à me souffler le nom de Uvre TV, chapitre xvm l'endroit? Peut-être pourrais-je résoudre le problème qui semble tant vous contrarier. — Je suis foutu! foutu!» se mit à crier le jeune homme qui trépignait de colère, ne parvenant à faire lâcher prise à Singet, «j'en ai déjà par-dessus la tête du patron et voilà que je tombe sur ce crâne luisant et dois souffrir ses airs de sainte nitouche! — Je te laisserai aller si tu es capable de m'ouvrir la main», proposa Singet. L'homme la lui tordit à droite, puis à gauche, sans parvenir à la desserrer le moins du monde: on aurait dit l'étau d'une pince d'acier. Jetant son ballot et son ombrelle pour avoir les mains plus libres, le jeune homme, exaspéré, se mit à faire pleuvoir des coups d'ongles sur le Novice qui le tenait en respect d'une seule main, car de l'autre il retenait les bagages. Quoi qu'il en eût, le garçon ne pouvait l'atteindre. I l était prêt à exploser, mais Singet n'en maintenait que plus fermement sa prise. Tripitaka crut devoir intervenir: « Conscient-de-la-Vacuité, n'y a-t-il pas là-bas quelqu'un qui vient? I l suffit de lui répéter la question. À quoi bon le retenir de force? Laisse-le partir! — Vous ne comprenez pas, maître», répliqua le Novice en riant, «en interroger un autre n'aurait pas d'intérêt. Il n'y a que lui qui puisse faire notre affaire!» Comme Singet ne le lâchait pas, le jeune homme dut cracher le morceau: «L'endroit est. sur le territoire du Tibet et s'appelle domaine du vieux Gao, parce que la plupart des gens y portent le nom de Gao. Laissez-moi aller! — Avec tout cet équipement, ce n'est, pas à côté que tu vas. Dis-moi la vérité: où voulais-tu aller et pour quoi faire, en fin de compte? Je te lâcherai quand tu auras parlé.» Il dut se résigner à s'expliquer sur la situation réelle dans laquelle il se trouvait: «Je suis de la maison du chef de famille Gao et m'appelle Gao Cai. La plus jeune des filles de la maison 2, qui vient d'avoir vingt ans et n'est pas encore mariée, a été accaparée par un monstre il y a trois ans. Il occupe donc la position de gendre, ce qui ne réjouit guère notre maître, parce que, dit-il, ce n'est pas une solution durable. C'est d'une part ruiner la réputation de la maison, d'autre part 35o se priver de relations possibles avec une famille par alliance. Il aurait voulu renvoyer le monstre, qui n'était nullement disposé à se retirer et qui a pris tout au contraire l'initiative de cloîtrer la fille au fond de sa résidence, il y a six mois, sans lui permettre de sortir pour revoir les membres de sa famille. Mon maître m'a remis quelques taëls d'argent pour lui trouver un exorciste capable de capturer le monstre. Ces derniers temps, je n'ai pas arrêté d'aller et venir: j'en ai amené trois ou quatre incapables de subjuguer le monstre, des moines bouddhistes qui n'étaient pas à la hauteur, ou des balourds de prêtres taoïstes. Il vient de me reprocher de ne pas savoir y faire, mais il m'a encore refilé un demi-taël pour le voyage en me demandant de lui trouver le Maître de la Loi qui saurait le vaincre, ce foutu monstre. I l a fallu que je tombe sur cette étoile de malheur qui m'empêche d'aller mon chemin! Voilà pourquoi je suis contrarié. Je n'avais d'autre solution que vous crier après. Je n'imaginais pas que tu connaissais cette méthode de saisir les gens et je ne vous ai raconté tout ça que parce que je ne peux me dégager. Laisse-moi partir maintenant! — Tu as de la veine: c'est justement ma profession! Tu peux te vanter d'avoir tiré le bon numéro, le quatre avec le six! Inutile d'aller plus loin, ni de dépenser ton argent. Nous ne sommes ni de ces moines incapables, ni de ces taoïstes balourds. Quant à capturer les monstres, nous avons des méthodes qui ont fait leurs preuves. Le cas de le dire: C'est en soignant le médecin que Von guérit son compère-loriot! Si tu veux bien en prendre la peine, retourne voir ton maître lui dire que nous sommes de saints moines, frères de l'empereur des terres de l'Est, chargés de la mission de prier Bouddha et chercher les Ecritures au paradis de l'Ouest, et parfaitement capables de subjuguer les monstres et enchaîner les démons. — Ne me raconte pas d'histoires! J'en ai par-dessus la tête! Si vous m'avez roulé et que vous n'avez pas la capacité de capturer le monstre, c'est encore moi qui en prendrait plein la gueule! — Je te le garantis! On ne te raconte pas d'histoires. Allez, conduis-nous devant chez vous!» Gao Cai n'avait d'autre choix que de ramasser son ballot et prendre son ombrelle, faire demi-tour et revenir Livre TV, chapitre xvm 3 5 i sur ses pas pour conduire le maître et son disciple jusqu'au portail. «Vénérables, veuillez vous asseoir un instant sur la terrasse d'attelage en attendant que je prévienne le patron.» Singet lâcha enfin prise, posa son chargement, attacha le cheval et se tint debout auprès de son maître qui attendait, assis près du portail. Gao Cai avait franchi la porte principale et se dirigeait vers la salle centrale, quand il tomba sur le vieux monsieur Gao qui se mit à l'invectiver: «Animal d'âne bâté, qu'est-ce que tu reviens faire par ici au lieu de chercher quelqu'un? — Laissez-moi vous le faire savoir, patron», répliqua le jeune homme en posant sac et ombrelle, «j'ai rencontré deux moines en sortant du chemin, l'un à cheval, l'autre portant les bagages, lequel m'a arrêté sans vouloir me lâcher. Il m'a demandé où j'allais. Comme je m'obstinais à refuser de lui répondre, il m'a embêté sans que je puisse me dégager, si bien que j'ai fini par lui raconter par le menu la situation où vous êtes. Il s'en est fort réjoui et voudrait nous capturer le monstre. — D'où viennent-ils? — Il assure être un saint moine, frère de l'empereur des terres de l'Est, qui l'a chargé d'aller au paradis de l'Ouest solliciter du Bouddha les Écritures. — S'ils viennent vraiment de si loin, ces moines, ils doivent bien posséder quelques pouvoirs; pas de crainte à avoir sur ce point! Où sont-ils présentement? — Us attendent à la porte.» L'aïeul se chargea en hâte et sortit avec Gao Cai les accueillir, les traitant de «vénérables»! À cet appel, Tripitaka se retourna précipitamment: il se trouvait nez à nez avec le vieillard, qui portait un bonnet de satin noir, un vêtement de brocart du Sichuan blanc oignon, des bottes de veau mégissé et une sangle vert-noir. I l les reçut avec le sourire: «Je vous salue bien bas, vénérables.» Tripitaka lui rendit la politesse, mais le Novice se tenait immobile. Son air hideux dissuada le vieil homme de le saluer à son tour. «Et pourquoi le vieux Singet n'aurait pas droit à une petite salutation?» Cette réaction mit si mal à l'aise l'aïeul qu'il s'en prit à Gao Cai: «Tu m'as encore joué un tour pendable, garnement! Alors qu'on n'arrive déjà pas à se débarrasser de cet horrible gendre qui a une tête si bizarre, tu nous amènes cette espèce de duc du Tonnerre pour nous terrifier! — Avoir toujours si peu de jugeote! Le vieux Gao me paraît avoir en vain atteint un âge aussi avancé. Choisir les gens sur leur mine est complètement erroné. Ton vieux Singet, si laid qu'il soit, n'est pas sans quelques capacités. Capturer le monstre, se saisir du gendre et te rendre la fille, tout ça pour ta famille, ce serait une bonne chose, n'est-ce pas? À quoi rime de marmonner contre mon apparence?» Le discours rendit l'aïeul tout tremblant: il lui fallut rassembler tout son courage pour leur crier: «Veuillez entrer!» À cette invitation, Singet tira le cheval blanc par la bride, laissant Gao Cai porter les bagages, de façon à entrer avec Tripitaka. Sans souci des bonnes manières, il attacha le cheval à l'un des piliers de la salle, tira un fauteuil 1 de laque mate pour y asseoir son maître et rapprocha une chaise pour s'installer à ses côtés. «Eh bien! le jeune vénérable fait comme chez lui! s'exclama le vieux monsieur Gao. — Si tu veux bien me garder six mois de plus, je me sentirai tout à fait chez moi», rétorqua le Novice. Quand ils furent installés, le vieux Gao prit la parole: «Mon jeune garçon vient de m'apprendre que vous venez des terres de l'Est, vénérables. — En effet», répondit Tripitaka, «nous avons reçu mission de la cour de nous rendre au paradis de l'Ouest saluer Bouddha et chercher les soutras. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes permis de passer par votre noble domaine, dans l'espoir d'obtenir abri pour la nuit, avant de repartir demain matin. — C'est donc un logis que vous êtes venus chercher. Pourquoi assurer que vous savez capturer les monstres? — Puisque nous venons passer la nuit», intervint Singet, «autant en profiter pour nous faire quelques monstres, histoire de rigoler. Puis-je pousser l'indiscrétion jusqu'à vous demander combien de ces créatures vous nourrissez en votre noble résidence? Livre TV, chapitre xvm — Mon Dieu! En nourrir plusieurs? Ce seul gendre nous a déjà mis complètement à sec — Racontez-moi la biographie complète du monstre, depuis le début, et précisez-moi l'étendue de ses pouvoirs, pour que je vous l'attrape proprement. — Depuis des temps immémoriaux jusqu'à nos jours, ce domaine qui est nôtre n'avait, à ma connaissance, jamais été hanté par démons, diables ou monstres. Le malheur du vieil homme obtus que je suis est de n'avoir pas eu de fils. Je n'ai engendré que trois filles: Orchidée Parfumée, l'aînée, Orchidée-de-Jade, la cadette et la benjamine, Orchidée-Bleue. Les deux plus âgées avaient été promises toutes petites à des gens du village, mais pour la plus jeune je voulais trouver un gendre qui consentirait à vivre chez nous et prendre soin de mes vieux jours, bref quelqu'un à la hauteur, travailleur et serviable. Or, il y a trois ans j'ai reçu la visite d'un gaillard d'assez belle allure, il faut le dire, qui a déclaré se nommer Porcet 2 et venir des monts Fuling 3. Comme il n'avait plus ses parents, ni de frères, il voulait bien entrer comme gendre dans une famille étrangère. Je me suis dit que c'était ce genre de personne sans attache ni liens qu'il nous fallait. Il travaillait pourtant dur, au début du mariage: même qu'il labourait et hersait sans charrue ni buffle, qu'il moissonnait sans faux ni faucille 4. Il se pointait à l'aube et ne rentrait qu'au crépuscule. En vérité, ça allait assez bien. Seulement l'ennui, c'est que son visage commençait à changer, surtout la bouche... — Comment ça, changer? demanda Singet, intrigué. — À son arrivée c'était un gros gaillard noiraud, mais il s'est transformé par la suite en une sorte de crétin à long groin et larges oreilles; derrière le crâne lui a poussé une grosse touffe de poils raides. Son corps a pris des proportions effrayantes. Bref, il a la tête d'un cochon! Et un appétit énorme: à ingurgiter en un seul repas quatre à cinq boisseaux de riz. Rien qu'au petit déjeuner, il lui faut plus d'une centaine de galettes grillées. Encore heureux qu'il tienne à manger maigre! S'il se mettait à réclamer viande et vin, la production entière de la propriété du vieil imbécile que je suis serait nettoyée en six mois! — Ne serait-ce pas qu'il mange à la mesure du travail qu'il abat? fit observer Tripitaka. — maintenant à se jouer du vent, part avec les nuages, revient sur les nuées, soulève le sable et fait rouler les pierres, ce qui nous terrifie tous, aussi bien la famille que les voisins, à gauche comme à droite. On ne vit plus en paix. De plus, il tient enfermée ma petite fille Orchidée-Bleue dans le baraquement du fond, si bien que ça fait six mois que je ne l'ai pas vue. Je ne sais même pas si elle est toujours en vie. Voilà pourquoi nous avons la conviction que c'est un monstre. Nous voulons un exorciste, un Maître de la Loi pour le chasser, le chasser! — Aucun problème!» répliqua le Novice, «soyez sans inquiétude, cette nuit même je l'attrape, je vous le garantis. Faut-il lui faire signer un acte de renonciation au mariage avant de vous rendre votre fille? — Le fait que je l'ai pris pour gendre n'a pas grande importance, mais songez à notre bonne réputation qu'il a ruinée, au nombre de parents qu'il nous a aliénés! Pourvu que vous le teniez, qu'importe le document? Il suffit que vous preniez la peine de m'arracher cette racine de tant de malheurs, répondit le vieux Gao, ravi. — Rien de plus facile! Vous en verrez le résultat à la nuit tombée.» Le vieillard, qui était aux anges, fit alors essuyer la table et disposer des chaises pour servir un repas maigre. Quand ils eurent fini de le partager, comme le soir tombait, le vieil homme demanda: «Quelles armes vous faut-il? Une suite de combien de personnes? Mieux vaut se préparer à temps. — J'ai l'arme qu'il me faut, répliqua Singet. •— Mais vous n'avez tous les deux que cette canne de religieux: ce n'est pas avec ça que vous pourrez battre le monstre!» Le Novice tira alors du creux de son oreille une aiguille à broder qu'il transforma, en un tour de main, contre le vent, en une barre de fer cerclée d'or grosse comme un bol. Se tournant vers le vieux monsieur Gao: «Regardez-moi cette trique: ne vaut-elle pas les armes dont vous disposez chez vous? De quoi battre le monstre, oui ou non? — Puisque l'arme, vous l'avez, vous faut-il des gens? — Je n'en ai pas besoin, mais j'aimerais que quelques anciens de haute vertu et de grand âge tiennent compagnie à mon maître et lui fassent la conversation de sorte que je puisse l'abandonner un moment. Vous n'aurez plus qu'à attendre que je vous capture la créature maléfique et vous l'amène se confesser publiquement de façon à vous débarrasser du mal jusqu'à la racine.» Le vieil homme fit aussitôt chercher par ses garçons de ferme des amis et connaissances qui arrivèrent un moment plus tard. Les présentations faites, Singet déclara: «Maître, restez tranquillement assis, je m'en vais.» Le voilà qui brandit sa barre de fer et entraîne le vieux Gao en lui disant: «Conduisez-moi au baraquement du fond, que je jette un coup d'œil sur le logis du monstre!» Le vieux Gao l'amena jusqu'à la porte d'entrée. «Donnez-moi vite la clé! — Voyons, si j'avais la clé, est-ce que j'aurais besoin de vos services? — Ce sacré vieillard!» s'écria Singet en riant, «arriver à cet âge avancé et ne pas comprendre la plaisanterie! Je l'ai dit pour vous taquiner, et vous me prenez au sérieux! » Il s'avance et tâte: c'était une serrure renforcée par des coulées de bronze. Perdant patience, d'une poussée de son gourdin, il enfonce les vantaux de la porte. L'obscurité la plus complète régnait à l'intérieur. «Par ici, allez l'appeler, elle y est peut-être, votre fille.» Réunissant tout son courage, le vieux cria: «Ma petite troisième! » Reconnaissant la voix de son père, la fille répondit d'un murmure sans force: « Je suis ici, papa.» Ecarquillant ses pupilles d'or, Singet scruta les ténèbres attentivement. De quoi avait-elle l'air, me direz-vous? Voyez: Ses chignons sans soin et emmêlés, Son beau visage jamais lavé, Son doux cœur cependant inchangé, Derrière tant de charmes fanés. De ses lèvres, le sang s'est retiré, Sa taille s'est recroquevillée. Crispés de soucis, les sourcils ont pâli. Sa voix ne porte plus tant elle a maigri. Elle s'avança et, apercevant le vieux monsieur Gao, s'agrippa à lui et se mit à sangloter, la tête dans ses bras. «Ce n'est pas le moment de pleurer! Arrête!» lui cria Singet, «j'ai une question à te poser: le monstre, de quel côté est-il parti? — Je n'en sais rien. Ces derniers temps, il partait à l'aube pour ne rentrer qu'à la nuit. I l va et vient entre ces nuages et nuées sans me laisser savoir où. D'ailleurs, comme il n'ignorait pas que mon père cherchait à le chasser par des exorcismes, il était constamment sur ses gardes. C'est pour ça qu'il venait au crépuscule pour disparaître le matin. — Inutile d'en discuter plus longuement! Emmenez votre fille bien-aimée dans un des bâtiments de devant, prenez tout le temps qu'il faut pour la réconforter et laissez-moi ici à l'attendre. S'il ne s'amène, faut pas m'en vouloir. Mais s'il montre le bout de son groin, sûr que l'herbe sera coupée et la racine arrachée!» Le vieux monsieur Gao raccompagna donc tout heureux sa fille à l'avant du domaine. Usant de son tour de magie, Singet se transforma d'une secousse de son corps en sosie de la jeune femme et s'en fut s'asseoir tout seul dans la pièce, à attendre le monstre. Peu après, un coup de vent souleva le sable et fit rouler les pierres. Vraiment! Quel vent! D'abord brise légère qui se lève, Puis s'amplifie, se renforce sans trêve. Une brise qui s'étend à la terre entière Et ne semble connaître aucune barrière. Ee saule casse, plus secoué que chanvre roui, Les arbres sont déracinés comme les choux cueillis. Les dieux s'effrayent des mers et fleuves soulevés, Ciel et terre s'inquiètent des monts renversés. Les biches perdent trace du chemin suivi, Les singes s'égarent hors de leur circuit. Sur le bouddha tombe la pagode de fer, Le toit endommagé par les huit bannières. Les piliers, jusqu'aux fondations, chancellent, Les tuiles s'envolent telles des hirondelles. Le batelier fait un vœu, levant la rame. Et offre porc et mouton en toute hâte. La divinité lâche son sanctuaire, Les dragons des quatre mers font leurs prières. "Livre TV, chapitre xvm Les bateaux subissent de graves dommages, La moitié des remparts s'effondre sous l'orage. Au passage de la tornade apparut dans les airs un monstre assurément fort laid: le visage noir et le poil court, le museau long et les oreilles larges, il était vêtu d'une longue tunique droite de toile grossière ni bleue ni noire, serrée dans une sorte de serviette de coton à fleurs. «C'est donc de ça, que je dois faire mon affaire!» se dit Singet en riant intérieurement. Le brave Novice! Au lieu de se lancer au-devant du monstre ou de le questionner, il s'étendit sur le lit en simulant la maladie par d'incessants gémissements. Ne sachant ce qu'il en était, l'étrange créature entra dans la chambre, le prit dans ses bras et voulut l'embrasser sur la bouche. «Le voilà qui s'apprête à peloter le vieux Singet!» Et aussitôt de profiter de la prise que lui offrait le long groin du monstre pour lui faire effectuer ce qu'on appelle la «petite culbute» qui l'envoya s'étaler au bas du lit. «Tu m'en veux aujourd'hui, ma petite. Pourquoi?» s'enquit le monstre qui se relevait en s'accrochant au lit, «parce que je suis en retard, j'imagine? — Je ne t'en veux pas, pas du tout! répondit Singet. — Pourquoi me repousser si brutalement, si tu ne m'en veux pas? — Comment peut-on être aussi balourd que toi, à se précipiter sur les gens pour les embrasser alors que je ne me sens pas bien aujourd'hui. Autrement, je me serais levée pour t'ouvrir et t'attendre. Tu peux quand même te déshabiller et venir te coucher.» Sans deviner ses intentions, le monstre allait tout de bon ôter ses vêtements. Le Novice sauta hors du lit pour s'asseoir sur le pot de chambre. Le monstre s'était remis à palper le lit, mais sans trouver personne: «Où es-tu passée, ma chérie? Déshabille-toi, je t'en prie, viens te coucher! — Couche-toi d'abord! Attends donc que je me sois soulagée. » Il se déshabilla et monta dans le lit. «Je n'ai vraiment pas de chance, murmura Singet. — chance? Depuis que je suis entré dans ta famille, j'ai peutêtre consommé un peu de thé et de riz, mais je n'ai certainement pas mangé à l'œil, si tu veux bien considérer que c'est moi qui ai maintenu la prospérité du domaine; pour vous j'ai balayé et drainé, porté tuiles et briques, construit des terre-pleins et maçonné des murs, hersé et labouré, semé le blé et planté le riz. N'est-ce pas du brocart que tu portes maintenant, de l'or que tu as dans la chevelure? En toutes saisons ne te manquent ni fruits, ni fleurs. Aux huit fêtes tu disposes de légumes frais à la cuisine. Qu'est-ce qui te manque donc encore pour gémir et soupirer ainsi sur ton malheur? — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. De l'autre côté du mur mes parents jettent tuiles et briques et me font d'amers reproches. — Et pourquoi donc? — Puisque nous nous sommes mariés, ils trouvent que tu devrais être leur gendre et ne pas manquer aussi complètement d'égards. Et puis quelqu'un d'aussi laid, sans oncle ni un quelconque parent par alliance! Toujours à vadrouiller dans les nuages; on ne sait d'où tu viens ni comment tu t'appelles; de quoi ruiner leur bonne réputation et porter ombrage à leur renom: c'est de cela qu'ils se plaignent et voilà pourquoi je suis contrariée. — Je ne suis peut-être pas très beau, mais s'ils avaient voulu quelqu'un d'élégant, ça ne leur aurait pas été difficile. Quand je suis venu, je leur en ai parlé et ce n'est que parce qu'ils y consentaient, que je suis entré comme gendre. Comment peut-on revenir là-dessus maintenant? Ma famille vient de la grotte de la Passerelle-des-Nuages dans les monts Fuling et j'ai nom de Porcet, qui convient à mon apparence, tout comme mon prénom de Soies Raides 3. Si tes parents reviennent te poser la question, voilà ce qu'il faut leur répondre, un point c'est tout!» «Le brave monstre que voilà!» se disait Singet fort aise, «pas besoin de torture pour lui sortir les vers du nez! Maintenant que j'ai son nom et son adresse, pas de souci à me faire, je le tiens! » «Ils veulent faire venir un Maître de la Loi pour te capturer, reprit Singet à l'adresse du monstre. — Couchons-nous!» répliqua celui-ci en riant, «dormons, ne t'occupe pas d'eux! Je connais autant de transformations qu'il y a d'étoiles dans la Grande Ourse 4, et Singet ie talonne, monté sur un nuage. avec mon râteau à neuf dents je ne crains pas plus Maître de la Loi que moine bouddhiste ou prêtre taoïste. Si ton vieux est si pieux, qu'il fasse descendre du neuvième ciel le patriarche terrasseur de démons 1: c'est une vieille connaissance qui n'oserait rien contre moi. — Il est question pour s'emparer de toi d'inviter le Grand Saint égal au Ciel, le surnommé Singet qui fit un beau raffut au paradis il y a cinq cents ans. — Si c'est cela qu'ils disent, je m'en vais», répliqua le monstre passablement alarmé à la mention de ce nom, «nous ne pouvons plus vivre ensemble. — Et pourquoi partir si vite? — Tu ne comprends donc pas? Cet "épizoologue" qui avait foutu la pagaille au palais céleste dispose de facultés qui me dépassent, je le crains: je ne tiens pas à perdre ma réputation! » Sur ces mots, il se rhabille, ouvre la porte et sort. Singet l'empoigne et, en se passant la main sur la figure, reprend sa forme originelle. «Où vas-tu, mon brave? Lève la tête et regarde un peu qui je suis! » Le monstre se retourne et voit la rangée de dents dans la bouche grimaçante de Singet, ses yeux de feu et ses pupilles d'or, sa tête en pointe et sa face velue, tel un vivant dieu du tonnerre: il en a les jambes qui flageolent et les mains paralysées, mais, dans un bruit de vêtements déchirés, parvient à se dégager et s'enfuir, transformé en tornade. Singet aussitôt le poursuit, tire le gourdin de fer et frappe un grand coup dans le vent. Changé en une myriade de rayons enflammés, le monstre fonce droit vers sa montagne. Singet le talonne, monté sur un nuage, et lui crie: «Où vas-tu? Si tu montes au ciel, j'irai te chercher jusqu'à la maison de la Cuiller ou du Taureau 3! Si tu files sous terre, je te poursuivrai aux Enfers de malemort!» Quelle cavalcade! Si vous ne savez en fin de compte jusqu'où il le poursuivit, ni comment se termina le combat, écoutez ce que vous en dira le chapitre qui vient. "Livre TV, chapitre xix 36i 第019回 / CHAPITRE XIX A LA GROTTE DE LA PASSERELLE-DE-NUAGES SINGET CAPTURE HUIT-DÉFENSES, ET AU MONT DU STOUPA TRIPITAKA REÇOIT LE SOUTRA DU CŒUR. Reparlons de cet éclat flamboyant talonné par une nuée colorée: le monstre poursuivi par Singet. Soudain apparut une haute montagne. Le monstre rassembla les rayons rougeoyants et reprit sa forme originelle pour se précipiter dans la grotte et en ressortir armé d'un râteau à neuf dents. «Maudite créature!» lui lança le Novice, «d'où viens-tu donc, monstre pervers? Comment connais-tu le nom de Singet? Quels sont tes pouvoirs? Avoue la vérité et je t'épargnerai la vie! — Quoi? Tu ignores jusqu'à mes tours de main! Approche et tiens-toi bien: je vais t'en faire le récit. «Tout jeune encore j'avais l'efprit obtus Et n'aimais rien tant que paresser, bien repu. Je passais mes journées égaré et confus, Aussi peu soucieux de pratiquer la vertu Que de nourrir ma nature et mon esprit'. Un immortel, rencontré soudain, m'a repris; Du froid et du chaud' s'est mis à parler, assis. Il m'a exhorté au retour sur moi, m'a dit Qu'il n'était de péché pire que prendre la vie. " Le jour où ton destin arrivera à sa fin, Devant les huit impasses tes regrets seront vains. " Ces mots me donnèrent volonté de pratiquer, Ces paroles me tournèrent vers les mystères. En lui je reconnus maître prédestiné Qui m'apprit secrets du ciel et de la terre*. j'ai obtenu cinabre neuf fois retourné Jour et nuit, inlassablement, j'ai travaillé. Depuis les pilules-de-boue sous le crâne Jusques à la source sous la plante des pieds '. E 'eau des reins coule dans le lac fleuri sous la langue Réchauffant le champ de cinabre chaudement. La fille,0 et l'enfançpn ": union de Yin et Yang. Mercure et plomb vont comme lune et soleil'. Dragon et tigre mêlés harmonieusement' La tortue suce tout le sang du corbeau d'Or*. "Les trois fleurs réunies retrouvent leur racine 3. Les cinq souffles circulent à fond face à l'Un 6. Ces pratiques accomplies, aux deux suis monté Accueilli par rang après rang d'immortels. Les nuages colorés naissaient sous mes pieds. Face au portail d'Or j'avais le corps léger. E 'empereur de Jade donna un grand banquet Où les dieux avaient pris place selon leur rang. Je fus nommé à la Rivière céleste Amiral commandant les forces navales. A la fête des Pêches d'immortalité, Quand à l'étang de Jaspe banquet fut donné, Je bus tant que, l'estprit trouble et confus, je titubais et ne me contrôlais plus. Je fis irruption au palais de la Lune Où vint m'accueillir une fée ravissante. Je me sentis l'âme pincée à cette vue, Et s'éveiller les pulsions d'antan que rien ne tue. Sans aucun égard à son rang et sa dignité, J'agrippai Chang'e et lui demandai de coucher. Par trois et quatre fois elle m'a refusé, Se cachant et se détournant, fort ennuyée. Brûlant du courage que donne le désir, J'aurais renversé les portes sans coup férir. Le pertpicace en informa l'empereur de jade: Mon sort en était jeté par la parade. On cerna Vaste-Froidure sans laisser d'issue: C'est ainsi que je fus capturé par les dieux, Rendu par le vin plus que jamais audacieux. Amené au palais de l'empereur de Jade, J'aurais été exécuté pour l'incartade, Si le sieur Ei, de la planète du métal Fi'était sorti des rangs implorer ma grâce. Je reçus deux mille coups à la place, A en avoir les os rompus, les chairs éparses. Relâché en vie, je fus banni du ciel, Réduit à subsister au pied des monts Fuling. Mon crime m'a conduit à naissance mauvaise Et l'on me surnomme Porcet Barbes-Raides. » — Tu es donc l'avatar de la divinité aquatique des Roseaux céleátes! » s'exclama Singet, «pas étonnant que tu connaisses mon sobriquet! — Pouah! Épizoologue de malheur, si tu savais tous Livre TV, chapitre xix les ennuis que nous avons subis l'année où tu avais provoqué ces calamités! Et tu remets ça! Tiens-toi bien ou tu vas tâter de mon râteau.» Singet n'était pas d'humeur tolérante: levant la barre de fer, il l'abattit en visant la tête. Tous deux engagèrent un combat qui se poursuivit dans la nuit noire. Quelle bataille, mes aïeux! Les pupilles d'or de Singet jetaient des éclairs, Les jeux ronds du monstre éclataient en jteurs d'argent. L'un émet une brume colorée, L'autre crache de rouges nuées. Éclats et lumières dans les ténèbres. Trique cerclée d'or contre râteau à neuf dents, Aux mains de ces deux héros tant vantés... L'un Grand Saint venu du ciel, L'autre Amiral descendu sur terre. L'un devenu monstre pour avoir manqué de tenue, L'autre heureusement sorti des épreuves pour se joindre au moine. Le râteau part avec la détente de coups de griffes de dragon, La trique vole à sa rencontre comme phénix fonce dans les fleurs. L'un crie: «Briser un mariage est pire que parricide!» L'autre réplique: «Viol d'une jeune fille eÊ punissable!» Clameurs et tumultes! Vont, viennent trique et râteau emmêlés. jusqu'à l'aube ils combattirent, jusqu'à ce que les deux bras du monstlre fussent rompus de fatigue. Ils se battirent depuis la seconde veille jusqu'à ce que l'est blanchît. N'en pouvant plus, le monstre chercha le salut dans la fuite, se transformant à nouveau en tornade pour regagner d'une traite la grotte, où il s'enferma sans plus en ressortir. À la porte, Singet remarqua l'inscription sur la dalle de pierre: Grotte de la Passerelle-de-Nuages. Constatant que le monstre ne réapparaissait pas et qu'il faisait grand jour, le Novice se dit: «Je crains que le Maître ne m'attende avec impatience: mieux vaut rentrer le voir un moment; il sera toujours temps de capturer cette créature.» Il retourna donc au domaine du vieux Gao en marchant dans les nuages. Revenons à Tripitaka qui avait passé la nuit sans dormir, discutant du présent et parlant du passé avec les anciens. Il se demandait pourquoi Singet n'était toujours pas là, quand tout à coup il le vit qui se tenait debout dans la cour. 3Ss c'%*...... •V^T >> 4v•'ÇV [;-oc' -^2 2. \, -,W -; '7 s: V c - ^ U ^ V V >. jt *>■> *♦ '< trn Kfr/'A -, * -f JfjA'-'’ f n^kx-'&S. v„ v'4^,; --v TflS.^■-¿\l ^ V:^^î Vk iG-—..»> ’.y-“-'* '"., u T i; ÿ p ^;: C‘ &•/----pi P Z S& »> • £ LjL>? ' s/':;>t ',.,-; q; r r M-' / \\VA M V'.-. -''s '•■ r (, ( v V. '•.7—••-. ~ v ■ (Ac?<'<{{Sk q y a V. ) Se poussant et se tirant, l ’un et l'autre arrivèrent devant le portail sud du ciel. faire. Elle dépêcha les gardiens célestes et Moksa chercher du secours. Les dieux aussi craignaient de blesser le vrai et n’osaient passer à l’attaque. — Conscient-de-la-Vacuité!» appela Guanyin. Tous deux répondirent en même temps. «Puisque tu avais été nommé épizoologue», suggéra la bodhisattva, «et que tu as fait pareil esclandre au paradis, tous les dieux doivent te connaître; va donc au monde d’En-haut te faire reconnaître et rapporte-moi le résultat.» Le grand saint la remercia de ses bontés, et l’autre aussi! Se poussant et se tirant, l’un et l’autre arrivèrent devant le portail sud du ciel sans cesser de se donner des coups et de vitupérer, au point de se voir barrer le passage par Vaste-Regard, à la tête des quatre maréchaux célestes Ma, Zhao, Wen, Guan, et la cohorte des divinités majeures et mineures de la porte, chacune en armes: «Où donc allezvous? Est-ce ici l’endroit de se battre? — Comme j’ai été renvoyé par Tripitaka, que je suis chargé de protéger dans sa quête, pour avoir tué des brigands en route, je suis allé au Potalaka voir la bodhisattva et m’en plaindre, sans imaginer que ce monstre avait usurpé mon aspeâ, battu mon maître et volé les sacs. Quand Sablet est parti les réclamer à la grotte de Fleurs et Fruits, il a constaté que cette créature occupait mon repaire. Lorsque Sablet m’a vu ensuite au Potalaka, il a effrontément affirmé que je l’avais devancé grâce à ma culbute dans les nuages. La bodhisattva s’est portée garante pour moi, a refusé d’écouter Sablet et lui a commandé d’aller vérifier au mont de Fleurs et Fruits. Le monstre me ressemble en effet. Nous nous sommes battus tout au long de la route, de la grotte au Potalaka, et avons vu la bodhisattva, qui n’a pas non plus su faire la différence. C’est pourquoi je l’ai entraîné ici en combattant afin que vous m’apportiez le secours de la puissance de vos regards et sépariez le vrai du faux.» Quand il eut fini ce discours, l’autre le reprit. La foule des dieux observait attentivement, mais sans parvenir à distinguer l’un de l’autre. «Si vous n’êtes pas capables de savoir lequel est le bon», se mirent à hurler l’un comme l’autre, «cédez le passage! Nous allons voir l’empereur de Jade.» Ne pouvant s’y opposer, les dieux ouvrirent le portail et les accompagnèrent jusqu’à la salle d’audience des Nuées Mystérieuses. Le maréchal Ma se précipita à l’intérieur avec les quatre précepteurs célestes Zhang, Ge, Xu et Qiu pour présenter son rapport: «Il y a deux Singet identiques du monde d’En-bas qui ont forcé l’entrée et exigent de voir Votre Majesté.» Il n’avait pas fini sa phrase que les deux entraient en vociférant, au point que l’Empereur alarmé descendit de son trône les apostropher: «Pour quelle raison, cette scandaleuse conduite? Crier en ma présence! Vous courtisez la mort! — Votre Majesté, Votre Majesté!» répéta le grand saint, «votre serviteur s’est converti et observe la discipline monastique. Jamais plus je n’oserais ainsi humilier mes supérieurs. C’est que ce monstre a pris mon aspeét...» Il exposa la situation en long et en large: «... J’espère que vous m’accorderez la grâce de distinguer le vrai du faux.» L’autre Novice tint, lui aussi, le même discours. L’empereur de Jade donna l’ordre au roi céleste Li Porte Pagode d’apporter le miroir de déteétion des monstres afin de savoir lequel était le faux pour l’anéantir, le vrai devant être préservé. Le roi Li s’exécuta et invita l ’Empereur ainsi que tous les dieux à observer l’opération. Le reflet des deux Singet apparut dans le miroir, au complet, trique, vêtements, sans un poil de différence! Comme l’Empereur ne réussissait pas non plus à les distinguer, il les fit mettre dehors. Au ricanement sonore de l’un, répondit l’éclat de rire de l’autre: ils se prirent à la gorge, recommençant à se battre jusqu’au-delà du portail du ciel. Tombés sur la route de l’Ouest, ils se répétaient l’un à l’autre: «Allons voir le Maître! Allons voir le Maître!» Reparlons de Sablet, qui avait voyagé trois jours et trois nuits, depuis qu’il avait quitté les deux Singet au mont de Fleurs et Fruits, avant de revenir à la ferme où il fit au moine chinois le récit des derniers événements. Tripitaka en éprouvait un vif regret: «J’ai cru sur le moment que c’était Conscient-de-la-Vacuité qui m’avait frappé et qui avait volé les sacs, sans du tout me douter que c’était la transformation d’un être maléfique. — La créature perverse a de plus produit un Vénérable, un cheval blanc, et un autre Porcet qui portait nos 1 4 8 bagages, le dernier c’était un autre moi-même! Ça, je n’ai pas pu le supporter et je l’ai étendu mort d’un coup de canne: c’était l’un de ces singes maléfiques. Ils ont alors pris peur et se sont dispersés. Je suis ensuite allé auprès de la bodhisattva le lui raconter. Elle m’a envoyé avec le condisciple aîné reconnaître Pimposteur, en effet, exaftement identique, si bien qu’il m’était difficile d’aider le vrai. Voilà pourquoi je suis revenu avant lui vous l’apprendre, maître.» Sous le choc de ce récit, Tripitaka devint livide, tandis que Porcet éclatait de rire: «Parfait! Merveilleux! C’est bien ce que disait notre chère donatrice quand elle se demandait combien d’équipes il pouvait y avoir en quête des Écritures: en voilà une autre!» Jeunes et vieux de la maison vinrent demander à Sablet: «Où avez-vous été ces derniers jours? À la recherche de fonds pour le voyage? — J ’ai d’abord été chercher les bagages chez notre condisciple aîné au mont de Fleurs et Fruits du continent oriental», répondit en souriant Sablet, «en su ite j’ai été saluer la bodhisattva Guanyin au mont Potalaka des mers du Sud, puis je suis revenu au mont de Fleurs et Fruits et, enfin, je suis ici. — Quelle distance couvrent ces allers et retours? demanda le vieil homme. — Environ deux cent mille lis. — Monseigneur! Une telle distance en quelques jours! Cela ne peut se faire qu’en circulant en nuage! — Comment aurait-il traversé les mers s’il n’était pas monté sur un nuage? intervint Porcet. — Ce n’est rien», ajouta Sablet, «notre condisciple aîné aurait fait l’aller-retour en moins d’un ou deux jours.» À les écouter, les gens étaient persuadés qu’ils étaient des immortels. «Nous n’en sommes pas», insista Porcet, «mais les immortels, comparés à nous, ne sont que des jeunets!» Ils échangeaient ces propos quand ils entendirent dans les airs les clameurs d’une querelle. Tous se précipitèrent dehors, alarmés: c’étaient les deux Singet qui se battaient. A leur vue, Porcet sentit la main lui démanger: «Laissezmoi faire; je vais essayer de le reconnaître!» Là-dessus, l’idiot se ramassa pour bondir en appelant vers le ciel: «Ne crie pas, frangin! J ’arrive. l^ivre XII, chapitre lviii — Frérot, viens, tape sur le monstre!» répondirent d’une même voix les deux Singet. Partagés entre la peur et la joie, les gens de la ferme se disaient: «C’est chez nous que ces arhat qui chevauchent les nuées et s’élèvent sur les nuages ont choisi de venir se reposer. Même si nous avions fait le vœu de nourrir les moines, nous n’aurions reçu gens de telle qualité.» Ils ne ménageaient ni le thé ni le riz et multipliaient les prévenances. Ils se disaient aussi: «Il est à craindre que rien de bon ne sorte de cette bataille des deux Singet, que l’univers n’en soit bouleversé et que quelque malheur ne se produise.» Tripitaka voyait que la joie du vieil homme masquait son anxiété. Il lui adressa sans tarder la parole: «Rassurezvous, cher donateur, ne vous tourmentez pas. Quand j’aurai récupéré mon disciple, ramené le mauvais au bien, nous saurons vous témoigner notre gratitude. — Je n’ose y prétendre, je n’ose...» répondit avec effusion le vieillard. Sablet l’interrompit: «N ’en parlons plus! Maître, asseyez-vous donc ici pendant que nous irons en chercher chacun un pour les amener devant vous. Vous réciterez alors un moment la chose que vous savez: celui qui aura mal sera le vrai, l’autre sera le faux. — Très juste», répliqua Tripitaka. Sablet monta dans les airs et leur proposa en effet: «Lâchez prise tous les deux: je vous accompagne devant le Maître qui distinguera le vrai du faux.» Le grand saint baissa les bras et l’autre novice en fit autant. Sablet en empoigna un, en criant: «Là, frérot, assuretoi de l’autre! » Ils redescendirent droit devant l’entrée de la chaumière. Tripitaka ne les avait pas plus tôt vus qu’il récitait l’incantation de Constriétion du cercle. Les deux éclatèrent en lamentations avec un bel ensemble: «Pourquoi réciter l’incantation alors que nous nous sommes déjà battus si durement? Arrêtez, arrêtez, je vous en supplie!» Le Vénérable était d’un naturel miséricordieux: il mit un terme à la récitation, mais restait incapable de distinguer le vrai du faux. L’un et l’autre se dégagèrent et reprirent le combat. «Condisciples, protégez le Maître pendant que je l’eni j o traîne devant le roi Yama qui saura faire la distindion», annonça le grand saint, ce que l’autre Novice répéta. Se poussant et se tirant, ils disparurent dans l’instant. «Sablet, quand tu es arrivé à la grotte du Rideau Torrentiel et que tu as vu le faux Porcet qui portait les bagages, pourquoi ne les lui as-tu pas arrachés? demanda Porcet. — Lorsque le monstre a vu que je frappais de ma canne le faux Sablet, il a cherché à me faire encercler pour me capturer et je n’ai dû le salut qu’à la fuite. Puis je l’ai dit à la bodhisattva et suis revenu avec le Novice à la grotte, où j’ai renversé les bancs de pierre et dispersé les petits monstres pendant qu’ils se battaient tous les deux dans les airs; mais je n’ai vu que la chute d’eau sans découvrir l’entrée, si bien que je n’ai pas trouvé les sacs et suis retourné les mains vides. — Tu ne le savais donc pas. L’année où j’étais allé le prier de revenir, nous nous étions d’abord rencontrés devant la grotte; j’avais par la suite réussi à le convaincre et, quand il e£t rentré se changer, j’ai bien vu qu’il se glissait à travers le rideau: c’est la chute d’eau elle-même qui constitue la porte d’entrée. Je suppose que la créature a entreposé nos sacs dans la grotte. — Puisque tu la connais, cette entrée», intervint Tripitaka, «profite de ce que personne n’est là pour les reprendre, ces sacs, et poursuivons notre route vers l’Ouest. Même s’il venait, nous n’aurions plus besoin de lui. — J ’y vais», répondit Porcet. — Frérot, il y plus d’un millier de petits singes devant la grotte: je crains qu’à toi tout seul tu ne parviennes pas à déjouer leur vigilance; le résultat pourrait être désastreux. — Ils ne me font pas peur, pas peur du tout! » rétorqua en riant Porcet, qui sortit précipitamment et, prenant son élan sur un nuage, fila droit vers le mont de Fleurs et Fruits à la recherche des bagages. Bref, revenons aux deux Singet qui avaient repris l’échange de coups et de cris derrière le mont des Ténèbres, remplissant d’épouvante les fantômes de la montagne entière, qui, tremblants, se cachaient où ils pouvaient. Ceux qui avaient réussi à fuir s’étaient précipités aux tribunaux infernaux pour annoncer au palais du Filet de la forêt des apparences: «Votre Majesté, il y a deux Grands Saints égaux au Ciel qui sont arrivés sur le mont des Ténèbres!» Alarmé, le roi de la première cour transmit la nouvelle à celui de la deuxième, troisième et successivement jusqu’à la dixième et dernière, un palais passant le mot au suivant. En un instant, les dix rois étaient réunis et envoyaient prévenir d’urgence leur collègue Ksitigarbha. Tous étaient rassemblés au palais du Filet de la forêt, mobilisant leurs troupes en vue de la capture du vrai et du faux. On entendit mugir un vent violent et, dans un épais brouillard, l’un et l’autre Singet pénétrèrent dans le palais, roulant et se culbutant. Les souverains des ténèbres s’avancèrent pour leur barrer le passage: «Pour quelle raison venez-vous troubler notre sombre séjour, grands saints? — Comme j’étais chargé de la proteélion du moine chinois dans la quête des Écritures au paradis de l’Ouest et que des brigands avaient pillé mon maître dans une montagne au passage du pays des Liang de l'Ouest, j’en ai tué quelques-uns. Le Maître me l’a reproché et m’a chassé. Je suis allé en conséquence me plaindre auprès de la bodhisattva des mers du Sud. Je ne sais comment le monàtre en a eu vent: il a pris mon aspeét, s’est attaqué au Maître et lui a dérobé les bagages. Quand Sablet est allé les lui réclamer dans la montagne, il a prétendu se mettre lui-même en quête des Écritures au nom de notre maître. Lorsque Sablet s’est enfui aux mers du Sud voir la bodhkattva, j’étais précisément à ses côtés. Lorsqu’il s’est plus complètement expliqué sur les raisons de sa venue, la bodhkattva l’a envoyé avec moi voir ce qui en était au mont de Fleurs et Fruits: il avait effeâivement occupé mon repaire. Nous avons porté notre querelle d’identité auprès de la bodhkattva, mais en vérité notre aspeéi: et notre voix étaient si parfaitement semblables qu’elle non plus n’a su en juger. Je l’ai ensuite entraîné au paradis, où les dieux ont éprouvé la même difficulté. En conséquence, je suis retourné devant mon maître, qui a récité l’incantation, mais l’autre a crié de douleur tout comme moi. Voilà pourquoi nous sommes venus troubler votre sombre séjour, dans l’espoir qu’en examinant le registre des vivants et des morts, vous pourriez 1 5 2 découvrir l’origine du faux Singet, poursuivre sans tarder ses âmes et nous épargner les désordres de l’esprit dédoublé.» L’être maléfique répéta la même chose. À ce discours, les souverains des Enfers convoquèrent le juge responsable du registre pour en scruter les noms un à un: celui de «faux Singet» n’y figurait pas. Celui-ci examina ensuite le registre des créatures poilues: les cent trente rubriques concernant les singes avaient été rayées d’un coup de pinceau par Singet le grand saint en l’année où il avait atteint la Voie et fait un terrible raffut aux tribunaux infernaux. Aucun nom d’espèces simiesques n’y avait dès lors figuré. Examen et vérification faits, le juge revint présenter son rapport. «Grands saints», répondirent solennellement les souverains infernaux, sceptres en main, «il n’y a plus d’inscriptions à examiner chez nous: il ne vous reste plus qu’à retourner dans le monde des vivants pour trancher.» À peine avaient-ils prononcé la phrase que le bodhkattva Ksitigarbha se fit entendre: «Attendez, attendez donc! Je charge Ouïe-Fine de vous distinguer le vrai du faux.» Au fait, Ouïe-Fine était le nom d’un animal qui avait l’habitude de se tenir sous la table à soutras du bodhisattva; en se couchant contre le sol, il pouvait distinguer les bons des mauvais, les sages des fols parmi les bêtes sans poil, celles à écailles, celles à longs poils, celles à plumes, celles à carapace, parmi les immortels terrestres, célestes, divins, humains et fantomatiques. Sur l’ordre de Ksitigarbha, l’animal alla donc se tapir au milieu de la cour du Filet de la forêt. L’instant d’après, il relevait la tête et disait à son maître: «Je connais le nom de la créature, mais je ne peux le dire en face, ni participer à sa capture. — Et si tu le révèles devant lui, qu’arriverait-il? — Le découvrir face à face rendrait la créature méchante, je le crains; elle jetterait le trouble dans le palais sacré et plongerait la résidence des Ténèbres dans le malaise. — Et pourquoi ne pourrais-tu aider à sa capture? — Les pouvoirs du monstre ne sont en rien inférieurs à ceux de Singet le grand saint. Si grande que soit la force de la Loi dont disposent les dieux des Enfers, ils ne pourraient le saisir. — Dans ces conditions, comment s’en débarrasser? — La Loi du Bouddha ne connaît pas de limite.» Ksitigarbha comprit aussitôt, et dit au deux novices: «Vous qui avez même visage et pouvoirs égaux, il vous faut aller au monastère du Coup-de-Tonnerre chez l’Ainsi-venu des Sâkya, seule façon de savoir qui est l’un, qui est l’autre. — Vous avez raison»! s’écrièrent les deux ensemble, «allons, toi et moi, au paradis de l’Ouest demander au Bouddha de trancher!» Les dix juges infernaux les raccompagnèrent, remercièrent Ksitigarbha et retournèrent au palais des Nuées Turquoise, où ils firent fermer toutes les passes menant au sombre séjour. Il suffit: voyez les deux Singet se battre sur les nuages flottants qui les entraînaient vers le paradis de l’Ouest. En témoigne le poème: A v o ir le cœur double mène au désastlre: L e doute envahit l ’univers tout entier. On désire riche équipage, piaêlres, Des rangs de la cour, l ’on ne pense qu’au prem ier. Expéditions au sud, puis campagne au nord, Point de repos: à l ’e ii il fa u t les arrêter. D e la méditation au vide de l ’estprit Se form e l ’enfanqon de sainte conception. Se tirant et se poussant, s’agrippant et se bousculant, tous deux progressaient dans les airs sans cesser de se combattre, et de vociférer, cela jusqu’à l’entrée du monastère du Coup-de-Tonnerre sur le mont des Vautours au paradis de l’Ouest. Les quatre éminents bodhisattvcP, les huit grands porteurs de foudre, les cinq cents arhat, les trois mille révélateurs de la vérité, les nonnes et moines mendiants, bhiksunî et bhiksu, les upâsaka et upâsikâ, la foule entière des grands saints s’étaient rassemblés au pied du trône de lotus au sept trésors pour écouter le Bouddha exposer la Loi. Il expliquait précisément ce passage: « L ’être esti dans le non-être, le néant dans le non-néant'>. L a form e dans l ’informe, la vacuité dans le non-vide. L ’être esti ce qu i n’estlpas l ’être, le néant ce qu i n ’estipas le néant. L a form e esti ce q u i n ’eit pas form e, le vide ce qu i n’eêl pas vide. L e vide n ’est autre que le vide, la form e que la forme. L a form e n ’a pas de form e déterminée, la form e est vide. L e vide n’est pas un vide déterminé, le vide est une forme. Sachez que le vide n ’est pas vide, que la form e est sans forme. Ce n’eilqu e lorsque les mots éclairent que l ’on atteint le son indicible.» La foule entière baissait la tête en signe d’obéissance et, tandis qu’elle chantait en chœur, l’Ainsi-venu faisait pleuvoir du ciel des fleurs à profusion. Soudain, il quitta son trône pour s’adresser à la multitude: «Vous qui êtes tous unis par le cœur et l’esprit, regardez donc arriver l’esprit double en lutte.» La foule leva les yeux en effet, les deux Singet, dans des vociférations à remuer ciel et terre, pénétraient dans le territoire superbe du monastère. Alarmés, les huit porteurs de foudre s’avancèrent pour leur barrer le passage: «Où voulez-vous aller? — Le monstre a pris mon aspeâ:: je voudrais me rendre au pied du trône importuner le Bouddha pour qu’il me distingue le vrai du faux.» Impossible de les retenir: tous deux se chamaillant, ils s’agenouillèrent devant le Bouddha pour lui déclarer respeéfueusement: «Votre disciple, chargé de la proteâion du moine chinois en quête des Ecritures authentiques vers votre monastère sacré, s’est dépensé je ne sais combien de fois pour surmonter les obstacles tendus par les monstres et démons sur la route. Dernièrement, quand nous sommes tombés sur des brigands pillards, il est exaâ qu’à deux reprises j’ai tué quelques personnes. Le Maître m’en a fait le reproche et m’a chassé: il n’admet plus que nous saluions ensemble le corps doré de l’Ainsivenu. Que pouvais-je faire, sinon me précipiter aux mers du Sud voir Guanyin et m’en plaindre. Ce monitre a inopinément usurpé ma voix et mon visage pour abattre le Maître et emporter les bagages. Mon condisciple Conscient-de-la-Pureté l’avait poursuivi jusque dans la montagne, où la créature perverse a voulu lui faire accroire qu’il y avait un autre vrai moine en quête des Écritures. Sablet s’est dégagé afin de rejoindre les mers du Sud et porter la situation, en détail, à la connaissance de Guanyin. Elle m’a, en conséquence, intimé l’ordre de retourner sur ma montagne avec Sablet. À la suite de ces circonstances, nous n’avons cessé de nous battre dans cette lutte entre le vrai et le faux, mais, des palais du ciel L iv r e XII, c h a p it r e l v i i i aux séjours infernaux, nul n’a su distinguer l’un de l’autre. Voilà pourquoi j’ai l’extrême audace de vous supplier d’ouvrir largement la porte de vos bontés, de m’accorder une pensée pleine de commisération et, par l’éclatante distindion du juste et du pervers, de me permettre d’accompagner le moine chinois jusqu’à vous et d’assurer gloire éternelle à notre éminente doftrine en rapportant les soutras dans les terres de l’Est.» À les entendre tenir le même discours de la même voix, personne dans la foule, n’aurait été capable de les distinguer. Seul l’Ainsi-venu savait. Il était sur le point de le révéler quand apparut du sud une nuée colorée: c’était Guanyin qui venait saluer notre Bouddha, lequel, joignant les paumes, lui demanda: «Tu vois ces deux Singet, chère Guanyin, qui est le vrai, qui est le faux? — J ’ai été bien incapable de les distinguer l’autre jour lorsqu’ils sont passés par ma misérable région. Il en a été de même au paradis comme en enfer. Je suis précisément venue vous prier instamment de nous éclairer. — Vous autres, si vaste que soit la puissance de la Loi», répliqua en souriant le Bouddha, «vous ne savez que passer en revue les événements de l’univers, vous ne pouvez connaître tout ce qu’il contient, ni avoir connaissance de toutes les espèces qui existent au monde.» Guanyin le pria d’en exposer la classification. «Il y a cinq sortes d’immortels», expliqua l’Ainsi-venu, «à savoir ceux du ciel, ceux de la terre, les dieux, les hommes et les fantômes ou démons. Il y a cinq catégories de bêtes: glabres, à écailles, velues, à plumes et à carapace. Le faux Singet n’est ni du ciel, ni de la terre, ni dieu, ni homme, ni démon; non plus glabre, à écailles, velu, à plumes ou à carapace. Il y a toutefois quatre sortes confuses de singes qui n’entrent dans aucune de ces dix espèces. — Puis-je vous demander quelles sont ces quatre sortes? reprit Guanyin. — La première est le singe de pierre surdoué qui connaît à fond les transformations, les saisons du ciel et avantages de la terre; il sait déplacer les étoiles et convoquer les constellations. La seconde sorte est celle du macaque à croupe rouge: il comprend le jeu du Yin et du Yang aussi bien que les affaires humaines; il est habile à entrer et sortir, à éviter la mort et prolonger la vie. La Singet ne p u t se retenir: ilfit tournoyer sa trique et la lu i assena sur la tête, le tuant du prem ier coup. troisième espèce de singe est le gibbon à longs bras, capable d’attraper la lune et le soleil, raccourcir les montagnes, distinguer le faite du néfaste et jongler avec le ciel et la terre. La quatrième et dernière sorte eit le simien “à six oreilles1”, à l’ouïe merveilleuse, capable de pénétrer les lois de la nature, le passé et l’avenir; il sait tout. Les quatre sortes de singes ne font pas partie des dix espèces animales et ne figurent pas sur la liste des noms de créatures des domaines célestes et terrestres. À mon avis, le faux Singet est ce macaque “à six oreilles”. De l’endroit où il se trouve, ce singe peut savoir ce qui se passe à mille lis de distance; il peut aussi entendre tout ce qui se dit. Voilà pourquoi l’on peut dire de lui qu’il a l’ouïe merveilleuse, qu’il est capable de pénétrer l’ordre de la nature, le passé, l’avenir et toutes choses. Bref, celui qui a même aspedt et même voix que le véritable Conscient-de-la-Vacuité est le macaque “à six oreilles”.» Le singe n’eut pas plus tôt entendu l’Ainsi-venu révéler son aspeft originel que, tremblant de peur, il prit son élan pour bondir et s’échapper; mais, le voyant sur le point de s’enfuir, le Bouddha donna l’ordre à la foule de se jeter sur lui. Il fut aussitôt entouré des quatre hodhisattva, des huit porteurs de foudre, des cinq cents arhat, des trois mille révélateurs, des bhiksu et bhiksuni, des upâsaka et upâsikâ, de Guanyin et de Moksa. Singet voulut aussi se porter en avant. «Ne le touche pas, Conscient-de-la-Vacuité», dit le Bouddha, «je vais te le capturer.» Le poil hérissé, le macaque comprit qu’il ne leur échapperait pas ainsi: d’une secousse, il se transforma en abeille qui s’envola. L’Ainsi-venu leva son bol à aumônes en or et le rabattit. La foule ne s’en était pas rendu compte et croyait qu’il s’était enfui. «Silence», leur dit en souriant le Bouddha, «le monstre n’eât point parti: il est sous mon bol. Devant la foule qui, d’un même mouvement, s’était rapprochée, il le souleva: on y voyait en effet le macaque «à six oreilles», qui avait repris sa forme originelle. Singet ne put se retenir: il fit tournoyer sa trique et la lui assena sur la tête, le tuant du premier coup. C’est ainsi que l’espèce s’est éteinte et n’existe plus de nos jours. «Bonté divine! ne put s’empêcher de s’exclamer l’Ainsi-venu. — Vous ne devriez pas avoir pitié de lui! Il a blessé mon maître, volé nos sacs: de toute façon, selon les lois, il méritait la décapitation pour vol en plein jour assorti de coups et blessures. — Retourne vite protéger le moine chinois et reviens chercher les Écritures! — Il me faut vous l’apprendre», objefta le grand saint en se prosternant, «le Maître ne veut plus de moi. S’il ne me garde pas, la démarche sera peine perdue. Si ce n’est pas trop vous demander, veuillez réciter l’incantation de Relâchement du cercle, de sorte que je puisse l’enlever et vous le rendre. Laissez-moi donc retourner à la vie laïque. — Ne te laisse pas égarer par le désordre de la pensée et cesse ces caprices. Je te fais raccompagner par Guanyin: pas de danger qu’il refuse de te reprendre. Protège-le, vaille que vaille! Le temps viendra où, l’exploit accompli, tu retrouveras la joie suprême et une place, pour toi aussi, sur le trône de lotus.» À ces mots du Bouddha, Guanyin, qui se tenait à ses côtés, joignit les mains pour le remercier de la grâce qu’il lui accordait et emmena aussitôt Singet sur un nuage, suivie de Moksa et du perroquet blanc. Ils furent bientôt en vue de la chaumière près de la route. Dès qu’il les aperçut, Sablet invita le Maître à sortir les recevoir. «Moine chinois», lui dit Guanyin, «celui qui t’a frappé est le faux Singet, un macaque “à six oreilles”. Heureusement que le Bouddha l’a reconnu. Conscient-de-la-Vacuité l’a tué. Il faut maintenant le reprendre. Les obstacles démoniaques du chemin ne sont pas encore éliminés: tu as besoin de sa proteélion pour atteindre le mont des Vautours, voir le Bouddha et obtenir les soutras. Ne lui en veuille plus! — J ’obéirai respectueusement à vos instructions», répondit Tripitaka en se prosternant. Ils s’inclinaient et remerciaient quand le bruit d’une tornade se fit entendre à l’est. Tous les yeux se tournèrent dans cette direction: c’était Porcet, les deux sacs sur le dos, qui arrivait, porté par le vent. À la vue du Bouddha, l’idiot se jeta à terre pour saluer: «Lorsque votre disciple a pris congé du Maître et s’eit rendu à la grotte du Rideau Torrentiel chercher les sacs, il a en effet trouvé un faux moine chinois et un faux Porcet. Je les ai tués l’un et l’autre: c’étaient des corps de singes. J ’ai trouvé les bagages quand je suis entré dans la grotte: rien ne manquait, j’ai vérifié. Mais je ne sais où sont passés les deux Singet.» Guanyin lui raconta comment le Bouddha avait reconnu la créature maléfique. L’idiot s’en réjouit immensément et la remercia profusément. Maître et disciples exprimèrent leur reconnaissance en s’inclinant, Guanyin s’en retourna et ils retrouvèrent la volonté commune d’antan, leurs griefs et rancune entièrement dissipés. Ils exprimèrent encore une fois leur gratitude aux gens du village, mirent ordre au chargement, préparèrent le cheval, et repartirent vers FOuest à la recherche de la grand-route. Le cas de dire: Séparation à mi-chemin perturbe les cinq dynamies, Réunion à terrasser les démons rétablit l ’unité, P a r le retour de l ’âme la concentration établie, L es s ix sens vaincus, 1’é lix ir de vie peut se réaliser. Si vous ne savez, en fin de compte, quand Tripitaka obtiendra le privilège de voir le Bouddha face à face et d’obtenir les Écritures, écoutez donc la séance qui vient. 第059回 / CHAPITRE LIX OÙ LA ROUTE DE TRIPITAKA EST BARRÉE PAR LES MONTS DE FEU, ET SINGET AGITE UN MOMENT L’ÉVENTAIL EN FEUILLES DE BANANIER. Une, la nature des diverses estpèces, Sans lim ite, l ’océan q u i les accueille. V ains soucis, vaines pensées qu i vous assaillent: A u jo u r de l ’accomplissement des mérites, L a Loi, plénitude, brillera au zénith. N e te laisse aller à l ’est ou à l ’oueil, Contre toute différentiation, tiens-toi ferm e! Concentre ce que tu mets dans le fo u r du sort, Forge-le aussi rouge que le corbeau d ’or. Éclatant de beauté, charme et sédu Üion, T u pourras aller et venir sur un dragon. Respeâant les instruâions de Guanyin, ainsi que nous l’a exposé le récit, Tripitaka reprit Singet et pressa sa marche vers J ’Oueft en compagnie de Porcet et Sablet, après avoir mit fin à tout dédoublement mental, tenant ferme singe et cheval de l’esprit, leurs forces à tous unies par une volonté commune. Parler de la lumière et des ténèbres qui passaient comme la flèche, du soleil et de la lune qui se succédaient à la vitesse de la navette, serait sans fin. Après le ciel torride des mois d’été, ils retrouvèrent le givre de l’automne finissant. Voyez L es rares nuages déchirés p a r le vent d ’ouestl, Sous le brocart de givre le cri lointain des grues. Paysage de froidure interminable: V ols d ’oies sur les passes du nord, Retour aux sentes du sud des oiseaux noirs. L e voyageur frissonne de solitude Sous la robe de bure. Toutefois, à mesure qu’ils avançaient, les quatre pèlerins trouvaient l’air de plus en plus chaud, voire étouffant. «D ’où vient cette chaleur, alors que nous sommes en automne? s’étonnait Tripitaka en tirant sur les rênes. — Vous ne saviez donc pas?» répliqua Porcet, «il y a sur la route de l’Oueit le pays de Sihali, populairement appelé “Extrémité du ciel”, car c’eit là que se couche le soleil. En fin d’après-midi, le roi fait battre tambour et sonner de la trompe sur les murailles pour couvrir le bruit de la mer qui bout. Le soleil, étant feu véritable du grand Yang, produit en plongeant dans l’océan de l’Oueit le même effet que flammes au contaéf de l’eau, laquelle bouillonne à grand bruit. Sans la musique assourdissante des tambours et des trompes, les petits enfants de la cité mourraient de convulsions. Je présume que cette chaleur étouffante vient de ce que nous arrivons au pays où le soleil se couche.» Devant ce raisonnement, le grand saint ne put s’empêcher d’éclater de rire: «Idiot, tu dis n’importe quoi! Au sujet du pays de Sihali, tu anticipes! À la vitesse où va le Maître, il n’y serait pas encore au bout de trois vies, en s’y mettant de ses premières à ses dernières années. «D ’où viens-tu et que viens-tu fa ire à ma porte, étrange créatureh IÔ — Si, à t’en croire, frangin, ce n’est pas ici que se couche le soleil, pourquoi fait-il une chaleur aussi torride? — Je suppose qu’il y a quelque chose de détraqué dans les saisons», intervint Sablet, «l’été domine l’automne.» Tous trois disputaient de la question lorsqu’ils aperçurent au bord de la route une ferme aux murs de briques rouges, couverte de tuiles rouges, aux vantaux peints en rouge et aux volets laqués de rouge: du rouge partout! Tripitaka descendit de cheval: «Conscient-de-la Vacuité, va aux nouvelles et tâche de savoir la raison de cette chaleur intense. » Le grand saint rangea sa trique cerclée d’or, redifia sa tenue, et se donna un air distingué p ou r d escen d re de la grand-route jusqu’à la porte, qu’il observait, lorsque, soudain, en sortit un vieil homme. I l portait un ample vêtement de toile de puéraire, entre jaune et rouge, et un chapeau en lanières de bambou entre le bleu et le noir. Il s’appuyait sur une canne de bambou noueux n i droit n i courbe et chaussait des bottes à longue tige, n i neuves n i vieilles. I l avait un visage de cuivre rouge, une barbe de fils blancs. Ses sourcils broussailleux cachaient des yeu x bleus et son sourire découvrait des dents d ’or. Comme le vieillard levait la tête, il aperçut Singet et, sous le choc de la surprise, s’écria, appuyé sur la canne: «D’où viens-tu et que viens-tu faire à ma porte, étrange créature? — Cher vieux donateur», répondit poliment Singet, «n’ayez pas peur de moi qui ne suis point une créature étrange. Le pauvre moine que je suis est envoyé en mission impériale, depuis les terres de l’Est, chercher à l’Ouest les Écritures. Nous sommes quatre pèlerins qui passons par votre noble région et, constatant une chaleur que nous ne nous expliquons pas, ne connaissant pas non plus le nom du pays, nous vous serions reconnaissants de nous en instruire. Voilà pourquoi je viens vous saluer. — Ne m’en voulez pas, Vénérable», répondit en souriant le vieil homme, enfin rassuré, «à mon âge j’ai la vue trouble et n’ai point reconnu qui vous étiez. — Je vous en prie. — Où se trouve votre respedé maître? — C’est lui qui se tient à l’entrée sud de la grand-route. — Priez-le donc de venir!» Singet fit joyeusement signe de la main: Tripitaka 'Livre XII, chapitre lix 1 6 3 approcha aussitôt avec Porcet et Sablet, l’un conduisant le cheval blanc, l’autre portant les bagages. Tous saluèrent le vieil homme. À voir l’élégante dignité de Tripitaka et les mines étranges de Porcet et Sablet, celui-ci était partagé entre la crainte et la joie. Il ne put faire autrement que de les inviter à entrer, tandis qu’il envoyait ses gens s’occuper du thé et préparer un repas. Tripitaka se leva pour remercier et demander: «Puis-je me permettre de vous poser une question, grand-père? Comment se fait-il qu’à l’automne la chaleur redevient torride chez vous? — Notre pays s’appelle Monts-de-Feu et ne connaît ni printemps ni automne. Les quatre saisons sont chaudes. — Où se trouvent ces monts de Feu? Est-ce qu’ils barrent la route de l’Ouest? — À l’Ouest? Vous ne pouvez y aller. Ces montagnes sont à soixante lis d’ici, précisément là où passe la route de l’Ouest. Ce sont huit cents lis de feu et de flammes, où ne pousse le moindre brin d’herbe. Quand bien même vous auriez tête de bronze et corps d’acier, vous seriez liquéfiés avant d’avoir franchi ces montagnes.» Pâle d’effroi à ces mots, Tripitaka n’osa poser d’autres questions. C’est alors qu’ils virent un jeune homme qui poussait une carriole rouge; il s’arrêta devant la porte en criant: «Gâteaux! Gâteaux à vendre!» Singet s’arracha un poil qu’il transforma en pièce de bronze et en demanda un au garçon. Celui-ci prit la monnaie sans l’examiner, dénoua un ballot fumant de vapeur chaude et en tira un gâteau qu’il tendit à Singet. Le Novice le prit: il eut l’impression de tenir dans la main un morceau de charbon tiré d’un brasero enflammé ou un clou encore rouge sortant de la forge. Le voilà qui fait valser le gâteau de la main droite à la gauche, de la gauche à la droite en répétant: «Chaud, Chaud! Chaud! Ce n’est pas mangeable!» Le jeune homme riait: «Faut pas venir par ici, si vous avez peur du chaud. C’est la chaleur qu’il fait ici. — Mon garçon, ce que tu dis là n’a pas de sens. Comme le dit l’adage, sans jroia ni chaud, point de céréales. Avec une chaleur pareille, d’où vient la farine des gâteaux? — Qui veut savoir d’où vient la farine, ferait mieux de le demander à l’immortelle Éventail-de-Fer. — Qu’eât-ce que l’immortelle Éventail-de-Fer a donc à y voir? — Elle possède un éventail en feuilles de bananier. Si vous obtenez qu’elle vous le prête, un coup éteint le feu, le deuxième provoque la brise et le troisième coup d’éventail fait tomber la pluie; c’est alors que nous semons pour récolter le moment venu; c’est ainsi que nous obtenons les cinq céréales qui nous font vivre. Sinon, pas un brin d’herbe ne pousserait.» Sur ces explications, Singet lui tourna le dos et rentra présenter le gâteau à Tripitaka: «Maître, rassurez-vous. Inutile de vous tourmenter au sujet de ce qui pourrait arriver dans deux ans! J ’aurai quelque chose à vous raconter quand vous aurez mangé le gâteau.» Le Vénérable tenait le gâteau en main, quand il se tourna vers son hôte: «Prenez-le, cher vieux monsieur. — Je me permettrais de manger votre gâteau alors qu’on ne vous a pas encore servi le thé? — Ne vous mettez donc pas en peine de nous servir thé ou repas », répliqua Singet, «j’ai une question à vous poser: où habite l’immortelle Éventail-de-Fer? — À quel sujet? — Le vendeur de gâteaux vient de m’apprendre qu’elle posséderait un éventail en feuilles de bananier. Si on le lui demande, le premier coup d’éventail éteint le feu, le second soulève le vent et le dernier provoque la pluie. C’est ainsi que vous pouvez semer et moissonner dans votre pays pour obtenir les céréales nécessaires à la vie. Je souhaiterais la trouver pour me procurer l’éventail, qui nous permettrait de franchir les monts de Feu et qui vous assurerait la sécurité de récoltes régulières. — Cela est vrai, mais si vous n’avez pas de cadeau, il est à craindre que Sa Sainteté ne consente à venir. — Quels cadeaux lui faut-il? demanda Tripitaka. — Les gens d’ici vont la solliciter tous les dix ans. Après un bain rituel, nous allons la prier avec dévotion et sincérité, à sa montagne, pour l’inviter à sortir de sa grotte et à venir ici exercer son pouvoir; nous lui offrons quatre porcs, quatre moutons, des fleurs, de la monnaie de papier, des encens rares, des fruits de saison, des oies, du poulet et du bon vin. — Où e£t située cette montagne?» demanda Singet, «comment l’appelle-t-on? À combien de lis d’ici se trouve-t-elle? Laissez-moi le lui réclamer, cet éventail. — La montagne est au sud-ouest et se nomme mont des 'Livre XII, chapitre l i x Nuées-Turquoise. On y trouve une caverne appelée grotte du Bananier. Il faut un mois aux croyants de chez nous pour faire l’aller-retour, car il y a mille quatre cent cinquante à mille quatre cent soixante lis à parcourir pour aller prier à la montagne de l’immortelle. — Aucune importance», répondit en riant Singet, «je serai aussi vite revenu que parti. — Attendez donc! Prenez du thé, mangez d’abord pendant que l’on prépare des provisions sèches. Il vous faut emmener deux compagnons. Il n’y a personne sur cette route infestée de tigres et de loups. Ce n’est pas en un jour que vous pourriez y arriver! Ce ne sera pas une plaisanterie. — Inutile, je n’ai besoin de rien», répliqua en riant Singet, «je m’en vais!» Il ne l’avait pas plus tôt dit qu’il disparaissait. «Mes aïeux!» s’exclamait le vieillard, alarmé, «mais c’est une personne divine qui monte les nuages et chevauche les nuées! » Ne parlons pas des attentions redoublées dont ces gens entourèrent le moine chinois, et revenons à Singet, qui atteignit en un clin d’œil le mont des Nuées-Turquoise. Il arrêta son lumineux véhicule et cherchait l’entrée de la grotte quand, soudain, se fit entendre le bruit régulier de la cognée: c’était un bûcheron qui coupait du bois dans la forêt. Comme le Novice précipitait ses pas dans cette direâion, il l’entendit chantonner: « A u x nuages je reconnais la vieiüe forêt, Sous tes herbes folles le chemin disparaît. A u x collines de l ’ouesti, loin, plu ie du matin: L ég u é du sud, au retour, sera trop profond. » Le Novice s’avança et joignit les mains: «Mes salutations, frère bûcheron! » Celui-ci lâcha sa hache pour rendre la politesse et demanda: «Où allez-vous, vénérable? — Puis-je te demander, frère bûcheron, si c’est bien le mont aux Nuées-Turquoise? — Cela même. — Où se trouve la grotte au Bananier de l’immortelle Éventail-de-Fer? — Il existe bien une grotte au Bananier», répondit en i 6 6 riant le bûcheron, «mais pas d’immortelle, seulement une princesse Éventail-de-Fer, que l’on appelle aussi Râksasî. — On dit qu’elle possède un éventail en feuilles de bananier qui éteint les flammes des monts de Feu. E£t-ce bien elle? — Exactement, tout à fait! La possession de ce trésor permet à la sage et sainte personne d’éteindre le feu et d’étendre sa protection aux gens de là-bas, qui l’appellent en conséquence immortelle Eventail-de-Fer. Les gens de par ici n’ont nul besoin d’elle et ne la connaissent que sous le nom de Râksasî, laquelle est d’ailleurs la femme du roi-démon-taureau Grosbalès.» À ces mots, Singet blêmit sous le choc de la surprise. «Encore une ennemie!» se disait-il, «Bébé-Rouge, que nous avions naguère vaincu, il paraît que c’est elle qui l’avait élevé. C’est son oncle que j’avais précédemment rencontré à la caverne de Destru&ion-des-Enfants du mont de la Délivrance-du-Yang, et il avait refusé de donner de l’eau dans l’intention de le venger. Maintenant que je tombe sur les parents, comment leur emprunter l’éventail?» À voir le Novice plongé dans les réflexions et à l’entendre soupirer sans fin, le bûcheron se mit à rire: «Vénérable, vous qui avez quitté votre famille, quel souci vous accable? Suivez ce sentier vers J’est et vous serez à la grotte en moins de cinq ou six lis. Ne vous tourmentez pas! — Je ne te le cacherai pas, frère bûcheron. Je suis le premier disciple du moine chinois envoyé par la cour des Tang des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de l’Oueft. J’ai eu des mots avec Bébé-Rouge, le fils de la Râksasî, il y deux ans, à la grotte des Nuées-de-Feu. Je crains qu’elle ne m’en veuille encore et refuse de me le donner. C’est pourquoi je m’inquiète. — L’homme de valeur sait lire sur les visages: n’invoquez pas d’autre raison que l’emprunt de l’éventail, ne vous préoccupez point des rancœurs passées. Je vous garantis que vous l’obtiendrez.» Singet s’inclina très bas: «Merci de tes conseils, frère bûcheron. J’y vais! » Là-dessus, il prit congé du bûcheron et se rendit d’une traite à l’entrée de la grotte au Bananier. Les vantaux étaient clos et fermés solidement. Quel magnifique paysage autour! L a montagne a pour ossature les rochers qu i sont l'essence delà terre. L a brume garde l ’hum idité de la nuit, les mousses contribuent à la fraîcheur de la verdure [...]. C ’est assurément site antique et m illénaire q u i porte la trace de l ’im m ortel [...]. Le Novice s’avança pour appeler: «Grand frère taureau, ouvre-moi, ouvre!» La porte grinça et s’ouvrit. Une jeune fille en sortit, un panier de fleurs à la main, une houe à l’épaule, en toile bleue et sans maquillage ni bijoux, il est vrai, mais le visage respirant la vivacité et l’esprit de la Voie. Le Novice s’avança à sa rencontre et lui dit, les mains jointes: «Ma fille, puis-je te prier de m’annoncer auprès de la princesse. Je suis un moine en quête des Écritures, en route vers l’Ouest. Comme il est difficile de franchir les monts de Feu, je viens respedueusement solliciter le prêt momentané de l’éventail en feuilles de bananier. — De quel monastère êtes-vous? Comment vous appelez-vous? De façon à pouvoir vous annoncer... — Je viens des terres de l’Est et je m’appelle Singet Conscient-de-la-V acuité. » La jeune fille fit aussitôt demi-tour, rentra dans la grotte et s’agenouilla aux pieds de la Râksasî: «Madame, il y a un moine des terres de l'Est à la porte, Singet Conscient-dela-Vacuité, qui veut voir Madame pour lui demander respedueusement l’éventail; il en aurait usage pour franchir les monts de Feu.» Les mots de Singet Conscient-de-la-Vacuité eurent sur la Râksasî l’effet d’une pincée de sel dans les flammes, de l’huile jetée sur le feu. Son visage devint écarlate et une fureur dévastratrice lui enflamma le cœur. «Le maudit singe! Le voilà aujourd’hui! Servantes, allez me chercher la cuirasse et apportez-moi les armes! » Elle endossa aussitôt l’armure et, une épée à lame bleue à chaque main, elle sortit en tenue complète. Le Novice se glissa de côté pour l’observer à la dérobée: L a tête enveloppée d ’un mouchoir à fleurs, elle portait une longue robe de brocart à décor de nuages, serrée à la taille p a r une double ceinture de nerfs de tigre et laissant apparaître la bordure d ’une ju p e brodée. Ses chaussures recourbées en bec de phénix ne dépassaient pas trois pouces; ses jam bières se terminaient en barbes de dragon brochées d ’or. Tenant les épées à bout de bras, ellepoussait de hauts cris de colère, avec une mine aussi féroce que celle de la bonne femme de la luné. «Où es-tu, Conscient-de-la-Vacuité?» cria la Râksasî dès qu’elle fut dehors. Singet s’avança et répondit avec une courbette respeéhieuse: «Chère belle-sœur, je vous présente mes hommages. — Ta belle-sœur!» éruéla la Râksasî, «qui voudrait l’être et recevoir tes hommages? — Votre respedé mari, le roi-démon-taureau, m’avait juré fraternité; nous étions sept ainsi liés. Votre Altesse étant son épouse légitime et principale, comment vous traiter, sinon de “belle-sœur”? — Maudit singe! Comment peux-tu te réclamer de ces liens de fraternité et avoir précipité mon fils dans cet horrible piège? — Qui e£t votre fils? — Mon enfant est Bébé-Rouge, le grand roi et saint enfançon de la grotte des Nuées-de-Feu à la gorge du Pin-Mort du mont du Sanglot, celui que tu as démoli. Nous ne savions comment te retrouver pour le venger. Maintenant que tu viens à ma porte tenter le deátin, crois-tu que je vais te pardonner? — Belle-sœur», reprit Singet en arborant un large sourire, «vous me faites à tort des reproches sans avoir examiné le fond de l’affaire. C’est que votre bien-aimé fils s’était emparé de mon maître et voulait le cuire, bouilli ou à la vapeur, je ne sais plus. Fort heureusement la bodhisattva Guanyin a sauvé mon maître en prenant votre fils à son service, où il exerce présentement les fondions de garçon de Bonne-Fortune; il jouit désormais du juste fruit de bodhisattva, au-delà de la vie et de la mort, de la pureté et de l’impureté; il partage la longévité du ciel et de la terre, du soleil et de la lune. Au lieu de me remercier de lui avoir assuré cet exceptionnel destin, vous me faites des reproches. C’est insensé! — Maudit singe à la langue artificieuse! Mon fils n’a sans doute pas perdu vie, mais comment se présenterait-il devant moi? Quand le reverrai-je? — Quelle difficulté y aurait-il à ce que ma belle-sœur revoie son fils chéri?» répliqua Singet, toujours avec le sourire, «prêtez-moi donc l’éventail: quand il aura éteint les flammes et permis à mon maître de passer, j’irai auprès de la bodhisattva des mers du Sud la prier de vous l’envoyer rapporter l’éventail. Rien ne s’y oppose. Vous pourrez alors constater qu’il n’a pas reçu la moindre blessure; dans Livre XII, c h a p it r e l i x le cas contraire, vous auriez quelque raison de me faire des reproches. Mais s’il est reïté aussi beau qu’autrefois, vous devez me remercier. — Maudit singe! Cesse d’agiter ta langue et tends la tête que je t’assène quelques coups d’épée! Si tu supportes la douleur, je te prêterai l’éventail; sinon, je t’enverrai prématurément chez Yama, le juge des Enfers. — Belle-sœur, n’en dites pas plus!» répondit Singet, souriant, en avançant les mains croisées, «je vous tends mon crâne dégarni et vous prie de frapper autant qu’il vous plaira; arrêtez-vous quand la force vous manquera. Mais il faudra me prêter un moment l’éventail.» Sans autre forme d’explication, la Râksasî fit tournoyer l’épée et l’abattit une bonne dizaine de fois sur la tête de Singet, ping, pang! Le Novice semblait trouver la chose fort amusante. La Râksasî prit peur: elle lui tourna le dos dans l’intention de fuir. «Où donc allez-vous, belle-sœur? Ayez la bonté de me le prêter sans tarder. — Mon trésor ne se prête si légèrement. — Si vous refusez, prenez un bon coup de bâton de votre jeune beau-frère.» Le brave singe-roi! La retenant d’une main, il tira de l’autre la trique du creux de son oreille et, d’un léger mouvement, lui donna la grosseur d’un bol. La Râksasî, qui avait réussi à se dégager, venait à sa rencontre, l’épée levée. Le Novice fit tournoyer sa trique et l’abattit. Ce fut un combat acharné devant le mont des Nuées-Turquoise, où tout souvenir de parenté était aboli pour ne laisser place qu’aux haines accumulées. Quelle bataille! ce duel. L,a R â ksasî s ’arme hâtivement de son éventail véritable et lui im prim e un mouvement q u i va rem plir de soucis dieux et diables! La Râksasî soutint la lutte contre Singet jusqu’au soir, mais lorsqu’elle vit combien son arme était lourde et comme ses coups devenaient serrés, elle comprit qu’elle ne le surclasserait pas au combat, sortit l’éventail en feuilles de bananier, lui imprima une légère rotation et d’un simple mouvement provoqua un coup de vent magique qui fit disparaître Singet, sans laisser la moindre trace, impuissant qu’il était à tenir le terrain. La Râksasî s’en retourna triomphalement. Singet flottait à la dérive, telle une feuille morte emportée par la tornade, tel un pétale roulé dans le torrent, tantôt sombrant en vertigineuses plongées sans toucher terre, tantôt dégringolant dans le vide sans pouvoir retrouver l’équilibre. Toute la nuit, jusqu’à l’aube, il fut roulé et culbuté avant de toucher une montagne. Il en embrassa des deux mains la pointe rocheuse. Il lui fallut un long moment avant de calmer ses esprits, de pouvoir observer attentivement les lieux et de reconnaître enfin le petit Sumeru. Le grand saint poussa un profond soupir: «Quelle terrible femme! Comment a-t-elle fait pour m’expédier jusqu’ici? Je me souviens que c’est ici que j’avais sollicité l’aide du bodhkattva Lingji pour terrasser le monstre Vent-Jaune et sauver mon maître. La cordillère du Vent-Jaune est à plus de trois mille lis au sud: j’ai donc été rejeté en arrière, sur la route de l’Ouest, à je ne sais combien de dizaines de milliers de lis vers un coin au sud-est. Descendons prendre des nouvelles auprès du bodhkattva Lingji, de façon à retrouver la vieille route!» Il hésitait, quand éclata un coup de gong qui le décida à dévaler la montagne droit jusqu’au monastère. Le servant à la porte reconnut le Novice et entra aussitôt l’annoncer: «Le grand saint au visage velu qui vous avait prié il y a quelques années de soumettre le monstre Vent-Jaune est revenu.» Le bodhkattva comprit que c’était Singet et s’empressa de descendre de son trône pour l’accueillir. Comme il le faisait entrer et le saluait: «Mes félicitations! Vous rapportez les Ecritures? — On n’est pas encore arrivés. C’est trop tôt, bien trop tôt! Livre XII, c h a p itr e l i x — Pourquoi revenez-vous dans nos montagnes désolées sans avoir été au monastère du Coup-de-Tonnerre? — Depuis que vous nous avez fait la grâce de terrasser Vent-Jaune, nous sommes passés par je ne sais combien de dures épreuves au long de la route. Arrivés aux monts de Feu, impossible d’aller plus loin! J ’ai interrogé les gens du pays, qui m’ont parlé d’un éventail capable d’éteindre les flammes, en la possession de l’immortelle Éventail-de Fer. Je suis allé la trouver. C’est la femme du roi-démontaureau et la mère de Bébé-Rouge. Elle m’a traité en ennemi, a refusé de me prêter l’éventail et m’a attaqué parce qu’elle ne voyait plus son fils depuis que j’en avais fait le page de la bodhisattva Guanyin, m’a-t-elle dit. Quand elle s’est rendu compte que ma trique était une arme trop lourde pour elle, elle m’a balayé dans l’espace d’un coup d’éventail et je n’ai fini par retomber qu’ici. Voilà pourquoi je me suis cavalièrement présenté chez vous pour demander le chemin du retour. Combien peut-il y avoir de lis d’ici aux monts çle Feu? — La femme s’appelle Râksasî ou encore princesse Éventail-de-Fer», répondit Lingji en souriant, «son éventail en feuilles de bananier est un trésor merveilleux formé par le ciel et la terre au début de la séparation du chaos derrière les monts Kunlun; les feuilles sont l’essence du Yin suprême, ce qui leur donne le pouvoir d’éteindre tout souffle igné. Un coup de cet éventail balayerait un homme à quatre-vingt-quatre mille lis avant que se calme le vent yin ainsi soulevé. Il y a plus de cinquante mille lis de notre monastère à ces monts de Feu: c’est grâce à votre pouvoir de retenir les nuages que vous n’êtes pas allé plus loin, grand saint. Il n’en aurait pas été ainsi d’un humain ordinaire. — Elle est terrible, terrible! Comment notre maître pourrait-il franchir cette région? — Rassurez-vous, grand saint. Votre arrivée ici est aussi le fait de la Loi qui assure bonne destinée au moine chinois et vous donne la certitude de réussir. — Comment cela? — À l’époque où l’Ainsi-venu m’avait fait connaître ses directives, il m’avait donné une pilule à calmer le vent et la canne Dragon-Volant. Je me suis servi de la canne pour soumettre Vent-Jaune. Quant à la pilule, je n’en ai pas eu l’usage et je vous l’offre: l’éventail ne vous fera pas I? 2 bouger, garanti! Vous le réclamerez, soufflerez les flammes, et l’exploit ne sera-t-il pas accompli?» Le Novice s’inclina en signe d’infinie gratitude. Le bodhkattva tira de sa manche une pochette de brocart et en sortit une pilule, que Singet cousit solidement avec du fil et une aiguille sous le col de son vêtement. «Je ne vous retiens pas plus longtemps», lui dit-il en le raccompagnant jusqu’à la sortie, «vous retrouverez la montagne de la Râksasî droit au nord-ouest.» Le Novice prit congé du bodhisattva et, d’une culbute dans les nuages, fut dans l’instant de retour au mont des Nuées-Turquoise. Il cria en tapant de sa trique de fer sur la porte de la grotte: «Ouvrez, ouvrez! Le vieux Singet vient emprunter l’éventail! » Alarmée, la fille de faétion à l’intérieur de l’entrée vint annoncer en toute hâte: «Madame, il est revenu, celui qui réclame le prêt de l’éventail.» À cette nouvelle, la Râksasî se sentit gagner par la peur: «Ce maudit singe a vraiment des capacités! Mon trésor envoie son homme à quatre-vingt-quatre mille lis. Il ne saurait s’arrêter avant. Comment peut-il être de retour alors qu’il vient d’être soufflé si loin? Cette fois, je vais lui en administrer deux ou trois coups d’affilée pour qu’il ne retrouve plus le chemin du retour!» Elle sauta sur ses pieds, fixa son armure et, tenant une épée dans chaque main, sortit apostropher Singet: «Tu n’as donc pas peur de moi pour revenir chercher la mort? — Belle-sœur!» répliqua le Novice en riant, «ne soyez donc pas si pingre. Il faut me le prêter. Je vous garantis de vous le retourner quand le moine chinois aura franchi la montagne. Je ne suis pas de ces gens de peu qui ne rendent pas ce qu’ils empruntent, mais un honnête homme, et des plus sérieux. — Maudit macaque! » se remit à pester la Râksasî, «pas un grain de bon sens et de discernement! Tu m’as enlevé mon fils et je ne te l’ai pas encore fait payer. Le moment de satisfaire ta demande, vraiment! Il ne faut pas t’enfuir, j’ai à te faire tâter l’épée de vieille maman!» Le Novice lui opposa avec le plus grand calme la trique de fer. Ils croisèrent les armes à six ou sept reprises. La Râksasî se sentait faiblir, les mains molles, tandis que Singet combattait avec une vigueur et une habileté accrues. Voyant que la situation lui devenait défavorable, 'Livre XII, chapitre lix elle s’empara de l’éventail et l’agita en direction du Novice, qui ne bougeait pas, comme s’il était inébranlable. Il rangea sa trique et, avec un rire narquois: «Cette fois-ci, ce n’est pas comme la dernière; vous pouvez l’agiter tant et plus. Si votre vieux Singet bouge ne serait-ce que d’un pouce, ce n’est pas un homme!» La Râksasî recommença une ou deux fois: effeétivement, il restait immobile. Perdant son sang-froid, elle rangea précipitamment le trésor, lui tourna le dos et rentra dans la grotte qu’elle fit solidement fermer. Trouvant porte close, Singet eut recours à un autre tour de magie: il déchira le col de son vêtement pour en extraire la pilule à fixer le vent qu’il mit dans la bouche, tandis que d’une secousse il se changeait en insede jia o lia o et se glissait dans la fente de la porte. Il aperçut la Râksasî qui s’écriait: «J’ai soif, très soif! Apportez-moi du thé.» La fille de service prit aussitôt un pot de thé parfumé et lui remplit à grands jets un bol, si bien que le liquide agité faisait de l’écume, ce dont se réjouit Singet: voletant en bourdonnant il s’y dissimula. La Râksasî était si assoiffée qu’elle vida le contenu en deux ou trois lampées. Descendu dans son ventre, Singet reprit sa forme originelle et se mit à crier à tue-tête: «Belle-sœur, prête-moi l’éventail! » Blême d’effroi, elle s’écria: «Mes petites, avez-vous fermé la porte d’entrée? — Oui, répondirent-elles en chœur. — Mais alors comment se fait-il que Singet m’appelle de l’intérieur? — Il e£t sur vous, Madame. — Où me joues-tu ce tour, Conscient-de-la-Vacuité? — Les tours de passe-passe, je n’ai jamais su en faire», rétorqua Singet, «ce que j’accomplis est du vrai qui vient de capacités réelles: je suis déjà dans tes nobles entrailles à m’amuser, respeâée belle-sœur; j’ai l’avantage de contempler tes poumons et ton foie. Je sais que tu as faim et soif: je te décoche un bol pour commencer.» Il donna un grand coup de pied au plancher de l’organe, provoquant une douleur insupportable au creux de l’estomac de la Râksasî, forcée de s’asseoir par terre en gémissant de douleur. «Belle-sœur, tu ne me refuseras pas cette touche-au« J e suis ici! » répondit le N ovice, qui tenait en n/ain l ’éventail, « m erci de m e le prêter, m erci! » L iv r e XII, c h a p it r e l i x cœur pour calmer ta faim! » Et de lui donner un bon coup de tête qui provoqua un mal au cœur si pénible qu’elle se roula par terre, les lèvres décolorées et le teint cireux, répétant: «Pitié, petit beau-frère! — Tu me traites enfin de petit frère», répliqua Singet en cessant de jouer des poings et des pieds. «Pour l’amour de grand frère taureau, je te pardonne, si tu veux bien me laisser essayer l’éventail. — Oui, bien sûr, petit frère! Si tu veux bien sortir le prendre. — Va le chercher; je sortirai quand je l’aurai vu.» La Râksasî donna l’ordre à la servante d’aller le prendre et de le poser près d’elle. Étant remonté au gosier pour vérifier s’il était là, Singet déclara: «Je te laisse donc la vie, belle-sœur, et ressortirai par la bouche au lieu de percer une ouverture sous les côtes. Ouvre grand les mâchoires trois fois! » La Râksasî s’exécuta. Singet s’échappa d’elle sous forme d’insedte qui alla se poser sur l’éventail sans qu’elle s’en aperçût. «Sors, petit beau-frère», dit-elle, sur le point d’ouvrir la bouche pour la troisième fois. «Je suis ici!» répondit le Novice, qui avait repris son aspedl originel et tenait en main l’éventail, «merci de me le prêter, merci!» Il partit à grandes enjambées, tandis que les petites se hâtaient de lui ouvrir la porte et de le laisser sortir. Le grand saint fit faire demi-tour à son nuage et reprit la diredtion de l’est. Dans l’instant, il atterrissait et se trouvait devant le mur de briques rouges. «Maître, il est revenu!» s’exclama joyeusement Porcet dès qu’il le vit. Tripitaka sortit aussitôt l’accueillir avec l’ancien de la ferme et Sablet. Ils rentrèrent dans la chaumière. «Est-ce cet éventail? demanda Singet en le posant près du vieil homme. — Exactement! répondit l’ancien. — Mon sage disciple», ajouta Tripitaka, tout heureux, «tes mérites sont sans commune mesure. Tu as dû te donner beaucoup de mal pour obtenir ce trésor? — N’en parlons pas! Saviez-vous qui est l’immortelle Eventail-de-Fer? La femme du roi-démon-taureau, la mère de Bébé-Rouge...» Et Singet lui raconta par le menu comment il s’était procuré l’éventail, qu’il restituerait après la traversée des monts de Feu. [...] À ce récit, Tripitaka se sentit empli d’une infinie gratitude. Maître et disciples prirent congé du vieil homme. Ils avaient parcouru environ quarante lis vers l’Ouest. La chaleur, de plus en plus torride, devenait étouffante. «J’ai les plantes des pieds grillées! » gémissait Sablet, quand ce n’était pas Porcet qui répétait: «Mes pattes me brûlent! » Le cheval trottait beaucoup plus vite que d’habitude: c’est que le sol était si chaud qu’il devenait difficile d’y poser le pied. La marche était affreusement pénible. «Descendez donc de cheval, maître», proposa Singet, «arrêtez, mes frères, attendez que j’aie éteint les flammes et provoqué la pluie: nous passerons quand le terrain se sera un peu refroidi.» Le Novice s’approcha du feu l’éventail levé et le rabattit de toutes ses forces: le flanc de la montagne fut illuminé de flammes plus hautes que jamais. Nouveau coup d’éventail: ce fut cent fois pire. À la troisième reprise, le feu atteignit mille toises de hauteur et faillit le réduire en cendres. Singet recula précipitamment, les poils de ses cuisses déjà roussis. Il courut prévenir le moine chinois: «Vite, demi-tour! Dépêchez-vous, le feu vient sur nous!» Le Maître remonta à cheval et refit avec Sablet et Porcet une vingtaine de lis avant de s’arrêter et de s’exclamer: «Que se passe-t-il, Conscient-de-la-Vacuité? — Ce n’est pas le bon!» grommela Singet en jetant l’éventail, «ce n’est pas le bon, elle m’a roulé!» À ces mots, Tripitaka fronça les sourcils et, le cœur lourd, ne put retenir ses larmes, ne trouvant rien à dire d’autre que: «Qu’allons-nous faire?» «Frangin, qu’est-ce qui t’a pris de nous faire rebrousser chemin en catastrophe? demanda Porcet. — À mon premier coup d’éventail, le feu s’est mis à ronfler; au second c’était pire; au troisième les flammes sont montées à mille toises. Si je n’avais pas couru assez vite, j’aurais eu le pelage entièrement roussi. — N’aimes-tu pas répéter que la foudre ne peut t’atteindre ni le feu te brûler», rétorqua Porcet avec un rire sarcastique, «le feu te fait peur maintenant? — Idiot qui ne comprends rien à rien! Dans ces moments-là, je suis sur mes gardes et je fais attention; c’est pourquoi rien ne peut m’arriver. Puisqu’il s’agissait aujourd’hui d’éteindre des flammes, je n’avais pas fait la 1 7 7 passe qui écarte le feu, ni usé d’un moyen de prote&ion, si bien que j’ai le poil roussi sur les cuisses. — Comment faire?» dit Sablet, «avec un feu aussi intense, nous ne passerons pas à l’Ouest. — On n’a qu’à passer là où il n’y a pas de feu, suggéra Porcet. — De quel côté? demanda Tripitaka. — Que ce soit à l'est, au nord ou au sud, il n’y a pas de feu, répondit Porcet. — De quel côté sont les Écritures? — À l'ouest, concéda Porcet. — Mon seul désir est d’aller là où se trouvent les Écritures! souligna Tripitaka. — Du côté des Écritures, le feu nous barre le chemin; là où il n’y a pas de feu, il n’y a pas non plus d’Écritures: la situation est sans issue!» conclut Sablet. Maître et disciples discutaient à tort et à travers quand ils s’entendirent appeler: «Grand saint, ne vous tourmentez pas! Venez partager un repas maigre et l’on en reparlera.» Tous quatre se retournèrent: c’était un vieil homme enveloppé d’une cape qui flottait au vent, coiffé d’un bonnet en forme de demi-lune, une canne à tête de dragon à la main, les pieds dans des bottes à armature de fer. Il amenait derrière lui un diable à bec de faucon et joues de poisson, portant sur la tête un bol de cuivre rempli de galettes, gâteaux, millet et riz. «Je suis la divinité locale des monts du Feu», expliqua le vieux en s’inclinant en contrebas de la route de l'Ouest; «apprenant que le grand saint protège le saint moine, et qu’ils se trouvent dans l’impossibilité d’avancer, je suis venu offrir un repas maigre. — Manger est d’importance secondaire dans les circonstances présentes», répliqua Singet, «quand donc ce feu pourrait-il s’éteindre et nous laisser passer? — Pour éteindre les flammes, il faut demander à la Râksasî de prêter son éventail en feuilles de bananier.» Singet alla ramasser l’éventail qu’il avait jeté au bord de la route: «N’est-ce pas celui-là? Mais plus on les évente, plus le feu grossit; pourquoi?» La divinité locale regarda et se mit à rire: «Ce n’est pas le vrai. Elle vous a trompé. 1 7 » — Comment obtenir enfin le bon?» La divinité courba l’échine à nouveau et répondit avec un petit sourire: «Si vous voulez toujours emprunter le véritable éventail, c’est le roi Grosbalès qu’il faut solliciter.» Si vous n’en savez, en fin de compte, la raison, écoutez donc la séance qui vient. 第060回 / CHAPITRE LX OÛ LE DÉM ON-TAUREAU ABANDONNE LE COMBAT PO UR SE REN D RE AU FESTIN, ET SING ET SE PRO CURE UNE SECONDE FOIS L ’ÉVEN TAIL EN FEUILLES DE BANANIER. «Le roi Grosbalès n’est autre que le roi-démon-taureau, expliqua la divinité locale. — Est-ce lui qui a mis le feu aux montagnes, ainsi nommées à tort? demanda Singet. — Non, pas du tout. Je vous parlerai franchement si vous consentez, grand saint, à pardonner cette audace à l’humble dieu que je suis. — Tu es tout excusé. Parle sans ambages! — C’est vous qui aviez mis le feu, grand saint. — Je n’y étais pas! Comment peux-tu débiter de pareilles sornettes?» rétorqua le Novice, gagné par la colère, «peut-on se laisser traiter d’incendiaire? — Vous ne me reconnaissez plus. À l’origine, il n’y avait pas de montagnes par ici. À la suite des graves troubles que vous aviez provoqués aux palais du ciel il y a cinq cents ans, vous aviez été capturé par l’Illustre saint et remis à seigneur Laozi qui vous avait placé dans son fourneau aux huit trigrammes. Au moment de l’ouverture, à l’issue de la transmutation, vous l’aviez renversé en sautant dehors: quelques briques encore enflammées étaient tombées, ici précisément, où elles se sont transformées en monts de Feu. J ’étais le servant chargé de la surveillance du fourneau au palais des Bienheureux. Seigneur Laozi m’a reproché ma négligence et m’a banni ici, où j’exerce les fonâions de dieu de ces monts de Feu. U v r e XII, c h a p it r e l x — Pas étonnant que tu sois attifé de cette façon», grommela Porcet non sans ressentiment, «un dieu qui n’est que transformation de taoïste! — Mais, dis-moi», reprit Singet qui n’était qu’à moitié convaincu, «pourquoi faut-il aller trouver sans tarder le roi Grosbalès? — C’est le mari de la Râksasî. Il l’a abandonnée depuis un bout de temps et s’est installé dans la grotte Toucheaux-Nuages du mont des Tonnerres-Accumulés. Il y avait là un roi-renard, vieux de dix mille ans, qui avait laissé en mourant une fille nommée princesse Face-de-Jade, riche à millions, sans personne pour s’occuper de sa fortune. Il y a deux ans, après s’être renseigné sur les pouvoirs immenses du roi-démon-taureau, elle s’est déclarée prête à lui abandonner ses biens, s’il consentait à venir habiter avec elle comme époux. Le taureau a donc abandonné la Râksasî et ne l’a plus revue depuis fort longtemps. Si vous le trouvez, grand saint, et si vous le persuadez de revenir ici, vous pourrez emprunter l’éventail véritable. Nous y gagnerons trois avantages: d’abord, vous assurerez la marche en avant du Maître en éteignant les flammes; ensuite, par leur élimination définitive, vous protégerez la vie du pays; enfin, je serai pardonné et je pourrai retourner au ciel me remettre au service de seigneur Laozi. — Où se trouve le mont des Tonnerres-Accumulés? À quelle distance? — En plein sud, à trois mille et quelques lis d’ici.» À ces mots, Singet recommanda à Sablet et Porcet de prendre soin du Maître et demanda à la divinité locale de leur tenir compagnie au lieu de s’en retourner. Puis, dans un grand bruit de vent, il disparut. En moins d’une heure, il fut en vue d’une haute montagne qui s’élevait jusqu’au ciel. Il abaissa son nuage et se tint debout sur le sommet pour contempler le panorama. Quelle magnifique montagne! Vraim ent haute? A. toucher l ’a zu r! Vraim ent grosse? Ses ravins descendent ju sq u ’aux sources Jaunes'. Le soleil tiédit le devant, mais derrière la crête souffle un vent glacé. D u côté ensoleillé les plantes et les arbres ne connaissent pas les mois d ’hiver, mais derrière les crêtes venteuses, la glace et le givre nefondent pas au coeur de l ’été. D u lac des dragons coule une cascade perpétuelle; près du repaire du tigre sous la falaise, les fleurs s’ouvrent tôt. D a cascade éclate en m ille ruisselets tels jades volants. Des fleurs épanouies font tapis de brocart. Sur les crêtes i8o torturées poussent des arbres torturés, et des pins tordus contre les rochers tordus. Assurém ent une haute montagne, des crêtes escarpées, des falaises abruptes, des ravins profonds, desfleurs odorantes, de beauxfruits, des lianes rouges, des bambous violets, des pins bleus, des saules verts: m visage immuable en toutes saisons, des couleurs inchangées de toutt antiquité, comme chez le dragon. Après s’être rassasié du speétacle, le grand saint descendit pas à pas le pic escarpé, puis s’enfonça dans la montagne à la recherche d’un sentier. Il était désorienté, quand, de l’ombre d’un pin, sortit une gracieuse jeune femme qui tenait une tige d’orchidée odorante. Le grand saint se glissa derrière un rocher contourné pour l’observer à loisir: C ’était une beauté à renverser les empires, marchant à petits pas de lotus. Pille avait le visage de Wang Z h a o ju n la grâce d ’une fille de Chu: une fle u r douée de parole, un ja d e au parfum enivrant. Les chignons de sa coiffure s ’étagent en corbeaux bleutés; de ses jeux soulignés de vert coulent des ondes automnales. L a ju p e plissée découvre de mignonnes chaussures recourbées, les manches turquoise laissent apparaître de longs et menus poignets d ’une blancheur de farine. Ne parlez pas de pluies du soir et de nuages du m atirii devant ces dents éclatantes entre des lèvres rouges! E lle a la peau aussi douce que la belle de la rivière de Brocart, elle éclipse Zhuo Wenjun^et X u e T a d! Comme elle s’approchait du rocher, Singet s’inclina et la salua, lui disant très doucement: «Où allez-vous, chère bodhisattva?» La jeune femme ne l’avait pas remarqué: quand elle s’entendit appeler, elle leva les yeux et resta pétrifiée d’effroi devant un visage aussi laid. Elle demeurait là toute tremblante, incapable d’avancer ou de reculer, et se força enfin à répondre: «D’où venez-vous? Qui demandezvous?» Singet réfléchit: «Il se pourrait qu’elle soit une parente du roi-taureau: mieux vaut ne pas lui parler de l’affaire qui m’amène, la quête des Ecritures et l’éventail. Faisonsnous passer pour le messager d’un parent venu chercher la réponse du roi...» Comme il restait muet, la femme changea de visage et lui cria d’une voix irritée: «Qui es-tu pour te permettre de m’adresser la parole? — Je viens du mont des Nuées-Turquoise», répondit Livre XII, c h a p it r e l x i 8 i Singet en souriant et s’inclinant, «comme c’est la première fois que je suis en ces nobles lieux, je ne connais pas le chemin. Puis-je savoir si nous sommes au mont des Tonnerres-Accumulés P — Très exaitement. — La grotte Touche-aux-Nuages, de quel côté se trouve-t-elle? — Pourquoi cherches-tu cette grotte? — Je suis venu inviter le roi-démon-taureau de la part de la princesse Éventail-de-Fer de la grotte au Bananier du mont des Nuées-Turquoise.» À la mention de la princesse Éventail-de-Fer, la femme sentit la rage lui monter au cœur et, rouge jusqu’à la racine des oreilles, elle éclata en vitupérations: «La salope, elle ne veut vraiment rien savoir! Il n’y a pas deux ans que le rbi-taureau s’est installé chez moi et je lui ai donné je ne sais combien d’or et d’argent, de perles et joyaux, de rouleaux de satin et damas. Chaque année je lui fais envoyer du bois, chaque mois du riz. Elle a tout ce qu’il lui faut, mais cela ne suffit pas à Madame, qui a l’impudeur de l’inviter: je vous demande pourquoi! » À cette sortie, Singet comprit qu’il avait affaire à la princesse Face-de-Jade. Il prit délibérément un air menaçant, brandit la trique de fer et cria: «C’est toi, la belle salope qui s’eit acheté le roi-taureau, ça paye carrément son homme. Tu devrais avoir honte! Sais-tu qui tu as le front d’insulter?» Ce que voyant, la femme sentit ses âmes la quitter; se prenant les pieds, écrasant ses «lotus d’or», elle lui tourna le dos et s’enfuit toute tremblante. Singet la talonnait en hurlant et vociférant. Juste après le bois de pins, ils étaient à l’entrée de la grotte. La femme courut à l’intérieur et claqua la porte. Le grand saint rangea sa trique et s’arrêta comme pour souffler. Un bel endroit! Une forêt dense, des falaises abruptes: dans l ’entremêlement des lianes, le parfum pénétrant des orchidées. L a source ja illit du jad e tendre, à travers les bambous, parm i les rochers coquets quiprofitent des pétales tombés. L a brume enveloppe les sommets lointains, écran de nuages éclairé p a r la lune et le soleil. A u x hennissements du dragon répondent les rugissements du tigre. C ris de grue, chant des loriots: calme total de ces lieux charmants où brillent sans cesse l'herbe dejaspe et les fleurs précieuses. Une grotte qu i X 8 2 ne le cède à ceüe de la Terrasse-du-Ciet, plus belle que les îles des Immortels. Laissons Singet à la contemplation des perfeâions du paysage pour revenir à la jeune femme, en nage d’avoir couru; le cœur battant d’effroi, elle se précipita dans la bibliothèque où le roi-démon-taureau se livrait tranquillement au plaisir de lire des ouvrages d’alchimie. Elle se jeta, effondrée, dans ses bras et, se tirant les oreilles, se labourant les joues, éclata en sanglots. «Ma belle, ne te tourmente pas», lui dit le roi-taureau, tout sourire, «qu’y a-t-il?» Prise d’une agitation fébrile, elle grogna: «Tu me tues, maudit démon! — Pourquoi t’en prends-tu à moi? répliqua le roitaureau, toujours avec le sourire. — Je t’avais invité à me protéger et à t’occuper de moi parce que je n’ai plus mes parents. Tu avais la réputation d’un dur et d’un brave, maisje découvre que tu n’es qu’un lamentable mari terrorisé par sa femme. — Ma beauté», lui dit alors le roi-taureau en la prenant dans ses bras, «si je t’ai fait le moindre tort, explique-toi, prends ton temps: je suis prêt à réparer. — À l’inëtant, je me promenais parmi les fleurs aux abords de la grotte, occupée à cueillir des orchidées, quand a surgi un moine à la face velue et à la gueule de duc du Tonnerre. Il m’a saluée. J ’en étais clouée de peur. Quand j’ai repris mes esprits et lui ai demandé qui il était, il m’a répondu qu’il venait t’inviter de la part de la princesse Éventail-de-Fer. Je ne lui ai dit que deux mots pour le remettre à sa place, mais c’est lui qui s’est mis à m’inveftiver et à me poursuivre en me menaçant de son bâton. Il m’aurait tuée, si je n’avais couru assez vite. N’est-ce pas un malheur de t’avoir pris auprès de moi? Tu me tues!» À ces mots, le roi-taureau fit de solennelles excuses et lui manifesta longuement de tendres attentions avant qu’elle ne se calme. Le roi-démon ajouta avec indignation: «Ma beauté que je place si haut, jamais je n’aurais osé te cacher quoi que ce soit. La grotte au Bananier est un lieu retiré, mais de libre pureté. Ma femme, qui pratique depuis sa tendre jeunesse, est, elle aussi, une immortelle qui a obtenu la Voie; elle tient sa maison avec une Stridfe vigilance et ne saurait y tolérer le Livre XII, c h a p itr e l x moindre garçon. Comment aurait-elle pu se servir d’un homme avec une gueule pareille? Je pense que c’est quelque monstre de là-bas qui a dû abuser de son nom et de sa réputation pour chercher à me voir. Attends que je sorte tirer la chose au clair.» Le brave roi-démon! Il quitta la bibliothèque à grandes enjambées, passa dans la salle ajuster son armure et prendre une trique de fer travaillé. «Qui est l’insolent qui se conduit de cette façon chez moi?» cria-t-il comme il franchissait la porte. Singet, qui se tenait sur le côté, lui trouva une allure bien différente de celle qu’il avait cinq cents ans plus tôt. Voyez: Sur la tête un heaume deferforgé p o li à l'éclat de l ’argent, son armure d ’or ornée de brocarts et de broderies, aux pieds une p a ire de bottes de daim à semelle blanche et pointe retournée, à la taille une ceinture à triple torsade et décor de barbare à tête de lion. Ses je u x brillaient comme des m iroirs et ses sourcils captivaient comme de rouges arcs-en-ciel. Sa bouche était un bol de sang, ses dents des palettes de bronze. Son rugissement fa isa it trembler la montagne et ses divinités, sa fière démarche rem plissait de crainte les diables. Fam eux entre les quatre mers dans l ’univers sorti du chaos, c’était Grosbalès, le roi-démon de l ’Ouest. Singet reétifia sa tenue, lui tira une profonde révérence et dit: «Reconnais-tu encore ton petit frère, cher aîné? — Serais-tu Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel? répondit le roi-taureau en lui rendant son salut. — Eh oui! Il y a longtemps que nous nous sommes quittés. J ’ai enfin le plaisir de te revoir grâce aux renseignements que je viens d’obtenir d’une jeune femme. Toutes mes félicitations, tu n’as jamais eu l’air aussi prospère! — Ferme ton caquet!» gronda le roi-taureau, «j’ai entendu dire qu’après le raffut que tu as causé aux palais du ciel, le Bouddha t’avait emmuré sous la montagne aux Cinq-Dynamies et que, récemment délivré de ce châtiment céleste, tu assurais la proteâion du moine chinois dans sa quête des Ecritures à l’Ouest. Pourquoi as-tu porté atteinte à mon fils, le saint enfançon, à la grotte des Nuées-de-Feu de la gorge du Pin-Mort au mont du Sanglot? Je t’en veux bougrement! Et tu viens me chercher, pourquoi donc? — Mon cher aîné», répondit avec une nouvelle salutation Singet, «ne blâme pas à tort ton petit frère. Ton bien-aimé fils s’était emparé de mon maître dans l’intention de manger sa chair. Je n’avais pu m’en approcher, mais, fort heureusement, dans le souci de sauver mon maître, la bodbisattva Guanyin l’a convaincu de revenir dans le juste chemin. Il est maintenant son garçon de Bonne-Fortune, dans une position plus élevée que la tienne. Il jouit du bonheur absolu et d’une longévité immense. Que lui manque-t-il pour que tu m’en fasses tout au contraire le reproche? — Macaque retors! Passons sur le cas de mon fils. Mais à l’instant, tu as maltraité ma concubine bien-aimée; pourquoi l’avoir poursuivie jusqu’à ma porte? — Comme je ne trouvais pas, je lui avais respectueusement demandé ton adresse sans savoir qu’elle était ma seconde belle-sœur», répliqua le grand saint en souriant, «il est vrai que j’ai été grossier sur le moment, quand elle m’a insulté, et que je l’ai un peu bousculée. Je sollicite ton indulgent pardon. — Puisque tu présentes les choses ainsi, je te pardonne en considération de notre vieille amitié. — Je te suis infiniment reconnaissant de ta magnanimité, mais j’ose encore espérer ton aide pour une affaire que je me permets de te soumettre. — Sacré macaque qui ne sait pas se conduire! Au lieu de disparaître, maintenant que je t’ai pardonné, tu recommences à m’importuner: de quoi as-tu besoin? — Je ne te cacherai rien, mon frère: c’est que le moine chinois, dont la proteftion m’incombe, ne peut progresser vers l’Ouest, dont la route e£t bloquée par les monts de Feu. J ’ai appris par les habitants de l’endroit que ma respeétée belle-sœur possédait un éventail en feuilles de bananier que je souhaiterais lui emprunter pour un usage momentané. Je suis allé hier à ton ancienne résidence la saluer, mais elle me l’a obstinément refusé. Tel est l’objet de ma sollicitation. J ’espère qu’avec l’immense générosité qui te caraâérise, tu sauras m’accompagner chez ta femme et lui emprunter pour moi l’éventail qui éteindra les flammes et assurera le passage de la montagne au moine chinois. Il lui sera restitué aussitôt après.» À ce discours, le roi-taureau se sentit le cœur enflammé de colère; grinçant des dents, il l’inveétiva: «Tu prétends t’être conduit poliment, mais ce n’est que pour obtenir l’éventail! Je suis sûr que tu as commencé par maltraiter mon épouse et que tu es venu me chercher parce qu’elle te l’avait refusé. Et tu as couru après ma concubine bienaimée! Comme dit l’adage: Femme de l'ami, ne l’humilie, sa concubine, ne la lutine! Tu as humilié l’une, lutiné l’autre: y a-t-il conduite plus malhonnête? Viens tâter de ma trique! — Frappe-moi si tu veux, frère, je n’ai pas peur. Mais c’est en toute sincérité que je te supplie de me prêter le trésor! — Si tu soutiens trois de mes assauts, je te fais prêter l’éventail par ma femme. Sinon, je te tue pour laver cet affront. — Voilà qui est bien dit, frère! J ’ai été si négligent tous ces temps-ci que je n’ai pas eu l’occasion de te revoir: j’ignore où en est ton art de combat comparé aux jours d’autrefois. Voyons un peu ce que nous savons faire dans l’escrime au bâton! » Le roi-taureau n’était pas d’humeur à discuter plus longtemps: il leva sa trique de fer travaillé et l’abattit. Le grand saint prévint le coup de sa barre cerclée d’or. Ce fut un beau combat: Ils avaient changé de visage et ne se parlaient plus en amis. «Je t’en veux pour le m al que tu as fa it à mon fils, macaque!» A quoi l ’autre répondait: «Ton garçon a trouvé la Voie, pas de quoi s’indigner! — Comment oses-tu avec une telle inconscience frapper à ma porte? — C ’est que j ’a i quelque chose de particulier à te demander. » L 'u n voulait l ’éventail afin de protéger le moine chinois, mais l ’autre ne prête pas de feuilles de bananier, tant il en est avare. L ’am itiés’envole dans cet échange de paroles, la fraternitéfait place à la colère [...]. Le grand saint et le roi-taureau se livrèrent plus d’une centaine d’engagements sans parvenir à décider de la viiloire. Ils se trouvaient dans cette situation indécise lorsqu’ils entendirent appeler du haut de la montagne: «Messire taureau, notre grand roi vous envoie ses hommages et vous prie de l’honorer de votre présence au banquet. » À ces mots, le roi-taureau bloqua de sa trique la barre de Singet et lui lança: «Arrête, macaque! Attends que je II se laissa couler droit au fond, où se présenta soudain à sa vue un portique finem ent sculpté, au bas duquel était attachée la bête-aux-pupilies d'or. revienne de cette réunion chez l’un de mes amis.» Ceci dit, il abaissa son nuage et regagna la grotte. Il mit au courant la princesse Face-de-Jade: «Ma beauté, l’homme à la gueule de duc du Tonnerre eit le macaque Singet, que j’ai mis en fuite en lui flanquant une bonne raclée. Il ne reviendra plus. Tu peux t’amuser en toute tranquillité. Je vais boire un pot chez un ami.» Il ôta son heaume et son armure, enfila une jaquette de velours vert canard, sortit et enfourcha la bête-auxpupilles-d’or-qui-écarte-les-eaux. Il fila entre brumes et nuées droit vers le nord-ouest, laissant à ses gens le soin de garder les portes et les cours. Observant du haut du sommet, le grand saint se disait en son for intérieur: «Je me demande quel ami s’est fait le vieux taureau, où il se rend. Suivons-le!» Le brave Singet! D’une légère secousse, il se changea en pur courant d’air et l’accompagna. Ils atteignirent bientôt une montagne où le roi-taureau disparut silencieusement. Singet reprit sa forme originelle et pénétra dans la montagne, à sa recherche. Il découvrit un profond lac d’eau pure, au bord duquel était dressée une Stèle qui portait en six grands caraétères cette inscription: LAC DES FLOTS-ÉMERAUDE DU MONT DES CHAOS-DE-ROCHERS. «Il est sûrement entré dans ces eaux», pensa Singet, «l’ami est un monstre aquatique, caïman, dragon, poisson ou tortue. Descendons voir!» Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se changea en crabe ni gros ni petit: il faisait trente-six livres! Il sauta dans le lac avec un grand plouf! et se laissa couler droit au fond, où se présenta soudain à sa vue un portique finement sculpté, au bas duquel était attachée la bête-aux-pupilles-d’or: au-delà, il n’y avait plus d’eau. Singet s’y glissa et, tendant l’oreille, entendit un bruit de musique venant de l’autre côté des murs. On voyait vastie salle sont réunis les hôtes, mandarins, grands et petits, en bonnet dt cérémonie. On presse les filles d ’une beauté de ja d e d ’apporter les plateaux d ’ivoire, et l ’on engage les divines à jo u er de leurs instruments. D e longues baleines chantent tandis que d ’énormes crabes dansent. Les tortues jouent de la flûte et battent tambour. L es perles illuminent les tables et les cratères. Des carastères sigillaires en form e d ’oiseaux s’alignent sur les écrans de plum es de m artin-pêcheur, des Stores de barbes de crevettes pendent le long des galeries. L es huit sons se mêlent en m e divine harmonie, égrenant des notes qu i résonnentjusqu’à l ’empyrée. Des filles de compagnie, perches à tête verte, pim ent des luths dejaspe tandis que les garçons aux yeu x rouges jouent de la flûte de jade. Des femmes-poissons apportent su r leur tête une odorante venaison, les coiffures des filles-dragons agitent des ailes de phénix en or. Ce qu’ils y ont à manger: les mets les plus rares des huit trésors des cuisines céleêles. Ce qu’ils ont à boire: breuvage de jade liquide des résidences pourpres. À la place d’honneur était assis le roi-démon-taureau, à ses côtés, à droite et à gauche, trois ou quatre caïmans. Devant lui se trouvait un dragon âgé, entouré de ses fils, petits-fils, femmes et filles. Ils trinquaient quand Singet fit son entrée. Dès qu’il l’aperçut, le vieux dragon ordonna: «Saisissez-moi ce malotru de crabe!» Fils et petits-fils se jetèrent sur le grand saint et l’immobilisèrent. Usant tout à trac de la parole humaine, Singet s’écria: «Pitié, pitié! — D’où viens-tu, malotru de crabe?» gronda le vieux dragon, «comment oses-tu traverser la salle d’honneut devant les nobles invités réunis? Si tu veux éviter la peine de mort, avoue sans tarder!» Le brave Singet! Il inventa de toutes pièces une confession entièrement fausse: «Depuis ma naissance, je vis dans ce lac et trouve abri dans les anfraduosités des parois rocheuses. L’ancienneté aidant, j’ai obtenu le titre de Carapate-sur-le-Côté. Je n’ai jamais appris à marcher corredement, traînant dans la boue ou piétinant l’herbe. Dans l’ignorance des lois, j’ai porté atteinte à votre royale dignité: je vous prie très humblement d’avoir la bonté de me pardonner. » À cette plaidoirie, tous les esprits-animaux présents au banquet s’inclinèrent devant leur hôte: «C’est la première fois que le crabe Carapate eit entré au palais de jaspe. Il ignore l’étiquette de la cour. Puisse Votre Altesse lui pardonner et le laisser aller!» 'Livre XII, chapitre lx Le vieux dragon les remercia et ordonna: «Relâchez le gars. Notez une peine de bastonnade; qu’il reste à disposition dehors! » Singet acquiesça et s’enfuit d’une traite vers le portique en se disant: «Quand donc quittera-t-il le banquet? Tant aime boire le roi-taureau... D’ailleurs, consentirait-il à me prêter l’éventail? Mieux vaut lui dérober la bête-auxpupilles-d’or, prendre son asped, induire la Râksasî à me le donner et faire passer les montagnes à mon maître...» Sacré grand saint! Reprenant sa forme originelle, il dénoua les rênes de la bête, sauta sur la selle travaillée et chevaucha d’une traite hors de l’eau. Sorti du lac, il prit l’asped du roi-taureau. Cravachant la bête montée sur un nuage, il fut bientôt rendu devant l’entrée de la grotte au Bananier. «Ouvrez!» Les deux filles à la porte, à ce cri, entrouvrirent et, voyant que c’était le visage du roitaureau, se précipitèrent à l’intérieur pour annoncer: «Madame, Monsieur est revenu!» À ces mots, la Râksasî arrangea hâtivement sa coiffure et sortit l’accueillir à pas précipités. Singet descendit de la monture et la conduisit à l’intérieur; jouant d’audace, il trompait la belle. De ses yeux de chair, elle ne pouvait deviner sa véritable identité: ils entrèrent la main dans la main. Elle fit disposer des sièges et préparer le thé par les servantes. Toute la maisonnée le tenait pour le maître de céans et lui témoignait le plus grand respeft. L’instant d’après, ils engageaient la conversation. «Il y a longtemps, madame. — Votre Majesté est la bienvenue», dit-elle, ajoutant: «Vous avez négligé votre esclave, tant vous plaît la nouvelle épousée. Quel bon vent vous amène aujourd’hui? — Je ne me permettrais de vous négliger, mais depuis que la princesse Face-de-Jade m’a invité chez elle, j’ai été retenu par la presse des affaires domestiques et par le nombre des amis à voir; c’est que cela me fait une seconde maison à gérer...» Puis, le faux roi-taureau ajouta: «J’ai appris que le gars dénommé Conscient-de-la-Vacuité, chargé de la protedion du moine chinois, approchait des monts de Feu: il est à craindre qu’il ne vienne vous demander à emprunter l’éventail. Je ne lui pardonne pas d’avoir mis à mal notre fils. Si jamais il survenait, faites-lemoi savoir pour que je le capture et le mette en pièces afin de vider notre commune rancune.» À ces mots, la Râksasî déclara en versant des larmes: «Comme dit l’adage, Votre Majesté, un homme sans femme, ce sont ses biens à l’abandon; une femme sans homme, c’esti e Ue-même à l ’abandon. J ’ai failli perdre la vie par la faute de ce macaque. — Quand donc est passé ce maudit singe? répliqua Singet, feignant l’indignation. — Il n’est pas encore reparti. Il était venu hier emprunter l’éventail. Comme il a nui à notre fils, j’ai endossé mon armure et l’ai reçu à coups d’épée, ce sale macaque. Malgré la douleur, il m’a traitée de “belle-sœur” en prétendant que vous aviez juré fraternité avec lui. — Il est vrai qu’il y a cinq cents ans nous étions d’une confrérie de sept. — Il n’a pas osé répliquer à mes inveélives, ni se défendre quand je lui ai assené des coups. Je l’ai finalement balayé d’un coup d’éventail. Je ne sais d’où il a tiré le moyen de fixer le vent: il est revenu ce matin, mais impossible de le faire décoller. Quand je l’ai attaqué à l’épée, finie sa complaisance: craignant que sa barre ne soit trop lourde pour moi, je me suis enfuie et claquemurée dans la grotte. Je ne sais comment il y est parvenu, mais il a réussi à se glisser dans mon ventre et a failli m’enlever la vie. Il a fallu que je le traite de petit beau-frère et que je lui donne l’éventail. — Quel dommage, quel dommage!» s’écria Singet avec une désolation feinte, au point de se frapper la poitrine, «comment avez-vous pu abandonner le trésor à ce macaque? Vous me faites mourir de contrariété! — Calmez-vous», répondit en souriant la Râksasî, «je lui en ai donné un faux, pour m’en débarrasser. — Où se trouve le vrai? — Je l’ai mis de côté, rassurez-vous!» Elle donna aux servantes l’ordre de préparer le vin pour célébrer dans la joie sa venue. Lui présentant alors des deux mains une coupe, elle lui tint ce discours: «N’oubliez pas les liens qui nous unissent dans les plaisirs de votre nouveau mariage. Acceptez ce fade breuvage du village natal!» Singet n’osait refuser. Il lui fallut élever le hanap avec un petit rire: «Buvez la première, madame. Ce sera en remerciement du soin que vous avez pris de notre maison pendant ma longue absence, due à la nécessité de gérer ma fortune extérieure.» La Râksasî prit la coupe, la vida et la remplit à nouveau avant de la tendre au roi: «N’a-t-on toujours dit: Épouse à la maison, bonne ge Sîion? Le mari est le père qui la nourrit. Il n’y a pas lieu de me remercier.» Après ces assauts de modestie, tous deux s’assirent et se mirent à boire. N’osant enfreindre les interdits alimentaires, Singet se contentait de quelques fruits tout en poursuivant la conversation. Au bout de plusieurs tournées, la Râksasî, à moitié soûle, se sentit remuée de désirs charnels. Elle ne cessait de se frotter à Singet, de le caresser et tripoter. Elle lui prenait les mains et lui glissait des mots doux. Epaule contre épaule, elle lui murmurait sa tendresse, penchée contre lui. Ils buvaient dans la même coupe, une gorgée l’un, une gorgée l’autre, puis se passaient des fruits bouche à bouche. Le grand saint jouait la comédie, tout sourire. Force lui était de la presser aussi contre lui. Assurément: Rien ne vaut le vin pour ôter tous soucis, hameçon à pêcher les poèmes, balai à balayer le chagrin. L e garçon réservé se déboutonne, la fille s’oublie et sourit. Son visage rougit comme la pêche, son corps p lie comme le tendre saule. E lle devient volubile et dans sa passion a la main de plus en p lu s agile. Tantôt elle tire sur ses boucles, tantôt agite ses doigts délicats. E lle lève le pied plus d ’unefois et secoue les manches de l ’habit. Son cou poudré s ’abaisse et sa taille de guêpe se tord. Sans perdre une parole, elle relâche les boutons dorés, ce q u i révèle à m oitié sa douce poitrine. C ’est montagne de ja d e q u i sombre dans l ’ivresse, des yeux d ’étain qu i ne gagnent pas à être frottés... Quand il la vit en pareil état d’ébriété, Singet, discrètement aux aguets, se hasarda à la provoquer: «Madame, où avez-vous mis l’éventail authentique? Ne relâchez pas votre attention. Craignez que Singet, si habile à se transformer, ne revienne vous le subtiliser.» Laissant fuser un petit rire, la Râksasî cracha un quelque chose de pas plus gros qu’une feuille d’abricot et le tendit à son compagnon: «Voilà notre trésor!» Quand Singet l’eut en main, il se dit, ayant peine à y croire: «Comment cet objet minuscule pourrait-il éteindre les flammes? Ce doit être encore un faux.» U éventail était effectivement différent du faux. Faute de mieux, il le m it à l ’épaule et s'en retourna à la recherche d e la route. 'Livre XII, chapitre l x! 9 3 À le voir plongé dans les réflexions devant le trésor, la Râksasî ne put se retenir de s’approcher et de frotter son visage poudré contre le sien en l’interpellant: «Mon chéri, range-le, buvons! À quoi penses-tu?» Singet saisit au vol l’occasion offerte de lui poser la question: «Comment une chose si petite pourrait-elle agir sur huit cents lis de flammes?» Trop soûle pour se méfier, la Râksasî lui révéla le secret: «Tu as dû t’adonner au plaisir jour et nuit depuis ces deux ans que tu m’a quittée, et laisser la princesse Face-de-Jade porter atteinte à tes facultés mentales. Tu as donc tout oublié, même ce qui concerne ton propre trésor! Tu presses sous ton pouce gauche le septième fil de soie rouge du manche en récitant hasusisasoufle: il grandira aussitôt de douze pieds. Les transformations de ce trésor ne connaissent pas de limites. Huit cents lis de flammes ne lui font pas peur: il te les éteint d’un seul coup! » Singet mémorisa soigneusement ce qu’elle lui avait dit, mit l’éventail dans sa bouche et se passa la main sur le visage pour reprendre son aspeét originel. «Râksasî!» aboya-t-il alors, «regarde-moi donc! Suis-je ton cher mari? Et j’ai dû subir tes sales avances pendant si longtemps! Tu n’as pas honte?» La femme en tomba de saisissement, renversant tables et sièges, mordant la poussière et terrassée par une humiliation telle qu’elle hurlait: «J’en mourrai de dépit, j’en mourrai!» Sans se soucier si elle était morte ou vive, le grand saint brisa net et sortit d’une traite de la grotte, à grandes enjambées. Le cas de rappeler: Le cœur libre de tous désirs charnels, I l s ’en retourne heureux et souriant. Il prit son élan, monta sur un nuage et, d’un bond, atteignit le sommet de la montagne, où il recracha l’éventail, histoire d’essayer le procédé magique. Le pouce gauche sur le septième fil rouge du manche, il récita hmusisasoujfle: l’objet grandit en effet de douze pieds. Il le prit en main et l’examina attentivement. Il était effeélivement différent du faux, lumineux, rayonnant de fastes vapeurs et quadrillé de trente-six fils de soie rouge formant chaîne et trame reâo verso. Au fait, Singet s’était procuré le secret de l’agrandissement et non pas celui de la miniaturisation: il eut beau le pencher à gauche ou à droite, l’éventail restait de la même taille. Faute de mieux, il le mit à l’épaule et s’en retourna à la recherche de la route que les pèlerins avaient empruntée. Bref, revenons au roi-démon-taureau qui, sortant à la fin du banquet, ne retrouva plus sa bête-aux-pupilles-d’orqui-écarte-les-eaux. Le vieux dragon rassembla ses hôtes pour leur demander qui l’avait volé. «Qui aurait osé le dérober?» répondirent les espritsanimaux agenouillés, «nous étions tous au banquet à boire et nous passer les plats, à chanter et jouer de la musique; il ne restait personne à l’entrée. — De la part de mes musiciens, c’est exclu. Est-ce qu’un étranger se serait mêlé à nous? — Il y a ce crabe qui est survenu au moment où nous prenions place», rappelèrent les dragons, fils et petits-fils, «c’est lui, l’étranger.» Ce fut une soudaine illumination pour le roi-taureau: «N’en dites pas plus! Mon cher ami, ce matin, quand vous m’avez fait inviter, j’avais sur le dos Singet Conscient-dela-Vacuité, venu me demander l’éventail de feuilles de bananier parce que la route du moine chinois qu’il est chargé de protéger passe par les monts de Feu. Je le lui ai refusé et ai rompu la bataille indécise que j’avais engagée contre lui pour me joindre au festin. Ce singe est malin comme pas un, plein de ressources: sûr que c’est lui qui s’est changé en crabe pour nous espionner et qui m’a volé la bête dans l’intention de subtiliser l’éventail à ma femme.» À ces mots, tous de trembler d’effroi et de demander: «Est-ce le Singet qui avait provoqué de graves troubles aux palais du ciel? — Oui. Vous feriez mieux de l’éviter, messieurs, si vous fréquentez la route de l’Ouest. — S’il en est ainsi», objeéta le vieux dragon, «comment récupérer votre monture? — Ce n’est rien», répliqua en souriant le roi-taureau, «retirez-vous, messieurs, je vais le rattraper.» Il s’ouvrit un chemin en écartant l’eau, sauta hors du lac et, monté sur un nuage jaune, gagna d’une traite la grotte au Bananier du mont des Nuées-Turquoise. Il entendait la l^ivre XII, c h a p it r e l x Râksasî qui se frappait la poitrine, trépignait, hurlait et gémissait. Poussant la porte, il aperçut sa monture attachée en contrebas. «Où est parti Singet, madame?» cria le roi-taureau. À sa vue, les servantes s’agenouillèrent: «Vous êtes de retour, maître?» La Râksasî s’accrocha à son mari et, se cognant la tête dans des prosternations répétées, le maudit: «Misérable pendard! Comment as-tu pu pousser la négligence jusqu’à te laisser voler ta bête-aux-pupilles-d’or par ce macaque qui a pris ton aspeét pour venir ici me duper! — De quel côté est-il parti, ce macaque? répéta le roi-taureau en grinçant des dents. — Après m’avoir dérobé le trésor, le maudit singe a repris son aspeét originel et s’est enfui», répliqua la femme en se frappant la poitrine, «j’en mourrai! — Ne vous tourmentez plus et prenez soin de vous, madame. Attendez que je le rattrape, reprenne le trésor, l’écorche, broie ses os et lui arrache les entrailles pour vider votre bile. Qu’on m’apporte mes armes! — Vos armes ne sont pas ici, maître», lui rappelèrent les servantes. — Apportez-moi celles de votre maîtresse!» Les filles lui présentèrent les deux épées précieuses à tranchant bleuté. Le roi-taureau ôta la jaquette de velours vert canard qu’il portait au banquet, resserra son gilet et, une épée à chaque main, sortit de la grotte au Bananier pour se précipiter du côté des monts de Feu. Ainsi, L ’ingrat trompera la femme folle d ’amour, L ’im pulsif démon qu i approchera du Novice. Si vous ne savez, en fin de compte, le bien ou le mal que promet ce départ, écoutez la séance qui vient. Livre treizième JOUTE POÉTIQUE CHEZ LES SYLVAINS (chapitres lxi à lxv) 第061回 / CHAPITRE LXI OÙ PORCET CONTRIBUE À L A D ÉFAITE DU ROI-DÉMON ET SINGET SE PROCURE UNE TRO ISIÈM E FOIS L'ÉVEN TAIL. Ainsi que l’expose le récit, le roi-démon rattrapa Singet. À le voir avancer, la mine réjouie et satisfaite, l’éventail sur l’épaule, le roi-taureau se dit, fort alarmé: «Le macaque a donc aussi réussi à extorquer le mode d’emploi! Il ne me le rendra sûrement pas si je le lui réclame face à face. Et si jamais il me balaie d’un coup d’éventail, il m’enverra à cent huit mille lis d’ici, ce qui l’arrangerait bien. J ’ai appris que son maître, le moine chinois, attendait sur la grand-route; son second disciple, un esprit-porc et son troisième disciple, esprit des sables-mouvants, je les ai rencontrés au temps où nous étions tous des monftres. À mon tour de le berner en prenant l’asped de Porcet. Il doit être si content de son succès qu’il n’y prêtera pas attention.» Ce brave roi-démon était, lui aussi, capable de soixante-douze transformations, et dans les arts du combat l’égal de Singet, sauf qu’il était plus lourd, moins agile et moins vif. Il cacha ses épées, récita une incantation et, d’une secousse de son corps, prit le visage de Porcet; dévalant la route, il accueillit le grand saint au cri de «Frangin, me voilà!» Singet était en effet fort content de lui. Comme disent les anciens: Chat triomphant se prend pour un tigre. Il ne songeait pas à examiner de plus près la personne qui venait, tant était grande l’assurance que lui donnaient sa force et ses capacités. «Où vas-tu, frérot? cria-t-il à la vue du faux Porcet. 2 0 0 — Comme le Maître voyait que tu ne revenais pas», répondit le roi-démon, tirant sur le fil qui se présentait, «il s’eit inquiété et m’a envoyé te rejoindre pensant que tu n’étais pas de force contre le roi-taureau et ne parvenais pas à obtenir son trésor. — Plus de souci à se faire», répliqua en riant Singet, «j’ai mis la main dessus! — Comment as-tu fait? — Le taureau m’a livré une centaine d’assauts: comme il n’emportait pas la décision, il m’a planté là pour se rendre à un banquet chez les dragons au fond du lac des Flots-Émeraude du mont des Chaos-de-Rochers. Je l’ai secrètement suivi, me suis transformé en crabe, lui ai volé sa bête-aux-pupilles-d’or, ai pris son aspeét et suis allé à la grotte au Bananier donner le change à la Râksasî, qui m’a traité en époux, ce qui m’a procuré le moyen de le lui subtiliser. — Tu as beaucoup payé de ta personne! Tu dois être épuisé. Laisse-moi porter l’éventail pour toi.» Singet, qui ne se rendait compte de rien, le lui donna sans penser plus loin. Or, le roi-taureau connaissait à fond tout ce qui concernait l’éventail: il ne l’eut pas plus tôt en main qu’il fit on ne sait trop quelle passe, le réduisit à la taille d’une feuille d’abricotier, celle que l’éventail avait naguère, et reprit son aspedt propre. Il déclara sur un ton insultant: «Maudit macaque! Tu me reconnais?» Ce que voyant, Singet ne put que s’en prendre à luimême, admettre sa faute et laisser échapper un violent grognement de dépit: «Hélas! Moi qui chasse l’oie sauvage depuis tant d’années, je me suis laissé becqueter l’œil par un oisillon!» Avec la fureur du tonnerre déchaîné, il brandit sa trique de fer et l’abattit, tandis que le roi-démon cherchait à le balayer d’un coup d’éventail. Ce dernier ignorait que le grand saint avait, sans s’en rendre compte, avalé la pilule à fixer le vent qu’il avait gardée dans la bouche lorsqu’il était entré dans le ventre de la Râksasî, transformé en inseéte. C’est pourquoi ses entrailles, sa peau et ses os étaient devenus si fermes que le taureau avait beau multiplier les coups d’éventail, il ne bougeait pas. Alarmé, le roi-démon remit dans sa bouche le trésor, fit tournoyer ses épées et les abattit. Ce fut un duel à mort au milieu des airs: Livre XIII, c h a p it r e l x i L e G rand Saint égal au C ie l et le roi-taureau qu i sème la confusion dans le monde, p our un éventail defeuilles de bananier, s'affrontent dans une démonstration de force. Ce que le négligeant Singet a obtenu p a r ruse, l ’audacieux roi-démon l ’a repris avec astuce. L a trique cerclée d ’or que l ’un brandit ne connaît pas la p itié; l ’autre manie avec adresse et mesure les deux épées au tranchant bleuté. L e grand saint déploie son prestige en crachant des nuées colorées, le roi-taureau lâche sa véhémence en soufflant de brillants traits de lumière. D ’égale vaillance et morgue, ils exhalent leurfureur, grinqant des dents. L a terre et la poussière qu’ils soulèvent assombrissent l ’univers; dieux et diables se cachent devant sable qu i vole et pierres qu i roulent. «P ar quelle inconsciente audace as-tu osé me retourner la rusel» Ce à quoi répond l ’autre: « A mort, q u i se perm et de tromper la femme d ’a u tru i! A u tribunal tu serais condamné à la peine capitale. » L e m alin Singet, le brutal roi Grosbalès ne pensent qu’à tuer et n ’en sont plus à négocier. L'épée se porte au-devant de la trique qui s’abat: le moindre relâchement dans leurs efforts les enverrait voir le juge des En fers! Laissons-les à ce combat où il est si difficile de les départager pour revenir au moine chinois, assis au bord de la route: étouffant de chaleur, brûlant d’anxiété et tourmenté par la soif, il se tourna vers le dieu des monts de Feu: «Puis-je vous demander, respeétée divinité, quelle est la force de ce roi-démon-taureau? — Ses pouvoirs magiques sont considérables et sa puissance illimitée en fait un adversaire de la taille de Singet le grand saint. — Conscient-de-la-Vacuité e§t un bon marcheur: un aller-retour de deux mille lis ne lui demande habituellement qu’un initant. Comment se fait-il qu’il soit parti toute la journée? C’est sûrement qu’il livre combat au roitaureau», conclut Tripitaka qui appela ses deux disciples: «Conscient-de-ses-Capacités, Conscient-de-la-Pureté! Lequel de vous deux est prêt à rejoindre votre frère aîné? S’il a rencontré l’ennemi, il faut lui porter secours, obtenir l’éventail et nous délivrer de nos tourments en passant au plus tôt la montagne afin de rattraper le temps perdu. — Je pensais aller le retrouver», répondit Porcet, «mais il se fait tard aujourd’hui et je ne connais pas le chemin du mont des Tonnerres-Accumulés. — Je le connais», intervint la divinité locale, «demande au capitaine des Rideaux-Levés de tenir compagnie à ton maître. J’irai avec toi. 2 0 2 — Nous vous donnons beaucoup de peine, respeâée divinité», répliqua Tripitaka, fort aise, «j’aurai encore à vous remercier du succès de l’expédition.» Porcet rassembla toutes ses énergies, serra sa tunique de brocart noir, prit en main le râteau et, montant sur les nuées avec le dieu local, repartit droit vers l’Est. Ils allaient, quand tout à coup leur parvinrent les hauts cris d’une bataille à mort et le mugissement d’une violente tornade. Porcet arrêta son nuage pour observer la situation: c’était Singet et le roi-taureau qui s’entretuaient. «Holà, amiral des Roseaux-Célestes, qu’attends-tu pour te porter en avant? lui cria le dieu. — Frangin, me voilà! hurla Porcet en brandissant son râteau. — Gros ballot, tu m’as fait rater mon opération! — Le Maître m’avait demandé de te rejoindre, mais comme je ne connaissais pas le chemin, on a perdu du temps à discuter et c’est le tudï qui m’a conduit ici: telle est la raison de mon retard; en quoi ai-je ruiné ta vaste opération? — Je ne te reproche pas d’être en retard. Ce maudit taureau est infeâ! Je le lui avait soutiré, cet éventail, à la Râksasî, mais le gaillard a pris ton asped et j’étais si content de te revoir que je lui ai confié l’objet. Il a aussitôt repris sa forme originelle et depuis se mesure à ton vieux Singet. Voilà pourquoi je dis que tu as démoli l’opération que j’avais montée.» Emporté à ces mots par une violente colère, Porcet leva son râteau et vociféra: «Peste soit de toi, sac à sang pourri! Tu vas voir! Comment as-tu osé usurper l’aspeét de ton ancêtre pour berner mon condisciple et semer la zizanie entre frères?» Le voilà qui abat le râteau à toute volée. Le corps et l’esprit fatigués d’avoir soutenu une journée entière les assauts de Singet, le roi-taureau se rendit compté qu’il ne pourrait contenir l’arme terrifiante de Porcet et chercha le salut dans la fuite. Mais le dieu des monts de Feu lui barra le chemin à la tête de ses troupes infernales et l’apostropha: «Ô roi Grosbalès, baisse les bras! Il n’est de dieu qui ne protège, il n’eit de cieux qui ne bénissent Tripitaka dans sa quête des Écritures à FOueit. Les trois mondes le savent, les dix orients le soutiennent. Va sans tarder éteindre les flammes avec l’éventail pour qu’il passe 'Livre XIII, c h a p it r e l x i sans mal et sans encombre ces montagnes au plus tôt. Sinon le Ciel d’En-haut t’en tiendra coupable et te châtiera sans rémission. — Ce que tu exiges, tudi, est parfaitement déraisonnable! Ce maudit singe m’a pris mon fils, a humilié ma concubine, a trompé ma femme et s’est en toute occasion conduit de façon infâme. Je voudrais l’avaler tout cru, tant je le hais, pour le réduire en merde à donner à manger aux chiens! Jamais je ne consentirai à lui prêter notre trésor!» Il n’avait pas achevé la réplique que Porcet était sur lui, l’inveâivant: «Ruminant de malheur à bézoard! Sors l’éventail au plus vite si tu veux avoir la vie sauve! » Pour toute réponse, le roi-taureau se retourna et attaqua Porcet à l’épée. Singet accourait à la rescousse avec sa trique. Ce fut bataille d’une rare violence: Un porc devenu estprit, un taureau fa it monstlre et là-dessus un singe q u i a volé le C ie l et obtenu la V oie: il est dans la nature du dhyâna de pouvoir se raffiner dans les combats, mais il faut u n ir la terre à la cause prim ordiale. L es neuf dents du râteau sont aussi aiguës que pointues, le double tranchant du glaiveprécieux e ll lisse et coupant; la trique defer étend sa domination', le dieu local contribue à la form ation de la «tête de cinabre'». L es trois se combattent, déployant leurs talents afin de prévaloir. A ttelez le bovidé aux labours et la monnaie d’or poussera, appelez le cochon dans le fo u r et vous contiendrez le souffle du bois. Comment réaliser la V oie s i l'estprit n’y demeure? Pour garder son âme, il fa u t attacher le singe. L es trois sortes d ’armes s ’entrechoquent dans les cris et les appels à la rescousse. L ’un râtisse, l ’autre coupe sans bonnes intentions; la trique cerclée d ’or ne se dresse pas sans raison. Ils luttent ju sq u ’à p river d'éclat les étoiles et fa ire p â lir la lune. L e ciel entier est assombri de nuées glacées. Avec un courage indompté, le roi-démon combattait tout en marchant. Il lutta la nuit entière sans emporter la décision. Déjà l’aube se levait: ils étaient devant l’entrée de la grotte Gratte-Nuages du mont des Tonnerres Accumulés. Tous trois, avec le tudi et les troupes infernales, faisaient un tel vacarme qu’ils réveillèrent la princesse Face-de-Jade. Elle ordonna à ses servantes de sortir voir qui criait. C’est alors qu’un petit monstre vint lui annoncer: «Notre seigneur et maître se bat à mort contre le gars à la gueule de duc du Tonnerre, celui d’hier; il eât 20 4 avec un moine aux long groin et larges oreilles, le tudi des monts de Feu et un tas d’autres gens.» À ces mots, la princesse ordonna aux officiers de tous rangs de la garde extérieure de prendre les armes et de se porter au secours de son mari. On parvint à rassembler une centaine d’hommes, chacun résolu à montrer sa vaillance. Agitant lances et bâtons, ils s’écrièrent en chœur: «Votre Majesté, nous venons en renfort sur l’ordre exprès de Madame! — Vous venez à point, bienvenus!» répondit le roitaureau, fort aise. Les monstres s’élancèrent tous ensemble à l’attaque. Submergé par le nombre, Porcet s’enfuit en traînant son râteau. Le grand saint échappa à l’encerclement d’une culbute dans les nuages. Les troupes infernales se dispersèrent à leur tour. Viétorieux, le taureau rassembla la foule des monstres pour regagner la grotte où il se barricada, portes solidement closes. Bref, revenons à Singet qui pestait: «Increvable, le gars! Depuis hier après-midi, aux alentours de 4 heures, il a engagé contre moi la bataille qui a duré toute la nuit, sans décision, jusqu’à ce que vous deux veniez me prêter mainforte. Et il n’avait pas l’air fatigué au bout d’une nuit et une demi-journée de durs combats! Sa bande de petits monstres n’est pas commode non plus. Maintenant qu’il s’est enfermé dans son repaire, que faire? — Mais, frangin, tu avais quitté le Maître vers 1 o heures hier comment se fait-il que tu n’aies engagé le combat que dans l’après-midi? Où étais-tu pendant ces cinq ou six heures? — Après t’avoir dit adieu, je suis arrivé sur la montagne en question dans l’instant et j’y ai rencontré une femme que j’ai saluée: c’était sa concubine bien-aimée, la princesse Face-de-Jade. Comme je l’avais quelque peu intimidée avec ma trique de fer, elle a couru se réfugier dans la grotte et fait appel au roi-taureau. On a échangé quelques amabilités et, après avoir beuglé un moment, il en est venu aux mains. On se battait depuis deux bonnes heures lorsqu’on est venu l’inviter à un banquet. Je l’ai suivi au fond du lac des Flots-Émeraude du mont des Chaos-de Rochers. Après l’avoir espionné, transformé en crabe, je lui ai dérobé sa monture et, prenant son aspeét, je suis retourné à la grotte au Bananier où j’ai berné la 'Livre XIII, chapitre l x i Râksasî et lui ai soutiré l’éventail. Une fois sorti, je l’ai agrandi en essayant sa méthode, mais je ne savais pas comment le rapetisser. Je partais, l’objet sur l’épaule, quand il me l’a repris en prenant ton aspeâ. Voilà comment j’ai passé ces six heures. — Comme l’on dit, c’ett le bateau chargé de fromage de soja qui fa it naufrage dans l’océan, en soupe il etl venu, en eau il et lparti! Comment faire passer la montagne au Maître? On aurait du mal à se procurer son éventail! Rentrons et repartons en faisant un putain de détour! conclut Porcet. — Ne vous impatientez pas, grand saint, et n’abandonnez pas, Roseaux-Célestes. Faire un détour, c’est passer par la petite porte et ne pas atteindre le but de ses efforts», objeéfa le tudi, «comme dit la vieille maxime: On n’avance pas en empruntant les sentiers. Un détour? Ce n’est pas possible! Votre maître vous attend sur la juste et bonne route, espérant anxieusement en votre succès. — Exadtement! Ne dis plus de bêtises, idiot!» s’exclama Singet avec véhémence, «le tudi a raison. Il nous faut contre lui combattre, à qui perd gagne, user de tous nos moyens. Laissez-moi déployer mes pouvoirs universels de transformation. Depuis que je parcours l’Oueét, je n’ai trouvé adversaire à ma taille: le roi-taureau n’eét au fond que transformation du singe de l’esprit. C’est le moment de remonter à la source: il faut absolument s’emparer du précieux éventail. Par la fraîcheur de la pureté, nous éteindrons les flammes, briserons le vide obstiné et verrons la face du Bouddha. L’aétion accomplie, nous monterons au paradis du bonheur absolu et serons tous au banquet du prochain Bouddha!» À ce discours, Porcet reprit courage et déclara avec force: «Oui, oui et oui! Allons, allons, allons! Qu’importe ce que sait ou ne sait pas faire le roi-taureau: le bois, né sous le signe haP, s’allie au porc qui ramènera le taureau à la terre. Du signe shen naît le métal qui est le singe, inoffensif et plein de douceur. Il nous faut utiliser les feuilles de bananier dans l’idée de l’eau, car avec l’extindfion du feu des flammes sera accompli l’Achèvement. Si nous ne ménageons notre peine jour et nuit, nos succès nous mèneront à la fête à ’Ullambana9\» Tous deux s’élancèrent, suivis du tudi et de ses troupes: à coups de râteau et de barre de fer, ping, bang, ils eurent 2 0 0 tôt fait de mettre en miettes la porte de la grotte Gratte Nuages. Le chef de la garde extérieure, tout tremblant, se précipita à l’intérieur pour annoncer: «Votre Majeité, Singet a forcé la porte extérieure à la tête d’une troupe nombreuse!» Le roi-taureau était précisément occupé à raconter à la princesse Face-de-Jade le détail des derniers événements en lui exprimant toute la haine qui l’animait contre Singet. À la nouvelle qu’il avait abattu le portail, sa fureur ne connut plus de borne: il endossa en hâte son armure, saisit sa trique et sortit, l’invedtive à la bouche: «Maudit macaque! Pour qui te prends-tu? Oser faire pareil raffut à ma porte et en briser les vantaux! — Maudite carcasse d’écorché!» vociféra Porcet en s’approchant, «qui crois-tu être pour prétendre te mesurer à nous? En garde, tâte de mon râteau! — Balourd de sac à son», hurla le roi-taureau, «tu n’es que quantité négligeable, fais plutôt venir le singe au plus vite! — Abruti de ruminant», lui lança Singet, «dire que j’étais naguère ton frère juré! Mais aujourd’hui nous sommes devenus des ennemis. Attention à mon bâton!» Le roi-taureau les accueillit avec vaillance. Ce fut entre les trois héros une mêlée plus violente encore que la précédente. Quelle bataille! Râteau et trique defer s’allient à la puissance du dieu qu i conduit sa troupes infernales à l ’assaut de la vieille bête à sacrifice, laquelle déploie seule sa néfastle puissance égale au C iel. L es trois armes font merveille, s’entrechoquent, sans quepersonne veuille céder; l ’un se proclame en tête, l ’autre se déclare le prem ier. L es troupes du tudi ont bien du m al à distinguer le bois et la terré dans leur brûlante poursuite. «Pourquoi ne nous prêtes-tu pas l ’éventail?» disent-ils. L ’autre répond: «Comment avez-vous eu l ’audace de vousjouer de ma femme? D efrapper à ma porte alors queje n ’aipas encore vengé ma concubine et mon fils?» C elu i-ci réplique: «Attention à ma trique q u i t ’arracherait la peau d ’un simple effleurement!» C elui-là ajoute: «Écarte-toi des dents de mon râteau qu i te fera it neuf trous dégoulinant de sang!» L e démontaureau, la trique haut levée, attend le moment de frapper, sans peur devant le déploiement de force brutale. L es nuages sont culbutés en pluit dans l ’allée et venue où chacun souffle à sa guise brouillards et bourrasques. Dans cette dure bataille à mort, chacun lutte joyeusement, la haine au cœur. Trop bas, trop haut: leurs parades sont sans faille. «E Sl-ce qu'il ne se serait p as envolé?» suggéra Singet. Les deux ffères unissent leurs efforts contre la menace d ’une seule arme. Ils combattirent de l ’aube à la fin de la matinée, ju sq u ’à l ’abandon du démon-taureau, les mains liées. La mort au mors, tous trois luttèrent encore à plus de cent reprises. Avec Pobstination de son tempérament Stupide, Porcet profitait des pouvoirs de Singet pour abattre son râteau à toute volée. Incapable de parer cette pluie de coups, le roi-taureau rompit l’engagement et fit demi-tour en direétion de la grotte. Mais le tudi et ses troupes lui barraient le passage. «Où vas-tu, Grosbalès?» lui cria ce dernier, «nous sommes ici!» Dans l’impossibilité où il était de rentrer dans son repaire, le taureau battit précipitamment en retraite, mais, à la vue de Porcet et Singet qui arrivaient, il ôta, pris de panique, heaume et armure, jeta sa trique de fer et, d’une secousse, se transforma en cygne. Il s’enfuit à tire-d’aile vers le ciel. Singet, qui s’en était aperçu, dit en riant: «Porcet, Vieux-Taureau a disparu!» L’idiot ne s’était rendu compte de rien, et le tudi n’en savait pas davantage. Chacun tendait le cou à droite et à gauche. C’est en vain qu’ils fouillèrent des yeux tous les angles du mont des Tonnerres-Accumulés. «Eit-ce qu’il ne se serait pas envolé? suggéra Singet en montrant le ciel. — Ce n’est qu’un cygne, répliqua Porcet. — Précisément une transformation de Vieux-Taureau! — Dans ce cas, que faire? s’inquiéta le tudi. — Forcez l’entrée, vous deux, exterminez les monstres et détruisez son repaire de fond en comble afin de lui couper toute retraite, pendant que je lui livre une lutte de transformations», proposa Singet. Porcet et le tudi suivirent le conseil, et nous les laisserons à l’attaque de la grotte. Le grand saint rangea sa trique cerclée d’or, fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se transforma en un vautour qui, d’un grand coup d’ailes, traversa les nuées pour retomber sur le cygne, les serres plantées dans son cou et le bec dans ses yeux. Le roitaureau comprit que c’était une transformation de Singet L.i v r e XIII, c h a p it r e l x i et, d’un battement d’ailes, se changea en autour qui devint l’attaquant. Le Novice se fit alors phénix noir, chasseur d’autours, ce que voyant, le taureau devint grue blanche: elle s’envola vers le sud avec un long craquettement. Singet s’immobilisa, secoua ses plumes et se transforma en un phénix cinabre qui poussa un cri aigu. À la vue du phénix, qui est le roi des oiseaux, auquel aucun volatile n’oserait manquer de respeét, la grue blanche se laissa glisser au bas de la falaise dans un bruissement d’ailes et se changea en daim musqué, broutant timidement de l’herbe. Singet le reconnut et, descendant à son tour, se transforma en tigre affamé, queue en cisaille et pattes rapides, prêt à se jeter sur la proie qui le nourrirait. Le roi-démon n’eut que le temps de se changer en gros léopard tacheté de pièces d’or. Il allait attaquer le tigre, quand Singet, secouant la tête face au vent, prit l’aspeét d’un lion aux yeux d’or, au rugissement de tonnerre, tête de bronze et front de fer, prêt à son tour à dévorer le léopard. Pris de court, le roi-taureau se changea en ours géant qui écarta les pattes pour saisir le lion. D’une culbute, le Novice se transforma en éléphant à la trompe longue comme un python, aux défenses saillantes comme des pousses de bambou. Il leva sa trompe pour l’enrouler autour de l’ours géant. Laissant fuser un rire sarcastique, le taureau revint à sa forme originelle: celle d’un grand buffle blanc, la tête bosselée comme une chaîne de montagnes, les yeux lançant des éclairs. Ses deux cornes étaient comme des pagodes de fer; ses dents avaient le tranchant de poignards. De la tête à la queue, il mesurait plus de mille toises et une hauteur de huit cents toises des sabots au dos. «Que peux-tu me faire maintenant, maudit macaque?» lança-t-il à l’adresse de Singet, qui reprit, lui aussi, son aspeâ primitif. Il sortit sa trique cerclée d’or, plia l’échine et cria: «Grandis! » Son corps atteignit une hauteur de dix mille toises: sa tête ressemblait au Taishan, ses yeux au soleil et à la lune, sa bouche à un lac de sang et ses dents à des vantaux de porte. La trique toujours en main, il l’abattit sur la tête du taureau qui cherchait à l’encorner. Ce fut une bataille à faire trembler les cimes et secouer les montagnes, à effrayer le ciel et remuer la terre! En témoigne le poème: 2 1 0 L a V oie grandit d ’un pied, le démon de m ille toises; L ’añuáeux singe de l ’estprit l ’apprivoise. Pour éteindre les flammes des monts de Feu, Ilfa u t la pure fraîcheur de l ’éventail précieux. L a femme ja u n e e îi résolue à le soutenir, L a mère du bois à fa ire place nette. Les cinq dynamies reviennent au ju ñ e fru it, Purifiées du démon retrouvent l ’harmonie. Ce grand déploiement de pouvoirs magiques, tandis qu’ils se battaient dans la montagne, alarmait tout ce qui traverse l’espace: les diverses divinités ainsi que le révélateur Tête-d’Or, les six dieux des ténèbres et les six du jour*, outre les dix-huit défenseurs de la Loi. Ils encerclèrent le roi-démon qui ne s’en montra nullement ému: voyez-le qui donne de la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, dressant ses deux cornes de fer étincelantes; il charge au sud, puis au nord, sa queue raide et touffue frappant de tous côtés. Singet fait front tandis que les dieux attaquent la bête de toutes parts. Aux abois, le taureau reprend d’une culbute son aspeét primitif et se réfugie dans la grotte au Bananier. Le Novice en fait autant et le poursuit, suivi des dieux, mais le démon s’est enfermé et refuse de sortir. Un blocus hermétique est établi autour du mont des Nuées Turquoise. Us s’apprêtaient à forcer l’entrée quand ils entendirent les vociférations de Porcet et du tudi qui arrivaient avec leurs troupes. «Comment se sont passées les opérations à la caverne Gratte-Nuages? demanda Singet. — La femme à Vieux-Taureau », répondit en riant Porcet, «je l’ai tuée d’un coup de râteau, et j’ai découvert que c’était une civette à face de jade lorsque je l’ai dépouillée de ses vêtements. Quant à la bande de monstres, c’étaient des ânes, mulets, taureaux, veaux, blaireaux, renards, ratons, daims, chèvres, tigres, antilopes, cerfs et autres esprits-animaux de ce genre. Nous les avons entièrement exterminés, puis avons incendié la résidence. Comme le tudi m’a dit qu’il avait une autre petite par ici, nous sommes revenus dans l’intention de l’éliminer. — Félicitations pour ces succès, mon sage frère, félicitations!» s’exclama Singet, «quant à moi je n’ai pas encore remporté la viéloire dans la lutte de transformations contre Vieux-Taureau. Quand il s’est changé en buffle 2 1 1 blanc au-delà de toute dimension, j’ai pris la taille qui imite le ciel et la terre. Les dieux ont eu la bonté de descendre pendant notre affrontement et de l’encercler. Pressé de toutes parts, il a fini par reprendre son asped originel et se réfugier dans son repaire. — La grotte au Bananier, sans doute? — Exaélement; là où habite la Râksasî. — Dans ce cas», répliqua véhémentement Porcet, «qu’attendons-nous pour forcer le repaire, éliminer la garce, exiger l’éventail, au lieu de laisser l’animal grandir en sagesse et le couple se susurrer des mots doux! » Le brave idiot! Gonflé d’énergie, il leva le râteau et l’abattit sur le portail: dans un bruit assourdissant, la façade entière de la falaise s’effondra avec la porte. Affolée, la fille de service vint précipitamment annoncer: «Père! Je ne sais qui a tout démoli devant!» Le roi-taureau, encore haletant, était justement occupé à raconter à la Râksasî la reconquête de l’éventail et ses combats contre Singet. La nouvelle lui mit la rage au cœur. Il recracha le trésor et le tendit à la femme, qui le prit et lui dit, les larmes aux yeux: «Votre Majesté, donnons l’éventail à ce macaque pour qu’il retire ses troupes. — Qu’à cela ne tienne, madame, mais notre rancune est trop lourde. Restez donc assise ici pendant que je vais encore une fois me mesurer à lui.» Le démon endossa à nouveau son armure et sortit après avoir choisi deux épées précieuses. Il tomba sur Porcet qui ratissait l’entrée et, sans perdre de temps en paroles, lui assena des coups en pleine gueule. Levant le râteau pour se protéger, ce dernier recula de quelques pas. À la sortie, le démon-taureau fut confronté à Singet qui faisait tournoyer sa trique et s’éloigna aussitôt de la grotte, monté sur une bourrasque: ils se retrouvèrent aux prises au-dessus du mont des Nuées-Turquoise; il était encerclé par les divinités et attaqué de toutes parts par les troupes du tudi. Quelle bataille! L e monde se couvre de nuages, le brouillard enveloppe l ’univers. L a bise mauvaise siffle, roule sables et pierres; le vent de la colère gronde et soulève les vagues de l'océan. L es deux glaivesfraîchement effilés, le corps entier couvert d ’une double armure, le taureau nourrit de son ressentiment plus profond que la mer une fu reu r plus violente que jam ais. L e G rand Saint égal au C iel, voyez-vous, dans la poursuite de la gloire, n ’a plus d ’égard pour l ’am itié d ’autrefois. 2 1 2 Porcet déploie sa puissance en quête de l ’éventail, les dieux se jettent su r seigneur Taureau afin deprotéger la Loi. L es deux mains sans cesse occupées, il se protège à droite, pare à gauche, jouant de sa vigueur. La bataillefait rage au point que les oiseaux de passage replient leurs ailes et que les poissons cessent de sauter et submergent leurs écailles. Les fantômes pleurent et les dieux sanglotent dans l ’univers obscurci; le soleil assombri inquiète les dragons et terrifie les tigres. Après avoir désespérément combattu à plus de cinquante reprises, le roi-taureau, se voyant submergé, rompit l’engagement et s’enfuit vers le nord. Il fut aussitôt intercepté par le porteur de foudre Dif Fusion-de-la-Loi, aux vastes pouvoirs, celui de la falaise du Secret-Démon au mont Wutai. «Où vas-tu, taureau?» lui dit-il, «nous sommes chargés par le Bouddha Sâkyamuni de te capturer ici en étendant des nasses célestes et des filets terrestres.» Il n’avait pas fini sa phrase que Singet, Porcet et la foule des dieux accouraient. Pris de panique, le roi-taureau se tourna vers le sud. Sa fuite fut cette fois arrêtée par le porteur de foudre Perfeftion-de-la-Viétoire, qui disposait de l’immense pouvoir de la Loi, celui de la grotte de Pure-Fraîcheur du mont Emei. Il lui cria: «J’ai ici l’ordre du Bouddha de me saisir de ta personne!» Le cœur battant et les jambes molles, le roi-taureau se dirigea précipitamment vers l’est. Il fut accueilli par le porteur de foudre Grande-Force de Vaisramana, celui de la falaise Gratte-Oreille du mont Sumeru. «Où vas-tu, Vieux-Taureau?» lui cria-t-il, «j’ai mission de t’arrêter sut ordonnance secrète de l’Ainsi-venu.» Apeuré, le roi-taureau battit en retraite pour fuir en direction de l’ouest. Il se heurta au porteur de foudre Éternelle-Demeure, le respeété et impérissable roi des cimes dorées des monts Kunlun. «Où vas-tu encore, mon gaillard?» lui lança-t-il, «je monte ici la garde sur l’ordre personnel du Bouddha du grand monastère du Coup-de Tonnerre. Tu ne passeras pas!» Les regrets venaient trop tard: tremblant de peur, le taureau se voyait encerclé de toutes parts et dans l’impossibilité de s’échapper, si haut étaient tendus les filets. Dans cette situation sans issue, il entendit ensuite Singet s’approcher avec sa troupe: montant sur un nuage, il s’enfuit vers le haut. 2 1 3 Le roi céleste Porte-Pagode et le prince héritier Nata, conduisant leyaksa Ventre-de-Poisson et le général divin Ame-Géante, avaient planté leur tente dans l’espace: «Doucement! Ralentis! Nous avons l’ordre de l’empereur de Jade de t’éliminer!» Aux abois, le roi-taureau reprit l’asped du grand buffle blanc et chercha à éperonner de ses cornes de fer le roi céleste, qui dégaina son sabre. Singet arriva aussitôt après. Le prince Nata lui cria: «Grand saint, excuse-moi de ne pouvoir m’incliner pour te saluer avec cette armure sur le dos. Nous avons vu hier, moi et mon père, le Bouddha Ainsi-venu qui a fait savoir à l’empereur de Jade que Tripitaka était bloqué aux mont de Feu et que tu éprouvais des difficultés à soumettre le roi-démon-taureau. L’empereur de Jade nous envoie à la rescousse. — Le gars dispose de pouvoirs magiques qui ne sont pas négligeables», objeda Singet, «maintenant qu’il a pris pareille dimension, que faire? — N’en doute pas, grand saint», répliqua en souriant le prince, «je saurai le capturer; tu vas voir!» «Transformation!» cria le prince, qui se changea en créature à trois têtes et six bras et bondit sur le dos de la bête; d’un coup du glaive à décapiter les monstres, il lui trancha la tête, mais à peine avait-il rengainé son arme et regardé Singet qu’une nouvelle tête avait poussé sur le cou sedionné du taureau; les yeux flamboyants, elle crachait une épaisse vapeur noire. Un nouveau coup d’épée de Nata la fit tomber, mais elle repoussa aussitôt au même endroit, et ainsi de suite dix fois. Nata sortit alors sa roue de feu et l’accrocha à la corne du taureau où elle répandit son feu authentique avec une telle violence que la bête mugissait, affolée, secouant la tête et agitant la queue. Elle cherchait à s’échapper par quelque transformation, mais le roi céleste Porte-Pagode le maintenait sous sa propre forme par le reflet du miroir à déteder les monstres. Il ne lui restait plus qu’à chercher le salut en criant: «Ne me tuez pas! Je suis prêt à me soumettre au Bouddha. — Si tu tiens à la vie», répondit Nata, «sors l’éventail avant qu’il ne soit trop tard! — C’est ma femme qui le garde», répliqua le roitaureau. À ces mots, Nata déroula la corde à lier les monstres et, 2 1 4 à califourchon sur le cou de la bête, la lui passa dans le museau. Il la tirait ainsi la corde à la main. Singet, de son côté, avait rassemblé les quatre grands porteurs de foudre, les six dieux du jour et les six de la nuit, les gardiens proteéleurs de la foi, le roi céleste Porte-Pagode, le général Âme-Géante, ainsi que Porcet, le tudi et ses troupes; pressant le buffle blanc, ils retournèrent à la grotte au Bananier. «Madame!» cria le taureau, «donnez l’éventail et sauvez-moi la vie! » À ces mots, la Râksasî ôta précipitamment ses bijoux et ses vêtements aux couleurs vives pour se coiffer à la manière d’une nonne taoïste et s’habiller à la façon d’une bhiksunP; elle sortit, offrant des deux mains l’éventail en feuilles de bananier de douze pieds. À la vue des divinités rassemblées, elle s’agenouilla en hâte pour se prosterner et déclarer: «J’espère que vous épargnerez nos vies et j’offre volontiers cet éventail à mon jeune beau-frère Singet, en lui souhaitant plein succès.» Le Novice s’avança pour le prendre et, avec la foule des dieux, monta sur un nuage pour retourner à l’Est. Revenons à Tripitaka et Sablet, tantôt debout, tantôt assis, tant ils étaient impatients de revoir Singet et tant ils se tourmentaient de son absence prolongée. Tout à coup, le ciel se couvrit de nuages de bon augure, remplissant l’espace de flottements et le sol de couleurs chatoyantes: c’était le cortège des dieux qui approchait. «Conscient-de-la-Pureté!» appela le Vénérable, effrayé, «qu’est-ce que cette troupe divine, là-bas? — Maître», répondit Sablet, «ce sont les quatre grands porteurs de foudre, le révélateur Tête-d’Or, les six dieux des ténèbres et les six du jour, les gardiens proteéleurs de la doéfrine et une foule de dieux de passage. C’est le troisième prince, Nata, qui tire le buffle. Le roi céleste Li Porte Pagode tient le miroir. Mon condisciple aîné a l’éventail en main, suivi de Porcet et du tudi. Les autres sont des soldats céleêtes qui assurent leur proteélion.» À ces mots, Tripitaka se changea pour mettre sur la tête un bonnet à la Vairocana et enfiler un kasâya, avant d’accueillir en compagnie de Sablet Leurs Saintetés et leur exprimer sa gratitude: «De quel mérite puis-je me targuer pour avoir l’audace de provoquer votre descente ici-bas? — Réjouissez-vous, saint moine!» répliqua l’un des porteurs de foudre, «votre éminente tâche est en voie d’achèvement. Nous sommes venus à votre aide sur l’ordre du Bouddha. Il vous appartient de ne pas relâcher vos efforts et de vous y appliquer de toutes vos forces.» Tripitaka se confondit en prosternations et obéissances. Singet, l’éventail à la main, s’approcha des montagnes et, l’agitant avec la dernière énergie, éteignit les flammes; les dernières lueurs de braises disparurent bientôt. Tout joyeux, le Novice donna un nouveau coup d’éventail: le bruissement d’une brise fraîche se fit entendre. Au troisième coup d’éventail, le ciel se couvrit de nuages et une pluie fine se mit à tomber. En témoigne le poème: L es monts de Peu s’étendent sur huit cents lieues, Plammes célèbres sur la terre entière. Cinabre ne m ûrit quand brûlent les cinq passions, L a V oie esti trouble quand s’enflamment les trois passes'1. L ’éventail apporte parfois p lu ie et fraîcheur, Lorsque le C ie l ajoute son heureux concours. Buffle ramené à Bouddha ne fa it plus le mal. L ’union du feu et de l ’eau signifie la p a ix. Cette fois, Tripitaka se sentit délivré de la chaleur et des soucis, le cœur léger et l’esprit clair. Les quatre pèlerins remercièrent les porteurs de foudre, qui regagnèrent chacun leur montagne sacrée. Les six dieux du jour et les six de la nuit remontèrent assurer la garde. Les divinités de passage se dispersèrent. Le roi céleste et son fils ramenèrent le buffle sur la terre du Bouddha. Seul restait le tudi qui détenait la Râksasî. «Qu’est-ce que tu attends pour déguerpir, la Râksasî! lui dit Singet. — J ’espère que vous aurez la bonté de me rendre l’éventail, répondit-elle en s’agenouillant. — Misérable catin!» hurla Porcet, «tu ne sais à qui tu parles! On t’a laissé la vie, n’est-ce pas assez? Il te faut encore l’éventail! Quand nous aurons traversé la montagne, on pourra le vendre pour obtenir quelques gâteries à manger. Après toute la peine que l’on s’est donnée pour l’avoir, te le rendre! Il commence à pleuvoir, déguerpis! — Grand saint, vous aviez bien voulu promettre de me le rendre après l’extinétion des flammes», rappela la Râksasî en se mettant à nouveau à genoux, «je suis vraiment 'Livre XIII, chapitre l x i 2 1 7 désolée de tout ce qui est arrivé. C’est que je me sentais indisposée, ce qui a entraîné cette mobilisation générale. Nous aussi, nous cultivions la Voie de l’humanité, seulement nous n’étions pas encore revenus au juste fruit. Maintenant que j’ai été témoin du retour du corps véritable à l’Oueâ, je ne saurais plus agir inconsidérément. Si vous voulez bien m’accorder cet éventail, je commencerai une vie nouvelle de pieuses pratiques afin de nourrir un nouveau destin. — Grand saint!» intervint la divinité locale, «puisque cette femme est experte en l’art d’éteindre les flammes, à extirper les racines du feu, rendez-lui l’éventail. L’humble divinité que je suis pourra ainsi vivre ici en paix, porter secours à la population et solliciter ses offrandes. Ce serait de votre part un véritable aéfe de grâce. — Quand j’avais interrogé les villageois», rappela Singet, «ils m’avaient expliqué que l’éventail, en éteignant les flammes, ne permettait que la récolte d’une année et qu’ensuite le feu reprenait. Comment le supprimer définitivement? — Il suffit d’agiter l’éventail quarante-neuf fois de suite», répondit la Râksasî, «le feu ne reprendra plus jamais.» À ces mots, Singet prit l’éventail en main et l’agita de toutes ses forces quarante-neuf fois en direâion des sommets, où se déchaîna une pluie torrentielle. C’était assurément un trésor, car la pluie ne tombait que là où il y avait du feu. Ailleurs, le ciel était clair. Maître et disciples ne furent pas mouillés, car c’est là qu’ils se tenaient. Ils y passèrent la nuit, assis, et ne chargèrent les bagages que le lendemain matin, puis rendirent l’éventail à la Râksasî. «Sinon», lui dit Singet, «les gens penseraient que je n’ai pas de parole, je le crains. Remporte l’éventail dans ta montagne et ne provoque plus d’incidents. Je te laisse repartir en considération du fait que tu as acquis forme humaine. » La Râksasî prit l’objet, récita l’incantation pour le réduire à la dimension d’une feuille d’abricotier et le mit dans sa bouche. Elle remercia Leurs Saintetés et se retira pour pratiquer la vie d’une recluse. Elle aussi obtiendra par la suite le juste fruit et sera célébrée à tout jamais dans la corbeille des soutras. Tandis que la Râksasî et le tudi leur exprimaient leur 2X gratitude et les raccompagnaient, Singet, Porcet et Sablet protégeaient Tripitaka dans sa marche en avant, leurs corps rafraîchis et le sol, sous leurs pieds, agréablement humide. Le cas de dire: Kan et L i accomplis assurent l ’union prim ordiale, E a u et feu en équilibre font l ’accomplissement de la grande Voie. Si, en fin de compte, vous ne savez au bout de combien d’années ils purent retourner aux terres de l’Est, écoutez la séance qui vient. 第062回 / CHAPITRE LXII POUR SE LA V ER L’ESPRIT DE TO UTE POUSSIÈRE IL N’EST QUE DE BALA YER UN STO UPA ET DE SE CULTIVER POUR ENCHAÎNER LES DÉMONS ET RETRO U VER LA JU STE VOIE. Douze heures sur douze il ne fa u t oublier D e pratiquer, jo u r et nuit z, et tout récolter, A u cours de cinq ans, et cent huit m ille tournées N e pas laisser l ’eau divine se ta rir, N e pas laisser l ’éclat des flammes fa ib lir. Quand l ’eau et le feu sont en pleine harmonie', S'enchaînent sans lacune les cinq dynamied. Lorsque le Yin et le Yang s’équilibrent, I l convient de g ra vir la tour des Nuées, D e monter sur un phénix aux palais Pourpres'1, E t d ’enfourcher la grue pour l'île de Yingzhou’. Ce poème est composé sur la mélodie de L ’Immortel au bord du fleuve. Il nous rappelle que les quatre pèlerins, Tripitaka et ses disciples, dans la perfeélion de l’équilibre de l’eau et du feu, sentaient leur nature purifiée et rafraîchie. L’éventail précieux purement yin leur avait permis d’éteindre le feu desséchant de la vafte montagne. Il leur fallut plus d’un jour pour franchir l’étape des huit cents lis, mais c’est libérés de tout souci qu’ils avançaient vers l’Ouest. On passait de la fin de l’automne au début de l’hiver: L es derniers pétales du chrysanthème sauvage tombent, tandis que se form ent les tendres bourgeons nouveaux du prunier. Tous les villages ont rentré la récolte, partout se mange la bouillie odorante. L a forêt dénudée révèle la montagne lointaine et le gel épais du ruisseau tortueux, la pure profondeur du ravin. L a magnanerie a cessé ses altivités. L a lune de p u r Yin règne, la vertu de l ’eau est à son apogée, le soleil brille pitoyablement. Les souffles de la terre s ’enfoncent, ceux des deux montent, l ’arc-en-ciel cache son éclat, étangs et lacs sont peu à peu p ris p a r les glaces. Les fleurs flétries de la falaise rendent plus verts le p in et le bambou figés p a r le froid. Ils avaient tous quatre voyagé depuis pas mal de temps lorsqu’ils approchèrent à nouveau d’une cité entourée de murs et fossés. Le moine chinois tira sur les rênes et appela son disciple: «Conscient-de-la-Vacuité, vois-tu là-bas les tours et pavillons qui se dressent? Quelle sorte d’endroit est-ce?» Singet leva les yeux et vit que c’était une ville murée. En vérité: V ille d ’or en form e de dragon lové, de tigre tapi. D e toutes parts s ’approchent les chars à baldaquin magnifique: m ille roues ont aplani les chemins empourprés. L es balustrades des ponts de jad e alignent les chimères sculptées, sur des piédestaux d ’or brillent les Statues des sages. Vraim ent, la capitale d ’un continent divin, la métropole de jaspe de céleste résidence, un vaste et Stable domaine, m ille ans de règne prostpère! L es barbares rendent hommages à la lointaine grâce souveraine, les monts et les mers se tournent vers sa sainte Splendeur. Calm e et pureté régnent sur les marches et avenues royales. Joie, chansons animent les tavernes et les tours fleuries. A u-delà des palais- les arbres d ’étemel printem ps devraient accueillir le chant du phénix chamarré tourné vers le soleil. «Maître», répondit Singet, «cette cité est la résidence du souverain d’un pays entier. — Sous le ciel», fit observer Porcet en riant, «il eft des villes murées qui sont préfeétures, d’autres qui sont souspréfeélures. A quoi vois-tu que c’est la capitale? — Ne sais-tu pas qu’une résidence royale diffère des préfeétures et sous-préfeétures? Ne vois-tu pas que les quatre côtés de la muraille ont plus de dix portes et font plus de cent lis? Les tours et terrasses sont si hautes 2 2 0 qu’elles se perdent dans les nuages! Comment s’expliquer de telles splendeurs, si ce n’était une capitale royale? — Tu vois clair, frangin», approuva Sablet, «c’est la résidence du roi, nous le savons, mais comment s’appellet-elle? — Comment veux-tu que je le sache sans indication de Stèle, plaque ou enseigne?» rétorqua Singet, «nous ne le saurons qu’en entrant en ville le demander.» Le Vénérable cravacha sa monture et fut en un instant aux portes de la ville. Il descendit de cheval, franchit le pont et entra voir: dans les avenues et sur les marchés régnaient abondance et richesse; la prospérité se voyait à la magnificence des vêtements. Ils marchaient, lorsqu’ils aperçurent une dizaine de bonzes qui mendiaient porte à porte, chacun cangue au cou, dans d’indescriptibles guenilles. v h e renard s’attri Be de la mort du lièvre, car ces créatures sont solidaires», soupira Tripitaka. Il appela: «Conscientde-la-Vacuité, va leur demander pourquoi ils sont ainsi punis! » Aussitôt Singet les interpella comme on l’y invitait: «Hé! les bonzes, de quel monastère êtes-vous? Pourquoi êtes-vous condamnés à porter la cangue? — Monseigneur», dirent les moines en tombant à genoux, «on nous a fait tort; nous sommes du monastère de l’Éclat-de-r Or. — Où se trouve ce monastère? — Au coin de la rue. — Expliquez-nous comment on vous a fait tort, leur dit Singet en les emmenant devant Tripitaka. — Messeigneurs, nous ne savons d’où vous venez, bien que vous ne nous soyez pas étrangers. Nous n’osons répondre ici à votre question. Veuillez nous suivre jusqu’à notre humble demeure où nous pourrons vous parler plus librement de nos souffrances. — Ils ont raison», répliqua Tripitaka, «allons à leur monastère les interroger de façon plus approfondie sur les raisons de leurs malheurs.» Ils arrivèrent ensemble devant l’entrée au-dessus de laquelle s’alignaient sept signes en lettres d’or: MONASTÈRE DE l ’ÉCLAT-D E-l ’0 R, PROTECTION DU PAYS, FONDÉ SUR ORDRE DU ROI. Maître et disciples franchirent le portail. Tel était le speâacle qui s’offrait à leurs yeux: Dans l ’antique salle les lampes à encens sont froides; les feuilles des galeries désertes ne sont balayées que p a r le vent. L a pagode de m ille pieds touche aux nuages, rassérénée p a r quelques pins. Dans la cour jonchée defleurs ne passe plus aucun hôte. Sous les auvents, les araignées tissent leur toile sans être dérangées. E n vain est le tambour monté, la cloche suspendue. L a poussière a recouvert les fresques aux couleurs indistinâes. L es moines ont déserté la chaire. L a salle de méditation esti s i calme que l ’on n’y rencontre que les oiseaux. Désolation à vous arracher des soupirs, silence d’une infinie trillesse. L e brûle-parfum devant le Bouddha ne contient que cendres froides et fleurs fanées: tout est vide. Tripitaka sentit un pincement au cœur et ne put retenir ses larmes. Cangues au cou, les moines poussèrent la porte de la salle principale afin de permettre au vénérable de prier Bouddha. Tripitaka entra, offrit l’encens de son cœur et se prosterna trois fois. Comme ils s’en retournaient, ils aperçurent six à sept jeunes moines enchaînés aux piliers de la cellule du supérieur, speétacle intolérable aux yeux de Tripitaka. Quand les pèlerins s’y furent installés, les moines vinrent se prosterner. Us demandaient: «Vous avez des visages différents des nôtres, pères: venez-vous de chez les grands Tang dans les terres de l’Est? — Ces bonzes sont doués de voyance sans avoir à tirer l’achillée», répliqua en riant Singet, «en effet. Comment nous avez-vous reconnus? — Nous n’avons aucun don de voyance, mais la douleur d’avoir subi l’injustice, sans savoir où nous tourner pour nous disculper. Cela jour après jour: il ne nous reste plus qu’à invoquer le ciel et la terre. Aurions-nous ému les dieux d’En-haut? Hier soir chacun a fait dans la nuit un rêve qui nous promettait qu’un saint moine chinois viendrait des terres de l’Est sauver nos vies et redresser les torts qui nous sont faits. C’eit ainsi que nous vous avons reconnu à votre aspeâ: étrange, vénérable. — Quel est le nom de votre pays?» demanda Tripitaka, fort aise de cette déclaration, «quels sont vos griefs? taient le tribut: au sud, le royaume de Yuetuo, “ Bosse-dela-Lune”; au nord, Gaochang; à l’est, le royaume des Liang de l’Ouest; le pays de Benbo, à l’ouest. Chaque année ils apportaient de beaux jades et de brillantes perles, de belles filles et de splendides chevaux. Ils nous reconnaissaient spontanément comme pays suzerain, sans recours aux armes ni expéditions militaires. — Sans doute est-ce parce que votre souverain possède la Voie et que vos officiers civils et militaires sont sages et bons, suggéra Tripitaka. — Ce n’est point que nos fonétionnaires civils soient sages, ni que nos militaires soient bons. Notre souverain n’a pas non plus obtenu la Voie. C’était la pagode sacrée de notre monastère de l’Éclat-de-l’Or. Elle était constamment enveloppée de nuées de bon augure qui s’élevaient à une grande hauteur; la nuit, elle diffusait une lumière irisée visible à dix mille lis; le jour, tous les pays percevaient le souffle coloré qu’elle répandait. C’est pourquoi les barbares apportaient tribut à cette cité qu’ils considéraient divine et bénie du Ciel. Toutefois, il y a trois ans, au premier jour de l’automne est tombée à minuit une pluie de sang. Le lendemain à l’aube, la crainte et l’accablement avaient transi chaque famille, chaque foyer. Dans leur rapport au trône les ministres avouaient ne pas comprendre ce que le seigneur du Ciel pouvait nous reprocher. On invita des prêtres taoïstes à célébrer leur service, des moines bouddhistes à réciter les soutras en réponse au Ciel et en excuses à la Terre. Qui l’eût cru? Comme notre pagode avait été souillée, dans les deux années qui suivirent aucun pays étranger n’offrit le tribut. Notre souverain aurait voulu entrer en campagne, mais les courtisans l’en dissuadèrent en lui affirmant que nous, les moines du monastère, avions dérobé le trésor de la pagode, que c’était pour cela qu’elle avait perdu son auréole et que l’étranger ne venait plus à la cour. Notre roi obtus ne chercha pas plus loin, nous fit arrêter par ces mandarins concussionnaires et nous fit soumettre à mille sortes d’interrogatoires et tortures. Il y avait alors trois générations de moines; les deux premières n’ont pas résisté à ce traitement: tous sont morts. C’est maintenant notre tour de répondre du crime, en cangues et chaînes. Je vous le demande, monseigneur, comment aurions-nous eu l’audace de le commettre? Nous espérons que par votre commisération pour vos semblables, exerçant votre immense compassion et la puissance de la Loi, vous saurez sauver nos misérables vies! » À ce discours, Tripitaka hocha la tête en soupirant: «L’affaire e£t obscure; il sera difficile de la tirer au clair: il y a eu d’une part quelque manquement dans le gouvernement de la cour; d’autre part, vous avez été viétime d’une calamité. Puisque le Ciel avait envoyé une pluie de sang qui a souillé votre pagode, pourquoi n’avez-vous pas alors présenté à votre souverain le rapport qui vous aurait épargné ces ennuis? — Père, nous qui ne sommes que de communs mortels, comment aurions-nous pu comprendre les intentions du Ciel? Nous en sommes d’autant moins capables que nos aînés n’ont pas su s’en occuper. — Conscient-de-la-Vacuité, quelle heure est-il?» demanda Tripitaka. — Autour de 4 heures de l’après-midi. — J ’aurais voulu rencontrer votre souverain pour l’échange des lettres de créance, mais tant que ce qui est arrivé à ces moines ne sera pas tiré au clair, il me serait difficile de lui en parler. À l’époque où je quittai Chang’an j’ai formulé au monastère de la Porte-de-la Loi le vœu de brûler de l’encens en tout temple que je rencontrerais sur ma route vers l’Ouest, de prier Bouddha dans chaque monastère et de balayer tout Stoupa que je verrais. Vous que je rencontre ici aujourd’hui, c’est à cause d’un Stoupa que vous avez subi ces torts. Trouvez-moi un balai, attendez que je fasse mes ablutions avant de monter balayer et nous verrons ce qui en est des circonstances et raisons de la souillure et de l’extinétion de la luminosité. Quand nous en saurons la cause, je pourrai plaider en votre faveur auprès du roi et vous délivrer de vos épreuves.» À ces mots, les bonzes en cangue s’empressèrent d’aller aux cuisines chercher un couteau, qu’ils tendirent à Porcet: «Monseigneur, prenez-le pour briser les chaînes des jeunes moines attachés aux colonnes, de sorte qu’ils puissent vaquer au repas et s’occuper de l’eau chaude pour le bain du Vénérable. Nous irons pendant ce temps dans la me mendier un balai neuf pour lui. — Briser des chaînes? Rien de plus facile: nous n’avons pas plus besoin de couteau que de hache», répliqua Porcet en riant, «adressez-vous à mon condisciple à la face velue: c’est un expert chevronné en la matière. » Singet s’approcha tout de bon: usant de la magie de délivrance des chaînes, il lui suffit de les effleurer pour qu’elles tombassent. Les jeunes moines se précipitèrent dans les cuisines, s’affairèrent à nettoyer et frotter chaudrons et fourneau, puis s’aâivèrent à la préparation du repas maigre. Tandis que Tripitaka et ses disciples mangeaient, le ciel s’assombrissait. C’est avec une vive satisfaâion que le Vénérable vit les bonzes en cangue entrer en rapportant deux balais. Ils bavardaient, quand un moinillon vint avec une lanterne inviter Tripitaka à prendre son bain. Le ciel scintillait alors d’étoiles, tandis que des tours de garde partaient les coups simultanés du tambour qui annonçaient la première veille. Le moment où Un vent fro id se lève aux quatre murs, L es lampes brillent dans m ille maisons, Volets fermés le long des avenues. L es cours des marchés ont ferm é leurs portes. L a barque de pêcheur s’abrite sous l ’arbre. L es labours ont cessé, corde coupée; L a hache du bûcheron repose. 'B ruit d ’élèves récitant leur leçon. Quand Tripitaka eut terminé ses ablutions, il enfila une tunique à manches courtes, chaussa une paire de bottes souples et, le balai neuf en main, se tourna vers les moines: «Dormez tranquillement pendant que je vais balayer le Stoupa; je reviens! — La pagode a été contaminée par la pluie de sang et ne donne plus de lumière depuis longtemps, circonstances propices aux créatures maléfiques, je le crains», objeéta Singet; «sans autre compagnon dans la bise de cette nuit solitaire, quelque accident est à redouter. Ne pourrais-je vous accompagner? — Excellente idée, parfait!» Chacun prit un balai. Ils se rendirent d’abord dans la salle principale, où ils allumèrent les lampes de verre, brûlèrent de l’encens et s’inclinèrent devant Bouddha. Tripitaka lui adressa la prière suivante: «Votre disciple Chen Xuanzang, qui a reçu mission des A près avoir balayé un étage, Tripitaka montait au suivant. 22Ô grands Tangdes terres de l’Est de se rendre au mont des Vautours solliciter de notre Bouddha l’Ainsi-venu les Écritures, se trouve présentement au monastère de l’Éclat-de-l’Or, du pays de Jisai, où les m oin es lui ont appris qu’ils avaient eu leur précieux Stoupa souillé et que le roi du pays les soupçonnait d’avoir volé le trésor. Ils ont été injustement condamnés pour cette affaire si difficile à tirer au clair. Votre disciple va balayer le Stoupa avec toute la sincérité de son cœur, dans l’espoir que le Bouddha, dans son omniscience, lui révélera sans tarder les causes de la souillure afin d’épargner d’injustes souffrances à d’innocents mortels.» La prière achevée, il ouvrit la porte de la pagode et, en compagnie du Novice, se mit à balayer à partir des premiers étages. Cette pagode, vraiment, Se dressait à toucher le firm ament, justem ent appelée Sloupa de verre à cinq couleurs, p ic aux reliques de m ille pièces d ’or. L'escalier y tourne comme dam une cavité et l ’on en sort comme d ’une cage. Le globe du sommet remplace la lune à l ’autre bout du ciel; le son des clochettes d ’or signale la brise marine. L es encorbellements font signe aux étoiles, la pointe au toit retient les mages. L es uns semblent rochers torturés entre fleurs et ph én ix; l ’autre s’enroule de dragons de brumes. D u haut q u i semble toucher au neuvième ciel, la vueporte au-delà de m ille lis. L es lampes de verre à la porte de chaque étage sont pleines de poussière, éteintes; les balustlrades de jad e blanc sont couvertes des déjestions accumulées p a r les inse Ües volants. A u centre du Sloupa, l ’encens estî consumé devant le trône du Bouddha. A u x jm ètres, face aux divinités, les toiles d ’araignées s’étendent. I l y a p lu s de crottes de rats dans les brûle-parfum s que d ’huile dans les calices. Q ue de malheureux moines ont perdu la vie pour cette mystérieuse disparition du précieux trésor! T rip ita ka balaie avec la résolution de lu i rendre sa Splendeur d’antan. Après avoir balayé un étage, Tripitaka montait au suivant. Il atteignit ainsi le septième à la deuxième veille, commençant à sentir la fatigue. — «Asseyez-vous», lui dit Singet, «vous êtes épuisé: laissez-moi vous remplacer. — Cette pagode comporte combien d’étages? — Treize, je le crains. — Pour accomplir mon vœu, je dois les balayer», répliqua Tripitaka en s’efforçant de surmonter la fatigue. Quand il eut nettoyé trois étages de plus, ses reins et ses 2 2 7 jambes lui faisaient si mal qu’au dixième, il s’effondra: «Conscient-de-la-Vacuité, balaie pour moi les trois étages qui restent.» Rassemblant toutes ses énergies, Singet monta au onzième et fut un instant plus tard au douzième. Il était en plein travail lorsqu’il entendit un bruit de conversation venant du toit. «Bizarre, bizarre!» se dit-il, «à pareille heure, les alentours de la troisième veille, est-ce un lieu de palabres? Ce sont sûrement des créatures maléfiques! Allons jeter un coup d’œ il!» Le brave singe-roi! Il serra tout doucement le balai soiis son bras, releva les basques de son vêtement et, se glissant dehors par la porte du devant, monta sur un nuage pour observer ce qui se passait: deux monstres étaient assis au centre du treizième étage, un plat, un bol et un pot devant eux. Ils buvaient en jouant à la mourre. Usant de ses facultés magiques, Singet abandonna le balai, brandit la trique cerclée d’or et, bloquant la porte, cria: «Mes braves monstres, c’était donc vous qui aviez volé le trésor!» Affolées, les deux créatures se levèrent précipitamment et jetèrent bols et pot à la tête de Singet, qui leur barrait le passage, la trique tenue en travers. «Si je vous tue, je n’aurai plus vos aveux», dit-il en les coinçant sous la barre de fer, tandis qu’ils suppliaient: «Pitié! Epargnez nos vies! Nous n’y sommes pour rien. Le voleur n’est pas ici!» Usant d’une méthode magique, Singet les empoigna d’une seule main et les descendit au dixième étage. «Maître, je tiens les voleurs du trésor!» annonça-t-il. Tripitaka venait de s’endormir. Il accueillit la nouvelle inattendue avec joie et surprise: «Où les as-tu capturés? — Ils s’amusaient à boire en jouant à la mourre au sommet de la pagode», expliqua Singet en poussant devant lui les monstres agenouillés, «comme j’avais entendu du bruit, j’ai sauté tout en haut, suis monté sur un nuage, et leur ai barré la route sans faire usage de la force. Ma seule crainte était de les tuer et de perdre le bénéfice de leurs aveux. Voilà pourquoi je les ai capturés en douceur. Maître, vous pouvez recueillir leurs dépositions, apprendre d’où ils sont et où se trouve le trésor dérobé.» Les monstres ne faisaient que répéter en tremblant de tous leurs membres: «Pitié, laissez-nous la vie sauve!» Puis ils passèrent aux aveux: «Nous avons été tous les deux envoyés inspeéter la pagode par le roi-dragon Toussaint du lac des Flots-Émeraude du mont Chaos-de Rochers. Lui, mon compagnon, s’appelle Benborba et moi Baborben; c’est un esprit-silure; je suis un poisson noir. Notre dragon Toussaint a engendré une fille qui s’appelle princesse Toussaint, plus belle que la lune ou les fleurs, et comblée de tous les talents. Il a pris pour gendre le prince consort Neuf-Têtes, lequel dispose d’immenses pouvoirs magiques. Il est venu ici il y a quelques années avec le roi-dragon et a donné une démonstration de sa puissance en faisant tomber une pluie de sang, qui a souillé le Stoupa et lui a permis d’en dérober les reliques. La princesse est allée ensuite au ciel du Grand-Filet et a volé devant la salle des Nuées-Myftérieuses l’angélique magique à neuf feuilles de la Mère-Reine de l’Occident. Nous en prenons soin au fond du lac, où ils brillent jour et nuit d’un éclat merveilleux. Nous avons appris ces jours-ci qu’un certain Singet Conscient-de-la-Vacuité allait passer, en quête des Écritures à l’Ouest, qu’il disposait d’immenses pouvoirs magiques et qu’il se consacrait au long de la route à redresser les torts. C’est pourquoi l’on nous envoie si souvent patrouiller ici en vue de l’intercepter, et d’être prêts, si jamais il arrivait.» À ces mots, Singet laissa échapper un ricanement: «Infâme, cette infeéte créature! Pas étonnant qu’elle ait invité l’autre jour le roi-démon-taureau! Elle s’est liée à tous ces maudits démons pour ne commettre que méfait sur méfait.» Il n’avait pas fini sa phrase que, venant des étages en dessous et accompagné de deux ou trois moines portant des lanternes, parut Porcet qui demanda: «Maître, de quoi parliez-vous donc au lieu d’aller vous coucher, maintenant que la pagode est balayée? — Tu viens à point», lui répondit Singet, «le trésor, c’est le dragon Toussaint qui l’a volé. Je le tiens de ces deux petits monstres, que je viens de capturer alors qu’ils étaient venus patrouiller ici à la nouvelle de notre prochaine arrivée. — Comment s’appellent-ils? De quel genre de monstres s’agit-il? — Ils l’ont avoué à l’instant; l’un se nomme Benborba, Livre XIII, c h a p it r e l x i i l’autre Baborben; l’un est un silure, l’autre un poisson noir. — Puisque ce sont des créatures maléfiques et que tu as pris leurs dépositions, qu’attends-tu pour les assommer? dit Porcet en brandissant son râteau. — Tu n’y comprends rien! Il vaut mieux les garder vivants pour en parler au roi; ils pourront aussi nous servir d’informateurs quand nous irons chercher les voleurs pour récupérer le trésor. » Le brave idiot! Il rangea tout de bon son râteau et, chacun en empoignant un, ils descendirent de la pagode. Les créatures ne cessaient de crier: «Grâce! — On voulait justement du silure et du poisson noir pour une bonne soupe fraîche qui aurait remis d’aplomb les moines qui ont tant souffert par votre faute», leur répondit Porcet. Remplis de joie, les jeunes bonzes, lanternes à la main, conduisaient le Vénérable au bas de la pagode. Le premier arrivé courut annoncer la bonne nouvelle aux autres moines: «Tout va bien, tout va bien! Nous allons revoir le ciel azuré! Il les a capturées, les créatures maléfiques qui ont volé nos reliques! » «Apportez des fers» ordonna Singet, «percez-leur l’omoplate et enchaînez-les ici. Surveillez-les: nous allons nous coucher. On avisera demain.» Les bonzes montèrent une garde serrée, qui permit à Tripitaka et ses compagnons de se reposer. L’aube parut. «Je vais à la cour échanger les lettres de créance, avec Conscient-de-la-Vacuité», déclara Tripitaka. Il enfila son kasâya à bordures de brocart et, mitre à la Vairocana sur la tête, partit à grandes enjambées, sanglé dans la dignité de ce costume de cérémonie. Singet, qui avait serré sa jupette de peau de tigre et ajusté sa robe de toile, l’accompagnait avec les documents de voyage. «Pourquoi n’emmènes-tu pas ces deux bandits de monstres? lui demanda Porcet. — Quand nous aurons présenté notre rapport, Sa Majesté les fera évidemment citer à comparaître.» Ils arrivèrent à l’entrée du palais, où l’on voyait une infinité de phénix rouges et de dragons jaunes autour des arches vermillon de la pure capitale. Tripitaka se présenta devant la porte de la Splendeur-de-l’Est et salua le grand officier de la loge: «Puis-je importuner Votre Grandeur 2 3 0 en La priant de bien vouloir annoncer l’humble moine envoyé par les grands Tang des terres de l'Est quérir les Écritures au paradis de l’Oueit, lequel souhaiterait être reçu en audience afin d’échanger ses lettres de créance?» L’officier s’exécuta et en fit rapport au pied du trône: «Il y a dehors deux moines aux mines et aux vêtements étranges qui se déclarent chargés par la cour des Tang des terres de l’Est du continent du Sud d’aller à l’Ouest solliciter du Bouddha les Écritures; ils désirent voir Votre Majesté pour faire viser leurs documents de voyage.» A ces mots, le souverain ordonna de les faire entrer. Tandis que le Vénérable conduisait Singet, pas un seul des officiers civils et militaires qui ne sursautât d’effroi à la vue de ce dernier. Certains affirmaient que le moine était un singe, d’autres qu’il avait la gueule d’un dieu du Tonnerre. Apeuré, nul n’osait le dévisager longtemps. Tandis que le Vénérable se livrait au ballet de révérences en usage devant le trône, le grand saint, mains croisées, restait debout à ses côtés, impassible. «Votre serviteur est un moine envoyé par le pays des grands Tang des terres de l’Est du continent du Sud afin de saluer le Bouddha du monastère du Coup-de-Tonnerre au pays de l’Inde et solliciter les Écritures authentiques. Comme notre route passe par votre noble contrée, nous ne saurions la traverser sans autorisation. J’ai sur moi des documents de voyage que je vous prie de viser avant que nous poursuivions notre chemin.» À cette nouvelle, le roi du pays se réjouit grandement. Il ordonna de faire entrer le saint moine de la cour des Tang dans la salle aux Clochettes-d’Or, de placer un coussin brodé sur le tabouret, et l’invita à s’y asseoir. Tripitaka monta seul dans la salle et présenta les documents avant de remercier de la grâce qui lui était faite et d’oser s’asseoir. Après en avoir pris connaissance, le roi déclara, fort aise: «Heureux est ton souverain d’avoir pu, dans sa maladie, choisir un moine éminent qui n’a pas craint 1a distance pour aller prier Bouddha et chercher les Écritures. Les bonzes dont je dispose ici ne songent qu’à commettre le vol, ruiner le pays et renverser leur souverain. — Comment cela, ruiner le pays et renverser le souverain? demanda à ces mots Tripitaka en joignant les paumes. — Notre pays est la contrée suzeraine des territoires de l'Ouest; les barbares des quatre orients venaient sans cesse Nous porter tribut, tout cela parce que dans le monastère de r Éclat-de-l’Or Nous disposions d’une pagode d’or dont le sommet émettait une lumière qui monte au ciel. Récemment, les bandits de moines du monastère en ont dérobé le trésor, si bien que depuis trois ans le Stoupa ne brille plus et que depuis deux ans les pays étrangers ne viennent plus à Notre Cour. J ’en suis outré! — Votre Majesté», répliqua en souriant Tripitaka, qui gardait les mains jointes, ni’écart d ’un quart de poil entraîne une erreur de mille lieux! Hier soir, en arrivant en votre céleste résidence, à peine la porte de l’enceinte franchie, j’ai rencontré une dizaine de moines portant la cangue. Quand je leur ai demandé quel crime ils avaient commis, ils m’ont répondu qu’ils avaient été injustement condamnés à la suite de cette affaire. Je me suis donc rendu au monastère afin de procéder à une investigation détaillée et en ai conclu que les moines n’y étaient pour rien: en effet, nous avons saisi les créatures maléfiques coupables du vol, lorsque je suis monté balayer la pagode dans la nuit. — Où sont-elles? s’exclama le roi ravi. — Mes humbles disciples les tiennent présentement enchaînées dans le monastère de l’Éclat-de-l’Or.» Le roi produisit aussitôt la tablette d’or qui ordonnait à la garde en habits de brocart de se rendre sans délai au monastère de l’Éclat-de-l’Or afin de s’emparer de la personne des bandits et de les soumettre à l’interrogatoire du souverain en personne. «Votre Majesté», objedta Tripitaka, «vous avez beau disposer de la garde en habits de brocart, cela ne saurait se faire que si mon humble disciple s’en charge. — Où donc se trouve votre éminent disciple? — Lui, qui se tient aux pieds des marches de jade», répondit Tripitaka en le montrant du doigt. Grandement choqué à sa vue, le roi s’écria: «Alors que vous êtes si beau, comment votre disciple peut-il avoir une gueule pareille!» À cette remarque, Singet répliqua d’une voix forte: «Votre Majesté, on ne peut pat pim juger d ’un homme à son visage que de la profondeur de la mer. Si vous n’aimez que les gens de belle allure, comment pourrez-vous capturer les monstres qui se sont rendus coupables du vol?» 2 3 2 La réplique tourna l'effroi du roi en joie: «Vous avez raison, saint moine. Mon affaire n’est pas de séleétionner des hommes comme il faut, ce qui importe n’est que de s’emparer des bandits pour obtenir la restitution du trésor à la pagode.» Il envoya l’officier de service veiller à ce que soit préparée une voiture couverte et ordonna aux gardes de se tenir à la disposition du saint moine quand il irait chercher les monstres voleurs. L’officier fit aussitôt amener un large palanquin et un parasol jaune, tandis que la garde fournissait huit porteurs et quatre crieurs pour dégager la route menant direâement au monastère. La population de la ville entière dès lors alertée, nul n’aurait voulu manquer le speftacle qu’offraient Singet et les monstres prisonniers. Lorsqu’ils entendirent des cris de «faire place», Porcet et Sablet pensèrent que le roi avait envoyé de ses officiers et, se hâtant d’aller au-devant d’eux, découvrirent Singet trônant dans le palanquin. «Tu as retrouvé la position qui t’eêt due, frangin», lui dit en riant Porcet. Singet descendit et l’agrippa: «Que veux-tu dire? — A. parader sous un parasol jaune en chaise à huit porteurs, ne retrouves-tu pas tes fonâions de roi-singe? C’est tout ce que je veux dire. — Ne te moque pas de moi!» rétorqua Singet. Il détacha les deux monstres pour les emmener voir le roi. «Emmène-moi donc moi aussi, frangin, lui dit Sablet. — Reête ici à surveiller les bagages et le cheval.» Les moines en cangue intervinrent: «Messeigneurs, allez donc tous recevoir les faveurs du roi, pendant que nous nous occuperons de la surveillance. — Dans ce cas», répliqua Singet, «allons présenter notre rapport. Nous reviendrons ensuite vous libérer.» Porcet saisit un monstre et Sablet l’autre, tandis que Singet remontait en palanquin. Les deux créatures furent ainsi ramenées sous bonne escorte. Un moment plus tard, ils étaient devant les marches de jade: «Les monstres voleurs sont là!» Le roi descendit de son trône pour les regarder en compagnie de Tripitakaet des officiers civils et militaires. L’un avait les joues gonflées, des écailles noires, le museau pointu et les dents acérées; l’autre avait un gros ventre à peau lisse, une large L, iv r e XIII, c h a p it r e l x ii bouche à longues barbes. Bien qu’ils eussent des jambes et la faculté de marcher, ils avaient à peine l’air humain. «D’où êtes-vous, bandits», demanda le roi, «d’où venezvous, monstres, en quelle année avez-vous violé notre territoire et dérobé notre trésor? Combien êtes-vous, quels sont vos noms, passez aux aveux complets! » Le cou dégoulinant de sang, les deux créatures semblaient ne sentir aucune douleur; elles s’agenouillèrent face au trône et confessèrent: «Il y a plus de trois ans, le premier jour de la septième lune, un certain roi-dragon Toussaint conduisit nombre des siens à s’établir au sud-est du présent pays, à_ une centaine de lis d’ici. Le lac se nomme Flots-d’Émeraude, la montagne Chaos-de-Rochers. Il avait engendré une fille pleine de charme, beauté et sédudion. Pour gendre il accueillit Neuf-Têtes, au pouvoir sans rival. Ayant eu connaissance de la merveille de votre pagode, il a pratiqué le vol de connivence avec le dragon, faisant tomber une pluie de sang avant de dérober les reliques. Maintenant elles illuminent le palais du dragon où il fait aussi clair qu’en plein jour, même la nuit. Quant à la princesse, elle avait exercé ses capacités en dérobant avec une parfaite discrétion l’angélique magique de la Mère Reine de l’Occident, laquelle entretient le trésor du lac. Nous ne sommes pas les responsables, mais de simples soldats dépêchés par le roi-dragon. Capturés cette nuit, nous avons avoué la vérité, toute la vérité. — Si vous avez tout avoué, comment se fait-il que vous n’ayez pas révélé vos noms? — Je m’appelle Benborba et lui, Baborben, qui e£t un esprit-poisson noir; moi, Benborba, suis un esprit-silure.» Le roi ordonna à sa garde de les tenir en prison et décréta: «Que les moines du monastère de l’Éclat-de-l’Or soient amnistiés et libérés de leurs cangues et chaînes. Que le service compétent prépare au plus vite un banquet dans la salle de l’Unicorne pour remercier le saint moine de la capture des voleurs. Nous invitons les saints moines à procéder à l’arrestation du chef de bande.» La cour des banquets fit bientôt servir deux sortes de repas, maigre et non végétarien. Le roi invita les quatre pèlerins à s’asseoir dans la salle de l’Unicorne et leur demanda: «Quelles sont vos honorables appellations? 2 34 — L’humble moine qui est votre serviteur», répondit Tripitaka mains jointes, «a pour nom de famille laïque Chen et s’appelle en religion Xuanzang. Notre souverain m’a accordé le nom de Tang et mon humble appellation est Tripitaka. — Et vos éminents disciples? — Ils n’ont point d’appellation», répondit le moine chinois, «le premier se nomme Singet Conscient-de-la Vacuité, le second Porcet Conscient-de-ses-Capacités et le dernier Sablet Conscient-de-la-Pureté: ce sont les noms que leur a donnés la bodhisattva Guanyin des mers du Sud. Comme ils m’honorent du titre de “Maître”, je les appelle aussi respectivement le Novice, Huit-Défenses et le Bonze. » Ainsi renseigné, le roi invita Tripitaka à prendre la place d’honneur, Singet à s’asseoir à la gauche, Porcet et Sablet à la droite de celui-ci. Ce n’étaient que fruits, légumes, thé et riz convenant à un menu maigre. En face, où prit place le roi, était servi le repas non végétarien; une centaine d’officiers civils et militaires s’assirent plus bas, après avoir remercié leur souverain de la grâce qu’il leur accordait. Les disciples s’excusèrent auprès de leur maître avant d’occuper leur place. Comme Tripitaka ne buvait pas, ce furent eux qui trinquèrent avec le roi. En contrebas, les instruments à vent et à cordes jouaient harmonieusement sous l’égide du bureau de musique. Gosier grand ouvert, Porcet, voyez-vous, dévorait avec un appétit de tigre et une voracité de loup: il eut tôt fait de nettoyer la table de tout ce qui était fruits et légumes. Quand, un moment plus tard, on apporta un supplément de soupe et de riz, il n’en laissa pas une miette. À chaque coupe offerte, ce n’était jamais de refus. Le festin se poursuivit joyeusement jusqu’à la dispersion des convives à midi passé. Comme Tripitaka le remerciait de sa munificence, le roi chercha à le retenir à nouveau: «Ceci n’efft que l’expression de Notre gratitude pour la capture des créatures maléfiques.» Et d’ordonner à la cour des banquets: «Transportez le banquet au palais Jianzhang où nous prierons les saints moines d’arrêter un plan pour capturer le chef des bandits et récupérer le trésor. — Puisqu’il ne s’agit que de cela, ne vous mettez point Tous deux, tenant serrées les deux créatures, montèrent sur le mut et, usant de magie, s'envolèrent droit vers te sud-eU. en peine d’un autre festin», répliqua Tripitaka, «permettez-nous de prendre congé et de partir de ce pas capturer les monitres.» Le roi n’y consentit point et insista pour qu’ils se rendissent au palais Jianzhang, où ils mangèrent une seconde fois. «Lequel d’entre vous conduira les troupes qui soumettront les monstres et arrêteront les bandits? demanda le roi en levant une coupe. — Nous en chargerons notre premier disciple Singet Conscient-de-la-Vacuité», répondit Tripitaka. Le grand saint joignit les mains en signe d’acquiescement. «Vénérable Singet», demanda le roi, «combien d’hommes et de chevaux vous faut-il? Quand quitterezvous la ville?» Porcet ne put s’empêcher de rétorquer d’une voix bourrue: «Quel besoin avons-nous d’hommes et de chevaux? Qu’importe l’heure! Nous partirons quand nous aurons bu notre soûl et serons rassasiés. On vous les ramène prisonniers dès qu’on aura mis la main dessus. — Te voilà plein de zèle, Porcet! lui dit Tripitaka, fort aise. — Dans ce cas», conclut Singet, «laissons Sablet protéger le Maître, et allons-y tous les deux! — Si vous n’avez pas l’usage d’hommes et de chevaux», insista le roi, «peut-être auriez-vous besoin d’armes, vénérables? — Nous n’avons pas l’emploi des armes dont vous disposez», répliqua en riant Porcet, «mais nous avons tous les deux ce qu’il faut sur nous!» À cette réponse, le roi prit un grand hanap pour le vider en l’honneur de leur départ. «Je ne bois plus», déclara Singet, «faites plutôt amener par les gardes les deux monstres: nous les prenons avec nous comme informateurs. » Le roi en donna aussitôt l’ordre. Tous deux, tenant serrées les deux créatures, montèrent sur le vent et, usant de magie, s’envolèrent droit vers le sud-est. Eh oui! Q uand le roi, sa cour les virent monter les nuées, Ils comprirent enfin qu i étaient les pèlerins. Si vous ne savez en fin de compte comment, à la suite de ce départ, s’effedtua la capture, écoutez donc la séance qui vient. 第063回 / CHAPITRE LXIII OÙ LES DEUX MOINES EXTERM IN EN T LES MONSTRES DANS LEU R DESCENTE AU PALAIS DU DRAGON, ET LES SAINTS, EN ÉLIM IN AN T LA PERVERSITÉ, RÉCUPÈREN T LE TRÉSOR CONVOITÉ. Or, disions-nous, quand le roi du pays de Jisai et ses ministres, du plus humble au plus éminent, virent Singet et Porcet rattraper le vent, montés sur des nuées, les deux petits monstres tenus à bout de bras, tout un chacun fit le geste de la prière, tourné vers le ciel, en s’exclamant: «Ce n’est pas une légende! Il nous est donné aujourd’hui de savoir que de tels immortels et bouddhas vivants existent bel et bien! » Comme ils les voyaient s’éloigner sans laisser de trace, le roi se tourna respectueusement vers Tripitaka et Sablet pour les remercier: «Avec mes yeux de chair et mon corps de commun mortel, je me disais que vos éminents disciples avaient eu la puissance de capturer les monstres et rien de plus. J ’étais loin d’imaginer qu’ils étaient des immortels capables de chevaucher dans l’espace. — L’humble moine que je suis ne dispose d’aucun des pouvoirs que donne la Loi», répondit Tripitaka, «heureusement que ces trois jeunes disciples m’ont accompagné tout au long du voyage. les commandements bouddhiques. En d’autres domaines nous sommes aussi Stupides qu’incapables, mais s’il s’agit de capturer des monstres, ligoter des goules, arrêter des bandits, saisir des fugitifs, envoyer le ciel à coups de pied dans un puits, soulever la mer ou retourner des fleuves, dans ce genre d’aâivités, nous nous débrouillons assez bien. Quant à monter les nuées et dépasser les nuages, amener la pluie et convoquer le vent, faire valser les étoiles, porter les montagnes et décrocher la lune, cela ne vaut pas la peine d’en parler!» A ce discours, le roi redoubla de respeét à leur égard: il invita Tripitaka à s’asseoir à la place d’honneur, en lui donnant à tout bout de champ du «Bouddha très vénéré»! Il appelait Sablet et les autres «bodhisattva». La cour entière, civils et militaires, était en extase. Toute la population leur rendait hommage. Bref, montés sur une tornade, Singet et Porcet n’arrêtèrent leur nuage que lorsqu’ils eurent amené les deux petits monstres devant le lac des Flots-Emeraude du mont Chaos-de-Rochers. D’un souffle magique sur la trique cerclée d’or, le Novice la transforma en couteau de moine, coupa les oreilles au poisson noir, la lèvre inférieure au silure et, les lâchant dans l’eau, leur cria: «Faites savoir au plus vite à ce roi-dragon Toussaint que je suis ici, moi, monseigneur Singet, le Grand Saint égal au Ciel; qu’il nous rapporte le trésor de la pagode de FÉclat-de-FOr du pays de Jisai, s’il veut sauver sa famille entière de l’extermination! Au moindre refus, je ravagerai le lac et ferai subir le châtiment dernier à toute sa maisonnée, jeunes ou vieux!» Trop heureuses d’avoir la vie sauve, les deux créatures se jetèrent à l’eau en traînant leurs chaînes, car, malgré la douleur, elles cherchaient in Stinâivement le salut dans la fuite. «Pourquoi portez-vous cordes et chaînes, tous les deux?» leur demandaient les tortues inquiètes et les crabes alarmés. L’un, se cachant les oreilles, secouait la tête et agitait la queue; l’autre, la main devant la bouche, trépignait et se frappait la poitrine. C’est au milieu des cris de la foule ameutée qu’ils vinrent annoncer au palais du dragon: «Votre Majesté, malheur!» Les voyant survenir alors qu’il buvait en compagnie de son gendre Neuf-Têtes, le roi posa sa tasse et leur demanda de quel malheur il s’agissait. Livre XIII, c h a p it r e l x i ii «On patrouillait hier, dans la nuit, quand le moine chinois et Singet, qui balayaient la pagode, nous ont capturés et enchaînés. Ce matin, après l’audience devant le roi du pays, le Novice et Porcet nous ont agrippés et coupé, à l’un les oreilles, à l’autre la lèvre, avant de nous jeter à l’eau et de nous charger de vous faire savoir qu’ils exigent la restitution du trésor de la pagode.» Ils racontèrent en détail la suite des événements. Dès qu’il apprit qu’il avait affaire à Singet, le Grand Saint égal au Ciel, le vieux dragon ne se sentit plus l’âme chevillée au corps. Tremblant de tous ses membres, il dit au gendre royal: «N’importe qui d’autre nous laisserait une marge de manœuvre, mais si c’est bien lui, ça va mal, très mal! — Rassurez-vous, cher beau-père», répliqua en souriant le gendre, «je pratique les arts martiaux depuis mon enfance; je peux dire que j’en connais un bout. Entre les quatre mers, j’ai rencontré plus d’un vaillant preux: il ne me fait pas peur. Attendez que je sorte: en trois engagements, le gars sera reparti tête basse et sans oser lever les yeux, je vous le garantis! » Le brave monstre! Aussitôt sur pied, il endossa son armure et, maniant son arme préférée, un épieu emmanché d’un racloir en forme de croissant de lune, il quitta le palais à grandes enjambées, écarta les eaux et cria, arrivé à la surface: «Qu’est-ce que ce Grand Saint égal au Ciel? Viens sans retard remettre ton sort entre mes mains!» Debout au bord du lac, Singet et Porcet observaient le monstre et son équipement: Sur la tête un heaume d ’argent scintillant, p im blanc que neige, il a enfilé une cuirasse doumou, p im brillante que givre en automne. Par-dessm il porte une robe de combat en brocart, nuées multicolores enveloppant le jad e de son corps. L a taille serrée dans une ceinture omée de cornes de rhinocéros, il a vraiment l ’a ir d ’un python dans une chrysalide d ’or. I l tient à la main, dans un chatoiement d'éclairs, le racloir en form e de croissant de lune. A u x pieds, il a enfilé des bottes de cu ir de porc qu i fendent les flots. D e loin il semble n’avoir qu’une tête, mais de près l ’on constate qu’il vom fait face de tom cotés. I l a les yeux devant et derrière, voit dans ¡es huit direâions. Des bouches, il en possède à droite et à gauche, neuf pour tout dire: leur cri unique fa it trem bler l ’estpace et monte, comme le vol de la grue, jm q u ’à la neuvième Sphère! Comme personne ne répondait, il répéta: «Lequel est le Grand Saint égal au Ciel? — C’est moi, répliqua Singet, pressant la main sur le cercle d’or et ajustant la trique de fer. — Où habite ta famille? D’où es-tu donc pour venir en ce pays de Jisai t’arroger le soin de protéger le Stoupa au profit du roi, pour avoir l’impudence de te saisir de nos capitaines et oser pousser la violence jusqu’à me défier sut notre montagne sacrée? — Tu ne connais donc pas monseigneur Singet, espèce de brigand! Approche, écoute-moi bien! « A u mont de Fleurs et F ru its ton vieux Singet habitait, E n la grotte du Rideau-Torrentiel c’était. Dès sa jeunesse devenu immortel, I l fu t annobli G rand Saint égal au Ciel. L es dieux des deux n’ont su remporter la viéloire, Lorsqu’il a troublé grandement leur territoire. I l fa llu t du Bouddha l ’ultim e puissance, L e p rie r d ’user d ’une immense sapience. Lorsque contre lu i je voulus rivaliser, Ses mains devinrent montagne pour m'écraser. L à, je re îla i cinq cents ans, jusques aujourd’hui: Je n ’en sortis que lorsque Guanyin m ’instlruisit. Comme T ripita ka se rendait à l'Ouestl, A u mont des Vautours dans une lointaine quête, E lle me délivra p our que je le protège E t m ’applique à briser les sortilèges. L a route passait p a r la cité de Jisa i Où trois générations de moines souffraient. Comme, p a r compassion, nous le leur demandions: C ’était que le Sîoupa n’émettait plus de rayons. N otre m aître, balayant, cherchait à voir clair. O r, à m inuit, dans le silence auilère, Nous vîmes des poissons qu i passèrent aux aveux, Te dénonçant pour le vol du trésor précieux, A vec la complicité du vieux roi-dragon E t de la princesse q u i ont Toussaint pour nom. F a r une plu ie de sang sur la lum ière sans âge, Tu l’as accaparé à ton usage. Devant le trône fu t confirmé ce témoignage: Sur l ’ordre du roi nous sommes venus en ces parages Te chercher pour que tu nous en rendes raison. Inutile de me redemander mon nom! A vant qu’il ne soit trop tard, rends le trésor S i tu tiens à sauver tes gens de la mort. L iv r e XIII, c h a p it r e l x u i Ose opposer la moindre résistance: J ’assécherai le lac de votre résidence!» À ce discours, le gendre royal répliqua avec un sourire dédaigneux: «Tu es donc un moine en quête de soutras: eft-ce ton affaire de tendre des filets? Va chercher les Ecritures du Bouddha: que j’aie volé le trésor ne te concerne en rien. Et tu viens me provoquer au combat! — Ce brigand de monstre est singulièrement borné! Certes, je n’ai pas à me dépenser pour le roi dont je ne reçois pas les faveurs et dont je ne mange pas le riz, mais en dérobant le trésor et souillant la pagode, tu as pendant des années fait injustement souffrir les bonzes du monastère de r Éclat-de-l’Or, ils sont des nôtres: pourrais-je ne pas m’efforcer de les disculper? — Dans ce cas, je suppose que tu veux miser sur la lutte. Comme dit l’adage, la guerre n'est point charitable: quand j’aurai levé la main sur toi, je le crains, je ne ferai pas de quartier; si tu y laisses la vie, finie ta quête! — Maudite créature!» rétorqua Singet, gagné par une violente colère, «de quelle puissante capacité peux-tu te targuer pour oser ouvrir ta grande gueule? Approche, tâte du bâton de ton seigneur et maître!» Avec un parfait sang-froid, le gendre royal para le coup de son racloir en forme de lune. Ce fut au sommet du mont Chaos-de-Rochers une belle bataille, vraiment! L a pagode privée de lum ière p a r le vol que perpétra le démon, Singet a prom is au roi de le capturer. A u retour des petits monstres qu i ont la vie sauve, le vieux dragon, apeuré, tient conseil. L e gendre royal, N euf- Têtes, tient à une démonstration de force: il a revêtu son armure et déploie sa puissance. L e G rand Saint égal au C iel, mu p a r la colère, lève sa trique cerclée d’or, en dureté sans pareille. L es d ix-h uit yeux des neuf têtes lancent des éclairs, devant, derrière. L es bras d ’acier du Novice soulèvent m ille livres dans une aura de vapeurs de bon augure. T e l le croissant de la lune nouvelle, le racloir s’oppose à la trique qui semble un vol dégivré sur une distance de m ille lieues. « Cesse de te mêler de redresser les torts!» d it l ’un. L 'a u tre répond: «C e vol délibéré esti une honte! M audit brigand, un peu de bon sens, rends-leur le trésor s i tu veux vivre en p a ix!» L a trique et l ’épieu au racloir cherchent à prévaloir Tun su r l ’autre en une suite de combats sans vainqueur n i vaincu. Les deux allaient et venaient, mais au bout d’une trentaine d’engagements, ils n’avaient toujours pas emporté la A u moment où Porcet arrivait derrière lui, il dévia le râteau d'une extrém ité de l'épieu, tandis que de l'autre il affrontait la trique. décision. Porcet se tenait debout devant la montagne: comme il les voyait en arriver au moment le plus captivant de la bataille, il leva son râteau et l’abattit dans le dos du monitre. Or, celui-ci disposait de neuf têtes et d’autant de paires d’yeux qui roulaient dans toutes les direétions et voyaient parfaitement: au moment où Porcet arrivait derrière lui, il dévia le râteau d’une extrémité de l’épieu, tandis que de l’autre il affrontait la trique. Il soutint encore cinq ou six assauts, puis, ne pouvant tenir plus longtemps contre cette double attaque, il s’échappa d’une culbute dans l’espace, où il reprit sa forme primitive, celle d’une bête à neuf têtes, d’une laideur parfaitement répulsive, à mourir d’horreur rien qu’à la voir! Un corps couvert de plum es et de duvet, de la taille d ’une tortue géante, une envergure de quelque douze pieds, les deux pattes en form e de crochets acérés, les neuf têtes form ant cercle autour d ’un point unique. E n déployant ses ailes, elle vole avec la plus grande facilité, car, le grand roc mis à part, nul oiseau ne développe une telle puissance. Son cri fa it trem bler le ciel jusqu'à ses extrémités les plus lointaines et porte plus haut que celui de la grue des immortels. Ses yeux scintillent d ’éclats dorés et son a ir fie r le distingue des oiseaux ordinaires. À sa vue, Porcet frissonna d’effroi: «Frangin, depuis que je suis homme, je n’ai jamais vu créature aussi laide. Quelle combinaison de sang et de souf He a pu donner naissance à cette bête? — Un animal rare, vraiment rare! Laisse-moi le rattraper et l’écraser!» répondit Singet. Sacré grand saint! Il bondit dans l’espace sur un nuage et visa de sa trique de fer la bête à la tête. Dans un grand déploiement de ses Stupéfiantes capacités, celle-ci se mit à voler en biais, ailes étendues, et, comme en un coup de vent, se présenta devant la montagne: une nouvelle tête lui sortit à hauteur de ceinture, bouche grande ouverte, telle un bol de sang; elle se referma sur une touffe de poils à Porcet; tirant et traînant, le monstre l’emporta dans le lac des Flots-Emeraude. Arrivé au palais du dragon, il reprit son aspeéf antérieur, jeta Porcet à terre et cria: «Où êtesvous, mes petits?» compagnie de tortues et divers crustacés. «On l’a eu!» criaient-ils en se pressant autour. «Attachez-moi le bonze là-bas», ordonna le gendre royal, «nous allons venger nos sous-officiers de la patrouille!» Tandis que la foule hurlante des monstres emportait Porcet à l’intérieur, le roi-dragon vint, fort aise, l’accueillir: «Mes félicitations, sage gendre! Comment as-tu fait pour le capturer?» Celui-ci lui exposa longuement les circonstances de la capture. Le vieux dragon donna aussitôt après des inst ru étions en vue de disposer un banquet pour célébrer la viétoire. Bref, revenons à Singet qui se disait, alarmé par l’enlèvement de Porcet: «Redoutable, le gaillard! Si je retourne à la cour voir le Maître, je serai la risée du roi, je le crains. Le défier au combat? À quoi bon, maintenant que je suis seul? De plus, je ne suis pas entraîné aux opérations dans l’eau. Mieux vaut me transformer pour y entrer et observer le traitement que lui réserve le démon. Si l’occasion s’y prête, je favoriserai sa fuite et nous reprendrons le combat.» Le brave Singet! Il fit une passe et, d’une secousse, reprit l’aspeét d’un crabe, plongea dans l’eau et gagna d’une traite l’arche d’entrée. C’est que le chemin lui était connu pour l’avoir précédemment emprunté quand il avait volé la bête-aux-pupilles-d’or du roi-démon-taureau. Il franchit donc l’entrée du palais en rampant en travers. Il retrouva le vieux roi-dragon et la bête à neuf têtes, qui buvaient joyeusement avec la maisonnée entière. N’osant trop s’approcher, Singet se glissa sous la galerie de gauche et aperçut une bande de crabes et crevettes qui s’amusaient comme des fous. Après avoir écouté un moment leurs conversations, il imita leur manière de parler pour demander: «Le bonze au long groin que Son Altesse a capturé, serait-il déjà mort? — Pas encore. Il e£t ligoté sous la galerie, en face. Tu ne l’entends donc pas gémir?» À ces mots, Singet rampa discrètement jusqu’à la galerie ouest. L’idiot grognait en effet, attaché à une colonne. Le Novice s’approcha: «Huit-Défenses, tu me reconnais? — Qu’est-ce qui nous est arrivé, frangin! » Au son de la voix, il avait compris que c’était le Novice: «Comme tu vois, c’eit moi tout au contraire qui me suis fait capturer!» Singet regarda tout autour: comme il n’y avait personne, il seétionna les cordes avec ses pinces et lui cria de s’enfuir. Mais, libéré, l’idiot objefta: «Frangin, ils m’ont enlevé mon arme, que faire? — Sais-tu où ils l’auraient rangée? — Le monstre a dû l’emporter au palais. — Va m’attendre sous l’arche de l’entrée!» Prenant la fuite, Porcet se glissa dehors, tandis que Singet, toujours sous la forme du crabe, retournait en rampant dans la salle du palais: à main gauche, il aperçut quelque chose qui répandait un lumière chatoyante. C’était le râteau de Porcet qui brillait! Se rendant invisible, le Novice le saisit et sortit subrepticement. Arrivé sous l’arche, il appela: «Huit-Défenses, prends ton arme!» Comme il avait retrouvé son râteau, l’idiot proposa: «Pars d’abord, frangin, pendant que je ferai irruption dans le palais. Si je suis vainqueur je fais prisonnier la famille entière; sinon, je battrai en retraite et tu viendras à mon secours au bord du lac.» Fort aise, Singet lui recommanda la plus grande vigilance. «Il ne me fait pas peur», répondit Porcet, «dans l’eau, j’en connais un bout! » Singet l’abandonna et remonta à la surface, où nous le laisserons. Porcet serra sa longue tunique noire, prit le râteau des deux mains et, poussant un cri de guerre, se précipita à l’intérieur. La gent aquatique, affolée, déferla dans la salle principale en hurlant: «Catastrophe! Le bonze au long groin a rompu ses liens, il entre nous attaquer!» Le vieux dragon, la bête à neuf têtes et les autres membres de la maisonnée, pris au dépourvu, sautèrent sur leurs pieds et se cachèrent où ils pouvaient. L’idiot, sans égard pour sa vie, fonçait, brisant tout sur son passage, vantaux, tables, chaises; la vaisselle était réduite en miettes. En témoigne le poème: L a mère du bois prise p a r le mon Hre de l ’eau, L e singe de l ’esprit p a rtit à sa recherche preño. I l trouva le secret moyen de rompre ses liens. Dans l’allant de la fureur, il surgit soudain. L e gendre se cachait avec la princesse, L e vieux dragon trem blait, muet de détresse. F ils et petits-fils du dragon voyaient, atterrés, L es portes et fenêtres du palais fracassées. Cette fois, Porcet brisa en mille morceaux le paravent d’écaille de tortue et cassa les arbres de coraux en les jetant par terre. Après avoir mis à l’abri la princesse, Neuf-Têtes se précipita sur le racloir en forme de croissant de lune et le rejoignit à l’avant du palais: «Maudit balourd de cochon! Comment oses-tu pousser l’insolence jusqu’à mettre en émoi le clan de mon épouse? — Brigand de monstre qui as eu l’audace de me capturer: cette fois je n’y suis pour rien. C’est toi qui m’as invité à venir ici te combattre! Rends-moi sans tarder le trésor pour que je retourne voir le roi et mette un terme à l’affaire. Sinon, je ne ferai pas de quartier!» Le monstre ne voulait évidemment rien entendre: grinçant des dents, il croisa le fer. Le vieux dragon, qui avait repris ses esprits, fit prendre les armes à ses fils et petits-fils. Comme ils se lançaient tous ensemble à l’attaque, Porcet se rendit compte que la situation lui était défavorable et, sur une feinte du râteau, se dégagea pour fuir. Le vieux dragon le poursuivait à la tête de sa troupe. L’instant d’après, il surgissait hors de l’eau, tandis que tous les autres bondissaient et se culbutaient à la surface du lac. Or, Singet attendait, debout sur la rive. Dès qu’il les vit sortir de l’onde aux trousses de Porcet, il s’éleva sur un nuage au milieu des airs, brandit la trique de fer et cria: «Ne bougez plus! » Du premier coup, il réduisit en bouillie le crâne du vieux dragon. Le malheureux! Son sang gonflait d’une nappe rouge les eaux du lac, son corps flottait sur les flots, les écailles défaites. Fils et petit-fils, terrorisés, cherchaient le salut dans la fuite. Le gendre Neuf-Têtes recueillit le cadavre et se retira au palais. Au lieu de le poursuivre, Singet et Porcet retournèrent sur la rive discuter des derniers événements. «Le gars en a pris pour son grade! Mon râteau leur en a fait voir de toutes les couleurs; ils n’en avaient plus l’âme chevillée au corps», assura Porcet, «mais au moment où je m’attaquais au gendre, le vieux dragon s’est ramené. Heureusement que tu l’as eu. Les gaillards doivent être occupés aux funérailles et ne ressortiront sûrement pas de sitôt. Et puis, il se fait tard maintenant. Comment agir? L iv r e XIII, c h a p it r e l x i ii — Que nous importe l’heure! Profite de l’occasion pour retourner l’attaquer. Nous ne saurions revenir à la cour sans leur avoir arraché le trésor.» Poussé par l’indolence et la paresse, l’idiot cherchait toutes sortes de prétextes, mais Singet insistait: «Foin de tergiversations! Agis de la même façon que tout à l’heure, attire-le dehors, et je cogne!» Tous deux étaient en pleine discussion quand, tout à coup, ils entendirent le bruit d’une tornade et virent un tourbillon de sombre brouillard passer de l’est au sud. Une observation plus attentive révéla à Singet que c’était l’illustre saint Erlang, à la tête de ses six frères du mont des Pruniers. Ils tenaient chiens et faucons, portaient lièvres, renards, daims et cerfs. Ils s’approchaient, chacun un arc pendu à la ceinture et une dague à la main, sautillant dans le vent et la brume. «Porcet, ce sont mes sept frères jurés! Voilà qui tombe bien! Retenons-les et invitons-les à nous aider. Si nous y parvenons, ce sera l’occasion ou jamais! — Des frères? Bien sûr qu’il faut les retenir. — Mais parmi eux l’illuâre saint, mon aîné, est celui qui m’avait vaincu: cela me gêne d’aller le voir. Va, toi, retenir son nuage en l’appelant: “Véritable seigneur, arrêtez-vous donc un instant. Le Grand Saint égal au Ciel, qui est ici, vous salue.” S’il apprend que c’est moi, il s’arrêtera certainement. Il me sera plus facile de le rencontrer quand il sera descendu. » L’idiot monta aussitôt sur un nuage et, du sommet de la montagne, les arrêta en criant: «Véritable seigneur, ralentissez, le Grand Saint égal au Ciel vous prie de venir le voir!» À ces mots, Erlang fit passer l’ordre de s’arrêter aux six frères, puis, après avoir rencontré Porcet, lui demanda: «Où se trouve le Grand Saint égal au Ciel? — Il attend présentement vos ordres au pied de la montagne. — Mes frères», dit Erlang, «allez vite le prier de venir ici.» Kang, Zhang, Yao, Li, Guo et Zhi sortirent chacun l’appeler: «Frère Conscient-de-la-Vacuité, notre aîné t’invite! » Singet s’avança, les salua et monta avec eux au sommet. Erlang l’accueillit, le prit dans ses bras et, après l’échange de salutations, lui dit: «Te voilà délivré de la grande épreuve, entré dans les ordres monastiques, sur le point d’accomplir ta mission et de monter sur le trône de lotus, mes félicitations; félicitations! — Je n’ose m’en prétendre digne», répliqua Singet, «je ne me suis encore en rien acquitté de la grâce sans commune mesure que je vous dois. Certes, je suis sorti de l’épreuve et marche vers l’Ouest, mais je ne sais si nous réussirons. Présentement, comme notre route passait par le royaume de Jisai, nous nous sommes portés au secours de moines dans le malheur en cherchant à capturer un démon et récupérer leur trésor. Puisque le hasard vous fait passer par ici, j’ai l’extrême audace de vous prier de reûter pour nous donner un coup de main. Nous ignorons d’où vous venez et si vous pourriez nous accorder cette marque d’affedion. — Comme je n’avais rien d’autre à faire», répondit en souriant Erlang, «j’étais allé à une partie de chasse avec mes frères; nous en revenons. Je suis heureux que tu aies la bonté de nous inviter et de montrer ainsi combien notre vieille amitié te tient à cœur. S’il s’agit de contribuer à la soumission de monûtres, oserais-je me dérober à tes ordres? Mais je ne sais quels sont ces brigands qui hantent la région. — L’auriez-vous oublié, grand frère? C’eût ici que se trouve le mont Chaos-de-Rochers, au pied duquel le lac des Flots-Emeraude abrite le palais du dragon Toussaint. — Mais il n’eût pas dans la nature du vieux dragon Toussaint de causer des ennuis», répliqua, surpris, Erlang, «il ne saurait avoir eu l’audace de voler le trésor de la pagode! — Il a récemment accueilli un gendre qui eût la bête à neuf têtes», précisa Singet, «de connivence en vue de ce vol, ils ont versé une pluie de sang sur le pays de Jisai et dérobé les précieuses reliques de la pagode du monaûtère de l’Eclat-de-I’Or. Le roi, qui n’y avait rien compris, s’était acharné sur les moines et les faisait torturer. C’eût notre maître qui, dans sa commisération, en balayant la nuit le ûtoupa, m’a permis d’arrêter deux monûtres qui avaient été envoyés en patrouille. Nous les avions amenés à la cour où ils sont passés à des aveux complets. Le roi avait alors prié notre maître de les terrasser, lequel nous en a chargé en nous envoyant ici. À la première bataille, Neuf-Têtes en a sorti une supplémentaire à la taille, qui a emporté Porcet entre ses dents; je me suis alors transformé pour descendre dans l’eau et le délivrer. Au cours du grand combat qui vient d’avoir lieu, c’est moi qui ai tué le vieux dragon. Le gars s’eft tiré en emportant le corps pour se mettre en deuil. Nous étions justement en train de discuter tous les deux de la nécessité de le provoquer au combat, quand on vous a vu approcher, vous et vos compagnons. Voilà pourquoi je me suis cavalièrement permis de vous importuner. — Puisque le vieux dragon est éliminé, c’est le moment de les attaquer et de prendre le gars au dépourvu. N’est-ce pas le meilleur moyen d’anéantir le repaire entier? — Certes», objeéta Porcet, «mais il se fait tard... — Comme disent les Stratèges», répliqua Erlang, d ’attaque ne saurait dépendre de l’heure-, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter! — Il n’y a pas d’urgence, grand frère», objeâèrent Kang, Yao, Guo et Zhi, «puisque sa femme y est, il n’ira sûrement pas ailleurs. Singet est notre hôte, Porcet aux soies raides cultive lui aussi le juste fruit; nous avons emporté au camp du vin et des amuse-gueule: faites donc chercher du feu par les petits et disposons ici même un banquet tant pour célébrer leurs exploits que pour bavarder. Il sera temps de le provoquer au combat à l’aube, après une nuit joyeusement passée ensemble. — Vous avez tout à fait raison, mes sages frères», répondit Erlang, fort aise. Il donna aussitôt l’ordre de disposer le festin. «Je ne voudrais heurter vos bonnes intentions, mais depuis que nous sommes devenus moines», rappela Singet, «nous observons le commandement de manger maigre. — Nous avons des fruits. Même notre vin est maigre», répliqua Erlang. Les frères levèrent donc la coupe à leur vieille amitié au clair de la lune, le ciel leur servant de tente et la terre de natte. À dire vrai, Longues sont les veilles dans la solitude, Courtes les nuits dans la jo ie et plénitude. L’est déjà pâlissait. Porcet, dont l’enthousiasme avait L a créature battit des ailes et descendit en piqué. L iv r e XIII, c h a p it r e l x i ii été ravigoté par plusieurs gobelets, déclara: «Il va faire jour, laissez-moi descendre dans l’eau le provoquer au combat. — Attention, amiral», lui dit Erlang, «il suffit de l’attirer dehors, nous nous chargerons du reste. — Entendu, je sais! » répond Porcet en riant. Le voilà qui relève ses basques, serre le râteau et, usant de la magie de séparation des eaux, s’y jette: arrivé droit à l’arche, il fonce à l’intérieur en poussant des cris de guerre. Le fils du dragon s’était alors vêtu de chanvre et veillait le corps en pleurant. Le petit-fils et le gendre s’affairaient derrière à préparer la bière. Vociférant, Porcet surgit à ce moment précis et, levant le lourd râteau, l’abattit sur la tête du jeune dragon, perçant son crâne de neuf trous. Chacun de courir affolé en tous sens; dame dragon sanglotait: «Le bonze au long groin m’a tué maintenant mon fils! » Au bruit de ces lamentations, le gendre saisit le racloir en forme de croissant de lune et sortit avec le petit-fils l’attaquer. Porcet parait les coups de son râteau et, battant en retraite tout en combattant, bondit hors de l’eau. Sur la rive, le Grand Saint égal au Ciel et les sept frères se jetèrent sur le petit-fils du dragon et le hachèrent menu. Voyant la situation prendre mauvaise tournure, le gendre fit une culbute devant la montagne, réapparut sous son aspeél primitif et, déployant ses ailes, se mit à tournoyer en s’élevant à une grande hauteur. Erlang prit aussitôt son arc d’or, y plaça une balle d’argent, le banda et tira vers le ciel. La créature battit des ailes et descendit en piqué dans l’intention de mordre Erlang, mais à peine la tête était-elle sortie à mi-taille, que l’un des lévriers bondit et, d’un rapide coup de gueule, l’arracha, dégoulinante de sang. La créature s’échappa, malgré la douleur, et fila en direâion de la mer du Nord. Porcet voulait la poursuivre. Singet l’arrêta: «Ne cherche pas à le rattraper: On ne poursuitpas l’ennemi epuise'. Il a peu de chances de survivre, la tête arrachée par le chien. Attends que je prenne son aspedt, ouvre-moi une voie en écartant les eaux et feins de me poursuivre: j’irai trouver la princesse et lui subtiliserai le trésor. — C’est bon, on ne le poursuit pas», dit Erlang à l’adresse des six saints, ses frères jurés, «mais laisser cette espèce survivre sur terre sera nuisible à la postérité.» Il existe encore aujourd’hui une bête sanguinolente à neuf têtes. Porcet écarta les eaux comme on le lui demandait. Singet allait de l’avant sous l’aspeft du monstre, poursuivi par son condisciple hurlant; arrivé au palais du dragon, il fut accueilli par la princesse Toussaint, qui lui dit: «Pourquoi t’affoler? — Le porc a remporté la viétoire et me chasse jusqu’ici, où je crains ne pouvoir lui résister: donne vite le trésor pour que je le mette en lieu sûr!» Il aurait été difficile à la princesse de déteder le faux dans la précipitation du moment. Elle alla chercher un coffret doré dans une salle du fond et le tendit à Singet: «Voici le trésor des bouddhistes.» Puis elle sortit une boîte de jade blanc et précisa, en la remettant à son prétendu mari: «C’est l’angélique magique à neuf feuilles. Emporte ce trésor pendant que je retiens le porc en soutenant deux ou trois engagements contre lui. Quand tu les auras mis à l’abri, reviens le combattre.» Le Novice rangea les deux coffrets sur lui et, se passant la main sur le visage, reprit son aspeét originel; puis il se tourna vers la princesse: «Serais-je vraiment le gendre du roi?» Prise de panique, celle-ci voulut lui arracher les coffrets, mais Porcet, faisant irruption, l’abattit d’un coup de râteau. Restait dame dragon: elle se retirait pour s’enfuir lorsque Porcet l’arrêta. Il levait son arme quand Singet l’apostropha: «Non! Ne la tue pas! Il faut en garder un vivant comme preuve de nos exploits aux yeux de la cour.» Il emmena en conséquence dame dragon à la surface de l’eau, tandis que, derrière lui, Singet montait sur la rive avec les deux coffrets et annonçait à Erlang: «Par la grâce de votre aide puissante, nous avons obtenu le trésor et nettoyé le pays de ses monstres et bandits. — C’est d’abord que le roi du pays a la faveur du Ciel et ensuite grâce à vos capacités illimitées, mes chers frères. Je n’y suis pour rien. — Frère Singet, puisque le travail eft accompli, nous prenons congé ici même», lui dirent les frères jurés. Singet se confondit en remerciements et aurait voulu les retenir pour leur faire rencontrer le roi, mais ils refusèrent et ramenèrent leur troupe à Guankou. Voyageant à mi-hauteur dans les airs, entre brumes et nuages, ils atteignirent en un instant la cité, Singet portant les coffrets et Porcet traînant la femme du dragon. Les moines qui avaient été libérés les attendaient aux portes de la ville. Dès qu’ils aperçurent les nuages qui s’arrêtaient, ils s’avancèrent pour se proiterner et saluer avant de les conduire à la cour. Le roi et le moine chinois étaient en conversation dans la salle d’audience. Le bonze qui se trouvait en tête prit son courage à deux mains, entra et annonça: «Votre Majesté, messeigneurs Singet et Porcet ont capturé les bandits et retrouvé le trésor. Ils arrivent.» À ces mots, le roi sortit en hâte de la salle avec Tripitaka et Sablet. Il les accueillit avec d’infinis remerciements pour leurs merveilleux exploits et ordonna que soit disposé un banquet en témoignage de gratitude. «Il ne faut pas leur offrir à boire», protesta Tripitaka, «on célébrera quand mes humbles disciples auront restitué le trésor à la pagode.» Puis, se tournant vers Singet: «Comment se fait-il que vous ne vous présentiez qu’aujourd’hui alors que vous êtes partis hier?» Le Novice exposa en détail comment ils avaient dû combattre le gendre, tuer le roi-dragon, comment ils avaient rencontré Erlang, vaincu les monstres et comment il avait obtenu le trésor par la ruse. Tripitaka, le roi et les fonétionnaires civils et militaires de tous grades ne se tenaient plus de joie. «Est-ce que la dame-dragon sait parler le langage des humains? demanda le roi. — C’est l’épouse du dragon», répliqua Porcet, «elle lui a donné de nombreux fils et petits-fils. Comment pourraitelle ignorer le langage des hommes? — Dans ce cas, qu’elle nous expose sans retard les tenants et aboutissants de l’affaire! — Je ne sais rien du vol. Ce sont mon mari et le gendre qui ont tout manigancé: sachant que la lumière de la pagode venait de reliques bouddhiques, ils ont fait tomber une pluie de sang il y a trois ans et profité de cette occasion pour les dérober. — Comment a été volée l’angélique magique? mortalité de cette plante, les reliques resteront imputrescibles mille ans et brilleront à jamais; il suffit d’en balayer le sol ou les champs pour qu’elles émettent des milliers de rayons irisés. Maintenant que vous nous les avez arrachées, que vous avez tué mon mari et mon fils, supprimé mon gendre et ma fille, laissez-moi la vie, je vous en supplie! — T’épargner, toi? grommela Porcet. — Toute la famille n’est pas coupable», objeda Singet, «je te pardonne à condition que tu m’assures à jamais la protedion de la pagode. — Belle mort ne vaut vie misérable: je ferai tout ce que vous me demanderez si vous m’accordez la vie.» Le Novice demanda une chaîne, que l’officier de service lui apporta aussitôt. Il l’enfila dans l’omoplate de dame dragon et dit à Sablet d’inviter le roi à venir assister au retour du trésor dans le Stoupa. Le roi fit avancer en toute hâte son char et sortit de la cour avec Tripitaka, la main dans la main, suivi de la plupart des officiers civils et militaires. Arrivés au monastère de l’Éclat-de-l’Or, ils montèrent dans la pagode. Les reliques furent replacées dans un vase sacré, au treizième étage, et la femme-dragon fut enchaînée à la colonne centrale. Convoqués par une incantation, le dieu du lieu, celui des murs et fossés et le dieu protedeur du monastère furent chargés de lui apporter à boire et à manger tous les trois jours, pour assurer sa survie, et de l’exécuter sur-le-champ à la première incartade. Les divinités acquiescèrent silencieusement. Singet balaya chacun des treize étages avec l’angélique, qu’il plaça dans le vase pour qu’elle entretienne la relique, laquelle redevint alors comme neuve, brillant de mille feux, illuminant les huit diredions pour la commune édification des pays voisins aux quatre orients. Redescendu à l’entrée de la pagode, le roi les remercia et déclara: «Sans le vénérable Bouddha et les trois bodhisattva, ici présents, jamais je n’aurais tiré cette affaire au clair!» «Votre Majesté», fit remarquer Singet, «Éclat-de-l’Or n’est pas le nom approprié car ce ne sont pas choses qui durent. L’or fond et coule, l’éclat ne scintille qu’un instant. Considérant la peine que je me suis donnée pour vous, je me permets de suggérer de le modifier en celui de ¿55 monastère de la Soumission-des-Dragons, de façon à vous en assurer l’éternelle permanence.» Le roi ordonna aussitôt de changer l’appellation et de suspendre un nouveau panneau, ainsi rédigé: MONASTÈRE DE LA SOUMISSION-DES-DRAGONS, PROTECTION DU PAYS, FONDÉ SUR ORDRE DU ROI. Il fit disposer un banquet et convoquer des peintres pour faire le portrait des quatre pèlerins. Leurs noms furent inscrits dans la tour aux Cinq-Phénix’. Le roi raccompagna le moine chinois et ses disciples dans son char aux clochettes et voulut leur offrir or et jade, qu’ils refusèrent fermement. Ils n’acceptèrent pas la moindre chose. Le cas de dire: L es démons extirpés, toute la contrée en p a ix, L a lum ière revenue éclaire la terre. Si vous ne savez, en fin de compte, comment se passa la suite du voyage, écoutez la séance qui vient. 第064回 / CHAPITRE LXIV OÙ PO RCET DÉPLOIE DE GRANDS EFFORTS SUR LA CRÊTE AUX RONCES, ET TRIPITAK A PARLE DE POÉSIE À L'ERM ITAG E DES IM M O RTELS-SYLVESTRES. Comme le récit nous l’a exposé, le roi de Jisai rendit grâce à Tripitaka et ses disciples de la capture du monstre et de la restitution du trésor. De l’or et des jades qu’il leur offrait, les pèlerins ne voulurent accepter quoi que ce soit. Le roi ordonna en conséquence à l’officier de service de faire préparer pour chacun deux ensembles de vêtements semblables à ceux qu’ils portaient, deux paires de chaussures et chaussettes, deux ceintures, outre des provisions sèches. Les documents de voyage leur furent retournés, puis, dans un grand déploiement de chars royaux, les fonâionnaires civils et militaires, le peuple de la ville entière et les moines du monastère de la Soumission-des Dragons accompagnèrent en fanfare les quatre pèlerins hors de la cité. Us prirent congé du roi une vingtaine de lis plus loin. La foule fit vingt lis de plus avant de s’en retourner, mais les moines continuèrent à les suivre sur cinquante ou soixante lis. Certains voulaient les accompagner jusqu’au paradis de l’Ouest, d’autres pratiquer la discipline à leur service. Devant leur obstination à refuser de s’en retourner, le Novice recourut à un Stratagème: il s’arracha trente à quarante poils, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer en autant de féroces tigres rayés qui leur barrèrent la route en rugissant et bondissant. Prenant enfin peur, les bonzes n’osaient avancer. Singet put enfin inviter le Maître à cravacher le cheval et s’éloigner rapidement. Les moines éclataient en sanglots et criaient: «Gracieux et nobles seigneurs, c’est donc que le sort eit contre nous, puisque vous refusez d’opérer notre salut!» Laissons-les à leurs lamentations pour revenir aux quatre pèlerins. Singet ne récupéra ses poils que lorsqu’ils furent sur la grand-route, marchant droit vers l'Ouest. Ainsi passe la ronde des saisons: bientôt l’hiver finissant faisait place au printemps, alors qu’il ne fait ni froid ni chaud et qu’il est si bon de se promener. Ils furent tout à coup confrontés à une longue crête sur laquelle passait la route. Tripitaka tira sur les rênes pour observer plus à son aise: le chemin de crête était envahi par les ronces et les plantes grimpantes. De la route, il ne restait que traces envahies d’épines. «Mes disciples, comment passer? s’écria le moine chinois. — Pourquoi pas? répliqua Singet. — O disciples! Les ronces ont recouvert ce qui reste de la route: seuls les serpents, inseftes et autres créatures qui rampent sauraient l’emprunter; il vous serait difficile de la parcourir sans rester cassés en deux; mais comment voulez-vous que je passe avec le cheval? — Ce n’est pas une affaire», répliqua Porcet, «je vous ratisse tout ça comme je le fais pour ramasser le bois de chauffage. Ne parlons pas du cheval, vous pourriez y aller en chaise à porteurs, je vous le garantis! — De la force, tu en as, mais sur une aussi longue distance, il te sera difficile de tenir. Comme feras-tu pour 2 57 dépenser une pareille énergie sur un parcours dont nous ignorons la longueur? — Inutile de discuter!» coupa Singet, «attendez que j’aille voir.» D’une secousse il bondit dans les airs: le regard se perdait sur une étendue sans fin. Assurément, L a terre en était couverte jusqu 'aux confins du ciel, captant la brume et retenant la p lu ie: épais buissons aux feuilles nouvelles, enchevêtrements impénétrables. L e regard ne peut en atteindre la fin; de près on d ira it un épais nuage vert, noir et dense, bruissant sous le vent, brillant sous le soleil. Ç à et l à j sont prisonniers pins, cèdres et bambous, plus nombreux encore pruniers, saules et m ûriers. L es lianes montent à l'assaut des vieux arbres et tournent autour des peupliers. Elles s’entrelacent en nattes et panneaux, parfois tissent un brocart de fleurs épanouies aux senteurs sauvages q u i flottent au loin. Q u i n’a rencontré dans sa vie des épines? M aisjam ais on n'en a vues d ’aussi grandes qu’à l ’O uest! Après avoir longuement observé, le Novice redescendit sur son nuage: «Ça va loin! — Jusqu’où? demanda Tripitaka. — On n’en voit pas le bout. Mille lis au moins, il semblerait. — Que peut-on bien faire? se récria Tripitaka, rempli d’effroi. — Ne vous faites pas de soucis, maître», rétorqua Sablet en riant, «prenons exemple sur ceux qui essartent en écobuant: mettons le feu et brûlons toute cette broussaille! — Ne dis pas n’importe quoi!» objeâa Porcet, «l’écobuage doit se faire aux alentours de la dixième lune, lorsque l’herbe et les plantes se dessèchent et peuvent conduire les flammes. Ce n’est pas maintenant, au moment de la pleine floraison, que ça pourrait brûler! — Quand bien même ça brûlerait, ce serait trop dangereux, ajouta Singet. — Que faire pour passer? répéta Tripitaka. — Si vous tenez à passer, le mieux serait de me suivre », déclara Porcet. Le brave idiot! Il fit une passe, récita une incantation, s’inclina légèrement et cria: «Grandis!» Son corps attei Livre XIII, c h a p it r e l x iv 2 59 gnit aussitôt une taille de vingt toises. Au râteau, il commanda de changer en le tournant et retournant: le manche s’allongea de trente toises. Le tenant des deux mains, il avançait à grandes enjambées en écartant la broussaille à gauche et à droite: «Maître, veuillez me suivre!» Fort aise, Tripitaka fouetta le cheval pour le talonner de près. Derrière venaient Sablet qui portait les bagages et Singet qui frayait la voie avec sa trique de fer. Ils n’arrêtèrent pas de la journée, parcourant plus d’une centaine de lis. Comme le soir tombait, ils arrivèrent à une sorte de clairière. II y avait au bord de la route une Stèle qui portait au-dessous des trois gros caraétères, Crête de Ronces-et Bromsailles, deux lignes de quatorze signes plus petits: Un fouillis de huit cents lis de ronces et d ’épines, Bien peu empruntèrent la route de ces collines. Porcet se mit à rire: « Permettez-moi d’ajouter deux vers: «Huit-Défenses sut aplanir la voie, A l ’Ouestl vous mènera tout droit! — Mes disciples, je vous ai donné beaucoup de peine! » s’exclama Tripitaka sur un ton joyeux, en descendant de cheval, «passons la nuit ici; nous repartirons à l’aube. — Ne vous arrêtez pas, maître», conseilla Porcet, «profitons de ce ciel clair et de notre bonne humeur pour nous frayer la voie, toute la nuit s’il le faut, sur ce putain de chemin! » Le Vénérable ne pouvait que le suivre. Tandis que Porcet avançait sans relâcher son effort, maître et disciples marchèrent encore tout le jour et une nuit entière, sans que le cheval reposât ses sabots ni le cavalier ses mains. Le soir, à nouveau, tombait. Devant eux s’étendait toujours l’enchevêtrement des broussailles. On entendait le vent dans l’entrechoquement des bambous et le bruissement des pins. C’était un terrain découvert au milieu duquel se dressait un vieux temple. À la porte, pins et cèdres concentraient leur verdure, pêchers et pruniers rivalisaient de beauté. Tripitaka descendit de cheval pour aller jeter un coup d’œil avec ses trois disciples. 2ÓO Devant la falaise, contre le fro id ruisseau, Se blottit le vieux temple, désolation des yeux. Sur le bosquet aux grues ont passé les années, Des marches moussues ont connu maintes saisons. Des bambous se penchent comme po u r m urm urer D a tristlesse des derniers trilles d ’oiseaux. D a trace de l'homme s’efface de ces lieux Abandonnés qu’évitent les anim aux. «Le coin ne me dit rien qui vaille», déclara Singet à ce speéfacle, «il ne convient pas d’y rester trop longtemps. — Tes craintes ne sont pas fondées, frangin», rétorqua Sablet, «lieux abandonnés de l’homme le sont aussi des monstres et autres créatures maléfiques. Il n’y a rien à craindre.» Il n’avait pas fini sa phrase que, dans un coup de vent sinistre, parut un vieillard qui avait fait le tour du portail; une canne à la main, des sandales de paille aux pieds, il portait un bonnet carré; habillé modestement, il était suivi d’un serviteur-fantôme au visage bleu, dents saillantes et barbe rouge, un plateau de galettes de farine de blé sur la tête. Le vieil homme s’agenouilla: «Grand saint, je suis l’humble divinité locale de la crête aux Ronces. J ’ai appris que vous arriviez, mais je n’ai rien d’autre à vous offrir que ce plateau de galettes spécialement préparées que je vous prie de partager, maîtres vénérés: de quoi calmer un peu votre faim, car il n’y a aucune habitation humaine le long de ces huit cents lis.» Ravi, Porcet s’avança et tendit la main dans l’intention d’en prendre une, sans se rendre compte que Singet était sur ses gardes. «N’en fais rien!» lui cria ce dernier, «ce n’est pas un brave homme.» Puis, se tournant vers l’intrus: «Trêve d’impudence! Quelle sorte de divinité locale es-tu donc pour oser venir tromper le vieux Singet? Gare à la trique!» Voyant qu’il allait frapper, le vieillard fit demi-tour et se transforma en une sinistre tornade qui enveloppa le Vénérable et l’emporta Dieu sait où. Pris de court, le grand saint ne savait de quel côté se tourner. Porcet et Sablet se regardaient, pâles d’effroi. Même le cheval blanc hennissait de frayeur. Tous quatre, les trois condisciples et le cheval, décontenancés, regardaient en tous sens, mais sans trouver la moindre trace d’un quelconque point de chute. Laissons-les à leurs recherches et revenons au vieil homme accompagné de son serviteur, qui avait enlevé Tripitaka: il le déposa gentiment près d’une maison en pierre enveloppée de brumes et de vapeurs, lui prit la main et lui dit: «Saint moine, n’ayez crainte. Nous ne sommes point de mauvaises gens, mais des sylvains de ces crêtes aux Ronces. Par cette nuit de douce brise et lune claire, nous vous invitons à une petite réunion amicale pour parler de poésie et passer quelques agréables moments. » Comme le Vénérable commençait à retrouver ses esprits, il ouvrit grand les yeux pour observer plus attentivement les alentours: E n deçà de la vastle nappe de nuages, Bure résidence d ’immortels personnages, Endroit rêvé pour transmuter V élix ir du corps, Comme pour planter bambous et fleurs à cloche d ’or. L a grue fréquente ces hautes falaises bleutées, On entend les grenouilles de l ’étang vert chanter. M ieu x que le fo u r à cinabre des monts Tiantai, R iv a l du Huashan aux couleurs du matin fra is! Labourer les nuées, décrocher la lunel I l n’est libre retraite plus opportune. L a pensée y devient plus vastle que la mer Quand s’estîompe la lune à la fenêtre. Tripitaka détaillait ces beautés et avait l’impression que la lune et les étoiles brillaient de plus en plus vivement, lorsqu’il entendit un bruit de conversation. «Monsieur Dix-Huit a persuadé le saint moine de se joindre à nous», répétait-on. Le Vénérable leva les yeux et aperçut trois vieillards: l’un avait une allure distinguée avec sa tête de givre, l’autre semblait encore vigoureux avec son chignon vert-noir; un teint sombre donnait au troisième l’air absent. Les vêtements aussi différents que la mine, ils vinrent tous saluer Tripitaka. «De quels mérites puis-je me targuer pour oser prétendre à l’affeâueuse attention de nobles immortels tels que vous? dit le Vénérable en leur rendant leurs saluts. — Nous avons appris il y a fort longtemps que vous avez obtenu la Voie», répondit en souriant monsieur Dix Huit, «et c’est un bonheur longtemps attendu que de vous rencontrer aujourd’hui. Si vous n’êtes pas trop avare des z6z trésors de votre savoir, veuillez vous asseoir et vous mettre à l’aise, de sorte que nous obtenions un aperçu des mystères du dhjâna de la seéte authentique. — Puis-je me permettre de vous demander vos respectées appellations? reprit Tripitaka en s’inclinant. — Mon ami à la tête de givre», répondit monsieur Dix-Huit, «se nomme Rectitude-Solitaire, celui au chignon vert-noir Vacuité-Éthérée et celui à l’air absent Effleure-Nuages. L’appellation de votre humble serviteur eft Frugal. — Quel âge avez-vous, les uns et les autres?» Reâitude-Solitaire répliqua: « J’atteins aujourd’hui m ille ans d ’ancienneté, L es branches toujours vertes tendues vers le ciel, Telles serpents et dragons, enlacées, parfumées, Coupées d ’ombres lourdes au givre substantiel. Jeunesse ferm e perdure dans la vieillesse: A cultiver la V érité, j ’éprouve liesse. Ic i ne perchent les oiseaux ordinaires, E n la sylve profonde, loin du vulgaire. » Vacuité-Éthérée sourit et prit à son tour la parole: « J ’a i bravé la brise et le gel m ille années P a r la force de mon tronc aux branches élevées. Dans la nuit calme on d ira it plu ie qu i tombe, L ’automne étend le nuage de mon ombre. M es racines détiennent le secret de longue vie: L a recette devait m’en être impartie. Je retiens grues ou dragons, non communs mortels, C a r, fra is et dispos, je vis près des immortels. » Effleure-Nuages dit en souriant: « J’a i gaspillé m ille automnes, moi aussi, Dans la vigueur de ma carcasse rembrunie. Sans me mêler au monde de poussière, Sous la neige, le givre ne demeure vert. L es sept sages sont mes compagnons de causeries, L es s ix excentriques mes amis en poésie. O r et ja d e manions, non la verroterie! A u x immortels je me sens p a r nature uni. » Frugal, monsieur Dix-Huit, conclut en riant: « J’a i aussi dépassé plus de m ille années, E g a l à moi-même, en chañe pureté. Je tire mes forces de la p luie et rosée, Des mystères de l ’univers ma volonté, Des précipitations des quatre saisons, Des vapeurs de m ille ravins, ma floraison. Je retiens mes hôtes sous mon ombre bleutée, A jou er aux échecs, du luth et deviser. » Tripitaka les félicita: «Vous jouissez tous quatre d’un âge fort avancé. Le seul vénérable Frugal compte plus de mille années! Ne seriez-vous point les quatre vieillards chenus de l’époque des Han, pour avoir obtenu la Voie de l’immortalité et présenter noblesse de si extraordinaire pureté? — Vous nous flattez, vraiment vous nous flattez! Nous ne sommes que les quatre qui hantent le fond de la montagne et non point de ces nobles personnages d’un si grand âge. Pouvons-nous nous permettre de vous demander le vôtre?» Tripitaka joignit les paumes, s’inclina et répondit: «V oué au malheur avant même de naître, îly a quarante ans, du sein maternel A peine sorti, je flottais au gré des flots, Lorsque j ’eus le bonheur de rencontrer M ont-d’O r. P ar la lelture sans relâche des soufras, D ’un cceur sincère je p ria is conñamment Bouddha. Envoyé à l ’Ouest p a r faveur im périale, Je m ’honore de cette rencontre Spéciale. » Ce fut un concert d’éloges de la part des quatre vieillards: «Le saint moine s’est consacré à la doftrine du Bouddha à peine sorti du sein de sa mère! Puisqu’il l’a cultivée depuis sa plus tendre enfance, c’est vraiment un bonze éminent qui possède la Voie. Nous qui avons le rare bonheur de vous avoir rencontré, pouvons-nous nous permettre de solliciter de votre éminent enseignement quelques indications sur la Loi et la méditation, de quoi nous réconforter pour le reste de notre vie?» À ces mots, le Vénérable répondit sans perdre contenance: illumination, laquelle est lavage de l’esprit nettoyé de ses pensées, délivrance du vulgaire et abandon du monde de poussière. C’est un bonheur à nul autre comparable que d’obtenir de renaître en un corps d’homme, au pays du Milieu, et d’avoir la chance de connaître la juste Loi. L’ineffable Voie de parfaite vertu, illimitée, innommable, de ce fait balaie les six sens et les six perceptions. «La bodhi ne naît ni ne meurt, ne connaît déficience ni dépassement, englobe l’illusion et la réalité, se désintéresse du sacré comme du profane. «Pour percevoir la vérité, il faut avoir saisi le marteau et les pinces de l’Origine primordiale, pour comprendre la réalité, il faut avoir saisi la méthode du Bouddha Sâkyamuni. Dépêche Sans-Image, piétine le nirvâna\ Il faut l’éveil de l’éveil, l’illumination de l’illumination pour obtenir l’étincelle transcendante qui couvre la totalité. Laisse danser la flamme brûlante qui éclaire et parcourt en tous sens le monde de Loi! Dans l’abscons et le subtil maintiens-toi fermement: nul ne franchit la passe mystérieuse par la seule parole. Notre méditation du Grand Éveil pratiqué aux origines, ne l’atteignent que ceux qui y sont destinés et en ont la volonté.» Les quatre vieillards prêtèrent l’oreille à ces instruâions avec une joie immense. Chacun hochait la tête, convaincu. Ils remerciaient en s’inclinant respectueusement: « 0 saint moine, vous êtes la base de l’illumination qu’apporte le secret de la méditation!» «Bien que la méditation soit quiétude, objeéfa Effleure Nuages, «et que la Loi soit salvation, il y faut la concentration de l’esprit et la sincérité du cœur. On a beau devenir véritable immortel du Grand Éveil, on n’en reste pas moins engagé sur la Voie de non-vie. En cela nos mystères sont tout différents. — La Voie n’est point chose ordinaire, unissant en elle substance et fonélion. Comment pourrait-il subsister quelque différence?» rétorqua Tripitaka. Effleure-Nuages sourit: «Nous autres, qui sommes nés fermes et solides, n’avons point mêmes substance et fonélion que vous: nous devons notre corps au ciel et à la terre et tirons notre subsistance de la pluie et de la rosée. Nous nous moquons de la bise et du givre, usant les mois et les jours. Sans qu’une seule feuille ne se fane, nos mille branches défient Livre XIII, c h a p it r e l x iv le temps. Ce sont paroles qui ne semblent pas s’embarrasser de la vacuité, alors que vous vous accrochez à la langue sanskrite. La Voie, elle s’enracine en Chine: vous usez inutilement vos sandales à la chercher à l’Ouest! Je me demande en quête de quoi vous allez! Vous êtes le lion de pierre qui s’est arraché le cœur et les entrailles, le renard qui se vide de la moelle de ses propres os tant il salive! Vous oubliez les fondements de votre nature dans la pratique de la méditation et la folle recherche des fruits du Bouddha. Vos discours sont énigmes plus emmêlées que les ronces de cette crête. Comment peut-on accepter un tel maître et se laisser conduire par lui? Comment valider du sceau de son adhésion un cadre pareil? Il vous faut examiner ce que vous avez devant les yeux, car dans la quiétude se trouvent les rives de la vie: le panier sans fond saura tirer l’eau et l’arbre de fer sans racines fleurir! Assurez vos pieds sur le sommet des Joyaux-Sacrés: à la noble assemblée du retour, vous rencontrerez Maitreya.» À ces mots, Tripitaka voulut se prosterner pour remercier, mais monsieur Dix-Huit le releva de ses propres mains. Reftitude-Solitaire l’aida aussi à se remettre debout. Vacuité-Éthérée partit d’un grand rire: «Le discours d’Effleure-Nuages est manifestement rempli de trous. Il ne faut pas croire tout ce qu’il raconte: levezvous, saint moine, je vous prie. Nous avions l’intention de profiter du clair de lune pour autre chose que ces discussions sur la culture de soi: chantons et récitons des poèmes, devisons joyeusement en toute liberté! — Dans ce cas », répondit en souriant Effleure-Nuages, tout en montrant du doigt la maisonnette en pierre, «entrons prendre le thé dans notre petit ermitage! Qu’en pensez-vous?» Le Vénérable s’inclina en signe d’assentiment et se tourna vers la construdion en pierres. On lisait au-dessus de l’entrée en trois gros caraâères: ERMITAGE DES IMMORTELS-SYLVESTRES. Là-dessus, la compagnie y pénétra et s’assit, chacun à sa place. Soudain parut le serviteur-fantôme au corps rouge, portant un plateau de gâteaux aux champignons et cinq tasses d’un liquide chaud et odorant. Les quatre anciens invitèrent Tripitaka à se servir le premier, mais, soupçonneux, il hésitait et n’en prit deux morz ceaux que lorsque les quatre autres en eurent consommé. On remporta les bols quand chacun les eut vidés. Sur ses gardes, Tripitaka jetait des coups d’œil à la dérobée: la lumière se répandait à travers les décors ajourés comme au clair de lune. L ib re, l ’eau ja illit au bord du rocher, L ’effluve des fleurs flotte, parfumé. Pure élégance partout dans l ’air, Pas le moindre grain de poussière! Comblé par la scène paradisiaque, le Vénérable se sentit envahi d’une joie et d’un contentement tels qu’il ne put s’empêcher de réciter le vers: « L ’estprit austère estpur éclat lunaire. » Frugal sourit et proposa aussitôt pour enchaîner: «Poème instpiré est azttr rénové. » Reâitude-Soli taire: « Un bon vers réussi reprend la broderie. » Vacuité-Éthérée: « L e beau Style crache des perles sans tache. » Effleure-Nuages: «Foin des S ix Dynasties, la poésie reviP!» «Dans un moment d’euphorie», déclara Tripitaka, «votre humble disciple s’est laissé aller à balbutier quelques mots et, comme on dit, à brandir la hache au nez du patron des charpentiers! À la merveilleuse aisance et pure fraîcheur de ce que je viens d’entendre, je comprends que je suis devant des maîtres de la poésie. — Laissez cela», répliqua Frugal, «ne nous embarrassons pas de ces oiseuses déclarations! Tout moine achève ce qu’il commence: puisque vous nous aviez proposé le premier vers, à vous celui de la conclusion. Faites-nous la grâce de terminer. — J ’en suis incapable», protesta Tripitaka, «il vaudrait infiniment mieux que monsieur Dix-Huit se donne la peine de conclure à ma place. — Vous m’en baillez de belles! Pourquoi refuser d’achever ce que vous avez commencé? Ne soyez pas si avare de vos perles, ce n’eit pas raisonnable!» Force fut à Tripitaka de réciter les deux derniers vers: « A demi-penché sur l ’oreiller de la brise, Joie printanière tandis que le thé infuse!» Monsieur Dix-Huit applaudit: «Excellent, Joie printanière tandis que le thé infuse! — Frugal», plaisanta Rectitude-Solitaire, «ta profonde compréhension de la poésie se voit à ton inclination à la remâcher. Pourquoi ne pas commencer un autre poème?» Monsieur Dix-Huit ne se fit pas prier: «Je commence et vous continuez de fil en aiguille: «Sans Splendeurs du printem ps, point de morte-saison, Voguent nuages, passent brumes, c’est raison. » Vacuité-Ethérée: «Raison veut qu’ombre danse, lorsque l ’am i s ’avance. » Ce fut au tour d’Effieure-Nuages de pousser l’aiguille: «S’avance le vieux des collines de l ’Ouestl, P u r comme le cœur simple du Sud je reste. » Reâitude-Solitaire aussi poussa l’aiguille: «Reste à tailler la solive effeuillée, A construire les estrades’ tu es payé.» À cette récitation, le Vénérable se confondit en éloges: «Cela eêt digne de nos hymnes les plus sublimes, c’est d’une force à émouvoir les cieux! Bien que je sois sans aucun talent, puis-je me permettre de vous proposer deux nouveaux vers? — Saint moine, vous qui êtes de grande culture et avez 2 0 8 obtenu la Voie, laissez ces vers en chaîne, faites-nous la grâce de nous édifier par un poème complet. Un exemple que nous imiterons de notre mieux, comme nous pourrons.» Tripitaka ne put faire autrement que réciter en souriant le huitain qui suit: « A l'O uest, pour rendre hommage au roi de la Loi, Je vais, et répandre au loin ses sublimes soutras. L e poète trouve dans l'angélique d ’or le bonheur, L ’arbre sacré couvre les fragrances de m illefleurs*. I l fa u t aller plus haut que poteau de cent un pieds, Dans tous les mondes établir la Loi, la diffuser. O ui accomplit le corps au Bère du noble jade, Passe la porte de la béatitude fade. » Quand ils eurent fini de l’écouter, les quatre anciens en chantèrent unanimement les louanges les plus extrêmes. «Je n’ai de capacité que l’intempestive audace de risquer ces vers qui riment avec les vôtres», dit monsieur Dix Huit, qui se mit à réciter: «Frugal, solitaire, je ris du roi des bois, C a r elle va plus loin, ma renommée à m oi. M on ombre est dragon de cent toises de hauteur, D e l ’ambre de m ille ans suinte la senteur. M on souffle embrasse l ’univers entier: A u g ré du vent, il me p la ît de le diffuser. Je voudrais l ’im m ortalité à ce Bade, N ourrissant mon âge de champignons fades. » «Le poème possède un départ héroïque et les vers qui s’enchaînent ne manque pas de vigueur, mais la conclusion est bien trop modeste», commenta Reditude-Solitaire; «admirable, néanmoins, admirable! À mon tour: «Sous le givre, souvent, j ’abrite des oiseaux le roi, A u x Quatres-Perfe Bions mes talents se déploient. A ma frondaison des perles de rosée font honneur, Effritées p a r la brise pleine de froides senteurs. Dans la nuit calme, combien de murmures échappés! L ’ombre pâle de l ’automne finissant s ’est diffusée. A u nouvel an j ’accueille le printem ps p a r mon feuillage, Je re Be la fierté de la montagne quand vient l ’âge. — Superbe, superbe!» applaudit Vacuité-Éthérée en riant, «c’est en vérité la lune qui serre de près le cœur du ciel! Comment pourrais-je composer sur de pareils modèles? Puisqu’il me faut y passer, voici quelques vers tant bien que mal alignés: « Je suis d ’un matériau de solive proche des rois, Célébré aux abords d ’un palais de p u r aloP. L es clairs pavillons s’emplissent de l ’az Mr des vapeurs, L es murs sombres font passer sans cesse ma sèche odeur. F o rt et noueux je rayonne m ille ans de beauté, C a r mes racines s’enfoncent loin dans l ’obscurité. M on ombre dansante se déploie comme nuage, Sans se mêler à la foule des fleurs volages. — Vos trois poèmes», dit Effleure-Nuages, «sont de la plus grande élégance, des sacs de brocart qui s’ouvrent sur les plus fines broderies. Je n’ai ni force ni talent, mais votre inspiration à tous trois a ouvert mon pauvre esprit. C’est bon, je vous inflige quelques vers grossiers qui, je l’espère, ne vous feront pas trop rire. Voici: «Dans la bambouseraie je ravis les saints rois, Partageant la gloire de ces bords pleins d ’émois. Aucune larme ne tache ma peau lissée, Des lattes au chroniqueur prêtes à donner. Sous le givre mes feuilles ne changent de couleur, L a brume ne saurait en celer la Splendeur. D epuis Ziyou ceux qu i m'apprécient sont rares, M ais j ’a i renom chez ceux qu i ne sont ignares. — Vos poèmes sont véritablement des perles tombées du bec de phénix, au-delà de tout éloge! Je vous suis infiniment reconnaissant de votre chaleureuse hospitalité, mais la nuit est fort avancée. Je ne sais trop où m’attendent mes trois jeunes disciples et ne puis rester plus longtemps. Je me permets donc de prendre congé pour me mettre à leur recherche. Ce serait un effet de votre infinie bonté de bien vouloir me montrer le chemin du retour, demanda Tripitaka. — Ne vous inquiétez pas, saint moine. Notre extraordinaire rencontre est une occasion qui ne se répète pas en deux mille ans. Il fait si beau: la nuit profonde est claire comme le jour sous la lune brillante; mettez-vous à l’aise,,>; v,, 'A. / « v A f. •(«.?' ' yvim!\!i i ^ e [ C,. y ' ' îiH« 5î/î échangeaient ces propos quand apparurent deux petites servantes en bleu qui tenaient une paire d e lanternes en gaze de soie m e. 'Livre XIII, chapitre l x iv 2 7 1 restez assis un moment, jusqu’à l’aube. Nous vous conduirons alors au-delà de la crête, où vous retrouverez certainement vos éminents disciples.» Ils échangeaient ces propos quand apparurent deux petites servantes en bleu qui tenaient une paire de lanternes en gaze de soie rose. Elles conduisaient une immortelle qui roulait entre ses doigts une branche d’abricotier en fleurs. Elle entra et, tout sourire, les salua. Quel air avait la fée? P aré de sa chevelure bleutée, le rose de son visage valait tous les maquillages. L 'écla t de ses yeux étoilés p étillait sous la ligne parfaite de ses charmants sourcils de phalène. E lleportait en bas unejupe rose pâle àfleurs de prun ier multicolores, en haut le vêtement léger d ’un boléro de flammes dans la fumée. Ses chaussures recourbées se terminaient en becs de phénix et ses bas étaient en soie de brocart délavé. E lle avait le charme ensorcelant d ’une fille des monts Tiantap et ne le cédait en rien à D a ji, la favorite d ’antan. «À quoi devons-nous le plaisir de votre visite, chère fée à l’abricotier? demandèrent les quatre anciens en s’inclinant. — Je suis passée vous voir sachant que vous receviez un hôte de marque pour une joute poétique. Puis-je vous prier de m’accorder une entrevue? — Notre hôte est ici», répondit monsieur Dix-Huit en montrant du doigt Tripitaka, «inutile de vous mettre en peine de solliciter une entrevue.» Le moine chinois s’inclina sans oser dire mot. «Servez le thé, dépêchez-vous!» ordonna la jeune femme. Deux filles en jaune apportèrent un plateau de laque rouge sur lequel se trouvaient six bols à thé de porcelaine fine. Diverses sortes de fruits rares y étaient disposés, supportant une cuillère posée en travers. Elles présentèrent un pot de laiton damasquiné de fer-blanc, rempli d’un thé odorant qui chatouillait les narines. Tandis qu’elle versait le liquide, la charmante personne dégageait des doigts qui avaient la finesse de la ciboule de printemps. Elle offrit d’abord un bol à Tripitaka, puis aux quatre vieillards, avant de se servir et de leur tenir compagnie. «Pourquoi reftez-vous debout, chère fée à l’abricotier?» bu, s’enhardit à demander en s’inclinant: «Pourriez-vous m’apprendre ne serait-ce qu’un ou deux de ces beaux vers que vous avez échangés au cours de cette nuit qui vous a mis au comble de la joie? — Nos compositions à nous autres ne sont que paroles de rustre», répondit Effleure-Nuages, «mais celle du saint moine est pleinement digne de l’âge d’or de la poésie de cette période des Tang: elle mérite la plus haute appréciation. — Si vous n’en êtes pas avares, accordez-moi la grâce d’en prendre connaissance. » Les quatre anciens lui répétèrent tour à tour les deux poèmes du Vénérable, ainsi que son discours sur la Loi et la méditation. «Maladroite comme je le suis, je ne devrais étaler mon incompétence», répliqua la jeune femme, le visage empli de souris printaniers, «mais il serait trop donrirrtage de laisser sans réponse d’aussi beaux vers. Puis-je me permettre de rimer tant bien que mal sur le modèle du second poème?» Sur ce, elle se mit à psalmodier: «Cem pereur W u des H an f it mon nom d ’autrefois, Uestirade de Confucius, c’est grâce à moi. I l m’aim ait à la forêt, Dong Feng, le doüeur, A u m anger-froid Sun Chu adorait ma saveur*. Que je suis douce et tendre, de p lu ie trempée, Q uand je cache et révèle ma nudité! Trop mûre, je tourne à l ’aigre marmelade, Je sais, et je tombe au bord des champs, en rade. » Chacun de chanter les éloges du poème: «Quelle élégance détachée dans ces vers qui retiennent tant de pensées printanières. Superbe, Que j e suis douce et tendre, de pluie trempée! Ah! Que j e suis douce et tendre, de pluie trempée... » La jeune femme sourit et murmura timidement: «Je suis confuse et gênée. Les lignes du saint moine que je viens d’entendre étaient si merveilleuses, si subtiles. S’il n’est pas trop avare de pareils joyaux, m’accordera-t-il un autre poème?» Tripitaka n’osait répliquer. Dévoilant peu à peu ses sentiments, la jeune femme devenait de plus en plus entreprenante et se trouva bientôt assise tout contre lui à lui murmurer doucement ces Livre XIII, c h a p itr e l x iv encouragements: «Mon bel ami à nul autre pareil, profite de cette nuit propice, amuse-toi! À quoi bon attendre? La vie eft si courte; quand retrouveras-tu semblable occasion? — Saint moine», insistait monsieur Dix-Huit, «comment pouvez-vous ne pas vous laisser fléchir par les sentiments de haute admiration que vous porte notre chère fée à l’abricotier? Ce serait un crime contre le bon goût de ne pas se laisser attendrir! — Notre saint moine est un homme de réputation qui a obtenu la Voie», intervint Reâitude-Solitaire, «il ne saurait rien commettre d’inconvenant. Nous aurions grand tort de l’y pousser inconsidérément. Si notre fée le souhaite vraiment, Effleure-Nuages et monsieur Dix-Huit pourraient servir d’entremetteurs; je ferais fonétion de témoin avec Vacuité-Ethérée et nous concluerions ici même le mariage. Ne serait-ce pas merveilleux?» À ces mots, le visage de Tripitaka changea de couleur. Il sauta sur ses pieds et se mit à crier: «Vous n’êtes qu’une bande de créatures perverties pour chercher à me séduire d’aussi honteuse façon! D’accord pour discuter de la Voie et de ses mystères comme nous l’avons fait tout à l’heure à coup d’arguments éprouvés, mais comment pouvez-vous chercher à égarer mon humble personne au moyen du piège de la jolie femme? C’est insensé!» Devant la colère de Tripitaka, les quatre anciens se mordaient les doigts d’effroi, sans savoir que répondre. Mais le servant-fantôme au corps rouge explosa d’indignation et se mit à tonner: «Ce misérable bonze ne se rend pas compte de l’honneur que nous lui faisons! Notre demoiselle est parfaite! Qu’est-ce qui ne lui va pas? Elle est belle, charmante. Couture et travaux féminins, il va sans dire: même en poésie elle le vaut et le dépasse! Comment peux-tu la repousser de pareille façon! Tu le regretteras! Ils ont tout à fait raison: s’il ne t’est pas permis de t’unir librement à elle, je me charge de présider le mariage.» de moine et plus question de prendre femme: ta vie entière sera gâchée, non?» Le Vénérable restait fermement sur sa position, le cœur aussi dur que la pierre, l’esprit aussi fermé que le métal. Pensant à ses disciples qui devaient être à sa recherche, mais où, impossible de le savoir, il ne put s’empêcher de verser des larmes. La jeune femme lui sourit, se serra contre lui, sortit de sa manche un mouchoir de soie fine parfumé au miel et lui essuya les yeux en disant: «Mon bel ami, ne te fais pas de soucis. Livrons-nous, toi et moi, aux doux plaisirs d’amour, comme nous y convient les parfums aux jades mêlés; amusons-nous! » Poussant une éruftation de dégoût, le Vénérable sauta sur ses pieds et s’enfuit, pour être bientôt rattrapé et tiraillé par les uns et les autres, qui menèrent grand vacarme jusqu’à l’aube. Il s’entendit tout à coup appeler: «Maître, maître! Où êtes-vous à parler?» C’étaient Singet avec Porcet et Sablet, l’un tirant le cheval, l’autre portant les bagages, qui ne s’étaient pas arrêtés de la nuit, cherchant en tous sens dans les broussailles. Dans la brume et le brouillard, ils descendaient le versant ouest, après avoir parcouru les huit cents lis de la crête aux Ronces, quand, entendant l’éruétation du moine chinois, ils s’étaient mis à l’appeler. Les quatre anciens et le servant-fantôme, ainsi que la femme et ses servantes, avaient alors disparu en un éclair. L’instant d’après, Porcet, Sablet étaient là, devant lui, à lui demander: «Maître, comment êtes-vous donc arrivé ici? — O mes disciples!» répondit Tripitaka en s’accrochant à Singet, «je vous ai donné bien des ennuis! Hier soir, ce vieil homme qui se disait tudP, qui nous a offert à manger et que tu voulais abattre, c’est lui qui m’a emporté jusqu’ici. Il m’avait pris par la main et conduit auprès de trois anciens qui m’ont accueilli en me traitant de “saint moine”. Ils avaient tous une conversation raffinée, étaient experts en poésie. Je me suis livré avec eux à une joute de poèmes jusqu’aux alentours de minuit, lorsqu’une belle femme eât venue se joindre à nous à la lumière des lanternes et s’est mise à réciter des vers où elle me traitait de “bel ami”. Comme je lui plaisais, elle a voulu s’unir à moi: j’ai enfin compris. Devant mon refus, ils n’ont cessé de me persécuter, l’un se proposant comme entremetteur, l’autre comme témoin, le troisième s’offrant à présider le mariage; mais j’avais fait serment de n’y point consentir. Sur le point de me débattre et m’enfuir, je me querellais avec eux quand vous êtes survenus inopinément. Eit-ce le jour qui se levait, eit-ce vous qui leur faisiez peur? Eux, qui m’entraînaient de force, ont soudain disparu. » Comme tous trois examinaient les lieux avec le Maître, ils aperçurent, gravés sur la paroi rocheuse de la falaise, les trois mots: ERMITAGE DES IMMORTELS-SYLVESTRES. «C’était très exaétement ici», confirma Tripitaka. Une observation plus attentive attira l’attention de Singet sur un immense genévrier, un vieux cyprès, un vieux pin et un vieux bambou. Derrière se trouvait un érable rouge. Plus loin encore, près de la falaise, on voyait un vieil abricotier, flanqué de deux pruniers d’hiver et de deux canneliers. «Vous les voyez maintenant, ces créatures perverses? demanda Singet en s’esclaffant. — Pas encore, répliqua Porcet. — Tu n’as pas compris: ce sont ces arbres qui sont devenus des esprits. — Comment le sais-tu, frangin? — Monsieur Dix-Huit était le pin; Reéfitude-Solitaire, le cyprès; Vacuité-Ethérée, le genévrier; Effleure-Nuages, le bambou; le fantôme au corps rouge, l’érable; la fée, l’abricotier, et ses servantes, les pruniers et canneliers.» A ces mots, Porcet se précipita et, sans autres explications, abattit d’un coup de râteau, et de trois ou quatre de son groin, successivement les deux pruniers et canneliers, l’abricotier et l’érable: les racines étaient, en effet, dégoulinantes de sang frais. Tripitaka s’avança pour le retenir: «Conscient-de-tes-Capacités, ne leur fais pas de mal! Ils ne m’en ont pas fait, bien que devenus souffles subtils. Laissons-les et retrouvons la route. — Maître», insista Singet, «ne les épargnez pas: je crains qu’ils ne fassent beaucoup de ravages quand ils seront devenus des créatures maléfiques redoutables.» L’idiot prit alors la résolution, aussi bien, de déraciner à coups de râteau, le pin, le cyprès, le genévrier et le bambou, avant d’inviter le Maître à remonter à cheval. Tous reprirent leur marche le long de la grand-route vers l’Ouest. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il en advint, écoutez la séance qui vient. 第065回 / CHAPITRE LXV OÙ DES ÊTRES PERVERS SUSCITENT UN FAUX PETIT M O NASTÈRE DU COUP-DE-TONNERRE, ET LES QUATRE PÈLERIN S SONT TOUS LA PROIE DE G RAVES DANGERS. L'enchaînement du fru it à sa cause est ic i de pousser l ’homme au bien et de l ’éloigner du mal. Toute pensée, soumise au m iroir divin, devient a Bion: compétent ou Stupide, apprends qu 'à cela il n ’est de m eilleur remède que l ’effacement du mental. Profite de la vie pour cultiver la Voie, ne te laissepas aller à divaguer. Reconnais tes racines pour rejeter la coque: c’est ce q u 'il tefaut saisir dans la recherche de longue vie. Garde sans cesse la conscience claire pour l ’oindre de crème de la crème. L es « trois passes* » traversées et la mer m in remplie, les bons auront l ’assurance de s ’en aller chevauchant grues et phénix. L e u r tristesse changée en compassion, ils atteindront le bonheur absolu. Ainsi que le récit nous l’a exposé, la piété et la sincérité de Tripitaka étaient si parfaites qu’il était protégé des dieux, il va sans dire; même les esprits de la flore étaient venus lui éviter les ronces et les épines, qu’il ne retrouva plus à l’issue de cette nuit raffinée. Les quatre pèlerins marchèrent encore longtemps vers l’Ouest. Ce fut à nouveau la fin de l’hiver et le retour du printemps: Tout fleu rit et prospère, tandis que l ’ansepolaire se tourne vers l ’eSP. L a terre entière verdoie, couverte d ’herbes et de plantes; les saules habillent les digues de leurs vertes frondaisons. Sur la crête serpente le brocart des pêchers enfleurs. L a vapeur qu i monte du torrent l ’enveloppe d ’une brillante gaze émeraude. z 77 Vents et pluies agitent le cœur de vagues infinies. L e soleil ravive la beauté des fleurs ouvertes; les hirondelles emportent dans leur bec la mousse légère. L a montagne prend les nuances de clair-obscur d ’une peinture de Wang W ei; la langue des oiseaux est plus subtile que celle du fam eux rhéteur'1. Personne pour jo u ir de ces tapis odorants de broderies charmantes, sauf les papillons q u i dansent et les abeilles q u i bourdonnent passionnément. Maître et disciples aussi avaient plaisir à fouler l’herbe verte odorante, suivant à pas lents le cheval qui allait l’amble. Ils marchaient ainsi, quand ils aperçurent une montagne si haute que de loin elle semblait toucher le ciel. La montrant du bout de son fouet, Tripitaka s’exclama: «Conscient-de-la-Vacuité, je me demande quelle hauteur peut avoir cette montagne; on dirait qu’elle rejoint le ciel azuré et perce le firmament! — Ne vous rappelez-vous pas les vers anciens: Là-haut demeure le ciel étoilé, nulle montagne ne peut l ’égaler?» rétorqua Singet, «si haute que soit la montagne, elle ne saurait l’atteindre. Rejoindre le ciel? Allons donc! — Dans ce cas, pourquoi appelle-t-on les monts Kunlun “pilier du ciel”?» objeda Porcet. — Tu n’y comprends rien», répliqua Singet, n’a-t-on pas toujours dit que le ciel était incomplet au nord-ouest, là où se dressent les Kunlun? Ils sont dénommés ainsi parce qu’ils bouchent ce vide de la voûte céleste. — Ne lui raconte pas cette bonne histoire, frangin», intervint Sablet en riant, «il va la répéter pour en imposer aux autres. Mettons-nous en route! Nous connaîtrons la hauteur de la montagne quand nous l’aurons gravie.» L’idiot se mit à courir après Sablet, mi-riant, mi-fâché. Le cheval partit comme s’il avait des ailes. En un initant, ils furent au bas de la pente. Ils montaient pas à pas, tandis que s’offrait le spectacle D u vent sifflant dans la forêt, de l ’eau bouillonnante au fond du précipice que nul oiseau ne saurait survoler. Même les dieux en sont effrayés. C e sont ravins et falaises à p ic sans nombre, lacets et tournants à n’en plus fin ir. Des tourbillons de poussière s ’élèvent de sites inaccessibles; le regard ne se lasse de ces rochers aux formes étranges. Ic i la nappe de nuages brille comme une vastle étendue d ’eau; là, de l ’arbre, sort un concert de chants d ’oiseaux. 27 8 L es cerfs vont, mâchonnant des champignons, tandis que les singes s ’en retournent, des pêches à la main. Renards et ratons laveurs vont et viennent, sautant d ’une falaise à l ’autre; daims et chamois apparaissent et disparaissent des sommets. Le rugissement du tigre glace d ’effroi un chacun. Loups gris et léopards rayés barrent la route. Paysage à terrifier Tripitaka, mais Singet possédait de si vastes pouvoirs qu’il lui suffit de brandir sa trique cerclée d’or, en poussant quelques vociférations, pour jeter la panique parmi les loups, tigres et panthères, dégager le chemin et mener le Maître au sommet de la montagne. Franchissant le col, ils descendaient vers un plateau à l’ouest, lorsqu’ils aperçurent des lumières et brumes irisées autour d’un ensemble de tours, terrasses, pavillons et autres bâtiments d’où parvenait le son étouffé de cloches et pierres sonores. «Allez donc voir ce qu’est cet endroit, mes disciples!» dit Tripitaka. Singet leva la tête et, se faisant une visière de la main, observa attentivement les lieux: magnifiques! Vraiment, D e précieux édifices sacrés, dignes des plus illustlres monastères: vallée vide, pleine des résonances de la terre, lieu x silencieux qui répandent l ’odeur du ciel! Des p ins bleus trempés de plu ie gardent les pavillons altiers, les bambous vert jad e retiennent les nuages autour de la salle du prêche. Le palais du dragon brille d ’une lum ière irisée, m ille couleurs flottent sur ce domaine béni. Ce ne sont que balu Brades vermillon, vantaux de marbre, colonnes peintes et solives sculptées. L à où les soutras sont expliqués, l ’encens em plit les sièges, là où sont révélées les paroles, la lune p a ra ît à la fenêtre. L ’arbre cinabre résonne de trilles d ’oiseaux, la source au bord du rocher abreuve les grues. D e toutes parts les fleurs irradient le charme du Jetavana', les portillons s ’ouvrent sur la lum ière de Srâva Bî'1-. Des tours et terrasses face à la montagne vibrent les sons longs, lents et lourds des cloches et pierres sonores. L es fenêtres s’ouvrent à la brise fine, les rideaux roulés sur la brume légère. Atmosphère monacale empreinte de calme fadeur, sans trace de vulgaire impatience. Un domaine béni hors d ’atteinte du monde depoussière, terre pure qui invite à l ’ascèse de la Voie. «Maître», revint dire Singet après avoir scruté les lieux, «c’est un monastère, mais il y a je ne sais quoi de néfaste Tivre XIII, chapitre l x v dans cette apparemment heureuse atmosphère de méditation. On dirait le Coup-de-Tonnerre, le monastère en a l’aspeét, mais ce n’est pas la bonne route. Arrivés là-bas, il faut nous garder d’y entrer précipitamment, je crains que ne se prépare un mauvais coup... — Puisque c’est le paysage du Coup-de-Tonnerre, ne serions-nous pas au mont des Vautours?» s’écria Tripitaka, «ne déçois pas l’attente de mon cœur sincère, ne retarde pas la réalisation de mon vœu! — Mais non! Non! Je l’ai parcourue maintes fois, la route qui mène au mont des Vautours. Ce n’est pas le chemin! — Même si ce n’est pas le bon, pourquoi ne seraient-ce pas de braves gens qui habitent là? fit observer Porcet. — Tous ces soupçons sont inutiles. Puisque la route passe de toute façon devant l’entrée, nous saurons ce qu’il en e£t au premier coup d’œil, répliqua Sablet. — Conscient-de-la-Pureté a raison», conclut Singet. Cravachant sa monture pour arriver plus vite au portail, le Vénérable, à la vue des trois grands caraéfères Monalîère du Coup-de-Tonnerre, de saisissement tomba du cheval et, roulant par terre, se mit à grommeler: «Maudit macaque! Tu me tueras! Le voilà, le monastère du Coupde-Tonnerre: qu’est-ce que tu racontes! — Ne vous fâchez pas, maître», répondit Singet, arborant un sourire forcé, «regardez mieux: il y a quatre signes, alors que vous n’en avez lu que trois. Et c’est à moi que vous faites des reproches! » Le Vénérable se releva, frémissant d’indignation, et relut: il y avait bien quatre caraéfères, à savoir: Petit monastère du Coup-de-Tonnerre. «Même si c’est le petit», bougonna Tripitaka, «il doit y avoir sûrement un bouddha là-dedans! Penses-tu que les trois mille bouddhas dont parlent les Écritures se trouvent au même endroit? Guanyin habite les mers du Sud, Puxian le mont Emei et Wenshu le mont Wutai. Je me demande quel bouddha réside ici. Comme le dit l’antique adage: Point de Bouddha sans soutras, ni terre ou lieu sans trésors précieux. Entrons! — Non, l’endroit ne me dit rien qui vaille; il ne faut pas y entrer», insista Singet, «s’il arrive un malheur, ne me le reprochez pas! — Même si aucun bouddha n’y réside, son image s’y A ces mois, Tripitaka se prosterna. Porcet en fit autant. Sablet tomba à genoux. Seul Singet L iv r e XIII, c h a p itr e l x v trouve certainement: j’ai fait le vœu de rendre hommage à Bouddha partout où je le rencontrerai. Quel reproche pourrais-je te faire?» Il ordonna à Porcet d’aller lui chercher son kasâya, changea de bonnet, ajusta sa tenue de cérémonie et entra d’un pas résolu. On entendit alors crier de l’intérieur: «Ô moine chinois venu des terres de l’Est pour rendre hommage à notre Bouddha, comment peux-tu te tenir de cette façon hautaine?» À ces mots, Tripitaka se prosterna. Porcet en fit autant. Sablet tomba à genoux. Seul Singet restait en arrière, à conduire le cheval et ranger les bagages. Ils virent la grande salle de l’Ainsi-venu en franchissant le deuxième portail: au pied de la terrasse sacrée de l’entrée étaient alignés les cinq cents arhat, les trois mille révélateurs, les quatre gardiens porteurs de foudre, les huit bodhkattva, les bhiksunî, les upâsaka% et d’innombrables moines et servants. Dans la magnificence de l’encens, des parfums et des fleurs, une atmosphère si impressionnante, que le Vénérable, Porcet et Sablet se prosternaient à chacun des pas qui les rapprochaient de la plate-forme sacrée. Singet ne s’inclinait pas, au vu et au su de tous. Une voix venant de la plate-forme de lotus tonna: «Pourquoi ne te prosternes-tu pas devant l’Ainsi-venu, Singet Conscient-de-la-Vacuité? » Cela sans se douter qu’une nouvelle observation minutieuse avait convaincu le Novice de l’imposture. Lâchant le cheval et les sacs, il s’avançait en criant, trique en main: «Bêtes immondes! Votre impudence dépasse tout! Oser usurper le nom du Bouddha et souiller la réputation de pure vertu de l’Ainsi-venu! En garde!» Il fit tournoyer la barre et s’approchait, prêt à frapper quand, du haut des airs, tomba avec un grand bang! une paire de cymbales qui coinça Singet des pieds à la tête. Porcet et Sablet, affolés, se jetèrent sur leurs râteau et bâton, mais ils étaient serrés de trop près par les arhat, révélateurs, moines et servants qui les encerclaient. Mis dans l’incapacité de manœuvrer, ils furent capturés l’un et l’autre et, avec Tripitaka, saisi lui aussi, solidement ligotés tous les trois. Le prétendu Bouddha installé sur le trône de lotus était en fait un roi-démon et la foule à ses pieds autant de M is dans l'incapacité de manauvrer, Us furent capturés l ’un et l'autre et, avec Tripitaka, saisi ¡ni aura solidement ligotés tous les trois. créatures à ses ordres. Dès que celui-ci eut abandonné son aspeâ: de Bouddha, les autres reprirent leurs formes monstrueuses. Ils emportèrent les trois au fond pour les y enfermer. Quant à Singet, on n’avait aucune intention de relâcher les cymbales qui le retenaient coincé, et que l’on posa sur la terrasse sacrée où il ne serait plus que sang et pus au bout de trois jours et trois nuits; après quoi les trois autres pèlerins seraient consommés, cuits à la vapeur dans une case en fer. En vérité: L e singe aux yeux verts di Binguait le vrai du fa u x, M ais Secret-du-Dhyâna ne vit que l ’apparence, Femme-Jaune aveuglément lu i fit écho, M ère-du-Fois's Bupidement de connivence. N ature propre bafouée p a r perversité, L e démon du m al p u t tromper l ’homme du ciel, Assurém ent plus grand que la N oie étranglée. M auvaise porte rend vain l ’effort Spirituel. Après avoir mis au secret les trois pèlerins derrière et y avoir attaché le cheval, les monstres remirent le kasâya et la mitre dans le sac et rangèrent aussi les bagages, qu’ils gardèrent sous Striâe surveillance, au sujet de laquelle nous ne dirons rien de plus. Revenons à Singet, pris à l’intérieur des cymbales dans la plus totale obscurité, fondant en sueur d’exaspération. Il avait beau pousser à gauche, ruer à droite, impossible d’en sortir! À court d’expédients, il frappa en tous sens de sa barre de fer, mais sans produire le moindre effet. Ne trouvant d’autre solution que de forcer les murs de cette prison sous le poids de son propre corps, il fit la passe qui lui donnait une taille de plus de mille toises: les cymbales grandirent en proportion sans laisser le moindre interstice laissant filtrer de la lumière! Il recourut alors à la passe qui le rendit plus petit qu’un grain de moutarde: les cymbales se miniaturisèrent en conséquence, sans laisser apparaître la plus minuscule fente. bon millier de fois avec des crissements sonores, raara, mais sans entamer le moins du monde le métal. Pris de panique, Singet fit à nouveau une passe et récita l’incantation: « Om, ram, par le pur monde de la Loi; qian\ à la faveur des origines et par la vertu du tranchant!» Ainsi saisis, les révélateurs des cinq direétions, les six dieux du jour, les six dieux de la nuit et les dix-huit défenseurs de la doctrine se rassemblèrent autour des cymbales en demandant: «Grand saint, nous qui sommes occupés à protéger le Maître de toute atteinte des goules et démons, que nous voulez-vous pour nous convoquer ici? — Mon maître n’a pas voulu m’écouter», répondit Singet, «s’il en crève, tant pis pour lui! Mais ce que je voudrais, c’est que vous trouviez le moyen de séparer ces cymbales pour me libérer. On avisera ensuite. Aucune lumière n’y pénètre. Il y fait une telle chaleur que je vais finir par suffoquer!» Les divinités s’efforcèrent de disjoindre les cymbales, mais elles semblaient soudées, impossible de les séparer, même d’un quart de poil! Le révélateur Tête-d’Or prit la parole: «Je me demande quel genre d’objet précieux sont ces cymbales; elles ne forment plus qu’une seule pièce de haut en bas. L’humble divinité qu’est votre serviteur n’a pas la force de les séparer. — Moi qui suis à l’intérieur, j’ai tout essayé. Impossible de les bouger.» À ces mots, le révélateur chargea les six dieux de lumière de la proteétion du moine chinois, tandis que les six dieux des ténèbres devaient surveiller les cymbales et les défenseurs de la doctrine patrouiller autour. Lui-même s’éleva sur un nuage et, l'instant d’après, franchissait le portail sud du ciel, montait droit à la salle des Nuées Mystérieuses et entrait sans attendre d’être convoqué. Il soumit le rapport que voici: «Votre Majesté, je suis l’un des révélateurs des cinq direétions. Le Grand Saint égal au Ciel, présentement chargé de la proteétion du moine chinois dans sa quête des Écritures, a trouvé sur sa route un établissement dénommé “petit monastère du Coup-de Tonnerre”. Le moine chinois y est entré en le prenant pour celui du mont des Vautours. C’était en fait un Stratagème de monstres et démons afin de prendre au piège les pèlerins. Le grand saint est enfermé dans des cymbales 'Livre XIII, chapitre l x v sans autre issue qu’une mort prochaine. Je tenais à venir en informer Votre Majesté. — Que les constellations des vingt-huit maisons aillent au plus vite les délivrer du mal et soumettre les créatures maléfiques!» Se gardant du moindre retard, les constellations suivirent le révélateur jusqu’au monastère. C’était aux alentours de la deuxième veille: les monstres, grands et petits, étaient allés se coucher après avoir reçu les félicitations de leur chef pour la capture du moine chinois. Évitant de les alarmer, les constellations se présentèrent devant les cymbales: «Grand saint, nous sommes les vingt-huit maisons dépêchées par l’empereur de Jade pour vous porter secours.» Fort aise de l’apprendre, Singet leur demanda de le libérer en brisant sa prison avec leurs armes. «Nous n’osons frapper», répondirent les constellations, «comme l’objet est entièrement métallique, il va résonner; le bruit réveillera les démons; il nous sera alors difficile de vous sauver. Laissez-nous plutôt user de nos armes pour le desceller. Dès que vous verrez la moindre lumière, fuyez! — Juste!» approuva Singet. Les voilà tous au travail: qui avec sa lance, qui avec son épée, qui de son sabre, qui usant de sa hache, soulevant, poussant, tirant, grattant, mais, à la troisième veille, toujours sans le moindre résultat, comme si les deux cymbales avaient été fondues en un seul bloc. À l’intérieur, Singet avait beau tendre le cou, ramper et tâtonner, pas le moindre rayon de lumière imaginable. «Ne vous impatientez pas, grand saint», lui dit Kang, le dragon du métal. «Ce trésor est évidemment un objet transformable à volonté. Essayez de trouver l’endroit de la jointure en tâtonnant de l’intérieur, pendant que je cherche à y glisser la pointe de ma corne. Transformezvous alors pour vous échapper par la fissure.» Singet acquiesça et se mit tout de bon à tâtonner en tous sens. La constellation se rendit minuscule, si bien que la corne était aussi pointue qu’une aiguille et, se laissant guider par la jointure, l’enfonça. Il parvint enfin à la percer en appliquant pitoyablement toute sa force de quelque mille livres. Puis, usant de la magie de la Loi, il cria à son corps et sa corne de croître, croître et croître encore. Celle-ci avait pris la grosseur d’un bol, mais les cymbales se comportaient comme si elles avaient été de chair et non de métal, se refermant autour de la pointe sans laisser le moindre interstice. Dès que Singet sentit la corne, il s’écria: «Ça ne sert à rien! Pas la moindre ouverture au-dessus ni au-dessous. Tant pis, il va falloir que tu en supportes la douleur pour me sortir.» Sacré grand saint! Il transforma la trique en foreuse d’acier, creusa une cavité à l’extrémité de la corne, réduisit son corps à la dimension d’une graine de moutarde et cria: «Retire ta corne! Retire-toi donc!» La constellation ne réussit à l’extirper qu’après avoir exercé un énorme effort qui la laissa sans force, affalée par terre. Singet se glissa aussitôt hors de la cavité à la pointe de la corne, reprit son aspeét normal, brandit la trique et l’abattit sur les cymbales dans un vacarme épouvantable, comme si une montagne de bronze s’effondrait en autant de sapèques qu’elle pourrait fournir: quel dommage! L’instrument de la maison du Bouddha était brisé en mille et un morceaux de métal! A jeter l’alarme parmi les vingthuit constellations, à dresser les cheveux sur la tête des révélateurs des cinq direétions! Tous les monstres, grands ou petits, furent réveillés en sursaut. Arraché au sommeil, leur roi se leva précipitamment, enfila ses vêtements, fit battre tambour et, chaque monstre prenant les armes, rassembla ses troupes. L’aube poignait, tandis qu’elles se pressaient au pied de la terrasse sacrée. À la vue de Singet et des constellations qui se tenaient autour des cymbales brisées, le roi-démon, livide d’effroi, ordonna: «Mes petits, gardez le portail fermé et ne laissez personne sortir!» À ces mots, Singet, monté sur un nuage, reconduisit d’un bond les constellations au neuvième ciel. Les débris de métal ramassé, le roi-démon déploya ses troupes à l’entrée du monastère, sans autre solution que contenir sa rage, endosser son armure, s’équiper d’un bâton à dents de loup court et flexible et s’avancer hors du camp pour défier Singet: «Un brave ne s’envole pas au loin! Approche sans tarder et accorde-moi trois engagements!» Le Novice ne put s’empêcher de redescendre avec les étoiles pour voir quel air avait son adversaire. Il avait 'Livre XIII, chapitre l x v L a chevelure ébouriffée, retenue p a r un mince cercle d'or, des yeux brillants sous une paire de sourcils jaune froncé, un nez pendant, des narines distendues, une grande bouche carrée aux dents acérées. I l portait m e cotte de mailles, serrée d ’une ceinture de soie écrue à pompons, aux pieds unepaire de bottes de cuir souple, à la main la canne à dents de loup. I l avait un aspeét be Bial sans être un animal, un a ir inhumain tout en ressemblant à l ’homme. Singet brandit la barre de fer et vociféra: «Quelle espèce de monstre es-tu donc? Pousser l’impudence jusqu’à te faire passer pour le Bouddha, usurper son monastère et créer l’illusion d’un petit Coup-de-Tonnerre! — Le macaque ne sait donc pas qui je suis! Sinon, aurait-il pris le risque de violer mon territoire? Ces lieux s’appellent petit paradis de l’Ouest. Comme j’ai obtenu le juste fruit de longues pratiques, le Ciel m’a fait don de ces superbes édifices. Je porte le nom de bouddha aux Sourcils-Jaunes, ce que les gens d’ici ignorent, se contentant de m’appeler mahârâja ou seigneur aux Sourcils Jaunes. Il y a fort longtemps que je suis au courant de votre quête à l’Ouest, comme de tes capacités. C’est pour engager un tournoi contre toi que j’ai fait montre de mes pouvoirs en suscitant ce mirage afin d’y attirer ton maître. Si tu me bats, je fais grâce à ton maître et tes condisciples, je les laisse obtenir le juste fruit de leur mission. Si tu n’y parviens pas, je vous mets tous à mort et j’irai moi-même voir l’Ainsi-venu afin d’obtenir les Ecritures et de recueillir mérite de les rapporter en Chine. — Assez déblatéré, monitre! » répliqua Singet avec un rire méprisant, «puisque tu veux te battre, viens donc sans tarder tâter de mon bâton! » Le roi-démon fut tout heureux de parer le coup de sa canne à dents de loup. Quelle bataille! D eux bâtons, pour tout dire, d’aspeitfort différent: arme courte et flexible de la maison du Bouddha, l ’un; l ’autre, trésor du fond des mers, dur et rigide. Chacun doué de la faculté de se transformer à volonté, ils se trouvent en rivalité: lequel va l'em porter? L e court et souple à dents de loup, omédebrocart, ou la trique cerclée d ’or à l ’image d'un dragon? D e m incir ou grossir, ils peuvent se targuer, d ’allonger ou raccourcir en toute circonstance. fanfaronnade. L e macaque assagi, défenseur de la fo i, est devenu le singe de l ’estfirit, alors que la créature dévergondée s’estjouée du C ie l p a r son impoîture. L a fu re u r les rend l ’un et l ’autre sans p itié, tous deux se valent dam leur impétueuse violence. C elu i-ci ne lâchepasprise aisément, celui-là ell difficile à repousser. Ils fument à obscurcir le soleil, crachent à couvrir les sommets de brume. L es bâtons vont, viennent, se heurtent: ils en oublient la vie et la mort à came de Tripitaka. Ils se livrèrent plus de cinquante engagements sans emporter la décision. À l’entrée du monastère, frappant les gongs et battant du tambour, les monstres lançaient des vociférations d’encouragement et agitaient les bannières; de ce côté-ci, les troupes célestes des vingt-huit constellations et la foule des saintes divinités des cinq direétions, chacun l’arme à l’épaule, poussèrent un cri de guerre et encerclèrent le démon en chef, glaçant d’un tel effroi la foule au portail que les mains molles et tremblantes ne pouvaient plus battre les tambours et les gongs. Le vieux démon restait impassible: maniant d’une main son bâton à dents de loup, il tenait en respeét toutes les armes; de l’autre, il détacha de sa ceinture une pochette en toile blanche, la jeta en l’air et, en un rapide sifflement, elle aspira Singet, les vingt-huit constellations et les révélateurs des cinq direétions: le sac plein, il le chargea sur l’épaule et s’en retourna à grandes enjambées, suivi de la foule des petits monstres triomphants. Il leur fit chercher quarante à cinquante longueurs de corde de chanvre, ouvrit le sac et ligota ses prisonniers un par un: ceux-ci se sentaient les os ramollis et les muscles roides, la peau ridée et flasque. Ils étaient emportés derrière au fur et à mesure et jetés pêle-mêle sur le sol. Le roi-démon ordonna de disposer un banquet: on but de l’aube au crépuscule, puis chacun rentra se coucher. Revenons au grand saint et aux divinités ligotés dans une salle du fond: vers le milieu de la nuit leur parvint le bruit de sanglots désespérés. Prêtant l’oreille, Singet reconnut la voix de Tripitaka. Il pleurait: «O Conscient-de-la-Vacuité, «Je m’en veux de ne t'avoir écouté, A u malheur de nous avoir amenés. Dans les cymbales d ’or je t’a i occis, Ignoré de tous, ligoté ici, Abandonné à l ’amer de Bin. N os mérites ne servent plus de rien. A h! Sortir de l ’impasse, en fin ir, Pour aller à l ’Ouest et revenir!» Ému de compassion par ces paroles, Singet se dit: «Bien que ces souffrances viennent de ce que le Maître n’a pas suivi mes conseils, il n’empêche que dans cette épreuve il pense à moi. Profitons du calme de la nuit et du sommeil des monstres pour les libérer pendant que personne n’est sur ses gardes!» Sacré grand saint! Il lui suffit de réduire la dimension de son corps pour sortir des liens et s’approcher du moine chinois. Il murmura: «M aître!» Le Vénérable reconnut sa voix et s’exclama: «Comment es-tu là?» Singet lui raconta à voix basse ce qui s’était passé. «Mon disciple», lui dit Tripitaka, grandement réconforté, «délivre-moi bien vite! À l’avenir, je me fierai à toi; je ne me montrerai plus entêté.» Singet se mit alors à l’œuvre pour détacher d’abord le Maître, libérer Porcet et Sablet, puis les vingt-huit constellations et les révélateurs des cinq direétions. Cela fait, il alla chercher le cheval en les invitant à s’enfuir au plus vite sans l’attendre. Il venait de franchir le portail, mais, ne trouvant pas les bagages, il voulut retourner les chercher. «Tu préfères donc les choses aux gens!» s’indigna le dragon du métal Kang, «il ne te suffit pas d’avoir sauvé ton maître, à quoi bon les bagages? — Les gens importent, assurément. Mais l’habit et le bol sont encore plus importants. Il y a dans le sac nos documents de voyage, le kasâya de brocart, le bol à aumônes en or, l’un et l’autre trésors incomparables de la maison du Bouddha. Pas question d’y renoncer! — Va les chercher, frangin», lui dit Porcet, «nous partons et t’attendrons au bord de la route.» Voilà la foule des constellations qui se pressent autour du moine chinois et, usant d’une commune magie en matière d’enlèvement, d’un coup de vent le transportent hors de l’enceinte. Les pèlerins se précipitent sur la grandroute, dévalent la pente de la montagne et, arrivés à un terrain plat, s’installent pour attendre Singet. l’intérieur du monastère à pas feutrés. Les portes étaient partout solidement fermées. Il ne lui restait plus qu’à grimper à l’étage et constater qu’il en était de même des fenêtres. Il voulait redescendre, mais, de peur de claquer les volets, il n’osait les pousser. Il fit donc une passe pour se transformer en rat d’immortel, communément appelé chauve-souris. De quoi avait-il l’air, vous demandezvous? Tête pointue de souris, Mêmes je u x brillants aussi, A u crépuscule ailée, T e jo u r dans l ’obscurité, Cachée sous les tuiles, Se nourrissant de moustliques, A im ant le clair de lune, E lle vole à la brune. Singet se glissa à l’intérieur à la faveur d’un interstice, qui n’était pas bouché, entre les tuiles et les chevrons. Volant au-dessus des portes, il parvint jusqu’au milieu de l’édifice et là perçut au bas d’une lucarne du deuxième étage un rai de lumière scintillante qui ne venait pas de lampes ou chandelles, ni d’encens allumé; ce n’était pas non plus l’éclat intermittent d’un éclair ou de quelque luciole. Sautillant en battant des ailes, il se rapprocha de la source lumineuse: elle venait des bagages! C’est que le monstre, après avoir enlevé à Tripitaka le kasâya, l’avait fourré dans le sac sans le plier. Or, la robe était un trésor du Bouddha, orné de diverses sortes de perles, d’agates rouges, de corail, de reliques et de perles phosphorescentes, ce qui la rendait lumineuse. Dans la joie d’avoir retrouvé ces objets précieux, Singet reprit son aspeét primitif, ramassa le chargement, le mit sur l’épaule et descendit sans vérifier si les cordes étaient correâement attachées à la palanche. S’échappant de l’une des extrémités, la charge tomba inopinément sur le plancher de l’étage, à grand bruit. Hélas! II fallait que pareille chose arrivât: profondément endormi au rez-de-chaussée, le vieux monstre, à ce vacarme, se réveilla en sursaut et, sautant sur ses pieds, se mit à crier: «Il y a quelqu’un, quelqu’un s’est introduit!» Tous de se lever, d’allumer des lampes ou des torches et de chercher partout avec force vociférations. Livre XIII, c h a p it r e l x v On vint annoncer: «Le moine chinois s’eit enfui!» Puis ce fut: «Le Novice et les autres, ils se sont tous enfuis!» «Rattrapez-les, gardez toutes les portes! Ordre urgent!» À ces mots, Singet craignit d’être à nouveau pris dans la nasse: d’une culbute, il s’échappa par la fenêtre de l’étage, mais sans pouvoir emporter les sacs. Le monstre eut beau chercher partout, il ne trouvait pas le moine chinois et ses compagnons. Comme l’aube se levait, il prit sa canne et, sortant les rattraper à la tête de sa troupe, il aperçut les vingt-huit constellations, les révélateurs des cinq direétions et autres divinités installés au pied de la montagne, environnés de brumes et de nuages. «Où pensez-vous aller? Me voilà!» leur cria le roidémon. «Mes frères, les créatures maléfiques sont sur nous!» s’exclama Caïman du bois Jué. Ce fut grand branle-bas de combat: chacun prit ses armes et s’élança en avant, laissant Tripitaka et abandonnant le cheval blanc — dragon à l’origine. C’étaient les constellations des vingt-huit maisons, dragon du métal Kang, chauve-souris de la terre Nü, lapin du soleil Fang, renard de la lune Xin, tigre du feu Wei, léopard de l’eau Ji, unicorne du bois Dou, taureau du métal Niu, blaireau de la terre Di, rat du soleil Xu, hirondelle de la lune Wei, porc du feu Shi, porc-épic de l’eau Bi, loup du bois Kui, chien du métal Lou, cochon de la terre Wei, coq du soleil Mao, corbeau de la lune Bi, singe du feu Zu, gibbon de l’eau Shen, hyène du bois Jing, mouton du métal Gui, daim de la terre Liu, cheval du soleil Xing, cerf de la lune Zhang, serpent du feu Yi et ver de l’eau Zhen, à la tête des révélateurs, Tête-d’Or et Tête-d’Argent, les six dieux du jour et les six des ténèbres, et autres divinités, ainsi que des gardiens défenseurs de la doctrine, en compagnie de Porcet et Sablet. À leur vue, le roi-démon éclata d’un rire sarcaêtique et siffla quatre à cinq mille monstres de tous âges, tous plus costauds les uns que les autres. Ce fut une mêlée générale sur la pente occidentale de la montagne. Quelle bataille! Q ue peut nature, en sa douceur native, contre le diable qu i la malmène avec perverse méchanceté? D ouleur que m ille Stratagèmes ne sauraient lu i épargner n i apaiser. Tous les dieux, tous les saints sont venus lu i porter secours. M ère-du-Bois:' garde quelque indulgence, mais la résolution de Femme-Jaune' est prise. Une mêlée à effrayer le ciel et fa ire trem bler la terre; le combatpose les filets qu i s ’étendent. 'Là-bas, onpousse des cris deguerre dans / ’agitation des bannières; ic i, roulements de tambours et coups de gongs. Éclatfroid des lances et sabres en rangs serrés: un souffle m eurtrier plane sur la masse des épées aux hallebardes mêlées. Que peuvent les soldats du ciel contre la vaillance brute de la troupe de monstlresl L es nuées d ’angoisse cachent le soleil et la lune, la brume cruelle couvre le paysage. Une lutte acharnée et sans merci, tout cela parce que T rip ita ka veut rendre hommage au Bouddha. Le monstre menait ses troupes à l’assaut avec une férocité croissante. La bataille restait indécise, lorsque retentit le cri de Singet: «Me voici!» Porcet l’accueillit en lui demandant: «Qu’en est-il des bagages? — Ne m’en parle pas, j’ai bien failli y laisser la vie! — Assez bavardé! Venez combattre les monstres sans tarder!» coupa Sablet. Tandis que les dieux étaient acculés à la défensive, encerclés par la foule des monstres, le roi-démon vint attaquer de sa canne les trois condisciples. Ils soutinrent ses assauts avec leurs armes jusqu’au soir, sans parvenir à l’emporter; ils bataillèrent jusqu’à ce que l'astre du jour sombrât à l’ouest derrière les montagnes et que celui de la nuit se levât à l’est des îles de la mer. Vu l’heure tardive, le chef des monstres siffla pour que ses troupes se tiennent sur leurs gardes et se mit à fouillera sa ceinture, ce dont Singet s’aperçut. La créature détachait la pochette et la tenait en main. «Fuyez! Ça tourne m al!» cria le Novice. Sans se soucier davantage de Porcet, de Sablet et de la foule des dieux, il bondit d’une culbute jusqu’au neuvième ciel. Ainsi abandonnés avant d’avoir compris ce qu’impliquait la mise en garde, ils se trouvèrent tous à nouveau aspirés. Seul Singet avait réussit à s’enfuir. Le roi-démon rassembla ses troupes, retourna au monastère et, comme précédemment, fit apporter des cordes pour les ligoter. Tripitaka, Porcet et Sablet furent suspendus à une poutre; le cheval blanc fut attaché derrière. Les dieux, également ligotés, furent jetés dans le four à briques, qui fut rebouché. Les monstres remirent tout en ordre selon les instruélions reçues. Laissons-les à ces occupations pour revenir à Singet, qui U vre XIII, c h a p it r e l x v s’en était tiré en sautant jusqu’au neuvième ciel. Quand il vit que l’armée des monstres s’en retournait sans déployer les bannières, il comprit que tous ses compagnons avaient été capturés. Il n’en redescendit pas moins sur le sommet de la montagne de l’est, grinçant des dents de haine contre la créature maléfique, versant des larmes en pensant à Tripitaka et, tourné vers le ciel, il soupirait et gémissait à en perdre la voix. «O maître!» se lamentait-il, «en quelle existence vous êtes-vous créé tous ces malheurs qui font qu’en cette vie vous rencontriez des esprits maléfiques à chaque pas? Il est bien difficile d’échapper à de pareilles épreuves: que faire?» Il resta longtemps à soupirer ainsi, seul, avant de retrouver le calme de l’esprit et s’interroger: «Je me demande ce qu’est cette pochette du monstre, pour avoir la capacité de contenir tant de choses. Tout y est entré, les dieux, les officiers, une quantité de gens. Il faudrait que j’aille solliciter de l’aide au ciel, mais je crains les reproches de l’empereur de Jade. Je me souviens de la divinité du Nord, justement appelée vénérable céleste Terrasseur de démons; il habite présentement le mont Wudang du continent du Sud: je vais le prier de venir tirer le Maître de cette épreuve. » Le cas de rappeler: Voie inaccomplie: singe et cheval se dispersent. E S p rit non dominé: cinq djnam ies se dessèchent. Si vous ne savez, en fin de compte, comment cela se termina, écoutez la séance qui vient. Livre quatorzième SINGET MÉDECIN (chapitres lxvi à lxx) 第066回 / CHAPITRE LXVI OÙ LES DIEUX TOMBENT VICTIMES DE CRUELS PROCÉDÉS, ET MAITREYA FINIT PAR ENSACHER LE DÉMON PERVERS. L’histoire nous a conté comment Singet, ne sachant plus que faire, avait décidé de se rendre au mont Wudang, dans le continent du Sud, solliciter du vénérable céleste terrasseur de démons la délivrance de Tripitaka, Porcet, Sablet et des guerriers célestes. D’une culbute dans les nuages, il fila à travers les airs sans s’arrêter et, bientôt en vue du territoire de l’immortel, descendit doucement, perdu dans la contemplation du magnifique domaine: E lle domine le sud-est de toute sa hauteur, la divine montagne qu i touche au ciel, avec son p ic aux H ibiscus, sa crête du Baldaquin Pourpre. L es eaux des neuf fleuves s'écoulent ju sq u ’aux lointaines régions de Jing et Yang; m ille montagnes de Yue montent ju sq u ’aux étoiles [...]. Des grues blanches, compagnes des nuées, perchent sur les vieux genévriers; des phénix bleus et rouges chantent, tournés vers le soleil. Ce domaine de l ’illusion de ja d e est véritable terre d ’im m ortel; la compassion des portails d ’or règne sur les portes du monde. Le patriarche, empereur d’En-haut, naquit au palais royal en l’an i de l’ère Kaihuang, le premier jour de la troisième lune de l’année Jiachen, du roi Pure-Joie et de la teine Triomphe-du-Bien, après que celle-ci l’eut conçu, à la suite d’un rêve où elle avalait un rayon de soleil, et l’eut porté quatorze mois. parents ne purent l ’empêcher de quitter te palais royal. I l pénétra les my Hères delà méditation sur cette montagne. I l s ’envola en plein jour, ses mérites accomplis et la pratique achevée. D ’empereur de Jade décréta qu’ilporterait le nom de Zhenwu, « V ra i-M a rtia l», en communion en haut avec le vide ténébreux, en union avec la tortue et le serpent. j L 'univers entier proclama dans les s ix dire Stions son omniscience. Il n’est mystère qu’il nepénètre, gloire qu’il n’achève. D u commencement à la fin de chaque kalpa * il élimine les démons. Tout en jouissant de ce paysage sublime, le grand saint franchit les première, deuxième et troisième portes du ciel. Il arrivait au palais de l’Harmonie-Suprême lorsqu’il se vit tout à coup entouré par la presse de cinq cents officiers auréolés de l’éclat de souffles d’heureux auspices. «Qui êtes-vous? lui demandaient-ils en s’avançant pour l’accueillir. — Je suis Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel. Je souhaiterais voir le maître.» À ces mots, des officiers allèrent annoncer sa venue. Le patriarche descendit aussitôt de ses quartiers pour le recevoir au palais de l’Harmonie-Suprême. Le Novice le salua et lui dit: «Une affaire m’amène à vous importuner. — Quelle affaire? — J’assure la proteétion du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l’Ouest: notre voyage est mis en péril. À notre arrivée au continent de l’Ouest, nous sommes tombés sur une montagne qui s’appelle petit paradis de l’Oueit, où le petit monastère du Coup-de-Tonnerre est la résidence d’un démon. Mon maître y est entré et, en voyant alignés les arhat, les révélateurs, les bhiksu et saints moines, a cru avoir affaire au vrai Bouddha. Au moment où il se prosternait, il a été saisi et ligoté. Pris par surprise, j’ai été enfermé dans une paire de cymbales d’or que le démon avait jetées en l’air et qui s’étaient collées sans la moindre fissure, aussi serrées que le seraient des pinces. Fort heureusement, Tête-d’Or était allé solliciter l’aide de l’empereur de Jade; il nous avait dépêché les vingt-huit maisons qui étaient descendues sur terre dans la nuit même. Elles ne parvenaient pas à les desceller. Par bonheur, Kang le dragon du métal a réussi à y enfoncer sa corne et à me faire sortir. En mettant en pièces les cymbales, j’ai réveillé le monstre. Il nous a rattrapés et, au cours du combat, nous a tous capturés dans une pochette de toile blanche, puis ligotés avec des cordes. Dans la nuit, j’ai réussi à m’échapper et à libérer les autres, y compris mon maître, le moine chinois. Ensuite, comme je cherchais les vêtements et le bol à aumônes, j’ai à nouveau alerté le monstre, qui a bataillé avec les guerriers célestes. Il a sorti une seconde fois la pochette, mais j’avais remarqué la manœuvre et me suis enfui à temps, alors que les autres subissaient le même sort que la première fois. Comme je ne sais vraiment plus que faire, je me suis permis de venir tout exprès solliciter votre aide, maître. — Au temps où mon prestige dominait le Nord, j’ai éliminé les êtres pervers de l’univers en remplissant les devoirs de ma position; cela sur l’ordre de l’empereur de Jade. Ensuite, pieds nus, chevelure flottante, j’ai réduit les souffles noirs et les vapeurs maléfiques du Nord-Est, monté sur le serpent sauteur et la tortue divine, à la tête des cinq divins capitaines du tonnerre, de jeunes dragons géants, de lions et autres bêtes féroces; c’est que j’en avais reçu commandement du vénérable céleste du Commencement originel. Je jouis maintenant du repos au mont Wudang, vivant en paix et liberté au palais de l’Harmonie-Suprême, le calme régnant sur les mers et les montagnes dans l’univers prospère. En nos continents du Sud et du Nord, les monstres sont éliminés et les traces de perversité ont disparu. Ta visite m’honore, grand saint, et je ne saurais rester sans agir; toutefois, je n’ose prendre les armes sans l’autorisation et l’ordre d’En-haut. Si j’envoie mes troupes, je risque d’encourir le blâme de l’empereur de Jade. Mais un refus catégorique serait indigne de l’amitié que je te porte. A supposer qu’il y ait encore des créatures maléfiques sur la route de l’Ouest, je présume qu’elles ne sont guère dangereuses. Je vous envoie en renfort le serpent et la tortue, ainsi que cinq grands dragons divins; ils captureront le monstre et délivreront ton maître, je te le garantis. » Le Novice remercia le patriarche et s’en retourna au continent de l’Ouest en compagnie de la tortue, du serpent et des dragons, équipés chacun des meilleures armes qui soient. Bientôt rendus au petit monastère du Coup-de Tonnerre, ils descendirent sur leurs nuages et se présentèrent aussitôt au portail pour provoquer le démon au combat. Or, le grand roi Sourcils-Jaunes, qui avait rassemblé ses 3oo troupes au pied du pavillon sacré, leur disait: «Voici deux jours que Singet n’a pas réapparu; je me demande de quel côté il sera allé chercher du renfort.» Il n’avait pas fini sa phrase qu’un petit monstre venait lui annoncer: «Le Novice nous défie au combat à la tête de dragons, serpent et tortue.» «Comment le macaque a-t-il pu se procurer pareille compagnie?» se demandait le démon, «d’où viennentils?» Il endossa donc son armure et sortit les interpeller: «Vous autres les dragons, d’où êtes-vous pour oser violer mon territoire sacré? — Maudite créature!» crièrent les cinq dragons et les deux capitaines, rassemblant leurs énergies, ce qui leur donnait un air plus majestueux et dominateur que jamais, «nous sommes au service du vénérable céleste terrasseur de démons, maître de l’Origine du chaos au palais de l’Harmonie-Suprême des monts Wudang. Nous sommes ici pour t’arrêter, monstre, sur l’invitation du Grand Saint égal au Ciel et par ordre du vénérable céleste. Renvoie sans tarder le moine chinois et les constellations, si tu veux avoir la vie sauve! Sinon, vous serez tous hachés menu, et vos bâtiments brûlés jusqu’au dernier.» Le discours mit la rage au cœur de la créature maléfique qui répliqua: «De quel pouvoir peuvent se targuer ces sales bêtes pour oser proférer pareilles rodomontades? En garde, tâtez de ma canne!» Les cinq dragons se mirent à culbuter les nuages et provoquer la pluie, le serpent et la tortue à soulever de la terre et jeter du sable, tandis que tout un chacun se lançait à l’attaque, brandissant lance, sabre, épée ou hallebarde. Singet suivait derrière avec sa trique de fer. Ce fut une bataille terrible: Le féroce démon ayant déployé sa m artiale puissance, le Novice chercha assistance. P ar sa m artiale puissance, le féroce démon avait occupé les édifices sacrés et disposé des images du Bouddha. A h recherche d ’assistiance, le Novice était allé au loin en domaine sacré s’assurer l ’aide de dragons divins. Tortue et serpent produisent eau et feu, tandis que les monstres prennent les armes. ¡Les cinq dragons mit reçu l ’ordre de se rendre sur la route de l ’Ouesti, suivis de Singet qui agit pour l ’amour de son maître. Glaives et hallebardes lancent des éclairs irisés, sabres et lames scintillent comme l ’arc-en-ciel. T a canne à dents de loup, quoique flexible et courte, possède de puissantes capacités; la trique cerclée d'or obéit à volonté. Elles s’entrechoquent avec des bang! de bambous qui explosent, avec des bing! de métal brutalement heurté. E ’eau et le feu montent à l ’assaut de la créature maléfique, le tranchant des armes cerne les monlires. C ris de guerre à terrifier tigres et loups, vacarme à fa ire trem bler dieux et diables! Dans la mêlée confuse, encore indécise, le démon sort à nouveau son trésor. Singet avait mené combat avec les cinq dragons et les deux capitaines une petite heure contre le démon, lorsque celui-ci détacha la pochette et la prit en main. «Attention, mes am is!» cria le Novice, alarmé. Ignorant à quoi il convenait de faire attention, dragons, serpent et tortue baissèrent les armes et s’approchèrent, prêts à faire front. Au moment où se fit entendre le sifflement de la pochette jetée en l’air, Singet, d’une culbute dans les nuages, s’enfuit jusqu’au neuvième ciel, sans pouvoir s’occuper de ses compagnons. Dragons, serpent et tortue furent à leur tour aspirés dans le sac. Les monstres retournèrent triomphalement au monastère, ligotèrent leurs prises avec des cordes et les jetèrent dans le four à briques, qu’ils refermèrent. Bref, le grand saint, voyez-vous, redescendit sur son nuage et, appuyé contre la falaise, maugréait abattu et découragé: «Terrible, cette créature!» Il fermait les yeux sans s’en rendre compte, comme s’il sommeillait, lorsqu’il s’entendit brusquement appeler: «O grand saint, ce n’eêt point le moment de dormir. Dépêche-toi de te porter à leur secours. C’est urgent. La vie de ton maître ne tient plus qu’à un fil!» Ecarquillant les yeux, Singet sauta sur ses pieds: c’était le proteéfeur du jour. «Foutue divinité!» s’écria le Novice, «où donc as-tu passé tout ce temps à l’affût de sacrifices pour te repaître de sang, au lieu de répondre à l’appel aux aurores? Et c’est maintenant que tu viens m’effrayer! Allonge tes guibolles que je te flanque quelques coups de trique, histoire de faire passer ma mauvaise humeur! — Grand saint», répondit le proteéfeur en se hâtant de lui tirer la révérence, «vous qui êtes le plus joyeux des immortels parmi les hommes, vous ne sauriez vous laisser abattre! Nous autres, il y a belle lurette que nous obéissons aux direétives de la bodhisattva en assurant dans l’ombre la proteéfion du moine chinois. En compagnie des tudfi et 3 0 2 autres dieux, nous n’osons nous en éloigner, de sorte que je n’ai pas la possibilité de vous voir souvent: vous ne sauriez m’en tenir rigueur! — Puisque tu es chargé de sa proteûion, dis-moi où il e£t passé en compagnie des constellations, des révélateurs et des gardiens. A quelles épreuves sont-ils soumis? — Votre maître et vos condisciples sont suspendus sous la galerie qui mène à la salle précieuse; les autres subissent leur châtiment dans le four souterrain. J’étais resté sans nouvelles de vous ces deux derniers jours et ne me suis rendu compte que vous étiez revenu avec des renforts que lorsque le monstre a envoyé au même endroit les dragons, le serpent et la tortue. C’e£t alors que je suis parti à votre recherche: il faut vous porter de toute urgence à leur secours, si grande que soit votre fatigue.» À cette invite, Singet répondit, les larmes au yeux: «En pareilles circonstances, j’aurais honte de monter au ciel et me sentirais humilié de descendre au fond des mers. Je redoute les questions de la bodhisattva et serais trop embarrassé face au Bouddha. C’est qu’il vient de capturer la tortue, le serpent et les cinq dragons du patriarche Zhenwu! Je ne sais plus de quel côté solliciter assistance, que faire? — Rassurez-vous, grand saint », répondit en souriant le protedeur, «il me vient à l’esprit l’existence de forces d’élite qui le terrasseront à coup sûr, si vous les y invitez. Vous étiez dans le continent du Sud en vous rendant aux monts Wudang. C’est sur ce même continent que se trouvent ces troupes, à Bincheng, dans les monts Xuyi, aujourd’hui Sizhou. Vous y trouverez un bodhisattva précepteur-roi de l’État qui possède de vastes pouvoirs. Il compte parmi ses disciples un nommé Petit-Zhang, prince héritier, ainsi que quatre maréchaux divins qui ont soumis naguère la dame-mère des Eaux. Si vous le lui demandez, il vous accordera la grâce de vous aider; il saura certainement capturer le monstre et délivrer le Maître. — Retourne le protéger de sorte que rien ne lui arrive», répondit, rempli de joie, Singet, «j’y vais de ce pas!» D’une culbute dans les nuages, le Novice s’éloigna du repaire de ce démon et fila droit vers le mont Xuyi, où il fut bientôt rendu. À les contempler à loisir, des lieux assurément magnifiques: l^ iv r e XIV, c h a p it r e l x v i 3 0 3 A u sud, proche du gué du Fleuve au nord, voisin des eaux de la H u a i', à l'est, atteignant les hauteurs maritimes, à l ’ouest, joignant Fengfû, la montagne porte en son sommet de prestigieux édifices et en son creux des sources jaillissantes. Dans le dédale de grotesques rochers surgissent des p ins altiers et noueux. M ille sortes de fru its fra is accueillent chaque saison, mille branches en fleurs s'ouvrent au soleil. Les gens semblent des armées de fourm is qu i vont et viennent, les bateaux des formations d'oies sauvages qu i rentrent au large et repartent. Là-haut se nichent le temple de la F alaise-deïton-A ugure, le palais du P ic-de-l’E B, le sanffuaire des Cinq-Illustlres, le monastère du M ont-de-la-Tortue, où le son des cloches et la fumée de l'encens atteignent la voûte azurée. I l y a aussi la source de C rist a l, le val des Cinq-Stoupas, la terrasse des Huit-Im m ortels et le ja rd in des A m andiers-Fleuris, qu i illum inent la cité de l'éclat de la montagne colorée d ’arbres. Des bancs de nuages blancs s ’allongent sans traverser, dans l ’ombre les oiseaux continuent de chanter m algré la fatigue. N e parlez plus du charme des quatre pics sacrés ': ce site vaut celui de Penglai et Yingzhou■*. Après avoir joui des inépuisables beautés du paysage, Singet franchit la Huai, entra dans la cité de Bincheng et arriva devant l’entrée du monastère de méditation du grand saint. Il admira encore une fois la magnificence des bâtiments, la splendeur des longues galeries peintes et l’imposante tour de la pagode. Assurément, M ille toises de hauteur perçant les nuages, Vase d ’or q u i traverse l ’azur sans mirage: L ’univers se concentre dans cette lum ière Q u ’aucune ombre ne ternit sous le ciel clair. Prise dans les clochettes: musique céleste... Dragons glacés du toit se chauffant au soleil: L es oiseaux viennent s ’y percher et babiller. A u loin coule la H u a i sans jam ais s ’épuiser. Admirant tout en marchant, Singet atteignit le portail de la seconde cour. Prévenu, le bodhisattva précepteur-roi était sorti à sa rencontre en compagnie du prince héritier Petit-Zhang. L’échange des politesses et salutations terminé, le Novice s’expliqua: «J’assure la protedion du moine chinois en quête des Ecritures du paradis de 1’Ouest: nous avons trouvé sur notre route le petit monastère du Coup-de-Tonnerre où le monstre Sourcils Jaunes se fait passer pour le Bouddha. Mon maître y a cru et s’est laissé capturer au moment où il se prosternait. Le monstre m’avait aussi enfermé dans des cymbales: heureusement que des constellations descendues du ciel nous ont délivrés. Quand j’ai cassé les cymbales et combattu le monstre, il a fourré tout le monde dans une pochette de toile blanche. Je suis d’abord allé au mont Wudang solliciter l’aide de l’empereur du Ciel ténébreux, qui a dépêché cinq dragons, ainsi que son serpent et sa tortue, pour arrêter le démon, mais ils ont été à leur tour aspirés dans le sac. Sans autre appui ni secours, je suis donc venu vous supplier de déployer votre immense puissance, celle par laquelle vous avez mis à raison la mère des Eaux, celle de si merveilleux usage pour le salut de la population: venez avec moi délivrer le Maître de cette épreuve! S’il lui est donné de rentrer après avoir obtenu les soutras, ils se répandront pour toujours en Chine où la sagesse du Bouddha sera glorifiée, ainsi que la perfedion de la prajnâx. — L’af Faire qui te préoccupe aujourd’hui intéresse assurément l’essor de la dodrine de notre Bouddha: il serait logique que j’y aille en personne. Toutefois, nous sommes au début de l’été, le moment où les eaux de la Huai menacent de déborder. Or, je viens de soumettre le grand saint Gibbon des eaux: le lascar s’excite dès qu’il est au contad de l’eau. Je crains qu’après mon départ il n’en profite pour faire des siennes; il n’est aucun dieu qui sache le tenir. Je me contente pour le moment de t’adjoindre mon jeune disciple à la tête de quatre capitaines: ils t’aideront à capturer le monstre. » Singet lui exprima sa gratitude et partit aussitôt avec le prince héritier Petit-Zhang et les quatre guerriers. Ils revinrent au petit paradis de l’Ouest, montés sur les nuages, et se dirigèrent droit sur le petit monastère du Coup-de-Tonnerre, où ils s’avancèrent pour défier le monstre; Petit-Zhang était armé d’une lance blanche de bois de mûrier et les quatre capitaines maniaient des épées d’acier kunwu. Lorsque les petits monstres le lui annoncèrent encore une fois, le démon-roi reprit la tête de ses troupes, fit battre tambour et sortit apostropher Singet: «Macaque! Qui as-tu donc fait venir cette fois?» Il n’avait pas fini sa phrase que Petit-Zhang faisait avancer les quatre capitaines et lui criait: «Maudite créa«D 'où êtes-vous donc, misérables guerriers, p ou r oser lu i apporter votre aide?» ture! As-tu donc la gueule si ravagée que tu ne nous reconnais plus? — D’où êtes-vous donc, misérables guerriers, pour oser lui apporter votre aide? — Je suis le disciple du grand saint de Sizhou, le bodhisattva précepteur-roi de l’État, et j’ai l’ordre de te faire prisonnier, à la tête de quatre grands capitaines. — Un gosse!» ricana le démon-roi, «de quelle valeur dans les arts martiaux peux-tu te targuer pour oser pénétrer jusqu’ici et m’insulter? — Si tu tiens à le savoir, écoute-moi te le raconter: «D es Sables-Mouvants sont mes ancêtres, D e ro i du pays était mon père. N é sous une étoile mauvaise, Enfant, j ’étais sujet aux malaises. Je cherchais le secret de longue vie: Destlin me le f it rencontrer ainsi. G rain de cinabre chassa la maladie: Je ne voulais plus de la royauté, M ais parvenir à l ’immortalité, G arder visage jeune à jam ais. Je me suis déjà rendu au banquet Comme au palais du "Bouddha d ’En-haut. Je soumets mauvais temps, démons des eaux, Dragons et tigres dans la montagne. Elevé p a r gens de la campagne, M on Sloupa éclaire la mer calme. D ’un mouvement de manche je les vaincs, D u bout de la lance, je le pourrais: I l n ’est monstlre q u i me résilierait! E a terre entière connaît Petit-Xhang D e Bincheng où régnent jo ie et bonheur!» A ce discours, le démon-roi répondit avec un mince sourire narquois: «Prince, quelle sorte d’art de longue vie as-tu appris quand tu as renoncé au trône pour suivre le bodhisattval Tout jufte bon à s’attaquer aux monstres aquatiques de la Huai! Tu n’aurais pas dû t’en laisser accroire par Singet le Novice, franchir tant de montagnes et de cours d’eau pour venir ici me remettre ta vie. Voyons si ton immortalité va durer!» Embrasé, à ces mots, d’une violente colère, Petit-Zhang s’empara de la lance, tandis que les quatre capitaines se 3 ° 7 ruaient à l’attaque avec Singet maniant la trique de fer. Gardant le plus grand calme, le démon faisait tournoyer sa canne flexible à dents de loup, parant à gauche, se couvrant à droite, botte de front, feinte de côté. Quel féroce combat! L e petit prince m aniait la lance blanche, ses quatre compagnons des épées plus puissantes encore. A vec Singet, arm é de sa trique, ils entouraient ensemble le monstre. L e démon-roi possède de tels pouvoirs qu’il les affronte sans peur aucune. L a canne aux dents de loup est un trésor du bouddha contre lequel glaives et lances ne peuvent rien. L e vent mugit, un souffle mauvais s ’élève. L 'u n ne pense qu’à mener son affaire, l ’autre est tout entier à la quête des soutras. M aints et maints assauts: la bataille fa it rage. Ils crachent nuées et brouillards qu i obscurcissent les trois lum inaires', car ressentiment et colère n'augurent rien de bon. Tant que les trois véhicules ne domineront, le combat sera d ur et long. La lutte se prolongea longtemps sans départager les combattants. Ce fut alors que le monstre détacha la pochette. «Attention, mes amis!» s’écria le Novice. Mais le prince et ses compagnons ne comprenaient pas la signification de cette mise en garde. Ouchl Tous les cinq y furent aspirés, sauf Singet qui, prévenu, s’était enfui. Le démon s’en retourna triomphalement au monastère, où il fit ligoter ses prises avant de les envoyer dans le four souterrain, qui fut rebouché et scellé, il va sans dire. Singet, qui s’était élevé dans les airs d’une culbute dans les nuages, ne redescendit que lorsqu’il se fut assuré que les troupes du monstre étaient rentrées et les portes du repaire fermées. Debout sur la pente de l’ouest, il sanglotait, abattu et désespéré: «O maître! «Depuis que du dhyâna j ’a i embrassé la fo i P a r la grâce de Guanyin q u i me délivra, J ’a i protégé votre marche vers la Grande Voie, Pour atteindre le monastère du bouddha. Chemin tortueux, pensions-nous, deviendra p la t: D e ce monstre terrible nous voici la p roie! M ille Stratagèmes n ’ont su vous délivrer, A id e et secours j ’ai, en vain, sollicités. » Le grand saint se livrait ainsi au désespoir, lorsque tout à coup atterrit un nuage coloré qui couvrit le sommet de la montagne d’une pluie drue. «Tu me reconnais, Conscient-de-la-Vacuité?» cria une voix. Singet se précipita en avant. Que vit-il? Grandes oreilles, large mâchoire et face carrée, Trapu, ventre proéminent, épaules charpentées, Débordant de jo ie et pensées printanières, L es je u x étincelant de vagues automnales, Ses larges manches flottantes pleines d’un a ir de bonheur, E n sandales de paille, il reépire force, énergie. Prem ier au paradis de la jo ie absolue, Salut à M a itre y a le moine toujours hilare! Singet se prosterna précipitamment et lui dit: «Où donc allez-vous, seigneur Bouddha qui venez de l’Est? Pardonnez-moi de me trouver sur votre route, mille pardons! — Je ne suis venu ici que pour le démon du petit Coup-de-Tonnerre. — Je vous suis vivement reconnaissant de la grâce immense de votre débordante vertu. Puis-je me permettre de vous demander d’où vient ce monstre, où il exerce et ce que peut bien être cette pochette? Vous seriez bien aimable de me le révéler, monseigneur. — C’est l’un de mes jeunes garçons, Sourcils-Jaunes, en charge des pierres sonores. Le 3 du troisième mois, comme je devais me rendre à une réunion chez Commencement-Originel, je l’avais laissé garder le palais. Il en a profité pour me subtiliser divers objets précieux et devenir un être maléfique, se faisant passer pour le Bouddha. La pochette est mon sac du paradis futur, populairement appelé “ sac d’humaine semence”. La canne à dents de loup eût le maillet qui me sert à frapper les pierres sonores. — Sacré moine toujours souriant!» se récria Singet à ces mots, «en laissant ce garçon filer et jouer à l’imposteur, vous m’avez poussé dans un piège! Vous n’échapperez pas au reproche de laxisme dans la tenue de votre maison. — Il est vrai que j’ai commis une faute par négligence. Par ailleurs, c’est aussi que vous, maître et disciples, n’en avez pas encore fini avec les obstacles démoniaques: c’eâ la raison pour laquelle tant de créatures descendent sur terre pour vous infliger les épreuves que vous devez subir. Je suis venu aujourd’hui pour vous le capturer. — Le monstre possède d’immenses pouvoirs, alors que vous n’avez aucune arme. Comment ferez-vous?» Maitreya se mit à rire: «Je vais placer sur cette pente une hutte de paille et planter un champ de melons, pendant que tu iras le provoquer au combat. Il ne faut pas vaincre, mais perdre et l’attirer sur mon champ de melons. Tu te transformeras en un beau gros melon bien mûr, alors que les autres, les miens, ne le seront pas. Il voudra sûrement en manger et c’est toi que je lui donnerai à dévorer. Une fois dans son ventre, tu pourras agir à ta guise et le traiter à ta façon. J’en profiterai pour lui prendre la pochette et l’y enfermer. — Le plan est excellent, mais comment reconnaîtrezvous le melon mûr qui est ma transformation? Comment consentirait-il à me suivre jusqu’ici?» Maitreya se mit à rire: «Moi, le Seigneur qui règne sur le monde, de mes yeux d’éminente sagesse je serais incapable de te reconnaître? Je percerais à jour n’importe laquelle de tes transformations. Ma seule crainte est que le monstre refuse de te suivre: je vais t’enseigner un tour de magie. — Comment consentirait-il à me suivre? Il va certainement me fourrer dans sa pochette! » Maitreya se mit à rire: «Tends-moi la main!» Le Novice ouvrit la main gauche et la lui donna. De l’index de la main droite, Maitreya traça sur la paume de Singet le mot Interdit avec l’eau divine qui fermentait dans sa bouche. Il lui demanda de fermer le poing et de ne l’ouvrir que devant le monstre: il ne manquerait pas de le suivre. Heureux d’obéir à ces instruirons, Singet se rendit d’une traite à l’entrée du monastère et, faisant tournoyer d’une seule main la trique, se mit à crier à tue-tête: «Holà! le monstre! Papa Singet est revenu! Sors donc sans tarder, on voudrait se mesurer à toi! » Les petits monstres à la porte se hâtèrent d’annoncer la nouvelle au roi. «Combien de guerriers a-t-il amené, cette fois? demanda-t-il. — Personne, il n’y a que lui-même.» Le démon éclata de rire: «Le macaque est au bout du 3 i o rouleau et ne sait plus à quel saint se vouer. Il vient à coup sûr y laisser la vie! » Là-dessus, il ajusta son armure, prit le trésor et, la canne à dents de loup dressée, sortit Fapostropher: «Conscientde-la-Vacuité, cette fois, tu n’arriveras pas à te débattre. — Maudite créature! Et pourquoi donc je n’y arriverais pas? — Je vois bien que tu es épuisé et à court d’expédients, sans autre secours possible, contraint de soutenir tout seul le combat. Quand tu seras capturé, nul guerrier céleste ne viendra te secourir. Voilà ce qui me fait dire que tu ne saurais te débattre. — Lacréaturenesaitcequil’attend!Tagueule! Bouffe de ma trique!» Voyant qu’il la tenait d’une seule main, le démon ne put s’empêcher d’éclater de rire: «Voyez-moi ça! Ce macaque fait le malin: que crois-tu pouvoir faire d’une main? — Fiiton! Avec les deux mains? Tu ne ferais pas long feu! Si ce n’était la pochette, quand tu en aurais quatre ou cinq, je te tiendrais en respeét d’une seule main. — C’est bon! Je ne m’en servirai pas cette fois. Ça va être du sérieux: nous verrons qui est le plus fort.» Il brandit la canne à dents de loup et s’avança pout combattre. Singet le reçut de face, ouvrit le poing et fit tournoyer la trique des deux mains. Sous l’effet du mot magique Interdit, le démon ne songeait pas à battre en retraite. N’usant effedivement plus de la pochette, il ne se souciait que de poursuivre son adversaire. Singet se contenta de quelques feintes avant de tourner casaque et s’enfuir, talonné par le monstre jusque sur le versant ouest. À la vue du champ de melons, le Novice s’y glissa d’une culbute, se transformant en un gros melon mûr, délicieusement mûr. Le monstre s’arrêta et scruta les quatre orients sans découvrir de quel côté avait pu filer Singet. Il courut près de la hutte et appela: «Qui donc a semé les melons?» Maitreya, sous l’asped d’un vieux paysan, sortit répondre en souriant: «C’est moi qui les ai semés, ces melons, mahârâjaX — En as-tu de mûrs? — Oui. — Choisis-en un qui soulagera ma soif.».Livre XIV, chapitre l x v i Maitreya prit le melon qui était la transformation de Singet et l’offrit des deux mains au démon-roi. À peine l’eut-il en main que, sans autre examen, il ouvrit la bouche pour mordre dedans. Singet saisit l’occasion qui se présentait pour rouler au fond du gosier et sans plus attendre jouer des pieds et des mains. Il s’employait à tordre les intestins, pincer l’estomac, tantôt se mettant sur la tête, tantôt faisant la planche à la façon de la libellule, bref tout ce qui lui passait par la tête. Le monstre grinçait des dents et grimaçait de douleur, les yeux embués de larmes, se roulant par terre en tous sens, au point de transformer le champ de melons en aire à battre le blé! Il ne cessait de glapir: «Assez! Assez! Au secours! Qui peut me soulager?» Maitreya apparut sous sa forme propre et lui dit avec un petit rire: «Bête immonde, tu ne me reconnais plus?» Le monstre leva la tête et, à sa vue, se jeta précipitamment à genoux, se prosternant à se cogner le crâne. Il répétait en se frottant le ventre des deux mains: «Mon seigneur, grâce! Laissez-moi la vie, je ne le ferai plus! » Maitreya s’avança, l’agrippa, détacha sa poche du paradis futur, lui arracha le maillet à frapper les pierres sonores et cria: «Conscient-de-la-Vacuité, par égard pour moi, laisse-lui la vie! » Hors de lui dans sa rage, Singet continuait à donner du poing à droite, du pied à gauche et faire les quatre cents coups dans ses entrailles. En proie à d’intolérables douleurs, la créature s’effondrait. Maitreya répéta: «Conscient-de-la-Vacuité, il a son compte, épargne-le! — Ouvre grand la bouche», cria enfin Singet, «laissemoi sortir!» Malgré l’intensité des maux de ventre qui torturaient le monstre, le cœur n’avait pas encore flanché. Comme dit le proverbe: Tant que le cœur tient, l ’homme est en vie, Veuille ne tombe que tige sèche. Dès que la créature entendit l’appel de Singet, elle ouvrit grand la bouche en dépit de la douleur. Le Novice ne sauta qu’alors du corps, reprit son aspeét propre, brandit précipitamment sa trique et aurait frappé, si le «B êle immonde, où sont passées Us cymbales d ’orq u e tu as dérobées? » 3 0 Bouddha n’avait pas déjà enfermé le monstre dans la poche qui pendait en travers de sa ceinture. Maillet en main, Maitreya gronda: «Bête immonde, où sont passées les cymbales d’or que tu as dérobées?» La créature ne souhaitait plus rien d’autre que la vie. Elle balbutia à travers le sac: «Les cymbales? C’est que Singet les a cassées. — Bon, elles sont cassées, mais rends-moi l’or. — Il est entassé sur le trône de lotus de la salle principale.» La poche dans une main et le maillet dans l’autre, Maitreya appela Singet en riant: «Conscient-de-la Vacuité, viens avec moi ramasser l’or!» Aurait-il osé tarder ou se dérober devant pareille démonstration de la puissance de la Loi? Il conduisit le Bouddha sur la montagne jusqu’au monastère, dont les portes étaient closes. Il suffit au Bouddha de pointer le maillet pour les ouvrir. À leur entrée, ils trouvèrent les petits monstres affairés à plier bagages, et sur le point de se disperser, car ils avaient appris la capture de leur roi. Chaque fois qu’il en passait un sous ses yeux, Singet l’abattait, parfois deux à la fois: il finit par exterminer tous les six ou sept cents qui reprenaient en mourant leur corps originel: des créatures maléfiques de la montagne, esprits d’oiseaux et de bêtes. L’or rassemblé, Maitreya souffla dessus de son haleine magique, récita une incantation et aussitôt le métal reprit sa forme d’antan. Il récupéra la paire de cymbales, prit congé de Singet et, monté sur un nuage, s’en retourna d’une traite vers le monde de la joie absolue. Ce n’est qu’alors que le grand saint détacha le moine chinois, Porcet et Sablet. Comme l’idiot était resté suspendu plusieurs jours, il souffrait d’une faim si dévorante que, sans prendre le temps de remercier son condisciple et de se redresser, il courut, plié en deux, aux cuisines chercher à manger. Or, le démon venait de commander son déjeuner au moment où Singet l’avait provoqué au combat. De ce fait, il n’y avait pas touché. L’idiot vida une demi-marmite avant de remplir deux bols et de les apporter à Tripitaka et Sablet. Il n’exprima qu’ensuite sa gratitude à Singet et lui demanda ce qu’il était advenu du démon. Le Novice raconta en détail comment il avait d’abord sollicité l’aide de Zhenwu et de ses tortue et 3 i 4 serpent, puis celle du précepteur-roi qui lui avait fourni l’aide du prince héritier, enfin comment Maitreya avait mené l’opération réussie de la capture. Le récit remplit d’infinie gratitude Tripitaka, qui rendit hommage à tous les dieux avant de demander: «Où se trouvent-elles à mal, toutes ces divinités, cher disciple? — Le proteéteur du jour m’avait dit hier qu’elles étaient dans le four souterrain», puis, se tournant vers Porcet: «Viens avec moi les délivrer!» Ragaillardi d’avoir bien mangé, l’idiot alla chercher son râteau et, mobilisant toutes ses énergies, se rendit avec le grand saint derrière le bâtiment ouvrir le four et délier les prisonniers. Ils les prièrent de sortir se rassembler sous la tour sacrée. Tripitaka avait revêtu son kasâja pour s’incliner et les remercier un à un. Le grand saint renvoya alors les cinq dragons et les deux guerriers au mont Wudang, puis Petit-Zhang et ses quatre capitaines à Bincheng, enfin les vingt-huit maisons à leurs résidences Stellaires. Révélateurs et défenseurs retournèrent chacun à leur poste. Maître et disciples se reposèrent une demi-journée. Ils nourrirent le cheval blanc et rangèrent les bagages, avant d’entamer, le lendemain matin, une nouvelle étape. Au moment de partir, ils enflammèrent une torche et réduisirent en cendres tous les bâtiments, tours sacrées, trône précieux, hauts pavillons et salle de prêche. Enfin: Us sortaient de l'épreuve sans crainte n i souci, Lib res d ’aller, tous les obstacles démolis. Si vous ne savez, en fin de compte, quand ils atteindront le grand monastère du Coup-de-Tonnerre, écoutez donc la séance qui suit. V iv r e XIV, c h a p it r e l x v ii i 5 第067回 / CHAPITRE LXVII OÙ LA NATURE MÉDITANTE SE CONFORTE DU SAUVETAGE DE TUOLUO, ET LE CŒUR DE LA VOIE SE PURIFIE EN ÉCHAPPANT AUX SOUILLURES. Les quatre pèlerins, ainsi que l’a dit le récit, poursuivirent joyeusement leur route après avoir quitté le paradis mineur de l’Ouest. Un mois d’étapes successives les avait amenés au cœur du printemps, en pleine floraison, lorsqu’ils virent les bois et jardins verdissants s’assombrir sous l’effet du vent, de la pluie et du crépuscule. «O disciples!» s’écria Tripitaka en tirant sur les rênes, «il se fait tard: quel chemin prendre pour chercher un abri? — Rassurez-vous, maître», répliqua en riant Singet, «s’il n’y a pas d’endroit où loger pour la nuit, nous saurons nous débrouiller tous les trois: Porcet vous coupera de l’herbe, Sablet abattra quelques pins. Moi-même, je saurai faire fonétion de charpentier et vous construire au bord de la route une cabane où nous pourrions passer l’année entière! Rien ne presse. — Hé! Frangin», rétorqua Porcet, «ce n’est pas le lieu où s’installer! La montagne est infestée de loups et de bêtes fauves et le pays entier hanté de goules et de gnomes. On ne se sent déjà pas tranquille le jour: pas question de passer la nuit ici! — Idiot!» lui lança Singet, «tu deviens de plus en plus poltron! Sans me vanter, avec ce bâton que je serre dans mes mains, je retiendrais le ciel, s’il venait à s’effondrer!» Maître et disciples échangeaient ces propos lorsque apparut non loin un village de montagne. «Parfait!» s’exclama Singet, «nous l’avons, le logis! — Où ça? demanda le Vénérable. — Dans le bosquet là-bas, n’est-ce pas une maison?» répondit le Novice en tendant le doigt, «allons leur demander un abri pour la nuit. Nous repartirons demain matin.» 3 16 Ravi, le Vénérable pressa sa monture et mit pied à terre à l’entrée du domaine. Les vantaux étaient solidement clos. «Ouvrez, ouvrez!» criait Tripitaka en cognant à la porte. Un vieil homme appuyé sur une canne, chaussé de sandales de paille, coiffe d’un turban noir et en vêtements de toile écrue, sortit leur ouvrir en demandant: «Qui êtes-vous donc, à faire pareil boucan?» Tripitaka joignit les paumes sur la poitrine, s’inclina pour le saluer et dit: «Honoré donateur, ce pauvre moine qui est votre serviteur a été envoyé des terres de l’Est quérir les soutras au paradis de l’Ouest. Passant par votre estimable pays à la tombée du jour, je me permets de formuler notre vœu d’être abrités pour la nuit en votre noble résidence. J ’ose espérer que nous ne vous dérangerons pas. — Vous voulez aller à l’Ouest, bonze? Mais vous n’y parviendrez jamais! Nous sommes ici au paradis mineur de l’Ouest. Le paradis majeur est à une distance énorme et la route est pleine d’embûches. Même cette région, vous aurez du mal à la franchir. — Pourquoi donc? — A trente lis à l’ouest de ce village, vous trouverez la ruelle des Kakis-Pourris et la montagne aux Sept Perfedions. — Pourquoi ce nom de “Sept-Perfedions?” — Il faut parcourir huit cents lis pour traverser la montagne qui est couverte de kakis. Or, disent les anciens, le plaqueminier possède sept perfedions; un: le grand âge; deux: beaucoup d’ombre; trois: pas de nids d’oiseaux; quatre: il est dépourvu de vers; cinq: des feuilles admirables sous le givre; six: un fruit superbe; sept: branches et feuilles luxuriantes. Voilà pourquoi la montagne se nomme Sept-Perfedions. Comme notre territoire est vaste et la population clairsemée, depuis les temps les plus anciens personne n’a pénétré au fond de la montagne. Chaque année, les fruits mûrs ou pourrissants tombent sur la route, une allée encaissée entre deux rangées de rochers. Elle en est remplie. Exposés à la pluie, à la rosée, au givre et à la neige, les fruits, avec l’humidité de l’été, entrent en putréfadion tout le long de la route, populairement appelée par les gens d’ici “ ruelle de la Chiasse”. Pour peu que se lève le vent d’oueât, il s’en L iv r e XIV, c h a p it r e l x v ii i 7 dégage une odeur pestilentielle: la puanteur des latrines que l’on cure n’est rien en comparaison. Comme nous sommes en pleine saison du printemps, grâce au bon vent du sud-est, vous ne sentez encore rien.» Tripitaka se sentait trop accablé pour répondre. Singet ne put se retenir. «Espèce de vieil abruti!» s’exclama-t-il, «nous raconter des histoires à vous glacer de peur, alors que nous venons de loin te demander l’hospitalité! Si ta baraque est trop petite pour y trouver la place d’y dormir, nous irons nous accroupir sous l’arbre. Nous pouvons aussi bien y passer la nuit. Quel besoin de nous rebattre les oreilles?» À la vue de ce visage d’une grande laideur, le vieil homme resta un moment interdit, le cœur palpitant, puis prenant courage, poussant un grognement et pointant Singet du bout de sa canne, rétorqua: «Avec sa face osseuse, son front bombé, son nez écrasé, ses joues creuses, ses poils dans les yeux: une gueule de fantôme phtisique qui n’a aucun sens du respeét! Oser glapir contre moi, s’en prendre à un vieillard! — Cher vieux monsieur», répondit Singet en se forçant à sourire, «vous n’avez donc pas de pupilles au milieu des yeux: me traiter de fantôme phtisique sans voir qui je suis! Comme le dit l’adage des physiognomoniâes: 1Visage étrange et bizarre ell roche qui cache jade rare. À juger les gens à leur tête, vous risquez de vous tromper lourdement. Je suis laid, je l’admets, mais je possède d’autres qualités. — D’où es-tu? Comment t’appelles-tu? Que sont ces qualités?» Singet se mit à rire: «Moi? «M es ancêtres sont du continent de l ’Est, A u mont de 'Fleurs et Fru its en ma jeunesse, A uprès d ’un m aître de l ’âme et du cœur, J ’a i appris les arts m artiaux dans leur ampleur. Je sais retourner les mers, battre les dragons, Chasser le soleil et soulever les monts! A capturer les démons je suis champion; Je déplace même les constellations! D ieu x et diables tremblent devant mon renom, Je suis le singe aux m ille transformations. » À ce discours, l’accès d’humeur du vieux se changea en 3 i 8 joie. Il s’exclama en s’inclinant: «Je vous en prie, entrez donc en mon humble chaumière vous mettre à l’aise!» Sur ce, tirant le cheval et bagages à l’épaule, les quatre pèlerins entrèrent ensemble. Des amas d’épines et de ronces étaient disposés de chaque côté de la cour; la porte intérieure permettait de franchir un mur de pierres, lui aussi couvert d’épines et de ronces; en entrant, on découvrait enfin une maison de trois travées au toit de tuiles. Le vieil homme tira des chaises, les invita à s’asseoir en attendant le thé et commanda le repas. Un moment plus tard, on mettait la table et l’on servait nombre de plats: gluten de blé, fromage de soja, patates douces, radis blancs, moutarde, navets, riz odorant et soupe piquante à la mauve, de quoi rassasier pleinement maître et disciples. Le repas fini, Porcet tira Singet à part et lui souffla; «Pourquoi crois-tu que le vieux nous a offert pareil feîtin, alors qu’il nous avait d’abord refusé l’hospitalité? — Allons donc, ça ne vaut pas trois sous! » rétorqua le Novice, «demain je lui demanderai de nous fournir dix sortes de fruits, et dix de légumes! — L’effronté! Avec ces trois mots d’esbrouffe, tu lui as soutiré un vrai gueuleton. Pourquoi veux-tu qu’il te traite de pareille façon, demain, quand tu iras courir les routes? — Ne t’inquiète pas, je saurai y faire!» Comme le crépuscule s’assombrissait, l’ancien fit cette fois apporter des lampes. «Quel e£t votre honoré nom, messire? demanda le Novice en s’inclinant. — Je m’appelle Li. — Je présume donc que nous sommes au village des Li. — Non, c’e£t le village de Tuoluo, où vivent plus de cinq cents familles. On y trouve beaucoup d’autres patronymes. Je suis le seul à porter le nom de Li. — Cher donateur Li, quelle bonne idée vous a poussé à nous offrir ce somptueux repas?» Le vieil homme se leva pour déclarer: «C’est que j’ai appris que vous étiez expert en capture de créatures maléfiques. Nous en avons une ici: si vous vouliez vous donner la peine de nous en débarrasser, nous saurions naturellement vous montrer une généreuse gratitude. — Grand merci de me confier ce travail! répliqua Singet en lui tirant la révérence. — Voyez-vous ça!» s’exclama Porcet, «toujours prêt à 3 i 9 nous attirer le malheur! Il suffit de lui parler de capture de monstres pour se faire traiter plus chaleureusement qu’un beau-père! Il lui a déjà tiré la révérence! — Sage frère, tu ne me comprends pas: ma révérence signifie affaire conclue; il n’ira plus chercher ailleurs. — Ce singe ramène tout à lui», intervint Tripitaka, «et si le monstre dispose de pouvoirs si étendus que tu ne parviennes à le capturer, ne nous auras-tu pas incités au mensonge, nous, moines qui avons fait vœu de n’en point commettre? — Maître», répliqua Singet en riant, «ne me blâmez point avant que je me sois plus amplement informé en ¡’interrogeant. — Que voulez-vous savoir? demanda le vieil homme. — Votre noble territoire est une large plaine où vivent de nombreux habitants, et non un coin perdu. Quel genre de monstre pourrait avoir l’audace de s’attaquer à vos imposantes portes? — Je ne vous le cacherai pas», répliqua le vieillard, «nous jouissions depuis longtemps de la paix ici, lorsqu’il y a trois ans, à la sixième lune, s’est soudain levé un coup de vent. C’est l’époque où chacun s’affaire, soit à battre le blé, soit à transplanter le riz. Quelque peu alarmé, on se disait que ce n’était qu’un changement de temps passager sans se douter qu’après le coup de vent surviendrait un monstre, qu’il se jetterait sur les cochons et moutons, sur les vaches et chevaux que les gens laissaient paître, qu’il avalerait les oies et les poulets tout entiers et qu’il dévorerait vivants les hommes et femmes rencontrés sur son passage. Depuis, au cours des deux dernières années, il eit souvent revenu commettre ces déprédations. Vénérable, si vous en avez la capacité, capturez-le, débarrassez-en cette terre! Soyez sûr de notre généreuse gratitude et de notre profond respeét! — Celui-ci ne sera pas facile à capturer, objeéta Singet. — Vraiment difficile», fit chorus Porcet, «trop difficile! Ce n’est pas à nous, moines errants qui demandons abri pour la nuit et serons repartis demain, de nous occuper de Dieu sait quel monstre! — Vous n’êtes donc que moines bons à soutirer leur riz quotidien!» grommela l’ancien, «à l’instant on ouvrait grand sa gueule pour se vanter de déplacer les étoiles, de terrasser monstres et créatures maléfiques, mais dès qu’il s’agit d’un cas précis, comme celui dont je vous parle, on se défile en prétextant que c’est trop difficile! — Vieil homme», répliqua Singet, «ce serait facile si les gens du pays étaient solidaires. — Qu’est-ce qui vous donne à penser que nous ne le sommes pas? — Depuis trois ans, le monstre exerce ses ravages; il a détruit je ne sais combien d’êtres vivants. Je pense que si chaque famille avait apporté une contribution d’un seul taël, vous auriez pu en réunir cinq cents, de vos cinq cents maisonnées, et que vous n’en seriez plus là. Au lieu de subir passivement trois années de persécutions, vous auriez pu faire venir un exorciste. — S’il ne s’agissait que d’argent! Vous voulez nous faire mourir de honte! Laquelle de nos familles n’a-t-elle pas dépensé quatre ou cinq taëls? Il y a deux ans, nous avons été trouver un moine au sud des montagnes et l’avons invité à capturer le monstre, mais il n’y a pas réussi. — Comment avait-il procédé? — Le moine du sangha portait un kasaya, du Paon d’abord parla, puis de la Bonne Loi. De l’encens il brûla et la cloche agita. La psalmodie alarma le monstre, qui surgit au village dans le vent et les nuages. L’un, contre l’autre, lutta en mémorable combat: l’un coup de poing lança, mais l’autre l’empoigna. Le bonze avait de la réponse, mais réponse de chauve sans loi. Bientôt le monstre triompha et dans les airs s’en retourna. Quand la blessure eut séché, nous nous approchâmes: le crâne glabre était fendu tel un melon mûr! — Autant dire qu’il a eu son compte, s’esclaffa Singet. — Il n’y a perdu que la vie, tandis que les comptes, c’est nous qui avons dû les régler: il a fallu acheter un cercueil, payer les funérailles et donner en outre de l’argent à son disciple, lequel n’est pas apaisé pour autant et menace de porter plainte. — N’avez-vous pas renouvelé la tentative avec quelque autre personne? — On avait fait venir un prêtre taoïéte, l’année passée. — Comment s’y était-il pris? — Le daoshtï Mitre d’or sur la tête, robe à collerette, il cognait des claquettes, eau de charme toute prête, poussant les dieux à se mettre à capturer ces êtres. Violente ■Livre XIV, chapitre hxvu tornade, brouillard noir, épais: sitôt contre le prêtre, il se lance sans guêtre. Jusqu’au soir ils combattirent, puis l’être partit sans prévenir. Ciel et terre s’éclaircirent. Nous nous rassemblâmes pour partir à la recherche du prêtre: il s’était noyé dans le torrent. Quand nous le repêchâmes et regardâmes: il n’était plus que poule mouillée! — Autant dire qu’il a reçu son compte, lui aussi, s’esclaffa le Novice. — Lui aussi n’y a laissé que la vie alors que nous avons, à nouveau, dû payer toutes sortes de réparations. — Peu importe; qu’importe! Je vais vous l’attraper. — Si vous en avez vraiment la capacité, j’invite quelques anciens du village à établir un contrat avec vous: en cas de réussite, vous recevrez en récompense tout l’argent que vous demanderez, pas un sou de moins; si c’est un échec, nous serons dégagés de toute responsabilité: que chaque partie se conforme à la volonté du Ciel! — Le vieux est échaudé», s’exclama en riant Singet, «nous ne sommes pas gens de ce genre. Allez donc vite chercher les anciens! » Rempli de joie et contentement, le vieil homme ordonna au garçon de ferme d’aller inviter les voisins de droite et ceux de gauche, le cousin et le beau-frère, quelques autres parents et amis: huit ou neuf anciens au total, pas un ne manquait. On les présenta au moine chinois, puis il fut question de la capture du monstre, ce dont chacun se réjouit. «Lequel de vos éminents disciples doit s’en charger? demandèrent-ils. — Moi, l’humble bonze que voici, répondit Singet en croisant les mains. — Ce n’est pas possible! » se récrièrent-ils, «la créature possède un corps énorme et dispose d’immenses pouvoirs, alors que ce vénérable est si malingre et si petit qu’il ne remplirait même pas la fente entre deux de ses dents! — Vous ne savez jauger votre homme, messieurs», rétorqua d’un air moqueur Singet, «petit, je le suis, mais costaud pas moins; je suis de ceux qui ont bu l’eau de la meule, ils en ont le tranchant dans le ventre!» À cette dernière réplique, les anciens s’inclinèrent: «Combien voulez-vous pour la capture du monstre, vénérable? — Inutile de parler de quelque récompense que ce soit! Comme dit l’adage: Parler d ’or éblouit, parler d’argent abrutit, et parler de sapèquespourrit. Nous sommes moines qui thésaurisons la vertu; les sous ne nous intéressent pas. — Vous êtes donc tous des moines éminents qui observez les commandements, à en croire pareil discours. Il ne saurait être question de vous mettre à la peine pour rien. Puisque vous ne voulez pas d’argent: nous vivons tous des ressources de la terre. Si vous terrassez la bête immonde et en débarrassez le pays, nous vous ferons chacun cadeau de deux mu' de bonnes terres, ce qui vous en fera mille. Vous pourriez vous y installer, maître et disciples, y bâtir un monastère et y pratiquer la méditation au lieu de poursuivre votre errance. — De mal en pis!» s’esclaffa Singet, «ne nous parlez point de terre! C’est nourrir les chevaux, vaquer aux corvées, engranger et faire les foins, ne pouvoir dormir la nuit tombée et se lever aux aurores. De quoi en crever! — Si vous ne voulez rien de tout cela, que pouvonsnous vous donner? — Pour nous, qui avons quitté nos familles, une tasse de thé et un repas nous combleront. — Rien de plus facile. Mais comment allez-vous vous y prendre? — Je l’attraperai dès qu’il se montrera. — Elle e§t énorme, cette créature! Elle se dresse de h terre au ciel, survient dans une tornade et repart dans le brouillard: comment pourriez-vous vous en approcher? — Ne m’en parlez pas!» rétorqua Singet en riant, «les créatures qui chevauchent vents et nuées sont mes fistons; si grande qu’elle soit, je connais le moyen de la battre.» Tandis qu’ils conversaient, se fit soudain entendre le sifflement du vent. Il jeta la panique parmi les huit ou neuf anciens qui s’écrièrent, tremblant de tous leurs membres: «Ce bonze a le sel de la malédiétion sur les lèvres! À peine a-t-il parlé du monstre que le voilà! » Le vieux Li ouvrit une porte dérobée et cria à l’adresse de ses parents, y compris Tripitaka: «Entrez! Dépêchezvous, la créature arrive!» Dans la panique générale, Porcet et Sablet s’y seraient aussi réfugiés, si Singet ne les avait retenus l’un et l’autre en les agrippant: «Vous perdez la raison! Oubliez-vous que vous êtes moines et devez respeder les quartiers intérieurs? Arrêtez-vous! Ce n’est pas le moment de fuir: 'L iv r e XIV, c h a p it r e l x v ii venez avec moi dans la cour voir un peu de quel monstre il s’agit. — Frangin», protesta Porcet, «eux ont payé pour savoir de quoi il retourne: le bruit du vent annonce l’arrivée du monstre. Ils sont partis se cacher. Nous ne sommes ni leurs parents, ni leurs amis, ni leurs hommes liges: à quoi bon aller le voir?» En fait, Singet était d’une force incroyable: inutile de dire qu’il les traîna dans la cour et les y maintint, tandis que le vent devenait de plus en plus violent. Quel vent! I l abat les arbres, terrorise les loups, M et les mers et rivières sens dessus dessous, Renverse les trois pics rocheux du mont H ua ', Secoue les quatre continents de l'univers. Ils se claquemurent chez eux, les villageois; Partout filles et garçons se cachent la tête. L e monde se trouve plongé dans les ténèbres, D e sombres nuages couvrent les étoiles. Terrifié, tremblant, Porcet s’était jeté à terre, y avait enfoui le groin, et restait cloué au sol. Sablet se couvrait la tête, sans oser ouvrir les yeux. Singet humait l’air et cherchait à reconnaître le monstre. L’instant d’après, comme la tornade était passée, apparurent dans l’espace deux lanternes brillant faiblement. «Le vent est passé, mes frères», s’exclama Singet en baissant la tête, «debout, regardez!» L’idiot dégagea son groin, secoua la terre et leva les yeux vers le ciel. À la vue des deux lumières, il ne put retenir le fou-rire: «Que c’est drôle! C’est un monstre qui se déplace fort civilement. Nous devons en faire notre ami! — Dans cette nuit noire, alors que tu ne distingues même pas son visage», s’étonnait Sablet, «comment peux-tu en savoir tant? — Rappelle-toi les paroles des anciens: Ne te déplace la nuit qu ’à la lueur de chandelles; si tu n ’en aspoint, ne bouge pas / Ne vois-tu pas qu’il se fait guider par une paire de lanternes? C’est donc sûrement une brave personne. — Tu te trompes: ce ne sont pas des lanternes, mais l’éclat de ses yeux. «s’il a des yeux d’une dimension pareille, sa gueule doit être énorme! — Point de panique, mes sages frères», déclara Singet, « restez tous les deux ici à protéger notre maître, pendant que je monte voir dans quelle humeur se trouve le monstre et à quelle espèce il appartient. — Frangin», balbutia Porcet, «ne lui avoue pas que nous t’avons suivi!» Le brave Singet! Il bondit dans l’espace en faisant entendre un sifflement. La trique de fer en main, il criait à tue-tête: «Holà, tout doux, me voilà!» À sa vue, la créature se raidit et se mit à danser sauvagement en brandissant une longue lance. Le Novice l’interpella en poiture d’attaque: «D’où viens-tu? Où demeurestu?» Elle balançait la lance sans répondre. Singet répéta les questions: même silence et même jeu de lance. «Elle doit être sourde et muette», se dit Singet avec un rire rentré, «ne t’enfuis pas, en garde!» Sans manifester la moindre frayeur, la créature parait les coups de sa lance dansante. Ils se battirent dans les airs jusqu’aux environs de minuit sans que se départagent vainqueur ni vaincu. Depuis la cour des Li, Porcet et Sablet voyaient les choses plus clairement: en fait, le monstre se contentait de parer de sa lance, sans la moindre velléité d’attaque; la trique de Singet ne s’était éloignée de la tête de la créature à aucun moment. «Sablet», dit Porcet en riant, «reste ici à protéger le Maître et laisse-moi lui donner un petit coup de main. On ne va tout de même pas permettre à ce singe de s’en attribuer seul le mérite et de boire la première coupe de la viéloire!» L’idiot bondit dans les nuages, le rattrapa et abattit son râteau, que la créature contra par une autre lance. On aurait dit deux éclairs qui serpentaient. Porcet était rempli d’admiration: «Superbe, l’escrime à la lance! Si ce n’est pas le Style “par-derrière la montagne”, c’est “la torsade de soie”; ce n’est pas non plus le Style des Ma: c’est ce qu’on appelle “la hampe molle”». — Assez déblatéré, l’idiot!» rétorqua Singet, «ça n’existe pas, “la hampe molle”! — Ne vois-tu pas qu’il ne se sert que de la pointe? La hampe est invisible: où a-t-il bien pu la mettre? Livre XIV, c h a p it r e l x v ii — Peut-être est-ce “la hampe molle”», admit Singet, «mais la créature ne sait pas parler: je présume qu’elle n’a pas encore pris forme humaine et que ses humeurs infernales demeurent prépondérantes. Je crains qu’elle ne cherche à fuir avant le lever du jour au moment où l’influx du Yang va prédominer. Il faudra sans faute la rattraper et ne pas la laisser s’échapper. — Juste, tu as tout à fait raison!» approuva Porcet. Ils reprirent le combat, qui se poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’est pâlît. N’osant soutenir un moment de plus leurs assauts, la créature leur tourna le dos et s’enfuit. Singet et Porcet se lancèrent ensemble à sa poursuite, quand une épouvantable odeur de putréfadion les retint: c’était la ruelle aux Kakis-Pourris de la montagne des Sept-Perfeâions. «Qui donc est en train de nettoyer ses latrines!» grommela Porcet, «pouah! la puanteur est insupportable. — Sus au monstre! Dépêche-toi! » répétait Singet en se bouchant le nez. La créature s’était glissée de l’autre côté de la montagne et avait repris sa forme originelle, celle d’un python géant aux écailles rouges. Voyez plutôt: Ses je u x lancent les étoiles de l ’aube, Son nez crache la brume du matin pâle. Ses dents d’acier en rangs serrés, Ses griffes recourbées acérées, I l porte sur la tête une corne de chair, Comme formée de m ille pièces d ’agate. Son corps couvert d ’écailles rouges Semble sous autant de plaques de maquillage. Lové au sol, on le prendrait pour une couverture de brocart, Volant dans l ’estpace, pour un arc-en-ciel. L à où il dort, la puanteur monte ju sq u ’au ciel. Lorsqu’il bouge, des nuées rouges l ’accompagnent. E S i-il gros? L ’on ne pourrait se voir de p a rt et d ’autre de son corps. E S I-il long? I l couvrirait une montagne du nord au sud! «C’était donc un long serpent», s’exclama Porcet, «des gens, il lui en faudrait cinq cents à chaque repas, et il ne se sentirait pas rassasié! — La hampe molle était donc sa langue fourchue!» Tous deux franchirent un ravin et aperçurent le monstre lové, tête dressée, la bouche grande ouverte, prêt à dévorer Porcel, qui recula, effrayé. Livre XIV, c h a p itr e l x v ii ajouta Singet, «la poursuite l’a ramolli: profitons-en pour l’attaquer par-derrière! » Porcet s’élança et lui décocha un coup de râteau. La créature se précipita, tête la première, dans un trou, mais en laissant à l’extérieur sept à huit pieds de queue. Lâchant le râteau, Porcet s’en saisit et tira de toutes ses forces en criant: «Je le tiens, je le tiens!» mais sans parvenir à la bouger, ne serait-ce d’un quart de poil. «Idiot!» lui lança en riant Singet, «lâche-le, laisse-le entrer! J ’en fais mon affaire. Les serpents, ça ne se tire point par la queue! » Porcet desserra tout de bon les mains. Le monstre se contraéta et disparut à l’intérieur. «A l’instant, nous en tenions déjà la moitié», s’écria Porcet dépité, «maintenant qu’il a rétréci, comment l’en sortir? Plus moyen de jouer avec le serpent! — La bête est grosse et le trou étroit: comme elle ne saurait certainement pas se tourner, elle ne peut que se glisser en avant. Sûr qu’il y a une porte de sortie. Va vite la bloquer pendant que j’attaque à l’entrée principale!» L’idiot fila tout de bon de l’autre côté de la montagne où il découvrit en effet un trou qu’il boucha de son pied. Il n’était pas encore solidement calé que Singet se frayait un passage à coups de trique à l’entrée de devant. Sous l’effet de la douleur, la créature se tordit et sortit vers l’arrière, prenant Porcet au dépourvu. Il reçut un tel coup de queue qu’il trébucha et resta étendu, en proie à la douleur, incapable de se relever. Voyant le trou vide, Singet ramassa la trique et courut de l’autre côté en lui criant de poursuivre le monstre. Saisi de honte à cet appel, Porcet se remit sur pieds tant bien que mal et se mit à donner des coups de râteau en tous sens. «Il est parti, le monstre», s’esclaffait le Novice à ce speétacle, «qu’eft-ce qui te prend? — Je suis le conseil du proverbe, battre l’herbe pour en chasser le serpent. — Crétin fini! Dépêchons-nous de le rattraper!» Tous deux franchirent un ravin et aperçurent le monstre lové, tête dressée, la bouche grande ouverte, prêt à dévorer Porcet, qui recula, effrayé. Singet, au contraire, alla de l’avant à sa rencontre et fut avalé en une gorgée. Trépignant et se frappant la poitrine, Porcet hurlait: «Ho! Frangin, il t’a eu!» Maniant la trique de fer dans le ventre de la créature, Singet répondit: «Ne t’inquiète donc pas! Regarde: je vais lui faire construire un pont!» Le monstre courba l’échine en prenant la forme de l’arc-en-ciel. «Ça ressemble à un pont», concéda Porcet, «mais personne n’oserait y passer. — Je vais lui faire faire maintenant le bateau. Regarde! » Singet poussa sa trique de telle sorte que la peau du ventre touchait terre; avec sa tête dressée, le monstre ressemblait à une péniche. «Ça m’a tout l’air d’un bateau, mais il lui manque le mât et les voiles pour tirer parti du vent, plaisanta Porcet. — Ecarte-toi: je vais lui apprendre à se servir du vent. Tu vas voir!» Exerçant toute sa force, Singet visa l’échine pour dresser de l’intérieur sa trique à une hauteur de six ou sept toises, telle un mât. Malgré la douleur, dans un dernier sursaut où il allait de sa vie, la créature fila plus vite que le vent, dévalant la montagne sur une distance de plus de vingt lis, pour finir par s’effondrer dans la poussière, inerte: hélas, elle avait rendu le dernier soupir. Porcet suivait: dès qu’il l’eut rattrapée, il leva à nouveau son râteau pour l’abattre en tous sens. Singet se glissa dehors en ménageant une large ouverture dans le corps du monstre: «Il eit mort et bien mort. À quoi bon le ratisser? — Frangin, ne sais-tu pas que j’ai toujours été de première à battre les serpents morts?» Ils rangèrent alors leurs armes et traînèrent la bête par la queue. Revenons au vieux Li et à ses compagnons du village de Tuoluo. «Vos deux disciples ne sont pas revenus de la nuit», dit-il à Tripitaka, «ils ont sûrement perdu la vie. — Ce ne saurait être si grave. Allons voir!» L’instant d’après, à la vue de Porcet et Singet traînant un énorme python, criant de faire place, chacun, enfin, se réjouit. Jeunes et vieux, hommes et femmes, le village entier vint s’agenouiller et se prosterner: «Seigneurs, c’eât bien ce monstre qui venait ici occire les gens. Par la puissance de la Loi, vous nous avez débarrassés de la perverse créature. Nous pourrons désormais chacun vivre en paix.» Tous éprouvaient une immense gratitude. Les pèlerins étaient invités à droite et à gauche. Chacun voulait leur offrir quelque récompense. Maître et disciples furent retenus six ou sept jours. On ne consentit à les laisser repartir que sur leur insistance la plus déterminée. Comme ils refusaient tout argent ou objet de valeur, chacun leur offrit fruits et provisions, chargés sur des chevaux et des mulets; on les raccompagna à l’issue du banquet d’adieu, au milieu de banderolles et décorations. Il y avait bien sept à huit cents personnes à les suivre, puisque le village comptait cinq cents familles. Ce fut la liesse tout le long du chemin, jusqu’à leur arrivée à l’entrée de la ruelle des Kakis-Pourris. La puanteur était telle, et la route si visiblement encombrée, que Tripitaka s’exclama: «Conscient-de-la-Vacuité, comment passer dans de pareilles conditions? — Voilà qui me paraît plutôt difficile», avoua Singet en se pinçant le nez. La réplique arracha des larmes à Tripitaka. Le vieux Li et ses compagnons s’avancèrent pour le réconforter: «Ne vous tourmentez pas, vénérable. Si nous vous avons accompagnés jusqu’ici, c’est que notre résolution est prise. Puisque vos éminents disciples nous ont terrassé le mongtre et délivrés de ce fléau, nous avons décidé avec une dévotion sincère de vous faire passer en ouvrant une voie nouvelle. — Ce que vous proposez n’est pas raisonnable, pauvres vieux», répliqua en riant le Novice, «n’aviez-vous pas dit d’abord qu’il fallait huit cents lis pour franchir ces montagnes? Comment sauriez-vous percer une route sur une pareille distance? D’autant que vous n’êtes pas de la divine équipe de Yu le Grand! Pour faire passer notre maître, il faudra encore que nous nous y mettions. Ce n’est pas vous qui y parviendriez! — Comment cela, Conscient-de-la-Vacuité? demanda Tripitaka en descendant de sa monture. — Traverser la montagne serait difficile, mais plus encore s’il est question d’ouvrir une nouvelle route. Il faut de toute façon passer par la vieille ruelle. Seulement je crains que personne ne fournisse le ravitaillement. Pleinement satisfait, Porcet ôta sa robe noire. Livre XIV, c h a p it r e l x v ii — Que dites-vous là, vénérable! » s’indigna le vieux Li, «nous sommes disposés à vous nourrir tous les quatre aussi longtemps que vous serez retardés ici: comment pouvezvous dire qu’il n’y a personne pour veiller au ravitaillement! — Dans ce cas, préparez deux setiers de riz sec, des pains et des galettes cuites à la vapeur. Quand notre bonze au long groin aura mangé à satiété, il se transformera en cochon géant qui dégagera de son nez la vieille route. Notre maître suivra à cheval, nous le soutiendrons: sûr que nous passerons! — Frangin», protesta Porcet, «vous cherchez tous à vous en laver les mains! Pourquoi serais-je le seul à me salir? — Conscient-de-ses-Capacités», insista Tripitaka, «le mérite de cet exploit te sera compté, si tu as vraiment la capacité de dégager le chemin et de nous faire passer la montagne. — Maître et chers donateurs, trêve de plaisanterie», déclara Porcet, avec le sourire, «je suis en effet capable de trente-six transformations. En créatures légères, mignonnes ou volantes, assurément je ne le pourrais point. Mais s’il s’agit de se changer en colline, en arbre, en rocher, en tumulus, en éléphant, en sanglier, en buffle ou en chameau, ça en vérité, je sais le faire. Toutefois, plus je grandis, plus mon ventre grossit: il me faut avoir mangé à satiété pour me mettre au travail. — Ôn a ce qu’il faut, on l’a!» s’écrièrent les villageois, «nous avons apporté du grain, des fruits, des galettes grillées et des pâtés. Tout est ici! Nous voulions vous les offrir à votre départ. Prenez donc tout et usez-en à votre guise. Quand vous vous serez transformé et mis au travail, nous enverrons vous en préparer davantage.» Pleinement satisfait, Porcet ôta sa robe noire, abandonna son râteau à neuf dents et annonça: «Trêve de plaisanterie, vous allez voir comment je mène ce sale travail! » Le brave idiot! Il fit une passe et, d’une secousse, se transforma en effet en énorme cochon. Assurément: Long groin, poils courts, bien en chair à chaque pouce, Dès sa tendre enfance nourri de pousses, N o ir visage, je u x comme lune et soleil, Tête ronde, des oreilles en éventail, I l s ’eff forgé os qu i durent plus que le ciel, Une peau épaisse, carapace de fer. D e son nez bouché il couine à merveille, D e sa gorge tire grognements non pareils. Ses quatre sabots blancs font m ille pieds de haut, Sa soie est épée de m ille toises au bas mot. D epuis que les hommes nourrissent les pourceaux, On n ’a jam ais vu de vieux cochon aussi gros. Oui n ’aurait été perdu d ’admiration Devant cette puissante démon&rationl Dès que Singet vit Porcet se transformer ainsi, il ordonna aux gens qui les accompagnaient d’empiler les provisions sèches à son usage. Sans faire le détail du cru et du cuit, l’idiot engloutit tout, puis il se mit à dégager la route. Singet engagea Sablet à retirer ses chaussures avant d’équilibrer les bagages et invita le Maître à se caler sur la selle travaillée. Lui-même ôta ses bottes et recommanda à l’escorte: «Ayez la bonté d’envoyer au plus vite du riz pour soutenir l’effort de mon condisciple.» La moitié des sept ou huit cents personnes qui les suivaient était à cheval ou sur des mulets: ils filèrent préparer du riz. Restaient les trois cents villageois venus à pied: ils restèrent au pied de la montagne à les regarder s’éloigner. Du village à la montagne il y avait une trentaine de lis, soit le double pour l’aller-retour, bref, avec les allées et venues, une centaine de lis: quand ils eurent parcouru cette distance, les pèlerins étaient déjà fort loin. Mais nul n’aurait renoncé. Pressant leurs montures, ils s’engagèrent dans la ruelle et les poursuivirent toute la nuit, avant de les rejoindre au lever du jour. «Messeigneurs en quête des Écritures», criaient-ils, «moins vite, ralentissez! Nous venons vous apporter du riz!» À ces mots, le Vénérable se confondit en remerciements: «Vous êtes vraiment gens pleins de bonté et de foi! » Il pria Porcet d’arrêter et de se restaurer un peu pour reprendre des forces. À son deuxième jour de travail, l’idiot était tenaillé par une faim dévorante. Tous ces gens avaient amené plus de sept ou huit setiers, qu’il engloutit 'Livre XIV, chapitre l x v u i entièrement, blé ou riz. Le ventre plein, il se remit au dégagement de la route. Tripitaka, Singet et Sablet remercièrent encore une fois la foule avant de prendre congé. A in s i les villageois s ’en retournèrent chez eux, Tandis que Porcet dégageait le chemin creux. ¥ erreur sincère anim ait Tripita ka, Monstres et démons p a r Singet jetés à bas. M ille ans de pourriture étaient nettoyés, L a ruelle en ce jo u r enfin dégagée. L es s ix formes d ’attachement étaient rompues: A u trône de lotus hommages soient rendus! Si vous ne savez combien d’étapes il leur restait à parcourir, quelles créatures maléfiques ils allaient encore rencontrer, écoutez vous le narrer la séance qui vient. 第068回 / CHAPITRE LXVIII AU PAYS DE POURPRE-VIOLET, OÙ LE MOINE CHINOIS PARLE DES TEMPS PASSÉS, ET SINGET MONTRE D’EXCEPTIONNELS TALENTS DE MÉDECIN. L e bien atteint, toutes causes cessantes, A u x quatre continents s ’étend sa renommée. Lum ière de sapience mène à l ’autre rive Où naissent les nuages à l ’extrém ité du ciel. Demeurant éternellement sur leurs trônes de jaspe, Tous les bouddhas les y attendent. Brisez le rêve humain du papillon, Finissez-en! Lavés de toute souillure, libérés de toute inquiétude. L e grenadier’* étend le brocart de ses fruits, L a feuille de lotus s'ouvre en bol bleu, L es oisillons se cachent sous les saules verts, Tandis que le passant agite son éventail. Ils avançaient, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils se rapprochaient d’une ville murée. Tripitaka tira sur les rênes et s’exclama: «Mes disciples, voyez-vous où nous sommes? — Vous ne savez donc pas lire, maître?» rétorqua Singet, «comment avez-vous pu accepter l’ordre de quitter la cour? — Moi qui suis moine depuis ma plus tendre enfance, qui connais à fond classiques et soutras, comme peux-tu dire que je ne sais pas lire! — Comment se fait-il que vous ne reconnaissiez pas les trois gros caraétères, sur la bannière qui flotte au-dessus de la cité, si vous savez lire? Est-ce à moi qu’il faut poser la question? insista Singet. — Ce maudit singe raconte n’importe quoi!» s’emporta Tripitaka, «le vent l’agite en tous sens, cette bannière: à supposer qu’il y ait des signes, on n’y voit rien! — Et pourquoi, moi, j’arrive à les lire? — Maître », intervinrent Porcet et Sablet, « ne faites pas attention aux diableries de notre condisciple: c’est à peine si l’on distingue les murs et les fossés à cette distance. Comment pourrions-nous reconnaître le moindre signe? — Ne lit-on pas les trois caraétères Royaume de Pourpre Violet? — Ce doit être un royaume des pays de l’Ouest où il nous faut échanger nos lettres de créance, conclut Tripitaka. — Cela va sans dire», approuva Singet. Ils furent bientôt à l’entrée de la cité. Tripitaka descendit de son cheval. Ils franchirent le pont et, lorsqu’ils eurent passé la troisième porte, quelle imposante capitale! Hautes tours et portes altières, créneaux régulièrement estpacés, eau vive tout autour, entre de puissantes montagnes, au nord et au sud. L e long des avenues et dans les marchés s ’accumulent les marchandises d ’un commerce florissant: c’est assurément capitale royale, voile cité de céleéle résidence. L es bateaux des plus lointains pays viennent, chargés de jades et de trésors. Sa form e surpasse la beauté des chaînes de collines, ses palais rejoignent la voûte azurée. L es trois passes sévèrement gardées lu i assurent p a ix et proîpérili étemelles. Tandis qu’ils marchaient le long des grandes avenues et des places, les pèlerins ne voyaient que gens au port digne, 'Livre XIV, chapitre l x v iii bien vêtus et parlant clair: un monde qui, assurément, ne le cédait en rien à celui de la Chine des grands Tang. Lorsque les gens qui s’aéfivaient à vendre ou acheter, de chaque côté de la chaussée, aperçurent Porcet, avec sa gueule d’une exceptionnelle laideur, le grand Sablet au visage noir et la face velue au large front de Singet, ils abandonnèrent leurs adivités et se bousculèrent pour les voir de plus près. «Ne provoquez pas d’incidents!» criait Tripitaka à ses disciples, «marchez tête baissée!» Porcet obéit en fourrant dans sa poitrine son groin en forme de réceptacle de graines de lotus. Sablet n’osait lever les yeux. Seul Singet, regardant à droite et à gauche, ne lâchait pas d’une semelle Tripitaka. Ceux qui savaient comment se tenir jetaient un coup d’œil et s’en retournaient. Mais les badauds qui n’avaient rien d’autre à faire, ainsi qu’une bande de garnements, tournaient autour de Porcet en criant et balançant bruyamment des quolibets, poussant la raillerie jusqu’à jeter briques et tuiles. Tripitaka en avait des sueurs froides et ne cessait de répéter: «Ne provoquez pas d’incident!» L’idiot n’osait lever le nez. Bientôt, ils tournaient au coin de la rue et apercevaient un portail qui s’ouvrait dans un mur. Au-dessus figuraient les trois caraftères: Maison Commune de Réunion'. «Disciples, entrons dans ce bâtiment officiel, suggéra Tripitaka. — Pour quoi faire? rétorqua Singet. — La “maison commune de réunion” est l’endroit où se rencontrent tous les gens de l’univers: nous pouvons nous permettre de les déranger et y prendre quelque repos avant d’être reçus par Sa Majesté. Nous quitterons la ville et reprendrons la route quand nous aurons fait viser nos documents de voyage.» À ces mots, Porcet leva le nez, jetant la panique parmi ceux qui l’avaient suivi. De saisissement, plusieurs dizaines de personnes tombèrent à la renverse. «Maître, vous avez raison», approuva Porcet en s’avançant, «entrons nous cacher à l’intérieur: nous serons à l’abri du caquetage de cette volaille!» Là-dessus, ils pénétrèrent dans l’hôtel, laissant la foule se disperser lentement. l’hôtel, le principal et son suppléant. Ils étaient dans la salle, occupés à faire l’appel, et sur le point d’aller recevoir des officiers, lorsqu’ils virent arriver le moine chinois. Stupéfaits, ils s’écrièrent d’une même voix: «Quelle sotte de gens êtes-vous? Où donc allez-vous? — Le pauvre moine, votre serviteur», répondit Tripitaka en joignant les paumes, «a été envoyé en quête des Écritures au paradis de l’Oueit par Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est. Arrivés présentement en votre noble pays, nous n’osons le traverser incognito et sommes désireux d’échanger et faire viser nos lettres de créance avant de repartir. Permettez-nous de solliciter un abti temporaire dans votre respeétéjam en. » À ce discours, les deux commissaires invitèrent leurs subordonnés à se retirer, reâifièrent leur tenue de cérémonie et descendirent recevoir leurs hôtes. Ils firent balayer les appartements destinés à leur repos et donnèrent des ordres aux cuisines pour qu’on leur servît un repas maigre. Tripitaka remercia. Les deux officiers sortirent et s’en furent, emmenant leur personnel. Invité à rejoindre les appartements des hôtes, Tripitaka s’y rendit. Singet était indigné: «Quelle morgue! Il aurait pu nous laisser la salle principale! — Ils ne sont ici ni soumis au gouvernement de nos grands Tang, ni même associés à notre pays», fit valoir Tripitaka, «de plus, il arrive qu’ils aient à loger leurs supérieurs à leur passage. Voilà pourquoi il leur était difficile de nous recevoir dans la grande salle. — Ce qui revient à dire que j’y tiens d’autant plus», conclut Singet. Ils échangeaient ces propos quand le majordome apporta les provisions: un plat de riz blanc, un de farine de blé, deux poignées de légumes verts, quatre morceaux de fromage de soja, deux fritures de gluten, une assiette de pousses de bambou séchées et une d’auriculaires. Tripitaka demanda à ses disciples de les prendre et de remercier le majordome. Celui-ci ajouta: «Il y a un fourneau propre dans la pièce de l'ouest: il suffit d’allumer le feu. Veuillez cuire le repas vous-mêmes. — Un mot, s’il vous plaît», demanda Tripitaka, «est-ce que le roi siégerait à la salle d’audience présentement? — Il y a longtemps que Sa Majesté, notre seigneur, n’était pas monté à la cour, mais comme c’est aujourd’hui jour d’excellent augure, il est justement occupé à discuter L e roi ie fit entrer dans ¡a salle d'O r et lu i accorda la grâce de s'asseoir. avec les officiers civils et militaires d’une proclamation publique. Si vous souhaitez échanger vos lettres de créance, profitez sans tarder de l’occasion; il est encore temps. Ce ne sera plus possible demain; je me demande combien de temps il vous faudrait alors attendre. — Conscient-de-la-V acuité!» s’écria Tripitaka, « restez tous les trois à préparer le repas et attendez que je sois revenu après avoir fait viser en toute hâte les documents. Nous repartirons quand nous aurons mangé.» Porcet s’empressa de chercher le document de voyage et le kasâya. Tripitaka s’en revêtit pour se présenter à la cour et se contenta de recommander à ses disciples de ne pas sortir et provoquer d’esclandre. Il fut bientôt devant la tour aux Cinq-Phénix. On n’en finirait pas de décrire la magnificence des édifices, la beauté des tours et terrasses. Arrivé à l’entrée principale, celle du sud, il demanda à l’officier en charge de bien vouloir transmettre à la cour son souhait de procéder à l’échange des lettres de créance. Le préposé se rendit effeâivement au pied des marches de jade annoncer: «Il y a à la porte un moine envoyé en mission par les grands Tang des terres de l’Est afin de rendre hommage au Bouddha en son monastère du Coup-de-Tonnerre et solliciter les Écritures. Il souhaite échanger ses lettres de créance et attend votre convocation.» Le roi s’en réjouit et répondit: «Une longue maladie Nous a empêché de monter sur le trône. C’est au moment où Nous allions faire afficher un appel aux médecins que survient ce moine éminent dans Notre pays.» Il le fit aussitôt convoquer. Tripitaka se prosterna. Le roi le fit entrer dans la salle d’Or et lui accorda la grâce de s’asseoir, tandis qu’il faisait préparer un repas maigre par la cour des banquets. Tripitaka le remercia de ses bontés et lui présenta le document de voyage. Quand il l’eut parcouru, le roi lui demanda, fort aise: «Maître de la Loi, combien de souverains se sont succédé sur le trône des grands Tang? Et combien de sages ministres? Quant à l’empereur Tang, après avoir recouvré la vie, pourquoi vous a-t-il envoyé au loin franchir montagnes et cours d’eau en quête des Écritures?» À ces questions, le Vénérable s’inclina, joignit les paumes et répondit: «Là-bas au pays du pauvre moine, votre serviteur, 'Livre XIV, chapitre l x v iii « Trois augultes régentèrent le monde et cinq empereurs y distinguèrent les relations humaines fondamentales. «Yao et Shun montèrent légitimement sur le trône, « Y u et Tang' apportèrent la p a ix au peuple. «Nom breux furent les descendants de Cheng et Zhou, «Chacun s ’établissant dans son domaine et, le fo rt abusant du faible, ils divisèrent le royaume en se déclarant souverains. « D ix -h u it ils furent, à diviser le territoire et les frontières. «Puis, lorsqu’ils furent réduits à douze, l ’univers connut la p a ix. «M anquant de chars et de chevaux, ils recommencèrent à s ’entredévorer. «Des sept hégémonl entrèrent en compétition et les six États se rendirent à Q in 4. « L e C ie l donna naissance à son ennemi mortel, à P ei de L u r'. «Fleuves et monts appartinrent dès lors aux H an qu i établirent les lois à relpeüer. «L es H an revinrent à Sim a et les fin se divisèrent. « Ily en eu douze entre le N ord et le Sud, dont Song, Q i, L ian g et Chen. «L es ancêtres se succédèrentjusqu 'à ce que les grands Sui rétablissent l ’unité véritable. M ais l ’inhum anité du destpote plongeait le peuple dans la souffrance. «Notre souverain du clan des L i donna le nom de Tang à l ’empire. Gaoztt, s’en étant allé, règne aujourd’hu i Shimin. «P ur coule le fleuve, valle s’étend la mer, car haute eft sa vertu, large sa bonté. «Pour avoir réduit la quantité de douce pluie, un dragon divin, efprit des eaux au nord de la cité de Chang’an, devait payer de sa vie. «Dans la nuit, en rêve, il sollicita l'aide de notre souverain. L'em pereur lu i accorda le pardon et le lendemain convoqua son sage m inilire. A fin de le retenir au palais, il engagea une lente partie d ’échecs. M ais à m idi précise le sage m iniîlre décapita le dragon en rêve. » À ce discours, le roi fit entendre un soudain gémissement et demanda: «Maître de la Loi, de quel pays était ce sage ministre? — C’était le premier ministre auprès de Sa Majesté, notre souverain, du nom de Wei, au prénom de Zheng. Il est aussi savant en astronomie qu’en géographie, distingue le Yin du Yang. Il a grandement contribué à pacifier le pays et consolider le règne de la dynastie. À la suite de cette décapitation en rêve, le roi-dragon de la rivière Jing a porté plainte aux tribunaux infernaux, accusant notre souverain de l’avoir tué après lui avoir promis la vie sauve. C’est ainsi qu’une crise aiguë a mis notre empereur en mortel danger. Wei Zheng a cette fois rédigé une lettre 34° qu’il a donnée à notre souverain pour l’emporter dans l’autre monde et la remettre au juge Cui Jue de la cité de Fengdu. Peu après, l’empereur Tang mourait, pour ne revenir à la vie que trois jours plus tard, cela grâce à Wei Zheng. Emu par sa lettre, le juge Cui avait altéré le document, ajoutant vingt années de longévité à l’empereur. C’est pourquoi, voulant dès lors procéder à de grandes cérémonies par l’Eau et la Terre, l’empereur m’a envoyé sur les routes lointaines visiter maintes nations et rendre hommage au Bouddha afin d’obtenir les trois corbeilles de soutras du Grand Véhicule, opérer le salut des pécheurs et les faire passer de la souffrance au ciel.» Le roi se remit à soupirer: «Votre grand pays est assurément cour céleste, bénéficiant d’un juS'te souverain entouré de sages ministres! Tandis que moi, tourmenté depuis si longtemps par une longue maladie, je ne trouve pas un seul de mes serviteurs pour me guérir.» À ces mots, le Vénérable risqua un coup d’œil et se rendit compte que Sa Majesté avait le visage cireux et décharné, le corps émacié et l’air déprimé. Il allait se permettre quelques questions quand l’officier de la cour des banquets se présenta pour l’inviter au repas maigre. Le roi donna d’ordre de le disposer dans la salle Couverte-de Parfums et d’y servir son propre menu: «Je partagerai le repas avec le Maître de la Loi.» Tripitaka remercia et, il va sans dire, mangea avec le roi. Reparlons de Singet à la Maison commune de réunion: il envoya Sablet préparer le thé, le riz et les légumes. «Le thé et le riz, rien de plus facile à cuire», lui répondit celui-ci, «mais quant à préparer les légumes, ce ne sera pas commode. — Pourquoi cela? — Il n’y a rien, pas d’huile, ni de sel, ni de sauce, ni de vinaigre. — J’ai quelques sous sur moi: envoie Porcet en acheter dans la rue.» L’idiot se mit à jouer au tire-au-flanc: «Je n’ose pas sortir. Paraît que je n’ai pas assez bel air; je crains de susciter quelque malheur; c’est moi que le Maître blâmerait. — Nous proposons un commerce équitable; nous ne demandons pas l’aumône, ni ne cherchons à voler. Quel malheur pourrait en résulter? répliqua Singet. 3 4 i — Tu n’as donc pas vu la panique, tout à l’heure? Quand j’ai levé le nez devant la porte, une dizaine de personnes sont tombées à la renverse. Si je me pointe en plein marché dans la foule, je me demande combien de gens je tuerai de frayeur! — Tu ne connais donc que la foule des marchés animés? Tu n’as pas vu ce qu’on vendait par ici? — Comme le Maître m’a demandé de baisser la tête et de ne pas provoquer d’incident, je n’ai, en vérité, rien vu. — Il y a des marchands de vin, de riz, des meuneries, et, il va sans dire, des boutiques de soieries, des merceriesépiceries. De belles maisons de thé et de ces restaurants! Des nouilles, d’énormes galettes, de gros pains cuits à la vapeur; de ces soupes, légumes, épices! Et puis tous ces gâteaux exotiques, roulés, frits, au miel... tant de bonnes choses. Tu viens avec moi en acheter? Qu’en dis-tu?» L’idiot en avait l’eau à la bouche. Il ravala sa salive, sauta sur ses pieds et déclara: «Frangin, c’est bon, cette fois c’est toi qui casques, mais j’aurai ma revanche la prochaine fois quand j’aurai réuni quelques sous. — Sablet, cuis le riz en attendant que nous te rapportions les condiments, recommanda Singet en riant en son for intérieur. — Allez-y. Achetez tant et plus, revenez rassasiés!» répondit du tac au tac Sablet, qui avait compris que Singet se moquait de Porcet. Porcet alla puiser à la resserre un bol et une soucoupe, puis sortit en compagnie de Singet. «Où allez-vous, vénérables? leur demandèrent deux officiers. — Acheter des condiments, répondit Singet. — Suivez cette avenue vers l’ouest et tournez à la tour du Tambour: vous trouverez tout ce qu’il faut au bazar des Zheng: huile, sel, vinaigre, gingembre, poivre et thé — tout ce que vous voudrez. » La main dans la main, tous deux montèrent donc la rue vers l’ouest. Singet passa devant plusieurs maisons de thé et restaurants sans acheter ni manger ce qu’ils avaient convenu d’acheter ou de manger. «Frangin», s’impatientait Porcet, «contentons-nous de ce qu’on vend ici, profitons-en un peu!» sage frère, tu n’as vraiment aucun sens de l’économie! Allons un peu plus loin en choisir de plus gros.» Leur bavardage avait à nouveau attiré la foule qui se bousculait pour mieux voir. Bientôt arrivés à la tour du Tambour, ils s’aperçurent qu’un nombre incalculable de gens, vociférant et jouant des coudes, bloquait la rue. «Frangin, j’y renonce», déclara Porcet à ce speftacle, «ça crie tant et plus. Je crains que ce ne soit pour se saisit des bonzes. De plus, avec notre mine suspeéte, s’ils nous arrêtent, qu’arriverait-il? — Balivernes! Être moine n’est pas contraire aux lois: pourquoi nous arrêteraient-ils? Passons, allons jusqu’à la boutique des Zheng acheter quelques condiments. — Non et non! Je ne veux pas attirer sur moi le malheur. Pour peu que l’on fende la foule et que je batte des oreilles deux ou trois fois, il en tombera je ne sais combien à la renverse, quelques-uns ne se relèveront plus et c’est moi qui devrai payer pour leur vie! — Puisqu’il en est ainsi, reste tranquillement au pied du mur le temps que j’aille acheter ce qu’il faut. Je te rapporterai des nouilles et des galettes grillées.» L’idiot tendit le bol et la soucoupe au Novice. Le nez contre le mur, il tournait le dos à la foule et n’aurait pas bougé pour tout l’or du monde. Singet trouva en effet la voie bloquée du côté de la tour. Tandis qu’il se frayait un passage dans la foule, il comprit aux conversations que la raison en était la proclamation affichée au pied de la tour, que chacun cherchait à voir. En poussant, Singet parvint à s’en approcher et, ouvrant ses yeux de feu aux pupilles d’or, réussit à l’examiner attentivement. On y lisait: Depuis que Nous, roi du pays de Pourpre-Violet du continent k l’Oum, avons assumé le trône, les quatre orients sont reliés paisibles H la populationa joui du calme. Récemment, la mauvaise tournure des affaires de l’Etat Nous a cloué au lit et accablé d ’une longue malâiie difficile à guérir. Maintes excellentes prescriptions de Notre collèÿ royal de médecine ne sont parvenues à Nous rendre la santé. Nous publions aujourd’hui cette proclamation qui fait appel à ton les sages lettrés de l ’univers, qu ’ils soient du Nord ou viennent de l'Eil, de Chine ou des pays étrangers: toute personne experte en médecine ou pharmacopée est instamment priée de se présenter afin de guérir Nolrt.Livre XIV, chapitre l x v iii royale conliitution. Va moitié du territoire au premier signe de guérison: ce ne sera pas une vaine promesse. Voilà pourquoi Nous faisons afficher la présente déclaration. À l’issue de cette leéture, Singet ne se tint plus de joie: «Comme disent les anciens: Remue-toi et ta fortune est faite aux deux tiers! heureusement que nous ne sommes pas réglés assis comme des idiots à l’hôtel. Il n’est dès lors plus nécessaire d’acheter des condiments: mieux vaut retarder d’un jour la quête des Ecritures et me laisser m’amuser un peu à jouer au médecin.» Le brave Singet! Il se baissa pour abandonner bol et soucoupe, ramassa une pincée de terre, la jeta en l’air, récita une incantation qui le rendit invisible et s’avança subrepticement pour arracher l’affiche. Puis, se tournant vers le sud-ouelt, il inspira un souffle magique qui se transforma en tornade quand il expira: il en profita pour faire demi-tour, retrouver l’endroit où se tenait Porcet et, le voyant comme endormi, le nez contre le mur, au lieu de le réveiller, plia la proclamation et la glissa doucement contre sa poitrine. Ceci fait, il partit le premier rejoindre à grandes enjambées la Maison de réunion, où nous le laisserons. Reparlons de la foule au pied de la tour: quand la bourrasque se leva, chacun ferma les yeux et se cacha la tête. La tornade passée, lorsqu’on s’aperçut que l’auguéte placard avait disparu, ce fut la panique. C’est que la proclamation avait été solennellement apposée le matin même par un cortège de douze eunuques du palais et de douze officiers de la garde. La trouvant arrachée par le vent moins de six heures plus tard, chacun se mit à sa recherche en tremblant. Soudain, ils tombèrent sur Porcet: de son giron dépassait un papier! La foule s’approcha de lui en criant: «C’est toi qui a décollé l’affiche?» L’idiot leva si brusquement la tête, en braquant son groin, que les officiers terrifiés titubèrent à reculons et s’étalèrent par terre. Comme il faisait demi-tour et allait s’enfuir, il fut retenu par les plus audacieux de ceux qui étaient devant: «Où vas-tu donc au lieu d’entrer à la cour guérir Sa Majesté? C’est bien toi qui a détaché la convocation? — C’est ta sœur qui s’est emparée de la proclamation! » balbutia Porcet, «ta grand-mère qui le guérira! — Qu’est-ce que tu as fourré contre ta poitrine?« demanda l’un des officiers. Porcet baissa enfin la tête et s’aperçut qu’il avait effeâivement une feuille de papier écrite sur lui. Il la déroula et jura entre les dents: «Le macaque veut ma mort!» Avec un grognement de dépit, il allait la déchirer, mais en fut empêché par la foule. «Tu es mort! C’est là une proclamation de notre prince régnant, que nul n’oserait détruire. Si tu l’as arrachée, c’est que tu as compétence pour le guérir: viens avec nous au plus vite! — Vous ne comprenez pas: ce n’est pas moi qui l’ai décollée, c’est mon condisciple aîné, Singet Conscient-dela-Vacuité! Il m’a abandonné après l’avoir glissée dans mon giron. Si vous souhaitez tirer l’affaire au clair, je vous emmène le trouver. — Qu’est-ce que ces balivernes! On ne va pas lâcher la cloche que l’on a sous la main pour sonner celle qui sera fondue! C’est toi qui tiens la proclamation: qui veux-tu que nous allions chercher? Ça ne te concerne pas? Nous te traînerons devant notre maître de gré ou de force!» La foule tirait et poussait l’idiot sans autre explication, mais Porcet refusait de bouger. Il semblait avoir poussé des racines, résistant aux efforts d’une dizaine d’hommes. Porcet les mit en garde: «Vous ne savez pas qui je suis. Si vous continuez, vous allez me mettre en colère et vous ne pourrez que vous en prendre à vous-mêmes.» Les gens de la rue, bientôt mis en émoi par l’esclandre, l’entouraient. Deux eunuques âgés qui étaient dans la foule l’apo Strophèrent: «D’où es-tu avec ton visage bizarre, ton accent incorreét et ton air buté? — Nous sommes des terres de l’Est, envoyés en quête des Écritures au paradis de l’Oueit. Mon maître eâ Maître de la Loi et frère cadet de l’empereur: il vient d’entrer à la Cour échanger ses lettres de créance. J’étais; venu ici avec mon condisciple aîné acheter des condi- i ments, mais il y avait tant de monde au pied de la tout j que je n’ai pas osé continuer. C’est mon condisciple qui m’a dit d’attendre ici. À la vue de la proclamation, il a provoqué la tornade qui l’a arrachée, puis l’a glissée contre ma poitrine sans que je m’en aperçoive, avant de me laisser. — J’ai vu tout à l’heure un bonze rondouillet, à la peau claire, qui se hâtait vers la Cour. Je présume que c’est ton maître. — Oui, exactement. — Où est passé ton condisciple aîné? — Nous sommes quatre. Tandis que le Maître était parti échanger ses lettres de créance, nous étions tous les trois restés à nous reposer à la Maison commune de réunion, avec les bagages et le cheval. Après m’avoir joué ce tour, mon condisciple aîné y est retourné avant moi. — Gardes», conclut l’un des eunuques, «ne le retenez pas. Accompagnons-le à l’hôtel pour en avoir le cœur net. — Ces deux dames savent comment se conduire, approuva Porcet. — Le bonze se trompe d’adresse!» s’indignèrent les officiers, «comment peux-tu avoir le front de traiter de dames ces messieurs? — Vous n’avez pas honte!» rétorqua en riant Porcet, «C’est vous qui avez renversé le Yin et le Yang. Les appeler “messieurs”, ces deux vieilles mères, au lieu de “mesdames” ou “bonnes femmes”? — Trêve de sarcasmes!» intervint la foule, «allons trouver ton condisciple.» Ils furent entraînés jusqu’au portail de l’hôtel par la foule vociférante de la rue, qui avait grossi jusqu’à dépasser le demi-millier. «Un instant, messieurs», leur dit Porcet, «mon condisciple ne sera pas comme moi disposé à plaisanter. C’est un gentilhomme irascible qui prend les choses au sérieux. Il vous faudra lui tirer la grande révérence et le traiter de “monseigneur Singet” pour qu’il vous reçoive. Sinon, il vous fera grise mine et l’opération échouera. — Si ton condisciple possède effeâivement la capacité de guérir notre roi, il obtiendra la moitié du royaume», répondirent les eunuques et les officiers de la garde, «il convient donc que nous lui rendions hommage. » Tandis que les badauds continuaient leur vacarme à la porte, Porcet conduisit les gardes et les eunuques à l’intérieur. Dans la chambre d’hôte, Singet était justement en train de raconter en riant à Sablet le tour de la proclamation arrachée. Porcet s’avança, l’agrippa et se mit à hurler: provoqué cette tornade pour me faire tourner en bourrique! C’est de cette façon qu’on traite son frère? — Tu as dû te tromper de chemin, pauvre idiot, et t’égarer je ne sais où», s’esclaffa Singet, «après avoir passé la tour au Tambour, j’ai acheté les condiments et suis aussitôt revenu te chercher, mais je ne t’ai pas trouvé et suis rentré le premier. De quelle proclamation parles-tu? Où ça? — Les officiers chargés de la surveiller sont ici.» Il n’avait pas fini sa phrase que les eunuques et les gardes le saluaient et déclaraient: «Monseigneur Singet, le destin sourit aujourd’hui à notre roi, puisque le Ciel vous envoie exercer vos éminents talents d’expert en médecine. Si vous parvenez à le guérir, la moitié du territoire vous apartient.» À ce discours, le Novice prit un air sérieux, se saisit de la proclamation que tenait Porcet et répondit: «Je présume que vous êtes chargés de la surveillance. » Les eunuques se prosternèrent: «Vos esclaves sont fonctionnaires du palais intérieur à la direction des rites. Ceux-là sont de la garde en habits de brocart. — C’est bien moi qui ai décollé cet appel aux médecins et qui ai délibérément envoyé mon condisciple vous conduire ici. Puisque votre souverain est malade, rappelez-vous l’adage: Médecine ne se vendpas avec; malade, ne cherck plus le médecin. Allez dire à votre roi de venir lui-même m’en prier: j’ai pouvoir de guérir en étendant la main.» Les eunuques étaient Stupéfaits. «De telles prétentions ne sauraient être sans fondement», fit valoir l’un des gardes, «la moitié d’entre nous reste ici l’en prier silencieusement; l’autre va à la cour présenter son rapport.» Quatre eunuques et six gardes se rendirent diredement à la cour sans attendre d’être convoqués et déclarèrent devant les marches du trône: «C’est une joie entre mille, Votre Majesté!» Le roi apprenait la nouvelle au moment où s’achevait son entretien avec Tripitaka. Il demanda: «D’où vient cette joie? — Vos esclaves ont convoyé ce matin l’appel aux médecins et l’avaient placardé au pied de la tour au Tambour, quand un saint moine Ta décollé, le vénérable Singet, venu des lointaines terres de l’Est. Il se trouve présen-L iv r e XIV, c h a p it r e l x v iii tement à la Maison commune de réunion et voudrait que Votre Majesté aille en personne l’inviter. Il a le pouvoir de guérir par imposition des mains. Telle est la raison de notre retour.» Rempli de joie à cette nouvelle, le roi demanda à Tripitaka: «Combien d’éminents disciples avez-vous, Maître de la Loi? — Le pauvre moine, votre serviteur, dispose de trois Stupides disciples, répondit Tripitaka en joignant les paumes. — Lequel de vos éminents disciples est expert en médecine? — Je ne saurais cacher la vérité à Votre Majesté: mes Stupides disciples sont des rustres et sauvages qui ne savent que porter bagages, charger le cheval, franchir les torrents et conduire mon humble personne à travers la montagne. Il peut leur arriver, aux passages dangereux, d’avoir à terrasser les démons ou capturer les monstres, soumettre les dragons ou piéger les tigres, rien de plus. Aucun d’entre eux ne connaît la médecine. — Pourquoi tant d’excessive modestie, Maître de la Loi? C’est assurément le Ciel qui a voulu que nous nous rencontrions le jour même où je faisais une apparition à la salle d’audience. Si votre éminent disciple ignorait la médecine, aurait-il arraché la proclamation et me demanderait-il de l’accueillir en personne? Il a sûrement la capacité de guérir le souverain du pays.» Et d’ordonner: «Ministres civils et militaires, mon corps est trop faible et mes forces trop réduites pour prendre le risque de monter en char royal. Allez en mon nom hors de la cour insister auprès du vénérable Singet pour qu’il vienne m’ausculter. Traitez-le avec le plus grand respeét, appelez-le “vénérable Singet” et “divin moine”, saluez-le comme s’il était votre souverain. » hommages sans daigner rendre la politesse, ni même se lever!» Peu après, la cérémonie des salutations terminée, ils se regroupèrent pour déclarer: «Voici ce que Sa Majesté fait savoir au divin moine, le vénérable Singet: nous, serviteurs du souverain du pays de Pourpre-Violet, lui présentons très respeâueusement la royale direétive qui le prie de bien vouloir entrer à la cour examiner son état de santé. — Pourquoi votre roi ne vient-il pas lui-même? répliqua Singet en se levant enfin. — Notre roi, se sentant trop faible pour monter en char, nous a chargés de vous présenter ses respeâs et, avec ses salutations, de vous inviter. — Dans ce cas, veuillez repartir; je vous suis.» Les officiers civils et militaires s’ébranlèrent, chacun regroupé selon son rang. Singet se leva après avoir reihfié sa tenue. «Ne nous y mêle pas, frangin! lui souffla Porcet. — Entendu, mais je veux que vous preniez livraison de médicaments pour mon compte. — Quel genre de médicaments? — Tout ce que l’on vous enverra, prenez-le. J ’en aurai usage à mon retour.» Tous deux acquiescèrent. Bref, le Novice et les officiels arrivèrent un moment plus tard au palais. Les ministres entrèrent les premiers l’annoncer au roi, qui fit relever les rideaux de perles, ouvrit ses yeux de phénix aux pupilles de dragon et laissa tomber ces paroles d’or: «Lequel de vous est le vénérable moine divin Singet? — C’est moi, votre vieux Singet! » répondit d’une vois forte le Novice en faisant un pas en avant. Frappé, à en trembler, par la brutalité de la réponse et la hideur du visage, le roi s’effondra sur son trône. Les eunuques et les dames de service l’emportèrent précipitamment. «Il m’a terrifié à mort!» murmurait le roi. Les officiers ne contenaient plus leur ressentiment contre Singet: «Un bonze aussi rustre et grossier! Avoir le front d’arracher la proclamation! » Singet répondit avec le sourire: «Vous avez tort de me faire des reproches, messieurs. Si vous traitez les gens de cette façon méprisante, votre roi n’aura pas encore guéri dans mille ans. — Peut-on vivre assez longtemps pour ne pas guérir avant mille ans? — Présentement souverain malade, il deviendra fantôme malade à sa mort, et à sa renaissance suivante maladif. Ne peut-on ainsi atteindre mille ans?» La colère gagnait les serviteurs du roi: «Quel insolent, ce bonze! Comment oses-tu proférer pareilles inepties! — Ce ne sont pas des inepties. Écoutez-moi plutôt: «L es arcanes subtiles de l ’art médical Demandent force cogitations mentales. Regarder, demander, ausculter et tâter: Une seule de ces choses ne saurait manquer. Prim o, observer la complexion des humeurs: Suintant, sec, gras, maigre, éveil ou pesanteur. Secundo, écouter s i la voix est claire, S i les paroles sont folles ou sincères. Tertio, questionner sur le cours de l ’affieition, L e boire, le manger et les défécations. Quattro: enfin tâter les pouls; des méridiens, Flottant, submergé, reéto verso, sa isir le lien. Sans observer, écouter, demander, tâter, I l perd tout eipoir de recouvrer la santé. » Dans la foule des officiers civils et militaires se trouvait un membre du collège royal de médecine qui, à ce discours, en fit les plus grands éloges: «Le bonze parle fort raisonnablement. Dans l’examen d’une maladie, même un immortel ne saurait exercer sa divine habileté à guérir que par l’union des quatre méthodes que sont l’observation, l’écoute, l’interrogation et la sphygmologie.» Se rendant à ces arguments, les officiers firent transmettre le message suivant par le service intime du roi: «Le Vénérable désire avoir recours aux quatre méthodes raisonnées de l’observation, de l’écoute, de l’interrogation et des pouls, afin de connaître la maladie et de prescrire en conséquence la médication.» Étendu sur la couche royale, le souverain haletait: «Dites-lui de s’en aller! Je ne saurais supporter la vue d’un étranger!» Le préposé du service intime sortit déclarer: «Moine, la volonté du roi est que tu t’en ailles, car il ne peut supporter la vue d’un visage inconnu. — S’il ne supporte pas la vue d’une face inconnue», répondit Singet, «je sais examiner les pouls au bout de fils suspendus. — Nous avions entendu parler de cette technique», se dirent les officiers, secrètement fort aise, «mais nous ne l’avons jamais vue. Retournez donc en faire rapport à Sa Majesté.» Le préposé du service intime revint annoncer: «Seigneur, le vénérable Singet, sans regarder Votre Majesté, pourrait examiner vos pouls par fils suspendus. » Le roi songeait que, malade depuis trois ans, il n’avait pas encore essayé cette méthode et donna l’ordre de le faire entrer. «Notre maître l’autorise à utiliser les fils suspendus: invitez-le à entrer sans tarder.» Singet pénétra aussitôt dans la salle d’audience, où le moine chinois l’accueillit vertement: «Maudit macaque, tu me conduis à ma perte! — Mais, cher maître», rétorqua Singet en souriant, «je vous apporte au contraire du prestige. Comment pouvezvous me dire une chose pareille? — Depuis des années que tu es avec moi, je ne t’ai jamais vu guérir qui que ce soit», se mit à crier Tripitaka, «toi qui ne connais rien à la pharmacopée, qui n’as jamais lu d’ouvrages médicaux, comment as-tu pu avoir la témérité de nous précipiter dans cette catastrophe! — Maître, c’est que vous n’êtes pas au courant», répliqua Singet, toujours avec le sourire, «je connais plusieurs recettes de plantes médicinales efficaces contre de graves maladies; pourvu que je le guérisse, tout ira bien. A supposer que le traitement le tue, nous ne saurions être poursuivis que pour incompétence, crime qui n’est point passible de mort: il n’y a rien à craindre! Ce n’eft pas grave, pas grave du tout! Asseyez-vous et voyez comment je me débrouille en sphygmologie. — Toi qui n’as jamais vu le traité des Questions simples le Classique des difficultés, la Pharmacopée ou les Arcanes des pouls, qui n’en connais pas la moindre formule, qui serais bien incapable de les gloser, comment peux-tu parler à tort et à travers, te prétendre expert dans l’examen du pouls au moyen de fils suspendus? 3 5 i — Je porte sur le corps des fils d’or que vous n’avez jamais vus», répliqua en riant Singet; il tendit la main pour arracher trois poils à sa queue, fit une passe de ses doigts, leur cria de se changer et ils se transformèrent en trois fils, long chacun de vingt-quatre pieds, correspondant aux vingt-quatre «souffles» de l’année. Les tenant en main, il se tourna vers Tripitaka: «Ne voilà-t-il pas mes fils d’or? — Vénérables, mettez un terme à cette discussion», intervint l’eunuque préposé au service intime qui se tenait sur le côté, «je vous en prie, entrez au palais procéder à cet examen.» Singet prit congé de Tripitaka et suivit le préposé pour voir ce qu’il en était de la maladie. Le cas de rappeler: Secret du cœur peut g u érir le pays entier, Form ule d ’entrailles donne l ’éternité. Si vous ne savez, en fin de compte, quelle maladie il découvrira ni quelle prescription il proposera, écoutez donc la séance qui vient pour en savoir plus! 第069回 / CHAPITRE LXIX OÙ LE M AÎTRE DU MENTAL PRÉPARE DANS LA NUIT UN REM ÈD E, ET LE M ONARQUE PARLE AU BANQUET D’UN M O NSTRE PERVERS. Le récit nous a exposé comment Singet le grand saint se rendit avec l’eunuque du service intime jusqu’aux appartements intérieurs du palais et resta debout à la porte de la chambre à coucher du roi. Il tendit les trois fils d’or à l’eunuque pour qu’il les portât à l’intérieur avec ces inêtruétions: «Priez la reine, les dames du palais ou les eunuques de service de bien vouloir fixer ces fils au poignet gauche de Sa Majesté, respedivement aux trois seélions dites “ pouce”, “ passe” et “pied2”. Veuillez ensuite me faire passer l’autre bout des fils par la fenêtre. » L’eunuque fit ce qui lui était demandé: il invita le roi à Singet p rit l'un des bouts entre le pouce et l’index. se dresser sur son lit royal, lia les fils aux trois seétions et laissa pendre l’autre extrémité par la fenêtre. Singet prit l’un des bouts entre le pouce et l’index pour examiner les pouls de la sedion du «pouce», puis de celle de la «passe» en tenant l’autre fil entre le majeur et le pouce, enfin les pouls du «pied» en serrant le troisième fil entre le pouce et l’annulaire. Ensuite, après avoir mis en harmonie sa propre respiration, il détedfa, des quatre humeurs, des cinq oppressions, des sept symptômes externes et des huit internes des pouls, ainsi que des neuf expeéfatives, ce qu’il en était. En passant du léger au moyen et au lourd, puis en exerçant l’ordre de pression inverse, il parvint à distinguer l’origine du vide et du plein. Cela fait, Singet demanda de détacher les fils du poignet gauche pour les fixer de la même façon à celui de la main droite. Il procéda au même examen systématique au moyen des doigts de la main gauche, puis, l’opération achevée, d’une secousse récupéra ses poils. Enfin, d’une voix tonnante il fit connaître le diagnostic: «Les pouls à un pouce de la main gauche de Votre Majesté sont forts et tendus, ceux de la “passe” sont visqueux et languides, ceux à un pied creux et submergés. Quant au poignet droit, ceux à un pouce sont flottants et glissants, ceux de la “ passe” lents et noueux, ceux à un pied accélérés et fermes. Pouls gauches à un pouce forts et tendus impliquent vide interne et douleur au cœur; visqueux et languides à la “passe”, transpiration et crampes; creux et submergés à un pied, urine rouge et selles sanglantes. A la main droite, pouls à un pouce flottants et glissants signifient nodosités internes et méridiens bloqués; lents et noueux à la “passe”, rétention de matières solides et liquides; accélérés et fermes à un pied, dysfon&ion entre lourdeur pleine et froideur vide. Voici le diagnostic de votre noble affeéfion: c’est une maladie due à la peur et à l’anxiété, dénommée “le couple d’oiseaux s’est perdu”.» À ce discours qu’il entendait de sa chambre, le roi, rempli de joie, répondit à haute voix, en rassemblant ses énergies: «Vos doigts ont compris, très bien compris! C’est en effet ce dont je souffre: veuillez repartir me trouver le bon remède! » Le grand saint sortit alors du palais à pas lents. La nouvelle du succès de la consultation avait déjà été répandue par les eunuques qui avaient tout entendu. L’inêtant d’après, Tripitaka l’accueillait et lui demandait comment les choses s’étaient passées. «J’ai formulé le diagnostic après examen des pouls», répondit Singet, «il me faut maintenant concoéter le remède.» «Vénérable et divin moine, vous venez de parler d’une affeftion intitulée “ le couple d’oiseaux s’est perdu”: qu’est-ce que c’est? voulurent savoir les officiers qui s’étaient approchés. — Il y avait un couple, mâle et femelle», répondit en souriant Singet, «ils volaient ensemble. Une soudaine tempête les sépare; la femme perd de vue le mâle; le mâle ne voit plus la femelle; la femelle pense au mâle; le mâle à la femelle: n’est-ce point “ le couple d’oiseaux s’est perdu”?» À ces mots, les officiers applaudirent et se récrièrent en chœur: «Un moine divin, en vérité, un divin médecin!» Us ne tarissaient pas d’éloges. «Maintenant que vous avez déterminé les conditions de la pathologie», lui demanda un membre du collège royal de médecine, «quel remède allez-vous utiliser pour le guérir? Nous aimerions le savoir. — Inutile de rédiger la recette. Je choisirai au vu des produits. — Mais les traités ne disent-ils pas que la pharmacopée comprend huit cent huit saveurs et la pathologie quatre cent quatre affedtions? Puisqu’une même personne ne saurait avoir toutes les maladies, il serait absurde d’utiliser tous les ingrédients. Comment cela? Choisir tous les produits qui seraient présentés à votre vue? — Les anciens ne disent-ils pas: ïl ne faut s’en tenir aux recettes; me des remèdes selon les circonstances. C’eët pourquoi il me faut tous les produits que je doserai comme il convient.» Renonçant à discuter, les médecins officiels quittèrent aussitôt la cour pour envoyer les plantons de service faire le tour des herboristeries et drogueries de la ville, à raison de trois livres de chaque produit à fournir au Novice. «Ce n’est pas ici le lieu qui convient à la préparation», objefta Singet, «veuillez envoyer les drogues et ustensiles de préparation à la Maison commune de réunion, aux bons soins de mes deux condisciples.» Les médecins royaux acquiescèrent. Ils firent porter à l’hôtellerie trois livres de chacun des huit cent huit produits, ainsi que meules, pilons, rouleaux, tamis, entonnoirs, passoires et autres ustensiles de ce genre, dûment enregistrés et mis de côté un par un. Singet monta dans la salle d’audience inviter le Maître à retourner avec lui à l’hôtel préparer le remède. Le Vénérable se levait pour partir quand parvint un ordre émanant du palais intérieur: il demandait de retenir le Maître de la Loi et de l’inviter à passer la nuit au pavillon Splendeurde-la-Culture, en attendant que, le lendemain matin, le roi fût complètement remis après avoir absorbé le remède. Ensuite Sa Majesté les remercierait, procéderait à l’échange des lettres de créance et les raccompagnerait. «Ô disciple!» s’écria Tripitaka alarmé, «l’intention est de me retenir comme garant. S’il guérit, il nous renverra avec joie. Sinon, c’en est fini de ma vie. Tu ferais bien de t’appliquer avec la plus grande attention à concocter quelque chose d’efficace. — Rassurez-vous, maître», répondit Singet sans se départir de son sourire, «profitez du séjour! Je saurai y faire.» Sacré grand saint! Il se rendit directement à l’hôtellerie après avoir pris congé de Tripitaka et des courtisans. Porcet l’accueillit en riant: «Frangin, je t’ai compris! — Qu’est-ce que tu as compris? — Tu as compris que cette quête des Ecritures n’aboutirait pas, mais comme tu manques de capitaux pour t’établir, constatant combien le pays était riche, tu as trouvé ce Stratagème pour ouvrir un commerce d’herboristerie. — Trêve d’inepties!» s’écria Singet, «quand le roi sera guéri, je ne serai que trop heureux de quitter la cour et reprendre la route. Ouvrir une herboristerie! — Mais enfin, sinon, ces huit cent huit produits, à raison de trois livres chacun, totalisent deux mille quatre cent vingt-quatre livres: quelle quantité pourrais-tu utiliser pour soigner une seule personne? Il faudrait des années pour tout consommer! — je n’ai évidemment nul besoin de tout cela. Si j’ai exigé une telle quantité, c’est pour empêcher ces médecins Stupides et bornés de deviner quels produits je vais utiliser. Il leur sera ainsi difficile de savoir quelle eét cette mystérieuse recette.» À ce point de leur conversation, deux employés de l’hôtel s’agenouillèrent pour leur annoncer: «Nous prions messeigneurs et divins moines de venir prendre leur repas du soir. — Vous souvenez-vous comment vous nous avez traités ce matin», répondit Singet, «maintenant vous vous agenouillez pour nous inviter: pourquoi cela? — Quand Vos Seigneuries sont venues», répliquèrent en se prosternant les préposés, «vos humbles serviteurs étaient aveugles, incapables de reconnaître votre éminente dignité. Depuis, nous avons appris que vous étiez un médecin d’exceptionnel talent qui soignez notre souverain. En cas de guérison, la moitié du territoire sera vôtre et nous deviendrons vos sujets: ces hommages vous sont dus.» Fort aise à ce discours, Singet monta dans la salle s’asseoir à la place d’honneur, Porcet et Sablet prenant place à sa gauche et à sa droite. On servit le repas maigre. C’eit alors que Sablet demanda: «Frangin, où est le Maître? — Le roi l’a gardé en gage», répliqua Singet en riant, «il attend d’être remis pour nous récompenser et nous raccompagner. — Est-ce qu’il a ce qu’il faut? demanda encore Sablet. — En compagnie du roi? Quand je partais, il y avait déjà trois grands secrétaires autour de lui à l’inviter à se rendre au pavillon Splendeur-de-la-Culture. — Ce qui revient à dire, que, tout compte fait, c’est le Maître qui est traité avec le plus de munificence», fit remarquer Porcet, «il jouit de la compagnie de grands secrétaires, alors que nous n’avons que ces deux préposés d’hôtellerie pour nous servir. Qu’importe! Je n’en mangerai pas moins de bon appétit.» Les trois condisciples jouirent tout à leur aise de leur soirée. Comme il se faisait tard, Singet appela les préposés: «Débarrassez la table et trouvez-nous un peu plus a ’huile et de chandelles: nous profiterons du calme de la nuit pour préparer le remède.» Ils apportèrent une bonne quantité d’huile et de chandelles avant de recevoir l’ordre de se retirer. Vers le milieu de la nuit, alors que le calme régnait dans les rues et que tout était silencieux, Porcet s’impatienta: «Frangin, quelles drogues prépare-t-on? Finissons-en, j’ai sommeil! — Prends une once de rhubarbe et mouds-la en poudre fine, répliqua Singet. — La rhubarbe est de saveur amère, de nature froide, sans toxicité», dit alors Sablet, «elle tend à la submersion et non à flotter; elle est de fonéfion aétive et non conservatrice; appliquée à la mélancolie, elle décongestionne, décante malheur et désordre, ramène la paix. On la dénomme “général”, car c’est un laxatif, tout simplement. Je crains toutefois qu’elle ne soit déconseillée dans un état général de faiblesse dû à une longue maladie. — Tu ignores, sage frère», répliqua en souriant Singet, «que cette drogue profite au phlegme et facilite la circulation des humeurs; elle nettoie les concrétions de froid ou de chaud dans le ventre. Ne t’occupe pas de ce que je fais. Va me chercher une once de croton, décortique et pèle les graines, écrase-les pour en sortir l’huile toxique et moudsles en poudre fine. — Le croton est de saveur âcre», déclara Porcet, «de nature chaude, il est toxique. Il dissout les accumulations durcies, débarrasse les poumons et les entrailles du froid submergé. Il dégage les obftruélions et favorise la circulation des eaux et des grains. C’est un guerrier qui prend d’assaut portes et barrières: il ne faut y avoir recours à la légère! — Tu n’es pas non plus au courant, sage frère», rétorqua Singet, «la drogue brise les coagulations et dégage les intestins. Elle est capable de régulariser les gonflements du cœur et l’hydropisie. Prépare-la-moi sans tarder; j’ai à la compléter par la saveur d’un adjuvant.» Tous deux se mirent aussitôt à réduire en poudre fine les deux produits. «Il te faut encore combien de dizaines de saveurs, frangin?» demandèrent-ils. — Je n’en ai plus besoin. — Huit cent huit produits, trois livres de chaque et n’en utiliser que deux onces: c’est vraiment se moquer du monde! s’indigna Porcet. — Ne discute pas, sage frère», répliqua Singet en s’emparant d’une coupe en porcelaine à décor de fleurs, «prends ça et remplis-le-moi à moitié de suie en grattant le fond de la marmite. L iv r e XIV, c h a p itr e l x ix — Pour quoi faire? — J ’en ai besoin dans la préparation. — je n’ai jamais vu utiliser de la suie de marmite dans un remède, intervint Sablet. — Ce genre de suie s’appelle “givre des mille plantes”, répliqua Singet, ça peut soigner toutes les maladies. Ne le sais-tu pas?» L’idiot se mit tout de bon à gratter une demi-coupe et se remit à moudre. Singet lui tendit à nouveau la tasse: «Va me la remplir à moitié d’urine de cheval. — Que veux-tu en faire? — Je veux rouler des pilules. — Frangin!» s’exclama Sablet, qui se remit à rire, «ce n’est pas une plaisanterie. La pisse de cheval pue: elle ne saurait entrer dans la composition d’un remède! J ’ai vu faire des pilules avec de la pâte à vinaigre, avec de la colle de vieux riz, avec du miel clarifié ou même de l’eau pure, mais jamais avec de la pisse de cheval! La chose est d’une telle puanteur que toute personne faible de la rate vomirait rien qu’à l’odeur. Si tu lui administres en plus du croton et de la rhubarbe, tu vas le purger par le haut et par le bas. Ce ne sera pas une plaisanterie! — Tu ne comprends pas le fin du fin! Notre cheval n’est pas une monture ordinaire: c’eât en fait un dragon des mers occidentales. Si tu obtiens de lui qu’il veuille bien pisser, il te guérit n’importe quelle maladie, le produit aussitôt ingéré. Mais la précipitation n’en tirera rien.» À ces mots, Porcet courut auprès de la bête qui dormait, couchée sur le sol. L’idiot la réveilla d’un coup de pied, pressa sous le ventre, attendit un bon moment: rien ne venait. Il revint déclarer à Singet: «Au lieu d’aller soigner le roi, tu ferais mieux d’aller t’occuper du cheval. Le pendard est à sec, pas question d’en tirer la moindre goutte d’urine. — Je vais avec toi, répondit en riant le Novice. — je viens aussi jeter un coup d’œil», ajouta Sablet. Tandis que tous trois s’approchaient du cheval, celui-ci sauta sur ses pattes et, usant de la langue des humains, déclara d’une voix forte: «Ne le sais-tu pas, condisciple aîné? Je suis en fait le dragon volant des mers occidentales. J’avais enfreint les dispositions de la loi du Ciel, mais la bodhkattva Guanyin m’a sauvé et m’a permis de racheter mon crime en portant le Maître dans sa quête des Ecritures au paradis de l’Ouest; elle m’avait scié les cornes, écaillé et transformé en cheval. Si je pisse en traversant un cours d’eau, les poissons qui en consommerait deviendraient dragons. L’herbe de montagne arrosée par mon urine deviendrait champignon magique qui donnerait longévité indéfinie au garçon qui le cueillerait. Comment consentirais-je à en lâcher inconsidérément en ce vulgaire monde de poussière? — Pèse bien tes mots, frère», répliqua Singet, «nous sommes ici en un royaume des régions de l’Ouest qui n’est pas vulgaire monde de poussière. Il ne s’agit pas non plus d’en lâcher inconsidérément. Comme dit le proverbe: L ’ensemble des poils fa it la fourrure. Il nous faut ton concours pour guérir le roi. Si nous y parvenons, la gloire en reviendra à tous. Sinon, je crains qu’il ne nous soit difficile de quitter ce territoire. — Attendez!» se contenta de proférer alors le cheval. Le voilà qui pousse de l’avant, s’accroupit vers l’arrière, serre les dents au point qu’on les entendait crisser et, au bout des plus grands efforts, se relève après avoir lâché quelques gouttes. «Le pendard!» grognait Porcet, «même si c’était de l’or liquide, il pourrait en pisser un peu plus! » Voyant la coupe remplie presque à moitié, Singet s’écria: «C ’est assez, emporte-la!» Sablet se réjouit enfin. Tous trois retournèrent dans la salle, où ils malaxèrent les produits qu’ils avaient préparés avec le liquide, pétrissant trois grosses pilules. «Trop grosses, mes frères, s’inquiéta Singet. — Elles ne sont pas plus grandes que des noix», rétorqua Porcet, «si c’était moi, je n’en ferais qu’une bouchée!» Sur ce, ils les rangèrent dans une petite boîte. Les condisciples s’endormirent tout habillés. La nuit se déroula sans encombres. L’aube bientôt se levait. Disons que le roi, tenant audience en dépit de son état, invita le moine chinois à passer le voir et dépêcha ses officiers à la Maison commune de réunion présenter ses respeéts au divin moine, le vénérable Singet, et chercher le remède. La délégation se rendit donc à l’hôtellerie et, se prosternant jusqu’à terre devant Singet, lui fit savoir: «Nous venons sur l’ordre exprès du roi vous présenter ses respeds et prendre livraison de la merveilleuse prescription.» Le Novice fit chercher la boîte par Porcet, l’ouvrit et la tendit aux officiers. «Comment se nomme le remède?» demandèrent-ils, «de façon à pouvoir répondre quand nous verrons Sa Majesté. — Ce sont des pilules de cinabre d’or noir», répondit Singet. «Avec la suie de la marmite, ce ne peut être que de l’or noir», se disaient Porcet et Sablet en riant intérieurement. «Que faut-il boire pour accompagner et conduire la pilule? — Indifféremment deux sortes de condudeurs, dont l’un eët facile à obtenir. Il me faut six produits pour la décodion. — Lesquels? — Un pet de corbeau en plein vol, de la pisse de carpe en plein courant, de la poudre du visage de la Mère-Reine de l’Occident, de la suie du fourneau de préparations alchimiques de seigneur Laozi, trois morceaux du bonnet déchiré de l’empereur de Jade et, pour finir, cinq poils de la moustache d’un dragon en difficulté. Le remède administré avec cette concodion débarrassera immédiatement votre roi de sa maladie. — Ce sont là ingrédients introuvables en ce bas monde. Permettez-nous de vous demander ce qu’est l’autre condudeur. — De l’eau sans origine. — Voilà qui eët facile, répliquèrent en riant les envoyés. — Comment cela, facile à trouver? — C’eit la coutume des gens d’ici d’opérer ainsi: on prend un bol, on va au puits ou à la rivière puiser de l’eau et l’on rentre aussitôt sans rien renverser ni se retourner: l’eau que l’on donne au malade pour avaler son remède est réputée sans origine. — L’eau du puits ou de la rivière a dans les deux cas une origine. L’eau dont je parle n’cst pas de celle-là, c’est celle qui tombe du ciel et que l’on boit avant qu’elle ait humedé le sol. — Voilà qui est bien facile aussi. Nous attendrons que le ciel se couvre et que la pluie tombe.» Là-dessus, ils remercièrent Singet et s’en retournèrent 3Ô présenter le remède au roi. Fort aise, celui-ci ordonna aussitôt qu’on le lui apportât. «Quelle sorte de pilules est-ce? demanda-t-il à leur vue. — Le divin moine nous a dit que c’était du cinabre d’or noir, à prendre avec de l’eau sans origine.» Le roi allait en faire chercher, mais les officiers lui expliquèrent: «Selon le divin moine, il ne s’agit pas d’eau de puits ou de rivière; c’est seulement celle qui tombe du ciel sans avoir touché terre.» Le roi fit aussitôt convoquer le chambellan de service pour transmettre aux magiciens officiels l’ordre de solliciter la pluie. Les officiers obéirent et affichèrent le décret, sur lequel le récit ne s’étendra pas. Revenons à Singet qui était dans la salle de la Maison de réunion; il appela Porcet et lui dit: «Je leur avais concédé tout à l’heure qu’il pourrait prendre le remède avec de l’eau tombée du ciel. Cela devient urgent: comment lui procurer de l’eau de pluie? Leur roi est à mon avis un souverain de grande sagesse et de haute vertu: il nous faut l’aider un peu à en obtenir. Qu’en penses-tu? — Comment faire? — Tiens-toi debout à ma gauche, tu me serviras d’étoile complémentaire.» Puis, se tournant vers Sablet: «Mets-toi à ma droite, tu seras ma constellation de secours. Laissez-moi l’aider à se procurer un peu d’eau sans origine.» Sacré grand saint! Il se mit à exécuter les pas de danse de la Grande Ourse, récita une incantation, et bientôt surgit à l’est un amas de nuages noirs qui se rapprochèrent peu à peu jusqu’à se trouver au-dessus de leurs têtes. «Grand saint! cria une voix, Aoguang, le roi-dragon des mers orientales est à votre service. — Je me serais gardé de te déranger pour rien: je te prie de nous aider à nous procurer un peu d’eau sans origine pour que le roi puisse prendre son remède. — Mais, grand saint, quand vous m’avez convoqué, vous ne m’aviez point parlé d’eau! Votre humble dragon est venu sans rien sur lui; je n’ai pas mes instruments, ni vent, ni nuages, tonnerre ou éclair: comment faire tomber la pluie? — On n’en a pas l’usage pour le moment, de vent, nuages et tonnerre; d’ailleurs, il n’en faut pas beaucoup, juste assez pour faire passer la pilule. — Dans ce cas, laissez-moi éternuer une ou deux fois: le peu de salive que j’aurai craché, vous n’aurez qu’à le lui donner avec le remède. — Parfait! Je n’en demande pas plus», répliqua Singet, fort aise, «inutile de tarder plus longtemps. Mieux vaut s’y mettre au plus tôt!» Du haut des airs où il se trouvait, le roi-dragon abaissa lentement les nuages noirs jusqu’à ce qu’ils se trouvent au-dessus du palais et, restant invisible, cracha un jet de salive qui se transforma en douce ondée. Tous les courtisans d’applaudir: «O joie inouïe, Votre Majesté, notre maître: seigneur Ciel nous envoie une douce pluie! » Le roi fit aussitôt diffuser la consigne suivante: «Prenez vasques et vases pour la recueillir. Tous fonétionnaires, quel que soit leur rang, aux palais externe et interne, ont le devoir de réunir cette eau divine et contribuer à Notre salut.» Imaginez tous ces officiers civils et militaires, les épouses royales des trois palais, les concubines des six cours, les trois mille filles de compagnie, et les huit cents charmantes beautés, tendre chacun bol, tasse ou plat pour recueillir la douce pluie! Dans l’espace, le dragon prenait soin de ne pas quitter les.abords du palais royal. Au bout de deux heures, il prit congé du grand saint et retourna vers l’océan. Quand on rassembla les récipients, l’on s’aperçut que certains ne contenaient que deux gouttes, d’autres quatre ou cinq. Il y en avait aussi qui n’avaient rien recueilli du tout. En réunissant le tout, on obtint néanmoins la valeur de plus de trois coupes, que l’on posa en offrande sur la table royale. Une étrange fragrance remplissait la salle aux Clochettes-d’O r, D e délicieux effluves flottaient sur la cour du fils du Ciel. Le roi prit congé du Maître de la Loi, fit apporter le cinabre d’or noir et l’eau de pluie dans sa chambre, où il commença par avaler une première pilule en vidant une coupe, puis une seconde, accompagnée de la deuxième tasse, enfin la troisième avec la troisième coupe d’eau douce. Bientôt se fit dans son ventre comme un bruit de treuil ininterrompu: il lui fallut s’asseoir sur le seau de 36 4 propreté quatre ou cinq fois de suite. Après avoir pris un peu de bouillie de riz, il se renversa, épuisé, sur la couche royale. Deux des royales épouses prirent le seau pour l’examiner: il y avait une boule de riz glutineux dans l’amas de mucosités, phlegme et saletés dont aucune description n’épuiserait le détail. Les dames s’approchèrent du lit pour annoncer: «La source de la maladie a été expulsée!» À cette nouvelle, le roi se réjouit fort et reprit un peu de riz. Peu après, il sentit progressivement son cœur et sa poitrine comme s’élargir, le sang et les humeurs retrouver l’équilibre. La force revenant dans ses jambes avec la vigueur d’une énergie nouvelle, il descendit de la couche royale, enfila des vêtements de cérémonie et monta voir le moine chinois à la salle d’audience, le saluant jusqu’à terre. Le Vénérable lui rendit le salut en hâte. Le roi le releva de ses propres mains, puis ordonna à l’un de ses secrétaires: «Prenez un carton et inscrivez une formule du genre en meprostlemant à nouveau devant vous... Envoyez l’invitation aux trois éminents disciples du Maître de la Loi. Par ailleurs, faites ouvrir la grande salle de l’Est et demandez à la cour des banquets de préparer le festin d’aétion de grâces.» Les officiers de la cour obtempérèrent et, chacun s’affairant, qui au courrier, qui au banquet, tout fut prêt en un instant. Le cas de le dire: L ’Etatpossède laforce de renverser les montagnes! Quand Porcet vit arriver les officiers qui apportaient le message, il ne se retint pas de joie: «Frangin, un remède merveilleux, en effet! S’ils viennent aujourd’hui nous remercier, c’est entièrement dû à ton mérite! — Que dis-tu là!» protesta Sablet, «comme le dit l’adage: La gloire d ’un seul rejaillit sur toute sa maisonnée! Nous avons tous participé à la préparation du remède et en partageons le mérite. Ne nous soucions plus que d’en jouir. Trêve de bavardages!» Hé! Voyez les trois compères au comble de la joie entrer tout de go à la cour. Accueillis par les officiers, ils furent conduits à la grande salle de l’Est, où avaient déjà pris place le moine chinois, le roi et les grands secrétaires. Quand Singet, ainsi que Porcet et Sablet, eurent tiré leur révérence devant le Maître, le reste des convives officiels fit son entrée. On voyait, dressées à la place Coupe en ses royales mains, le souverain voulut ouvrir le banquet en portant d ’abord un toaff en l'honneur du moine chinois. d’honneur, quatre tables où il y avait à regarder dix fois plus que ce que l’on pouvait manger; devant se trouvait une autre table chargée de viéluailles non végétariennes des plus recherchées, là encore dix fois que ce qu’il aurait été possible de consommer. Plus bas, de part et d’autre étaient rangées quatre à cinq cents tables individuelles. Tout cela disposé avec une grande élégance. Disent les anciens: «M ille saveurs des mets les plus rares, mille hanaps offrant les plus beaux vins, fromages à la précieuse crème, rouge brocart de riches viandes. » Dans la délicieuse odeur des fru its et la profusion des décors fournis luttent dragons et lions de sucreries, s’ouvrent gâteaux en fourneaux à phénix. Pour le menu non végétarien s’étalent toutes sortes de viandes, porc, mouton, poulet, oie, poisson, canard, mais les légumes incluentpousses de bambou, de soja, auriculaires et bolets '. I l y a plusieurs desserts odorants et maints gâteaux translucides. Le tendre m illet jaune rivalise avec le p u r gruau de riz nouveau. Toutes sortes de soupes piquantes et parfumées où la beauté s’ajoute à la saveur. M onarque et sujets enfin assis lèvent leur coupe, tandis que chacun à sa place fa it passer les pots. Coupe en ses royales mains, le souverain voulut ouvrir le banquet en portant d’abord un toast en l’honneur du moine chinois. «Le pauvre moine, votre serviteur, ne saurait boire de produit fermenté, répondit Tripitaka. — C’est du vin végétarien», répliqua le roi, «juste cette coupe, maître de la Loi, je vous prie. — Le premier commandement de la communauté des moines interdit le vin.» Le monarque se sentait fort embarrassé: «Si la boisson vous e£t interdite, maître de la Loi, avec quoi puis-je vous témoigner mon respeét? — Mes Stupides disciples pourraient trinquer à ma place.» Rasséréné, le roi tendit le hanap d’or à Singet, qui le prit et, après avoir salué l’assemblée, le vida. Devant un tel brio, le roi lui offrit une seconde coupe que Singet but d’un trait. «Voilà qui fera la troisième!» lui dit le roi en riant. Singet ne refusa pas et la but également. Le monarque demanda qu’on lui en remplisse une autre: «En l’honneur des quatre saisons! » Assis près de lui, Porcet avait l’impression que le vin ne viendrait jamais jusqu’à lui. Il patientait en ravalant sa salive, mais quand il vit le roi insister à nouveau, il ne put s’empêcher de s’écrier: «Votre Majesté, le remède que vous avez pris, c’est aussi grâce à moi, il y a dedans le cheval qui...» De peur que l’idiot ne le dévoile, Singet lui passa la coupe. Porcet la vida sans rien ajouter de plus. «Le divin moine parlait de cheval dans le remède: de quel cheval s’agit-il?» demanda le roi. — Mon condisciple», intervint Singet, «a le défaut de ne savoir tenir sa langue. Pour peu qu’il y ait une bonne recette éprouvée, il lui faut la partager avec le monde entier. Dans ce que Votre Majesté avait pris ce matin, il y avait des “clochettes-de-cheval1”.» Le roi se tourna vers ses officiers: «Quel est la saveur des “clochettes-de-cheval”? Quel pouvoir curatif ontelles?» Le médecin du collège royal qui se trouvait là répondit: «Mon seigneur, «L.eproduit e il amer, fro id et non toxique, Fort ejficace contre le phlegme et l'a Ühme, I l libère les humeurs, les caillots chasse, Fortifie, soulage, quinte de toux calme. » Le roi sourit: «Ce qu’il me fallait, exaéfement ce qu’il me fallait! Encore une coupe, vénérable Porcet.» Sans dire un mot de plus, l’idiot ingurgita un troisième «trésor». Ce fut ensuite le tour de Sablet qui vida aussi trois coupes, puis tout le monde fut invité à s’asseoir. Après avoir longuement banqueté, le roi prit un grand gobelet et le présenta à nouveau à Singet. «Veuillez vous rasseoir, Majesté. Je boirai à toutes les tournées et me garderai bien de refuser. — Ma dette envers vous, divin moine, est plus lourde qu’une montagne, jamais je ne vous remercierai assez. Quoi qu’il en soit, acceptez cette grosse coupe. Nous avons à vous parler. — Parlez, je n’en boirai que plus à mon aise. — Cette mélancolie dont Nous avions souffert depuis des années, vous l’avez dissipée par ce seul et merveilleux remède. C’est ainsi que je me suis rétabli. — Hier, dès que j’ai vu Votre Majesté», répliqua Singet en souriant, «je me suis rendu compte qu’Elle souffrait de mélancolie, mais je ne sais ce qui vous a rendu anxieux. — Comme disent les anciens: Linge sale se lave en famih. Mais vous êtes Notre bienfaiteur: je peux vous le raconter, pourvu que vous ne vous moquiez. — Comment oserais-je en rire? Je vous en prie, parlez sans gêne. — Vous qui venez de l’Est, combien de pays avez-vous traversés? — Nous sommes passés par cinq ou six endroits. — Comment y appelle-t-on les reines? — Les épouses du roi? Palais-Principal, Palais-de-l’Est et Palais-de-l’Ouest. — L’usage eût différent ici: la principale se nomme Saint-Palais-d’Or, celle de l’est Saint-Palais-de-Jade et celle de l’ouest Saint-Palais-d’Argent. Nous n’avons présentement au palais que celles d’argent et de jade. — Pourquoi manque Saint-Palais-d’Or? — Il y a trois ans qu’elle a disparu, répondit le roi en versant des larmes. — De quel côté est-elle allée? — Il y a trois ans, à la fête du Double-Cinq, j’étais allé avec mes reines au pavillon des Grenadiers du parc royal ouvrir des gâteaux de riz et ficher de l’armoise dans nos vêtements, boire du vin à l’acore et à l’orpiment et contempler les compétitions de bateaux-dragons. Soudain s’éleva une tornade et, du milieu des airs, apparut un monstre qui déclara se nommer Rival-de-la-Planète Maléfique, me dit habiter la grotte de l’Unicorne du mont de la Licorne, où il manquait de femme. Ayant appris que Saint-Palais-d’Or était belle et charmante, il voulait l’épouser et me demandait de la lui envoyer au plus vite. Au troisième refus de la livrer, il commencerait par me dévorer, puis ce serait le tour de mes serviteurs, enfin celui de la population qui serait entièrement détruite. A cet inêtant, saisi d’une cruelle anxiété pour mon pays et mon peuple, ne sachant que faire, j’ai poussé mon épouse principale hors du pavillon et, dans le sifflement du vent, le monstre l’a emportée. J ’en avais ressenti une telle frayeur que le riz glutineux des gâteaux triangulaires* Vivre XIV, chapitre l x ix e5t resté coagulé dans mes entrailles. J ’étais de plus tourmenté jour et nuit par l’incessante pensée de ce moment cruel, ce qui est la cause de la maladie qui m’a accablé trois années durant. Enfin, il m’a été donné de prendre de vos pilules magiques et, après avoir été plusieurs fois de suite à la selle, je me suis débarrassé de ce qui faisait obs'trudion depuis trois ans. C’est ainsi que j’ai recouvré santé et légèreté, ainsi que l’énergie d’autrefois. La vie que je retrouve aujourd’hui, c’est vous qui me l’avez tout entière accordée: la gratitude que je vous dois e£t bien plus lourde que le Taishan!» Ravi de ce qu’il venait d’entendre, Singet vida l’énorme coupe en deux lampées et demanda avec le sourire: «Par quelles frayeurs et anxiétés êtes-vous passé, Majesté! Vous m’avez rencontré et vous êtes par bonheur guéri. Mais je ne sais toujours pas si vous souhaitez le retour de Saint Palais-d’Or. — Il ne passe de jour, de nuit sans cette lancinante pensée, mais nul n’a su capturer le monstre. Comment pourrais-je ne pas désirer son retour? s’exclama le roi en versant des larmes. — Si je vous la terrassais, cette créature maléfique, qu’en diriez-vous? — Si vous sauvez ma reine», répondit le monarque en s’agenouillant, «je quitterai volontiers la cité avec mes trois épouses et neuf concubines pour vous céder le trône et mon territoire tout entier. » À ces mots et ces marques de respedt, Porcet, qui se tenait sur le côté, ne put s’empêcher d’éclater d’un rire bruyant: «Ce monarque a perdu tout sens des proportions! Comment? À cause d’une femme, renoncer à son pays et s’agenouiller devant un bonze!» Singet s’avança précipitamment et releva le roi de ses mains: «Depuis que le monstre a obtenu Saint-Palaisd’Or, est-il revenu? — Après avoir enlevé Saint-Palais-d’Or il y a deux ans à la cinquième lune, il a réapparu au dixième mois pour réclamer deux dames du palais: pour servir la reine, a-t-il prétendu; je les lui ai offertes. À la troisième lune de l’année passée, il est revenu en demander deux autres. Deux encore, au septième mois, et cette année, à la deuxième lune, deux de plus. Je ne sais quand il reviendra. — Ne craignez-vous pas ces fréquentes visites? 3 7 ° — À le voir revenir si souvent, j’ai peur, certes, et, de plus, je redoute ses intentions meurtrières. J ’ai fait construire au cours de la quatrième lune de l’année passée une “tour” de proteftion contre le monstre. Dès que le sifflement du vent annonce son approche, nous nous y réfugions avec les deux reines et les neuf concubines. — Si Votre Majesté n’y voit pas d’inconvénient, pourrait-Elle me faire visiter l’abri?» Le roi prit aussitôt Singet par la main gauche et sortit de table. Tous les officiers se levèrent. «Frangin», se récria Porcet, «tu n’es vraiment pas raisonnable! Tu abandonnes un vin pareil et perturbes le banquet, pour aller voir quoi?» Le roi comprit que Porcet s’inquiétait pour son ventre: il fit porter dehors deux tables du menu végétarien et donna l’ordre de s’occuper du vin devant l’abri. Ainsi calmé, l’idiot se mit à rire avec le Maître et Sablet: «Allons, changeons de place!» Guidés par une colonne d’officiers civils et militaires, le roi et Singet, la main dans la main, traversèrent le palais et débouchèrent sur le parc royal: aucun bâtiment en vue. «Où se trouve cette “tour” de proteéfion?» demanda Singet. Il n’avait pas fini sa phrase que deux eunuques, au moyen de deux leviers laqués rouge, soulevaient une dalle reéfangulaire sur le terrain vide. «C’est ici», expliqua le roi, «il y a une profondeur de trois toises là-dessous, où sont creusées neuf chambres. On y a déposé quatre grandes jarres remplies d’huile claire qui alimente des lampes qui brûlent jour et nuit. Dès que nous entendons le bruit du vent, nous entrons nous y cacher. Les gens qui sont à l’extérieur replacent la dalle. — C’est que le monstre ne vous veut aucun mal», sourit Singet, «sinon, vous ne pourriez vous protéger de lui ainsi.» À peine avait-il dit ces mots qu’une tornade venue droit du sud se mit à hululer, soulevant terre et poussière. «Ce bonze de malheur a du sel sur les lèvres», se récrièrent les officiers, terrifiés, sur un ton empreint de ressentiment, «il n’a pas plus tôt mentionné le monftre que le voilà!» Le roi, affolé, avait abandonné Singet et s’était glissé dans le trou, suivi de Tripitaka. Les officiers s’étaient tous mis à l’abri. Porcet et Sablet auraient voulu en faire autant, mais Singet les retint l’un et l’autre de la gauche et de la droite: «Il n’y a pas de quoi prendre peur, frérots. Faisons connaissance avec lui, vous et moi. Nous verrons à quelle sorte de créature nous avons affaire. — Balivernes! » protesta Porcet, «à quoi bon? Les officiels ont déguerpi, le Maître s’est caché et le roi s’est terré. De qui avons-nous besoin de redorer le blason, en traînant par ici?» L’idiot eut beau chercher à se dégager, Singet ne lâchait pas prise. Le monstre apparut bientôt dans l’espace. Voyez de quoi il avait l’air: Long de neuf pieds, quel affreux, quel horrible corps! Une p a ire d ’yeux luisants tels des lampes d'or, D eux oreilles en éventail faisant la roue, Q uatre crocs d ’acier enfoncés comme des clous; Ses sourcils aux poils roux se dressent en flam m es; L ’auge de son nez en narines se pâm e! Une pelote de fils rouges au menton, Des pommettes saillantes, verdâtre le fond, D eux bras rougeauds finissant en pâluches bleues, D ix griffes acérées serrant un épieu, Une peau de léopard autour de la taille, Pieds nus, tête ébouriffée, tel un vrai diable! «Sablet, est-ce que tu le reconnais? s’écria Singet, à cette horrible vision. — Je ne l’ai jamais rencontré: comment le reconnaître? — Porcet, tu le reconnais? répéta Singet. — Je n’ai jamais pris le thé ni trinqué avec lui. Je ne suis ni de ses amis, ni de ses voisins. Comment veux-tu que je le connaisse? — Il ressemble au gardien de porte aux yeux d’or et à la face calcinée au service du Pic de l’Est égal au Ciel, suggéra Singet. — Mais non, mais non! rétorqua Porcet. — Comment sais-tu que ce n’est pas lui? — Je le sais bien! Les fantômes sont créatures des ténèbres qui ne sortent qu’aux heures de la nuit ou du crépuscule. Aucun fantôme n’oserait apparaître en pleine 3 7 2 matinée. Si c’en était un, il ne saurait pas monter sur les nuages! À supposer qu’ils sachent produire du vent, ce ne serait qu’un simple tourbillon et non pareille tornade. Ce pourrait être Rival-de-la-Planète-Maléfique. — Mon brave idiot!» s’esclaffa Singet, «tu sais parfois raisonner. S’il en est ainsi, restez tous les deux ici sur vos gardes pendant que je vais lui demander son nom afin de ramener au roi son épouse. — Vas-y, mais ne t’avise pas de signaler notre présence», répliqua Porcet. Sans daigner répondre, Singet s’éleva dans les airs. Ainsi en est-il: Sûreté commence p a r guérison, V oie se garde sans amour n i haine. Si vous ne savez, en fin de compte, à ce départ pour l’espace, s’il fut vainqueur ou non, ni comment il captura le monstre et délivra la belle, écoutez vous le narrer la séance qui vient. 第070回 / CHAPITRE LXX OÙ SINGET S’EiMPARE AVEC ASTUCE DES GRELOTS D’OR QUI CRACHENT FUMÉE, SABLE ET FLAMMES, TRÉSOR DU MONSTRE. Brandissant sa trique de fer, ainsi que nous l’a conté le récit, Singet s’était élevé dans l’espace sur une brillante luminosité et, rassemblant toute la force de son divin prestige, fit face en criant: «D’où viens-tu, monstre pervers, où crois-tu pouvoir perpétrer tes méfaits? — Nous ne sommes nul autre que l’avant-garde au service de notre seigneur le grand roi Rival-de-la Planète-Maléfique de la grotte de l’Unicorne au mont de la Licorne», répliqua d’une voix tonnante la créature, «je viens ici sur son ordre chercher les deux filles du palais qui doivent servir madame Saint-Palais-d’Or. Qui es-tu pour oser m’interroger? 'Livre XIV, chapitre l x x — Je suis Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel. Étant chargé de la proteftion du moine chinois en route vers le paradis de l’Ouest pour rendre hommage au Bouddha, je passais par ce royaume, quand, apprenant que ta bande de démons pervers en humiliait le souverain, j’ai décidé d’exercer mes talents guerriers à purger le pays de vos perversités. Je me demandais justement comment te trouver: tu viens à point remettre ta vie entre mes mains.» À ces mots le monstre, pointa inconsidérément sa lance sur le Novice, qui fit front en dressant sa trique de fer. Une terrible bataille se déroula dans les airs: L a trique esti barre de dragon à damer les mers, la lance n ’e il que fe r forgépar des hommes. Oser se comparer à l ’arme divine! A u x prem iers frottements s'épuise saforce. JL 'immortel de l'U n ité suprême est confronté à un simple démon pervers. N u l diable ne saurait approcher un juste sans être aussitôt anéanti. L ’un se p la ît à soulever vent et poussière pour terrifier le roi, l ’autre monte sur les nuées, saute sur les nuages et cache lune et soleil. Dans ce duel ju sq u ’à la vilioire, l'incapable ne saurait se proclam er héros! L e m eilleur fu t le G rand Saint égal au C ie l qu i d ’un coup de trique — p if, p a f! — brisa d ’abord la lance. Son arme cassée en deux par la barre de fer de Singet, le monstre pris de panique ne songeait plus qu’à sauver sa vie: changeant la direétion du vent, il s’enfuit vers l’ouest. Au lieu de le poursuivre, Singet abaissa son nuage, s’approcha de la trappe de l’abri et appela: «Maître, veuillez sortir en compagnie de Sa Majesté! J’ai chassé la créature maléfique.» Le moine chinois ressortit avec le roi, qu’il soutenait. Le ciel était pur, sans la moindre trace de quelque miasme pervers que ce soit. Le monarque s’avança vers la table, saisit un pot, remplit une coupe à ras bords et la présenta à Singet: «Un premier remerciement, divin moine!» Singet prit la tasse en mains, mais il n’avait pas encore répondu qu’un officier venait de l’extérieur annoncer: «Le feu a pris à la porte de l’Ouest!» À ces mots, Singet lança en l’air la coupe avec son contenu. Le gobelet d’or retomba à grand bruit. Le monarque, confus, s’inclina pour s’excuser: «Pardon, divin moine, pardon! Je suis dans mon tort. J ’aurais dû vous prier de monter dans la salle principale et vous remercier plus solennellement, mais comme il y avait ici du vin commodément à notre portée, je me suis permis de vous en offrir. N’e§t-ce pas pour m’en faire le reproche que vous avez jeté la coupe? — Mais non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit», répliqua en souriant Singet. Peu après on vint annoncer: «Une pluie opportune! À peine les flammes s’élevaient-elles qu’une averse les a éteintes. La rue était pleine d’eau, qui avait une forte odeur de vin. — Votre Majesté», reprit en riant le Novice, «vous avez cru que c’était dans l’intention de vous faire des reproches que j’ai lancé le gobelet: vous vous trompiez. Le monstre, que je n’ai pas poursuivi, s’était enfui à l’ouest: c’est donc lui qui avait mis le feu. La coupe m’a permis de l’éteindre et de sauver de l’incendie les faubourgs de l’ouest. C’est la seule raison de mon geste!» La réponse redoubla la joie et le respeéf que le roi éprouvait. Il pria les quatre pèlerins de monter dans la grande salle sacrée, car il avait l’intention de leur céder le trône et le royaume sans tarder. «Votre Majesté», lui dit en riant Singet, «le monstre de tout à l’heure a déclaré qu’il appartenait à l’avant-garde du détachement de Rival-de-la-Planète-Maléfique et venait chercher les filles de compagnie. Comme il est reparti vaincu, il va sûrement rapporter ce qui s’est passé à notre gaillard, qui ne manquera pas de vouloir en découdre avec moi. Je crains qu’il ne mobilise ses troupes, rendant inévitables paniques et destruéfions dans la population. Votre Majesté serait terrifiée. Je voudrais aller à sa rencontre de façon à le capturer dans les airs et à le ramener à la reine. Mais je ne sais quelle distance il y a d’ici à son repaire. — Il m’est arrivé d’y envoyer des éclaireurs à cheval s’informer: Palier-retour demande une cinquantaine de jours. C’est à plus de trois mille lis au sud. — Porcet, Sablet!» appela Singet à ces mots, «restezici à monter la garde. J ’y vais. — Divin moine, reposez-vous une journée», insista le roi en le retenant, «laissez-moi le temps de vous faire préparer des provisions. Vous pourrez partir, quand je vous aurai procuré de l’argent pour le voyage et choisi un cheval rapide. Livre XIV, c h a p it r e l x x — Votre Majesté parle comme si j’avais à franchir cols et montagnes pas à pas!» s’esclaffa le Novice, «pour ne rien vous celer, ces trois mille lis, j’en aurai fait l’allerretour avant même que le vin refroidisse dans votre gobelet! — Divin moine, ne m’en voulez pas de vous poser la question: vous, dont le noble visage ressemble à celui d’un gibbon, comment êtes-vous entré en possession de pareilles facultés de déplacement?» Singet répondit: «bien que d ’efpèce simiesque je sou, D e la vie et la mort j ’a i ouvert la Voie, P a r tant d ’illuélres maîtres transmise, jo u r et nuit pratiquée sans méprise. Terre pour fourneau et ciel comme toit, D e lune et soleil double emploi, P a r le Yin et le Yang, l ’eau et le feu, brusque illum ination du M ystérieux! je me meus d ’après la Grande O urse', Dont le manche oriente ma course. A tirer du fourneau, pousser le feu, Toujours exact, je veille sur l ’enjeu, O ter du plom b, ajouter du mercure, Entraîner des cinq la procédure, Accorder le rythme aux quatre saisons’’, Ramener les deux “souffles'”à l ’horizons, R éunir à l ’é lix ir les trois maisons". Dans mes culbutes les dieux semblent m ’aider, C ’est que mes quatre membres sont pénétrés D e l ’intelligence des lois naturelles. D ’un bond je franchirais les monts Taihang D ’un élan le gué de la Transcendance. Q u ’importent m ille chaînes étagées, Peu me chaut cent fleuves comme le Yangtsé! C a r rien n’arrête mes transformations: D ix -h u it m ille lieues, je les fa is d ’un bond!» Emu et ravi de ce discours, le roi tendit une coupe à Singet et lui dit avec un large sourire: «Divin moine, vous allez entreprendre un long voyage; prenez ceci; vous y trouverez inspiration!» Le grand saint, qui ne songeait qu’à la capture du monstre, n’avait nulle envie de boire. Il se contenta de répondre: «Posez-le. Je le boirai à mon retour.» Le brave Singet! A peine avait-il fait mention de son Singet allait se mettre à la recherche de l'entrée de la grotte lorsqu'il vit surgir d'une anfra Üuosité de la montagne l'éclat de fiam m es immenses. départ qu’il disparut dans un soudain sifflement, laissant, il va sans dire, le monarque et ses sujets frappés d’étonnement. Laissons-les pour en rester au Novice qui, parti d’un bond, fut bientôt en vue d’une haute montagne perdue dans la brume. Abaissant aussitôt son nuage, il atterrit sur l’un des pics et contempla attentivement le magnifique paysage: Occupant tout le terrain, elle touche au ciel, cache le soleil et produit des nuages. Là-haut, se dressent des pics acérés. E n bas, ses veines se perdent au loin. A u sommet, laforêt touffue de p in sfa it écran au soleil. L ’amas serré des rochers au bas de la falaise accroche les nuages. Les sombres pins demeurent verts aux quatre saisons; les rochers traversent les millénaires, inchangés. L e gibbon pleure dans les bois; on entend de monstlrueux pythonsfranchir le torrent. Lagent volatile pépie, des bêtes rugissent. Chamois et cerfs trottent en paires et en couples. Corbeaux et pies de montagne s'envolent en bandes. Fleurs et plantes offrent le Speêtacle d ’une variété infinie, pêches et fru its célèbrent le renouveau des temps. Site dangereux et inaccessible, parfaite retraite d ’immortel pervers! S’arrachant à cette contemplation dont il ne se lassait pas, Singet allait se mettre à la recherche de l’entrée de la grotte lorsqu’il vit surgir d’une anfraéhiosité de la montagne l’éclat de flammes immenses. L’instant d’après, le ciel entier rougeoyait et dans cette lueur s’éleva une colonne de fumée mauvaise, plus horrible que le feu. Quelle fumée! Voyez plutôt: Une lum ière plus aveuglante que m ille lampes d ’or, des flammes lançant une myriade de traits d ’arc-en-ciel. Ce n’était point la fumée d ’un fourneau, ce n ’était pas fumée de brindilles, mais fumée de cinq couleurs: bleue, rouge, blanche, noire et jaune. E lle enfume les colonnes à l ’entrée sud du ciel, elle roussit les poutres de la salle des Nuées-M ystlérieuses'. E lle brûle ju sq u ’à cuire les bêtes sauvages dans leurs tanières, ju sq u ’à déplumer les oiseaux des bois. L a seule vue de cetteférocefumée décourage de pénétrer dans la montagne pour soumettre ce roi monstlrueux. Le grand saint s’alarmait, lorsqu’il vit cette fois jaillir du sable de la montagne. Quel sable! A couvrir le ciel et cacher le soleil! Voyez: 37 8 Une plu ie serrée jm q u 'aux confins du ciel, couvrant la vastle terre en crépitant, fine poussière qu i aveugle partout, tandis que les grains plut grossiers roulent comme graines de sésame po u r rem plir les vallées. L e cueilleur de simples perd son compagnon, le bûcheron ne retromt plus la maison. A uriez-vous perle brillante en main, en un instlant votrt vue se troublerait. Fasciné par le speétacle, Singet ne se rendit compte que le sable et la cendre lui entraient dans les narines que lorsque la démangeaison le fit éternuer deux fois. Se tournant aussitôt, il tendit la main pour saisir à tâtons deux cailloux et se boucher le nez. D’une secousse, il se transforma en faucon capable de franchir le feu; il vola à travers les flammes et la fumée, mais à peine avait-il opéré quelques descentes en piqué que sable, cendre, feu, fumée se calmèrent comme par enchantement. Il reprit en hâte son aspeét originel et descendit. On entendait le bruit régulier d’un gong. «J’ai dû me tromper de chemin», se dit-il, «ce n’est pas ici que le monstre habite. On dirait le gong d’un soldat de relais postal. Ce doit être une grandroute qui traverse le pays et que parcourt le messager pour transmettre un document. Allons nous renseigner!» Il marchait, quand il aperçut un petit monstre, une bannière jaune à l’épaule et un sac de documents au dos. Frappant un petit gong, il volait plutôt qu’il n’avançait. «C’était donc ce gaillard qui faisait ce bruit», se dit en riant Singet, «je me demande quel message il transporte. Essayons de surprendre ce qu’il en est.» Sacré grand saint! D’une secousse, il se transforma en inseâe hardi qui, discrètement, vola jusqu’au sac. Tout en tapant sur le gong, le monstre grommelait incessamment: « Notre grand roi est vraiment trop méchant. Il y a trois ans, il avait enlevé la reine du royaume de Pourpre-Violet, mais le destin lui est resté contraire: il n’a pas encore réussi à la prendre; les filles du palais qu’il réclame “portent la jarre1”, elles souffrent à sa place. Il en a tué deux, puis quatre. Il en avait demandé il y a deux ans, l’année passée aussi et encore cette année; mais cette fois il est tombé sur un clou. Le voltigeur parti réclamer les filles a été battu par un certain Singet; on n’a pas fourni les dames du palais. Ce refus a rendu furieux mon maître qui veut attaquer le pays et me charge de porter la déclaration de guerre. Elle tournera mal pour eux, immanquablement, à moins qu’il ne cède, le roi du pays. Si le mien a recours à la fumée, au feu et au sable, pas un seul ne survivra, du roi ou de ses sujets. Nous occuperons alors sa cité, notre maître deviendra leur monarque et nous autres recevrons honneurs et fondions d’importance diverse. Mais est-ce que le Ciel saurait le tolérer?» Singet était ravi de ce qu’il entendait: «Même chez les monstres, on en trouve qui ont bon cœur! Sa dernière phrase part d’un noble sentiment. Mais ce qu’il dit au sujet de la reine ne me paraît pas clair. Interrogeons-le!» D’un coup d’aile, il partit en bourdonnant et revint sur la route, une dizaine de lis en avant. Une seconde secousse et le voilà changé en servant taoïste: Cheveux ramassés en deux touffes, Robe fa ite de morceaux rapportés, I l frappe sur un poisson de bois, Chantonnant un hymne du Tao. Rencontrant le petit monstre au tournant de la pente, il leva les mains pour le saluer et lui demanda: «Où allezvous, sergent? Que sont ces documents que vous convoyez?» Comme s’il le reconnaissait, le monstre arrêta de battre le gong et, rendant le salut avec un large sourire, répondit: «Notre grand roi m’envoie remettre une déclaration de guerre au pays de Pourpre-Violet. — La chose du royaume de Pourpre-Violet, est-ce qu’elle s’est unie au grand roi? enchaîna Singet. — Il y a deux ans, à l’époque où il l’avait enlevée, un immortel lui avait offert une robe de mariage magique de cinq couleurs. À peine l’avait-elle enfilée que, sur tout son corps, de haut en bas, ont poussé des piquants, si bien que même la toucher, notre roi ne l’ose. Le moindre effleurement irrite douloureusement la paume, je ne sais pourquoi. Il n’a pu l’imprégner de sa semence jusqu’à présent. L’éclaireur qu’il avait envoyé pour réclamer des filles du palais a été mis en fuite par un certain Singet. Le roi e£t furieux. Voilà pourquoi il m’a chargé de porter la déclaration de guerre. Il entrera en campagne demain. — Est-il toujours d’aussi méchante humeur? — Oui, là-bas. Tu ferais mieux d’aller lui chanter de tes hymnes pour le détendre un peu.» laissant le petit monstre poursuivre sa route en frappant le gong. Mais, devenant soudain violent, le Novice sortit sa trique, fit demi-tour et l’abattit sur le crâne, par-derrière: le malheureux, tête fracassée, cervelle répandue, expira dans un flot de sang, peau lacérée et col brisé. Le Novice rangea le bâton, saisi de regrets: «Je me suis un peu trop précipité! Je ne lui ai même pas demandé son nom. Tant pis!» Il lui prit la déclaration de guerre, qu’il fourra dans sa manche, et dissimula dans l’herbe au bord de la route la bannière et le gong. Comme il tirait le cadavre par les pieds pour le jeter dans le fossé, il entendit un bruit métallique: à la taille dépassait une tablette d’ivoire incrustée d’or. On y lisait l’inscription suivante: Sergent de confiance du nom de Va-et-Vient. De petite taille, cinq pieds environ. Imberbe, au visage grêlé. A porter en permanence: sans plaque, à traiter en imposteur. Singet se mit à rire: «Le gaillard s’appelait donc Va-et Vient; ma trique en a fait Va-et-ne-Revient-Plus!» Il détacha la plaque, la passa à sa ceinture et allait jeter le corps, quand lui revint en mémoire la violence du feu et de la fumée: renonçant à chercher la grotte où résidait la créature perverse, il leva la trique pour l’enfoncer dans la poitrine du petit monstre, et, le balançant dans les airs, s’en retourna d’une traite au pays annoncer cette première viétoire. Le voilà, arrivant pensif aux abords de la cité. Porcet montait la garde devant la salle aux Clochettesd’Or, protégeant le roi et son maître, quand, tout à coup, il aperçut dans l’espace Singet qui portait le monstre. Il en éprouva quelque ressentiment: «Eh! Une affaire de rien du tout! Si j’avais su, je serais allé le capturer: un bon point de plus à mettre à mon crédit! » Il n’était pas au bout de ces réflexions que Singet atterrissait et jetait sa capture au pied des marches. Porcet courut lui donner un coup de râteau et cria: «Le mérite en revient à ton vieux Porcet! — En quoi serait-ce à mettre à ton crédit? rétorqua Singet. — Pas d’histoire! J ’en ai la preuve: ne vois-tu pas les neuf trous laissés par mon râteau? — Regarde plutôt si la tête y est! — Tiens, il est sans tête! Je m’étonnais qu’il n’ait pas bougé quand je l’ai frappé. 3 8 i — Où se trouve le Maître? — Il converse avec le roi dans la salle. — Prie-le de sortir.» Porcet se hâta de remonter en hochant la tête. Tripitaka se leva et descendit accueillir le Novice. Ce dernier lui glissa la déclaration de guerre dans la manche: «Rangez ceci, maître, sans le laisser voir au roi.» Il n’avait pas fini sa phrase que le monarque, à son tour, descendait l’accueillir: «Le divin moine, vénérable Singet, est là! Où en est la capture du monitre? — N’est-ce pas ce qui gît au pied des marches, tué par votre vieux Singet? répondit le Novice en montrant le cadavre du doigt. — C’est le corps d’un monstre, certes», répondit le roi après l’avoir observé, «mais ce n’est pas Rival-de-la Planète-Maléfique. Lui, je l’ai vu deux fois: il est long de dix-huit pieds, large de cinq encolures. Sa face brille comme l’or, sa voix a la force du tonnerre. Il n’a rien de ce nabot! — Votre Majesté s’y connaît! En effet ce n’est pas lui», répondit en riant Singet, «c’est un messager qui est tombé sur moi, que j’ai tué en avant-goût et ramené pour en réclamer le crédit. — Parfait, parfait!» répéta le roi, fort aise, «cela doit être porté à votre mérite: moi qui envoie souvent des hommes en reconnaissance, je n’ai jamais rien obtenu de palpable. Mais vous, divin moine, à votre première sortie, vous en attrapez un. Vos pouvoirs sont vraiment extraordinaires! Faites-moi tiédir du vin pour féliciter le Vénérable de sa vidtoire!» «Trinquer est secondaire», fit remarquer Singet, «puis-je me permettre de poser la question à Votre Majesté: au moment de vous quitter, est-ce que Saint Palais-d’Or vous a laissé un souvenir? Laissez-le-moi un moment.» À ce mot de «souvenir», le roi sentit comme un poignard qui lui perçait le cœur. Il répondit sans pouvoir se retenir de verser des larmes: «Nous célébrions la fête cette année-là, Q uand la créature hurlante s'élança, Em portant royale femme en son repaire: A mon peuple je sacrifiai ma très chère, Sans mots d'adieu n i paroles dernières! N u l kiosque pour témoigner de notre douleur. N i gage, n i sachet de parfum ne m’a laissé, S i ce rie fl cette solitude sans pitié. — Votre Majesté, ce n’est qu’un moment qui sera bientôt passé: pourquoi vous en affliger?» répliqua Singet, «puisque Madame ne vous a point laissé de souvenir, il y a bien dans le palais quelque objet qu’elle aimait particulièrement. Donnez-le-moi. — Que voulez-vous en faire? — En vérité, le roi de ces monstres possède d’extraordinaires pouvoirs magiques! Je l’ai vu lâcher fumée, feu et sable: j’ai compris qu’il serait difficile de le mettre à la raison. À supposer que j’y parvienne, je crains que, ne me connaissant pas, la reine refuse de me suivre pour rentrer au pays. Il faut que ce soit un objet qui lui soit familier, de sorte qu’elle me croie et me laisse la ramener. Voilà pourquoi j’aimerais en emporter un. — Au cabinet de toilette du palais Reflet-du-Soleil, il y a une paire de bracelets en or que portait la reine, ma femme. Comme elle allait entourer son poignet de fils de cinq couleurs pour la fête du Double-Cinq, elle les avait retirés. C’étaient de ses objets préférés. Ils sont rangés dans sa boîte à bijoux. Je n’en supporte pas la vue, tant ils me font penser à cette cruelle séparation. Les voir me rappellerait son charmant visage et aggraverait mon mal. — Ne parlons plus de cela. Allez me chercher les bracelets et donnez-les-moi, si vous pouvez vous en séparer. Sinon, je n’en prendrai qu’un.» Le roi demanda à Saint-Palais-de-Jade de les apporter. Elle les tendit à son mari, qui répéta en les voyant: «Ma très chère et très tendre dame», puis les remit à Singet qui les prit et les enfila à son bras. Sacré grand saint! Sans boire le vin célébrant ses mérites, il s’élança dans un sifflement et, d’une culbute dans les nuages, atteignit le sommet du mont de la Licorne. N’ayant pas le cœur à jouir du paysage, il se mit immédiatement à la recherche de la grotte. Tandis qu’il marchait, il entendit la rumeur de voix humaines, s’arrêta et se mit à scruter les alentours: il y avait quelque cinq cents hommes de tous rangs, au bas mot, qui gardaient l’entrée de la grotte de l’Unicorne. Ils s ’alignent en rangs serrés; leurs armes brillent au soleil; bannières et gonfalons claquent au vent: masse dense et menaçante. Tigres et ours peuvent se transformer en généraux et maréchaux, léopards et lynx deviennent guerriers pleins d ’allant ¡plusféroce encore le loup g ris et plus vaillant l ’éléphant glabre. L e lièvre rusé et le daim m alin agitent épées et hallebardes, le long serpent et le gros python sabres et arcs. T e gorille, capable de comprendre la parole humaine, conduit la bataille et dirige le camp en personne renseignée. À leur vue, le Novice n’osa s’avancer plus loin: il fit demi-tour pour regagner l’ancienne route. Vous vous demandez pourquoi? Ce n’était pas la peur qu’ils pouvaient lui inspirer. Il retrouva l’endroit où il avait tué le petit monstre, récupéra la bannière jaune et le gong, fit une passe face au vent, se représenta la transformation et, d’une secousse, prit l’aspeft de Va-et-Vient, avançant à grands pas en frappant le gong, droit jusqu’à l’entrée de la grotte de l’Unicorne. Il s’apprêtait à reconnaître les lieux, lorsque le gorille l’apostropha: «De retour, Va-et Vient?» Singet ne put que répondre: «De retour. — Dépêche-toi! Notre seigneur le grand roi attend la réponse au pavillon des Ecorchés.» À ces mots, toujours frappant le gong, Singet franchit le portail à grandes enjambées: ce n’étaient que hautes et vastes salles que fermaient les parois rocheuses de falaises suspendues; il y avait nombre de plantes et fleurs rares, de vieux cèdres et des pins altiers. Il atteignit la seconde porte avant même de s’en apercevoir, et, levant la tête, vit un pavillon oétogonal éclairé de huit fenêtres. Au milieu était placé un fauteuil incrusté d’or sur lequel trônait le roidémon, d’un asped vraiment repoussant: Une lueur diaprée monte de son crâne; Un redoutable souffle de meurtres plane. D e sa bouche saillent rangs de crocs acérés, Ses cheveux roussis lancent flammes et fumée. Sa moustache est comme autant de flèches, Son corps couvert du feutre de ses poils réches. Ses yeux, boules de cuivre, éclipsent Ju piter, A chatouiller le ciel, tient en mains masse de fe r! le moindre signe de respeét, continua à frapper le gong, tourné vers la sortie. «Te voilà?» demanda le roi. Le faux messager ne répondit pas. «Es-tu là, Va-et-Vient?» répéta le démon. Toujours pas de réponse. Le monstre s’avança et l’agrippa: «Qu’est-ce qui te prend de continuer à battre le gong arrivé chez toi? Pourquoi ne réponds-tu pas quand on t’interroge? — Que signifient tous ces pourquoi? Pourquoi?» rétorqua Singet en jetant par terre le gong, «je vous l’avais pourtant dit, que je ne voulais pas y aller; mais vous avez insisté. Arrivé là-bas, j’ai trouvé d’innombrables hommes et chevaux en rang de bataille. Ils se sont mis à crier dès qu’ils m’ont vu: “Attrapez le monstre, attrapez-le!” Me poussant, tirant, traînant, ils m’ont amené dans la cité devant le roi. “Qu’on le décapite!” a-t-il simplement ordonné. Heureusement que ses conseillers civils et militaires l’en ont dissuadé: “Quand deux parties sont en guerre, on n’exécute pas les envoyés.” J ’ai ainsi eu la vie sauve. Ils ont rangé la déclaration de guerre et m’ont ramené hors de la ville où, devant l’armée, ils m’ont infligé trente coups sur les cuisses avant de me relâcher pour que je vous apporte cette réponse. Ils ne vont pas tarder à venir ici engager la bataille contre vous. — Autrement dit, tu en as bavé. Je ne m’étonne plus de ce que tu n’avais pas envie de répondre à mes questions. — Passe encore, mais j’avais trop mal pour répondre... — Combien d’hommes et de chevaux ont-ils? — J ’étais mort de peur et, battu comme je l’ai été, comment voulez-vous que j’en évalue le nombre? Leurs armes en rangs serrés ont frappé mon regard: arcs, flèches, sabres, lances, cuirasses et tuniques, piques et hallebardes, épées, pertuisanes et bannières à glands, haches, demi-lunes, heaumes, boucliers, hauberts, halecrets, longs épieux, courtes massues, tridents d’acier, arquebuses et casques. Ils étaient en bottes et vestes renforcées, munis de fouets, balles et fléaux de bronze. » A cette énumération, le roi se mit à rire: «Ce n’est rien! Sans importance: ce genre d’armes? D’un coup de flamme, je ferai place nette! Va donc l’annoncer à dame Saint-Palais-d’Or et dis-lui de ne pas se tourmenter. Ce matin, en apprenant ma fureur et ma décision de partir en guerre, elle pleurait toutes les larmes de son corps. Raconte-lui combien ces troupes sont vaillantes et sûres de me vaincre: ça la réconfortera pour un temps. » La suggestion remplit d’aise Singet: «Exaâement ce que je voulais! » Avec l’aisance d’un familier des lieux, voyez-vous, il fit le tour par la petite porte et se glissa dans la salle. Ici, ce n’étaient que vastes salles et grands bâtiments, différents de ceux qui étaient sur le devant. Il parvint d’une traite au palais en retrait, dont on remarquait de loin les riches décorations et le portail coloré: c’est là qu’habitait dame Saint-Palais-d’Or. À son entrée, il aperçut à son service deux rangs d’esprits-renardes et d’esprits-biches qui se tenaient près d’elle, chacun sous l’aspeft d’une fille de grande beauté. La dame était assise au milieu, dolente, la main soutenant sa joue odorante, les yeux embués de larmes. Son doux et charmant visage était d ’une beauté ensorcelante. M ais elle n ’avait plus le courage de peigner les chignons défaits de sa noire chevelure. Craignant quelque apprêt que ce fû t, elle ne portait aucun bijou. Sa face sans poudre refusait le rouge. Ses cheveux sans huile s’éparpillaient. L es dents serrées, elle fa isait la moue de ses lèvres de cerise, ses sourcils de phalène contra Hés et ses je u x étoilés embués de larmes. EUepensait de tout son cœur au roi de Pourpre- Violet, désolée de ne pouvoir échapper sur l ’heure au file t qu i la retenait. E n vérité, trille a toujours été le sort des belles, condamnées à un silence accablant face au vent d ’est. Singet se contenta de joindre les paumes et de lui dire: «Salut! — Ce maudit rustre de monstre est d’une rare insolence!» s’indigna la dame, «quand je pense au temps où je vivais au pays de Pourpre-Violet et partageais la gloire du roi, au point que ministres et grands précepteurs se prosternaient dans la poussière à ma vue, sans oser lever les yeux! Salut! Est-ce ainsi que l’on m’adresse la parole? D’où sort ce rustre?» Les filles de compagnie s’approchèrent: «Calmez votre colère, madame. C’est un sous-officier de confiance de Sa Majesté, du nom de Va-et-Vient. C’est lui qui a porté la déclaration de guerre ce matin.» À ces mots, la reine se contint et demanda: «L ’as-tu remise au pays de Pourpre-Violet? — Je l’ai portée jusque dans la cité et j’ai vu le roi en personne, dont j’ai rapporté la réponse. — Tu as donc rencontré le roi. Qu’a-t-il dit? — J ’ai déjà fait part de sa volonté de résister et de ses préparatifs militaires. Toutefois, il pense toujours à vous, madame, et m’a chargé de vous présenter un message confidentiel que je ne saurais vous communiquer devant tant de témoins.» À ces mots, la dame cria aux biches et renardes de se retirer. Singet ferma la porte et, se passant la main sur la figure, reprit son aspeét originel. Se tournant vers elle: «Ne craignez rien, madame. Je suis l’un des bonzes envoyés des terres de l’Est solliciter les Ecritures du Bouddha au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes au paradis de l’Ouest. Mon maître est Tripitaka, frère cadet de l’empereur des Tang. Je suis l’aîné de ses disciples, Singet Conscient-de-la-Vacuité. Comme nous passions par votre pays et allions procéder à l’échange des lettres de créance, j’ai vu la proclamation faisant appel aux médecins: c’est moi l’expert qui ai guéri le roi de sa neurasthénie. Au banquet de remerciements, Sa Majesté m’a révélé votre enlèvement pendant que nous trinquions. Comme je sais soumettre tigres et dragons, elle m’a instamment prié de capturer le monstre et de vous ramener au pays. C’est moi qui ai mis en fuite l’éclaireur et encore moi qui ai tué le petit monstre. Quand j’ai vu combien ils étaient menaçants à l’entrée, j’ai pris son aspeét et le risque de venir jusqu’ici pour entrer en contaét avec vous. » À ce discours, la dame resta silencieuse. Singet produisit les bracelets et les lui présenta des deux mains: «Si vous ne mecroyez pas, veuillez jeter un coup d’œil sur ces objets.» A leur vue, elle versa des larmes et descendit de son siège pour s’incliner, pleine de reconnaissance: «Vénérable, si vous me délivrez et me ramenez au pays, je n’oublierai jamais l’immense gratitude que je vous dois, même quand je n’aurai plus de dents! — J ’ai une question à vous poser: de quel genre de trésor se sert-il pour produire feu, fumée et sable? — Quel trésor? Ce ne sont que trois grelots d’or. En agitant le premier, il provoque des flammes dévastatrices de trois cents toises; le second lui permet d’enfumer les gens par des rafales de trois cents toises; avec le troisième, trois cents toises de sable jaune aveuglent le monde. Le feu 'Livre XIV, chapitre lxx 3 8 7 et la fumée ne sont rien comparés au sable: il tue en pénétrant par le nez. — Terrible, vraiment terrible! J ’y suis passé: j’ai éternué deux fois! Mais j’ignore où il range ces grelots. — Les ranger? Il ne s’en sépare jamais et les porte toujours à sa ceinture, qu’il marche, dorme ou reste assis. — Si vous tenez au royaume de Pourpre-Violet, si vous voulez revoir le roi, votre mari, bannissez cet air accablé et douloureux, montrez un visage joyeux et séduisant, témoignez-lui une affeâion amoureuse et incitez-le à vous confier les grelots. Quand je les aurai volés et que j’aurai vaincu la créature maléfique, il me sera facile de vous ramener: vous retrouverez le bonheur conjugal, dont vous pourrez alors jouir en paix.» La dame acquiesça. Singet reprit l’aspeâ: du sergent de confiance, rouvrit la porte du palais et rappela les servantes. «Va-et-Vient», ordonna la reine, «dépêche-toi d’aller au pavillon de devant inviter Sa Majesté à venir. J ’ai à lui parler.» Le brave Singet! Il poussa un grognement d’acquiescement. Aussitôt arrivé au pavillon des Ecorchés, il déclara: «Votre Majesté, dame Saint-Palais vous demande. — Elle, qui ne cesse de m’insulter, me demande aujourd’hui, pourquoi? se réjouit le démon-roi. — C’est que Madame m’a demandé des nouvelles du roi de Pourpre-Violet et que je lui ai répondu qu’il ne voulait plus d’elle et s’était trouvé une autre reine au pays. Elle m’a alors donné l’ordre de vous prier de venir. — Tu sais te rendre utile», s’exclama le démon, ravi, «quand j’aurai détruit son royaume, je te ferai grand chambellan attaché à la cour». Singet remercia sur-le-champ et se hâta de rejoindre avec le roi l’entrée du palais en retrait. La dame les accueillit la mine réjouie et voulut lui prendre la main. Le démonroi recula avec de petits saluts confus: «Je n’ose, si reconnaissant que je sois de cette marque d’affeélion, j’ai trop peur de la douleur que je ressentirais à la main si je me permettais de vous toucher. — Asseyez-vous, je vous prie, Votre Majeité. Je vais vous expliquer. — Dites ce qui vous tient à cœur. Il n’importe. — Il y a déjà trois ans que Votre Majesté m’a accordé la faveur de m’aimer sans que nous partagions la même couche. C’est le deitin, formé par nos vies antérieures, qui veut que nous soyons mari et femme. Que vous me traitiez en étrangère plutôt qu’en épouse, qui l’aurait cru? À l’époque où j’étais reine au pays de Pourpre Violet, il m’en souvient, lorsque des envoyés de pays étrangers apportaient des trésors en tribut, le roi ne manquait jamais de me les confier après avoir fini de les examiner. Vous n’avez guère de choses précieuses ici. Votre entourage se vêt de peaux de bêtes et se nourrit de sang. On ne voit ni soieries, ni perles fines, rien que des peaux étalées en guise de tapis ou couvertures. Peut-être avez-vous tout de même quelque trésor que vous n’avez jamais consenti à me montrer ou me confier parce que vous me traitez en étrangère. Ainsi, j’ai entendu parler de trois grelots en votre possession, qui doivent être des trésors, j’imagine, car, sinon, pourquoi les porteriez sans cesse sur vous? Donnez-les-moi pour que je les range; je les tiendrai à votre disposition chaque fois que vous en aurez besoin. C’est aussi de cette façon que l’on es't mari et femme, en se faisant mutuellement confiance. Sinon, que suis-je pour vous? Une étrangère!» Le démon-roi partit d’un grand rire et s’excusa: «Vous avez raison, madame; vos reproches sont fondés. Le trésor est là, et je vous le confie dès maintenant!» Il releva le pan de son habit pour chercher les objets. Singet, qui se tenait sur le côté, observait sans détourner le regard; il remarqua que le monstre avait écarté deux ou trois couches de vêtements avant d’atteindre les grelots qu’il tenait serrés tout contre son corps. Le démon les détacha, les remplit de bourre de soie, et après les avoir enveloppés dans une peau de léopard, les tendit à la reine: «Ces objets semblent sans valeur, mais il convient de les ranger avec le plus grand soin et surtout de ne pas les secouer. — Je sais», dit la dame en les prenant en main, «je les mets dans le tiroir de ma table de toilette: personne ne les secouera». Puis elle appela: «Mes petites, servez le vin. Je veux célébrer le bonheur de cette réunion avec le roi en vidant plusieurs coupes! » A ces mots, les servantes disposèrent des fruits et des légumes, servirent de la venaison et versèrent du vin de Singet s'éiail preflem ent em paré des trois grelots d ’or, avait gagn é la porte à pas lents et s'était éclipsé. palme. La dame donnait le change par des manières d’ensorceleuse. De son côté, Singet s’était mis au travail: il s’était insensiblement glissé jusqu’à la table de toilette, s’était prestement emparé des trois grelots d’or, avait gagné la porte à pas lents et s’était éclipsé. Comme il n’y avait personne devant le pavillon des Écorchés, il ouvrit le paquet de peau de léopard: le grelot du milieu avait la dimension d’une tasse à thé; les deux autres étaient gros comme le poing. Sans se rendre compte du danger, il se mit à retirer la bourre de soie. Un bang! résonna tout à coup et fumée, feu, sable se mirent à jaillir à gros bouillons impossibles à contenir: un terrible incendie embrasait le pavillon entier. Terrifiés, les monstres qui gardaient les portes se précipitèrent et, faisant irruption au palais de la reine, jetèrent l’alarme. «Allez combattre l’incendie! Au feu!» leur criait le démon-roi. Il sortit voir: c’était Va-et-Vient qui avait emporté les grelots d’or. S’avançant en hurlant: «Maudit esclave! Comment? Tu as volé mon trésor; qu’est-ce que tu fabriques ici avec?» Il ordonna: «Arrêtez-le, arrêtezle! » Et de surgir, pour se jeter sur lui, généraux-tigres, commandants-ours, capitaines-léopards, lynx, éléphants, loups, daims, lièvres, pythons, gorilles, dans une belle bousculade. Pris de court, Singet laissa tomber les grelots, réapparut sous son asped originel, brandit la trique cerclée d’or et chercha à se frayer une voie en avant, frappant comme un fou dans la foule. Dès que le démon eut retrouvé les grelots, il lança l’ordre: «Fermez le portail!» Les uns de condamner la sortie, tandis que les autres poursuivaient le combat. Constatant qu’il lui serait difficile de s’en tirer, Singet rangea sa trique, d’une secousse se changea en moucheron et alla se poser sur la partie du mur de pierres à l’abri de l’incendie. La foule des monstres ne le voyait plus. Ils vinrent annoncer: «Votre Majesté, le brigand s’est enfui, il s’est enfui! — Est-il sorti par la porte? — Non, le portail est fermé et solidement verrouillé. — Dans ce cas, cherchez avec soin», se contenta de répondre le démon-roi. j Liv r e XIV, c h a p it r e l x x 3 9 i Les uns puisaient de l’eau pour éteindre les flammes, les autres fouillaient, mais sans trouver aucune trace du fugitif. «Qui est ce bandit qui a l’insigne audace de prendre l’asped de Va-et-Vient, d’entrer m’adresser la parole et de rester à mes côtés jusqu’au moment de trouver l’occasion de me voler mon trésor?» grommelait le démon plein de colère, «heureux qu’il ne soit point parti avec: dans la montagne, exposé au vent, que serait-il arrivé? — C’est que Votre Majesté possède une chance plus haute que le ciel et que le chiffre de notre destin n’est pas encore à son terme, sinon nous ne nous en serions pas aperçus, fit valoir un général-tigre qui s’était approché. — Votre Majesté», dit à son tour un commandantours, «ce brigand n’est autre que ce Singet Conscient-dela-Vacuité, qui avait mis en fuite l’éclaireur. Il a dû rencontrer Va-et-Vient en chemin, le tuer et prendre son asped après s’être emparé de la bannière, du gong et de sa plaque d’ivoire. C’est ainsi qu’il a réussi à tromper Votre Majesté. — Juste, tout à fait juste! Tu as manifestement raison», approuva le démon-roi, qui donna l’ordre suivant: «Mes petits, poursuivez vos recherches et ne le laissez surtout pas sortir!» Ainsi le veut le jeu de la destinée: Quand l ’alluce tourne à la maladresse, L e je u devient sérieux, réelle prouesse. Si, en fin de compte, vous ne savez comment Singet le Novice s’en tira, écoutez la séance qui vient. Livre quinzième LES SEPT ARAIGNÉES ( c h a p it r e s l x x i à l x x v ) 第071回 / CHAPITRE LXXI OÙ SINGET, MAL NOMMÉ, EST VAINQUEUR DU MONS'I'RUEUX CHIEN-LOUP ET LA BODHISATTVA GUANYIN APPARAÎT POUR SOUMETTRE LE DÉMON-ROI. Que sensualité soit vacuité esti une vieille idée; de même il est dit de la vacuité qu’elle est sensualité. L ’homme capable d ’en comprendre la profonde vérité, quel besoin a u ra it-il de transmuter la poudre de cinabre? Sans cesser de pratiquer une conduite parfaitement vertueuse, il fa u t endurer peines et dur labeur. L e moment venu et le travail accompli, tu tourneras vers le ciel le visage de l ’immortel qui demeure dans l ’éternité. Le récit nous a conté comment Rival-de-la-Planète Maléfique avait fait fermer solidement les portes, devant comme derrière, avant de se mettre à la recherche de Singet. Ce furent vacarme et vociférations jusqu’au crépuscule, mais sans trouver la moindre trace du fugitif. Trônant au pavillon des Ecorchés, le démon-roi rassembla ses troupes pour leur donner ordres et consignes: à chaque porte devaient se tenir des gardes agitant des clochettes et criant le mot de passe, battant le tambour et entrechoquant des castagnettes; chacun devait avoir la flèche prête sur l’arc tendu, et patrouiller toute la nuit, le sabre dégainé. la table, versant des larmes claires et poussant des gémissements sourds. Franchissant la porte à tire-d’aile, il se posa doucement sur le noir nuage de sa chevelure défaite pour savoir ce qui la faisait pleurer. L’instant d’après, elle se répandait en lamentations: «Ô seigneur! Toi et moi Dans une vie antérieure avons brûlé Un bâtonnet d ’encens à la tête brisée Quand donc nous reverrons-nous? Trois ans séparés! I l r ieñ plus grande douleur: chacun de son côté. Ton message était à peine apporté, Q u 'il perdait la vie, notre eîpoir dissipé. Sur ces grelots d ’or pour n’avoir su s'expliquer, A. toi je pense plus fo rt que p a r le passé. » À ces paroles, Singet se déplaça derrière le lobe de l’oreille de la reine et lui murmura: «Dame Saint-Palais, rassurez-vous. C’est toujours moi, le vénérable Singet, le moine envoyé par votre roi et qui n’a pas perdu la vie. La faute en est à mon impatience: je me suis approché de la table de toilette, j’ai volé les grelots et, pendant que vous buviez en compagnie du démon-roi, me suis éclipsé. Arrivé au pavillon du devant, je n’ai pu m’empêcher d’ouvrir le paquet pour l’examiner: en retirant la bourre de soie, j’ai malencontreusement fait sonner les grelots qui ont produit fumée, feu et sable jaune. Pris de panique au point de laisser tomber les grelots, je n’ai pas réussi à me frayer une sortie en maniant la trique sous mon asped propre. De peur de recevoir un mauvais coup, je me suis transformé en moucheron et suis reité caché jusqu’à maintenant, posé sur le gond de la porte; mais le démon-roi la tient plus close que jamais, sans la moindre intention de la faire ouvrir. Ne pourriez-vous le traiter à nouveau en bonne épouse et l’induire à venir dormir ici, de sorte que je parvienne à m’échapper et aviser quelque autre moyen de vous délivrer?» A ces mots, la reine se mit à trembler, les cheveux comme tirés par les dieux; son cœur battait tel un pilon. Sur le point de défaillir, les yeux gonflés de larmes, elle demanda: «Es-tu maintenant homme ou fantôme? — Ni l’un, ni l’autre; je suis pour le moment transformé en moucheron. Ne craignez rien. Priez donc le démon-roi de venir sans tarder. — Cesse de me donner ce cauchemar», répliqua-t-elle d’une voix à peine audible, les larmes roulant sur ses joues. Elle refusait de le croire. «Jamais je ne me le permettrais! Si vous n’avez pas confiance, ouvrez la main et laissez-moi y sauter: vous me verrez.» Elle déplia tout de bon la gauche et, d’un vol léger, Singet se laissa tomber sur sa paume délicate. On aurait dit Un pois noir sur un bouton de lotus, Une abeille sur une pivoine, Un raisin tombé au cœur d’hortensias, Un grain noir sur une tige de lys. Saint-Palais-d’Or leva haut sa paume et l’appela: «Divin moine! » Singet répondit en bourdonnant: «Je suis la transformation du divin moine.» Elle le crut enfin et lui murmura doucement: «Comment procéderez-vous quand je l’aurai amené ici? — Comme disent les anciens, pour ruiner une vie entière il n’y a que l ’alcool'/ mais aussi, rien ne vaut le vin pour dissiper tout souci. L’alcool connaît de multiples usages. Le mieux est de le faire boire. Convoquez l’une des filles attachées à votre service intime, montrez-la-moi de façon à me permettre de prendre son apparence et de rester auprès de vous pour agir à la première occasion.» Elle fit ce qu’il demandait. «Grâce-de-Printemps!» appela-t-elle aussitôt. Une renarde au doux visage de jade apparut en faisant le tour du paravent, s’agenouilla et répondit: «Qu’y a-t-il pour votre service, madame? — Va leur dire d’allumer les lanternes de gaze, de brûler du musc et de m’aider à monter à la cour du devant. Je voudrais prier Sa Majesté de venir se coucher.» Grâce-de-Printemps repartit aussitôt chercher sept à huit esprits de biches et renardes, qui se munirent de deux paires de lanternes et d’une paire de brûle-parfums. Elles s’alignèrent de part et d’autre de la dame; quand elle se leva, mains croisées, le grand saint s’était depuis longtemps envolé. Le brave Singet! Déployant ses ailes, il atterrit sur la tête de la renarde au visage de jade, s’arracha un poil, souffla dessus de son haleine magique, lui ordonna de se transformer, et le changea en l’inseéte qui provoque le 3 9 8 sommeil. Singet le posa très doucement sur son visage. Or, cet inseéle, une fois sur la figure des gens, rampe jusqu’aux narines, car c’eit en pénétrant dans le nez qu’il induit au sommeil. En effet, envahie par la fatigue, la fille ne tenait plus sur ses jambes. Bâillant et titubant, elle se hâta de trouver son coin habituel pour dormir et se mit bientôt à ronfler, tête renversée. Singet sauta à terre et, d’une secousse, prit l’aspedl de Grâce-de-Printemps; il fit le tour du paravent et se tint aligné avec les autres filles. Bref, revenons à dame Saint-Palais-d’Or, qui se dirigeait vers l’avant. Un petit monstre l’aperçut et l’annonça aussitôt: «Votre Majesté, Madame arrive.» Le démon-roi sortit en toute hâte du pavillon des Écorchés pour l’accueillir. «O grand roi, l’incendie s’est calmé et le brigand a disparu sans laisser de trace: comme la nuit est avancée, je viens vous prier de prendre du repos. — Merci de votre attention, madame», répondit le monstre, ravi, «mais ce brigand est Singet Conscient-dela-Vacuité. Il a défait mon éclaireur, tué mon sergent et nous a bernés en entrant camouflé par une transformation. Nos recherches n’ont abouti à rien. Voilà pourquoi je me sens inquiet. — Le gaillard a dû s’évader. Inutile de vous tracasser, venez donc dormir! » Devant la reine qui l’en priait instamment, le démon n’osa refuser plus longtemps et, se contentant de donner des consignes de prudence et vigilance, se rendit tout droit avec elle dans les appartements au fond du palais. Singet y entra avec les deux rangées de filles de compagnie, en fausse Grâce-de-Printemps. «Disposez du vin pour remettre Sa Majesté de ses fatigues! ordonna la dame. — Parfait! Parfait!» s’exclama en souriant le démonroi, «apportez-le vite, que je remette Madame de ses frayeurs.» La fausse Grâce-de-Printemps s’affaira avec les autres à présenter des fruits, étaler de la venaison et disposer table et chaises. La reine offrit une coupe, puis ce fut le tour du roi, l’un l’autre s’échangeant la même tasse. À leurs côtés, la fausse Grâce-de-Printemps tenait le pichet. Elle leur dit: «Puisque c’est la première fois cette nuit que Votre Majesté et Madame échangent une coupe, je vous prie de faire cul-sec pour une tournée de double bonheur.» Elle leur remplit à nouveau la coupe, qu’ils vidèrent. «Votre Majesté», reprit la fausse Grâce-de-Printemps, «pour cette heureuse réunion avec Madame, ne convient-il pas que vos servantes qui savent chanter, chantent, et que dansent celles expertes en danse?» Elle n’avait pas achevé d’énoncer cette suggestion que les instruments de musique étaient accordés et que des chants s’élevaient. Qui de danser, qui de chanter. Tous deux burent encore beaucoup jusqu’à ce que la dame fît cesser danses et chants. Les filles se regroupèrent et s’alignèrent derrière le paravent. Seule la fausse Grâce-de Printemps restait à leur servir la boisson. La dame ne cessait de susurrer des mots doux au roi. Elle se montrait si désirable qu’il fondait, les os mois et les muscles roides. Malheureusement, il ne lui était pas possible de l’imprégner. Le pauvre! Il était en vérité dans la situation du chat qui donne un coup de dent dans une vessie: joie sans objet! Après avoir ri et babillé un bon moment, la reine se risqua à poser la question: «Le trésor de Votre Majefté n’a pas été endommagé? — Des objets forgés avant la séparation du ciel et de la terre! Ils ne sauraient subir le moindre dommage. Il n’y a que l’emballage de peau de léopard qui a brûlé, lorsque le brigand a retiré la bourre qui les bouchait. — Comment les ranger maintenant? — Inutile. Je les garde sur moi, à la ceinture.» À ces mots la fausse Grâce-de-Printemps s’arracha une touffe de poils, les mâchonna en menus fragments, s’approcha subrepticement du démon-roi et les répandit sur lui. Puis, soufflant par trois fois de son haleine magique, elle leur ordonna mentalement de se transformer. Les poils se changèrent en trois sortes de bestioles détestables: puces, poux et punaises. Elles se glissèrent sous les vêtements, contre la peau, et passèrent à l’attaque, le mordant sauvagement. En proie à d’insupportables démangeaisons, le démon-roi plongea la main dans son giron pour se gratter. Retenant quelques puces prisonnières entre les doigts, il s’approcha de la lampe pour voir ce que c’était. La dame, avec un frisson de dégoût à leur vue, déclara pensivement: «Je présume que cela vient de ce que vos sous-vêtements sont sales et n’ont pas été lavés depuis longtemps. — Je n’ai jamais été envahi par ces parasites», assura le démon, terriblement embarrassé, «il a fallu que ce soit cette nuit qu’ils me fassent honte! — Votre Majesté n’a pas à en avoir honte», répliqua la dame en riant, «le proverbe ne dit-il pas que l’empereur aussi a des puces, trois puces impériales? Déshabillez-vous, je vais vous les attraper.» Le démon-roi dénoua sa ceinture et ôta tout de bon ses vêtements. La fausse Grâce-de-Printemps se tenait de côté, observant avec attention le corps du roi: de chaque couche de vêtements sautaient les puces; d’énormes punaises s’étalaient sur chaque pièce de ses habits; d’entières nichées de poux grouillaient comme fourmis sortant du nid. Au moment où il ôtait le dernier effet, révélant la chair nue, les grelots d’or apparurent, eux aussi couverts d’innombrables inseétes. «Donnez-les-moi, Votre Majesté», proposa la fausse Grâce-de-Printemps, «je vais aussi vous les attraper.» La honte et la panique empêchaient le roi de faire la différence entre la vraie et la fausse: il lui tendit les trois grelots. Elle les prit et les manipula un long moment. Profitant de ce que le démon baissait la tête, occupé à secouer les vêtements, elle cacha prestement les grelots d’or, s’arracha un poil, le transforma en trois objets parfaitement identiques à ceux qu’elle avait subtilisés, fit mine de les examiner sous la lampe et, en une rapide contorsion, récupéra les poux, puces, punaises sur son propre corps. Elle tendit ensuite les faux grelots au monstre qui, dans la confusion du moment, était loin de se douter du subterfuge. Il les présenta des deux mains à la reine: «Cette fois, rangez-les bien. Prêtez-y la plus grande attention. Ne faites pas comme la dernière fois.» La dame les prit, ouvrit avec précaution un coffre à vêtements, les y déposa et le referma avec un cadenas d’or. Puis, après avoir repris la conversation et bu plusieurs coupes avec le démon-roi, elle ordonna à la servante d’épousseter le lit d’ivoire et d’y étendre des couvertures de soie: «Nous allons dormir ensemble, moi et Sa Majeité. — Pas de chance, pas de chance!» répétait le roi, en exprimant sa gratitude par de petits saluts, «je n’ose vous tenir compagnie. Je préfère emmener une fille de service au palais et aller me coucher dans l’aile oueft. Bonne nuit, madame.» Là-dessus, chacun se retira de son côté. Nous n’en dirons pas plus à ce sujet. Revenons à la fausse Grâce-de-Printemps: son but atteint, Singet accrocha les grelots à sa ceinture, reprit son aspedt originel et, d’une secousse, récupéra l’inseéte qui provoque le sommeil. Comme il allait de l’avant, il entendit gong et castagnettes sonner minuit. Le brave Novice! Il fit une passe, récita une incantation et, devenu invisible, gagna les abords du portail. Comme il était cadenassé, Singet pointa sa trique cerclée d’or et, par la magie du «déverrouillage» la porte s’ouvrit lentement. Il sortit à grandes enjambées, puis s’arrêta pour crier d’une voix tonnante: «Rival-de-la-Planète-Maléfique, rendsnous Saint-Palais-d’Or!» Il répéta le défi deux ou trois fois, semant l’alarme parmi les monstres, grands et petits, qui se précipitèrent et trouvèrent le portail ouvert. Ils se hâtèrent de chercher des lanternes pour retrouver le cadenas, qu’ils remirent à la porte avant d’en dépêcher quelques-uns annoncer: «Votre Majesté, il y a quelqu’un à la porte qui vous appelle et réclame Saint-Palais-d’Or.» Plusieurs servantes sortirent leur faire savoir à voix basse: «Ne criez pas! Sa Majesté vient de s’endormir.» Aussi, lorsque Singet reprit ses vociférations, les petits monstres n’osèrent pas déranger leur roi. À la troisième, quatrième fois, ils ne bougeaient toujours pas. Le grand saint, dehors, se déchaîna jusqu’aux premières lueurs de l’aube. N’y tenant plus, il prit en main la trique, la fit tournoyer et l’abattit sur le portail. Les monstres, affolés, s’efforçaient de le retenir, tandis que d’autres s’empressaient de colporter la mauvaise nouvelle. Le démon-roi s’était enfin réveillé au bruit de cet épouvantable vacarme. Il se leva, enfila ses vêtements et sortit précipitamment des rideaux de gaze. «Qu’ont-ils à crier? demanda-t-il. — Seigneur», répondirent les servantes agenouillées, «nous ne savons qui a déversé des insultes la moitié de la nuit devant la grotte; il s’attaque maintenant à la porte.» À la sortie du palais, le démon-roi tomba sur les petits monstres porteurs du message. Ils se prosternèrent avant de balbutier: «Il y a dehors quelqu’un qui lance des injutes et réclame Saint-Palais-d’Or! À la moindre remarque, il nous jette les plus horribles insultes, les propos les plus malséants. Quand il a constaté qu’à l’aube vous n’étiez toujours pas sorti, il s’est mis à cogner sur la porte. — N’ouvrez pas!» leur répondit le démon-roi, «demandez-lui d’où il vient et comment il s’appelle. Apportez-moi sa réponse le plus tôt possible.» L’un des petits monstres repartit en hâte et demanda à travers le portail: «Qui frappe à la porte? — Je suis son grand-père, chargé par le pays de Pourpre-Violet de leur ramener la dame Saint-Palais.» Le petit monstre rapporta ce qu’il avait entendu. Le démon se rendit donc aux quartiers de la dame s’enquérir de ce qu’il en était. Elle venait de se lever et n’avait pas encore fait sa toilette, quand les servantes lui annoncèrent la venue du maître. Elle mit hâtivement de l’ordre dans sa tenue et sortit l’accueillir, encore tout échevelée. Ils venaient de s’asseoir et n’avaient pas encore ouvert la bouche qu’un petit monstre vint annoncer: «Ce monsieur Grand a brisé la porte! — Madame», demanda le démon en souriant, «combien avez-vous de généraux et capitaines à la cour? — Nous disposons à la cour de quarante-huit brigades, hommes et chevaux, et de mille commandants d’élite; aux frontières, généraux et capitaines sont innombrables. — Y a-t-il un nommé Grand parmi eux? — Au palais je ne savais assister le monarque que dans la gestion interne, en veillant du matin au soir à l’éducation des dames royales. Les affaires extérieures n’ont pas de limites: comment voulez-vous que je me souvienne des noms! — L’intrus se déclare être un monsieur Grand. Que je sache, un tel nom ne figure pas sur la liste du Classique des patronymes. Madame, vous qui êtes intelligente et cultivée, qui sortez d’une noble famille, vous avez dû beaucoup lire durant votre séjour au palais royal: vous souvenez-vous avoir vu ce nom, et dans quel ouvrage? — Je ne vois que la phrase du Texte de mille cavalières*: “Grand, qui reçoit les instructions d’un précepteur.” Je suppose qu’il s’agit de cela. — Sûrement, c’est cela!» s’exclama, ravi, le démon. Il se leva, prit congé de la reine et regagna le pavillon des Ecorchés. Il endossa son armure, fit l’appel de ses troupes, ouvrit le portail, marcha droit dehors, la hache de guerre Qui-Répand-des-Fleurs en main, et l’interpella d’une voix tonnante: «Où se trouve ce monsieur Grand venu du royaume de Pourpre-Violet? » Serrant la trique cerclée d’or de la main droite, Singet répondit en pointant sur lui la gauche: «Que me veux-tu, mon sage neveu? — Toi!» répliqua le monstre, étouffant de colère à sa vue, «toi qui ressemble à un singe, qui a la tête d’un macaque, aux trois quarts fantôme, tu as l’impudence d’oser me défier? — Maudite créature qui trompe ses supérieurs», rétorqua Singet en lui riant au nez, «tu as des yeux qui ne voient pas! Quand je pense qu’il y a cinq cents ans, alors que j’avais provoqué une grande commotion au palais du Ciel, pas un des dieux et guerriers des neuf cieux n’osait m’adresser la parole sans l’assortir d’un respedtueux lar?! De m’appeler “grand-père” ne saurait te faire mal! — Dépêche-toi de décliner tes nom et prénom», tonna le monstre, «et de dire quel art martial t’autorise à venir marauder par ici! — Tu aurais mieux fait de ne pas me poser la question. Quand je te dirai qui je suis, tu ne sauras plus où te mettre. Approche et tiens-toi au garde-à-vous pour m’écouter!» À ce long discours qui lui révélait le nom de Conscientde-la-Vacuité, le démon-roi s’exclama: «Tu es donc ce gars qui avait jeté de grands troubles au palais du Ciel. — Brigand, maudite créature!» cria Singet, «tu ne sais pas ce que tu dis. J ’ai reçu les plus hautes marques de respeét du royaume de Pourpre-Violet et j’ai bénéficié des insignes faveurs de son roi. Ma position est mille fois plus élevée que la sienne: il m’honore à l’instar des ses parents, 4 ° 4 me sert comme les dieux, et tu oses proférer le mot d’esclave! Tu vas voir, monstre, traître et rebelle! En garde! Tu vas tâter du bâton de ton grand-père!» Pris de court, le démon esquiva le coup et fit face en maniant sa hache de guerre. Un beau combat! Voyez plutôt: L a trique cerclée d ’or A -m on-Bon-Plaisir et la hache Oui-Répanddes-Fleurs, plus tranchante que le vent: l ’un grince des dents férocement, l ’autre serre ses mâchoires puissantes. C elu i-ci est le Grand Saint égal au C iel, celui-là le démon-roi descendu en ce bas monde. L ’un et l ’autre crachent brumes et brouillards q u i se reflètent sur le palais du C iel, soulèvent pierres et sables qu i cachent la résidence de h Grande Ourse. Ils vont, viennent, m ultipliant les coups, se tournent et retournent dans un baüet d ’éclairs. Ils déploient d ’égals talents, chacun jouant son va-tout. L ’un voudrait ramener la dame à la capitale, l ’autre aimerait garder la reine en son repaire. Ce combat n ’a point d ’autres raisons: pour l ’amour de son roi, il estlprêt à laisser la vie! Ils livrèrent une cinquantaine d’engagements sans emporter la décision. S’estimant incapable de remporter en combat singulier la viétoire sur un adversaire aussi fort, le démon-roi bloqua de sa hache la trique et proposa: «Arrête, Singet le Novice! Je n’ai pas encore pris mon petit déjeuner. Attends que je me sois restauré: je reviendrai en finir avec toi.» Singet avait fort bien compris qu’il voulait aller chercher les grelots. Il rangea son arme et lui répondit: «U» brave ne poursuit pas le lièvre épuisé. Va, va donc! Bon appétit avant de revenir mourir!» Le monstre fit précipitamment demi-tour et entra demander à la dame: «Vite, donne-moi le trésor! — Que voulez-vous en faire? — Celui qui m’a provoqué au combat ce matin est en fait un disciple du bonze en quête des Écritures; il s’appelle Singet Conscient-de-la-Vacuité. “Monsieur Grand” ou “grand-père” est une fausse déclaration. À cette heure, je n’ai pu l’emporter au combat. Attends que je ressorte avec les grelots et lâche un peu de fumée et de feu pour brûler le maudit singe!» La dame était en proie à un cruel dilemme: elle aurait voulu refuser de les chercher, mais elle redoutait d’éveiller ses soupçons; si elle les lui donnait, ne fallait-il pas craindre pour la vie de Singet? Elle hésitait, incertaine, lorsque le démon-roi la pressa une seconde fois: «Va vite les chercher!» La dame ne put faire autrement que de prendre la clé, d’ouvrir et de lui tendre les trois grelots. Il les prit et sortit de la grotte, laissant la reine assise en son palais, versant une pluie de larmes à la pensée que le Novice pourrait ne pas en réchapper. Ni l’un ni l’autre ne savaient que les grelots étaient faux. Aussitôt la porte franchie, le démon se tint dans le sens du vent et cria: «Ne bouge pas, Singet! Regarde-moi secouer les grelots! — Tu as des grelots», se mit à rire le Novice, «crois-tu que je n’en aie pas? Tu sais les secouer: penses-tu que je ne sache en faire autant? — Quel genre de grelots possèdes-tu? Montre-lesmoi! » Singet réduisit la trique de fer à la dimension d’une aiguille à broder, la cacha dans l’oreille, tira de sa ceinture les trois véritables trésors et répondit: «Voilà les miens! — Bizarre, bizarre! » se récria le monstre, étonné à cette vue, «comment se fait-il qu’ils soient à ce point indentiques aux miens? Même s’ils étaient sortis du même moule, la finition aurait laissé une marque en plus, une bosse en moins, comment peuvent-ils ne présenter aucune différence?» «D’où viennent tes grelots? demanda-t-il. — Et les tiens, mon sage neveu? répliqua Singet. — Ces grelots qui sont miens», répondit naïvement le démon-roi, «viennent «D es profondeurs de la Voie, p a r L aosà Raffinés dans le fourneau des H uit-Trigram m es, Trésor p a rfa it qu’il nous a ju sq u ’à ce jo u r laissé. » Singet se mit à rire: «Les miens viennent de ce temps-là également. — Comment ont-ils été produits? — Les grelots qui sont miens? Lorsque, au paradis des Bienheureux, 4 ° 7 L e patriarche du Tao raffina l ’é lix ir, Dans son fourneau transmuta ces grelots d ’or. D eux fois trois font s ix: suite de trésors en chaîne. L es vôtres sont les mâles, les miens les femelles! — Précieux produits de l’élixir d’or, les grelots ne sont pas plus oiseaux qui volent que bêtes qui courent», objeâa le démon-roi, «comment distinguer les mâles des femelles? Les bons, ce sont ceux dont il sort quelque chose quand on les secoue. C’est la seule diÿtinétion qui importe. — Parler ne prouvera jamais rien. Essayons, nous verrons. Je te laisse commencer.» Le démon agita tout de bon son premier grelot deux ou trois fois sans voir le feu apparaître, le second sans que se produisît la fumée; du troisième, ne sortit pas non plus de sable. «Bizarre, bizarre!» marmonnait le démon, pris de panique, «le monde a bien changé: ces grelots, je présume, sont du genre de ceux qui se laissent terroriser par leurs femmes. À la seule vue des femelles, les mâles ne font plus rien. — Mon sage neveu», ricana Singet, «arrête! À mon tour de secouer les miens: tu vas voir.» Le brave singe! Il empoigna les trois grelots à la fois et les secoua tous ensemble. Imaginez le feu rouge, la fumée bleue et le sable jaune mêlés jaillissant à gros bouillons, illuminant les arbres et la montagne entière. Le grand saint récita ensuite une _ incantation et, tourné vers le sud-ouest, ordonna: «Ô vent, lève-toi!» Aétivé par une brise fraîchissante, le feu, porté par la force du vent, devint flammes rougeoyantes; d’épaisses fumées noires embrasaient le ciel entier, tandis que la terre se couvrait de sable jaune. Atterré à ne plus avoir l’âme chevillée au corps, Rivalde-la-Planète-Maléfique ne trouvait aucune issue à la fuite qui, seule, aurait pu lui sauver la vie au milieu d’un tel incendie. C’eit alors que, du milieu des airs, retentit l’appel: «Conscient-de-la-Vacuité, me voilà!» Singet tourna vivement la tête et leva les yeux: c’était la bodhkattva Guanyin, tenant de la main gauche le vase immaculé et de la droite la branche de saule, au moyen de laquelle elle aspergeait les flammes de douce rosée pour éteindre le feu. Pris de court, Singet cacha précipitamment les grelots dans sa ceinture et, joignant les paumes, se proiterna. L’aspersion de quelques gouttes de rosée fit disparaître en un instant toute trace de flamme, fumée et sable. « Pardonnez-moi de ne pas m’être écarté de votre auguste présence dans l’ignorance où j’étais de votre visite chez les mortels, ô grande compatissante. Puis-je me permettre de vous demander où vous allez? — Je ne suis venue que pour retrouver et ramener cette créature maléfique. — D’où vient ce monstre qui a l’impudence d’obliger votre illustre personne à descendre le chercher? — C’est le chien-loup à poils dorés que je chevauche. La bête a profité du sommeil du garçon qui en a la charge pour briser avec ses dents la chaîne qui le retenait et dissiper la malédiftion qui pesait sur le roi du pays de Pourpre-Violet. » À ces mots, Singet s’inclina précipitamment: «Bodhisattva, mais vous dites le contraire de ce qui s’est passé! Il a humilié le roi, violenté la reine et porté atteinte aux bonnes mœurs: il a provoqué les calamités. Pourquoi dites-vous qu’il les a dissipées? — Tu n’es pas au courant. C’était à l’époque où le défunt roi était sur le trône, alors que l’aéhiel, le prince héritier, ne lui avait joas encore succédé. Dans sa jeunesse, il adorait la chasse. A la tête d’hommes et de cavaliers qui avaient lâché chiens et faucons, il était arrivé sur la pente du Phénix-Tombé, au bas de laquelle perchait un couple de jeunes, les deux enfants de la mère-bouddha de l’Ouest et du grand et illustre roi et bodhisattva Paon. Ce roi transperça d’une flèche le mâle, et aussi la femelle, qui réussit à regagner l’Ouest. La mère-bouddha, éplorée, décréta qu’il serait séparé de sa compagne trois ans et affligé de la maladie qui frappe les oiseaux esseulés. Au moment où j’avais entendu la décision, je chevauchais ce chien-loup sans penser que cette bête y avait prêté attention et viendrait enlever la reine pour libérer le roi de cette malédiition. Cela fait trois ans aujourd’hui: son châtiment est accompli. Tu es venu à point nommé le guérir de son afflidtion. Il était temps que je descende ramener la créature perverse. — Bodhisattva, vous avez beau dire, il n’en a pas moins souillé une reine, ruiné les bonnes mœurs, transgressé les lois et enfreint les principes fondamentaux des relationsy ) s.. y y ► L-» • Z?>)_ i i ' - V JW ■'■> • - ( y: ' j ÿ:::. r ® cy m y y E ^ y y ^,.y m...:.-.--,-„, ^ ^ f tV K T )^ _ _ /. ^ - r y i y? 3 p y:& %*& " m/ï-,r?7=--~-— '&''* £>,'±~4\C ^ v j'yO J '’'-"■r --. i’ivû-ÏK! ÆVÎ), V} ) f^ T p -p J •' G -; - ' rL Y'.o rr Yi.:-) a - r-7>< ^; ü- A-:...A A:..\A ''^S '■■ -1: " >'.'.:: /-' K '■ Y ';/ yp'y/.'/<. • - - ■ '—.ÿ. f /; % y C y y ^ y ^ i;;;:;;. y.. _ y::. r — \f»;;%y K/ Y ï î s;:{ c:îlJ ’a: j à a a. ->T' ’ L ’idiot abandonna son râteau, retira sa longue tunique droite d e brocart noir et sauta dans l ’eau. avoir obtenu les Écritures. Comme dit le proverbe: En chemin, mieux vaut être à court dans les comptes qui se règlent m sapèques que dans ceux qui se règlent à coups de poing. Si, à ce moment-là, elles nous barrent la route et nous cherchent querelle, n’auront-elles pas leur revanche? — Qu’est-ce que tu proposes? rétorqua Singet. — À mon avis, il faut commencer par tuer les goules et, ensuite, libérer le Maître: c’est le plan le meilleur, celui qui consiste à désherber en arrachant les racines. — Moi, je me refuse à les frapper. Vas-y, toi, si tu veux!» Ravi de la proposition, Porcet rassembla ses énergies et, râteau dressé, partit à grandes enjambées. Il y courut d’une traite, poussa la porte et trouva les sept filles accroupies dans l’eau, maudissant le faucon: «Le sale volatile! Puisse chat te bouffer la tête! Que faire maintenant qu’il a emporté tous nos vêtements? — Mes chères bodhisattva», leur dit Porcet sans pouvoir se retirer de pouffer, «c’est donc ici que vous prenez votre bain. Accepteriez-vous la compagnie d’un moine tel que votre serviteur? — Maudit bonze, quelle impudence! » s’écrièrent-elles, courroucées, à sa vue, «nous sommes filles de bonne famille alors que tu es un homme qui a quitté la sienne. A partir de la septième annéefilles et garçons ne partagent plus la même natte, disent les anciens livres. Comment peux-tu proposer de te baigner dans le même bassin que nous? — C’est qu’il fait chaud, tellement chaud que je n’ai pas le choix: il vous faudra tant bien que mal me permettre de faire trempette. Inutile de me balancer vos livres à la tête avec ces histoires de nattes! » Coupant court à leurs protestations, l’idiot abandonna son râteau, retira sa longue tunique droite de brocart noir et sauta dans l’eau avec un gros plouf! Furieuses, les goules voulurent se jeter sur lui toutes ensemble, mais elles ignoraient combien il était bon nageur. Dès qu’il eut touché l’eau, il se changea, d’une secousse, en silure. Les ogresses cherchaient toutes à palper le poisson, mais sans parvenir à le saisir: à peine l’avaient-elles frôlé à l’est qu’il filait de l’autre côté; l’avaient-elles touché à l’ouest? Il était reparti à l’eit! Glissant, insaisissable, il ne cessait de se faufiler entre leurs cuisses. L’eau, au fait, montait à hauteur de poitrine: après avoir tournoyé un bon moment près de la surface, il se mit à sillonner le fond. Lorsqu’il eut parcouru tous les niveaux du bassin, il laissa les filles haletantes, épuisées et découragées. C’eât alors qu’il sauta hors de l’eau, réapparut sous son aspeft propre, enfila sa tunique et, brandissant le râteau, cria: «Qui suis-je? Vous me preniez pour un espritsilure! » Ce que voyant, les goules, alarmées et tremblantes, s’adressèrent à Porcet sur un autre ton: «Vous étiez d’abord venu habillé en bonze; dans l’eau vous vous êtes transformé en silure insaisissable. Vous revoici moine. D’où venez-vous, en fin de compte? Veuillez nous laisser votre nom. — Maudite bande de goules, vous ne m’avez donc pas vraiment reconnu. Je suis le disciple du Vénérable envoyé chercher les Ecritures par les grands Tang des terres de l’Est; c’est moi, Conscient-de-ses-Capacités, Huit Défenses, amiral des Roseaux-Célestes! Vous avez pendu mon maître dans la grotte et comptiez le consommer cuit à la vapeur. Mon maître, le cuire à la vapeur! Tendez vos têtes sans tarder: un coup de râteau à chacune! Je vais éliminer votre sale engeance. » À ces mots, les ogresses ne se sentaient plus l’âme chevillée au corps. Elles suppliaient, agenouillées dans l’eau: «Nous sollicitons l’indulgence de Votre Seigneurie! Nous avions des trous à la place des yeux, au point de pousser l’aveuglement jusqu’à nous saisir de votre maître. Bien que nous l’ayons suspendu, nous ne lui avons fait subir aucune torture. Nous espérons que, dans votre grande compassion, vous nous pardonnerez et nous laisserez la vie. Nous sommes toutes prêtes à vous offrir un viatique et raccompagner votre maître vers le paradis de l’Ouest. — Ne dites pas cela», rétorqua Porcet en faisant un geste de dénégation de la main, «comme le formule si bien le diélon: Oui a été bernépar le marchand de bonbons, ne se fiera plus jamais à paroles mielleuses. Vous aurez votre coup de râteau; chacun son chemin!» qu’à sauver leur vie sans aucune considération pour la pudeur: elles sautèrent hors de l’eau, cachant les parties honteuses de la main, et coururent se réfugier sous le kiosque, où, debout, elles recoururent à un Stratagème: chacune se mit comme à dévider du nombril une corde de soie. Elles remplirent bientôt l’espace d’une énorme pelote, dans laquelle Porcet s’empêtra. Quand l’idiot leva la tête, il ne voyait déjà plus le soleil! Il chercha à s’échapper, mais c’est à peine s’il pouvait soulever la jambe. En fait, le sol était couvert de cordages dans lesquels il se prenait les pieds. À chaque mouvement, il trébuchait. Allait-il à gauche? Il se cognait la tête par terre. Poussait-il à droite? Culbute à planter les oignons à l’envers! Demitour brusque? Le voilà embrassant le sol. Il ne se releva précipitamment que pour un nouveau plongeon «à la libellule». Au bout de tant de chutes, l’idiot ne tenait plus sur ses jambes, sa tête tournait et il n’y voyait plus clair. Sans force pour se relever, il s’étendit à même le sol, et bientôt ronfla. Les ogresses le ligotèrent, sans le frapper ni le blesser, le laissant dans la pelote qui lui cachait la lumière du jour, et, sautant hors de la porte du bassin, s’en retournèrent à la grotte. Arrivées de l’autre côté du pont, elles récitèrent l’incantation qui fit disparaître en un instant l’énorme emmêlement de cordages, puis, toutes nues, coururent jusqu’à la grotte et, se couvrant les parties intimes de la main, passèrent devant le moine chinois avec de petits rires embarrassés. Dans la chambre, elles trouvèrent de vieux vêtements qu’elles enfilèrent, puis elles gagnèrent d’une traite la porte de derrière, où elles se tinrent en criant: «Les enfants, où êtes-vous?» Au fait, chacune de ces goules avait un fils, non pas un enfant qu’elles auraient porté, mais des fils adoptifs. Leurs noms rappelaient ce qu’ils étaient: abeille, guêpe, cafard, cantharide, criquet, mouche et libellule. Les monstres avaient tissé une vaste toile en travers du ciel et les avaient ainsi capturés tous les sept. Elles allaient les dévorer, mais, comme dit le vieil adage, il n’est de bête sans langage. Les inseétes plaidèrent pour avoir la vie sauve, s’offrant à considérer les goules comme leurs mères. C’est ainsi qu’au printemps ils s’en vont cueillir des fleurs à leur offrir, qu’en été ils se mettent en quête de plantes qui témoignent de leur piété filiale. 4 3 i À leur soudain appel, ils se précipitèrent et demandèrent: «Qu’y a-t-il pour votre service, mères? — Fils, nous avons commis ce matin l’erreur de nous frotter à un moine venu de la cour des Tang, de sorte que nous avons été retenues par son disciple dans le bassin, il y a un instant, à grande honte et au risque d’y perdre la vie. Réunissez tous vos efforts pour le chasser de notre porte. Si vous triomphez, nous vous retrouverons chez votre oncle.» Ayant ainsi échappé à la mort, les ogresses se rendirent chez leur frère, où leurs langues perverses allaient provoquer de nouveaux malheurs, dont nous ne parlerons pas pour l’instant. Voici donc tous ces inseâes qui sortent à la rencontre de l’ennemi, se frottant les mains et serrant le poing. Reparlons de Porcet, dont la tête tournait tant il avait trébuché. Levant enfin les yeux, il se rendit compte que la pelote de cordages avait complètement disparu et, hasardant un pied devant l’autre, se redressa et retrouva tant bien que mal le chemin du retour, malgré la douleur. S’agrippant à Singet dès qu’il le vit: «Frangin, je dois avoir la tête enflée et le visage tout bleu, non? — Qu’est-ce qui t’arrive? — Elles m’ont pris dans un filet de cordages, tendu des nœuds sous le pied et fait trébucher tant de fois que j’en ai les reins rompus. Je ne pouvais plus faire un pas. Je n’ai trouvé le salut et la voie du retour que lorsque cette pelote s’est évanouie. — Bon, n’en parlons plus!» intervint Sablet, «c’est toi qui as provoqué ce désastre. Les ogresses sont sûrement retournées à la grotte mettre à mal le Maître. Dépêchonsnous de nous porter à son secours! » À ces mots, Singet partit aussitôt à grandes enjambées, suivi de Porcet qui tirait le cheval. À l’entrée du domaine, ils virent les sept petits monstres qui leur barraient l’accès du pont: «Doucement, nous sommes ici!» «Ridicule!» se dit Singet après les avoir mesurés du regard, «ce sont des gnomes! Le plus grand ne fait pas deux pieds six pouces, pas même trois pieds! Le plus lourd ne fait pas dix livres, huit ou neuf au plus! » «Qui êtes-vous? leur cria-t-il. — Nous sommes les fils des sept fées. Vous qui avez offensé nos mères, vous avez l’impudence de faire les ignorants et de venir frapper à notre porte! En garde!» Tous de s’élancer en une sauvage mêlée, jouant des pieds et des mains. Rendu de fort méchante humeur par ses chutes répétées, Porcet, devant ces créatures minuscules, se mit à donner de furieux coups de râteau. Confrontés à la férocité de l’idiot, les inseéles reprirent l’un après l’autre leur forme originelle et, s’envolant, criaient: «Transformations!» En un instant un devint dix, dix cent, cent mille, mille dix mille: chacun s’était multiplié en un nombre incalculable. L e ciel était rem pli de mouches volantes, L e sol couvert de libellules dansantes; A beilles et guêpes se jetaient à la tête, A u x yeux s’en prenaient les cafards, trouble-fête. L es cantharides piquaient devant, derrière, L es criquets dessous, dessus, sans manières. Son visage en était noir à fa ire peur, Bourdonnement à rem plir les dieux de terreur! Porcet commençait à s’affoler: «Tu as beau dire, frangin, que chercher les Ecritures n’est pas une affaire, mais, sur la route de l’Ouest, même les inseéles se mettent à vous tourmenter. — N’aie aucune crainte, frérot! On aura tôt fait de les abattre. — Comment cela? J ’en ai bien dix couches, sur la tête, sur la figure et sur tout le corps! — Ce n’est rien, rien du tout! J ’en fais mon affaire. — Frangin», insista Sablet, «dans ce cas, montre-nous sans tarder ton savoir-faire: ils auront bientôt transformé mon crâne chauve en citrouille!» Sacré grand saint! Il s’arracha une poignée de poils, les mordilla pour les seétionner en menus fragments, les recracha et aussitôt ils se transformèrent en toutes sortes d’oiseaux de proie. «Quel est cet argot que tu baragouines», lui demanda Porcet, «buséper...? — Tu ne comprends pas? Buse pour la buse dorée, éper pour l’épervier, fau pour faucon, ger pour gerfaut, au pour autour, pêcheur pour l’aigle pêcheur, ard pour le busard. Livre XV, c h a p it r e l x x ii Aux sept sortes d’inseétes qui sont les fils de ces goules, j’oppose sept genres d’oiseaux de proie qui sont la transformation de mes poils.» Ces oiseaux étaient d’une extraordinaire habileté à gober les inseétes. Ils les abattaient aussi à coups d’ailes et de serres. En un moment le ciel en fut débarrassé et le sol couvert d’une couche de plus d’un pied de bêtes mortes. Les trois condisciples se précipitèrent, franchirent le pont et entrèrent dans la grotte, où ils découvrirent Tripitaka qui gémissait et pleurait, suspendu. Porcet s’approcha et lui dit: «Maître, vous ne savez pas combien de chutes et culbutes j’ai faites pendant que vous vous amusiez, pendu là-haut! — On en reparlera», coupa Sablet, «détachons d’abord le Maître! » Singet coupa aussitôt les cordes et descendit le moine chinois, tandis que tous posaient la même question: «Où sont parties les goules? — Elles sont allées appeler leurs fils, complètement nues, toutes les sept! répondit Tripitaka. — Mes frères, venez avec moi les débusquer!» proposa Singet. Tous trois, armes en mains, allèrent les chercher du côté de la cour arrière, mais sans en trouver trace. Ils grimpèrent aux pruniers et pêchers: en vain. «Elles sont parties, parties! s’exclamait Porcet. — Inutile de les poursuivre», suggéra Sablet, «retournons aider le Maître à reprendre la route.» Les trois disciples revinrent à l’avant inviter le moine chinois à remonter à cheval. «Maître», lui firent-ils observer, «la prochaine fois qu’il y aura à quêter des aumônes, laissez-nous le faire pour vous... — O disciples», répondit Tripitaka, «désormais, quand bien même je devrais mourir de faim, je ne le prendrai jamais plus sur moi'! — Occupez-vous du Maître», proposa Porcet, «pendant que je leur démolis leur baraque, de sorte qu’elles n’auront plus d’abri. — Y donner des coups de râteau serait se fatiguer en pure perte», objeéta Singet en riant, «mieux vaut chercher des fagots pour détruire tout, de fond en comble.» Le brave idiot! Il trouva des pins morts, des bambous cassés, des saules desséchés et des lianes mortes, qu’il alluma en une immense torche qui brûla tout dans un feu d’enfer. Maître et disciples poursuivirent leur route, l’esprit en repos. Eh! Si, en fin de compte, vous ne savez ce que fut le sort de ces goules après leur départ, écoutez la séance qui suit. 第073回 / CHAPITRE LXXIII OÙ PASSION CONDUITE PAR RANCUNE D EVIENT SOURCE D ’EM POISONNEM ENT; H EUREUSEMENT LE M AÎTRE DE L’ESPRIT D ÉTRUIT LES RAYO N S DÉMONIAQUES. Le récit nous a conté comment Singet, soutenant Tripitaka, avait regagné avec Porcet et Sablet la grand-route, où ils pressèrent leur marche droit vers l’Ouest. Quelque temps plus tard, des tours et bâtiments majestueux frappaient leur regard. «Disciple», demanda le moine chinois à Singet en tirant sur les rênes, «peux-tu me dire ce que sont ces lieux?» Singet leva la tête et vit Tours et pavillons entourés de montagnes, kiosques et terrasses autour d ’un ruisseau, un bosquet touffu d ’arbres d ’essences variées devant h portail, un parterre d ’odorantesfleurs sauvages au-delà de la résidence. L ’aigrette blanche perche sur le saule, tel un ja d e immaculé dans k brume. L e loriot chante dans les pêchers d ’un jaune éclatant comme te feu. Cerfs et biches trottent en couple dans le p ré vert, sans peur n i souci. L es faisans volent en paires à la cime des érables rouges. On croirait h grotte de la Terrasse-du-Ciel de L iu et Ruan résidence d ’immortels, maison du parc de G rand- l/ent'1. «Maître», conclut-il, «ce n’est point la résidence de nobles ou de roi ni celle de riches bourgeois, mais, ce me semble, ermitage taoïfte ou monastère bouddhique. Approchons et nous saurons à quoi nous en tenir.» A ces mots, Tripitaka cravacha sa monture. Arrivés à l’entrée, maître et disciples découvrirent au-dessus de la porte une plaque en pierre sur laquelle se lisaient les trois caraétères: Temple de la Pleur-Jaune. 'Livre XV, chapitre l x x i ii Tandis que Tripitaka descendait de cheval, Porcet déclara: «C’est donc la maison d’un prêtre taoïste: autant entrer le rencontrer, puisque nous suivons les mêmes pratiques sous des habits différents. — Tu as raison», approuva Sablet, «cela nous permettra de visiter les lieux et aussi d’y laisser paître la bête. Si ça ne dérange pas trop, nous pourrions faire servir un repas maigre pour le Maître.» Le Vénérable acquiesça et tous quatre entrèrent. La seconde porte s’ornait des deux sentences parallèles suivantes: Bourgeons jaunes, neige blanche: immortelle résidence. Herbes de jaspe, fleurs rares: maison des plum es d ’Icare. «C’est donc là un daoshi qui brûle les chaumes pour transmuter des drogues, joue du fourneau et promène son creuset!» ricana Singet. Tripitaka le pinça: « Plus bas! Attention à ce que tu dis! Nous ne sommes pas de ses connaissances, encore moins de ses parents: en quoi cela te regarde?» La phrase n’était pas finie qu’ils passaient la porte et trouvaient la salle principale entièrement close, mais, sous la galerie à l’est, était assis un prêtre taoïste occupé à la préparation de pilules et élixirs. Comment était-il accoutré? Voyez plutôt: I l portait un chapeau rutilant à rebord doré, une robe noir corbeau, les pieds dans une pa ire de chaussures à bouts recourbés d ’un vert agressif, la taille serrée d ’une bande jaune flottante à la L ü Dongbin. I l avait uneface de potiron defer, des yeux brillants comme des étoiles, au m ilieu de lafigure un nez de musulman, haut et grand, les lèvres ourlées comme celles d'un Tatar. L ’estprit du Tao cache foudre et tonnerre: c’était un vrai daoshi ailé, dompteur de tigres et dragons. «Cher immortel, l’humble moine que voici vous salue», dit d’une voix forte Tripitaka à sa vue. Le daoshi leva brusquement la tête, surpris, lâcha la préparation en main, ajusta sa coiffure, mit de l’ordre dans ses vêtements et descendit les marches à sa rencontre: «Maître, pardonnez-moi de n’être venu vous accueillir. Veuillez entrer vous asseoir.» Le Vénérable monta vers la salle, fort aise, poussa les vantaux et vit les images sacrées des trois purs, devant 4 3 6 lesquelles encens et brûle-parfum étaient posés sur une table. Tripitaka se hâta d’allumer des bâtonnets et se prosterna par trois fois avant de saluer le daoshi. Puis il s’assit à la place d’honneur en compagnie de ses disciples. Leur hôte fit servir le thé: deux jeunes garçons se hâtèrent de chercher le plateau à thé, de laver les bols, frotter les cuillères et préparer les fruits et gâteaux. Leur adivité fébrile eut tôt fait d’éveiller l’attention de leurs ennemies. En fait, les sept goules de la grotte aux Toilesd’Araignées avaient été les condisciples de ce daoshi dans l’étude des arts occultes. Elles s’étaient réfugiées chez lui après avoir mis de vieux vêtements et fait appel à leurs fils. Elles étaient occupées à tailler des habits, quand elles virent les garçons préparer le thé: «Quels hôtes sont donc venus pour que vous vous affairiez pareillement? — Quatre moines viennent d’entrer et le maître nous a ordonné de servir le thé. — Y a-t-il un bonze rondouillet au teint pâle? — Oui. — Y en a-t-il un aux larges oreilles et long groin? — Oui. — Allez vite leur porter le thé; faites signe du coin de l’œil à votre maître pour qu’il vienne par ici. Nous avons quelque chose d’important à lui dire.» Les garçons apportèrent donc cinq tasses au daoshi, qui retroussa ses manches pour en offrir une des deux mains à Tripitaka, puis, successivement, à Porcet, Sablet et Singet. Le thé bu, on rangea les gobelets. L’un des jeunes servants fit un clin d’œil au prêtre qui se leva en disant: «Veuillez reiter assis.» Et, à l’adresse de l’un des garçons: «Laisse le plateau et tiens-leur compagnie en attendant que je revienne!» Le Vénérable et ses disciples en profitèrent pour sortir visiter le temple avec le jeune servant. Bref, revenons au daoshi qui trouva en entrant dans sa cellule les sept filles qui s’écrièrent en tombant à genoux: «Maître et respedé frère, écoutez vos petites sœurs, un mot!» Le prêtre les prit par la main pour les relever: «Vous vouliez déjà me parler ce matin en arrivant, mais je n’ai pu vous répondre affirmativement parce que le travail de préparation des drogues et élixirs exige d’éviter la présence de personne du sexe yin. Je reçois maintenant des ~Livre XV, chapitre l x x iii 43 7 visiteurs: vous pourrez me parler tranquillement de ce que vous avez à me dire plus tard. — Permettez, maître et frère: nous souhaiterions justement vous entretenir d’une affaire en rapport avec cette visite. Ce serait sans objet, s’ils sont partis. — Voyez-vous ça!» se récria en riant le daoshi, «ce que vous avez à me dire ne saurait attendre, parce que je reçois des visiteurs! Êtes-vous folles? Moi qui suis de ceux qui cultivent l’immortalité dans la pureté et la tranquillité? N’en parlons point: même si j’étais vulgaire laïque, ayant femme, enfants et charges de famille, ne conviendrait-il pas de régler cela après le départ des hôtes? Comment pouvez-vous pousser le manque de retenue jusqu’à me faire porter le bonnet de l’incivilité? Permettez-moi de ressortir!» Elles s’accrochaient toutes à lui: «Maître et frère, calmez votre colère. Nous vous le demandons, d’où viennent ces visiteurs?» Le prêtre se rembrunit sans répondre. « Nous avons appris du petit gars qui était venu à l’instant chercher le thé qu’il s’agit de quatre bonzes. — Et alors? grogna le daoshi. — Parmi les quatre il y en a un qui eit rondouillet et pâle de visage, un autre qui a la gueule allongée et de larges oreilles. Leur avez-vous demandé d’où ils venaient? — Comment connaissez-vous ces deux-là? Les auriezvous vus quelque part? — Vous n’êtes donc pas au courant des complications: le bonze a été envoyé chercher les Ecritures au paradis de l’Oueit par la cour des Tang. Il est venu ce matin mendier de la nourriture à notre grotte et, le connaissant de réputation, nous l’avions, en effet, capturé. — Pour quoi faire? — C’est que nous avions depuis longtemps entendu dire que ce moine chinois avait un corps de vérité formé par la pratique de la pureté au cours de dix incarnations successives: en manger un morceau prolongerait indéfiniment la vie. Nous avons été par la suite retenues dans le bassin de Purification-des-Souillures par le moine au long groin et larges oreilles; il a commencé par emporter nos vêtements avant de se mettre à son afffaire, qui était de nous imposer sa compagnie dans la baignade. Nous ne pouvions d’ailleurs l’en empêcher: il s’eft jeté à l’eau, s’eit 4 3 8 transformé en silure et a cherché à nous violer en se glissant entre nos cuisses. C’était immonde! Puis il a sauté hors de l’eau pour reprendre son aspeét premier. Voyant que nous refusions de nous soumettre, il a cherché à nous tuer à coups de râteau à neuf dents. Si nous n’avions su user de notre jugeote, nous serions tombées entre ses mains féroces. Voilà pourquoi nous avons pris la fuite, toutes tremblantes, et avons envoyé vos Stupides neveux le combattre, sans savoir s’ils sont encore en vie. Si nous avons pris refuge auprès de vous, c’est dans l’espoir que vous nous vengerez en considération des éminentes études que nous avons menées ensemble autrefois.» À ce discours, le daoshi répondit d’une voix altérée par l’indignation: «Des moines d’une telle impudence et grossièreté! Rassurez-vous, je vais leur régler leur compte. — Maître, si vous entrez en aétion, nous sommes là pour vous aider, répliquèrent les filles en le remerciant. — Le combat est inutile, pas question de se battre! Comme dit l’adage: En venir aux mains esti toujours malsain. Suivez-moi, vous toutes! » Les filles entrèrent avec lui dans la chambre. Il prit une échelle, fit le tour du lit et grimpa pour descendre de la poutre maîtresse un coffret de cuir de huit pouces de haut, un pied de long et quatre pouces de large, fermé d’un petit cadenas de bronze. Il tira de sa manche un mouchoir jaune canard auquel était nouée une petite clé; il ouvrit le coffret et sortit un paquet d’une drogue assez particulière: Plus de m ille livres de déjellions D ’oiseaux de toutes sortes réunies, Dans un chaudron soigneusement bouillies, Réduites à feu doux avec attention, D e m ille livres à une louche, D e la louche à trois pincées à bouche. E t cela, non seulement rissolé, M ais encore raffiné et fum é! Poison pareillem ent élaboré V a u t plus que joyaux, trésors recherchés. S i vous tenez vraiment à y goûter, V errez le roi des Enfers sans tarder! «Mes sœurs», dit le daoshi aux sept filles, «cette précieuse Livre XV, c h a p it r e l x x iu 4 3 9 drogue que j’ai fabriquée, administrée à un commun mortel, à raison d’un millième d’once, entraînerait la mort, aussitôt arrivée dans l’estomac; il suffirait de trois millièmes pour éliminer un divin immortel: c’est peut-être la dose nécessaire à ces moines. Apportez-moi vite le trébuchet! » L’une des filles se hâta de lui apporter une balance: «Pèse un centième deux millièmes et divise la dose en quatre parties égales! » Il alla ensuite chercher douze jujubes rouges qu’il fendilla pour fourrer dans chacune un millième d’once, avant de les partager entre les quatre tasses de thé; puis il prit deux jujubes noirs pour garnir un cinquième gobelet et disposa le tout sur un plateau. «Attendez que je les aie questionnés», expliqua-t-il aux filles; «s’ils ne viennent pas de la cour des Tang, nous en réitérons là. Dans le cas contraire, je donnerai l’ordre de changer les tasses et c’est ce thé que vous ferez apporter par les garçons. Ils ne l’auront pas plus tôt bu qu’ils périront les uns et les autres: vous serez vengées et délivrées de ce qui vous tourmente. » Les filles lui manifestèrent une gratitude infinie. Le daoshi, après s’être changé, réapparut en feignant les plus grandes marques de respeft. Invitant le moine chinois et ses compagnons à regagner leur place d’honneur, il expliqua: «Pardonnez mon impolitesse, maître. Il a fallu que je donne des ordres derrière, que je demande à mes jeunes disciples de ramasser des légumes et des navets pour nous préparer un repas maigre. Voilà pourquoi j’ai dû vous fausser compagnie. — Nous sommes entrés vous saluer les mains vides», s’excusa Tripitaka, «nous ne voudrions vous déranger. Il ne fallait pas vous donner cette peine... — Nous sommes, vous et moi, gens qui avons quitté nos familles», rétorqua en souriant le daoshi. «Ne vaut-on pas trois dixièmes de boisseau’ de grains à la porte de tout monastère? Comment pouvez-vous dire que vous venez les mains vides? Puis-je me permettre de vous demander, maître, à quel établissement sacré vous appartenez et ce que vous venez faire par ici? — L’humble moine que je suis est envoyé par Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est quérir les Écritures au grand monastère du Coup-de-Tonnerre. 4 4 ° Comme notre chemin passait par votre palais d’immortels, nous nous sommes permis d’entrer vous présenter nos respeéts en toute sincérité.» A ces mots, le prêtre prit une mine réjouie: «Vous êtes donc, maître vénéré, bouddha d’éminente vertu et de loyale piété, ce que mon humble personne ignorait: j’ai failli au devoir de me porter à votre rencontre. Pardonnez-moi, veuillez me pardonner!» Et d’ordonner: «Garçons, changez-moi vite ce thé. Préparez un repas rapide!» Comme l’un des jeunes servants entrait, les filles lui firent signe: «Il y a du thé tout prêt ici, emporte-le!» Le garçon prit les cinq tasses. Le daoshi s’empressa d’en présenter une des deux mains, avec les jujubes rouges, au moine chinois. Quant aux disciples, il jugea leur rang à leur taille: Porcet en tête, Sablet en second et Singet, le plus petit, en dernier. C’est pourquoi lui échut le quatrième gobelet. Le Novice, de son regard vif, eut tôt fait de remarquer que la tasse restant sur le plateau ne contenait que deux jujubes noirs. Il prit la sienne, mais proposa: «Maître, échangeons nos tasses. — Pour ne rien vous cacher, vénérable», répondit le daoshi &n souriant, «pauvre prêtre vivant dans la montagne sauvage, je n’ai pas toujours ce qu’il faut au moment voulu. Je suis allé à l’instant moi-même chercher des fruits derrière: il ne restait que ces douze jujubes rouges pour accompagner les quatre tasses de thé que je vous offre respectueusement. Comme je ne saurais vous tenir compagnie sans rien prendre moi-même, je me contente de ces deux jujubes de qualité inférieure. Je tiens par là à vous manifester mon respeét. — Que dites-vous là?» répliqua Singet avec le sourire, «nul n’e!t pauvre qui chez lui demeure, aimaient répéter les anciens, mais en chemin de pauvreté l'on meurt. Comment pouvez-vous parler de pauvreté, vous qui êtes à demeure fixe? Ce sont gens tels que nous, moines errants, qui connaissent la véritable pauvreté. Procédons à cet échange, échangeons! — Conscient-de-la-Vacuité», intervint Tripitaka, «le vénérable immortel tient à nous témoigner son hospitalité. Bois! A quoi rime d’échanger?» Le Novice n’avait plus le choix: tenant la tasse de la main gauche, il la couvrit de la droite et observa les autres. L e daoshi eut le temps de l'esquiver, de dégainer une épée précieuse et d e fa ire front. Or, Porcet, avec son énorme appétit, avait aussi faim que soif: il n’eut pas plus tôt vu les trois jujubes rouges dans son gobelet qu’il les sortit et les avala goulûment. Tripitaka suivit son exemple. Sablet aussi. L’instant d’après, le visage de Porcet changeait de couleur, Sablet avait des larmes aux yeux et le moine chinois de l’écume aux lèvres. Pris de vertiges, ils ne tenaient plus sur leur siège et tombèrent par terre les uns après les autres. Le grand saint avait fort bien compris que c’était l’effet du poison. Il leva sa tasse et la jeta à la tête du daoshi, qui eut le temps de se protéger de la manche de sa robe. Le gobelet tomba avec un bruit de porcelaine brisée. «Ruftre grossier!» s’indigna le prêtre en colère, «qu’est-ce qui te prend de casser mes tasses? — Sale bête! » gronda Singet, «tu vois l’état où sont ces trois-là? Qu’as-tu à répondre? Qu’est-ce que nous t’avons fait pour que tu nous serves du thé empoisonné? — Bête brute de village», rétorqua le daoshi, «vous ne pouvez que vous en prendre à vous-mêmes, tu le sais fort bien! — Nous venions d’entrer et de prendre place. On n’a fait que mentionner d’où nous venions, sans le moindre propos outrancier, et c’est nous qui nous serions attiré ces malheurs? — N’êtes-vous pas allés demander l’aumône à la grotte aux Toiles-d’Araignées? Ne vous êtes-vous pas baignés dans la source de Purification-des-Souillures? — Le bassin au sept goules? Puisque tu parles de cette affaire, c’est sûrement que tu es leur complice, et non moins certainement une créature démoniaque. En garde! Tâte de ma trique!» Sacré grand saint! Il sortit de son oreille le bâton cerclé d’or et, d’une légère rotation, lui donna la grosseur d’un bol. Il l’abattit en pleine gueule, mais le daoshi eut le temps de l’esquiver, de dégainer une épée précieuse et de faire front. Les coups et vociférations eurent tôt fait de jeter l’alarme parmi les sept ogresses. Elles se précipitèrent dehors en criant: «Frère, ne vous donnez pas cette peine, laissez-nous vous le capturer!» Leur vue ne fit qu’exacerber la fureur de Singet. Faisant tournoyer la barre de fer des deux mains, il se jeta dans la mêlée, distribuant sauvagement les coups. Ne voilà-t-il pas que les sept filles se déboutonnent, exposent leur ventre blanc comme neige et, de leur nombril, déroulent à toute allure des cordes de soie qui forment bientôt comme un ciel de lit, sous lequel Singet e£t enseveli. Se rendant compte que la situation prenait mauvaise tournure, le Novice se retourna pour murmurer une incantation et, d’un bond, perça la couverture de cordages. Contenant sa fureur, il se tenait au milieu des airs, dans l’expe&ative: de ce poste d’observation, Singet voyait les créatures passer et repasser, comme navettes de tissage. En un instant, tous les bâtiments du temple de la Fleur-Jaune disparurent, recouverts par ces fils brillants. «Terrible, terrible! Je l’ai échappé belle», se dit Singet, «pas étonnant que Porcet ait fait plus d’une chute! Comment se tirer d’une pareille situation? Mon maître et mes condisciples ont, de plus, été empoisonnés. Ces créatures maléfiques sont de connivence et je ne sais rien sur leurs antécédents. Mieux vaut consulter encore une fois la divinité locale.» Sacré grand saint! Il abaissa son nuage, fit une passe, récita la syllabe sacrée om et convoqua le vieux tuai une seconde fois. «Grand saint», demanda-t-il tout tremblant en se prosternant au bord du chemin, «n’étiez-vous point parti secourir votre maître? Pourquoi êtes-vous revenu? — Peu après l’avoir délivré, je suis tombé sur un temple dit de la Fleur-Jaune. Nous sommes entrés voir et avons été reçus par le supérieur. La conversation était à peine engagée que notre maître s’est effondré, empoisonné par son thé. Fort heureusement, je n’avais pas touché au mien. Comme je sortais ma trique pour frapper le supérieur, il m’a parlé de l’affaire des aumônes à la grotte aux Toiles-d’Araignées et du bain dans la source de Purification-des-Souillures. J ’ai alors compris que lui aussi était une créature maléfique. À peine avais-je levé la main sur lui que les sept filles ont accouru et ont craché leurs fils. J’ai eu par bonheur la sagesse de m’enfuir. Je présume qu’en tant que divinité de ces lieux, tu dois savoir d’où elles viennent. Quel genre de créature est-ce? Dis-moi la vérité si tu veux éviter les coups! — Il y a moins de dix ans qu’elles vivent ici», précisa le tudi en se prosternant, «à l’issue d’une enquête que j’avais effeétuée il y a trois ans, j’ai découvert leur aspeét originel: 4 4 4 ce sont les esprits de sept araignées. Ces cordages qu’elles crachent de leur nombril sont des fils de toiles d’araignées.» Fort aise de la réponse, Singet conclut: «A t’en croire, l’affaire n’est pas trop grave. Puisqu’il en est ainsi, tu peux t’en retourner: j’ai les moyens de les vaincre.» Le tudi se prosterna et s’en fut. Quant à Singet, il sortit du temple, arracha soixante-dix poils à sa queue, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer: ils se changèrent en autant de petits Singets. Puis il souffla de la même façon sur sa trique cerclée d’or qui lui obéit en se transformant et se multipliant en soixante-dix fourches qui avaient chacune la forme d’une paire de cornes. Il les distribua aux petits singes, lui-même en prenant une. Se tenant à l’extérieur, ils plongèrent les fourches dans la masse des fils et, y appliquant ensemble toutes leurs forces, au signal donné, brisèrent chacun une corde, chacun enroulant autour de son outil une dizaine de livres de cordages. Ils tirèrent ainsi de l’intérieur sept araignées qui avaient largement la grosseur d’un panier d’osier. Les pattes entravées et la corde au cou, elles répétaient: «Grâce, grâce! » Les soixante-dix petits singes les maintenaient prisonnières, sans montrer la moindre intention de relâcher leur étreinte. «Ne les frappez pas», leur dit Singet, «demandez-leur seulement de me rendre le Maître et mes condisciples.» Les créatures maléfiques crièrent au daoshi: «Maître et frère, renvoyez-leur le moine chinois, sauvez nos vies!» Celui-ci accourut: «Mes sœurs, je ne peux rien pour vous; je tiens à le dévorer.» À ces mots, Singet s’emporta: «Si tu ne me rends pas mon maître, tu vas voir en quel état je vais réduire tes sœurs! » Sacré grand saint! Il fit faire une demi-rotation à la fourche, qui reprit l’aspeét de la trique cerclée d’or, et l’abattit des deux mains sur les sept araignées, qu’il réduisit en bouillie sanguinolente, puis, en deux coups de queue, récupéra ses poils et se jeta seul à la poursuite du daoshi, faisant tournoyer le bâton. À la vue de ses sœurs battues à mort, le prêtre ne put en supporter davantage et se lança impétueusement à sa rencontre, épée dressée. L e daoshi découvrait sous les aisselles mille paires d'yeux qui lançaient de terribles rayons d ’or. La fureur qui animait chacun des adversaires les poussait à déployer tous leurs pouvoirs magiques. Une terrible bataille! L e monélre fa isa it tournoyer son épée sacrée, le grand saint brandissait sa trique, tout cela à came de T rip ita ka de la cour des Tang; pour lu i les sept filles avaient déjà laissé la vie, hélas! Ils déployaient maintenant toute leur adresse, savoir-faire et puissance. L e grand saint était d ’une force éclatante, l ’immortelpervers d ’un lourd courage. Leurs mouvements étaient d ’une richesse éblouissante, leurs mains p im rapides qu’un treuil. Leurs armes s’entrechoquaient à grand bruit som un ciel de sombrts nuages flottants. A mots tranchants, ils manœuvraient à la petfedm. L e vent hurlant et le sable volant auraient terrorisé loups et tigres, sous un ciel sans étoiles, sur la terre assombrie. Après avoir soutenu cinquante à soixante assauts contre Singet, le daoshi se sentait les mains molles. Comme ses muscles allaient le lâcher d’un moment à l’autre, il dénoua sa ceinture et laissa tomber sa robe à grand bruit. «Mon fiston!» ricana Singet, «te mettre à poil ne te servira de rien! » En fait, en ôtant ses vêtements, le daoshi avait levé ses bras et découvrait sous les aisselles mille paires d’yeux qui lançaient de terribles rayons d’or: Un épais brouillard jaune sortait de dessom ses aisselles. M illepains d’yeux brûlaient en implacables rayons d’or. On aurait cru depart et d ’autre des seaux d ’or, des cloches de bronze. L a puissance de la magie du monstlrueux immortel aveugle le ciel, éclipse le soleil et la lune, enveloppe les gens d ’un souffle desséchant qui h éblouit: le G rand Saint égal au C ie l était captif de ce brouillardjaune aux rayons d’or. Pris de panique, Singet ne pouvait que tourner en rond à l’ombre de ces rayons implacables, sans pouvoir faire un pas en avant ou en arrière. Il était pris comme dans un seau. La chaleur devenant insupportable, de désespoir, il s’élança vers le haut, se heurtant le crâne contre un rayon qui le renvoya au sol, tête la première, comme l’on plante les oignons! La douleur lui fit porter la main sur le sommet du crâne: il sentit que la peau avait été ramollie et se dit avec anxiété: «Quelle déveine! Cette maudite tête ne tient plus le coup! Elle que ni le sabre ni la hache ne pouvait entamer, com 4 7 ment se fait-il que ces rayons d’or en aient attendri la peau et la chair? Si ça continue, la plaie va s’infedter et je risque d’en garder les séquelles.» La chaleur redevenait insupportable. Il réfléchit: «Je ne peux ni reculer ni avancer ni sauter: que faire? Ne reite, putain, qu’à creuser par-dessous!» Sacré grand saint! Il récita une incantation et, d’une secousse, se changea en perce-montagne à écailles, appelé aussi pangolin. Assurément: Q uatre griffes d ’acier q u i creusent collines et rochers aussi aisément que tas de farine. L e corps couvert d ’écailles, il tranche à travers falaises et crêtes comme s’il coupait de l ’oignon. Ses yeux ont la fulgurance d ’une paire d ’étoiles, son museau pointu e il p lus puissant que vrille ou lim e à métaux. E n pharmacopée, dit perce-montagne à écailles et, plus communément, pangolin. Le voilà qui se durcit la tête et se met à forer sous la terre, ne réémergeant qu’une vingtaine de lis plus loin. Or, les rayons implacables n’avaient qu’une portée d’une dizaine de lis. Singet reprit son asped originel, épuisé, les muscles roides, couvert de courbatures et sans pouvoir retenir les larmes. Il éclata soudain en lamentations: «O maître! «D epuis que j ’a i embrassé la fo i pour vous suivre, Nous avons poussé vers l ’Ouestl à dure peine, Sans peur du vastle océan qu i se déchaîne. ESI-ce en un fossé que le sort va nous détruirel» Le Beau Singe-Roi se désolait ainsi lorsqu’il perçut soudain le bruit de sanglots qui venaient de l’autre côté de la montagne. Il se redressa, s’essuya les yeux et tourna la tête: une femme en grand deuil avançait vers lui, un bol de bouillie froide dans la main gauche, de la monnaie de papier à brûler pour les morts dans l’autre, sanglotant à chaque pas. Singet hocha la tête en soupirant: «Le cas de le dire: «D es yeux en larmes devant d ’autres yeux en larmes, Un cœur brisé qu i rencontre un autre cœur brisé. «Je ne sais ce qui arrache des sanglots à cette femme. Demandons-le-lui. » 4 4 « Déjà sur la route, la femme venait à la rencontre du Novice, qui s’inclina: «Chère bodhisattva, qui pleurez-vous? — A la suite d’une discussion sur le prix de perches de bambou, mon mari a été empoisonné avec du thé par le supérieur du temple de la Fleur-Jaune», répondit la femme en larmes, «je vais lui brûler cette monnaie de papier en témoignage de mes sentiments conjugaux.» À ces mots, Singet se mit à verser des larmes, ce qui remplit la femme d’indignation: «Quelle inconscience! Alors que je me tourmente et désole pour mon mari, tu oses te moquer de moi en pleurant et fronçant les sourcils! — Calmez votre colère, chère bodhisattva», répliqua le Novice avec une nouvelle inclination, «je suis en fait le premier disciple de Tripitaka, le frère cadet de l’empereur des grands Tang des terres de l’Est, envoyé en mission au paradis de l’Ouest. Comme nous passions près du temple de la Fleur-Jaune, nous y avions laissé le cheval au repos, sans savoir que le supérieur était une créature démoniaque qui avait juré fraternité avec les sept araignées. Elles s’apprêtaient à mettre à mal notre maître dans leur grotte. C’est moi, avec mes condisciples Porcet et Sablet, qui l’avais délivré. Quand elles se sont réfugiées chez lui, elles ont inversé la vérité en lui faisant croire que nous avions de mauvaises intentions. Le daoshi, alors, a terrassé au moyen de thé empoisonné mon maître et ses disciples: tous les quatre, en comptant le cheval, sont tombés entre ses mains. J ’étais le seul à ne pas avoir touché au thé et, lorsque j’ai jeté la tasse, il s’est battu contre moi. Aux cris que nous échangions, les sept araignées ont accouru et m’ont enveloppé de leurs fils, dont je n’ai pu m’échapper que par la force de mes méthodes magiques. Quand j’ai appris du tudileur aspeét véritable, j’ai pu couper les cordages par le procédé de la multiplication du corps, les tirer à moi et les tuer à coups de bâton. Le daoshi a voulu les venger en m’attaquant à l’épée. Au bout d’une soixantaine d’engagements, comme il avait le dessous, il s’est dénudé et m’a enveloppé de rayons d’or que dardaient mille paires d’yeux sous ses aisselles. Toute retraite ainsi coupée, j’ai dû me transformer en pangolin et creuser sous terre. Je me lamentais, quand je vous ai entendue pleurer. Voilà pourquoi je vous ai interrogée. De vous voir apporter de la monnaie de papier pour votre mari m’a rappelé que je n’avais rien à offrir à mon défunt maître. T elle elt la raison 4 4 9 de mon accablement et de ma tristesse. Comment oserais-je me moquer de vous! » La femme posa le bol et la monnaie des morts pour saluer le Novice: «Ne m’en veuillez pas: j’ignorais que vous étiez aussi sa viétime. Il me semble, à ce que vous m’avez raconté, que vous ne savez pas qui est en réalité ce daoshi. C’eft le seigneur démon aux Mille-Yeux, que l’on appelle aussi monstre aux Yeux-Multiples. Vous disposez assurément d’immenses pouvoirs magiques pour avoir su lui échapper en vous transformant et soutenir un si long combat; vous ne sauriez néanmoins vous en approcher. Je vais vous expliquer comment inviter une sainte personne capable de briser ces rayons implacables et de terrasser le daoshi. » A ces mots, Singet se hâta de la saluer: «Chère bodhisattva, puisque vous connaissez ses antécédents, veuillez prendre la peine de m’éclairer. Dites-moi qui est cette sainte personne, que j’aille la solliciter afin de sauver mon maître de cette épreuve et venger votre mari. — Si je vous le révèle et que vous y alliez, elle soumettra le daoshi et ne pourra que me venger. Sauver votre maître, je crains qu’elle ne sache le faire. — Pourquoi pas? — Le poison de ce gaillard est des plus violents: en trois jours la personne ainsi abattue serait atteinte jusqu’à la moelle des os. Le temps de l’aller-retour, il serait trop tard, j’en ai peur. Voilà pourquoi il ne sera plus possible de le sauver. — Je sais voyager: peu importe la distance. Mille lis ne me prendraient pas plus d’une demi-journée. — Dans ce cas, écoutez-moi: d’ici jusque là-bas, il faut compter mille lis. Il y a une montagne appelée des Nuages Pourpres, où se trouve la grotte des Mille-Fleurs. Là réside une sainte personne qui se nomme Vairamhha, mère Pilan. Elle saura mettre cette créature à la raison. — De quel côté se trouve cette montagne? Dans quelle direélion aller?» La femme la montra du doigt: «C’est droit au sud!» Le temps de tourner la tête: elle avait disparu! Le Novice se mit précipitamment dans la position de la prière: «Quel bodhmttva êtes-vous? Le travail de forage m’a si bien tourné la tête que j’ai été incapable de vous reconnaître. Je vous en conjure, laissez-moi votre nom, que je puisse vous remercier!» Il entendit une voix descendre du milieu des airs: «Grand saint, c’est moi.» Singet leva la tête en toute hâte: c’était la mère du mont Li. Il la rejoignit pour la remercier: «D’où veniez-vous m’instruire? — Je revenais de l’assemblée de l’arbre dragon-fleur lorsque j’ai appris que ton maître était en difficulté. J’ai pris l’apparence d’une pieuse femme et le prétexte du décès de son mari pour lui sauver la vie. Dépêche-toi d’aller la chercher, mais ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie. C’est une personne difficile, encline à blâmer autrui.» Singet lui exprima sa gratitude, prit congé et, d’une culbute dans les nuages, atteignit le sommet du mont aux Nuages-Pourpres. Il aperçut la grotte aux Mille-Fleurs: Des pins bleus masquaient le superbe paysage, des cyprès turquoise environnaient la résidence de l ’immortelle. Des saules verts débordaient sur le sentier de montagne, des fleurs rares remplissaient les anfractuosités. L'odorante orchidée entourait la maison de pierre, l ’herbe parfumée se reflétait au coin de la falaise. Dans le ruisseau coule une eau émeraude, les nuages scellent le vide du vieil arbre. Dans le pépiement assourdissant des oiseaux, le cerf discret avance à pas lents. Sous la parade des troncs élancés des bambous, les pruniers déploient leurs feuilles une à une. L e corbeaufrileux perche sur l ’arbre mort. D éjà gazouille l ’oiseau du printem ps au sommet du buisson. L e blé d ’été s ’étend sur les vastles champs, le paddy d ’automne couvre le sol. L es quatre saisons se succèdent sans chute de feuilles, toute l’année s ’épanouissent les fleurs. Une atmosphère enchanteresse monte au firm am ent et, sans cesse, des nuées de bon augure vont rejoindre le vide suprême. Tandis qu’il avançait, soulevé par la joie, à chaque étape, à chaque seétion, Singet ne se lassait pas de contempler le speètacle sans fin du paysage qui se déroulait sous ses yeux. Mais plus il progressait, plus la solitude lui paraissait grande: personne en vue, dans un silence si complet que l’on n’entendait pas plus le chien que le coq. «La sainte personne ne doit pas être chez elle», se disait-il. Il fit quelques lis de plus et vit enfin une nonne assise sur un lit. Voyez de quoi elle avait l’air: 'Livre XV, chapitre lxxiii 4 5 i Bonnet de brocart à cinq fleurs sur la tête, E lle était vêtue d ’une robe tissée d’or, A u x pieds chaussures pointues à bout de phénix, A la taille ceinture à double rang. Son visage vieux comme l ’automne givré N ’empêchait le charme d ’une voix d ’hirondelle. Eam ilière de la Loi des trois véhicules, E ’elprit nourri des quatre saintes véritésï, E lle avait compris la vacuité du vide, E t s'était forgé vagabonde liberté. C ’était le bouddha de la grotte aux M ille-Fleurs, A u nom éminent de Vairam bha bodhisattva. Singet s’approcha et lui cria sans s’arrêter: «Vairambha bodhisattva, je vous salue! » La bodhisattva descendit aussitôt de sa couche, joignit les paumes et lui rendit son salut: «Pardonne-moi de n’être venue t’accueillir, grand saint. D’où viens-tu? — Comment m’avez-vous reconnu? — L’année où tu avais provoqué de graves désordres au paradis, ton signalement a circulé partout. Qui ne te connaît? — En effet, le bruit de vos bonnes allions ne quitte votre porte, mais celui des mauvaises se répand à mille lieues! Ainsi, vous ignorez, je parie, ma conversion à la doctrine du Bouddha. — Depuis quand? Félicitations! — J ’ai pu récemment échapper à mon sort en assurant la proteétion du Maître, le moine chinois, dans sa quête des Écritures au paradis de l’Oueit. Mais il a rencontré le prêtre du temple de la Fleur-Jaune, qui l’a empoisonné avec du thé. J ’ai attaqué le daoshi, qui m’a enveloppé de ses rayons d’or. Je n’ai pu lui échapper qu’en usant de ma puissance magique. Il paraît que vous pouvez détruire ces rayons: je suis venu vous prier de m’aider. — Qui te l’a dit? Depuis que je me suis rendue à la fête de l’Ullambana il y a trois cents ans, je ne suis pas sortie. Je vis cachée, personne ne sait mon nom. Comment le connais-tu? — Je suis un gredin du sous-sol, capable de s’informer de tout, où que ce soit. — C’eit bon. Je ne devrais pas y aller, mais puisque tu me fais l’honneur de cette visite, je ne saurais laisser périr la bonne cause de cette quête des Écritures: je te suis.» Singet lui exprima sa reconnaisance et lui dit: «Pardonnez mon ignorance et ma désinvolture, mais je me demande quelle arme vous emportez. — J ’ai une aiguille à broder qui saura briser le gaillard. — Madame! » ne put s’empêcher de s’exclamer Singet, «vous me faites perdre mon temps! Pour une seule aiguille à broder, je n’aurais pas dû vous déranger. J ’aurais moimême pu vous en procurer une tonne! — Mais tes aiguilles sont en métal et rien d’autre: elles ne seraient d’aucune utilité. La mienne n’est ni de fer ni d’acier ni d’or: c’est mon fils qui l’a forgée dans l’œil du soleil. — Qui est votre honorable fils? — C’est le mandarin de la constellation de la Pléiade.» Singet n’en revenait pas. Ils furent bientôt en vue des rayons d’or. «C’est là que se trouve le temple de la Fleur-Jaune», dit-il en se retournant vers Vairambha. Elle tira du col de sa robe une aiguille à broder pas plus grosse qu’un poil de sourcil, d’à peine un demi-pouce de long, la roula entre ses doigts et la jeta en l’air. Un instant plus tard, les rayons d’or se brisaient dans un brusque claquement. «Merveilleux, bodhisattva, merveilleux!» s’extasia Singet, «retrouvons l’aiguille, retrouvons-la!» Vairambha lui tendit sa paume ouverte: «N’était-elle pas ici?» Singet descendit avec elle de son nuage, entra dans le temple et trouva le iaoshi les yeux fermés, incapable de bouger. «Maudite créature, tu simules l’aveugle!» lui lança Singet. Il sortit de son oreille la trique et l’aurait frappé, si Vairambha ne l’avait retenu: «Ne le tue pas. Tu ferais mieux d’aller voir ton maître.» Le Novice courut vers la salle de réception et y trouva les trois hommes gisant par terre, de l’écume aux lèvres. Il fondit en larmes: «Que faire, que faire maintenant? — Ne te désole point», lui répondit la bodhisattva, «Puisque je suis sortie aujourd’hui, autant accumuler les mérites: je te fais cadeau de trois pilules du contrepoison que j’ai sur moi.» Singet se tourna vers elle, suppliant. Elle tira de sa manche un sac de papier déchiré, en sortit trois pilules rouges qu’elle tendit à Singet, et l’invita à les leur fourrer dans la bouche, ce qu’il fit en leur desserrant les dents. L’instant d’après, lorsque la drogue fut passée dans 1’estomac, ils se mirent tous à vomir, recrachant le poison et reprenant vie. Porcet fut le premier à se relever: «Je me sens abruti à mort!» Tripitaka et Sablet se réveillèrent à leur tour: «La tête nous tourne! — Vous avez été empoisonnés par le thé», leur expliqua Singet, «heureusement que la bodhùattva Vairambha s’est portée à votre secours. Venez vite la remercier!» Tripitaka s’inclina, mit ordre à ses vêtements et lui exprima sa gratitude. «Où est passé ce prêtre, frangin?» demanda Porcet à Singet, «j’aimerais lui demander pourquoi il nous a fait un coup pareil.» Le Novice lui raconta ses démêlés avec les araignées. «Mais, si le gars les considère comme ses sœurs, c’est qu’il est lui aussi un monstre! s’exclama avec indignation Porcet. — Il se tient là-bas devant le bâtiment, faisant l’aveugle», précisa Singet en le montrant du doigt. Porcet se saisit de son râteau, mais fut, lui aussi, retenu par Vairambha: «Amiral des Roseaux-Célestes, calme ta colère. Le grand saint sait que je n’ai personne dans ma résidence: je l’emmène pour qu’il me serve de portier. — A votre obéissance, puisque nous devons tout à votre haute vertu», répondit Singet, «mais ne pourriezvous pas lui demander de reprendre son aspeâ originel? Nous aimerions voir... — Rien de plus facile.» Elle s’avança aussitôt. Il lui suffit de pointer sa main pour que le daoshi s’effondrât dans la poussière et réapparût sous sa forme première, celle d’une énorme scolopendre de sept pieds de long. Vairambha la souleva de son petit doigt et, montée sur un nuage, s’en retourna d’une traite vers la grotte aux Mille-Fleurs. Porcet restait la tête levée: «Elle est terrible, notre bonne mère! Comment a-t-elle fait pour venir à bout de cette horrible créature?» Singet se mit à rire: «Je lui avais demandé de quelle 4 5 4 arme elle disposait: elle m’avait répondu: “Une aiguille à broder que mon fils a forgée dans l’œil du soleil!” Et quand je lui ai posé la question, elle m’a révélé que ce fils était la constellation de la Pléiade. Il me revient que la Pléiade est un coq. J ’en conclus que la vieille mère est une poule, et il n’y a pas plus redoutable qu’une poule pour une scolopendre. Voilà pourquoi elle a su vaincre le millepattes.» À ce discours, Tripitaka se confondit en prosternations. «Préparez-vous à partir, mes disciples», ordonna-t-il. Sablet trouva à l’intérieur du riz et de quoi préparer un repas végétarien qui permit à chacun de se sentir rassasié. Puis, tirant le cheval et portant les bagages, il invita le Maître à sortir du temple. Singet mit le feu dans les cuisines, de sorte qu’en un instant l’établissement fut réduit en cendres. Ceci fait, il déguerpit à grandes enjambées. A in si, grâce à Vairam bha, il eut la vie sauve, T a nature de Bouddha libérée de ce monstlre. En fin de compte, que pouvait-il encore leur advenir? Vous le saurez en écoutant la séance qui vient. 第074回 / CHAPITRE LXXIV OÙ LO N G UEVIE INFORM E DE LA FÉROCITÉ DES DÉMONS EN CHEF, ET SING ET DÉM O NTRE SES CAPACITÉS DANS L ’A RT DE SE TRANSFORM ER. Ém otions et désirs ont même origine, C a r il est naturel que ceux-ci vous dominent. Des monastlères telle est l ’instrultion: M éditer, c’est briser les désirs et passions. I l y fa u t persévérance et fermeté, Sans le moindre grain de poussière, briller Comme au ciel la lune immaculée. Progresse sans erreur: le travail achevé Te conduira au grand éveil d ’immortalité. Le récit nous a exposé comment Tripitaka et ses disA ces mots, Tripitaka devint paie d'ejfroi. L e terrain était inégal et il ne se sentait p as en confiance sur la selle, si bien qu'il tomba brutalement du cheval 4 5 6 ciples réussirent à s’évader de la nasse des désirs et de la geôle des passions. Lâchant la bride au cheval, ils poursuivirent leur route vers l’Ouest. Ils avaient longtemps marché: l’été touchait à sa fin, l’automne revenait. Une fraîcheur nouvelle pénétrait le corps des voyageurs. L a chaleur exsangue s’en va en giboulées Sous la feuille alarmée du Slerculier'. L es lucioles suivent le sentier du soir, L e grillon chante sous un brillant m iroir. L ’hélianthe jaune se m ire à la rosée, L e sable se couvre de rouges renouées. Saules et roseaux sont les prem iers flétris A lo rs que chante la cigale transie. Tripitaka avançait tranquillement, lorsque soudain se dressa devant ses yeux une haute montagne dont le sommet s’enfonçait dans la voûte azurée: à toucher les étoiles et cacher le soleil, vraiment! Effrayé au plus profond de lui-même, le Vénérable appela Conscient-de-la-Vacuité: «Vois cette montagne devant nous, d’une hauteur vertigineuse: je me demande s’il existe une route pour la franchir. — Que dites-vous là, maître! » répliqua en riant Singet, « il n ’est haute montagne sans chemin de campagne, ni rivière profonde sans le passeur de l ’onde: cela s’est toujours dit. Rien n’eit infranchissable: allez de l’avant sans inquiétude.» Rasséréné, le visage illuminé d’un sourire, le Vénérable leva sa cravache et galopa d’une traite jusqu’à une falaise élevée. A peine avaient-ils parcouru quelques lis qu’ils aperçurent un vieil homme dont la blanche chevelure emmêlée flottait au vent qui agitait les fils d’argent de ses favoris clairsemés. Il portait un rosaire au cou et s’appuyait sur une canne au pommeau en forme de tête de dragon. Debout en haut de la pente, il leur cria de loin: «Vénérable qui poussez vers l’Ouest, arrêtez votre monture et tirez sur les rênes! Il y a dans cette montagne une bande de démons pervers qui en ont dévoré tous les êtres humains. Vous ne devez pas aller plus avant!» À ces mots, Tripitaka devint pâle d’effroi. Le terrain était inégal et il ne se sentait pas en confiance sur la selle, si bien qu’il tomba brutalement du cheval, et, incapable de se relever, resta étendu dans l’herbe en gémissant. Singet s’approcha et lui tendit la main: «N ’ayez pas peur, je suis là! — N’as-tu pas entendu le vieillard au sommet de la falaise? Il nous informe qu’une bande d’ogres dévore dans cette montagne tout être humain. Qui oserait aller lui demander des précisions? — Restez assis par terre: je vais m’y employer. — Ta laideur et ton langage grossier risquent de l’offusquer: tu n’en obtiendras rien.» Singet se mit à rire: «Je vais me rendre un peu plus élégant pour lui poser la question. — Laisse-moi te regarder quand tu l’auras fait.» Sacré grand saint! Il fit une passe et, d’une secousse, se changea en moinillon coquet, aux yeux clairs et traits réguliers, aux gestes d’une parfaite civilité et au langage châtié. Il secoua sa robe de brocart et, s’avançant à grands pas, se tourna vers le moine chinois: «Maître, que pensezvous de ma transformation? — Excellent! s’exclama Tripitaka, fort aise, après examen. — Evidemment!» grogna Porcet, dépité, «mais en comparaison, où nous met-il? J’aurais beau rouler ma bosse deux ou trois ans de plus, jamais je n’arriverais à devenir aussi séduisant.» Sacré grand saint! Il s’éloigna pour se retrouver d’une traite devant le vieil homme. «L’humble moine que voici vous salue, noble grandpère», dit-il en s’inclinant. A son air distingué, jeune et frêle, le vieillard, ne sachant trop quelle contenance adopter, lui rendit le salut, lui tapota la tête et lui demanda avec un petit rire: «D’où viens-tu, mon petit moinillon? — Nous venons de chez les grands Tang des terres de l’Est, en quête des Écritures auprès du Bouddha au paradis de l’Ouest. Nous venons de vous entendre nous annoncer la présence de démons. Mon maître, trop peureux pour venir lui-même, m’envoie vous poser la question: quelles sont donc ces créatures qui ont l’audace de nous barrer le chemin? Auriez-vous l’amabilité de me faire part de tous les détails, de façon à me permettre de les dégrader et exiler. — Jeunesse ne se rend compte de rien!» s’exclama en riant le vieil homme, «les paroles ne seront d’aucun 4 5 8 secours: ces démons disposent d’immenses pouvoirs magiques. Comment peux-tu avoir la prétention de les envoyer promener! — A croire que vous cherchez à les protéger et que vous êtes de leurs parents, amis ou voisins! Sinon, pourquoi vanter leur savoir et grandir leur prestige?» répliqua Singet avec le sourire, «pourquoi refuser de déballer tout ce que vous savez sur leurs antécédents? — Féroce à quel point? — Un message de ces monstres au mont des Vautours et les cinq cents arhaP se précipiteraient pour venir les accueillir; un billet au palais du ciel et les onze grands luminaires se hâteraient de leur présenter chacun ses hommages. Les dragons des quatre océans sont de leurs amis et les immortels des huit grottes les fréquentent assidûment. Les dix juges des Enfers les traitent en frères. Les divinités des murs et fossés, celles des sanétuaires locaux, les considèrent comme leurs meilleurs amis. » Le grand saint ne put retenir de grands éclats de rire, tandis qu’il empoignait le vieillard: «Ne m’en parlez pas! Que ces monstres soient les frères ou amis de mes jeunes collègues ou de mes petits gars, il n’y a pas de quoi en faire un plat! S’ils savaient que je suis là, ils déguerpiraient dans la nuit! — Tu dis n’importe quoi, petit moinillon! Ces saintes divinités, tes collègues ou tes serviteurs? Blasphème! — Pour ne rien vous cacher», reprit Singet en riant, «j’habitais la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits au pays de Aolai; je réponds au nom de Singet et au prénom de Conscient-de-la-Vacuité. J’ai été monstre aussi en ce temps-là et j’ai accompli de grands exploits. Comme j’avais réuni les démons à un banquet et m’étais endormi après avoir bu quelques coupes de trop, j’ai vu deux hommes m’emmener à une convocation du tribunal infernal. Sur le moment, j’étais tellement en 4 5 9 colère que j’ai frappé de ma trique cerclée d’or le juge. Le roi Yama en est tombé de saisissement et j’ai failli mettre en pièces le service du Filet de la forêt des apparences. Les juges terrifiés, tous les dix, ont cherché un papier et produit leurs signatures, promettant de se considérer comme mes jeunes collègues et serviteurs si je leur épargnais la baétonnade. — Amitâbha Bouddha! Elle bat tout, celle-là: à en raconter de pareilles, tu ne grandiras plus, moinillon! — Cher monsieur, je suis bien assez grand. — Quel âge as-tu? — Devine. — Sept ou huit ans au plus. — Dix mille fois plus!» rétorqua en riant Singet, «je peux vous montrer mon ancien visage, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. — Comment peux-tu avoir un autre visage? — J ’en ai soixante-douze, en vérité.» Comme le grand-père continuait à le questionner sans se rendre compte de rien, Singet se passa la main sur la figure et reprit aussitôt son aspeét premier: avec les dents qui lui sortaient de la bouche, les fesses toutes rouges, une jupette de peau de tigre à la taille et la trique cerclée d’or en main, debout au pied de la falaise, il était la vivante image du duc du Tonnerre. De saisissement, le vieux était devenu livide; ses jambes ne le portaient plus: il s’effondra avec un bruit sourd, se releva et retomba. «Ne vous laissez point aller à cette vaine frayeur», lui dit Singet. «Nous sommes laids, mais gentils. N’ayez crainte! Nous vous sommes reconnaissants de la bonne intention qui vous anime en nous prévenant de la présence de monstres. Combien y en a-t-il, en fait? Prenez la peine de vous expliquer. Soyez-en remercié.» Le vieux tremblait de tous ses membres, incapable de proférer la moindre parole. Il ne répondit pas, à croire qu’il était sourd et muet. Comme il ne disait mot, Singet lui tourna le dos et redescendit auprès de Tripitaka. «Te voilà, Conscient-de-la-Vacuité!» lui dit le Vénérable, «que t’a-t-il répondu? — Ce n’est rien de grave, rien du tout!» répliqua en riant Singet, «il y a une bande de monstres du côté du 46 0 paradis de POuest, c’est vrai, mais les gens d’ici sont des poltrons qui s’en inquiètent beaucoup trop. Ça ne vaut pas la peine d’en parler, je suis là! — Tu aurais pu tout de même lui demander le nom de cette montagne, le nombre de créatures démoniaques, quelles en sont les grottes, par où passe la route vers le monastère du Coup-de-Tonnerre. — Maître!» intervint Porcet, «ne m’en veuillez pas de le dire: s’il s’agissait d’une compétition en transformations, de jouer à cache-cache ou de faire des farces, nous ne ferions pas le poids contre le disciple aîné, même en s’y mettant à quatre ou cinq. Mais pour le sérieux, une colonne entière de Singets ne me vaut pas. — C’est vrai», reconnut Tripitaka, «tu es plus solide. — Lui se contente de passer la tête sans se soucier de la queue, pose deux questions sans chercher à en savoir davantage, et revient en courant tout guilleret. Laissezmoi aller lui demander ce qu’il en est exadement. — Fais attention, Conscient-de-ses-Capacités! » Le brave idiot! Il glissa son râteau à la ceinture, reftifia sa tenue et grimpa la pente; il affeda un air important avant de s’adresser au vieux: «Salut, grand-père!» Celui-ci, voyant Singet s’éloigner, s’était remis sur ses pieds et, encore tout tremblant, s’apprêtait à repartir, appuyé sur sa canne, lorsque la vue de Porcet lui flanqua une frayeur pire encore: «Mes aïeux! Quels cauchemars ai-je donc fait cette nuit pour rencontrer d’aussi horribles créatures! Le moine de tout à l’heure, pour être laid, était laid, mais il avait quelque chose d’humain, pour un tiers... Mais celui-là, avec son groin en forme de pilon, ses oreilles en éventail de feuilles de roseau, son visage en plaque de fer-blanc et ses poils dans le cou, il n’a plus rien d’humain! — Vous m’avez l’air de bien méchante humeur pour juger ainsi les gens», se moqua Porcet, «laid, je le suis, mais ayez la patience de mieux me regarder: dans un moment vous me trouverez beau.» A l’entendre user du langage des hommes, le vieux ne put qu’ouvrir la bouche pour lui demander: «D ’où vienstu? — Je suis le second disciple du moine chinois et porte en religion les noms de Huit-Défenses et Conscient-deses-Capacités. Celui qui vous a questionné précédement L iv r e XV, chapitre l x x i v est mon condisciple aîné, le Novice, Conscient-de-la Vacuité. Le Maître lui a reproché de vous avoir agressé sans s’être renseigné sur la situation réelle-, c’eêt pourquoi il m’a dépêché auprès de vous pour vous saluer et vous poser quelques questions: quelle est cette montagne, comment s’appelle la grotte, quels monstres y résident, de quel côté passe la grand-route qui va vers l’Ouest? Merci de bien vouloir vous donner la peine de nous fournir ces quelques indications. — C’est sérieux? — Je n’ai jamais dit le moindre mensonge dans ma vie. — J ’espère que tu n’es pas comme le moine de tout à l’heure, qui m’a tissé une belle pelote de fariboles. — Je ne lui ressemble en rien.» Le vieux, calé sur sa canne, répondit à Porcet: «Cette montagne e£t la chaîne du Chameau-Lion, qui s’étend sur huit cents lis. Au milieu, se trouve la grotte du Chameau Lion, dans laquelle habitent trois démons en chef. — Peuh!» rétorqua Porcet, «le vieux se fait un monde de pas grand-chose! Pour trois malheureux démons, se donner la peine de se fatiguer à venir nous avertir! — Ils ne vous font pas peur? — Pour ne rien vous celer, mon condisciple aîné en abattra un de sa trique, je tuerai l’autre d’un coup de râteau. Nous avons un dernier condisciple qui réglera le compte du troisième de son bâton à terrasser les monstres. Les trois créatures éliminées, notre maître passera: rien de plus facile. — Ce moine n’a aucune idée de la gravité de la situation!» s’esclaffa le vieillard, «ces démons en chef disposent d’immenses pouvoirs magiques. Ils ont sous leurs ordres cinq mille petits monstres sur le versant nord, autant sur le versant sud, dix mille dans le seéteur est et dix mille autres dans le seéteur ouest, sans compter les quatre ou cinq mille qui patrouillent et les dix mille qui gardent l’entrée de la grotte. Il faut ajouter ceux qui font du feu et ramassent du bois: au total quarante-sept à quarante-huit mille individus, chacun porteur d’une plaque à son nom, et tous ne se nourrissant que d’êtres humains.» A ce discours, l’idiot se mit à trembler et revint en courant auprès du moine chinois. Au lieu de lui rapporter la réponse, il posa le râteau et s’accroupit pour se soulager. « Qu’est-ce que tu fabriques dans cette position au lieu de parler? lui cria Singet. — Je chie de peur», répondit Porcet, «inutile d’en dire plus! Dispersons-nous avant qu’il ne soit trop tard! — L’indécrottable idiot! Je ne me suis pas alarmé quand je l’ai interrogé, mais toi, à peine lui as-tu posé deux questions que te voilà dans une panique à en perdre l’esprit! — Qu’en est-il en fin de compte? coupa Tripitaka. — Le vieux m’a dit que la montagne s’appelait Chameau-Lion et s’étendait sur huit cents lis», répondit Porcet, «que dans la grotte du même nom, au milieu, habitent trois monstres qui disposent de quarante-huit mille petits anthropophages. Si nous y mettons les pieds, ils nous dévoreront. Pas question d’y aller! — Que faire, Conscient-de-la-Vacuité?» s’exclama Tripitaka tremblant, les cheveux dressés sur la tête. Singet se contenta de rire: «Rassurez-vous, maître! Ce n’est rien de bien grave. Il eêt possible qu’il y ait quelques monstres dans le coin, mais les gens d’ici sont si peureux qu’ils en ont démesurément exagéré le nombre et l’importance. Je suis là! — Qu’est-ce que tu nous racontes, frangin!» objeéta Porcet, «je ne suis pas comme toi: je lui ai posé des questions précises; il ne s’agit pas de rumeurs sans fondement. Monts et vallées sont pleins de créatures maléfiques. Comment avancer? — Bougre d’idiot!» ricana Singet, «il ne faut pas s’alarmer pour un rien! Si la montagne en e£t pleine, il me suffit de manier la trique le long de la route. Accordez-moi la moitié d’une nuit: il n’en restera plus. — Trêve de vantardises éhontées! Rien que pour l’appel d’une troupe aussi nombreuse, il faudrait sept ou huit jours. Comment pourrais-tu les exterminer tous? — Comment crois-tu que je vais les battre? — Tu aurais beau les renverser, les ligoter ou les immobiliser magiquement, tu n’arriverais pas à les exterminer assez vite. — Nul besoin de les attraper et de les lier: je donne une secousse à cette trique et lui commande de grandir. Elle atteindra une longueur de quarante toises. Une rotation et je lui ordonne de grossir: elle aura une circonférence de huit toises. En l’abattant au sud des montagnes, j’en écraserai cinq mille d’un coup, au nord, le même nombre. Ainsi de suite à l’est et à l’ouest: bref, je réduirai en chair à pâté les quarante à cinquante mille... — Frangin, si tu les écrasais comme avec un rouleau à préparer la pâte à nouilles, tu en aurais fini deux heures avant minuit! — Maître!» intervint Sablet, qui se tenait de côté en souriant, «puisque notre condisciple aîné possède de si vaétes pouvoirs, il n’y a rien à craindre. Veuillez remonter sur le cheval et partons! » À les entendre ainsi discuter de leurs capacités, Tripitaka n’avait d’autre choix que de chercher à se rassurer et d’enfourcher sa monture. Ils s’aperçurent alors que le vieux avait disparu. « C’elt donc un monstre qui a cherché délibérément à nous effrayer, conclut Sablet. — Pas de jugement hâtif», répliqua Singet, «attends que j’aille voir.» Sacré grand saint! Il sauta sur la hauteur et scruta les quatre coins de l’horizon sans découvrir la moindre trace, mais, se retournant brusquement, il remarqua l’éclat de nuées colorées au milieu des airs. Se lançant aussitôt à leur poursuite, il reconnut l’astre blanc du Métal, la planète Vénus. L’ayant rejoint, il le saisit par la main et l’apostropha sans façon par son petit nom: «Li Longuevie, Longuevie Li! Tu es infed! Si tu avais quelque chose à me dire, pourquoi ne l’avoir fait en face? Avais-tu besoin de te déguiser et de me mystifier? — Grand saint, pardonne-moi de ne pas t’en avoir informé plus tôt», répondit l’astre avec un salut précipité, «ces démons disposent en effet d’immenses pouvoirs et d’une vertigineuse puissance. Vous ne parviendrez à passer que si tu sais user d’astuce et de tes capacités de transformation. La moindre erreur ou négligence, et il vous sera vraiment difficile d’aller plus loin. — Merci, très touché! Si le passage es! si difficile, ne pourrais-tu pas monter là-haut en toucher un mot à l’empereur de Jade pour qu’il envoie à ma rescousse des troupes célestes? — Ce que tu voudras! Cent mille sur simple demande verbale. » 4-6 4 Singet prit congé de la planète, redescendit sur un nuage et mit Tripitaka au courant: «Le vieux de tout à l’heure était l'astre du Métal venu nous mettre en garde. — Disciple», répliqua Tripitaka en joignant les paumes, «va vite le rattraper et lui demander s’il n’y aurait pas un autre chemin par où nous pourrions passer. — Il n’y a pas de détour possible. Il y a déjà huit cents lis de montagnes à traverser. Imaginez la longueur du chemin pour en faire le tour! C’est impossible.» Tripitaka ne put se retenir de fondre en larmes: «Comment surmonter pareille difficulté et parvenir auprès du Bouddha? — Ne pleurez pas! Ne pleurez pas! Il n’y a que les ballots qui pleurent. Il a sûrement exagéré pour nous inciter à rester attentifs et vigilants. Un homme prévenu en vaut deux, comme l’on dit. Descendez du cheval et asseyez-vous ici. — De quoi peut-on encore discuter? intervint Porcet. — Il n’y a pas à discuter», répliqua Singet, «reste ici sur tes gardes à protéger le Maître. Sablet surveillera les bagages et le cheval. Attendez d’abord que je sois monté sur la crête m’informer du nombre de petits monstres aux alentours. J’en ferai prisonnier un pour en tirer des informations détaillées et lui ferai établir une liste nominative à signer, les engageant tous, avec instructions de tenir fermée l’entrée de la grotte et interdiction d’obstruer la route. J ’inviterai alors le Maître à passer discrètement et tranquillement. Vous verrez de quoi je suis capable! — Attention, fais très attention! lui répétait Sablet. — Ce genre de recommandation est inutile», rétorqua en riant le Novice, «cette fois j’ouvrirai un passage, serait-ce le vaste océan de l’Est, serait-ce montagne cuirassée d’acier!» Sacré grand saint! En une culbute dans les nuages, il sauta dans un sifflement jusqu’au sommet de la montagne. S’accrochant aux lianes, écartant les ronces, il la découvrit d’un tel calme, sans la moindre présence humaine, qu’il se murmura, dépité: «J’ai eu tort! Je n’aurais pas dû laisser repartir le vieux de l’astre du Métal. Il n’a cherché qu’à nous effrayer. Pas le moindre monstre par ici: sinon, on les verrait jouer et sauter dans le vent, agiter leurs lances et leurs bâtons, se livrer à des exercices militaires. Pas un seul en vue!...» 'Livre XV, chapitre l k s.iv Il se livrait à ces réflexions lorsque tout à coup lui parvint, venant de l’autre côté de la montagne, le bruit du claquement de cliquettes et du tintement de clochettes. Il se retourna et aperçut un petit monstre qui portait à l’épaule un fanion marqué du caraétère Orare\ à sa taille pendait une clochette, cognant, tandis qu’il marchait en direétion du sud, les cliquettes qu’il avait à la main. À y regarder de plus près, sa taille devait bien atteindre douze pieds! «Ce doit être un agent de liaison», se dit Singet avec un rire intérieur, «je présume qu’il convoie des documents et délivre des messages. Rapprochons-nous pour écouter ce qu’il peut se raconter!» Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se transforma en mouche qui alla se poser doucement sur le chapeau du soldat. Il suffisait à Singet de prêter l’oreille, car tout en marchant sur la grand-route, claquant ses cliquettes et sonnant sa clochette, le monstre marmonnait: «Nous autres qui patrouillons la montagne, devons rester vigilants et surtout nous tenir sur nos gardes contre le Novice Singet qui sait même se changer en mouche...» Stupéfait, Singet se demandait si son subterfuge était découvert: «Sinon», se disait-t-il, «comment connaît-il mon nom et sait-il que je me suis transformé en mouche?» En fait, le monstre ne s’était aperçu de rien. Il se répétait les instruélions de ses chefs, basées sur la rumeur. Singet l’ignorait et, dans la crainte d’être découvert, s’apprêtait à le tuer de sa trique. Il se ravisa en songeant: «Je me souviens qu’interrogé par Porcet, 1’astre du Métal lui a parlé de trois chefs et quarante-sept à quarante-huit mille monstres. S’ils sont tous comme lui, quelques dizaines de milliers de plus ne seraient pas une affaire. Mais j’ignore ce dont sont capables les chefs. Interrogeons-le d’abord! Il sera toujours temps de passer à l’aétion. » Sacré grand saint! Vous vous demandez comment il allait le questionner? Il sauta du chapeau au sommet d’un arbre, laissa le messager faire quelques pas et, d’une virevolte, se changea en un autre petit monstre, claquant des cliquettes, sonnant des clochettes, fanion à l’épaule, habillé comme lui, mais plus grand de quatre à cinq pouces. Le faux rattrapa le vrai en se récitant les mêmes instruélions et l’interpella: «Attends-moi! 46 6 — D’où viens-tu? — Mon brave! On ne reconnaît plus ses confrères? — Tu n’es pas de mes confrères. — Comment cela, je n’en serais pas! Regarde mieux! — Visage inconnu: le reconnaître? Impossible! — Ah! Je comprends pourquoi mon visage ne t’est pas familier. Je suis de ceux qui s’occupent du feu. Tu ne m’as pas vu souvent. — Mais non, mais non! Aucun de mes copains qui travaillent aux cuisines n’ont cette gueule pointue.» «J’ai dû me faire la bouche un peu trop en avant», se dit Singet. Il baissa aussitôt la tête, se frotta les lèvres avec la main en pensant: «Que ma bouche ne soit plus en pointe! » Et ainsi fut fait. «T’avais la gueule pointue à l’instant: il te suffit de la frotter? C’est louche. Tu n’es pas de chez nous. Je ne t’ai jamais vu. C’est des plus suspeéts. La discipline instaurée par nos chefs est des plus Strides: ceux qui travaillent aux cuisines, restent à leurs fourneaux; ceux qui parcourent la montagne, ne s’occupent que de patrouilles. Au bout du compte, on n’a pas pu te demander à la fois de t’occuper du feu et de patrouiller à travers la montagne! » Malin comme il l’était, Singet trouva sur-le-champ une repartie: «Ce que tu ignores, c’est qu’en me voyant faire si bien mon travail aux cuisines, le roi m’a promu au rang de patrouilleur. — C’est bon. Nos patrouilles sont formées de seftions de quarante hommes, à raison de dix seétions comprenant quatre cents hommes qui ont chacun leur nom, leur âge et leur signalement. Pour éviter toute confusion dans les rangs et faciliter l’appel, nos chefs nous ont attribué à chacun une plaque de reconnaissance. Tu as la tienne?» Singet avait pris l’asped du monstre en se fiant à ce qu’il voyait et entendait. Comme il n’avait pas remarqué la plaque, il n’en portait aucune sur lui. Mais plutôt que d’avouer qu’il n’en avait pas, notre sacré grand saint répondit avec aplomb: «Comment cela, je n’en aurais pas? Je viens d’en toucher une toute neuve! Montre-moi d’abord la tienne! » Sans se douter le moins du monde du subterfuge, le petit monstre releva le pan de son vêtement et tira la plaque laquée or, percée d’une cordelette de laine, qu’il portait sur lui, pour la lui montrer. •'V IIi! s* f ' y' ■. i l •. f v '4 i >r >r v /V w A a- *•■. ■ r A •;/..;•- • wt&W;*•; A - / v A / ' ': y,v '.< V A A. ■■-; Î > À ' \ -fS <• m{\ï V Yl a \ ■• / V, ■ ( ' A v V v.?\ \ \ -, ■'■, ■ v V L Y.Y*YA) \ ' -V \^S.";^ vç \ v A Y q ) ) jé.. 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Il s’est enfui!» Tous les monitres de répéter: «Il s’est enfui, il s’est enfui!» Et l’ordre de retentir: «Fermez les portes, fermez!» D’une secousse, Singet reprit son aspeét originel, se saisit de ses vêtements et bondit hors de la grotte, non sans se retourner pour lancer à l’adresse des créatures maléfiques: «Trêve d’insolences! Le vase est percé et ne pourra plus vous servir à y enfermer les gens. Gardez-le tout de même, il vous tiendra lieu de pot de chambre!» Le voilà qui monte sur un nuage, vociférant joyeusement et bruyamment, pour s’en retourner droit auprès de Tripitaka. Le Vénérable était justement occupé à prier, tourné vers le ciel, prenant une pincée de terre en guise d’encens. Le Novice arrêta le nuage pour écouter ce qu’il disait. Il récitait les mains jointes: «Je p rie les immortels des nuées lointaines, Toutes les divinités du jo u r et de la nuit, D e protéger mon sage disciple en peine, Singet qu i dispose de pouvoirs infinis. » À ces mots, le grand saint se sentit poussé à redoubler d’efforts. Il rangea la luminosité nuageuse et s’approcha pour l’appeler: «Maître, me voici!» Le Vénérable lui saisit la main: «Conscient-de-la Vacuité, que de mal tu te donnes! J’étais terriblement inquiet de ne pas te voir revenir après être parti depuis si longtemps explorer cette haute montagne lointaine. Qu’en e5t-il en fin de compte? — Maître», répondit Singet avec le sourire, «l’issue de notre voyage dépend en premier lieu de la destinée impartie à la communauté des terres de l’Est, en second lieu de l’immense mérite et de l’infinie vertu de notre maître, en dernier lieu de la puissance et force de vos disciples...» Là-dessus, il lui raconta en détail comment il s’était fait passer pour un patrouilleur et s’était échappé en perçant le vase. «Maintenant que j’ai la joie de revoir votre respeélé visage, j’ai vraiment le sentiment de commencer une vie nouvelle!» 'Livre XV, chapitre lxxv Le Vénérable lui témoigna une infinie reconnaissance: «Tu n’as pas engagé de combat contre les monstres, cette fois? — Non. — Tu ne peux donc pas me garantir un passage sans encombres à travers la montagne? — Pourquoi pas? se récria Singet qui n’aimait pas s’avouer vaincu. — Puisque l’on sait qui l’emporterait, la situation est trop confuse pour que j’ose aller de l’avant. — Vous n’êtes vraiment pas compréhensif, maître», rétorqua Singet avec un rire embarrassé, «comme le dit le proverbe, un fil ne fiait pas la corde-, il est difficile d’applaudir d’une seule main: il y a trois démons et des millions de monstres; comment voulez-vous que je les combatte à moi tout seul? — On n’affronte pas l’ennemi en situation d’infériorité numérique: il serait évidemment difficile de régler la situation à toi seul. Porcet et Sablet ne manquent pas non plus de savoir-faire: demande-leur de t’accompagner et de t’aider à nettoyer la route, de toute leur force et de tout leur cœur, afin de m’assurer libre passage. — Vous avez tout à fait raison, maître», répondit Singet, pensif, «chargeons Sablet de votre proteâion et envoyez Porcet avec moi. — Tu n’y songes pas, frangin!» répliqua l’idiot, alarmé, «tu m --ois pas comme je suis balourd, maladroit et sans talents? J’ai peine à fendre le-vent quand je marche: je ne te serais d’aucune utilité! — Tu as beau n’avoir aucune capacité, tu feras un homme de plus», rétorqua Singet, «comme l’on dit: Un pet fait toujours bon vent! Tu me donneras un peu plus de courage. — C’est bon! J’espère que tu te tiendras à mes côtés. Ne me joue pas de tes sales tours si la situation devient critique! — Fais attention, Porcet», conclut Tripitaka, «je reste ici avec Sablet. » Rassemblant tout son courage, l’idiot partit avec Singet, dans une tornade qui les hissa en haut de la montagne et les mena aussitôt à l’entrée de la grotte. Les portes étaient fermées et les alentours déserts. Le Novice s’avança, trique en main, et cria d’une voix tonitruante: «Ouvrez, les monitres! Sortez vous battre avec le vieux Singet! » Rapport en fut présenté au premier démon, alarmé et tremblant: «On a toujours dit que ce singe était redoutable: sa réputation n’e£t pas surfaite. — Qu’en dis-tu? demanda le deuxième démon. — Quand il a réussi à s’introduire en se faisant passer pour un perce-vent, nous n’avons pas su le déteéler. Heureusement que notre frère s’en est aperçu et l’a fait jeter dans le vase, mais il a eu l’habileté de le percer et de s’enfuir après avoir ramassé ses vêtements. Maintenant qu’il nous lance un défi à la porte, lequel d’entre vous e$t prêt à le relever?» Personne ne répondait. Il répéta la question: toujours pas de réponse, comme si chacun était devenu sourd et muet. Le premier démon perdit patience: « Nous allons nous faire une belle réputation sur la grandroute qui mène à l’Ouest! Elle ne pourra que se dégraderun peu plus, si nous ne sortons pas combattre Singet qui nous traite avec un pareil mépris. Laissez-moi jeter ma vieille vie dans la balance. Si je l’emporte au bout de trois engagements, nous aurons le moine chinois à nous mettre sous la dent. Sinon, fermez les portes et laissez-le passer! » Là-dessus, il prit son armure, l’endossa, ouvrit le portail et s’avança. Singet et Porcet l’observaient, debout sur le côté. C’était assurément une créature imposante: Heaume précieux sur tête de bronze et de fer, R utilant parm i les glands qu i dansent en l ’air, Une p a ire d ’yeu x brillants lançant des éclairs, L es boucles, à ses tempes, volant légères, L es griffes p lu s acérées que serres, Plus serrées qu’une scie ses dents régulières, I l porte une armure d ’or sans maille, Ceinture à tête de dragon à la taille. A. la main, un sabre d ’acier qu i scintille, A vec la rareprestance qu i étrille, I l lance d ’une voix q u i est de tonnerre: « Q u i a frappé à la porte sans s ’en fa ire?» Le grand saint se tourna vers lui et lui dit d’un air moqueur: «Je suis ton grand-père Singet, le Grand Saint égal au Ciel. — C’est toi, Singet le Novice?» répondit le démon avec un rire sarcastique, «impudent macaque! Je ne t’ai rien fait: pourquoi viens-tu me provoquer? — C’eïl le vent qui soulève les flots, sans la marée se calment les eaux: t’aurais-je cherché, si tu ne m’avais provoqué? C’eit parce que vous complotiez de dévorer mon maître, chiens et chacals, que j’en suis venu à vous montrer de quel bois je me chauffe. — Dois-je comprendre à tes manières et à cette façon de venir crier à notre porte que tu veux te battre? — Exaélement! — Trêve de rodomontades! Si je faisais appel à mes troupes, les alignais en ordre de bataille et engageais le combat contre toi au son du tambour et dans l’agitation des oriflammes, j’apparaîtrais comme un tigre, en son domaine, abusant de son avantage sur toi: engageons un combat singulier, sans aucune aide! — Tire-toi, Porcet, et vois ce dont e£t capable Singet! » L’idiot s’écarta tout de bon. «Approche», proposa le démon, «commence par me servir de billot: si tu me laisses assener trois coups de sabre sur ton crâne glabre, je laisserai passer le moine chinois. Sinon, envoie-le-moi sans tarder pour compléter mon repas! — Monstre, si tu as du papier et un pinceau dans ta grotte, apporte-les, dressons le contrat: tu peux commencer aujourd’hui et continuer jusqu’à l’année prochaine, ça ne me ferait ni chaud ni froid. » Le démon rassembla toutes ses énergies, se cala solidement jambes écartées et, levant le sabre des deux mains, l’abattit en plein sur le crâne du grand saint, qui devança le choc d’un coup de tête: ce fut un terrible fracas, mais l’arme ne laissait même pas la trace d’une rougeur sur la peau du crâne. «Un singe qui a vraiment la tête dure! se récria le démon, Stupéfait. — Tu me semblés ignorer qui je suis», ricana Singet, «N e' avec tête de bronze, crâne de fer, Sans sa pareille entre ciel et terre, Q ue n i hache n i masse ne saurait briser, Tout jeune, dans le fo u r de L a o zl suis entré: L es quatre étoiles veillaient à la forge, E t les vingt-huit maisons y avaient mis ordre. E ’eau ne peut pas non plus détruire ma tête Q ue les muscles tendus de mon corps complètent. E t, pour renforcer le tout, le moine chinois Y avait ajouté le cercle d'or, ma fo i! — Trêve de forfanteries, macaque! Prends garde à mon second coup de sabre: il ne te laissera pas la vie! — Rien de bien méchant; ce que tout le monde sait faire... — Macaque, ne sais-tu pas que mon sabre « A étéforgé de flammes et de métal, cent fois trempé p a r un divin travail. D ’un tranchant et de la solidité qu’exigent les traités militaires l, il a lafinesse d ’une queue de mouche et la souplesse d ’un python blanc. Dans la montagne il agite les nuages, sous les mers soulève lit vagues. A ig u isé et p o li sans cesse, il a été retrempé des centaines de fois. A u fond d ’une grotte ancienne demeurant, il ne pa ra ît sur le champ de bataille que pour remporter la viêloire. D e ton crâne de moine je ferai d ’un coup deux louches de calebasse! — Le monstre ferait mieux d’y regarder à deux fois!» s’esclaffa Singet, «me traiter de tête de calebasse! C’est bon, on te prend au mot: je te laisse abaisser ton sabre encore une fois. Tu vas voir ce qui va en résulter.» Le démon leva son arme et abattit la lame, tandis que le grand saint dressait à sa rencontre la tête, qui se fendit en deux dans un grand fracas. Singet alla rouler par terre et se dédoubla. Le monstre regardait pantelant, sabre pendant à bout de bras. Porcet, qui contemplait la scène de loin, l’apostropha en riant: «Encore un beau coup de ce genre et tu en auras quatre! — Il paraît que tu es capable de te diviser», répliqua le démon en montrant du doigt Singet, «mais à quoi bon m’en faire la démonstration? — Que veux-tu dire par là? — Comment se fait-il que le premier coup n’ait produit aucun effet et que le second te divise en deux? — Monstre», rétorqua en riant Singet, «rassure-toi: frappe dix mille fois, je te fournirai vingt mille bonshommes. — Sacré macaque! Tu sais te diviser, d’accord, mais peux-tu te réunir? Dans ce cas, redeviens un et frappemoi, pour voir, de ta trique! — Pas d’hiitoires! Tu m’avais proposé trois coups de sabre: je n’en ai reçu que deux. Tu veux un coup de trique? Si je ne t’en donne que la moitié d’un, je ne m’appelle plus Singet! — Exadement! Exadement ce que je veux», répondit le démon. Sacré grand saint! Les deux corps s’embrassèrent, roulèrent sur le sol et redevinrent unique. Il brandit la trique et frappa en pleine gueule. Parant le coup de son sabre, le démon s’écria: «Trêve d’insolence, maudit macaque! Ça ose frapper les gens avec cette espèce de bâton de deuil! — Si tu veux en savoir plus long sur cette trique», hurla Singet, «elle est célèbre au ciel comme sur la terre. — En quoi est-elle célèbre? — D e fe r forgée en neuf transmutations', Sortant des mains de L a o zi lui-même, Obtenue p a r Y u le G rand-, la “ D ivin e” D ragua les fleuves et fix a les mers. Son m ilieu cache la carte du ciel, Des deux bouts retiennent des pièces d ’or. E lle porte signes de dragons et phénix, Tracés serrés à glacer dieux et diables. Sous le nom de trique du Yang transcendant, Cachée au fond des mers, loin du regard des hommes, E lle aurait voulu s ’envoler E t briller de toutes les couleurs. Singet l ’emporta dans sa montagne E n essayer les possibilités: Dans 1'instant aussi grosse qu’une ja rre, A u ssi mince que peut l ’être f il de fer, Fine aiguille ou haut p ic du Sud, A volonté elle se transforme, A gitant les nuées qu’elle produit, Lançant comme des éclairs en brillant. Un souffle fro id vous donne des frissons, Quand apparaît sa mortelle brume. D u bout de la mer aux confins du ciel, Je la garde soigneusement sur moi, Triom phant des tigres et des dragons. Des gardiens du ciel ne purent l ’emporter, N ata se trouvait en difficulté. L es dieux ne savaient où se mettre; Cent m ille hommes étaient en fuite. L a salle de l ’empereur de Jade Étant sous la garde du tonnerre, Je volai à l ’attaque des ministres, Jetant la panique dans la cour céleste. J ’abattis le palais du pôle N ord, E t, d ’un retour de trique, la cour du Sud. Devant la violence de ce bâton É ’empereur du C ie lfit appel à Bouddha: L a défaite est le lot des armes. Inéluctable était l ’épreuve Q ui allait s’étaler sur cinq cents ans, Jusqu’à ce que pa rû t Guanyin des mers du Sud. Un moine des grands Tang, me dit-elle, A v a it fa it vœu inouï au C ie l D e sauver tous les êtres de malemort E n cherchant les soutras du mont des Vautours Comme les démons infe Bent la route D e l ’Ouest, rendue impraticable, E lle me demanda d ’être son compagnon, Sachant la trique de fe r sans rival. E lle expédie les pervers aux Enfers, Réduisant chairs et os en poussière. Partout ces créatures maléfiques Ont p éri, en nombre incalculable. P a r cette trique q u i f it des ravages, Atteignant ju sq u ’aux neuflum inaires'-, E t blessant les juges sous la terre: Devant elle tremblent monts et rivières, Plus terrible que l ’épée de Jupiter, P a r elle j ’assure sa proteêtion, E lim ine du monde tout démon!» Tout tremblant à ce discours, le démon n’en brandit pas moins son sabre pour l’abattre au risque de sa vie. Le singe-roi s’avança en riant à sa rencontre, trique dressée. Ils furent d’abord aux prises devant la grotte, puis bondirent au milieu des airs pour y poursuivre le combat. Quel combat! Un bâton sacré qu i avait dragué le fleuve Céleste, au nom, célèbre dans le monde entier, d ’«A -m on-Bon-Plaisir». Vanter sa puissante enrageait le démon qu i brandissait son arme redoutable. Dans les airs h bataille devenait sans pitié. L ’un changeait de visage à volonté, l’autrt allongeait sa taille. Une brume épaisse cachait le ciel, le brouillard flottait sur les étendues sauvages. L ’un avait maintes fois pris la résolution de dévorer T rip ita ka, l ’autre fa isa it tout pour le protéger. D epuis que Bouddha avait transmis les Ecritures, le bien et le mal, clairement di Bingués, se livraient un combat sans merci. 4 9 ° Ils se livrèrent une vingtaine d’engagements sans emporter la décision. A les voir arriver au vif du combat, Porcet ne put se contenir plus longtemps, bondit dans les airs et dirigea son râteau en plein sur la gueule du démon, pris de panique, car il ignorait que Porcet était un impulsif vite découragé, plus effrayant que dangereux. À la vue de son long groin et de ses larges oreilles, il se dit qu’il aurait la main lourde et, rompant le contaél, lâcha le sabre et s’enfuit, leur tournant le dos. «Rattrape-le, rattrape-le!» criait Singet. Profitant de la supériorité acquise, l’idiot se lança à sa poursuite, le râteau levé. Comme il approchait, le démon s’arrêta au bas de la pente et, d’une légère rotation contre le vent, reprit son aspeét originel, ouvrant grand sa gueule pour avaler Porcet qui prit peur, se précipita dans le premier buisson venu et, sans s’inquiéter des ronces qui le lacéraient, y resta blotti tout tremblant, tendant l’oreille dans l’attente du fracas de la trique de fer. Comme Singet arrivait à son tour, la créature ouvrit à nouveau la gueule, offrant au Novice l’occasion cherchée: il rangea la trique et se plaça devant le monstre pour se laisser avaler. Terrifié, l’idiot se disait en exhalant son ressentiment par des grognements sourds: «Sacré épizoologue qui ne sais manœuvrer! Pourquoi ne t’es-tu pas enfui alors que le monitre s’apprêtait à te dévorer? Tout au contraire, tu l’affrontes! Maintenant que tu es dans son ventre, tu n’es plus moine et demain tu seras un gros tas de merde! » L’idiot ne sortit des herbes qu’une fois le démon triomphant parti, pour filer aussi vite qu’il pouvait, en prenant la route en sens inverse. Revenons auprès de Tripitaka, qui attendait anxieusement au pied de la pente en compagnie de Sablet. Il aperçut Porcet qui arrivait en courant, haletant: «Pourquoi pareille hâte, Huit-Défenses», lui demandat-il, grandement alarmé, «comment se fait-il que Conscient-de-la-Vacuité ne soit point là? — Il a été avalé par le monstre», répondit l’idiot entre deux sanglots. À ces mots, de saisissement Tripitaka tomba évanoui. Revenu à lui un bon moment plus tard, il trépignait et se frappait la poitrine: «O mon disciple, moi qui me disais 4 9 1 que tu étais si habile à soumettre les créatures maléfiques, que tu saurais me conduire au paradis de l’Ouest pour voir le Bouddha, comment aurais-je pensé qu’aujourd’hui tu succomberais aux mains de ce monstre! Misère, désolation! Voilà tous nos efforts comme les tiens réduits à néant!» Le Maître était en proie à la plus vive douleur. Mais l’idiot, voyez-vous, au lieu de chercher à le réconforter, se mit à crier: «Holà! Sablet, apporte les bagages, qu’on se les divise entre nous deux! — Pourquoi les partager? s’étonnait Sablet. — Une fois qu’ils seront partagés, chacun pourra partir de son côté: tu te remettras à manger de l’homme à la rivière des Sables-Mouvants. Moi, je retourne au village du vieux Gao m’occuper de ma femme. Quant au cheval blanc, nous pourrions le vendre et acheter au Maître le cercueil qui accompagnera sa fin.» À ces derniers mots, le Vénérable, qui étouffait d’angoisse, éclata en violents sanglots, entrecoupés d’invocations à l’auguste Ciel. De cela, nous ne dirons pas davantage. Reparlons du premier démon, qui avait avalé Singet: convaincu d’être arrivé à ses fins, il était rentré tout droit à la grotte. Comme on le questionnait sur l’issue du combat, il répondit: «J’en ai capturé un. — Lequel? voulut savoir le second démon, ravi de l’apprendre. — Singet le Novice. — Oùest-il? — Dans mon ventre: je l’ai avalé d’un coup! — Grand frère!» se récria le troisième démon, alarmé, «ne te l’avais-je pas dit? Singet n’est pas consommable.» On entendit alors sortir du ventre la voix du grand saint: «Je suis mieux que consommable: je t’épargne la faim et te coupe l’appétit!» «Votre Majesté!» s’écrièrent les petits monstres, gagnés par la panique, «ça va mal! C’est Singet qui parle dans votre ventre! — Il peut parler: il ne me fait pas peur. Moi qui ai eu la capacité de le manger, je n’aurais pas celle de lui régler son compte? Allez vite me faire chauffer de l’eau salée: quand je l’aurai ingurgitée, je le vomirai et nous pourrons alors le frire à feu doux avant de le manger arrosé de vin.» Les petits monstres préparèrent tout de bon une demicasserole d’eau salée, que le démon vida. Il en remplit son gosier, provoquant de fait des vomissements, mais Singet semblait avoir poussé des racines dans son estomac: impossible de l’en faire bouger. Le démon aîné se pressa le cou pour vomir et vomir, à en avoir la tête qui tourne, les yeux hagards et la rate éclatée! Mais le Novice restait plus immobile que jamais. «Singet, tu ne sors plus? lui cria le démon pantelant. — C’est trop tôt. Je n’en ai aucune envie. — Pourquoi donc? — Pas très perspicace, le monstre. Nous menons une vie auitère, nous autres moines: déjà la fraîcheur de l’automne et je n’ai rien à me mettre, que ma robe qui n’est pas doublée. Il fait bon au chaud dans ton ventre. On est à l’abri du vent. C’est là que j’aimerais passer l’hiver: je sortirai au printemps! — Votre Majesté, Singet veut passer l’hiver dans votre ventre! répétait la foule des monstres. — S’il veut y passer l’hiver, je me mets en posture de méditation et par la technique de l’hibernation je m’abstiendrai de toute nourriture, de sorte que j’affamerai à mort notre épizoologue. — Mon fiston», répliqua Singet, «tu n’es pas très déluré! En accompagnant le moine chinois dans sa quête des Écritures, j’ai emporté de Canton, par où nous étions passés, un réchaud gigogne portatif pour cuire la ratatouille. Si je coupe en tranches fines ton foie, tes tripes, ton estomac et ton mou, j’aurai de quoi durer jusqu’à la fête du printemps de Pureté-et-Clarté! — Mon frère», s’effraya le second démon, grandement alarmé, «il en est capable, ce macaque! — D’accord, il pourrait se faire de la ratatouille», concéda le troisième démon, «mais sur quoi poserait-il la marmite? — Un os à triple fourche me servira de trépied, répliqua Singet. — Ça va m al!» s’inquiéta le troisième démon, «si tu mets la marmite sur le feu, ça fera de la fumée qui lui sortira par les narines et le fera tousser, non?» Singet se mit à rire: «Mais non, rien de tout cela n’arrivera! Il me suffira de lui défoncer le sommet du crâne avec ma trique cerclée d’or, le trou aura la double fonftion de me fournir un puits de jour et de me servir de cheminée!» Le démon aîné avait beau dire qu’il n’avait pas peur, il n’en menait pas large. Il lui fallut prendre son courage à deux mains: «Mes frères, ne craignez rien! Apportez-moi mon vin médicinal: vous verrez, quand j’en aurai bu plusieurs gobelets, ce maudit singe sera empoisonné à mort. » Singet se disait en riant intérieurement: «Il y a cinq cents ans, quand j’avais provoqué cet énorme raffut au ciel, j’avais bu de l’élixir de seigneur Laozi, du vin de l’empereur de Jade et mangé des pêches de la Mère-Reine de l’Ouest, de la moelle de phénix et du foie de dragon. À quoi n’aurais-je jamais goûté? Avec quelle sorte de vin médicinal croit-il pouvoir m’empoisonner?» Les petits monstres avaient fait tiédir deux pots de ce breuvage, dont ils remplirent à ras bord un gobelet, qu’ils tendirent au démon. À peine l’avait-il pris en main que Singet, au fond de l’estomac, en humait le parfum. «Je ne vais pas le laisser le boire!» se dit-il. Sacré grand saint! Renversant la tête, il ouvrit la bouche en pavillon de trompette et l’agrandit jusqu’à la coller au fond de son gosier: chaque lampée que prenait le monstre était avalée par Singet, qui ingurgita ensuite le second gobelet. Il en fut de même de ceux qui suivirent, au nombre de sept ou huit. Le vieux démon reposa le gobelet: «Je m’arrête. D’habitude, j’ai l’estomac en feu au second bol. J ’en ai vidé sept ou huit et ne me sens même pas de rougeur au visage! » Or, le grand saint n’était pas un gros buveur: après avoir avalé sept à huit gobelets, il manifesta dans le ventre même les signes de la plus folle ivresse: il se mit à se livrer à une incessante gymnastique, flexion, extension, plat ventre, grand écart, «coup de pied volant»; il s’agrippait aux ligaments du foie pour jouer à la balançoire, planer et, au milieu de culbutes, se livrer à une danse sauvage. En proie à d’insupportables douleurs, la créature maléfique s’effondra sur le sol. Si vous ne savez, en fin de compte, si le démon était encore en vie, écoutez donc la séance qui suit. Livre seizième CŒUR-NOIR DÉMASQUÉ ( c h a p it r e s l x x v i à l x x x ) 第076回 / CHAPITRE LXXVI LÀ OÙ DEMEURE LE DIEU DE L’ESPRIT, LE DÉMON SE REND À LA «NATURE PROPRE »; MÈRE DU BOIS CONTRIBUE À SOUMETTRE LA CRÉATURE À LA VÉRITÉ INCARNÉE. Le récit nous a exposé comment le démon en chef s’effondra dans la poussière lorsque Singet se fut livré un moment à des exercices physiques. Le souffle et la parole coupés, le monstre était inanimé: le croyant mort, le Novice relâcha ses aélivités. «Très compatissant et miséricordieux bodhisattva, Grand Saint égal au Ciel! s’exclama le démon en revenant à lui. — Mon fiston, ne te fatigue pas inutilement: je me contenterai de “grand-père Singet”. Autant de mots d’économisés! — Grand-père, grand-père! » se mit tout de bon à répéter le monstre, qui tenait à la vie, «c’est ma faute, j’ai commis la double erreur de t’avaler et de te fournir la possibilité de me détruire. Je mets tout mon espoir en la compassion du grand saint pour l’humble fourmi qui aspire à garder la vie! Si tu m’épargnes, j’accompagnerai ton maître dans la traversée de la montagne. » Si belliqueux que fût Singet, il ne songeait qu’aux progrès de la quête du moine chinois. Il n’était pas insensible aux hommages, aussi, devant les supplications du démon, se laissa-t-il amener à de meilleurs sentiments et lui cria: «Créature maléfique, si je te pardonne, comment raccompagnerais-tu mon maître? — Je n’ai rien de rare ou de précieux à lui offrir, ni or ni argent, ni perle, turquoise, agate, corail, cristal, ambre ou écaille de tortue: nous le porterons tous les trois à travers la montagne en palanquin de rotin odorant. 4 9 8 — Le transporter ainsi vaudra mieux que tous les trésors», répondit en riant Singet, «ouvre grand la bouche: je vais sortir.» Le démon aîné s’exécuta, mais le troisième s’approcha et lui souffla: «Grand frère, attends le moment où il sortira pour refermer la mâchoire. Avale-le quand tu l’auras bien mâché: il ne pourra plus te faire de mal.» Or, de là où il était, Singet avait tout entendu. Au lieu de sortir le premier, il tendit la trique cerclée d’or pour tâter le terrain: lorsque le monstre referma la bouche, ce fut dans un bruit d’ivoire brisé: les incisives s’étaient cassées. «Mon brave!» s’exclama Singet en retirant la barre de fer, «alors que je sortais en te laissant la vie sauve, tu as cherché à me mordre dans l’intention de me tuer. Je ne sors plus! Je n’aurai de cesse avant que tu sois mort. Je ne sortirai plus! » L’aîné s’en prit au troisième, sur un ton vibrant de ressentiment: «Tu dessers tes proches. Il fallait le laisser sortir au lieu de me demander de le mordre! Je m’y suis cassé les dents. Que faire maintenant?» Devant ces reproches, le troisième démon recourut à une autre méthode, celle de la provocation du guerrier. «Singet le Novice», l’interpella-t-il d’une voix tonitruante, «tu jouis d’une réputation du tonnerre qui sonne à toutes les oreilles. On raconte que tu as montré ta puissance à la porte sud du ciel, que tu t’es imposé à la salle des Nuées-My Stérieuses. Mais je vois maintenant, à ta façon de subjuguer les créatures maléfiques de la route de l’Oueât, que tu n’es qu’un minable petit macaque. — Pourquoi serais-je minable? — A cent lieues de chez lui, un brave sait se tailler une réputation de mille lieues. Sors et bats-toi avec moi, si tu es un brave, au lieu de te livrer à ces manigances de minable dans le ventre des gens! » Ce discours donnait à réfléchir; Singet se disait: «Eh oui, il a raison. Il me serait facile de le tuer en lui rompant les entrailles et en lui lacérant le foie. Mais en vérité ma réputation serait compromise... Tant pis!» «Ouvre la bouche que je me mesure avec lui. Toutefois la grotte eàt trop étroite pour le maniement de notre attirail: sortons nous battre au large! » À cette proposition, le troisième démon fit l’appel de ses troupes, plus de trente mille monâtres, tous équipés 4 9 9 d’armes tranchantes et acérées. Ils se placèrent en formation de bataille triple, n’attendant plus que la sortie de Singet pour engager le combat. Le second démon prit l’aîné par la main et le conduisit dehors avant de crier: «Un magnifique champ de bataille attend les braves: sors, le Novice!» Dans le ventre, le grand saint savait qu’il se trouvait dehors aux croassements des corbeaux, pépiements des moineaux, craquètements des grues et au hululement du vent. Il réfléchissait: «Si je ne sors pas, je manque à ma parole; si je sors, ce monstre à tête humaine et cœur de bête fauve e£t capable de tout: il a déjà cherché à me berner et me mordre alors qu’il promettait de raccompagner le Maître. Cette fois, il concentre ses troupes ici. Tant pis! Ils vont en avoir pour leur grade l’un comme l’autre: quant à sortir, je sors, mais je laisse une racine dans son ventre!» En un tournemain il s’arracha un poil à la queue, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se transformer en un filin qui avait la grosseur d’un cheveu, mais quarante toises de longueur. Exposé au vent, le filin devenait corde. Il en attacha un bout aux entrailles, cœur et foie, au moyen d’un nœud coulant qui n’était pas serré, mais le deviendrait, et terriblement douloureux, dès qu’on tirerait sur la corde. Tandis qu’il tenait l’autre extrémité, il se dit en riant: «S’il raccompagne le Maître quand je serai sorti, tout ira bien. Sinon, s’ils m’attaquent en masse, inutile de perdre mon temps à combattre, il me suffira de tirer sur la ficelle, ce sera tout comme si j’étais resté dans le ventre.» Il réduisit ensuite la dimension de son corps et rampa vers la sortie: arrivé au gosier, il vit la bouche grande ouverte et la rangée de dents alignées comme autant d’armes tranchantes, celle du haut et celle du bas, ce qui lui donna à réfléchir: «Ça ne me dit rien qui vaille! Si je passe la cordelette par la bouche, il va serrer les dents à la première douleur et la casser. Mieux vaut la passer par où il n’a pas de dents! » Sacré grand saint! Le filin sous lui, il grimpa jusqu’aux fosses nasales. Sous l’effet de la démangeaison, le démon éternua bruyamment, ce qui eut pour effet d’éjeéter Singet. Dès qu’il se vit dans le vent, le Novice, d’un fléchissement des reins, grandit jusqu’à atteindre une taille de trois toises, tirant le filin d’une main et tenant la trique 5oo de fer de l’autre. Sans plus attendre, le démon aîné lui assena le sabre en pleine figure, mais le grand saint para le coup de sa trique. Le second démon se servait de sa lance et le troisième d’une hallebarde: ce fut une mêlée indescriptible. Singet, laissant la corde pendre, rangea la trique et, d’un bond, s’enfuit sur un nuage: il craignait de ne pas pouvoir opérer s’il se laissait encercler par les petits monstres. Aussi s’était-il échappé du camp pour se poser sur le sommet désert de la montagne, d’où il se mit à tirer la corde des deux mains, en y appliquant toutes ses forces. Dans l’élancement de la douleur qui lui tenaillait le cœur, le démon fit un bond en l’air. Le grand saint se mit alors à tirer vers le bas. Les jeunes monstres qui assistaient de loin au speâacle s’écriaient tous ensemble: «Laissez-le partir, Votre Majesté, ne le provoquez plus! Ce macaque n’a aucun sens du rythme des saisons: il joue au cerf-volant avant même que ne soit arrivée la fête de Pureté-et-Clarté! » À ces mots, Singet donna fine telle secousse à la corde que le démon tomba des nues pour rouler comme une roue de rouet dans la poussière, dans un terrible craquement: il avait fait au bas de la montagne un cratère d’une profondeur de deux pieds. Affolés, les deux autres démons descendirent sur leurs nuages, s’élancèrent pour retenir la corde et s’agenouillèrent, suppliant: «O grand saint, nous nous disions que vous étiez un immortel d’une magnanimité plus vaste que l’océan. Qui aurait cru que vous n’étiez qu’une sournoise créature du genre limace ou rat? Nous vous avions amené à sortir pour vous livrer bataille, en toute sincérité, sans penser que vous iriez jusqu’à passer une corde autour du cœur de notre frère. — Vous êtes d’une impudence, maudits démons! » s’esclaffa Singet, «vous avez commencé par chercher à me mordre, et, cette fois, vous alignez une véritable armée: est-il raisonnable de m’opposer des dizaines de milliers de monÿtres, à moi qui suis seul? Je tire, je l’emmène voir mon maître! — Pitié, grand saint! Epargnez-moi! Nous sommes prêts à raccompagner le Maître dans la traversée de la montagne, promit l’aîné, qui se prosternait avec ses frères. — Pour garder la vie, il te suffit de couper le filin d’un coup de sabre, répliqua Singet en riant. L es trois démons sautèrent sur leurs pieds et remercièrent. — Seigneur, si je coupe, l’autre bout réitéra attaché à mon cœur, avec le fil qui me passe dans la gorge et me donne la nausée. Que faire? — Dans ce cas, ouvre la bouche et laisse-moi entrer le détacher. — Et si tu refuses de ressortir?» s’alarma le démon, «ce n’est pas possible, c’est une situation impossible! — J ’ai la faculté de dénouer de l’extérieur la cordelette qui eût à l’intérieur. Quand je l’aurai fait, est-ce que tu escorteras vraiment mon maître? — Dès que je serai détaché, je l’accompagne. Promis!» Estimant qu’il était sincère, le grand saint récupéra le poil d’une secousse et la douleur que le démon ressentait au cœur cessa. Tel était le pouvoir de la magie occulte de Singet: c’est avec un poil qu’il lui avait attaché le cœur; en le récupérant, la douleur disparaissait. Les trois démons sautèrent sur leurs pieds et remercièrent: «Veuillez rentrer, grand saint, et annoncer au moine chinois d’avoir à préparer ses bagages. Nous venons tout de suite le chercher en palanquin.» Les monstres déposèrent les armes et retournèrent dans la grotte. La corde ainsi enlevée, Singet fit le tour de la montagne par l'eût. Il voyait de loin Tripitaka qui se roulait par terre en sanglotant; Porcet et Sablet avaient ouvert les sacs, occupés à en partager le contenu. «Il va sans dire», soupirait intérieurement le Novice, «c’eût sûrement Huit Défenses qui a raconté au Maître que le monstre m’avait dévoré. Le Maître pleure violemment à l’idée de m’avoir perdu, tandis que cet idiot divise les bagages en vue de la dispersion. Hélas! Je ne sais si c’eût bien leur intention: allons voir et les interpeller pour s’en assurer!» Il abaissa son nuage et appela: «M aître!» À cet appel, Sablet s’en prit à Porcet: «Tu n’es qu’a» support de cercueil qui ne songe qu’au deuil! Tu as prétendu que notre condisciple aîné était mort, alors qu’il ne l’eût pas, pour mener cette sordide opération: n’eût-ce pas lui qui appelle là-bas? — J ’ai vu le monûtre l’avaler, on ne peut plus clairement. Je suppose que nous sommes dans un mauvais jour et que l’âme de ce singe fait une apparition.» Singet se planta devant et lui décocha une gifle à l’envoyer dinguer: «Ballot! Je suis une apparition? — Frangin», répondit l’idiot en se frottant la joue, «mais tu as été vraiment dévoré par ce monstre. Co... comment as-tu fait pour revivre? — Ça te ressemble, sac à son, bon à rien! Quand il m’a avalé, je lui ai gratouillé les entrailles, pincé les poumons et passé une corde autour du cœur: suffisait de la tirer pour lui infliger d’insupportables douleurs. Les uns et les autres se sont prosternés et m’ont supplié de l’épargner. Ils viennent chercher le Maître pour lui faire passer la montagne. » À ces mots, Tripitaka se dressa sur ses jambes et s’inclina devant le Novice: «O mon disciple, tu t’es donné un mal du diable! Si j’avais cru les paroles de Conscient-deses-Capacités, c’en serait fini de moi! — Croûte de crétin!» gronda Singet en balançant des coups de poing, «tire-au-flanc, monstre de paresse! Maître, ne vous tourmentez plus: les démons viennent tout de suite vous chercher.» Sablet aussi se sentait des plus penauds et, pressé de se faire oublier, s’affairait à préparer les bagages et seller le cheval. Tous attendaient sur la route, il va sans dire. Reparlons des trois démons en chef qui étaient rentrés dans la grotte avec leurs troupes d’esprits. «Mon frère», dit le cadet à l’aîné, «ce n’eit donc qu’un macaque ridiculement petit, ce Singet que j’imaginais avec neuf têtes et huit queues! Tu n’aurais pas dû l’avaler: au combat, jamais il ne l’aurait emporté sur toi. Nos troupes qui sont dans la grotte l’auraient noyé rien qu’en crachant! Comme tu l’avais avalé et qu’une fois dans ton ventre il avait trouvé moyen de te torturer, nous n’osions nous mesurer à lui. La promesse d’escorter le moine chinois n’était qu’un mensonge pour le persuader de sortir, car l’important alors était ta vie. Pas question de l’accompagner! — Mes sages frères», répliqua l’aîné, «pour quelle raison vous y refusez-vous? — Donne-moi trois mille petits monstres: je les mets en formation de bataille et je saurai le capturer, ce macaque! — Ne me parle pas de trois mille. Libre à toi de lever le camp entier: le mérite de sa capture reviendra à tous! » Le second démon fit aussitôt l’appel de trois mille jeunes monstres, les déploya le long de la grand-route et dépêcha un messager muni d’un fanion bleu annoncer: «Singet le Novice! Manifeste-toi sans tarder pour engager le combat contre Sa Majesté, notre deuxième Grand Roi.» A ces mots, Porcet se mit à rire: «Frangin, le diéton ne le rappelle que trop bien: Mensonge ne trompe gens du pays. Tu nous a conté des balivernes! Comment des monstres que tu prétends avoir soumis, et qui s’apprêtent à transporter le Maître en palanquin, peuvent-ils venir te provoquer au combat? — L’aîné, je l’ai bel et bien vaincu. D’ailleurs il n’ose montrer le nez. Le seul nom de Singet lui donnerait la migraine! C’est sûrement le cadet qui ne veut se résignera nous escorter: c’est la raison pour laquelle il me défie. Je dois vous dire, mes frères, que ces trois démons font preuve d’une noble fraternité: on ne saurait en dire autant de nous trois. Puisque j’ai soumis l’aîné et que le cadet se manifeste, rien ne t’empêche de tenter de le combattre à ma place. — Il ne me fait pas peur», rétorqua Porcet, «laisse-moi lui flanquer une raclée. — Si tu veux y aller, vas-y! — J ’y vais, frangin», répondit en riant Porcet, «mais prête-moi la corde. — Pour quoi faire? Tu n’as ni la capacité de te glisser dans son ventre, ni celle de la lui nouer autour du cœur: à quoi bon? — Je voudrais me l’attacher à la taille: elle me servira de corde de sécurité. Vous la retiendrez par l’autre bout, toi et Sablet, pendant que j’engagerai le combat contre lui. S’il tourne à mon avantage, vous la lâcherez pour me permettre de le capturer. Dans le cas contraire, vous pourrez me ramener et l’empêcher de m’emporter.» « Une bonne occasion de jouer un tour à cet idiot! » se dit Singet en s’esclaffant intérieurement. Il ceintura Porcet avec la corde et le pressa d’engager le combat. L’idiot courut en haut de la falaise en brandissant son râteau et criant: «Monstre, sors! Viens te battre avec ton grand ancêtre Porcet! » «Votre Majesté», se hâta d’annoncer le porteur de fanion bleu, «il y a un bonze à long groin et larges oreilles qui s’est présenté.» Le second démon quitta aussitôt le camp et, à la vue de Porcet, abaissa sa lance pour le transpercer en pleine face, sans autre forme de procès. L iv r e XVI, chapitre l x x v i L’idiot dressa le râteau à sa rencontre. Ils en vinrent aux mains devant la pente, mais il ne fallut pas plus de sept ou huit engagements pour que Porcet se sentît faiblir. Incapable de soutenir les assauts du démon, il détourna la tête et appela: «Frangin, ça tourne mal! Tire la corde de sécurité! Tire!» À cet appel Singet, tout au contraire, lâcha complètement la corde. L’idiot, rompant le combat, battit en retraite en courant. Or, tant qu’il avançait, il ne pensait pas au filin qui restait tendu. En se retournant, par contre, il se prit le pied dans la corde devenue lâche, trébucha et se releva pour tomber encore. Au début, il arrivait à se ramasser; finalement, il resta le nez dans la poussière. Rattrapé par le monstre qui déroula sa trompe semblable à un dragon pour l’enlacer solidement, Porcet fut ramené triomphalement à la grotte, dans la cohue des monstres qui entonnaient un hymne à la viéloire. Tripitaka, qui avait tout vu au bas de la pente, était indigné contre Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, je ne m’étonne plus que Conscient-de-ses-Capacités ait souhaité ta mort! Vous êtes totalement dépourvus des sentiments d’amour et de fraternité qui devraient vous animer, vous n’êtes poussés que par la jalousie et l’envie. Pourquoi n’as-tu pas tiré la corde de sécurité comme il te le demandait? Au lieu de cela, tu la jettes! Que faire maintenant que tu l’as entraîné vers sa destruélion? — Maître!» répliqua Singet avec un sourire narquois, «vous êtes vraiment trop partial; toujours à prendre sa défense! C’est bon! Vous ne vous faisiez pas autant de souci quand j’ai été capturé; de moi, tout un chacun pouvait se passer. Mais cet idiot ne se laisse pas plus tôt prendre que c’est moi que vous blâmez! Laissez-le donc souffrir un peu, qu’il comprenne que la quête des Ecritures n’est pas une promenade! — O disciple! Comment oses-tu dire que je ne me suis pas inquiété quand tu es parti? Mais à la réflexion, tu sais te transformer et finalement rien ne peut t’arriver. L’idiot, lui, eét maladroit, lourd et sans agilité: de ce départ, je crains le pire. Va donc à son secours, tout de même! — Maître, ne m’en veuillez plus: je vais le sortir d’aflfaire. » D’un bond il fut sur le sommet de la montagne. «Cet idiot a voulu ma mort», se disait-il avec ressentiment, «je ne vais pas lui rendre la vie si facile. Allons voir le sort que lui réserve ce démon et laissons-le déguster un moment son châtiment avant de le secourir.» Il fit aussitôt une passe, récita l’incantation et, d’une secousse, se transforma en un inseéte qui s’envola pour se poser à la base de l’une des oreilles de Porcet et ainsi entrer dans la grotte avec la foule des monêtres. Le second démon, à la tête des trois mille petits monstres qui sonnaient trompette et battaient tambour, planta le camp à l’entrée. Se saisissant lui-même de Porcet, il pénétra à l’intérieur et déclara: «Mon frère, j’en ai capturé un. — Montre-le-moi.» Relâchant sa trompe, il laissa tomber Porcet: «N’en est-ce pas un? — Celui-là est sans intérêt, trancha le démon aîné. — Votre Majesté», enchaîna à ce mot Porcet, «laissez repartir celui qui vous est inutile et cherchez à saisir celui qui vous est utile! — Bien qu’inutile», insista le troisième démon, «c’est un disciple du moine chinois, Porcet Huit-Défenses. Ligotons-le et mettons-le à tremper dans le bassin jusqu’à ce que les soies tombent, ouvrons-lui le ventre, salons-le et laissons-le sécher au soleil. Il sera délicieux avec du vin, les jours de pluie. » «Fini, je suis fini!» murmurait Porcet terriblement inquiet, «il a fallu que je tombe sur un monâtre qui travaille dans les salaisons! » Les créatures maléfiques se jetèrent sur lui, le ligotèrent les quatre fers en l’air, le hissèrent au bord du bassin, l’y poussèrent et s’en retournèrent. Le grand saint s’était envolé; que voyait-il? L’idiot les quatre pattes en l’air, le groin enfoui, flottant à moitié, soufflant et grognant: il offrait un speétacle risible, ressemblant à un gros réceptacle de lotus noirci dont les graines seraient tombées après les gelées de la huitième ou neuvième lune. A la mine qu’il faisait, Singet était partagé entre la pitié et le ressentiment. «Que faire?» se demandait-il, «lui aussi fait partie de l’assemblée de l’arbre dragon-fleur. Mais je lui en veux de s’être jeté sur la première occasion de partager les bagages et de déguerpir; et il pousse sans cesse le Maître à réciter contre moi l’incantation de Constriétion du cercle. J ’ai entendu dire L ivre XVI, ch apitre l x x v i 5°7 l’autre jour par Sablet qu’il aurait caché des économies; je me demande ce qu’il en e£t: donnons-lui une bonne petite frayeur pour en avoir le cœur net! » Sacré grand saint! Il vola au bord de l’oreille et l’appela, en contrefaisant sa voix: «Conscient-de-ses-Capacités, Conscient-de-ses-Capacités! » «La guigne! » se dit Porcet, «c’est le nom que m’a donné la bodhisattva Guanyin et depuis que je suis le moine chinois, l’on m’appelle Porcet Huit-Défenses. Qui peut savoir que je m’appelle Conscient-de-ses-Capacités, par ici?» Il ne put se retenir de poser la question: «Qui m’appelle par mon nom en religion? — C’est moi, répondit Singet. — Qui es-tu? — Je suis huissier-crocheteur'. — D’où venez-vous, noble officier de justice? s’enquit Porcet alarmé. — Je suis envoyé par le roi Yama t’amener à la cinquième cour de la justice infernale. — Veuillez vous retirer, noble officier, et faire savoir au cinquième prince Yama d’avoir l’obligeance de bien vouloir m’accorder un jour de plus, eu égard aux excellentes relations qu’il entretient avec mon condisciple aîné Singet Conscient-de-la-Vacuité. Revenez donc me chercher demain. — Balivernes! Si Yama afixé ton heure à minuit, nul n ’oserait t'en laisser une de plus: suis-moi sans tarder si tu ne veux pas que je te tire la corde au cou. — Chef, ce n’est pas très commode, mais rendez-vous compte que même avec la tête que j’ai, j’aimerais vivre. Mourir, je le dois; je ne demande qu’un délai d’un jour, le temps de revoir mon maître et mes compagnons que les démons auront capturés: la dernière réunion avant que soient réglés nos comptes à tous... — C’est bon », répondit Singet en riant intérieurement, «j’ai une trentaine de personnes sur ma liste, tous aux environs. Le temps de chercher la dernière te fera une journée de délai. Ton viatique? Pour mes frais de déplacement. — Misère! Nous autres moines qui avons quitté nos familles ne possédons rien. — Pas de viatique? La corde, et suis-moi! — Chef, ne me mettez pas la corde au cou. Je sais qu’on j o 8 l’appelle “corde qui emporte la vie” et que l’on rend le dernier souffle dès qu’on vous la passe. J’en ai, j’en ai! Seulement je n’en ai pas beaucoup, j’en ai peu... — Où? Sors-moi ça en vitesse! — Misère, ah! misère! Depuis que je me suis fait bonze jusqu’au jour d’aujourd’hui, j’ai dû amasser par menus fragments une demi-once d’argent que j’ai obtenu de pieuses familles qui nourrissent les moines et qui m’ont donné un peu plus qu’aux autres en considération de mon grand appétit. Comme ce n’était pas commode à ranger, je les ai fait fondre en un bloc par un orfèvre, dans la dernière cité par où nous sommes passés. Un homme sans conscience qui m’a volé, car je n’en ai obtenu que quarante-six centièmes... Prenez tout!» «L’idiot n’a même pas de pantalons à se mettre; où donc cache-t-il cet argent?» se demandait Singet en riant intérieurement; «bien, où sont les fonds? — Fourrés dans mon oreille gauche. Je suis attaché; je ne peux pas les atteindre. Prenez-les vous-même.» A ces mots, Singet fouilla le conduit auditif et y trouva, en effet, un lingot en forme de selle de cheval qui pesait au plus quarante-cinq ou quarante-six centièmes de taël. Quand il l’eut en main, il ne put se retenir d’éclater d’un grand rire. Porcet reconnut la voix de Singet. «Pendard d’épizoologue!» se mit-il à tempêter du milieu de l’eau où il trempait, «on a le front de venir m’extorquer des sous dans la situation lamentable où je me trouve! — Sac à son», rétorqua Singet en se mettant à rire, «pendant que ton brave condisciple affronte tant et plus d’épreuves pour la protedion du Maître, tu détournes en douce des économies! — Sans vergogne! Ça, un détournement? Tout cela, je l’ai pour ainsi dire gratté de mes dents: au lieu de le dépenser en nourriture, je le gardais pour m’acheter une pièce de toile et y tailler un habit. Tu me l’as arraché paria terreur: partageons! — Tu n’auras pas un sou! — Bon, je te le laisse à titre de rançon», grogna Porcet, «mais au moins, sors-moi de là! — Patience! Attends, je vais me porter à ton secours.» Singet rangea l’argent, reprit son aspeét originel, sortit la trique et s’en aida pour pousser l’idiot vers le bord; il le hissa en le prenant par les pieds et détacha ses liens. Porcet sauta sur ses pieds, ôta ses vêtements, les tordit pour en extraire l’eau, les secoua et les remit encore mouillés: «Frangin, ouvrons la porte de derrière et filons! — S’enfuir par-derrière? Est-ce honorable? Frayonsnous une sortie en combattant par la porte du devant! — J ’ai les jambes ankylosées par les liens, je ne peux pas courir, objeéla Porcet. — Dépêche-toi de me suivre!» se contenta de répliquer Singet. Sacré grand saint! S’escrimant à la trique de fer, il s’ouvrit une voie vers le dehors. Porcet le suivait tant bien que mal, malgré ses membres engourdis. Apercevant son râteau appuyé près de la seconde porte, il s’avança, bousculant les petits monitres, s’en saisit et fonça en avant en l’abattant de tous côtés. Ils franchirent ainsi les troisième et quatrième cours, tuant un nombre incalculable de jeunes monstres. Quand l’aîné des trois démons l’apprit, il se tourna vers le cadet: «Vous avez fait du beau travail! La personne qu’il fallait capturer! Tu vois, Singet nous enlève Porcet; ils abattent nos petits monstres à notre porte! » Le cadet bondit, prit la lance en main et se précipita dehors. «Maudit macaque! Pareille impudence!» fulminait-il, «comment oses-tu nous traiter de cette façon?» Le grand saint répondit à ce défi en s’arrêtant. La créature maléfique fonçait lance en avant, sans plus attendre d’autres explications. Avec le calme d’un expert en escrime, Singet fit face. Ce fut un beau duel devant la grotte: Sousforme humaine, l'éléphant aux défenses jaunes a ju ré fraternité avec le roi-lion. Sur la proposition de l’aîné, ils se sont unis dans l’intention de manger le moine chinois. Le Grand Saint égal au Ciel est résolu à défendre le justle et, par ses immenses pouvoirs, à éliminer les pervers. Incapable d ’échapper à leurs mains violentes, Porcet, délivré, gagne la sortie. Le monstre lui donne la chasse et déploie sa vaillance: lance et trique se croisent et montrent leur puissance. La lance tranfperce comme python de la forêt, la trique virevolte comme dragon des mers. Le dragon surgit de la porte de l’océan, enveloppé de brume, le python siffle à travers les bois, perçant le brouillard. On aurait dit deux cornacs descendant de la montagne. i i Rude combat sans p itié n i quartier, tout compte fa it, pour un bonze venu de Chine! Porcet restait comme un bêta à contempler Singet et le monstre engagés dans cette bataille, le râteau planté en terre au pied de la montagne, sans songer à se porter au secours de son condisciple. Devant le poids de la trique du Novice et son impeccable virtuosité à l’escrime, le monstre changea de taftique. Il bloqua la trique de sa lance, le temps de dérouler sa trompe pour l’en envelopper. Singet comprit la manœuvre: il leva des deux mains le bâton cerclé d’or, si bien que la trompe le ceintura sans retenir ses bras prisonniers. Voyez avec quelle alacrité il se mit à tambouriner des deux mains sur le nez du monstre! «Aïe! La créature n’a décidément pas de chance!» s’écria Porcet à cette scène, se frappant la poitrine, «moi, qui suis pourtant maladroit, il m’avait emprisonné aussi bien les bras: il m’était impossible de bouger. Lui, si agile et glissant, il lui laisse les mains libres! Il lui suffirait de lui enfoncer la trique dans les narines pour lui arracher morve et douleur qui lui feraient lâcher prise! » Singet, qui n’y avait pas pensé, tira profit de la suggestion: d’une semi-rotation il ramena la trique à la grosseur d’un œuf de poule et à la longueur d’une toise, puis l’enfourna dans la narine. Le monstre prit peur: avec un long barrissement, il desserra sa trompe, que saisit aussitôt Singet, la tirant en avant de toutes ses forces. S’efforçant de réduire la douleur, le monstre suivait pas à pas, obéissant à la traétion. Porcet osa enfin s’en approcher et fit pleuvoir les coups de râteau sur ses flancs. «Non, non!» lui cria Singet, «les dents de ton râteau sont trop acérées: tu vas lui lacérer la peau, je le crains; il sera couvert de sang. Si le Maître le voit, il nous reprochera de porter atteinte à la vie. Mieux vaut le frapper avec le manche. » L’idiot leva donc le manche et l’abattit à chacun de ses pas, tandis que Singet le tirait par la trompe: on aurait dit deux cornacs descendant de la montagne. Tripitaka attendait, le regard tendu. Il s’écria, dès qu’il les vit venir tous deux en vociférant: «Conscient-de-la Pureté, est-ce que tu discernes ce que tire Conscient-de-la VacuitéP — Maître», répondit en riant Sablet après un moment d’observation, «il nous amène le monstre en le tirant parle nez. Impayable! — Bonté divine! Un monstre d’une taille pareille! Et ce nez, d’une longueur... Va le lui demander: s’il accepte avec joie de nous accompagner à travers la montagne, pardonnons-lui. Ne lui enlevez pas la vie!» Sablet se précipita à leur rencontre et leur cria: «Le Maître dit de ne pas le tuer s’il accepte de le raccompagner dans la montagne! » A ces mots, la créature se jeta à genoux et marmonna un acquiescement. Au fait, comme Singet lui tordait la trompe, il avait la voix grippée, comme s’il souffrait d’un gros rhume. «Vénérables moines chinois», nasillait-il, «si vous me laissez la vie, je le raccompagne en portant le palanquin. — Nous sommes des vainqueurs magnanimes, maître et disciples», répondit Singet, «il en sera fait comme tu le demandes: on te pardonne. Apporte vite le palanquin. Si tu changes encore une fois de musique, plus de pardon quand tu seras à nouveau capturé!» Relâché, le monstre se prosterna et s’en fut. Singet et Porcet allèrent ensuite voir Tripitaka et lui contèrent par le menu les derniers événements. Porcet, qui avait peine à surmonter sa honte, mit son habit à sécher sur la pente, où nous le laisserons à son attente. Le second démon s’en retourna donc tout tremblant à la grotte; sa mésaventure avait déjà été rapportée à l’aîné et au benjamin avant même qu’il n’arrivât. L’aîné, alarmé, venait de faire une sortie avec le troisième démon à la tête de ses troupes, quand il le vit rentrer seul. Comme on lui demandait la raison de ce retour prématuré, le cadet rapporta à la foule assemblée les paroles de compassion et magnanimité de Tripitaka. Chacun de se regarder sans oser proférer un mot. Le second démon prit la parole: «Mon frère, faut-il raccompagner le moine chinois? — Que dis-tu là! » s’exclama l’aîné, «Singet est un chef noble et généreux. Lorsqu’il était dans mon ventre, il aurait pu me tuer mille fois. Quand il t’a attrapé par la trompe, il aurait pu ne pas te laisser repartir, ou même te la 5 i 3 tordre jusqu’à la rompre et te donner de bien pires frayeurs. Préparons-nous sans tarder à l’escorter! — Bon, bon, escortons-le! fit le troisième démon avec un rire narquois. — Mon sage frère», rétorqua l’aîné, «tu m’as l’air contrarié. Si tu ne veux pas l’accompagner, nous le ferons. — Mes nobles frères», répondit le troisième démon en souriant, «le bonze aurait mieux fait de ne pas demander de l’escorter et de traverser le plus discrètement possible. C’est la chance qu’il n’a pas saisie. Il ne se rend pas compte qu’en insistant, il va tomber dans le piège que je lui tends, attirer le tigre hors de la montagne. — Que veut dire attirer le tigre hors de la montagne? demanda l’aîné. — Rassembler tous les monstres de la grotte, faire l’appel, en séleétionner mille sur dix mille, cent sur mille, seize parmi les cent et en choisir trente de plus. — Pourquoi en prendre seize, et en vouloir trente de plus? — Il en faut trente pour leurs talents de cuisinier. Nous leur donnerons du riz de première qualité, de la farine fine, des pousses de bambou, des bourgeons de thé, des cèpes, des bolets, du fromage de soja et du gluten de blé, avec instructions d’avoir à construire un abri tous les vingt ou trente lis pour servir thé et repas au moine chinois. — Et les seize, pour quoi faire? — Huit porteront le palanquin et les autres crieront de faire place. Nous les suivrons sur la distance d’une étape. A quatre cents lis d’ici se trouve ma cité, où hommes et chevaux ne manqueront pas de les accueillir. S’ils parviennent aux abords de la ville, nous agirons en sorte que maître et disciples n’y voient ni queue ni tête. La capture du moine chinois dépendra entièrement de l’efficacité de ces seize-là.» À ce discours, l’aîné des démons se sentit rempli d’une joie sans borne, comme s’il sortait d’un état d’ivresse ou se réveillait après un cauchemar. «Parfait, parfait!» approuvait-il. On fit aussitôt l’appel pour commencer par en choisir trente auxquels furent remis les produits prévus. Seize autres s’occupèrent d’amener un palanquin de rotin odorant. Tandis qu’ils sortaient, les démons leur faisaient leurs dernières recommandations: «Ne traînez pas dans la montagne: le Novice est un singe soupçonneux. S’il vous voit aller et venir, il se doutera de quelque chose et nos plans échoueront.» L’aîné conduisit la troupe jusqu’aux abords de la grandroute et cria: «Vénérable, le jour d’aujourd’hui n’est pas sous une étoile marquée en rouge: nous vous prions de traverser sans tarder.» «Conscient-de-la-Vacuité, qui m’appelle?» demanda Tripitaka à cette invite. Le fixant du doigt, Singet répondit: «C’est l’un des monstres que j’ai vaincus et qui vient vous accompagner en palanquin.» Tripitaka joignit les paumes et se tourna vers le ciel: «Bonté divine! Sans tes extraordinaires capacités, mon sage disciple, comment aurais-je survécu!» Il s’avança pour saluer la foule: «Je vous suis grandement reconnaissant de l’affedtion que vous me témoignez et ne manquerai pas de la proclamer à mon retour à Chang’an, quand nous serons revenus à l’Est avec les Ecritures.» Les monstres se prosternèrent: «Vénérable, veuillez monter en palanquin.» De ses yeux de chair de commun mortel, Tripitaka ne devinait pas la ruse. Le grand saint, de son côté, était un immortel d’or de l’Unité suprême, droit et loyal de nature, convaincu que les démons avaient été subjugués par ses exploits, leur capture et leur libération. Il ne s’imaginait pas qu’ils pouvaient avoir d’autres plans en tête et s’était rangé entièrement à l’idée du Maître, sans examen plus attentif. Il ordonna à Porcet de charger les bagages sur le cheval, suivi de près par Sablet, Lui-même ouvrait la marche avec la trique de fer, à l’aguet de ce qui pourrait arriver d’inopiné. Il y avait huit porteurs et huit autres qui criaient à tour de rôle. Les trois démons soutenaient les barres du palanquin, au milieu duquel était assis bien droit le Maître, tout heureux. Us gravissaient la haute montagne en suivant la grand-route. Ils étaient loin de se douter de ce que leur réservait ce départ, que dans la joie extrême revient la peine. Comme disent les classiques: L.e degré suprême engendre le retour de sa négation*. À l’heure du destin, ils tomberont sur l’étoile du malheur et passeront devant la maison d’un pendu! La troupe des monstres, de connivence et d’un même cœur, ne relâchait pas sa garde et assurait un service empressé du matin au soir. Au trentième li, ils offrirent un repas maigre et un second au cinquantième. Ils invitèrent les pèlerins à se reposer avant la tombée du jour, impeccables tout au long de la route. Les voyageurs se sentaient comblés: trois repas dans la journée et un bon sommeil en un lieu confortable. Après avoir progressé de plus de quatre cents lis vers l'Ouest, ils se trouvèrent soudain en vue d’une cité. Singet, qui marchait à un li devant le palanquin, trique levée, en tomba de saisissement et ne se releva pas sans effort. Vous vous demandez comment, lui si téméraire, pouvait se laisser effrayer aussi aisément. C’est qu’il voyait de loin les miasmes démoniaques qui encombraient la cité. Une foule compaâe de monstires, démons et goules, A u x quatre portes estprits de créatures rapaces: Ils ont pour commandant un tigre à rayures mouchetées E t pour capitaine un féroce lynx à face blanche. Des cerfs aux ramures fourchues transmettent les messages, Tandis 'que le renard m alin va son chemin. D'énormes pythons de m ille pieds courent autour des m urailles, Des serpents longs de m ille toises barrent les routes. Les loups gris hurlent des ordres sous les tours, Devant les terrasses, des léopards articulent comme les humains. A gitant les fanions, tambourinant, partout des monétres, E t des estprits de la montagne de garde ou en patrouille. L e lièvre rusé ouvre sa porte pour vaquer aux affaires, Les sangliers, palanche à l ’épaule, font la ronde des petits métiers. Ce q u i fu t naguère cité d ’une noble cour célestle N ’est plus que repaire de tigres et de loups. Au moment même où la frayeur le saisissait, Singet entendit un sifflement derrière l’oreille, se retourna brusquement et vit le troisième démon qui brandissait des deux mains une hallebarde à ciel carré et manche décoré. l’assener sur Porcet qui lâcha le cheval et fit tournoyer son râteau, avançant en l’abattant en tous sens. Le second démon dirigea sur Sablet sa lance, qu’il para de son bâton à terrasser les êtres maléfiques. Les trois démons contre les trois moines, en combat singulier, se livraient une bataille acharnée, à la vie, à la mort. Cependant, les seize petits monstres, conformément aux ordres reçus, faisaient montre de leur efficacité: ils s’emparèrent du cheval blanc et des bagages et, se pressant autour de Tripitaka, l’emportèrent d’une traite en palanquin jusqu’aux abords de la cité. Ils criaient: «Nous vous amenons le moine chinois selon le plan prévu par Leurs Majestés! » Les monstres, grands et petits, qui étaient dans la cité, coururent ouvrir les portes toutes grandes. En même temps, ordre fut donné à chaque détachement de rouler les bannières et faire taire les tambours. Interdiétion de vociférer ou de battre les gongs; on expliquait: «Leurs Majestés nous ont fait parvenir la consigne de ne pas effrayer le moine chinois; la peur rendrait sa chair aigre et immangeable.» Aussi est-ce avec des exultations de joie que les monstres accueillirent Tripitaka, recevant le supérieur avec force courbettes et marques de resped. Le moine chinois fut porté en palanquin jusqu’à la salle d’audience aux Clochettes-d’Or. On le pria de s’asseoir à la place d’honneur et on lui servit thé et nourriture. Une foule de serviteurs tournait autour du Vénérable abasourdi, cherchant vainement des yeux quelque visage familier. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il advint de sa vie, écoutez donc la séance qui vient. i 7 第077回 / CHAPITRE LXXVII OÙ LES DÉMONS M ALM ÈN EN T LA NATURE FO N CIÈRE, ET EN CORPS RENDENT HOMMAGE A LA VÉ RITÉ DE L ’AINSI. Ne parlons point des tourments qui allaient assaillir le Vénérable, mais revenons aux trois démons qui, de tout leur cœur et de toute leur puissance, s’efforçaient de l’emporter sur les trois disciples dans les collines basses à l’est de la cité. Une rude bataille, telle brosse de fer qui récure marmite de bronze, tout un chacun raide et dur\ Un magnifique combat: S ix substances et aspects''', six sortes d ’armes, S ix ossatures, s ix genres de sentiments, S ix organes des sens, six m aux, six désirs*, S ix portes, s ix voies: je u à qu i perd gagne. Dans le confort du printem ps des trente-six salles Les six fois s ix formes sensuelles détellent être nommées. L a trique cerclée d ’or déploie m ille figures d ’escrime, L a hallebarde au ciel carré s ’impose de cent manières. Contre le râteau féroce et m eurtrier de Porcet, L e second démon manie la lance avec élégance et capacité. L e bâton du jeune Sablet n’e ll point chose ordinaire quand il frappe \pour tuer; L e vieux démon lève à deux mains le sabre rapide et tranchant, sans Ces trois-ci sont les invincibles protelieurs d ’un vrai moine, \pitié. Ces trois-là de sauvages eiprits qu i renversent les lois et trahissent leur Ce fu t d ’abord convenable, mais ensuite féroce: \Seigneur. Q uand tous six usèrent de magie aérienne, ce ne fu tplu s que culbutes au [bord des nuages. E n un moment le ciel et la terre furent obscurcis de brumes et brouillards, [qu’ils exhalaient, Dans le bruit continu des rugissements et grondements. Le soir tombait sur le combat prolongé des six. Comme la brume soulevée par le vent s’épaississait, il fit noir en un initant. Porcet y voyait d’autant moins bien que ses oreilles lui C ’eft ainsi que Singet fu t p rit dans ses serres, sans pouvoir se dégager. couvraient les yeux. Ses mouvements ralentissaient: incapable de parer les coups, il rompit le combat et s’enfuit en traînant le râteau, poursuivi par l’aîné des démons. Celui-ci lui assena un coup de sabre qui faillit lui coûter la vie: Porcet réussit à l’esquiver, mais la lame passa si près qu’elle trancha plusieurs poils de la touffe qu’il avait dans le cou. Le démon ouvrit les mâchoires, le saisit au collet, l’emporta dans la citadelle et l’abandonna aux petits monstres qui le ligotèrent dans la salle aux Clochettes-d’Or. Puis il remonta sur un nuage prêter assistance à ses compères dans les airs. Voyant que la situation prenait mauvaise tournure, Sablet fit une feinte de son bâton, se tourna et voulut fuir; toutefois, le second démon déroula sa trompe et, dans un sifflement, l’enroula autour de son corps en lui immobilisant les bras, l’enleva et le livra aux jeunes monstres pour qu’ils l’attachent au même endroit. Il s’éleva ensuite dans les airs en criant qu’il fallait capturer Singet. Celui-ci, voyant ses deux condisciples prisonniers, se rendit compte qu’il lui serait difficile de soutenir plus longtemps la lutte, car bonne main cède à deux poings, et deux poings à quatre mains. Il poussa un cri, écarta les armes de ses trois adversaires avec la trique et s’enfuit d’une culbute dans les nuages. Ce que voyant, le troisième démon, d’une secousse, reprit son asped propre et ouvrit ses ailes pour rattraper le fuyard. Vous vous demandez comment il pourrait y parvenir, alors qu’à l’époque où Singet avait perturbé les palais du ciel, cent mille soldats célestes avaient été incapables de le saisir, lui qui pouvait d’une culbute franchir cent huit mille lis. Aucun n’avait réussi à l’attraper, mais, d’un coup d’aile, ce monstre parcourait quatre-vingt-dix mille lis: il lui en suffit de deux pour le rejoindre. C’est ainsi que Singet fut pris dans ses serres, sans pouvoir se dégager. Impossible de s’échapper. Grandir ou rapetisser ne servait de rien: le monstre relâchait ou serrait à mesure. Il le ramena d’une traite à la cité et, lâchant prise, le précipita dans la poussière en recommandant aux petits monstres de le ligoter en compagnie de Porcet et Sablet. L’aîné et le cadet des démons vinrent à sa rencontre et tous trois montèrent à la salle d’audience. Aïe! Loin de retenir Singet dans ses liens, ils l’envoyaient en réalité se lancer dans une autre expédition. C’est aux environs de la deuxième veille que les monstres, après s’être consultés, poussèrent le moine chinois dans la salle. Quand le Vénérable aperçut à la lumière des lampes ses trois disciples qui_ gisaient ligotés, il se pencha sur Singet en pleurant: «O mon disciple! Chaque fois que nous avons été confrontés à quelque épreuve, tu as su user de tes pouvoirs magiques pour chercher du secours à l’extérieur. Cette fois, toi aussi, tu t’es laissé capturer: comment veux-tu que le pauvre moine que je suis s’en tire?» Porcet et Sablet éclatèrent à leur tour en sanglots, témoins de la douleur à laquelle leur maître était en proie. «Rassurez-vous, maître, et vous, mes condisciples, cessez de pleurer!» répondit le Novice avec un faible sourire, «quoi qu’ils fassent, aucun mal ne saurait vous arriver. Laissez ces démons se calmer; nous reprendrons la route. — Frangin, tu recommences, encore des mystifications! Pour peu que les cordes de chanvre se relâchent, ils les aspergent d’eau. Maigre comme tu es, je présume que tu ne sens rien, mais pour moi qui suis gras, c’est la peste et le choléra! Si tu ne me crois pas, regarde l’état de mes épaules: les liens sont entrés de deux pouces dans la chair. Comment veux-tu que je m’évade? — Ne me parle pas de cordes de chanvre», rétorqua en riant Singet, «seraient-ce des câbles de fibres de palme plus gros qu’un bol, ils ne poseraient pas plus de problème que la brise d’automne me caressant les oreilles. Rien de bien sorcier!» Maître et disciples étaient plongés dans cette conversation, lorsqu’ils entendirent le démon aîné déclarer: «Félicitations, mon sage frère! Par ta vaillance et ton astuce, ton excellent Stratagème a réussi: nous l’avons capturé, ce moine chinois. Qu’on l’amène! Mes petits, que cinq d’entre vous aillent tirer de l’eau, que sept récurent les marmites, dix allument le feu et vingt apportent la cage de fer, pour y cuire à la vapeur les quatre bonzes dont nous allons nous régaler. Vous en aurez chacun un morceau, mes petits, de façon à vous procurer vie indéfiniment longue.» À ces paroles, Porcet se mit à trembler et balbutia:.Livre XVI, chapitre lxxvii «Écoute, frangin: les monstres s’apprêtent à nous manger cuits à la vapeur! — N’aie pas peur. Attends que j’aille voir si ce sont des blancs-becs ou de vieux routiers... — Frangin», intervint Sablet en pleurant, «ce n’eit pas le moment de tenir pareils propos! Parler de blancs-becs ou de vieux routiers alors que Yama, le juge des Enfers, nous attend à côté! » Il n’avait pas fini sa phrase que le second démon se faisait entendre à son tour: «Porcet n’est pas bon à cuire.» ti Amitâbha Buddha\v se réjouit Porcet, «il ajoute à ses mérites secrets, celui qui me déclare dur à cuire!» «S’il n’eit pas bon à cuire, il suffit de l’écorcher avant de l’attendrir à la vapeur», répliqua le troisième démon. Affolé, Porcet se mit à couiner: «Inutile d’écorcher! Épais, je le suis, mais il suffit de tremper assez longtemps pour ramollir...» «S’il cuit mal à la vapeur, il suffit de le mettre dans le casier inférieur», suggéra l’aîné des démons. «Rassure-toi, Porcet», lui dit en riant Singet, «c’est un blanc-bec, nullement un vieux routier. — Comment le sais-tu? s’étonnait Sablet. — En règle générale, pour cuire à la vapeur, on commence par le haut. C’est dans le casier supérieur que l’on place ce qui est long à cuire. On aétive le feu de façon à faire circuler la vapeur, et tout va bien. Si on le met en bas, la circulation est bloquée: votre affaire peut rester sur le feu six mois sans être cuite à point! Pour dire que Porcet est dur à cuire et vouloir le mettre en bas, il faut être un blanc-bec, non? — Frangin, à t’en croire, ils vont me tuer à petit feu!» s’effrayait Porcet, «quand ils s’apercevront que je ne cuis pas dessus, ils me retourneront et referont partir le feu de façon à ce que je sois à point des deux côtés, mais me laissant cru à l’intérieur, n’est-ce pas?» Ils discutaient ainsi lorsque les petits monstres vinrent annoncer que l’eau bouillait. Le démon aîné donna l’ordre de les emporter: tous s’y mirent pour porter jusqu’au premier casier Porcet, et Sablet dans le second. Comprenant que son tour viendrait ensuite, Singet s’échappa et se dit: «C’est le moment de profiter de la lumière de cette lampe pour agir! » Il s’arracha un poil, souffla dessus de son haleine magique et cria: «Change!» Le poil se transforma en un autre Singet, ligoté dans les cordes de chanvre, tandis que l’âme de son corps véritable bondissait dans les airs et se penchait pour regarder ce qui se passait en bas. Incapables de distinguer le faux du vrai, les monstres emportèrent le personnage et le hissèrent au troisième casier. Ceci fait, ils se saisirent du moine chinois, le renversèrent, le ligotèrent et le glissèrent dans le compartiment du haut, le quatrième. Comme on ajoutait des fagots, de grandes flammes jaillirent de ce feu d’enfer. Du haut de son nuage, le grand saint soupirait: «Mes condisciples Porcet et Sablet tiendront bien un temps. Mais le Maître, il sera tendre au premier bouillonnement: il va périr dans l’instant, si je ne trouve pas un moyen de le secourir. » Le brave Novice! Du milieu des airs où il se trouvait, il fit une passe et récita l’incantation qui convoquait le dragon-roi des mers du Nord: « Om, Ram: par le pur monde de la Loi; Qian: à la faveur des origines et par la vertu du tranchant!» D’une masse sombre dans les nuages, une voix répondit: «Aoshun, l’humble dragon des mers du Nord, se prosterne à tes pieds. — Relève-toi, je t’en prie! Je ne me serais pas permis de te déranger pour rien: je suis ici avec mon maître qui a été capturé par d’horribles démons et mis à cuire à la vapeur dans une cage de fer. Va me le protéger et empêcher sa destruéfion! » Le dragon se transforma aussitôt en un vent glacial qui souffla autour de la marmite et l’isola du feu, de sorte que les trois restaient en vie. Vers minuit, on entendit le démon aîné déclarer: «Vous qui êtes sous mes ordres, écoutez-moi: nous nous sommes dépensés en astuces et en efforts pour capturer les quatre pèlerins. Il nous a fallu nous donner la peine de les escorter et passer quatre jours et quatre nuits sans sommeil. Maintenant qu’ils sont ligotés dans la cage, il leur serait difficile de s’échapper: surveillez-les bien! Que dix d’entre vous s’occupent du feu à tour de rôle, de façon à nous permettre de nous retirer et prendre un peu de repos. Ils devraient être tout à fait tendres à la cinquième veille, un peu avant l’aube: préparez la sauce à l’ail, le sel et le 5 2 3 vinaigre, réveillez-nous et nous pourrons les déguster tout à notre aise.» Les monstres obtempérèrent, tandis que les trois démons gagnaient leurs quartiers de nuit respectifs. Du bord de son nuage, Singet avait fort clairement entendu ces instructions. Il descendit: aucun bruit de voix humaine ne sortait de la cage. «Avec la vapeur brûlante qui monte, il doit y faire une chaleur terrible», songeait-il, «comment se fait-il qu’ils ne prennent pas peur et ne disent rien? Hum... Seraient-ils déjà morts? Approchons pour écouter mieux! » Sacré grand saint! Il marchait sur le nuage quand, d’une secousse, il se changea en mouche noire et se posa sur le cadre extérieur de la cage. Il entendit alors Porcet qui parlait à l’intérieur: «La guigne, la guigne! Je me demande s’ils vont nous cuire à l’étouffée ou à l’air libre. — Frérot», demandait Sablet, «qu’est-ce que ça veut dire à l’étouffée, à l’air libre? — À l’étouffée, on met le couvercle; à l’air libre, on l’enlève. — Mes disciples», répondit Tripitaka, étendu à l’étage supérieur, «ce n’est pas couvert. — Quelle chance!» s’exclama Porcet, «nous ne mourrons pas cette nuit: on va cuire à l’air libre!» Les sachant encore en vie à les entendre tous les trois parler, Singet s’envola et poussa doucement le couvercle. «Mes disciples!» s’écria Tripitaka alarmé, «ils mettent le couvercle! — C’en est fait!» conclut Porcet, «on nous cuit à l’étouffée: nous serons morts cette nuit.» Sablet et le Vénérable étouffaient des sanglots. «Ne pleurez pas», reprit Porcet, «pour le moment on a changé l’équipe qui s’occupe du feu. — Comment le sais-tu? demanda Sablet. — Au début, quand on nous a enfournés, c’était exactement ce que je voulais: comme je souffre de rhumatisme, j’avais besoin d’un bain de vapeur. Elle est devenue froide depuis un moment. Holà! le chef! Ça ne vous ferait rien d’ajouter des fagots? On vous demande! » «Le ballot!» se dit Singet sans pouvoir s’empêcher d’en rire intérieurement, «facile à supporter, le froid. Si ça chauffe, il n’y survivra pas. S’il continue à déblatérer, on va s’en apercevoir. Mieux vaut le sortir de là au plus tôt. 5 2 4 Seulement, pour le secourir, il faudrait que je reprenne mon aspeéf originel, et si les dix qui s’occupent du feu me voient, ils vont pousser de hauts cris, réveiller les démons et ce serait peine perdue. Trouvons d’abord un moyen...» Il lui revint soudain à la mémoire: «Au début de ma carrière de grand saint, en m’amusant à jouer à la mourre avec le gardien de la porte nord du ciel, le roi céleste Mainteneur-du-Royaume, j’avais gagné des bêtes à sommeil dont il me reste quelques-unes: je vais les leur envoyer. » Il fouilla le long de sa ceinture: il lui en restait une douzaine. «Je leur en offre dix et j’en garde deux pour la reproduftion.» Il jeta aussitôt à la volée les dix inseéles, qui se dispersèrent sur le visage des dix petits monstres, et pénétrèrent par les narines. Ils s’assoupissaient peu à peu et finirent par tomber endormis. Celui qui tenait le tisonnier, toutefois, ne dormait qu’à moitié, se frottait la tête, se tirait les joues et se pinçait le nez de droite et de gauche, ne cessant d’éternuer. «Le petit gars connaît son travail: je vais lui fourguer une lampe à double allumage! » Il lui lança au visage un inseéle de plus: «Avec deux, l’un qui entre à droite et l’autre qui sort à gauche, ou vice versa, il y en aura toujours un qui finira par le calmer.» Après deux ou trois bâillements, le petit montre s’étira, lâcha le tisonnier et s’effondra à son tour, terrassé par le sommeil. «Un procédé merveilleux et, qui plus est, d’une parfaite efficacité!» se dit le Novice. Il réapparut aussitôt sous son aspeâ propre, s’approcha et appela: «Maître! — Au secours, Conscient-de-la-Vacuité! répondit Tripitaka. — Tu nous appelles du dehors, frangin? s’étonna Sablet. — Tu ne voudrais tout de, même pas que je reste avec vous à souffrir à l’intérieur! — Toujours à s’esquiver, le resquilleur», grommela Porcet, «tandis que nous portons la jarre et cuisons à petit feu! — Ne crie pas, idiot! Je viens à ton secours, répliqua en riant Singet. 5 2 5 — Dans ce cas, fais-le à fond! on n’a pas envie de retourner à la marmite!» Le Novice retira le couvercle, délivra le Maître, récupéra son poil, puis, étage par étage, libéra Sablet et, enfin, Porcet. Ses liens à peine dénoués, l’idiot aurait voulu prendre les jambes à son cou. «Patience! Pas de précipitation!» lui dit Singet. Il récita une incantation rendant au dragon sa liberté, avant de se tourner vers Porcet: «Nous avons encore de hautes montagnes et des passes escarpées à franchir avant d’atteindre le paradis de l’Oueét. Sans monture, le voyage serait trop difficile pour le Maître: attendez que je revienne avec le cheval.» Le voilà qui marche à pas feutrés jusqu’à la salle aux Clochettes-d’Or, où tous les monstres, grands ou petits, étaient profondément endormis. Il détache le licol en redoublant de précaution. Or, le cheval était un dragon: un étranger aurait été accueilli par des ruades et des hennissements. Mais Singet savait soigner les chevaux, puisqu’il avait occupé les fonélions d’épizoologue; il faisait en outre partie du groupe: aussi, la bête ne se départit pas de son calme. L’attirant doucement à lui, il lui serra la sangle sous le ventre, fixa la selle et invita le Maître à monter. Encore tremblant, à califourchon, il se disposait à partir quand le Novice lui dit: «Pas de précipitation! Nous aurons d’autres royaumes à traverser: il nous faut les documents de voyage avant de repartir. Sinon, quelle preuve pourrions-nous leur fournir? Attendez que je sois allé chercher les bagages. — Je me souviens qu’en entrant, les monstres les avaient déposés à main gauche dans la salle aux Clochettes-d’Or. La palanche y est aussi, précisa Tripitaka. — Entendu! » Singet y fut d’un bond et, à la lueur qui flottait, comprit que là se trouvaient les bagages. Comment cela? C’est qu’il y avait une perle lumineuse sur le kasdya de brocart du moine chinois. La lumière filtrait à travers le sac. Il se précipita: rien n’avait été touché. Il ramassa le tout en hâte et confia le portage à Sablet. Porcet conduisait le cheval et Singet ouvrait la route, se dirigeant droit vers la porte du Midi. Mais elle était verrouillée et le verrou était scellé. On entendait cliquettes et clochettes de veilleur sonner de tous les côtés. «Comment passer? C’est trop bien gardé, murmura Singet. — Passons par la porte de derrière», suggéra Porcet. Le Novice les y mena sur-le-champ: «Que faire? On entend ici aussi les veilleurs et il y a aussi les scellés sur le verrou. Si ce n’était le corps de commun mortel du Maître, nous n’aurions pas à nous en soucier, puisqu’il suffirait de monter les nuages ou nous laisser porter par le vent. Toutefois, le moine chinois n’a pas encore transcendé les trois mondes, il est resté sous la dépendance des cinq dynamies. Son corps entier est composé des os impurs que son père et sa mère lui ont donnés, ce qui ne lui permet pas de s’élever dans les airs. Il va lui être difficile de s’échapper. — Frangin», rétorqua Porcet, «inutile de discuter: allons à un endroit qui n’est pas surveillé, où l’on n’entend ni cliquettes ni clochettes, soutenons le Maître et aidons-le à grimper de l’autre côté de la muraille. — C’est fâcheux», se mit à rire Singet, «nous n’avons pas d’autre solution à cette heure que de lui faire passer le mur. Mais quand nous reviendrons de notre quête des Ecritures, avec ta grande gueule d’idiot, je suis sûr que tu vas raconter partout que nous sommes des bonzes qui font le mur. — Ce n’est pas le moment de nous soucier d’examen de bonne conduite, nous avons à sauver nos vies! » rétorqua Porcet. Singet ne voyait pas non plus d’autre solution que suivre cette suggestion. Ils trouvèrent un coin tranquille qu’ils pensaient escalader. Hélas! Il fallait que la chose advînt! C’était sans doute aussi que Tripitaka restait sous l’influence de l’étoile delà calamité. Les trois démons qui dormaient au palais se réveillèrent brusquement; le moine chinois s’était enfui, se disaient-ils. Ils se levèrent précipitamment, jetèrent un vêtement sur leurs épaules et montèrent en hâte dans la salle. «L’eau du moine a bouilli? Combien de fois?» demandèrent-ils. Les petits monstres chargés d’entretenir le feu étaient tous endormis sous l’effet des inseftes somnifères: on aurait pu les battre sans les réveiller. D’autres, auxquels n’étaient pas confiées de tâches particulières, sortirent de 5 2 7 leur sommeil et répondirent à tout hasard: «Se... sept, sept fois! » Ils coururent voir: les casiers étaient jetés en tous sens par terre et les cuisiniers endormis jusqu’au dernier. En proie à la panique, ils revinrent annoncer: «Vos Majestés, ils sont par... partis!» Les trois démons descendirent de la salle pour examiner de près l’installation: la cage était en effet vidée de son contenu, l’eau dans la marmite froide et le feu éteint. Ceux qui en étaient chargés ronflaient bruyamment. Affolées, les créatures se mirent à crier toutes ensemble: «Rattrapez le moine chinois, rattrapez-le! Vite!» À ces cris partout, devant, derrière, les monstres, jeunes et vieux, se réveillèrent. Dans une cohue de sabres et de lances, ils arrivèrent au portail principal, constatèrent que le verrou n’avait pas été touché et que les veilleurs poursuivaient leur ronde comme si de rien n’était. «Par où s’est enfui le moine chinois? demandèrent-ils à ceux de surveillance à l’extérieur. — Personne n’est sorti», répondirent-ils tous. Ils se hâtèrent vers la porte de derrière: le verrou était sous scellé, les cliquettes et clochettes sonnaient comme à l’entrée du devant. La foule se répandit en tous sens, avec lanternes et torches qui éclairaient comme si l’on avait été en plein jour: c’est alors qu’ils aperçurent on ne peut plus clairement les quatre qui escaladaient la muraille. «Où allez-vous?» gronda le démon aîné, qui était tout près. Terrifié à en avoir les jambes molles et les muscles roides, le Vénérable tomba du mur et fut saisi. Le second démon captura Sablet et le troisième se jeta sur Porcet, les autres monstres s’emparant des bagages et du cheval blanc. Seul, Singet leur avait échappé. «Maudit soit-il!» marmonnait Porcet, plein de rancœur, «je lui avais pourtant dit de nous secourir à fond. On va retourner à la cuisson à la vapeur! » Les démons amenèrent les moines prisonniers dans la salle, mais il n’était plus question de les cuire à la vapeur. Le second démon fit ligoter Porcet à une colonne devant et le troisième, Sablet à un pilier derrière. Seul l’aîné se refusait à lâcher Tripitaka. troisième, «tu ne vas tout de même pas le manger tout cru? Il n’y aurait aucun plaisir à le faire. Cette créature n’est pas comparable à un vulgaire bonhomme que l’on peut croquer pour son repas. C’eit un produit rare d’une contrée supérieure, qu’il faut se réserver pour les jours de pluie et les moments de loisir, préparer avec soin et déguster en s’encourageant à boire par des charades ou le jeu de la mourre, avec un accompagnement de musique raffinée. — Ce que tu dis coule de source, mon sage frère», répliqua en souriant l’aîné, «mais Singet le Novice va revenir nous le voler. — Je dispose dans mon palais d’un kiosque parmi les grenadiers dans lequel se trouve un coffre en fer. A mon avis, nous devrions y cacher le moine chinois, fermer à clé le kiosque et répandre la rumeur que nous l’avons dévoré tout cru. Que les jeunes monstres le répètent dans toute la ville: Singet viendra sûrement s’informer et, dès qu’il l’aura appris, s’en ira désespéré. Attendons trois ou quatre jours: s’il ne revient plus nous harasser, nous pourrons le ressortir et en profiter tranquillement. Qu’en dites-vous?» L’aîné et le cadet, fort aises de la suggestion, approuvaient: «Oui, oui! C’est une proposition parfaitement raisonnable.» Le malheureux Tripitaka fut emmené dans la nuit même, enfermé dans le coffre et laissé dans le kiosque clos. N’en disons pas plus sur la rumeur qui circulait dans toute la ville. Reparlons de Singet, qui s’était enfui depuis minuit sur un nuage, sans pouvoir prendre plus longtemps soin de Tripitaka. Il s’était rendu d’une traite à la grotte du Chameau-Lion où, maniant la trique, il avait entièrement exterminé les quelque dix mille monstres. Il se hâta de revenir. Le soleil se levait à l’est. Aux abords de la cité, il hésitait à les défier au combat car m efibre unique nefiait unfil, pas plus que l ’on ne saurait produire un claquement d ’une seule main. Il abaissa son nuage et, d’une secousse, se transforma en petit monstre, franchit les portes et parcourut avenues et venelles, à l’écoute de ce qui se disait. Dans toute la ville l’on répétait: «Le moine chinois a été dévoré vivant dans la nuit même par Leurs Majestés.» C’était la même rengaine partout. Brûlant d’anxiété, Singet marcha jusqu’à la salle aux Clochettes-d’Or, voir ce qui s’y passait. Il y avait 'Livre XVI, chapitre lxxvii un grand nombre d’esprits en bonnet de cuir doré, justaucorps de toile jaune et bâton laqué rouge à la main. Ils allaient et venaient sans arrêt, leur plaque d’ivoire accrochée à la taille. «Ce sont sûrement les monstres qui ont leurs entrées au palais», se dit le Novice, «je vais prendre leur aspeâ pour entrer me renseigner.» Sacré grand saint! Il se mêla en effet à eux, sans que rien pût le distinguer. Entrant par la porte d’Or, il aperçut Porcet qui gémissait, lié à un pilier du devant. Singet s’approcha et lui souffla: «Conscient-de-ses-Capacités!» L’idiot reconnut la voix: «C’est toi, cher condisciple? Sauve-moi! — Je vais te secourir. Sais-tu où se trouve le Maître? — Il n’est plus. Il a été mangé tout cru dans la nuit par ces démons.» À ces mots, le Novice éclata en sanglots et fondit en larmes. «Ne pleure pas», lui dit Porcet, «c’est ce que j’ai entendu dire. Je ne l’ai pas vu. Ne t’en laisse pas accroire. Renseigne-toi! » Singet essuya ses larmes et s’avança à l’intérieur pour essayer d’en savoir plus. Il aperçut soudain Sablet attaché à une colonne à l’arrière, s’approcha, lui caressa la poitrine et l’appela: «Conscient-de-la-Pureté! » Lui aussi reconnut la voix: «C’est toi qui es entré en te transformant? Sauve-moi! — Il me sera facile de te tirer de là. Saurais-tu où se trouve le Maître? — O frangin», répondit en pleurant Sablet, «comme ils n’avaient pas réussi à le cuire, ils l’ont dévoré vivant!» À les entendre donner la même version, le grand saint sentit comme un couteau lui lacérer le cœur. Les larmes jaillirent: une fontaine! D’un bond dans l’espace, il fut de retour dans les collines à l’est de la cité, sans plus se préoccuper de secourir Porcet et Sablet. Comme il abaissait son nuage, il éclata en violents sanglots, invoquant: «Ô Maître! «Vous m’avez libéré de cette aberration Où m ’avaient conduit de détectables actions. Servir Bouddha de tout cœur fu t mon ambition, 5 3 0 Dans la volonté d ’atteindre la perfection. Qui aurait cru à ce matin de perdition? Je ne pourra i plus vous assurer protection. Jam ais n’arriverez en terre de l ’Ouestl: A m e et souffle dissous, qu’est-ce qu’il relie?» En proie à la désolation et au désespoir, Singet s’interrogeait et se demandait: «Tout cela est la faute de notre Bouddha Ainsi-venu, qui n’avait rien de mieux à faire en son monde du bonheur absolu que de fabriquer trois corbeilles de soutras. S’il avait eu vraiment le souci d’engager au bien, n’aurait-il pas été de saine raison de les donner aux terres de l’Est afin qu’ils se répandent pour tous les siècles à venir? Mais il n’a pu se résoudre à s’en séparer et nous demande de venir les chercher. Qui l’aurait cru, qu’aujourd’hui le Maître perdrait ici la vie après avoir franchi mille montagnes au prix des plus grandes souffrances! Ainsi soit-il! D’une culbute dans les nuages, allons voir l’Ainsi-venu et racontpns-lui tout ce qui s’eît passé. S’il consent à me laisser les Ecritures pour les terres de l’Est, j’en répandrai le juste fruit et accomplirai le vœu que nous partagions. Sinon, je le prierai de réciter l’incantation de desserrement du cercle que j’enlèverai et lui retournerai de façon à pouvoir revenir à ma grotte, m’y déclarer à nouveau roi et reprendre les jeux d’autrefois.» Sacré grand saint! D’une culbute dans les nuages, il atteignit les Indes et en moins de deux heures fut en vue de la montagne sacrée: il atterrissait peu après au pied du pic des Vautours. Quand il leva les yeux, quatre porteurs de foudre géants lui barraient le passage: «Où vas-tu?» Singet s’inclina: «Je voudrais voir l’Ainsi-venu pour une affaire qui me concerne.» Leur chef responsable était le vajrapan? Eternelle Demeure, le roi Resped-Indestruéfible de la cime aux Nuées-d’Or dans les monts Kunlun. Il tempêtait: «Ce macaque eàt un grossier personnage! On s’est dépensé pour toi quand tu as eu de graves ennuis avec le démontaureau, et ça ne nous dit même pas bonjour! Pour ton affaire, il te faut attendre notre rapport et ta convocation. Ici, ce n’est pas comme au portail du Sud où l’on te laisse entrer et sortir comme dans un moulin! Ouste! Circule!» Contrarié comme il l’était déjà, le grand saint n’était pas d’humeur à encaisser cette rebuffade: ce furent 5 3 i vociférations et rugissements qui eurent tôt fait d’alerter l’Ainsi-venu. Le Bouddha était assis solennellement sur son trône de lotus à neuf rangs, expliquant des soutras aux dix-huit arhat, quand il ouvrit la bouche pour dire: «Singet eit arrivé; allez donc l’accueillir.» Sur ces instrudfions, les arhat se rangèrent en deux colonnes, avec bannières et baldaquins, avant de sortir du monastère et faire répondre que l’Ainsi-venu convoquait le grand saint. Les quatre gardes laissèrent enfin la voie libre à Singet, que les arhat conduisirent au pied du trône de lotus. À la vue du Bouddha, il salua jusqu’à terre, sanglotant lamentablement; deux rangs de larmes roulaient sur ses joues. «Conscient-de-la-Vacuité, quel malheur t’arrache ces lamentables sanglots? demanda l’Ainsi-venu. — Par la grâce de vos enseignements répétés, j’ai obtenu le privilège de me compter parmi les disciples du seigneur Bouddha et, me ralliant au juste fruit, d’assurer la proteéfion du moine chinois, en lequel j’honore mon maître et qui a dû affronter d’indescriptibles souffrances tout au long du voyage. Nous avons présentement atteint les cité, grotte et montagne du Chameau-Lion, où trois féroces démons, lion, éléphant et roc, ont enlevé notre maître et ses disciples, tous ligotés, puis exposés dans une cage sous une vapeur brûlante. J ’avais heureusement réussi à leur échapper et appeler un dragon à la rescousse. Nous avons fui dans la nuit, mais notre mauvaise étoile a voulu que nous fussions rattrapés. À l’aube, je suis retourné m’informer dans la cité et j’ai appris que ces créatures d’une incroyable férocité avaient dévoré vivant le Maître, sans en laisser le moindre ossement. De plus mes condisciples, ligotés là-bas, vont perdre incessamment la vie. 11 ne me reste plus d’autre solution que de venir vous rendre hommage et d’espérer que, dans votre grande compassion, vous aurez la bonté de réciter l’incantation de Desserrement du cercle que je retirerai et vous rendrai; laissez-moi retourner aux jeux et loisirs du mont de Fleurs et Fruits! » Il acheva dans les gémissements et les pleurs qui jaillissaient comme d’une fontaine. «Conscient-de-la-Vacuité, ne te tourmente pas trop», lui dit en souriant l’Ainsi-venu, «tu te désoles parce que tu ne peux prévaloir sur la puissance de ces démons. — Pour ne rien vous cacher», répondit Singet agenouillé et se frappant la poitrine, «depuis que j’ai provoqué ces perturbations au paradis, que j’ai été déclaré grand saint et que je suis devenu humain, je n’ai jamais subi d’avanie comparable à celle que m’ont infligée ces féroces démons. — Ne leur en veuille pas. Je les connais.» Singet ne put se retenir d’exploser: «J’ai entendu dire que ces monstres étaient de vos parents! — Macaque insolent! Comment serais-je apparenté à des monitres? — S’ils ne sont de vos parents, comment les connaissez-vous? reprit Singet avec le sourire. — Je les vois de mon œil de sagesse; c’est pourquoi je les reconnais. L’aîné et le cadet ont des maîtres.» Le Bouddha appela: «Ananda, Kasyâpa, venez! Allez chacun de votre côté, monté sur un nuage, aux monts Wutai et Emei convoquer Manjusrî et Samantabhadra en audience.» Les deux révérés partirent aussitôt. L’Ainsi-venu expliqua: «Ce sont les maîtres de l’aîné et du cadet, mais le troisième, à propos, a quelque parenté avec moi. — Du côté paternel ou maternel? — Au moment de la division du chaos primitif, le ciel s’est ouvert à l’heure du rat, la terre s’est séparée à celle de la vache et l’humanité est née à l’heure du tigre. De l’union de la terre et du ciel sont nées toutes choses. Les bêtes qui courent et les oiseaux qui volent font partie de ces choses. La licorne fut mise à la tête des bêtes et le phénix fut fait chef des oiseaux. De l’accouplement des phénix naquirent le paon et le grand roc. À sa naissance, le phénix était des plus féroces; capable de dévorer l’homme, il avait d’une aspiration avalé tous les êtres humains quarante-cinq lis à la ronde. J ’étais au sommet des pics neigeux, ayant formé mon corps en or de seize pieds, quand je me suis trouvé aspiré dans son ventre. J’étais sur le point de sortir par l’anus lorsque je me suis ravisé, craignant de souiller ce corps authentique: je lui ai donc ouvert le dos pour regagner la montagne sacrée. J’allais lui enlever la vie, mais les bouddhas ont intercédé en faisant valoir que ce serait comme tuer ma mère. Voilà pourquoi je l’ai gardé jL ivre XVI, chapitre l x x v i i à l’assemblée du mont des Vautours et lui ai conféré le titre de bodhisattva Paon, grand roi illustre, mère du Bouddha. Puisque le grand roc est né de la même mère, nous sommes en quelque sorte parents. — À suivre votre raisonnement», sourit Singet, «vous êtes le neveu maternel du monstre, tout de même. — Pour le soumettre il faut que j’y aille en personne.» Singet se prosterna et, s’adressant à l’Ainsi-venu: «Nous mettons tous nos espoirs en votre précieux avatar.» L’Ainsi-venu descendit aussitôt de son trône et sortit du monastère en compagnie de la foule des bouddhas. Ils virent Ânanda et Kaàyâpa qui conduisaient Manjulrî et Samantabhadra. Les deux bodhisattva saluèrent le Bouddha. «Depuis combien de temps vos bêtes sont-elles descendues de la montagne? — Sept jours. — Sept jours là-bas font sept ans sur terre. Je me demande combien d’êtres vivants elles ont détruits: venez sans délai avec moi les récupérer.» Avec un bodhisattva de chaque côté, le Bouddha et sa suite s’envolèrent dans l’espace. Voyez L e ciel se couvrir de nuages de la fo i, N otre Bouddha donner les portes de la Loi. I l montre les raisons de la procréation, Expose de la terre les transformations. E n avant se tiennent cinq cents arhat pieux, D errière le protègent trois m ille dieux. Ananda et Kaiyâpa sont à ses côtés, L es deux bodhisattva prêts à les terrasser. Grâce à ses relations, le grand saint avait réussi à faire venir le Bouddha lui-même, avec cette suite exceptionnelle. Ils furent bientôt en vue des murs et fossés. «Ainsi-venu», annonça Singet, «le royaume de Chameau-Lion est là d’où monte ce souffle noir. — Descends d’abord engager le combat contre les mongtres dans la cité. Cherche la défaite et non la viétoire: quand tu remonteras, je les soumettrai.» Le grand saint abaissa son nuage aussitôt, atterrit sur la muraille et, le pied sur le créneau, lança des insultes: «Immondes et maudites créatures! Sortez vous battre avec le vieux Singet, plus vite que ça! » pour se précipiter en ville annoncer: «Vos Majestés, Singet vous provoque au combat du haut des murailles! » «Voilà trois jours que ce singe ne s’est manifesté. S’il vient aujourd’hui nous défier, ne serait-ce pas qu’il aurait amené des renforts? suggéra l’aîné des démons. — Ils ne nous font pas peur. Allons tous voir!» répliqua le troisième. Les trois démons en chef, chacun avec son arme, se précipitèrent vers la muraille. Ils chargèrent dès qu’ils virent Singet, sans prise de bec. Celui-ci les reçut en faisant des moulinets avec sa trique. Au bout de sept à huit engagements, il s’enfuit en feignant d’avoir le dessous. «Où vas-tu?» lui criaient les démons-rois. D’un bond dans les nuages, il gagna l’espace, talonné par les monstres montés sur des nuées. Le Novice se rendit invisible, caché à l’ombre de l’auréole dorée de seigneur Bouddha. On ne voyait plus que la triple image du Bouddha du présent, passé et futur. Avec les cinq cents arhat et les trois mille dieux proteâeurs, le cercle qui entourait les trois démons était si serré qu’aucune goutte d’eau n’y aurait filtré. La panique gagnait l’aîné: «Ça tourne mal, mes frères! Ce singe est une crapule: comment a-t-il fait pour amener nos maîtres ici? — Cesse de trembler, l’aîné!» rétorqua le troisième démon, «donnons l’assaut tous ensemble, renversons le Bouddha et emparons-nous du monastère sacré!» Avec une parfaite inconscience, les démons s’élancèrent en avant, brandissant leurs sabres qu’ils abattaient à tort et à travers. Manjustrî et Samantabhadra leur crièrent, après avoir récité une incantation: «Repentez-vous bêtes immondes! Quelle autre incarnation attendez-vous?» De saisissement, les deux premiers démons lâchèrent leurs armes, roulèrent par terre et reprirent leur aspeâ originel. Les deux bodhisattva leur jetèrent leurs trônes de lotus sur le dos et s’y installèrent, de sorte que les deux bêtes monstrueuses se soumirent, oreilles basses. Le lion bleu et l’éléphant blanc remis à leur place, il ne restait plus que la troisième créature, qui refusait de se rendre. Etendant ses ailes et abandonnant la hallebarde, elle planait, cherchant à capturer Singet dans ses serres acérées. Comment aurait-elle eu l’audace de s’en N e pouvant plus s ’envoler, il demeurait au-dessus de l'A insi-venu, incapable de s'éloigner. pour se précipiter en ville annoncer: «Vos Majestés, Singet vous provoque au combat du haut des murailles! » «Voilà trois jours que ce singe ne s’est manifesté. S’il vient aujourd’hui nous défier, ne serait-ce pas qu’il aurait amené des renforts? suggéra l’aîné des démons. — Ils ne nous font pas peur. Allons tous voir!» répliqua le troisième. Les trois démons en chef, chacun avec son arme, se précipitèrent vers la muraille. Ils chargèrent dès qu’ils virent Singet, sans prise de bec. Celui-ci les reçut en faisant des moulinets avec sa trique. Au bout de sept à huit engagements, il s’enfuit en feignant d’avoir le dessous. «Où vas-tu?» lui criaient les démons-rois. D’un bond dans les nuages, il gagna l’espace, talonné par les monstres montés sur des nuées. Le Novice se rendit invisible, caché à l’ombre de l’auréole dorée de seigneur Bouddha. On ne voyait plus que la triple image du Bouddha du présent, passé et futur. Avec les cinq cents arhat et les trois mille dieux protedeurs, le cercle qui entourait les trois démons était si serré qu’aucune goutte d’eau n’y aurait filtré. La panique gagnait l’aîné: «Ça tourne mal, mes frères! Ce singe est une crapule: comment a-t-il fait pour amener nos maîtres ici? — Cesse de trembler, l’aîné!» rétorqua le troisième démon, «donnons l’assaut tous ensemble, renversons le Bouddha et emparons-nous du monastère sacré! » Avec une parfaite inconscience, les démons s’élancèrent en avant, brandissant leurs sabres qu’ils abattaient à tort et à travers. Manjustrî et Samantabhadra leur crièrent, après avoir récité une incantation: «Repentez-vous bêtes immondes! Quelle autre incarnation attendez-vous?» De saisissement, les deux premiers démons lâchèrent leurs armes, roulèrent par terre et reprirent leur aspedl originel. Les deux bodhisattva leur jetèrent leurs trônes de lotus sur le dos et s’y installèrent, de sorte que les deux bêtes monstrueuses se soumirent, oreilles basses. Le lion bleu et l’éléphant blanc remis à leur place, il ne restait plus que la troisième créature, qui refusait de se rendre. Etendant ses ailes et abandonnant la hallebarde, elle planait, cherchant à capturer Singet dans ses serres acérées. Comment aurait-elle eu l’audace de s’en Ne pouvant plus s ’envoler, il demeurait au-dessus de l'Ainsi-venu, incapable de s’éloigner. approcher alors qu’il était à l’abri dans l’auréole? Le Bouddha comprenait fort bien ses intentions: d’une semirotation contre le vent, il donna à sa tête qui avait porté un nid de pies l’aspeâ d’un quartier de viande rouge, et, ce, caché par l’éclat de l’auréole. Le monftre chercha à s’en saisir, griffes tendues, mais il suffit au Bouddha de pointer un doigt pour immobiliser ses ailes: ne pouvant plus s’envoler, il demeurait au-dessus de l’Ainsi-venu, incapable de s’éloigner; il lui fallut retrouver sa forme propre d e grand r o c aux ailes m ord orées. Il ou vrit la b ou ch e pour se plaindre véhémentement: «Pourquoi user de la puissance suprême de la Loi pour m’immobiliser? — Tu as commis bien des vilenies par ici. Suis-moi, si tu veux acquérir des mérites qui te seraient bénéfiques! — Chez vous, l’on ne peut que manger maigre et vivre dans les souffrances d’une pauvreté extrême. Ici je dispose de ressources illimitées en chair humaine. Si tu me laisses mourir de faim, tu en porteras la responsabilité. — Sur les quatre continents dont j’ai charge, innombrables sont les croyants: je demanderai à tous ceux qui veulent offrir des sacrifices de commencer par toi.» Le grand roc aurait aimé s’échapper ou s’enfuir, mais il ne le pouvait. Force lui fut de se soumettre à la conversion. Singet sortit enfin de sa cachette et se prosterna devant l’Ainsi-venu: «Seigneur Bouddha, vous avez soumis les monstres, éloigné de nous ce terrible fléau, mais notre maître n’est plus. — Maudit singe! » répliqua le grand roc en grinçant des dents, «il a fallu que tu cherches ce terrifiant personnage pour me contraindre! Quand l’aurais-je mangé, ton vieux bonze? N’est-il pas dans le coffre de fer du kiosque au Brocart-Odorant? » À ces mots, Singet se hâta de se prosterner et remercier le Bouddha, qui n’osait relâcher le grand roc. Il assigna à ce dernier le rôle de proteéleur de la Loi en haut de son halo, puis regagna le monastère avec sa suite. Singet abaissa son nuage et entra dans la cité que les petits monstres avaient désertée, car serpent sans tête ne rampe plus, ni ne vole l’oiseau sans ailes. Ils s’étaient dispersés en apprenant que le Bouddha leur avait enlevé leurs rois. Le Novice détacha enfin Sablet et Porcet, chercha les JLivre XVI, chapitre hxxvm bagages et le cheval, puis leur dit: «Le Maître n’a pas été dévoré. Venez avec moi.» Il les conduisit dans la cour, trouva le kiosque, força la porte et découvrit le coffre en fer dans lequel on entendait Tripitaka sangloter. Sablet fit sauter le cadenas avec son bâton à terrasser les démons, souleva le couvercle du coffre et appela: «M aître!» — Mes disciples! » s’écria Tripitaka en éclatant en sanglots plus violents encore, «comment avez-vous fait pour vaincre les démons? Comment m’avez-vous trouvé?» Singet lui conta par le menu tout ce qui s’était passé, d’un bout à l’autre. Tripitaka éprouvait une gratitude infinie. Maître et disciples trouvèrent des provisions dans les salles du palais, préparèrent un repas et, rassasiés, rangèrent leurs affaires, quittèrent la ville et regagnèrent la grand-route vers l’Oue£t. Seul l ’homme vrai trouve les Écritures vraies, C ris et cogitations ne servent de rien! À ce départ, verront-ils Bouddha face à face? Si vous ne savez quand, en fin de compte, écoutez donc la séance qui suit. 第078回 / CHAPITRE LXXVIII OÙ L’ON FAIT APPEL A U X DIEUX CACHÉS PAR PITIÉ POUR LES ENFANTS DU PA Y S DE BHIKSU, ET, AU PALAIS RO YA L, L ’ON RECONNAÎT UN DÉMON QUI DISCOURT SUR LA VO IE ET LA VERTU. Une seule pensée agite tous les démons: Q ue peuvent y fa ire les plus dures contritions? N e comptez que sur toute poussière lavée: Sachez vous tenir, sans relâche polissez! TSalayez m ille obstacles à l ’extM io n 2, Élim inez les diables sans hésitation! Vous serez sûr d’échapper à toute ob Strustion E t de vous envoler au plus haut p a r vos allions. après avoir épuisé les ressources de son esprit, était allé chercher l’Ainsi-venu pour soumettre les démons, puis avait délivré Tripitaka et ses disciples de leur épreuve. Ils avaient ensuite quitté la cité de Chameau-Lion en direétion de l’Ouest. Plusieurs lunes passèrent et ce fut bientôt l’hiver, lorsque l’on voit L e prun ier de la cime, ja d e tenace, L ’eau du lac doucement prise p a r les glaces. L es feuilles rougies sont toutes tombées mortes, Faisant paraître le p in plus vert encore. Sous les pâles nuages de neige qu i passent, L ’herbe sèche plaque la colline basse. L e regard se perd dans la lum ière froide O ui pénètre ju sq u ’aux os transis et roides. Bravant la froidure, maître et disciples avançaient, s’abritant contre la pluie et bivouaquant dans le vent. Ils furent à nouveau en vue d’une cité murée. «Conscient-de-la-Vacuité, quel lieu est-ce là-bas? demanda Tripitaka. — Vous le saurez quand vous y serez», répondit Singet, «si c’est la capitale d’un royaume de POuest, il faudra y échanger nos lettres de créance. Passons, si ce n’est qu’une préfedure ou sous-préfeéture.» Ils n’avaient pas achevé la discussion qu’ils étaient aux portes de la ville. Tripitaka descendit de cheval et tous quatre franchirent l’entrée en forme de demi-lune, à l’ombre de laquelle dormait un vieux soldat, à l’abri du vent. Singet s’approcha, le secoua et lui cria: «Sergent!» Brusquement tiré de son sommeil, le garde finit par ouvrir des yeux papillotants, et, à la vue de Singet, se jeta à genoux en s’exclamant: «Monseigneur! — Qu’est-ce qui te prend de faire ces simagrées?» rétorqua le Novice, «que signifie de me traiter de la sorte, je ne suis pas un esprit mauvais! — N’êtes-vous pas notre seigneur le duc du Tonnerre? insista le soldat dans une nouvelle prosternation. — Balivernes! Je suis un moine des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de POuest. Comme nous venons d’arriver, nous ne connaissons pas le nom du pays. Je te pose la question et te prie de répondre.» À ces mots, le vieux soldat reprit ses esprits, se releva."Livre XVI, chapitre lxxviii avec un grand bâillement et répondit en s’étirant: «Vé... Vénérable, pardonnez-moi. Le pays s’appelait Bhiksu, mais son nom a été changé en cité des Petits Enfants. — Y a-t-il un souverain? — Oui, oui!» Singet se tourna vers Tripitaka: «Maître, c’était ici le royaume de Bhiksu, aujourd’hui dénommé cité des Petits Enfants. Mais j’ignore la raison de cette nouvelle dénomination. — S’il s’appelait Bhiksu, pourquoi Petits-Enfants? répliqua Tripitaka, perplexe. — Je présume que le roi vient de mourir et qu’un petit enfant lui a succédé, suggéra Porcet. — Invraisemblable! Cela ne se peut. Entrons et posons à nouveau la question quand nous serons en ville. — Juste», approuva Sablet, «le vieux soldat n’en sait sans doute rien et paraît si effrayé par notre aîné qu’il doit radoter. Entrons dans la cité nous renseigner.» Après avoir passé la troisième porte, ils débouchèrent sur une large avenue où s’offrit à leurs yeux le speétacle d’un vaste marché: une foule élégamment habillée de gens beaux et distingués. Voyez plutôt: Boutiques et maisons de thé aux ñores tirés, Cabarets bruyants rem plis de chants et gaieté, Des m illiers de maisons au commerce prospère, Sources de richesses dans chaque artère. Trafiquants d ’or et marchands de soie fourm illent, H t, mus p a r le seul appât du gain, s’égosillent. Scènes de prospérité, nobles manières, Année de p a ix: mers calmes, pures rivières. Les quatre pèlerins, tirant le cheval et portant les bagages, déambulèrent longtemps dans les rues et les marchés, ne se lassant pas d’admirer leur animation. Ils étaients intrigués par les cages à oies placées à l’entrée de chaque maison. «Ô disciples», s’exclama Tripitaka, «pourquoi les gens d’ici placent-ils une cage devant leur porte?» pour se marier ou recevoir des amis. Us célèbrent tous quelque cérémonie. — Fariboles!» rétorqua Singet, «il ne se peut que ce soit le cas de chaque famille. Il doit y avoir une autre raison. Attendez que j’aille voir!» Tripitaka le retint: «N ’y va pas. Tu es trop laid: je crains que les gens n’en prennent offense. — Je me transforme et reviens», répondit Singet. Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation, se changea en abeille, déploya ses ailes, vola tout près et se glissa sous les rideaux de l’une des cages: en fait, c’était un petit enfant qui était assis à l’intérieur. Il repartit examiner une seconde cage: il en était de même. Il en visita successivement huit ou neuf: partout de petits enfants, tous des garçons; pas une fille! Certains jouaient, d’autres sanglotaient. Il y en avait qui grignotaient des fruits; d’autres dormaient. Ces observations faites, Singet reprit sa forme originelle et revint annoncer au moine chinois: «Ces cages renferment de petits enfants. Les grands n’ont pas sept ans, les plus jeunes cinq ans au plus. Je n’en comprends pas la raison. » Tripitaka ne savait à quoi s’en tenir. Au tournant de la rue, ils aperçurent le kiosque doré d’un relais de poste. «Mes disciples», se réjouit le Vénérable, «entrons! Nous pourrons d’une part nous renseigner sur la région, d’autre part y laisser le cheval au repos, enfin y trouver abri pour la nuit. — Juste, très juste! » approuva Sablet, «allons-y tout de suite.» Les quatre pèlerins y pénétrèrent gaiement. L’officier de service partit aussitôt les annoncer au maître de relais, qui vint les recevoir à la porte, un chacun. Il leur demanda, quand ils furent installés: «D’où venez-vous, vénérables? — L’humble moine que je suis», répondit Tripitaka, «est envoyé au paradis de l’Ouest chercher les Écritures par les grands Tang des terres de l’Est. Arrivés aujourd’hui en votre noble contrée, nous avons nos documents de voyage à faire viser et souhaiterions passer une nuit de repos en votre éminent jamen. » Le maître de relais ordonna de s’occuper du thé. Dès 5 4 i qu’il fut bu, il demanda aux préposés de préparer tout ce qui leur était nécessaire. Tripitaka remercia et demanda: «Me serait-il possible d’entrer aujourd’hui à la cour voir Sa Majesté et faire viser mes lettres de créance? — C’est impossible ce soir. Il vous faut attendre demain matin. Pour le moment, veuillez passer une nuit paisible en mon humblzyamen.y Peu après, quand tout fut prêt, le maître de relais pria les quatre pèlerins de partager avec lui le repas maigre. Puis il ordonna à ses gens de balayer les chambres d’hôte. Tripitaka l’en remercia infiniment. À peine assis, il reprit la parole: «Puis-je me permettre de vous importuner afin de m’éclairer au sujet d’une question qui ne m’est pas claire: je me demande comment vous considérez l’élevage des garçons en votre noble contrée. — La raison humaine est une comme le soleil au ciel», répondit le maître de poste, «pour élever les garçons, il faut le sperme du père et les menstrues de la mère qui le porte dix mois avant de lui donner naissance à terme. Puis elle le nourrit au sein trois ans. Ensuite son corps peu à peu se forme. Comment pourrions-nous l’ignorer? — Je constate à vos nobles paroles que vos pratiques ne sont en rien différentes de celles de notre humble pays. Mais lorsque je suis entré en ville, j’ai remarqué que les familles de chaque quartier avaient chacune une cage où elles enfermaient un petit enfant. Comme la chose ne me paraît pas claire, puis-je me permettre de vous interroger à ce sujet?» Le maître de relais se pencha à l’oreille de Tripitaka pour lui murmurer: «Ne vous occupez point de cela, vénérable, ne posez pas de question à ce sujet, ne vous en mêlez point, motm\ Reposez-vous, je vous prie, et reprenez la route demain matin.» À ces mots, le Vénérable s’agrippa au maître de poste, exigeant des éclaircissements. Celui-ci ne faisait que secouer la tête et agiter la main: «Gare à vos paroles!» Mais Tripitaka ne lâchait prise, demandant mordicus une réponse claire et précise, tant et si bien que le maître de relais n’eut d’autre choix que d’écarter les officiers présents. Resté seul à la lumière des lampes, il lui souffla à voix très basse: «Cette affaire des cages que vous venez de mentionner est la marque de l’inhumanité de notre souverain aétuel. À quoi bon insister! — Que voulez-vous dire par “inhumanité”? Je ne saurai avoir l’esprit en repos que si vous voulez bien me le faire comprendre. — Le pays s’appelait royaume de Bhiksu; il n’a pris le nom de cité des Petits-Enfants que sous l’influence de récentes chansons populaires. Il y a trois ans, un vieil homme, habillé à la façon d’un prêtre taoïite, avait amené avec lui une jeune fille d’à peine seize ans, d’un charme et d’une beauté qui la faisaient ressembler à Guanyin. Il l’offrit à notre aâuel souverain, qui en fut si infatué qu’il lui donna le titre de reine de Beauté et n’eut plus le moindre regard pour les dames des trois palais ou les concubines des six cours. À se livrer au plaisir avec elle jour et nuit, il en a l’esprit épuisé, le corps émacié. Il ne mange presque plus et semble à l’article de la mort. La cour royale de médecine a épuisé les ressources de ses meilleures prescriptions, sans parvenir à le guérir. Le daoshi qui avait offert la fille reçut le titre éminent de beau-père royal. Il assurait disposer d’une recette secrète éminemment propre à prolonger la vie. Il avait parcouru les dix îlots et trois îles afin de réunir tous les simples nécessaires. Mais il faut à ce médicament un “conduâeur3” terrible: un bouillon tiré de la concoétion du cœur et du foie de mille cent dix petits enfants. Son absorption assure mille ans de longévité. Les jeunes garçons en cage ont été séleâionnés pour y être nourris. Les parents, par crainte du roi, n’osent se lamenter, mais ont contribué à répandre la rumeur à l’origine du nom de cité des Petits-Enfants. Comment qualifier cela autrement que par le terme d’inhumanité? Vénérable, quand vous paraîtrez à la cour demain matin, échangez vos lettres de créance, un point c’est tout. Ne faites pas allusion à cette affaire.» Ceci dit, il lui tourna le dos et se retira. Horrifié au point de se sentir les muscles roides et les os ramollis, le Vénérable ne put retenir les larmes qui roulaient sur ses joues. Il laissa soudain échapper cette exclamation: «O roi, ô berger égaré! La santé ruinée par tes débauches, comment peux-tu arracher la vie à tant de jeunes enfants? Misère! M alédiâion! J ’en mourrai de douleur...» En témoigne ce poème: E g a rép a r l'ignorance, le roi pervers, E n débauches effrénées bonne santé terd. L,ivre XVI, chapitre lxxviii "Prenant des vies d ’enfants pour allonger son destlin, I l tue pour échapper au châtiment divin! A u moine la terrible révélation A rrache déchirante compassion, A la lueur de la lampe soupirs et pleurs: L'hom me à Bouddha est p lié p a r la douleur. «Maître, que vous arrive-t-il donc?» s’exclama Porcet en approchant, «ne vous tourmentez point! Vous ne faites que pleurer sur le cercueil d’autrui: à quoi rime de le transporter chez vous? Comme dit l’adage: Quand le souverain l’ordonne, le sujet qui refuse de mourir manque de loyauté; si le père l’exige, le fils qui refuse de périr manque de piétéfiliale. C’est son propre peuple, ses propres enfants qu’il détruit: en quoi cela vous concerne-t-il? Déshabillez-vous et dormez à votre aise! A quoi bon se tourmenter pour les anciens qui ne sont plus? — O disciple, tu n’es pas compatissant», s’indigna Tripitaka en versant des larmes, «pour nous autres qui avons quitté nos familles, il n’est de mérite plus grand que les bonnes a&ions envers autrui. Comment un souverain, si obtus soit-il, peut-il agir aussi inconsidérément? A-t-on jamais prolongé ses années en mangeant du cœur et du foie humains? Comment pareille inhumanité pourrait-elle me laisser indifférent? — Maître, ne vous en affligez donc point», intervint Sablet, «demain, à l’occasion de l’échange des lettres de créance, nous pourrons en parler au roi face à face. S’il ne se rend pas à nos arguments, essayons de voir quel genre de beau-père lui est associé: il est à craindre que ce soit un monstre avide de chair humaine, qui a trouvé ce moyen de satisfaire ses goûts. Sait-on jamais! — Conscient-de-la-Pureté a raison», approuva Singet, «maître, il faut dormir. Attendez demain: je vous accompagnerai à la cour et saurai ce qu’il en eit, de ce beau-père. Si c’est un homme, il n’y a rien à craindre d’autre que son ignorance de la juste Voie et son égarement dans une direéfion déviante qui lui fait croire que la vérité peut être atteinte par les seules plantes et drogues: laissez-moi le convertir en lui révélant les grands principes préexistants à l’ordre céleste. Si c’est une créature perverse, je la saisirai et la montrerai sous son vrai jour au roi pour l’amener à nourrir son corps en élargissant les désirs. Je ne lui permettrai certainement pas de porter atteinte à la vie d’aucun de ces enfants.» À ces mots, Tripitaka s’inclina et répondit en rendant hommage à Singet: «O disciple, c’e& un excellent discours, excellent! Mais quand nous verrons ce souverain égaré qui ne tolère pas de question à ce sujet, n’est-il pas à craindre que, sans autre forme de procès, il ne nous reproche de répandre de calomnieuses rumeurs? Que faire alors? — Je dispose de la puissance magique de la Loi», répliqua Singet en souriant, «je commencerai par enlever tous ces enfants des cages et les éloigner de la cité, de sorte que demain il ne lui restera aucune créature dont il pourrait faire arracher le cœur. Les autorités locales ne manqueront pas de présenter leurs rapports. Le roi devra manifester sa volonté soit par un entretien avec le beau-père royal, soit en procédant à une nouvelle séleâion. Nous profiterons de ce moment pour présenter notre placet, dont il ne saurait nous blâmer. — Comment vas-tu éloigner les enfants?» redemanda Tripitaka, tout heureux à cette perspeétive, «si tu y parviens, mon sage disciple, ta vertu sera aussi haute que le ciel! Il faut agir vite: le moindre retard, et il est à craindre qu’il ne soit plus temps!» Rassemblant toutes ses énergies spirituelles, Singet s’apprêta aussitôt à partir. «Restez assis avec le Maître!» recommanda-t-il à Porcet et Sablet, «attendez que j’aie agi: quand vous verrez passer un grand coup de vent frais, cela signifiera que les enfants sortent de la ville.» Tous trois récitèrent en chœur: «Namfi Bouddha maître des médecines et sauveur de toute créature, namo Bouddha!» À peine sorti, le grand saint siffla, s’éleva dans les airs, fit une passe, récita l’incantation appropriée et par le cri nom, pur monde de la Loi», convoqua le dieu des murs et fossés, la divinité locale et ses assesseurs, ainsi que les révélateurs des cinq orients, les quatre protecteurs, les six dieux du jour et les six de la nuit, les défenseurs de la foi et une foule d’autres êtres divins. Rassemblés dans l’espace, ils saluèrent Singet: «Grand saint, quelle affaire urgente vous amène à nous convoquer en pleine nuit? — Notre route nous a conduits au pays de Bhiksu dont le roi se conduit de façon inhumaine: accordant foi à des A minuit, Us dieux emportèrent Us cages et les mirent en lieu sûr. conseils pervers, il s’apprête à faire arracher le cœur et le foie de petits enfants pour en tirer le “conduûeur” d’une potion qui lui donnera “longue vie”, espère-t-il. Mon maître trouve cela parfaitement intolérable; il voudrait que je sauve ces vies innocentes et que je détruise la créature perverse. Voilà pourquoi je vous prie d’user chacun de vos pouvoirs magiques afin de m’enlever les petits garçons dans toutes les cages exposées à travers les rues de la ville, avec leurs cages aussi bien. Emportez-les au creux d’une montagne ou cachez-les au fond d’une profonde forêt un ou deux jours. Donnez-leur des fruits à manger, de sorte que ces enfants ne souffrent pas de la faim, et protégez-les de façon à les empêcher de pleurer de peur. Quand j’aurai éliminé la perversité, rétabli l’ordre dans le pays et remis le roi dans le droit chemin, vous nous les rendrez, au moment de notre départ.» Les dieux obtempérèrent, chacun abaissant son nuage par la vertu de ses pouvoirs divins. Un vent glacial tourbillonnait dans la ville, accompagné d’un épais brouillard. Un vent de pluie q u i balaie toutes les étoiles, une chappe de brouillard q u i couvre la lune sur m ille lieues: d ’abord une brise grossissante,puù le rugissement de la tempête. Chacun aurait voulu se porter au secours de son enfant, mais dans l ’ouragan les cages deviennent prote Üion de la chair de leur chair. Un fro id à ne pas mettre le nez dehors, à geler les vêtements durs comme fer. C es parents se désolent, pères et mères sont dans l'angoisse. Un vent sombre enveloppe la terre entière, tandis que tu dieux emportent les cages. Cette nuit de désolation sera suivie d’un matin radieux! En témoigne aussi ce poème: L a porte du Bouddha est pleine de compassion: M ahâ, dit-on, des mérites de la bonté. Telle est la vertu qu’accumulent tous les saints: A u x trois refuges sont liés les cinq commandements*. Quel serait le sort de ce m illier d ’enfants, Sans l ’égarement du roi de ce pays? E n les protégeant pour l ’amour de son maître, Singet acquiert mérites plus grands que para V À minuit, les dieux emportèrent les cages et les cachèrent en lieu sûr. Le Novice abaissa son nuage au-dessus du poste de relais. Il entendait ses trois compagnons qui continuaient à réciter: vl Namo Bouddha, maître des médecines et sauveur de toute créature!» Fort aise, lui aussi, il s’approcha et cria: «Maître, me voici. Que pensez-vous de la tornade de cette nuit? — Superbe! répondit Porcet. — Qu’en est-il du sauvetage des enfants? demanda Tripitaka. — Ils sont chacun à l’abri. On nous les ramènera au moment de notre départ.» Le Vénérable remercia et remercia encore avant de se retirer. À l’aube, Tripitaka se réveilla et commença à s’habiller avec soin: «Conscient-de-la-Vacuité, je profite de cette heure matinale pour procéder à l’échange des lettres de créance. — Maître, je crains que vous ne soyez à la hauteur, si vous y allez seul: attendez que je vous accompagne et voie ce qu’il eèt de ce beau-père royal. — Je crains que le roi ne trouve à redire, si tu y vas sans consentir aux cérémonies d’usage. — Je ne me montrerai pas. Je vous suivrai invisible, pour assurer votre protedion. » Tripitaka en fut fort aise et recommanda à Porcet comme à Sablet de bien surveiller les bagages et le cheval. Il était sur le point de partir quand le maître de poète passa le voir et remarqua combien la tenue du Vénérable était différente de celle de la veille. D rapé d'un kasâya bordé de brocart a ux étranges joyaux, ilporta it sur la tête un bonnet à la Vairocana'1. Crosse à neuf anneaux en main, il retenait sous sa poitrine une divine lumière. I l gardait serrés sur lu i les documents de voyage, enveloppés dans une pochette de soie. On eût d it un arhat descendu sur terre, un vrai visage de bouddha vivant. Après l’échange des salutations, le maître de relais se pencha à l’oreille de Tripitaka pour lui recommander à voix basse de ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas. Le moine chinois acquiesça d’un hochement de tête. Le grand saint, qui se tenait à l’écart, récita l’incantation et, d’une secousse, se changea en insefte quipartit en bourdonnant se poser sur le couvre-chef de Tripitaka. Sortis du poète de relais, ils se hâtèrent vers la cour. À l’entrée du palais, à la vue de l’officier de garde, Tripitaka le salua: «L ’humble moine que voici e£t envoyé par les grands Tang des terres de l’Elt en quête des Écritures au paradis de l’Ouest, Arrivé présentement en votre noble contrée, je me dois d’échanger mes lettres de créance. Je souhaiterais voir Sa Majesté et vous supplie de bien vouloir transmettre ma requête.» L’officier s’exécuta, à la grande joie du roi qui s’exclama: «Un moine venu de si loin a sûrement accompli la Voie!» Il ordonna de le faire entrer. L’officier retourna chercher le Vénérable. Après avoir exécuté le rituel du cérémonial au pied des marches, Tripitaka fut invité à s’asseoir: il remercia et prit place. Il observait le visage émacié du roi et son air épuisé: il avait peine à joindre les mains pour saluer; sa voix se brisait. Quand le Vénérable lui tendit son document, son regard trouble s’y attacha longtemps avant qu’il n’apposât le sceau royal et le rendît à Tripitaka, qui le rangea soigneusement. Le roi allait lui demander la raison de cette quête, quand il entendit l’officier de service auprès du trône lui annoncer la venue de Sa Seigneurie le beau-père. Appuyé sur de jeunes eunuques, le souverain descendit tant bien que mal de la «couche du dragon» pour s’incliner devant celui qui arrivait. Pris de court, le Vénérable se releva en hâte et se tint debout sur le côté. Tournant à demi la tête, il vit que c’était un vieux taoïste qui gravissait les marches de jade en se donnant un air important. Sur la tête, un bonnet de prêtre en soie fine à volutes de nuagesjaum oie pâle, il portait une cape de soie et plum es de grue parfumée à l ’aloès, la taille serrée d’une triple cordelette de laine bleue, les pieds dans dis sandales de chanvre de lianes tressées à bout recourbé. I l tenait à la main une canne dejonc à neuf nœuds au pommeau en dragon lové, une bourse de brocart, brodée de phénix et dragons enlacés, suspendue sur la poitrine. Son visage de jad e luisait, encadré d ’uneflottante barbe chenue. Ses pupilles d ’orjetaient desflammes et ses yeux allongés dépassaient la barre de ses sourcils. I l avançait dans une brume odorante dont chacun de ses pas soulevait un nuage. A u pied du trône, les officiers l ’accueillent mains jointes, annonçant d ’un même cri l ’arrivée du beau-père de la nation à la cour du roi. Arrivé à la salle d’audience, le «beau-père de la nation» 'Livre XVI, chapitre lxxviii entra d’un air hautain, sans daigner prêter hommage au roi qui lui dit en s’inclinant: «Nous sommes ravi que vous Nous honoriez de votre présence matinale.» Il le pria aussitôt de s’asseoir à sa gauche sur le coussin brodé. Tripitaka fit un pas en avant, s’inclina et déclara: «Beau-père de la nation, l’humble moine que voici vous salue.» Le beau-père restait droit sur son siège. Au lieu de rendre la politesse, il se tourna vers le roi: «D’où vient ce moine? — Il est envoyé par les Tang des terres de l’Est chercher les Écritures au paradis de l’Ouest. Il est venu échanger ses lettres de créance. — La route du paradis est ténébreuse», rétorqua avec un rire sarcastique le taoïste, «à quoi bon la parcourir? — L’Ouest a toujours été le pays du bonheur absolu», répliqua le moine chinois, «pourquoi le dédaigner? — Le moine et? le disciple du Bouddha, selon l’antique parole qui est venue à mes oreilles», intervint le roi, «je me demande si, en fin de compte, les moines sont capables de transcender la mort ou s’ils peuvent obtenir du Bouddha longue vie.» À ces mots, Tripitaka joignit précipitamment les paumes et répondit: «Pour celui qui s’est fait moine tous les obstacles de l’enchaînement des causes cessent. Pour qui comprend sa nature, tous les phénomènes sont illusoires. La Grande Sagesse, vaste et disponible, demeure dans la sphère de la non-naissance; dans le silence des vrais mystères, elle vagabonde à l’intérieur de l’extinction. Quand les trois mondes sont vides, toute origine est en ordre; lorsque les six sens sont purifiés, tous les germes sont exténués. Qui fortifie sa sincérité et sa conscience, connaîtra son cœur et son esprit: l’âme purifiée devient brillant miroir purifiant tout ce qui s’y reflète. «Un vrai visage n’a ni manque ni excès et se voit dans la vie antérieure. Mais toutes les formes de l’illusion vont à leur destrudion: à quoi bon les chercher hors de sa condition? Mérites et méditation sont sources de concentration; aumônes et charité sont la vraie base de l’austérité. L’habileté suprême paraît maladresse, car elle se garde d’agir en toutes circonstances. Le meilleur planificateur ne calcule pas, car il sait qu’il faut toujours laisser faire. Il suffit de ne pas agiter son esprit pour que tout aille à la Le beau-père du royaume conclut le discours par un éclat de rire. Montrant du doigt le moine chinois [...]. L,ivre XVI, chapitre lxxviii 5 5 1 perfedion. Renforcer le Yang en tirant sur le Yin, n’est en vérité que billevesée. Offrir longévité en appât n’est en réalité que paroles creuses. «Il suffit de rejeter toutes les poussières qui font obstacle et savoir que tout est vacuité. Dans la simplicité et la réduction des désirs demeure le secret de la jouissance naturelle d’une vie sans limite.» Le beau-père du royaume conclut le discours par un éclat de rire. Montrant du doigt le moine chinois: «Ha, ha, ha! Tu as la bouche pleine d’idioties, mon bon moine! Vous autres dont la voie passe par l’extindion, vous parlez de la connaissance de la nature de soi, alors que vous ne savez ni d’où elle vient, ni comment elle s’éteint! Vos exercices de méditation immobile sont pratiques aveugles et absurdes, tout comme le souligne le didon: Assis, assis, assis! t’auras le culpourri! Qui joue avec le feu, s’en brûlera les doigts! Ne sais-tu pas cela? Qui pratique l’immortalité, a des os de merveilleuse fermeté, qui atteint la Voie, l’esprit de merveilleuse acuité. Je vais dans la montagne visiter les amis, panier et gourde à la main, j’y cueille simples de toutes sortes pour le salut de l’humanité. Des narcisses je me fais un chapeau et des orchidées une litière. Je chante en battant des mains et, après la danse, sommeille sur les nuages. Exposant les lois du Tao, je répands la juáte doctrine du suprême Laozi. Je distribue de l’eau de charme pour débarrasser le monde de ses miasmes. Je tire du ciel et de la terre leurs sublimes énergies et cueille la quintessence du soleil et de la lune. L’élixir se noue par l’agitation du Yin et du Yang, se cristallise dans l’utérus par l’eau et le feu. «Quand le Yin du double huit commence à diminuer, règne le vague et le sombre. Lorsque grandit le Yang du triple neuP, tombent les ténèbres. Je ramasse les simples au 'gré des quatre saisons, et forme l’élixir neuf fois retourné. ¡Chevauchant le phénix bleu, je monte aux palais Pourpres; sur la grue blanche, je m’élève jusqu’à la capitale de jaspe. Je participe à toutes les splendeurs du ciel, montrant avec zèle les merveilles du Tao. Est-ce comparable à votre dodrine bouddhique de quiétude, à votre sombre divinité de l’extindion, à la puante carcasse que laisse le nirvârta, sans même vous sortir de la poussière vulgaire! Entre les trois dodrines il n’en est point de supérieure: depuis toujours seul le Tao mérite respeds et honneurs!» Le roi fut ravi de ce discours que tous les courtisans applaudirent: «Seul, en effet, le Tao mérite respeds et honneurs, seul le Tao!» Devant ces acclamations unanimes en faveur de son adversaire, Tripitaka avait peine à surmonter la honte et l’embarras. Le roi n’en donna pas moins l’ordre au service des banquets de préparer un repas végétarien pour que le moine venu de si loin se restaurât avant de quitter la cité en direction de l’ouest. Tripitaka remercia le roi de la grâce qu’il lui faisait, et se retira. Il descendait de la salle et se dirigeait vers la sortie, lorsque Singet s’envola de son bonnet pour lui murmurer au bord de l’oreille: «Maître, ce beau-père de la nation eét une créature perverse dont le roi a subi le souf He maléfique. Allez au pofte de relais attendre votre repas, pendant que je reste par ici à l’écoute des nouvelles.» Tripitaka comprit et sortit seul du palais. Voyez-moi ce Singet: d’un coup d’aile, il s’en fut se poser sur l’écran de jade de la salle aux Clochettes-d’Or, au moment, précisément, où le commandant des cinq di Striéts venait présenter son rapport: «Mon Seigneur, une tornade glacée a, cette nuit, emporté tous les enfants et leurs cages, dans tous les quartiers et dans chaque maison, sans laisser la moindre trace.» Aussi surpris que contrarié à cette nouvelle, le roi se tourna vers le beau-père: «Le Ciel veut Nous détruire! N’est-ce pas ce qu’implique cet incident? Les médecins royaux sont restés impuissants contre la grave maladie qui Nous accable depuis des mois. Par bonheur, vous m’aviez procuré une divine recette: c’est précisément aujourd’hui à midi que devait avoir lieu l’extraétion du cœur et du foie de ces enfants, ce qui aurait servi de “conduéteur” au remède. Ce vent glacial qui les a inopinément emportés, que peut-il signifier d’autre que la volonté du Ciel de Nous annihiler? — Ne vous tourmentez point, Votre Majesté», répondit le beau-père de la nation en souriant, «ce coup de vent eft en fait longue vie que le Ciel envoie à Votre Majefté. — Comment pouvez-vous dire cela, alors que cette tornade Nous a enlevé les enfants dans leur cage? — À l’inftant, à peine entré à la cour, j’ai aperçu un merveilleux conduéteur de drogue, bien meilleur que celui que peuvent fournir ces mille cent dix cœurs d’enfants. 'Livre XVI, chapitre lxxviii Ceux-ci ne sauraient prolonger la vie de Votre Majesté que de mille ans. Mais de celui-là, le conduéteur, pris avec mon divin remède, vous donnerait dix mille années de plus. » Comme le roi ne comprenait manifestement pas de quel produit il s’agissait et demandait avec insistance quelque éclaircissement, le beau-père répondit: «J’observe que le bonze des terres de l’Est envoyé en quête des Ecritures dispose d’organes d’une grande pureté et d’un visage d’une beauté régulière. C’est un corps véritable, formé au cours de dix générations d’austérités. Moine depuis l’enfance, il n’a encore jamais répandu son Yang et vaut dix mille fois plus que ces enfants. Si l’on prépare une décoétion avec son cœur et son foie, administrée avec mon remède, ce sera dix mille ans de longévité garantis.» À peine l’eût-il entendu, que le roi à l’esprit confus y crut ferme et répliqua: «Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt? Il convient de le retenir, s’il possède une telle efficacité. Il ne fallait pas le laisser repartir! — Quelle difficulté y a-t-il là? Puisque le service des banquets est chargé de lui préparer un repas, il n’aura point quitté la ville avant d’avoir mangé. Donnez sans délai l’ordre urgent de fermer les portes de la cité. Faites cerner le relais par vos troupes et amener le bonze pour lui demander poliment son cœur. S’il y consent, qu’on lui ouvre la poitrine et l’arrache sur-le-champ. Une sépulture royale sera accordée à son cadavre et un temple élevé en son honneur, où il pourrait jouir d’offrandes continuelles. S’il refuse, que l’on emploie la force et des méthodes plus brutales: on lui prendra de toute façon le cœur en lui ouvrant le corps attaché à un pilier. La chose ne souffre aucune difficulté.» Le roi à l’esprit confus agit comme il le suggérait et fit fermer les portes. Il dépêcha les gardes de la Forêt-de Plumes cerner le relais. Dès qu’il apprit ces nouvelles, Singet regagna à tired’aile le poste, reprit son aspeét originel et se tourna vers le moine chinois: «Maître, malheur! Malheur!» Affolé, Sablet se précipitait pour le relever en criant: «Réveillez-vous, maître, réveillez-vous! » «Quel malheur? De quel malheur s’agit-il? répétait Porcet, «tu aurais pu y venir plus doucement au lieu d’effrayer ainsi le Maître. — Depuis que le Maître a quitté la Cour, j’ai pu m’assurer que le beau-père royal est une créature maléfique. Peu après, le commandant a fait part de la disparition des enfants emportés par la tornade. Il a su tourner en joie la contrariété qu’en éprouvait le roi: “ C’est tout au contraire le Ciel qui vous envoie longue vie! ” Il s’apprête à tirer du Maître le cœur et le foie qui serviraient de condudeur et procureraient dix mille ans de longévité. Accordant foi à ces perfides paroles, l’abruti de roi fait cerner le relais par ses troupes d’élite et envoie sa garde solliciter du Maître le don de son cœur. — Un aâe de compassion bel et bon!» s’exclama Porcet avec un gloussement sarcastique, «de braves petits, que tu as sauvés! La belle tornade que tu as provoquée! Mais c’est sur nous que retombe le malheur!» Tripitaka se relevait, tremblant de tous ses membres. Il s’agrippa à Singet et, sur un ton suppliant: «O sage disciple, que faire en ces circonstances? — La seule chose à faire est de faire passer l’aîné pour le jeune. — Que veux-tu dire par “faire passer l’aîné pour le jeune”? demanda Sablet. — S’il veut sauver sa vie, le Maître doit devenir le disciple. L’on ne saurait le préserver qu’à ce prix, répondit Singet. — Si tu peux me sauver la vie», suppliait Tripitaka, «je veux bien devenir ton disciple ou le disciple de ton disciple! — Dans ce cas, ne perdons pas de temps, il n’y a pas à hésiter: Porcet, apporte-moi vite de la boue!» ordonna Singet. L’idiot partit aussitôt remuer de la terre avec son râteau. Comme il n’osait pas sortir chercher de l’eau, il se contenta de soulever les pans de sa robe et de pisser dessus, de façon à rouler une boule de boue puante qu’il tendit à Singet. Force lui fut de l’aplatir et de se l’appliquer sur le visage. Il demanda au moine chinois de se tenir debout immobile et, sans un mot d’explication, lui plaqua le masque de boue sur la figure, récita une incantation, souffla dessus de son haleine magique et cria: «Transformetoi!» Le Vénérable prit le faciès du singe. Il ôta sa robe et l’échangea contre les vêtements de Singet. Habillé à la façon du Maître, celui-ci fit une passe, prononça l’invocation et, d’une secousse, changea son visage en celui de Tripitaka. Même Porcet et Sablet auraient eu du mal à le reconnaître. À peine avaient-ils fini de se déguiser que tambours et gongs retentissaient de tous côtés dans la presse des lances et des sabres. C’était le commandant de la garde qui encerclait le relais à la tête de trois mille hommes. Un officier en habit de brocart entra dans la cour pour demander si un vénérable des terres de l'Est ne se trouverait pas là. Atterré, le maître de poste s’agenouilla tout tremblant et, désignant du doigt la pièce: «Dans les appartements du bas...» L’officier s’en approcha aussitôt: «Vénérable du pays des Tang, mon roi vous convoque.» Porcet et Sablet soutenaient le faux Singet, prêt à défaillir. C’est alors que le faux Tripitaka sortit de sa chambre, salua l’homme et lui demanda: «Éminent officier en habit de brocart, que veut Sa Majesté de mon humble personne?» L’homme s’avança, saisit fermement le moine et répondit: «Allons à la cour, toi et moi: je présume que tu es de quelque utilité.» Hélas, le cas de le dire: Quand perversité l'emporte sur bonté, Charité ne conduit qu’aux calamités! Si, en fin de compte, vous ne savez quel fut pour leurs vies l’enjeu de ce départ, écoutez donc la séance qui suit! 第079回 / CHAPITRE LXXIX À L A POURSUITE DES MONSTRES ILS REN CO NTREN T L ’ÉTOILE DE LO N G ÉVITÉ, ET, EN PRÉSENCE DU SO UVERAIN RÉGNANT, SAUVEN T LES PETITS ENFANTS. Il vous a été dit comment le garde en habit de brocart avait tiré hors du poste de relais le faux Tripitaka, lequel avait été traîné à la porte du palais, entouré d’une troupe de l’armée de la Forêt-de-Plumes. «Nous avons amené le moine chinois. Veuillez prendre la peine de l’annoncer à Sa Majesté», dirent-ils à l’officier de faétion au portail. Celui-ci s’exécuta. Le souverain à l’esprit confus invita donc le faux Tripitaka à entrer. Resté seul au milieu des marches tandis que les officiers s’agenouillaient, le moine chinois déclara d’une voix forte: «O roi du pays de Bhiksu, qu’avez-vous à me dire pour avoir convoqué mon humble personne? — Nous sommes affligé d’une maladie qui Nous accable depuis longtemps sans guérison en vue», répondit en souriant le roi, «mais fort heureusement Notre beaupère Nous a fait don d’un remède dont tous les ingrédients ont été réunis. Il ne manque plus que le “conduéleur” Nous vous avons convoqué pour l’obtenir. En cas de guérison, on vous élèvera un san&uaire où vous jouirez de sacrifices aux quatre saisons et d’encens perpétuellement allumé par les soins de l’État de génération en génération. — Moi qui ai quitté ma famille et suis venu ici avec mon corps pour toute possession, je ne sais si Votre Majesté a demandé à Votre beau-père de quoi il aurait besoin pour servir de “conduéleur”. — Il lui faudrait le don de votre cœur. — Je ne le cacherai point à Votre Majesté: j’en ai de plusieurs sortes et ne sais laquelle Lui conviendrait. — Le noir, bonze, répliqua le beau-père en le montrant du doigt. — Dans ce cas, faites vite chercher un couteau, que je m’ouvre la poitrine: je suis respectueusement à vos ordres et serai heureux de vous obliger si j’en ai un.» Le souverain obtus le remercia avec effusion. Il envoya aussitôt l'officier de service quérir un coutelas qui avait la forme d’une oreille de taureau. Celui-ci le tendit au faux Tripitaka qui le prit en main, écarta ses vêtements, bomba le torse et, de la main gauche se tâtant le ventre, il en trancha la peau, avec un brusque crissement, de la droite qui tenait le couteau: il en sortit dans un grand bruit de glouglou tout un tas de cœurs! Les officiers civils en étaient pâles d’effroi et les capitaines paralysés de frayeur. «Voilà bien la duplicité d’un bonze aux cœurs multiples!» se récria le beau-père de la nation du haut de la salle. Le faux Tripitaka se mit à détacher les cœurs dégoulinants de sang les uns des autres pour les présenter à la vue de chacun: il y en avait de toutes sortes, rouge, blanc, jaune, avaricieux, ambitieux, jaloux, cauteleux, gagneur, hautain, méprisant, meurtrier, vicieux, apeuré, prudent, téméraire, obscur et sans nom, bref des cœurs mauvais de tous genres, mais de cœur noir, point. Stupéfait, le roi à l’esprit obtus était terrifié au point de ne pouvoir articuler la moindre parole. Il finit par balbutier tout tremblant: «Range-moi ça! range-moi ça!» À bout de patience, le faux Tripitaka usa de magie pour les récupérer et réapparut sous sa forme originelle. «La vue de Votre Majesté est dépourvue de toute pénétration!» s’exclama-t-il, tourné vers le souverain obtus, «nous autres moines partageons tous un même cœur entièrement bon. Nul n’a le cœur aussi noir que votre beaupère, ce serait le meilleur “condudeur” qui soit! Si vous ne me croyez pas, permettez-moi de le lui arracher pour que vous puissiez le constater. » À ces mots, le beau-père de la nation écarquilla vivement les yeux pour observer plus attentivement son interlocuteur: le bonze avait changé de peau et ne présentait plus le même asped. Aïe! Il reconnut Singet le grand saint d’antan, de vieille renommée datant de cinq cents ans. Prenant son élan, il bondit dans l’espace. D’une culbute dans les nuages, le Novice le poursuivit en criant: «Où vas-tu? Tâte de mon bâton!» crosse en forme de dragon lové. Ce fut entre les deux adversaires un beau combat au milieu des airs: Trique contre crosse emplissent le vide de nuées. L e beau-père de la nation est en fa it un monstlre exploitant la sédustion d ’une fi Ue maléfique. Profitant d ’une maladie due à la lasciveté, l ’être pervers voulait massacrer les enfants. I l se heurte aux divins pouvoirs du grand saint: en s’emparant de la créature, celui-ci sauvera ces gens et le délivrera de l ’épreuve. Redoutable assurément, la trique de fer, dont la crosse soutient admirablement les assauts. Ils combattent à en obscurcir le ciel de la cité, où chacun p â lit de frayeur. L es officiers civils et m ilitaires n’ont plus l ’âme chevillée au corps. L e visage des dames et filles du palais eÊ décomposé. Terrifié et tremblant, ne sachant que fa ire, l ’obtus souverain du pays de Bhiksu cherche désespérément à se cacher. L a trique se lève comme tigre surgissant de la montagne, la crosse s ’abat comme dragon sautant hors de la mer. L e grand trouble q u i agite la cité de B hiksu permettra claire séparation du ju ñ e et du pervers. Au bout d’une vingtaine de durs engagements, la canne au dragon lové ne tenait plus devant la trique cerclée d’or. Profitant d’une feinte, le monstre se transforma en rayon froid qui se laissa tomber dans la cour intérieure du palais pour emporter la reine démoniaque, elle aussi changée en lumière froide, et disparaître on ne sait où. Le grand saint abaissa son nuage, regagna la salle d’audience et lança à l’adresse des officiers: «Le fameux “beau-père de la nation” que vous avez!» Tous de s’incliner pour exprimer leur gratitude au divin moine. «Trêve de civilités! Allez plutôt voir où peut se trouver votre abruti de souverain! — À la vue du combat notre roi, effrayé, s’eât caché, nous ne savons dans quel palais. — Cherchez-le sans tarder! Ne laissez pas Belle, la reine, l’enlever!» À ces mots, les officiers, sans plus se soucier du respeâ de la séparation entre quartiers intérieurs et extérieurs, se précipitèrent avec le Novice au palais de Belle, qui était désert: pas trace non plus de la reine. Du palais principal, de ceux de l’Eât et de l’Ouest comme des six cours, la foule des épouses royales vint saluer avec gratitude le grand saint, qui leur dit: «Relevez-vous! Ce n’est pas encore le moment de remercier: partez à la recherche de votre seigneur et roi! » Peu après, l’on vit apparaître quatre ou cinq eunuques qui soutenaient le souverain à l’esprit confus, venant de derrière la salle de Prudente-Conduite. Les ministres se prosternèrent jusqu’à terre et s’exclamèrent d’une même voix: «Seigneur et maître! Le vrai a pu se distinguer du faux grâce à la venue de ce divin moine: le beau-père de la nation est en fait une créature maléfique. Belle, la reine, a disparu également.» À ces mots, le roi pria le Novice de quitter les lieux pour la salle de réception solennelle où, après l’avoir remercié, il lui demanda: «Vénérable, vous aviez l’air si noble et digne quand vous vous êtes présenté. Comment avez-vous pu changer maintenant de visage? — Pour ne rien vous celer», répondit en riant le Novice, «celui qui s’était présenté la première fois était mon maître, Tripitaka, le frère de l’empereur Tang. Je suis son disciple, Singet Conscient-de-la-Vacuité. Il en a deux autres, Porcet Conscient-de-ses-Capacités et Sablet Conscient-de-la-Pureté, présentement au poste de relais. Vous sachant circonvenu par le monstre qui voulait arracher le cœur à mon maître pour servir de “conduéteur” à son remède, j’ai pris son apparence pour terrasser la créature, moi, Singet.» Dès qu’il l’apprit, le roi ordonna au premier ministre de son conseil de se rendre aussitôt au relais les prier de paraître à la cour. Tripitaka avait appris que Singet combattait le monstre dans l’espace, ce qui le laissait dans une telle appréhension qu’il n’avait plus l’âme chevillée au corps. Fort heureusement, Porcet et Sablet étaient là pour le protéger. Et il avait à porter sur le visage ce masque d’argile puant. Aussi était-il en proie aux plus sombres pensées lorsqu’il s’entendit appeler: «Maître de la Loi, nous sommes envoyés par le roi du pays de Bhiksu afin de vous prier d’entrer à la cour pour les adtions de grâce. — Maître», intervint Porcet en riant, «ne craignez rien, ne craignez rien! Cette fois, il ne s’agit pas de vous arracher le cœur. Notre condisciple aîné a dû l’emporter: ils vous invitent pour vous remercier. — À supposer que l’invitation soit destinée à célébrer la viitoire, comment se présenter devant les gens avec ce masque puant? — Il n’y a pas le choix. Allons voir Singet: il saura vous en délivrer.» Le Vénérable n’avait en effet d’autre solution que de quitter la cour du relais, appuyé sur Porcet, tandis que Sablet portait les bagages et tirait le cheval. À leur vue, le premier ministre ne put cacher sa frayeur: «Mes aïeux! Mais ils ont têtes de monstres et caboches d’êtres maléfiques! — Envoyé de la cour», répliqua Sablet, «ne vous formalisez point de notre laideur. Nous sommes nés ainsi. Quant à notre maître, il redeviendra beau lorsqu’il aura vu notre condisciple.» Tous trois suivirent l’escorte et entrèrent sans attendre d’être convoqués. A leur vue, Singet descendit de la salle pour les accueillir, arracha le masque du Maître, et, lui soufflant au visage de son haleine magique, cria: «Reftification! » Le moine reprit aussitôt son aspeâ premier et se sentit en meilleure forme que jamais. Le roi descendit le recevoir en personne en le traitant de «vénérable Bouddha, maître de la Loi». Après avoir attaché le cheval, maître et disciples montèrent dans la salle. Singet prit la parole: «E£t-ce que Votre Majesté saurait d’où vient le monstre? Laissez-moi vous le capturer de façon à couper court à tous risques de malheurs ultérieurs.» Les reines des trois palais et les concubines des six cours se tenaient derrière l’écran de jade. À peine eurent-elles entendu le Novice proposer d’éliminer le danger de calamités nouvelles qu’elles se précipitèrent toutes sans égard au respedt de la séparation des sexes. «Nous supplions le vénérable Bouddha et divin moine d’exercer la puissance de la Loi afin d’arracher la mauvaise herbe jusqu’aux racines et l’éliminer radicalement», déclarèrent-elles en s’inclinant, «nous vous en vouerons une gratitude sans mesure. Nous saurons vous en récompenser généreusement. » Singet se hâta de leur rendre leurs saluts, se contentant d’insister pour que le roi lui indiquât où le monstre habitait. «Je le lui avais demandé il y a trois ans, à son arrivée», L ivre XVI, chapitre lxxix répondit le souverain en contenant son embarras, «il m’avait affirmé habiter non loin de la cité, au sud, à soixante-dix lis par la route, au domaine dit de Purestplendeur sur le versant de la Forêt-de-Saules. Sans fils à un âge avancé, il n’avait eu qu’une fille de son dernier mariage; comme elle avait à peine seize ans et n’était pas promise, il était disposé à me l’offrir. La trouvant ravissante, je l’ai acceptée et traitée en favorite. Ensuite, je suis tombé inopinément malade. Aucun remède ne se révélait efficace. Il m’avait assuré qu’il connaissait une recette infaillible; mais il lui fallait une décoétion de cœurs de petits enfants comme “conduéteur”. J ’étais d’une telle incompétence que je l’ai cru sur paroles et ai fait séleâionner en conséquence de petits enfants dans le peuple. On avait fixé le jour d’aujourd’hui pour leur extraire le cœur. Nous ne nous attendions pas à votre visite, ni à la disparition des cages. C’est alors qu’il a fait observer que, le divin moine ayant pratiqué la vérité au cours de dix réincarnations successives sans jamais répandre de son Yang primordial, son cœur, si nous l’obtenions, serait dix mille fois plus efficace que celui des petits enfants. Nous nous sommes laissé égarer sur le moment, sans penser que vous découvririez le monstre. J’ose espérer que vous exercerez toute l’étendue de votre pouvoir pour éliminer les conséquences du mal et je suis prêt à vous remettre la richesse entière du pays en récompense. — Pour ne rien vous celer», répliqua en riant Singet, «les petits enfants en cage, c’est mon maître qui, par compassion, m’a chargé de les cacher. Ne parlez pas de récompenses et laissez-moi le mérite d’avoir capturé le monâtre. Porcet, viens avec moi! — A tes ordres, mais le ventre vide, je ne peux donner toute ma force.» «Que le service des banquets fasse préparer au plus vite un repas maigre!» ordonna aussitôt le roi. Le feâtin ne tarda pas à être servi. Lorsqu’il fut pleinement rassasié, Porcet rassembla toutes ses énergies et s’éleva dans les nuages à la suite de Singet. Le roi, les reines et les officiers civils ou militaires en étaient si impressionnés qu’ils tombèrent à genoux, tournés vers le ciel et s’écriant chacun: «Ce sont vrais immortels, vrais bouddhas descendus sur terre!» 5Ó Le grand saint, qui avait emmené Porcet, arrêta son nuage à soixante-dix lis droit au sud et se mit à la recherche de l’endroit où vivait le monstre. Ils ne voyaient toutefois qu’un torrent aux eaux claires, coulant entre deux rives étroites couvertes de milliers de saules, ce qui ne donnait aucune indication sur les lieux où pouvait se trouver le domaine de Pure-Splendeur. Assurément, A perte de vue s’étendent les champs en friche, L es digues se cachent sous la brume des saules. Comme Singet ne trouvait rien, il fit une passe, récita la formule qui commençait par om, et le tudix du lieu apparut. Il s’avança tout tremblant, s’agenouilla et s’exclama: «Grand saint, le dieu du versant de la Forêt-de-Saules se prosterne devant vous. — N’aie pas peur, je ne te frapperai pas. J ’ai une question à te poser: il y a par ici un domaine dit de Pure-Splendeur. Où? — Ce qui se trouve par ici, c’est une grotte de Purestplendeur, non pas un domaine. Dois-je comprendre que Votre Sainteté vient du pays de Bhiksu? — Exactement. Le roi de ce pays a été berné par un monstre. Arrivé là-bas, j’ai su ce qu’il était et, comme je le refoulais en le combattant, il s’est transformé en rayon froid, qui a disparu je ne sais où. D’après le roi, que j’ai été amené à interroger, le monstre lui avait révélé il y a trois ans, à l’époque où il lui présentait une belle fille, qu’il habitait le domaine de Pure-Splendeur sur le versant de la Forêt-de-Saules, à soixante-dix lis au sud de la capitale. Je viens d’arriver et j’ai découvert la forêt, mais je ne vois pas où pourrait se trouver le domaine. Tel est l’objet de ma question. — J ’espère que Votre Sainteté voudra bien me le pardonner», répondit le tudi en se prosternant à nouveau, «puisque le roi du pays de Bhiksu est aussi le souverain de mon territoire, j’aurais dû rester vigilant, mais ce monstre dispose de pouvoirs si étendus qu’il m’aurait persécuté si j’avais révélé l’affaire: c’est pourquoi j’ai failli à la proteéfion que je devais au roi. Maintenant que Votre Sainteté est là, il lui suffit de se rendre au pied d’un saule à neuf embranchements sur la rive sud, de tourner autour trois fois de gauche à droite et trois fois de droite à gauche, puis de frapper l’arbre des deux mains en criant par trois fois “Ouvre-toi!”: vous entrerez dans le palais de la grotte de Pure-Splendeur. » Sur ces explications, Singet ordonna au tudi de s’en retourner et sauta en compagnie de Porcet par-dessus le torrent à la recherche de l’arbre en question. Il y avait en effet un tronc qui se divisait en neuf branches. «Tiens-toi à bonne distance», recommanda Singet à Porcet, «attends que j’ouvre et trouve le monstre. Tu viendras à la rescousse quand je l’aurai chassé de son trou.» Porcet s’éloigna donc de l’arbre pour se tenir à un demi-li environ. Singet tourna autour de l’arbre comme le lui avait indiqué le tudi, le frappa des deux mains en criant: «Ouvre-toi, ouvre-toi!» L’instant d’après, le saule disparut dans un claquement de tonnerre et deux vantaux s’ouvrirent en grinçant. La lumière brillait à l’intérieur, mais il n’y avait pas trace de présence humaine. Fort de sa puissance divine, le Novice s’y précipita et découvrit des lieux magnifiques: Huées éclatantes au travers desquelles brillent le soleil et la lune. De la grotte sortent constamment de blancs nuages, dans la course répand en tous sens une mousse émeraude. D e long du sentier, les fleurs rares rivalisent de beauté, sur les marches, les plantes de jaspe opposent leurs somptuosités odorantes. L 'a ir doux y suscite l ’étemelprintemps duparc féerique en rien inférieur à celui de Penglai ou Yingzhou. Des plantes grimpantes enserrent les bancs glissants, les lianes pendent en désordre de la passerelle. L es abeilles portent de rouges étamines dans les anfraétuosités de la falaise; les papillons qu i jouent avec les orchidéesfranchissent l ’écran de pierre. Singet pressa le pas pour voir de plus près l’écran de pierre. On y lisait en quatre grands caradères: Résidence des Immortels de Pure-Splendeur. Il ne put se retenir de sauter par-dessus pour observer ce qui pouvait s’y passer: le monstre serrait dans ses bras la belle fille et, haletant, lui parlait justement de l’affaire du pays de Bhiksu. Ils s’exclamaient en chœur: «Une si bonne occasion! Trois ans de travail, sur le point d’aboutir, ruinés par ce cabochard de singe!» allez voir, saletés! La bonne occasion! Quelle occasion? Tâtez de mon bâton!» Le monstre lâcha la fille et, faisant tournoyer sa crosse en forme de dragon lové, se précipita à sa rencontre. Ce fut devant la grotte une terrible bataille, bien différente de la précédente: L a trique dressée lance des éclats d ’or, la crosse fa it tourbillonner dts miasmes mauvais. «Q uelle inconscience t’a donné la témérité d’entrer chez m ai?» lu i lance le monstre. «U intention de terrasser un démon», répond le Novice. «M on affection pour le roi ne te concernait pat. Pourquoi venir y mettre ton nezP — La compassion est la base de la doctrine et de la conduite ¿u moine: nous ne saurions tolérer le meurtre d ’enfants innocents. » P eurs paroles vont et viennent pleines de haine et fureur. Trique contre crosse vise le cœur. N ’ayant garde qu’à leur vie, ils piétinent Its fleurs rares, déchirent en glissant la mousse et le lichen. Ils combattent jusqu ’à ce que les nuées perdent tout éclat, jusqu ’à ce que lesplantes de la falaise soient toutes écrasées. P if, paf, au point que les oiseaux terrifiés ontpeine à s’envoler. P eurs cris et hurlements mettent en fu ite les beautés saisies de panique. N e relient plus que le monstre et le singe-roi face à face, dans les tornades d’un vent fou. Pes voilà qu i sortent de la grotte: il va se heurter à la colère de l’idiot Conscient-de-ses-Capacités. Or, Porcet, qui se tenait à l’extérieur, à entendre les bruits de la lutte, en éprouvait une excitation qui le rongeait d’une insupportable impatience. N’y tenant plus, il abattit d’un coup de râteau le saule à neuf branches. Comme il s’acharnait, du sang frais jaillit des dents de son outil, avec un bruissement qui ressemblait à des gémissements. «Cet arbre est hanté!» s’écria-t-il. Il allait continuer à ratisser quand il vit Singet attirer le monstre dehors. L’idiot se précipita sur lui, sans autre préambule, râteau levé. Le monstre avait déjà maille à partir avec Singet. Quand il vit l’arme de Porcet sur lui, pris de panique, il rompit le combat et, d’une secousse, se changea en rayon froid qui disparut à l’est. Sans lâcher prise, tous deux le poursuivirent dans cette diredfion. Ils allaient pousser les cris de l’attaque finale, lorsqu’ils entendirent le chant de grues et de phénix venant d’une luminosité de bon augure. Levant les yeux, ils aperçurent le vieil homme de la constellation du Sud. Celui-ci, retenant prisonnier le rayon froid, leur criait: «Doucement, « Doucement, grand saint! Cesse ta poursuite, amiral des Roseattx-Célettes! » grand saint! Cesse la poursuite, amiral des Roseaux Célestes! Me voici qui vous salue, votre vieil ami du Tao. — D’où viens-tu, gentil frère de l’étoile de Longévité? répondit Singet en lui rendant son salut. — Puisque cette vieille viande la retient prisonnière, la lumière froide, sûr qu’il l’a capturé, le monstre! ricana Porcet. — Il est ici, il est bien ici», grommela en souriant l’étoile de Longévité, «j’espère que vous lui laisserez la vie... — Pourquoi parler en faveur d’une créature qui n’est rien pour toi?» s’étonna Singet. L’étoile de Longévité se mit à rire: «C’est l’un de mes véhicules qui s’est enfui inopinément et s’est transformé en créature maléfique. — Puisque cette créature est à vous, fais-nous donc voir son aspeét réel», plaida Singet. A ces mots, Longévité lâcha le rayon froid et lui cria: «Bête immonde! Reprends sans tarder ta forme propre, si tu veux avoir la vie sauve!» La créature fit un tour sur elle-même: c’était en fait un cerf blanc. L’étoile ramassa la crosse: «La sale bête! Elle a eu le front de me voler jusqu’à mon bâton!» La bête s’agenouilla à terre et, comme elle ne pouvait parler, ne cessait de se prosterner en versant des larmes. L e corps tel une tablette de ja d e moucheté, I l porte paire de bois à sept branches recourbées. Quand la faim le tient, il broute les simples du ja rd in; I l boit l'eau du ciel, lorsque so if lu i vient le matin. E n son âge avancé, il a su apprendre à voler, E t, p a r une longue ascèse, à se transformer. A l'appel du m aître, il se soumet à ce frein, E t, reprenant sa form e, se prostleme enfin. L’étoile de Longévité remercia Singet, enfourcha le cerf et allait partir, quand celui-ci le retint: «Vieux frère, doucement: il nous reste deux affaires à régler. — Lesquelles? — Nous n’avons pas encore capturé la Belle et je ne sais de quelle créature il peut s’agir. Et il nous faut retourner à la cité de Bhiksu voir le roi à l’esprit confus et lui présenter un rapport de visu. Vivre XVI, chapitre lxxix — Dans ce cas, je patienterai. Redescends à la grotte capturer la Belle avec Roseaux-Célestes. Nous pourrons ensuite aller ensemble les présenter au roi. — Attends un peu ici, vieux frère. Nous revenons tout de suite.» Rassemblant ses énergies, Porcet suivit son compagnon dans la grotte en criant: «Prenons la goule, prenons-la!» Belle, tremblante, ne savait comment fuir. Le vacarme mettait le comble à son sentiment de panique. Elle passa de l’autre côté de l’écran de pierre, mais il n’y avait pas d’issue. «Où vas-tu?» gronda Porcet, «tu vas voir, puante créature qui trompe les hommes! En garde!» Sans arme entre les mains, la Belle était incapable de l’affronter. Elle se changea en lumière froide et chercha à gagner la sortie, mais le Grand Saint l’intercepta et, d’un coup de trique, pif-paf! l’abattit dans la poussière où elle reprit son aspeâ originel, celui d’une renarde à tête blanche. L’idiot ne put s’empêcher de lui assener un coup de râteau sur la tête: la malheureuse aux mille sourires, perte des cités et des nations, n’était plus qu’amas de chair velue d’une renarde! «Ne la mets pas en bouillie!» lui cria Singet, «il faut garder le corps pour le montrer à ce roi obtus.» Sans crainte de la souillure, l’idiot l’empoigna par la queue et la traîna derrière Singet jusqu’à la sortie. Ils aperçurent l’étoile de Longévité qui grondait le cerf en lui caressant la tête: «Sacrée bête immonde! T’enfuir de chez ton maître pour jouer au monstre par ici! Le grand saint t’aurait tué, si je n’étais survenu à temps.» Singet bondit: «Que dis-tu là, vieux frère? — Je fais la leçon au cerf, je lui fais simplement la leçon.» Porcet jeta le cadavre de la renarde devant le cerf: «Est-ce que ça peut être ta fille?» Le cerf agita la tête, tendit le museau, la flaira et fit entendre des bêlements comme s’il était déchiré par la perte d’un être aimé. Il reçut de l’étoile de Longévité une claque sur la tête: «Bête immonde, tu as la vie sauve! Que signifie de la flairer ainsi?» Longévité détacha la ceinture de sa robe, l’attacha au cou du cerf et, le tirant par ce moyen, déclara: «Grand saint, allons voir le roi de Bhiksu! — Un moment!» répliqua Singet, «nous ferions bien de nettoyer à fond le coin de façon à éviter à l’avenir le retour de tout maléfice.» À ces mots, Porcet se mit en devoir de frapper à la volée le saule de son râteau. Le Novice récita à nouveau l’incantation qui commençait par la syllabe om et convoqua le tudi: «Va me chercher du bois sec et allume un grand feu. Je veux te débarrasser de tous maléfices qui pourraient te donner des ennuis à l’avenir.» La divinité fit demi-tour et, soulevant un vent infernal à la tête de ses troupes, rassembla de l’herbe à givre, des plantes vertes d’automne, des roseaux, des plantes à bourgeons de montagne, du bois mort en os de dragon et en brisures, tout cela desséché depuis des années et brûlant comme de l’huile au contait du feu. «Porcet», cria Singet, «inutile de ratisser l’arbre. Il suffit de bourrer la grotte avec tous ces matériaux et d’y mettre le feu. Tout sera brûlé net.» Dès que les flammes s’élevèrent, la résidence du monstre fut en effet transformée en un énorme bassin de feu. Sur ce, Singet ordonna au tudi de se retirer et, en compagnie de l’étoile de Longévité qui tirait le cerf, lui-même traînant la renarde, se rendit à la salle d’audience dire au roi: «Voici Belle. Voulez-vous toujours vous amuser avec elle?» Le souverain demeurait frappé de Stupeur et tremblement. Voilà ensuite le grand saint qui introduit l’étoile de Longévité tirant le cerf: imaginez la Stupéfaction du roi et de ses sujets, des reines et des concubines! Tous s’agenouillent pour leur rendre hommage. Le Novice s’avance et retient le roi. «Ce n’est pas moi qu’il faut honorer. Le cerf n’est autre que ton beau-père: il te suffirait de lui rendre hommage.» Ne sachant où se mettre tant il avait honte, le roi répondit: «O divin moine, grand merci d’avoir sauvé les petits enfants de mon royaume, c’est une vraie grâce du ciel!» Il fit aussitôt transmettre au service des banquets l’ordre de disposer un grand festin maigre en l’honneur du vieil homme de la constellation du Sud et des quatre pèlerins, afin de leur témoigner sa gratitude. Quand Tripitaka et Sablet eurent salué l’étoile de Longévité, ils lui demandèrent: «Comment ce cerf blanc qui vous appartient a-t-il pu venir jusqu’ici commettre ces ravages? — Comme le seigneur souverain de l’ESt passait naguère par mes montagnes sauvages», avoua en souriant Longévité, «je l’avais retenu à une partie d’échecs et avant même que nous ayons terminé, cette sale bête s’était enfuie. Je m’étais mis à sa recherche après le départ de mon hôte, et, en calculant sur les doigts repliés, j’ai su qu’il se trouvait par ici, où je suis venu tout exprès le chercher, cela au moment où il se mesurait à la puissance du grand saint. Un instant plus tard, la bête aurait été finie!» Il n’avait pas terminé son récit que l’on annonçait: «Le banquet est fin prêt!» Un magnifique festin végétarien: L'entrée débordante de couleurs s ’ouvre sur la salle emplie de fragrances exotiques. Magnificence des tables couvertes de soieries brodées, Splendeur du sol éclatant sous les tapis rouges! D e précieux brûle-parfium en form e de canard monte l ’encens d ’aloès. L ’odeur délicieuse des produits végétariens s ’élève du banquet royal. Voyez les empilements de fru its qu i form ent tours et terrasses, les sucreries où les dragons enveloppent des bêtes en fuite, les lions et couples d ’oiseaux parfaitement imités. L es hanaps sont des perroquets aussi ressemblants que l ’aigrette de la louche. Quelle abondance de mets délicats devant chaque convive! Rondeur des châtaignes d ’eau, fraîcheur des pêches et litchis! Douce saveur desjujubes et gâteaux de kakis, parfum s de raisin et pignes plus enivrants que le vin! I l y a plusieurs sortes de plats au m iel et maints soufflés au fromage. Glacés au sucre ou frits à l ’huile, plats plus variés quefleurs sur le brocart! D e grosses boules de pain s ’entassent sur des plateaux d ’or, les bols d ’argent débordent de riz odorant. D e longues nouilles trempent dans le bouillon épicé, les saveurs excitantes se succèdent plus délicieuses les unes que les autres. On nefinirait de parler de ces bolets, auriculaires", pousses de bambou, «Sperme-jaune^», de ces légumes aux d ix parfum s et m ille autres mets rares: en une navette incessante, on les présentait et retirait. Chacun prit place selon son rang: l’étoile de Longévité prit la première, le Vénérable la seconde. Le roi s’attabla devant, Singet, Porcet et Sablet à ses côtés. Il y avait de plus deux ou trois grands précepteurs qui leur tenaient compagnie. Tandis que le service de musique recevait l’ordre de jouer, le roi levait sa coupe à Nuées-Pourpres et trinquait avec chacun. Seul Tripitaka refusait de boire. Porcet se tourna vers Singet: «Je te laisse les fruits, mais tu m’abandonnes en échange le riz et les soupes...» Sans plus se soucier du tiers que du quart, l’idiot se jeta sur les plats et les nettoya en moins de deux. Le banquet terminé, l’étoile de Longévité voulut prendre congé. Mais le roi vint s’agenouiller à ses pieds, l’implorant de lui apprendre le moyen de chasser la maladie et prolonger les années. «Comme je suis venu chercher le cerf, je n’ai pas pris sur moi d’élixir», répondit Longévité en souriant, «j’aurais aimé vous communiquer la recette de la culture de soi, mais vos tendons et votre âme sont trop abîmés pour effeftuer le “retournement du cinabre1”. Je n’ai que trois jujubes dans la manche, que j’avais gardés pour prendre le thé avec le seigneur empereur de l’ËSt Puisque je ne lésai pas mangés, je vous les offre. » À peine les eut-il avalés que le roi se sentit plus léger, au fur et à mesure que la maladie se retirait. La longévité que connut sa descendance vient d’ailleurs de là. À ce speélacle, Porcet s’écria: «Longévité, donne-m’en aussi quelques-unes, de ces dattes de feu! — Je n’en ai pas d’autres sur moi. Je t’en apporterai plusieurs livres la prochaine fois.» Là-dessus, il sortit du pavillon de l’ESt, exprima ses remerciements, appela le cerf blanc, sauta sur son dos et, s’élevant sur les nuages, disparut. Le roi et les reines du palais, comme la population de la cité, le regardèrent partir en priant et brûlant de l’encens, il va de soi. «Mes disciples, préparez-vous à prendre congé du roi», ordonna Tripitaka. Comme le souverain les suppliait de rester et de lui permettre de profiter de leur instruérion, Singet lui dit: «Votre Majesté, réduisez désormais vos désirs, diminuez toute concupiscence, mais augmentez l’accumulation de vos bonnes aérions secrètes. En toutes choses donnez le meilleur de vous-même pour pallier vos insuffisances: cela suffira à chasser la maladie et prolonger le nombre de vos années. Telles sont nos instruirions.» Le roi prit alors deux plateaux d’or et d’argent en vrac, qu’il leur offrit à titre de viatique. Tripitaka lui opposa un ferme refus; il n’aurait pas accepté le moindre sou. Le roi dut se résigner à donner l’ordre de mettre le char royal à leur disposition. Il invita Tripitaka à s’y asseoir, tandis que lui-même et ses royales épouses poussaient les roues. C’eS ainsi qu’ils sortirent du palais. Le long des rues, la Ce fu i dans un délire de jo ie que chacun retrouvait son enfant. population avait rempli les coupes d’eau pure et les brûleparfum d’encens. Cette foule les accompagna aussi hors de la cité. Tout à coup se fit entendre le sifflement du vent et, de chaque côté de la route, tombèrent des airs mille cent onze cages, à l’intérieur desquelles pleuraient de petits enfants. Les différents dieux qui leur avaient assuré une secrète proteéfion annoncèrent à haute et intelligible voix: «Grand saint, conformément à vos ordres, nous avions emporté les cages à petits enfants. Nous vous les rapportons au complet, sachant que votre aétion eit accomplie et que vous êtes sur le départ.» Le roi, les reines, les officiers et toute la population se jetèrent à genoux en priant. Singet se tourna vers l’espace: «Merci de la peine que vous vous êtes donnée. Rentrez chacun à votre sanctuaire, je vous en prie. J ’engagerai la population à vous porter des offrandes en témoignage de gratitude.» Le vent reprit peu à peu de l’ampleur, pour baisser bientôt après. Le Novice demanda aux gens de la cité de venir reconnaître leurs petits. La nouvelle s’en propagea aussitôt. Ce fut dans un délire de joie que chacun retrouvait son enfant, le prenant dans ses bras en lui prodiguant des mots doux, «ma chair», «mon trésor». Ils clamaient: «Retenez notre seigneur et père le moine chinois pour que, rentrés chez nous, nous puissions lui témoigner toute l’étendue de notre reconnaissance.» Jeunes et vieux, hommes et femmes portèrent en triomphe Porcet, soulevèrent Sablet, hissèrent Singet, sans le moins du monde s’effrayer de leur laideur, et, poussant Tripitaka, tirant le cheval et s’emparant des bagages, les ramenèrent vers la ville. Le roi était bien incapable de les en empêcher. Ce fut banquet chez celui-ci, festin chez celui-là. Ceux qui n’en avaient pas les moyens fabriquaient des chapeaux, sandales, tuniques, chausses de toile, toutes sortes de vêtements pour le dessus ou le dessous, qu’ils venaient leur offrir. Les pèlerins ne purent quitter la cité qu’après avoir été ainsi fêtés pendant près d’un mois. On diffusait aussi leurs portraits, que l’on dressait en Stèle votive, devant laquelle chacun brûlait de l’encens et portait des offrandes. Car il est vrai que Sauver des m illiers et m illiers de personnes E S I mérite de plus de poids que montagne. Si vous ne savez, en fin de compte, quels événements survinrent par la suite, écoutez donc la séance qui vient. Vivre XVI, chapitre lxxx 5 7 3 第080回 / CHAPITRE LXXX OÙ LA «FILLE CHARMANTE» CHERCHE UN PARTENAIRE POUR NOURRIR LE YANG, ET LE SINGE-DE-L’ESPRIT DÉNONCE LA GOULE POUR PROTÉGER SON MAÎTRE. Nous disions que le souverain, ses ministres et la population du royaume de Bhiksu avaient raccompagné les quatre pèlerins. Ils les suivirent sur une distance de plus de vingt lis sans consentir à les abandonner. Il leur fallut bon gré mal gré laisser Tripitaka descendre du char, monter à cheval, prendre congé et partir avec ses compagnons. La foule qui les avait suivis ne s’en retourna que lorsqu’ils eurent disparu à l’horizon. Les quatre pèlerins marchèrent longtemps encore, si longtemps qu’un nouvel hiver s’écoula et que le printemps s’achevait. Les fleurs sauvages s’étendaient à perte de vue sur la montagne couverte d’arbres et remplie de senteurs. Devant eux se dressait à nouveau un sommet escarpé. « Mes disciples », s’effrayait Tripitaka, «y a-t-il un chemin qui franchit cette haute montagne? Il faut faire attention. — Maître», répondit en riant Singet, «vos paroles ne sont pas d’un voyageur chevronné, mais plutôt d’un fils de famille qui ne connaîtrait du monde que le bout de ciel que l’on peut voir assis au fond d’un puits! Comme le dit l’adage: Il n’est de route bloquée par la montagne, elle y trouve toujours passage. À quoi bon poser la question? — Certes, ce n’est pas la montagne qui risque de faire obstacle, mais je crains que ses escarpements ne nourrissent des créatures maléfiques, que de ses précipices ne surgissent des monstres. — Rassurez-vous; rassurez-vous donc! Nous ne sommes plus très loin ici du pays de la joie absolue: cela nous garantit un passage paisible et sans incident.» Ces propos les menèrent au pied de la montagne avant même qu’ils s’en fussent aperçus. Singet sortit sa trique cerclée d’or et grimpa sur une falaise, d’où il se mit à crier: «Maître, une route serpente à partir d’ici. Le chemin est excellent. Venez vite! Venez!» Le Vénérable ne pouvait que bannir tout souci et cravacher son cheval. «Frangin», demanda Sablet à Porcet, «prends un moment les bagages à l’épaule! » Ce qu’il fit tout de bon, permettant à son condisciple de se saisir des rênes et de suivre Singet, lancé sur la route qui escaladait la falaise, tandis que le Maître était bien calé sur la selle. Mais regardez la montagne, L e sommet enveloppé de brumes et nuages, les torrents cascadant dans les ravins. L e chemin e il em pli du parfum de m ille fleurs, sous l'épais fourré des arbres: prunes bleues et poires blanches, saules verts et pêches rouges. L e coucou pleure le printem ps finissant, les pépiements de l ’hirondelle terminent la cérémonie des semailles à l ’autel du dieu du soi Sous le baldaquin vert-bleu des pins, le défilé de rochers laisse passer le chemin escarpé et bosselé. Anaphales et usnées, herbes et arbustles poussent dru sur les parois tranchantes de vertigineuses falaises. M illepics majestueux s’alignent tels une rangée de hallebardes; dans les innombrables ravins les eaux s'engouffrent comme pour rivaliser avec le vaste océan lointain. Tandis que le Maître se perdait dans la contemplation de la scène, le chant d’un oiseau, soudain, réveilla en lui la nostalgie du pays natal. Tirant sur les rênes, il s’écria: «Ô disciples! «D epuis que le fils du C ie l me signifia L ’ordre de recevoir lettres de créance E t qu’à la fête des lanternes, le quinze, Je le quittai, terre q u i s’éloigne du ciel, Combien d ’épreuves avons-nous dû affronter, En tre vents et nuages, tigres et dragons? L es douze pics du mont des Sorcières parcourus, Q uand vous reverrai-je devant moi, mon Frère? — Maître», protesta Singet, «à penser sans cesse au Vivre XVI, chapitre lxxx pays natal, vous ne vous comportez pas en moine qui a quitté sa famille. Marchez l’esprit en paix, ne vous faites point tant de soucis. Comme le disent les anciens: Qui cherche honneurs et richesses dans la vie, doit s’y appliquer à mort et sans répit. — Maître», ajouta Porcet, «notre Bouddha, l’Ainsi Venu, ne veut sans doute rien prêter de ses trois corbeilles de soutras. Je présume qu’il a déménagé, quand il a su que nous venions lui en demander. Sinon, comment s’expliquer que nous ne soyons toujours pas arrivés à destination? — Trêve de balivernes!» coupa Sablet, «ne t’occupe que de suivre notre condisciple aîné, fais ton travail patiemment: le jour de l’arrivée finira par survenir.» Tout en devisant ainsi, maître et disciples aperçurent cette fois une immense forêt de sapins noirs. Saisi de frayeur, le moine chinois fit à nouveau appel à Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, à peine avons-nous franchi cette montagne escarpée que nous voilà maintenant confrontés à cette forêt profonde! Il faut rester vigilants. — Il n’y a rien à craindre! répliqua Singet. — Que dis-tu là? Ne te laisse prendre a la retfitude de ce qui est droit, garde-toi de la méchanceté des bons! Nous avons passé l’un et l’autre par maintes forêts de sapins, mais jamais une aussi dense et touffue.» [...'] Le grand saint ne montrait pas la moindre frayeur. De sa trique de fer, il ouvrit la voie et, conduisant Tripitaka, s’enfonça dans la forêt profonde. Ils n’en étaient toujours pas sortis au bout d’une demi-journée de déambulation. «Disciples!» s’exclama le moine chinois, «depuis que nous allons vers l’Oueft, combien de forêts et monts périlleux n’avons-nous pas dû franchir! Ces lieux, fort heureusement, sont agréables et la route sans encombres. Il y a ici tant de plantes rares et fleurs merveilleuses, pour le plus grand plaisir du voyageur! J ’aimerais m’asseoir un moment, d’une part pour le repos du cheval, d’autre part parce que j’ai faim: va quelque part me mendier un peu de nourriture. — Veuillez descendre de votre monture», répondit Singet, «j’y vais et reviens.» Ce que fit en effet le Vénérable: Porcet attacha l’animal à un arbre, tandis que Sablet posait les bagages et en tirait le bol à aumônes, qu’il tendit au Novice. 5 7 6 «Maître, restez tranquillement assis, ne craignez rien», insista Singet, «je serai tout de suite de retour.» Tripitaka s’assit tout droit à l’ombre d’un sapin, laissant Porcet et Sablet se délasser à la recherche de fleurs et de fruits. D’une culbute dans les nuages, le grand saint se trouva dans les airs, où il arrêta la lumière qui le véhiculait pour jeter un coup d’œil en arrière: il se rendit compte qu’un halo de brumes et nuées de bon augure coiffait la forêt, ce qui lui arracha ces exclamations: «Merveilleux! Magnifique!» Vous vous demandez pourquoi? C’est que le phénomène le remplissait d’admiration à l’égard de Tripitaka, un aussi saint homme, issu d’une ascèse de dix réincarnations depuis la naissance du vénérable Cigale-d’Or. «Quand je pense que moi, le vieux Singet, au temps où j’avais provoqué le scandale aux palais du Ciel il y a cinq cents ans, j’avais été vagabonder jusqu’aux extrémités de l’océan, jusqu’aux confins du ciel et, rassemblant la foule des créatures maléfiques, m’était déclaré Grand Saint égal au Ciel; j’ai terrassé les dragons et dompté les tigres; je me suis rayé du registre des morts; je portais couronne à triple diadème d’or. Trique cerclée d’or en main, en armure d’or véritable, chaussures des nuées aux pieds, j’avais sous mes ordres quarante-sept mille démons qui me traitaient un chacun de “Votre Haute et Sainte Seigneurie”. J’étais vraiment quelqu’un. Maintenant que j’ai été délivré de l’épreuve envoyée par le Ciel, je me dois de m’humilier et de le servir comme disciple. Mais, à la réflexion, si un halo d’aussi bon augure est suspendu au-dessus de la tête du Maître, pour sûr que tout finira bien, quand il sera de retour à l’Est, et que j’en tirerai avec certitude le juste fruit.» Ainsi se livrait-il à ces réconfortantes pensées, lorsqu’il aperçut au sud de la forêt une masse de souffle noir qui s’élevait à gros bouillons. «Il y a certainement quelque maléfice là-dessous», se récria Singet, fort inquiet, «ce ne sauraient être mes condisciples Porcet et Sablet qui dégagent ces miasmes...» Ainsi examinait-il du haut des airs le phénomène, sans parvenir à en déterminer la cause. Mais revenons à Tripitaka, assis dans la forêt: l’esprit clair contemplant sa nature de bouddha, il se récitait le soutra du cœur, le Tripitaka s'arrêta p ou r lui demander: «C hère bodhisattva, que vous efl-il arrive'?» 5 7 « Mahâprajnâ-parâmita-hrdaya sutra', lorsqu’il entendit une voix fluette crier: «Au secours!» «Bonté divine!» s’exclama Tripitaka, grandement alarmé, «qui peut appeler ainsi dans cette forêt profonde? Ce doit être quelqu’un terrassé de peur devant quelque loup, tigre ou panthère: allons voir.» Le Vénérable se leva, fit quelques pas entre les cèdres millénaires et les sapins centenaires et s’agrippa aux lianes pour regarder de plus près: une fille était ligotée à l’un des gros arbres, le haut du corps attaché par des plantes grimpantes, le bas enterré dans le sol. Tripitaka s’arrêta pour lui demander: «Chère bodhisattva, que vous eit-il arrivé pour être ainsi ligotée ici?» Aïe! C’était évidemment quelque goule, mais les yeux de chair du Vénérable étaient incapables de le reconnaître. A le voir venir la questionner, la créature répondit par un flot de larmes. C’est que, voyez-vous, ses joues de pêche couvertes de pleurs révélaient un visage ravissant, ses yeux étoilés pleins de tristesse une beauté à remplir de honte les fleurs et la lune. Le Vénérable répéta, sans oser s’approcher, à dire vrai: «Chère bodhkattva, quel crime auriez-vous donc commis? Répondez-moi, je vous prie, pour me permettre de me porter à votre aide.» La goule se hâta de répondre, avec une émotion feinte, d’une voix insidieuse et charmante: «Maître, ma famille habite le royaume de Bimbâna, à plus de deux cents lis d’ici. Mon père et ma mère, qui sont encore de ce monde, entièrement dévoués au bien, ont toujours vécu en paix et harmonie avec leurs parents, aimés de leurs amis. Comme venait la fête de Pureté-et-Clarté, ils avaient invité tous les membres de la famille et de la maison à honorer et nettoyer les glorieuses tombes de nos ancêtres. En palanquin ou à cheval, nous étions tous partis pour les lieux sauvages qui s’étendent au-delà des faubourgs. Nous avions disposé les offrandes et venions d’enflammer les “chevaux” de papier, quand, dans le roulement des tambours et le claquement des gongs, surgirent une bande de forcenés qui brandissaient lances et sabres, hurlant “À mort!” et nous plongeant dans une panique à perdre l’esprit. À cheval ou en palanquin, chacun de fuir pour sa vie, mon père, ma mère et mes autres parents. Toute jeune, incapable de courir, je restai prostrée à terre et me laissai enlever par les brigands, qui m’emportèrent dans leur repaire. Leur grand chef voulait faire de moi sa femme; le chef en second aussi. Les troisième et quatrième me trouvaient également fort à leur goût. Il s’ensuivit une querelle générale entre les soixante-dix à quatre-vingts membres de la bande. Comme personne n’était d’humeur à céder, ils m’ont attachée dans la forêt et sont partis, chacun de son côté. Voilà cinq nuits et cinq jours que je suis dans cette situation désespérée, sur le point de périr à tout moment. Je ne sais lequel de mes ancêtres a su accumuler les mérites qui me donnent aujourd’hui le bonheur de vous rencontrer. Je vous en supplie, exercez votre grande compassion, sauvez-moi la vie. Au fond des neuf Sources, jamais je n’oublierais la gratitude que je vous devrais!» Elle termina dans un torrent de larmes. Compatissant comme il l’était, Tripitaka ne put retenir à son tour les pleurs, entrecoupés de sanglots. «Mes disciples!» appela-t-il. Occupés à chercher des baies dans la forêt, Sablet et Porcet entendirent tout à coup l’appel attristé du Maître. «Notre maître a dû retrouver un parent par ici», suggéra l’idiot à Sablet, qui se mit à rire: «Tu divagues, mon frère! Depuis le temps que nous sommes partis, on n’a pas rencontré un seul brave homme: d’où viendrait ce parent? — Le Maître n’irait tout de même pas pleurer avec quelqu’un qui lui serait étranger! Allons voir, toi et moi.» Sablet retourna sur ses pas. Tirant le cheval et portant les bagages, ils se plantèrent devant Tripitaka: «Maître, que se passe-t-il?» Le moine chinois montra l’arbre du doigt et leur ordonna: «Porcet, détache la bodhkattva, sauve-lui la vie!» L’idiot se mit à l’ouvrage sans chercher à en savoir plus. Reparlons de Singet: du haut des airs, il voyait le souffle noir s’épaissir jusqu’à recouvrir entièrement la luminosité de bon augure. «Ça tourne mal, très m al!» s’exclama-t-il, «je crains que ce ne soit signe que la créature perverse détruit notre maître. Tant pis pour la recherche d’aumônes, une bien petite chose en regard de ce péril: retournons voir le Maître! » Il fit aussitôt faire demi-tour à son nuage et redescendit dans la forêt, où il aperçut Porcet affairé à dénouer les liens. 5 8o Il s’approcha, lui tordit l’oreille et le jeta brutalement à terre. «C’est le Maître qui m’a demandé de la secourir», grommela l’idiot en levant la tête et le reconnaissant. Il se remit debout: «Pourquoi me traiter avec une pareille brutalité et me faire trébucher? — Frérot», répliqua en riant Singet, «ne la détache pas. C’est une ogresse qui cherche à nous berner. — Maudit singe!» intervint Tripitaka, «te voilà de nouveau à prétendre n’importe quoi! Pourquoi vois-tu en cette fille une créature perverse? — Maître, vous n’avez aucune idée de ces choses. C’est une opération que j’ai bien connue, le Stratagème classique pour ceux qui ont envie de manger de la chair humaine. Comment sauriez-vous déteâer ce qu’elle eit! — Maître», insista Porcet en faisant la moue, «ne prenez pas au sérieux ce que vous conte cet épizoologueM C’est une fille d’une famille d’ici. Nous qui venons de si loin à l’Est et ne sommes ni de ses parents ni de ses connaissances, comment pouvons-nous en juger? Il nous pousse à l’abandonner pour revenir auprès d’elle d’une culbute dans les nuages, bref, y trouver son compte par l’entrée de service... — Ballot!» gronda Singet, «assez déblatéré! Depuis quand aurais-je commis un aéte aussi odieux? Je ne suis pas comme toi, sac à son qui laisserait la vie pour une fille, oublierait la justice pour le profit! N’est-ce pas toi qui t’es laissé induire à entrer comme gendre sans te soucier des conséquences et as fini ligoté à un arbre? — C’est bon, finissons-en!» coupa Tripitaka, «Porcet, il faut admettre que ton condisciple aîné a le plus souvent vu juàte. Puisqu’il en est ainsi, ne nous occupons plus d’elle. Partons! — Voilà qui est parfait!» répliqua Singet, ravi, «maître, vous avez la vie sauve. Remontez à cheval, je vous prie. Dès que nous serons sortis de la forêt, j’irai mendier de la nourriture pour vous.» Les quatre pèlerins avançèrent, abandonnant la créature. Revenons à la goule ligotée à l’arbre: elle grinçait des dents de rage. «Il y a des années que j’ai entendu parler de l’étendue des pouvoirs de ce Singet et je constate aujourd’hui que cette réputation n’est pas usurpée. Moi qui 5 8 i voulais justement devenir immortelle en m’accouplant à ce moine chinois qui pratique depuis l’enfance et n’a jamais répandu la moindre goutte de son Yang primordial, il a fallu que ce singe perce à jour mes intentions et le tire d’affaire! Si l’on avait défait mes liens et qu’on m’avait descendue, je l’aurais capté du même mouvement, et n’aurait-il pas été mien? Il a suffi de ces quelques remarques pour l’en détourner, mais y renoncer, n’est-ce pas s’être donné beaucoup de peine pour rien? Recommençons à l’appeler une ou deux fois et voyons ce qui se produira!» La brave goule! Sans toucher à ses liens, elle profita d’une brise favorable pour murmurer à l’oreille de Tripitaka quelques bonnes paroles. Lesquelles, vous demandezvous? «M aître», lui soufflait-elle, «toi qui abandonnes un être humain sans lui porter secours, quels soutras peux-tu espérer obtenir de cette dévotion sans conscience à Bouddha?» À entendre ces appels du haut de son cheval, le moine chinois tira sur les rênes et s’écria: «Conscient-de-la Vacuité, va te porter au secours de la fille! — Alors que vous avez repris la route, maître, pourquoi repenser à elle? — C’est qu’elle m’appelle à nouveau. — Porcet, tu as entendu quelque chose? lui demanda Singet. — Avec mes grandes oreilles tombantes, je n’ai rien entendu. — Et toi, Sablet, tu as entendu quelque chose? — Je n’ai pas fait attention, occupé à marcher palanche à l’épaule. Je n’ai rien entendu non plus. — Moi non plus», reprit Singet, «maître, que vous a-t-elle dit? Vous êtes le seul à l’avoir entendue. — Un appel raisonnable. Elle se demandait quels soutras l’on peut obtenir d’une dévotion sans conscience à Bouddha lorsque l’on abandonne un être humain sans lui porter secours. Mieux vaut sauver une seule vie humaine que construire Sloupa de sept étages! Allons vite la secourir: c’est plus important que la quête des Ecritures. — Quand la volonté de faire le bien pique le Maître, aucun remède au monde ne saurait l’en guérir», rétorqua en ricanant Singet, «songez combien de montagnes vous avez franchies depuis que vous avez quitté les terres de 58z l’Egt, combien de monstres vous avez rencontrés tout au long de la route de l’Ouest. Us vous ont chaque fois emporté dans leur antre et chaque fois j’ai dû venir à votre secours, manier ma trique de fer et les tuer par milliers et dizaines de milliers. Vous est-elle donc si précieuse aujourd’hui, la vie d’une seule de ces créatures maléfiques, pour vouloir absolument la secourir? — O disciples», répondit Tripitaka, «comme le disent les anciens: Il n’est de bien, si infime soit-il, qu’il ne convienne de faire; il n’est de mal, si infime soit-il, dont il ne faille se garder. Mieux vaut se porter à son secours. — Ainsi soit-il, maître», répondit Singet, «mais cette tâche, je ne saurais en porter le poids. Vous voulez la sauver? Je me garderai de vous en dissuader: en insistant, je n’y gagnerais que votre mauvaise humeur. Portez-lui donc secours comme bon vous semble! — N’en dis pas plus, caboche de singe!» maugréa Tripitaka, «reste assis là pendant que je vais avec Porcet la secourir.» Revenu dans la forêt, le moine chinois fit défaire les liens du haut par Porcet, qui dégagea le bas avec le râteau. Après avoir secoué ses chaussures et rajusté sa jupe, la goule suivit Tripitaka en manifestant de joyeux signes de satisfadion et vit Singet qui se mit à ricaner sans arrêt. Tripitaka était exaspéré: «Maudit singe, qu’est-ce qui te fait rire? — Vous, maître, en pensant au distique: «'Lorsque vient ton heure, bons amis ne manquent. Quand la chance s’en va, belle rencontrera. — Maudit macaque! Balivernes! Je me suis fait moine à peine sorti du ventre de ma mère. Je me rends présentement à l’Ouest par décret impérial, en quête des Écritures et en toute dévotion à Bouddha. Je ne suis pas de ceux qui cherchent profits et avantages: en quoi mon destin serait-il en retrait? — Maître», ricana Singet, «vous avez beau avoir été moine depuis votre plus tendre enfance, vous ne savez que lire les soutras et prier Bouddha; vous ignorez tout des lois et règlements instaurés par les rois. Cette fille est jeune et jolie, alors que vous et moi sommes des moines. Si jamais nous rencontrons quelque personne mal intentionnée qui nous traîne au tribunal, qu’importe la quête des Écritures ou la dévotion à Bouddha: nous serons condamnés pour fornication. A supposer que nous nous en disculpions, réitérait l’accusation d’enlèvement: votre certificat d’ordination vous serait retiré, maître, et la baitonnade vous laisserait à moitié mort. Porcet serait puni de la déportation et Sablet des travaux forcés. Je ne m’en tirerais pas non plus, si habile que je puisse être dans ma plaidoirie: il me sera reproché d’avoir enfreint les lois. — Ne dis pas de bêtises! » coupa Tripitaka en élevant la voix, «quoi qu’il en soit, je lui sauverai la vie. Il ne saurait en résulter tant de complications! Emmenez-la: je prends sur moi tout ce qui pourrait arriver. — Vous avez beau dire que vous prenez tout sur vous, maître, vous ne vous rendez pas compte qu’au lieu de la sauver, vous allez lui nuire. — Comment cela, lui nuire, alors que je l’ai sortie vivante de la forêt? — Si elle était restée ligotée dans la forêt, au bout de quatre, cinq, dix ou quinze jours, sans nourriture, elle serait morte de faim et aurait eu au moins la consolation de s’en retourner dans l’autre monde avec l’intégralité de son corps. Maintenant que vous avez décidé de l’emmener, comment pourrait-elle vous suivre en déplaçant ses petits pieds tandis que vous chevauchez une bête rapide et que nous ne pouvons que vous suivre comme le vent balayant la route? Si jamais vous la perdez et qu’elle tombe sur quelque loup, tigre ou panthère, ils n’en feront qu’une bouchée. N’est-ce pas lui nuire au lieu d’assurer son salut? — Tu as raison. L’affaire dépend de tes pénétrants avis: comment la régler? — Prenez-la dans vos bras et chevauchez le même cheval, voilà tout», répondit en riant Singet. Tripitaka resta un moment songeur: «Je ne peux partager la même monture avec elle, tout de même... — Comment va-t-elle vous suivre? — Porcet pourrait la porter.» Singet éclata de rire: «Quelle chance pour l’idiot! — Il n'eil point de charge légère quand la route elt longue», répliqua Porcet, «quelle chance y a-t-il à devoir porter quelqu’un? — Avec un groin long comme le tien, il te suffira de le Tripitaka aüait d e ¡'avant, tandis que Sabietportait des bagages, Porcet tirait h cheval, la selle vide, et Singet, trique en main, conduisait la fille. 'Livre XVI, chapitre lxxx tourner pour lui murmurer des mots doux quand elle sera sur ton dos», répliqua Singet, «n’est-ce pas une aubaine?» À ces mots, Porcet se mit à trépigner et se frapper la poitrine: «Ça ne va pas, ce n’est plus possible! Frappezmoi plutôt, maître, je préfère en supporter la douleur. Je ne m’en sortirai pas, si je la mets sur mon dos avec mon condisciple aîné qui ne sait que trop bien enfoncer les gens. La porter? Impossible! — C’est bon!» rétorqua Tripitaka, «je sais marcher moi aussi: laissez-moi descendre, nous irons lentement; Porcet tirera le cheval vide de cavalier. — La belle affaire pour l’idiot», se récria Singet en riant aux éclats, «le Maître veille à ce que ce soit toi qui tires la bride! — Cette caboche de singe déraille à nouveau! Comme le disent les anciens: Cheval qui franchit mille lieues ne saurait se diriger sans personne. Pourriez-vous me perdre, si je marche lentement? Il vous faudra en faire autant. Nous descendrons la montagne ensemble avec cette jeune bodhisattva et quand nous arriverons à un temple taoïste ou un monastère bouddhique, à un endroit où il y a du monde, nous l’y laisserons: nous aurons rempli notre mission de sauveteurs. — Ce que vous dites est tout à fait raisonnable, maître», approuva Singet, «avançons sans plus tarder, je vous en prie! » Tripitaka allait de l’avant, tandis que Sablet portait les bagages, Porcet tirait le cheval, la selle vide, et Singet, trique en main, conduisait la fille. Ils progressaient ainsi en colonne, mais n’avaient pas franchi plus de vingt à trente lis que le ciel s’assombrit. Ils découvrirent à nouveau tours, terrasses et pavillons. «Disciples», déclara Tripitaka, «ce doit être sûrement un établissement taoïste ou bouddhique: demandons-leur refuge pour la nuit. Nous repartirons demain matin. — Vous avez raison, maître», répliqua Singet, «faisons chacun encore quelques pas.» Ils furent à l’entrée en un instant. «Restez tous debout à quelque distance», leur recommanda Tripitaka, «attendez que j’aille d’abord le leur demander. Si cela convient, je vous ferai chercher. » Tous se tinrent à l’ombre d’un saule, sauf Singet qui surveillait la fille, trique de fer en main. Le Vénérable s’approcha à grandes enjambées et s’aperçut que le portail penchait dangereusement, dans un état de délabrement avancé. Comme il poussait le vantail, il ne put s’empêcher de ressentir la tristesse des lieux: les galeries étaient désertes, le vieux temple désolé. Les cours étaient envahies de mousse; la mauvaise herbe remplissait les allées. Les seules lumières étaient celles des lucioles; le coassement des grenouilles remplaçait le bruit de la clepsydre. Le Vénérable en vint à verser des larmes soudaines, car vraiment, Les salles et leurs décors étaient effondrés, les ceüules des galeries désertées, en ruines. Piles de briques et tuiles cassées p a r dizaines, partout poutres brisées et solives tordues. L e devant, l ’arrière n’est plut qu’herbe verte. L a poussière recouvre les cuisines, leurs odeurs et pourritures. Dans la tour de l ’horloge écroulée, le tambour n ’eltplus que caisse pourrie. L a lampe de crilta l s'est brisée. L e corps doré du Bouddha a perdu toute couleur, les arhat sont couchés en tous sens. L es infiltrations ont réduit en un amas de boue la G uanyin; son vase immaculé est tombé p a r terre. Plus aucun moine n ’entre dans la journée en ces lieu x qui, la nuit, sont le repaire des renards. On n’entend plus que le vent m ugir là où, désormais, ne se cachent que le tigre et la panthère. D e tous côtés se sont effondrés les murs que n 'ouvre aucun vantail. En témoigne le poème: Sans réparations depuis tant d ’années, L e vieux temple, à l ’abandon livré, A u x visages de gardiens lacérés, A u x bouddhas p a r les pluies décapités, A perdu ju sq u ’à l ’a bri du tudi. L es vajrapani gisent sous la pluie. Scène deux fois plus trille encore: L a cloche à terre, sans tour n i support. S’armant de courage, Tripitaka franchit le second portail et découvrit la tour écroulée, dont il ne restait que la cloche de bronze, enfoncée dans le sol. Le haut était blanc comme neige et le bas d’un bleu intense. C’est que la partie supérieure avait été délavée par la pluie pendant des lustres, tandis que l’inférieure avait été bleuie par les souffles deja terre. Tripitaka caressa de la main la cloche et s’écria: «O cloche! «Sulpendue en haut de la tour, tu faisais entendre un son puissant loin au-delà de la barre sculptée. T u annonçais l ’aube au moment où chantaient les coqs et accompagnais le crépuscule lorsque le soir tombait. Où sont les servants q u i mendièrent le bronze, où demeure l ’artisan qu i le fondit? Sans doute s ’en sont-ils retournés au domaine des morts, sans laisser de traces n i le moindre son. » En déclamant cette élégie à haute voix, le Vénérable alerta quelqu’un qui se trouvait dans le monastère. Il y restait un servant qui veillait à brûler de l’encens. Réveillé par cette voix humaine, il s’était levé, avait ramassé un morceau de tuile; il le lança en visant la cloche. Le bruit fit trébucher de surprise le Vénérable, qui, terrorisé, tenta de se relever pour s’enfuir, mais s’étala par terre une seconde fois en se prenant les pieds dans des racines. Gisant sur le sol, il dressa la tête pour s’exclamer à nouveau: «O cloche! «Je me lamentais sur ton sort, lorsque soudain tu m ’as répondu. Je présume que sur cette route de l ’Ouest que personne n’emprunte, tu es devenue un estprit au f il des années accumulées. » L’homme le rejoignit et le saisit par la main: «Veuillez vous relever, vénérable. Ce n’est pas que la cloche soit devenue un esprit, c’est moi qui l’ai fait sonner.» Tripitaka leva la tête et, à la vue du visage noir et laid: «Ne serais-tu pas un gnome ou démon des bois? Je ne suis pas n’importe qui, mais un envoyé des grands Tang, qui dispose de disciples capables de terrasser les dragons et soumettre les tigres. Si tu te frottes à eux, ta vie sera en péril. — Ne craignez rien, vénérable», répondit l’homme en s’agenouillant, «je ne suis pas une créature maléfique, mais le servant chargé de brûler l’encens dans ce monastère. Quand j’ai entendu vos bonnes paroles à l’instant, mon premier mouvement a été de sortir vous accueillir, mais de peur que ce ne soit quelque démon pervers frappant à la porte, j’ai jeté ce morceau de tuile pour calmer ma frayeur d’un coup de cloche avant d’oser me présenter. Veuillez vous relever, vénérable.» Le moine chinois retrouva enfin ses esprits: «Il s’en est fallu de peu que je meure de peur, gérant! Fais-moi visiter l’intérieur. » Le servant conduisit Tripitaka droit à la troisième cour, où s’offrait un speétacle bien différent. On voyait Des murs à décors de nuages construits de briques bleues, des salles de cristal couvertes de tuiles vertes. Des marches de ja d e blanc conduisaient à des Statues sacrées recouvertes^ d ’or. Une lum ière bleutée dansait dam la salle consacrée à Bouddha ¡'Em inent; du pavillon dédié à Vairocana descendait un souffle prenant. Dans la salle de M anjuS ri volaient les nuées d'une décoration entrelacée. Dans la bibliothèque, la peinture des fleurs accumulait la verdure. A.u sommet du triple auvent se dressait un vase sacré; dans la tour des Cinq-Bonheurs s’étalait une couverture brodée. Des centaines de bambous émeraude se balançaient au-dessus des lits de m éditation; des m illiers de pins bleus se m iraient à la porte du Bouddha. Une lum ière dorée rayonnait de ces palais, une coloration radieuse flottait autour des brumes violettes. L e matin on respirait la brise parfumée venue de loin, le soir on entendait battre le tambour du haut des collines. S i l ’on recoud les robes de moine au soleil, ne termine-t-on pas la lesture des soutras au clair de lunel L ’éclat des lampes sur la m oitié du m ur illum inait la cour arrière, se reflétant dans une rangée de fumées d ’encens. A ce speétacle, Tripitaka n’osait plus entrer. Il appela le servant: «Comment se fait-il que le devant soit en complète ruine et l’arrière en parfait état? — Vénérable», répliqua celui-ci en riant, «ces montagnes sont infestées de brigands et de créatures maléfiques. Quand il fait beau, ils se lancent dans des expéditions de pillage, mais lorsque le temps eét couvert, ils viennent s’abriter au monastère. Ils renversent les Statues de Bouddha qui leur servent de siège, arrachent les boiseries pour faire du feu. Les moines d’ici ne sont pas de taille à oser discuter avec eux. Aussi leur ont-ils abandonné tous les bâtiments délabrés du devant et ont-ils reconstruit un autre monastère en sollicitant à nouveau les dons de quelques bienfaiteurs. Ainsi demeurent séparés le pur et l’impur: telle est la situation dans les régions de l’Ouest. — Il en est donc ainsi...» Comme il reprenait sa marche, Tripitaka lut au-dessus de l’entrée, en cinq gros caraétères: Monaflère de la Forêt-de Méditation Pacificateur-des-Mers. Il se décidait enfin à lever le pied et passer le seuil lorsqu’il aperçut un bonze qui venait vers lui. De quoi avait-il l’air? Voyez plutôt: Sur la tête, un bonnet de velours et brocart épinglé à gauche, unepaire d ’anneaux de bronze aux oreilles, ilp o rta it une robe de laine de Phala Ses yeux blancs brillaient comme de l ’argent. A gitant un tambourin, il récitait un soutra dans une incompréhensible langue barbare. Trip ita ka ne savait pas que c’était un lama de la route vers l ’Ouelt. Le lama franchit la porte et, frappé par la beauté de Tripitaka, son large front au crâne plat, ses oreilles qui lui tombaient sur les épaules, ses mains qui dépassaient le genou, bref, la parfaite élégance d’un arhat qui serait descendu sur terre, il s’avança pour le retenir. Le visage entier illuminé par le sourire, il lui prenait les mains, et les pieds, lui frottait le nez et lui tirait les oreilles pour lui manifester sa cordiale amitié. Après l’avoir entraîné dans sa cellule et salué comme il se doit, il lui demanda: «D ’où venez-vous, vénérable? — Votre disciple est en mission officielle sur l’ordre de Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est en vue de se rendre à l’Ouest solliciter les Écritures du Bouddha en son monastère du Coup-de-Tonnerre du pays de l’Inde. Puisque nous passons par votre précieux établissement à la tombée de la nuit, je me permets de solliciter un abri pour la soirée. Nous repartirons demain de bonne heure. J’espère que vous nous accorderez quelques facilités... — Point de blasphème!» répliqua en riant le lama, «ce n’est pas volontiers que nous avons quitté nos familles: si nous en sommes là, c’est que nous sommes nés sous une mauvaise constellation et que nos parents ne pouvaient nous garder. Mais il n’est pas permis de proférer des mensonges, dès lors que nous sommes devenus les disciples du Bouddha. — Je parle sérieusement. — À quelle distance du paradis de l’Ouest se trouvent ces terres de l’Est! Les montagnes abondent sur la route, les grottes dans les montagnes et les esprits maléfiques dans les grottes. Est-il vraisemblable que quelqu’un tel que vous, seul et frêle, tendre comme vous l’êtes, aille se mettre en quête des Écritures? — Vous n’avez pas tort, supérieur. Comment mon humble personne y parviendrait-elle, à elle seule? Je dispose de trois disciples qui m’ouvrent la voie devant les 59° montagnes et jettent des ponts sur les eaux. C’est grâce à leur proteftion que je suis parvenu jusqu’à votre retraite. — Où se trouvent vos trois éminents disciples? — Ils attendent à la porte. — Maître», se récria le lama, effrayé, «ne savez-vous pas que nos régions sont infestées de tigres et de loups, de brigands et démons qui s’attaquent aux gens? En plein jour, nous n’osons aller trop loin, et nous fermons nos portes avant la tombée de la nuit. Laisser les gens dehors à pareille heure!» Et d’appeler aussitôt: «Disciples, allez vite les prier d’entrer!» Deux jeunes lamas coururent dehors et tombèrent de saisissement à la vue de Singet. Nouvelle chute devant Porcet. Ils se relevèrent et revinrent sur leurs pas en courant: «Monseigneur, nos chances sont au plus bas! Ses disciples ont disparu; il n’y a plus que trois ou quatre monstres qui se tiennent à l’entrée. — De quoi ont-ils l’air? demanda Tripitaka. — L’un a la bouche du duc du Tonnerre, l’autre l’a en forme de pilon et le troisième une face bleue aux dents protubérantes. À leur côté se tient une fille, en revanche, soigneusement maquillée, cheveux huilés, visage poudré.» Tripitaka se mit à rire: «Vous ne les avez pas reconnus. Les trois laideurs sont mes disciples. La fille est une personne dont j’ai sauvé la vie dans une forêt de sapins. — Monseigneur», reprit le jeune lama, «comment un maître aussi beau a-t-il pu se trouver des disciples aussi laids? — Si laids qu’ils soient, ils me sont fort utiles», répliqua Tripitaka, «retournez vite les inviter à entrer. Si vous tardez trop, celui qui a la bouche du duc du Tonnerre n’en e£t pas à une rixe près. Il n’a pas eu de parents pour l’élever et se frayera une entrée par la force.» Les moinillons coururent dehors et s’agenouillèrent tremblants: «Messeigneurs, le seigneur chinois vous prie de venir. — Frangin», fit en riant Porcet, «ne leur suffit-il pas de nous en prier; qu’ont-ils besoin de trembler pareillement? — Ils nous trouvent si laids qu’ils ont peur, répondit Singet. — Mais c’eàt absurde! Nous sommes ainsi nés et ne le faisons pas pour nous amuser. — Cache donc un peu ce que tu as de plus laid!» hit/re XVI, chapitre lxxx L’idiot fourra tout de bon son groin dans son giron, tirant le cheval tête baissée, tandis que Sablet portait les bagages et que Singet, fermant la marche, conduisait la fille, trique en main. Ils passèrent par les bâtiments en ruines et entrèrent dans la troisième cour. L’un attachant le cheval, l’autre posant le chargement, ils pénétrèrent dans la cellule du supérieur, firent connaissance, puis s’assirent chacun selon son rang. Le supérieur partit chercher soixante-dix à quatre-vingts lamas. Après l’échange des salutations, ils rangèrent et préparèrent le repas en l’honneur de leurs hôtes. Le cas de rappeler: M érites ne s ’acquièrent que p a r pensée compatissante, L ’e Bime entre moines s’inscrit dans l ’essor de la Loi. Si vous ne savez, en fin de compte, comment ils quittèrent le monaitère, écoutez donc la séance qui suit. LA SŒUR ADOPTIVE DE NATA (chapitres lxxxi à lxxxv) 'Livre dix-septième 第081回 / CHAPITRE LXXXI OÙ LE SINGE DE L’ESPRIT CONFOND LA GOULE DANS LE MONASTÈRE PACIFICATEUR-DES-MERS, ET LES TROIS PÈLERINS CHERCHENT LEUR MAÎTRE DANS LA FORÊT DES SAPINS-NOIRS. Le récit nous a exposé comment Tripitaka et ses disciples étaient arrivés au monastère de la Forêt-de Méditation, où ils furent reçus par les moines qui leur apportèrent de quoi manger. Le repas fini, ce fut au tour de la jeune fille de recevoir quelque nourriture. Comme la nuit tombait, on alluma les lampes dans la cellule du supérieur. Les moines s’y pressaient nombreux, en rang sous la lumière, car ils voulaient voir la fille et en savoir plus sur les raisons de la quête du moine chinois. Tripitaka s’adressa au premier lama qu’il avait rencontré: «Supérieur, nous quittons demain votre précieuse retraite: comment est la route qui va vers l’Ouest?» Pour toute réponse, le lama se jeta à genoux devant le Vénérable, qui se précipita pour le retenir: «Supérieur, relevez-vous, je vous prie. Pourquoi pareille cérémonie à cette simple question sur notre prochaine étape? — Quant à l’étape de demain, maître, ne vous inquiétez pas, la route est bonne et sur terrain plat. Mais dans l’immédiat il est une chose embarrassante dont j’aurais aimé vous parler dès votre entrée, mais de peur de vous offenser, j’ai préféré attendre la fin du repas avant d’avoir la témérité de vous en entretenir. Il convient parfaitement que vous vous reposiez dans la chambre de l’humble moine que je suis, vous, maître, qui venez de si loin à l’Est au prix d’un dur voyage. Mais pour la bodhisattva, ce serait inconvenant et je ne sais où la prier d’aller dormir. — N’allez pas croire que nous ayons la moindre 5 9 6 mauvaise intention, moi et mes disciples. Dissipez vos doutes à ce sujet, supérieur. J ’étais tombé sur cette fille, attachée à un arbre, ce matin en passant par la forêt des Sapins-Noirs. Comme mon humble disciple Conscientde-la-Vacuité refusait de se porter à son secours, c’est moi qui l’ai sauvée, mû par l’esprit de la bodhi*, et l’ai amenée ici: envoyez-la coucher où bon vous semble. — Si vous le permettez dans votre grande générosité, maître», s’excusa le lama, «je ferai disposer une paillasse dans la salle du Roi-Céleste, derrière la Statue, et lui demanderai de dormir là. — Parfait, parfait!» Là-dessus, les jeunes lamas emmenèrent la fille se coucher à l’arrière de la salle. Le Vénérable pria les responsables du monastère de reprendre leur liberté: chacun s’en fut de son côté. Tripitaka se tourna vers Singet: «Nous avons eu tous une dure journée: couchons-nous de bonne heure pour nous lever tôt! » Tous quatre dormirent au même endroit, car les disciples n’osaient quitter le maître, qu’ils devaient protéger. Là-haut le lapin de ja d e: tout est calme; Dans la rue du Ciel* plus personne ne passe. L es étoiles du fleuve d ’A rgent scintillent. L a tour au tambour pousse la suite des veilles. De la nuit qu’ils passèrent ainsi, le récit ne dira rien de plus. À l’aube, Singet se leva, fit préparer les bagages et le cheval par Sablet et Porcet, puis invita le Maître à prendre la route. Or, le Vénérable ne s’était pas encore réveillé et avait envie de dormir. Il fallut que le Novice s’approchât et lui criât: «m aître!» Celui-ci leva la tête et la laissa retomber sans pouvoir articuler de réponse. «Que se passe-t-il, maître? s’inquiéta Singet. — Je ne sais trop comment», gémit le Vénérable, «mais j’ai la tête qui tourne et les yeux gonflés; j’ai mal partout, de la peau aux os...» À ces mots, Porcet tendit la main pour le tâter: son corps était brûlant. «J’ai compris», déclara l’idiot avec un sourire béat, «comme le repas était à l’œil hier soir, vous avez mangé quelques bols de trop et vous vous êtes endormi la tête en contrebas: c’est une indigestion. — Balivernes! » gronda Singet, «attends que j’aie interrogé le Maître pour savoir ce qu’il en est en fin de compte. — Je me suis levé au milieu de la nuit, pour me “laver les mains” sans mettre mon bonnet», expliqua Tripitaka, «j’ai dû attraper froid. — C’est le plus probable. Pouvez-vous prendre la route maintenant? — Je ne peux même pas m’asseoir. Comment monter à cheval? Mais je ne voudrais pas nous retarder. — Que dites-vous là, maître!» rétorqua Singet, «comme dit l’adage: Maître pour un jour, père pour toujours. En devenant vos disciples, nous sommes comme vos enfants. Ne dit-on pas aussi: Les enfants n’ont pas à chier de l’or ou pisser de l’argent, mais à montrer de l’affestion selon les circonstances du moment. Si vous ne vous sentez pas bien, ne parlons pas de retard. Nous patienterons quelques jours. Qu’importe!» Les condisciples soignèrent leur maître sans songer au matin qui cédait la place à l’après-midi, ni au crépuscule qui revenait, puis à l ’aurore qui pointait après une bonne nuit passée. Lumières et ténèbres se succèdent rapidement: trois jours se furent bientôt écoulés. Le lendemain du surlendemain, Tripitaka parvint à se dresser sur son séant et appela Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, je me suis senti si mal ces deux derniers jours que je ne t’ai pas demandé si l’on s’est occupé d’envoyer à manger à la hodhisattva que nous avons secourue.» Singet se mit à rire: «Ne vous souciez pas d’elle, mais de votre propre état. — Juste, juste! Aide-moi à me lever et va me chercher du papier, de l’encre et un pinceau; emprunte la pierre à broyer l’encre au monastère. — Pour quoi faire? — Je voudrais écrire une lettre, y joindre les documents de voyage et te charger de les porter à Sa Majesté à Chang’an, en demandant audience auprès de l’empereur Taizong. — Facile. Autre chose, j’en aurais peut-être été incapable, mais s’il s’agit de transporter le courrier, je suis imbattable! Préparez comme il faut le message: d’une culbute dans les nuages je serai à Chang’an et le remettrai au souverain Tang. Une autre culbute et me voici de retour 5 9 8 avant même que le pinceau et l’écritoire aient le temps de sécher! Toutefois, pourquoi expédier cette lettre? Pourriez-vous m’en communiquer le contenu de vive voix? Il sera toujours temps de l’écrire après me l’avoir récitée. — Je vais écrire», répondit le Vénérable en versant des larmes, «Trois fois seprostleme votre humble serviteur, Longue vie, Votre M aje Bé, saint empereur! Puissent les officiers civils et m ilitaires L a lire ainsi que tous les dignitaires: L ’année où je reçus l ’ordre de quitter nos terres, Je comptais atteindre le Bouddha en son monastlère. M ais, en chemin, tant d ’épreuves inattendues E t calamités soudaines m ’ont retenu! Je rien peux plus, tant est grave la maladie: L e Bouddha est aussi loin que le paradis. Obtenir les soutras sans revenir serait vain: Je vous p rie d ’envoyer dès maintenant quelqu’un.» À ce discours, Singet ne put se retenir d’éclater d’un rire tonitruant: « Maître, vous n’êtes vraiment pas à la hauteur de la situation! Se laisser envahir par de pareilles pensées pour une petite maladie de rien du tout! À supposer qu’elle soit grave et vous mette entre la vie et la mort, il suffit de vous adresser à moi. Je ne suis pas sans ressources. Je leur demanderais: “Quel roi des Enfers a pu oser prendre pareille initiative? Quel juge a eu la témérité de délivrer le mandat? Quel envoyé démoniaque est venu vous chercher?” Qu’ils osent me contrarier, et je leur ferai voir ce même emportement qui m’avait conduit à troubler gravement les palais du ciel. Je me frayerais une voie jusqu’au fond des Enfers, j’empoignerais les dix juges et je leur déchirerais les tendons aux uns et aux autres sans pitié ni rémission. — Ô disciple, je suis gravement malade: trêve de fanfaronnades!» Porcet s’avança: «Frangin, puisque le Maître te dit qu’il va mal, n’insifte pas en disant qu’il va bien! C’es't très embarrassant! Il vaut mieux en discuter avant qu’il ne soit trop tard: vendons d’abord le cheval, mettons les bagages au clou et achetons un cercueil pour ses funérailles avant de nous séparer. — L’idiot recommence à déblatérer!» s’indigna 'Livre XVII, chapitre lxxxi Singet, « tu n’y comprends rien. Notre maître était le second disciple de notre Bouddha l’Ainsi-venu et s’appelait alors vénérable Cigale-d’Or. Il doit passer par cette grave épreuve pour un manquement à l’égard de la Loi du Bouddha. — Frangin, puisque pour ce manquement le Maître a été banni dans les terres de l’Est et a pris forme humaine dans la mer des torts et des droits, dans le champ de bataille des mauvaises langues, puisqu’il a fait vœu de chercher les Ecritures au paradis de l’Ouest, ne suffit-il pas de toutes ces peines et af Hiétions qu’il subit chaque fois qu’il rencontre monstres ou démons? Pourquoi lui infliger en plus cette maladie? — Que peux-tu en savoir? Au lieu d’écouter le Bouddha exposer la Loi, le Maître s’était assoupi et en tombant avait écrasé un grain de riz du pied gauche. C’est cela qu’il doit expier en ce bas monde par trois jours de maladie. — Je dois en avoir pour combien d’années, je me le demande, moi qui mange si salement, se récria Porcet, terrifié. — Frérot», lui répondit Singet, «le Bouddha ne se soucie pas des créatures de ta sorte. Tu me semblés ignorer ce que signifient les diétons: «Paddy sarclé à m idi P ar la sueur esti nourri. Chaque grain dans le bol E Jt fru it de dur labeur. » «Le Maître n’en a plus que pour aujourd’hui. Il sera guéri demain. — Je ne me sens pas comme hier; j’ai la gorge terriblement sèche. Pourrais-tu me chercher un peu d’eau fraîche? demanda Tripitaka. — Parfait!» s’exclama Singet, «si le Maître a soif, c’est signe qu’il se remet. Un instant: je vous en apporte.» Il prit le bol à aumônes et se rendit à l’arrière du monastère chercher l’eau aux cuisines, où l’encens était tenu en réserve.. Il se rendit soudain compte que chacun des moines avait les yeux rouges, étouffant des sanglots qu’ils n’osaient laisser éclater. «Vous êtes d’une mesquinerie, tous tant que vous êtes! » les apostropha Singet, «nous avons prolongé notre séjour de quelques jours, mais nous vous remercierons avant de 6oo partir et nous vous rembourserons les frais quotidiens de bois et de nourriture exadfement calculés. Comment pouvez-vous être d’aussi Stupides sacs à pus? — Nous ne saurions nous le permettre! s’exclamèrent les moines en se jetant à genoux. — Comment ne pas vous le permettre? Je présume que notre bonze au long groin, avec son énorme appétit, a fait un trou dans vos réserves. — Vénérable, dans ce monastère désolé qui eit nôtre, nous sommes cent et plusieurs dizaines de moines: si chacun de nous recevait l’une de Vos Seigneuries pour un jour, nous pourrions vous nourrir des mois. Comment nous permettre de tromper notre bonne conscience au point de compter ce que vous mangez! — Dans ce cas, pour quelle raison vous lamenter? — Nous nous demandons quelle sorte de monstre a su pénétrer dans le monastère. Nous avions envoyé dans la nuit deux jeunes moines sonner la cloche et battre le tambour. Nous les avions entendus sans les voir revenir. Le lendemain, quand on s’est mis à leur recherche, l’on n’a retrouvé que leurs bonnets et leurs sandales abandonnés dans le jardin derrière. Il ne restait plus que des ossements: ils avaient été dévorés! Six de nos bonzes ont disparu depuis les trois jours de votre séjour ici. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous défendre d’avoir peur et de nous affliger. Sachant votre maître indisposé, nous n’osions vous en faire part, sans pour autant pouvoir nous empêcher de verser des larmes à la dérobée. — Inutile d’en dire plus», répliqua Singet, à la fois effrayé et heureux de l’apprendre, «c’eàt sûrement une créature perverse qui demeure ici: laissez-moi vous en débarrasser. — Votre Seigneurie, un monstre qui ne serait pas un esprit ne disposerait pas de pouvoirs surnaturels. Celui-là sait certainement chevaucher les nuées, aller et venir des Enfers à nous. Les anciens ne le disent que trop bien: Méfiez-vous de la droiture des justles, gardez-vous de la méchanceté des bons. Ne nous en veuillez pas de vous le dire: si vous parvenez à le capturer et à arracher cette racine de nos calamités, ce sera un bonheur sans égal. Mais si vous échouez, il en résulterait bien des inconvénients. — Comment cela, bien des inconvénients? — À vous parler franchement, vénérable, bien que nous soyons plus d’une centaine en cet humble monastère, nous avons tous quitté nos familles dès l’enfance: « Quand poussent les cheveuxfaut les raser et nos robes sans doublure raccommoder. L e matin tôt levés, figure lavée, nous nous inclinons, mains jointes, en obéissance à la Grande Voie. L a nuit venue, nous rangeons et brûlons de l'encens, marmonnant avec dévotion en récitant le nom de M itâbha. Nous levons la tête pour contempler le Bouddha en son nonuple trône de lotus, détenant les trois Véhicules, p a r compassion partageant les bienfaits des nuages de la Loi, et formulons le vœu de voir en son p a rc du Jetavana l ’honneur des Sâkya. «N ous baissons la tête pour scruter notre cœur, recevoir les cinq défenses, transcenderle "grand chiliocosme6” et, à travers la m ultitude des phénomènes, nousformulons le vœu de comprendre le vide obfliné et le vide des réalités. « A h! Quand viennent les dânapati, chacun, vieux, jeune, grand, petit, gros ou maigre, frappe le poisson de bois ou la pierre sonore, s'affaire à psalm odier deux rouleaux du soutra du Lotus ou de la litanie de l ’empereur des L ia n g. S i les dânapati ne viennent, les anciens et les nouveaux, ruflres ou policés, joignent chacun les paumes, ferm ent les yeux et, dans le silence et l ’obscurité, entrent en contemplation sur leur natte de roseaux, ferm ant la porte au clair de lune". «Q uant au refie, querelles et babillages d ’oiseaux et loriots, tout cela ne saurait prendre le grand véhicule de la Loi q u i est nôtre, s i large que soit la compassion. C ’estlpourquoi nous ne savons soumettre les tigres ou terrasser les dragons. Nous ne connaissons rien non plus aux monstres et démons. «S i Votre Seigneurie provoquait l ’effirit pervers, il pourrait nous dévorer tous en un seul repas: primo, nous retomberions dans le cycle des transm igrations; secundo, ces refies anciens de la Forêt-deM éditation seraient détruits; tertio, à l ’assemblée de l ’A insi-venu, il ne nous refierait plus la moindre étincelle de lumière. « V o ilà qu i conflitue de sérieux inconvénients.» Quand Singet eut entendu les moines lui tenir ce discours, la colère lui monta au visage et sa bile ne fit qu’un tour. Il se mit à crier: «Bande d’idiots! Vous vous faites des idées sur ces créatures démoniaques, sans en avoir aucune sur mes états de service! — En vérité, nous n’en savons rien, murmurèrent les moines. — Pour aujourd’hui je me contenterai d’un bref résumé. Ecoutez-moi bien: faim m’a poussé à grignoter deux ou trois grains de l ’é lix ir de seigneur L a o zi et la soifà vider s ix ou sept gobelets du vin de l ’empereur de Jadt. L o rsq u ej’ouvre grand mes yeux aux pupilles d'or, n i blancs n i noirs, h ciel p â lit et la lune s ’obscurcit. Je vais et viens sans laisser trace n i ombre, la trique cerclée d’or en main, n i trop longue n i trop courte. «G rands estprits ou petits monstlres ne me font peur, s i méchants soient-ils. I l n’est de fuyards que je ne rattrape, qu’ils courent, tremblent ou se cachent, p ris de panique. C eux que j ’attrape, je les tiens, sciés, brûlés, broyés ou pulvérisés. Je suis comme les huit immortels q u i passent la m er, mais suis seul à en fa ire voir de pas mûres. M es bons moines, je vous l ’attraperai cette créature perverse, et vous la m ontrerai pour que vous sachiez q u i je suis, moi, le vieux Singet!» Les lamas hochaient intérieurement la tête: «Ce bandit à tête chauve est une grande gueule, mais il doit y avoir quelque chose sous ses fanfaronnades.» Chacun faisait mine d’approuver poliment par d’indistinéls murmures. Seul le lama en chef fit entendre un autre son de cloche: «Laissez cela! Votre maître est malade. Il n’y a pas urgence à capturer le monêtre. Comme dit le proverbe: Prince au banquet sera rassasié s’il n’eri soûl; preux au champ de bataille sera mort s’il rie§1 blessé. Il serait éminemment regrettable que votre maître subît les conséquences de la bataille où vous seriez tous deux engagés. — Vous avez raison, tout à fait raison! Je vais lui apporter de l’eau fraîche et je reviens.» Il ramassa le bol à aumônes, le remplit d’eau fraîche, sortit des cuisines et, aussitôt arrivé à la cellule du supérieur, appela: «Maître, buvez!» Tourmenté comme il l’était par la soif, Tripitaka leva la tête, prit le bol des deux mains et le vida d’un trait. En vérité, Pour l ’assoiffé une goutte d ’eau esti ambroisie, Remède approprié dissipe la maladie. Voyant le Vénérable retrouver peu à peu énergie et vigueur, et la bonne mine revenir sur son visage plus détendu, Singet lui demanda: «Maître, prendriez-vous du bouillon et du riz? — Cette eau fraîche agit comme un élixir merveilleux. Je me sens plus qu’à moitié remis: j’en prendrai volontiers un peu.» L,ivre XVII, chapitre lxxxi Singet enchaîna en proclamant: «Le Maître va mieux! II veut manger!» C’était un ordre aux moines de se hâter de préparer ce qu’il fallait: ils mirent le riz à tremper, le firent bouillir, pétrirent des nouilles, façonnèrent des galettes, cuirent des petits pains à la vapeur, firent du bouillon aux vermicelles et apportèrent quatre ou cinq tables. Tripitaka ne mangea qu’un demi-bol de bouillie. Singet et Sablet se partagèrent le service d’une tablée. Tout le reste disparut dans le ventre de Porcet. Les lamas se retirèrent après avoir débarrassé et allumé les lampes. «Combien de jours sommes-nous restés ici? demanda Tripitaka. — Trois jours entiers. Cela en fera quatre demain soir, répondit Singet. — Trois jours! Combien d’étapes avons-nous manquées? — Maître, les étapes ne se comptent pas. Nous partirons demain matin, voilà tout. — Juste. Tant pis si je ne suis pas tout à fait remis. — Puisque nous partons demain, permettez-moi d’attraper le monstre cette nuit. — Quelle sorte de monstre veux-tu encore capturer? — Il y en a un dans le monastère: laissez-moi le leur capturer. — Disciple, quelle idée te monte à la tête, alors que je ne suis pas encore complètement guéri! Et s’il t’échappe, le monstre, grâce à ses pouvoirs magiques, est-ce que je ne serai pas encore une fois en danger? — Toujours à rabaisser son monde! J ’en ai terrassé partout: m’avez-vous jamais vu faiblir devant quiconque? Quand je m’y mets, je gagne à coup sûr. — Disciple!» insista Tripitaka en le retenant de ses mains, «ces maximes le disent fort bien: Fais le bien chaque fois que tu le peux; pardonne quand il y a pardon à donner; mieux vaut l’estprit en repos qu’agité, tolérance que belligérance.» Devant la plaidoirie insistante du Maître afin de l’amener à renoncer à son entreprise, Singet se décida à dire la vérité: «Maître, je ne vous le cèlerai point: le monstre a dévoré ici des êtres humains. — Quels êtres humains? voulut savoir Tripitaka horrifié..Livre XVII, chapitre lxxxi — Il a déjà mangé six petits bonzes depuis les trois jours que nous sommes ici. — Le renard s’attristie de la mort du lièvre: chaque créature se désole pour celles de son estpèce. Si ce sont des moines de monastère qu’il a dévorés, moine je le suis aussi et te laisse donc y aller. Toutefois, sois prudent! — Il va sans dire. Je l’éliminerai dès que j’aurai mis la main dessus.» Le voilà donc qui confie à Porcet et Sablet la proteélion du Maître et sort de la cellule en jubilant. La lune n’était pas encore levée au ciel rempli d’étoiles, aussi faisait-il noir dans la grande salle consacrée au Bouddha. Il tira de son corps le feu de vérité pour allumer la lampe de cristal, puis frappa le tambour à droite, la cloche à gauche. Ensuite, d’une secousse, il se changea en jeune lama de douze, treize ans; en tunique de toile blanche et robe de soie jaune, il rythmait la récitation de soutras en cognant sur un «poisson de bois»2. Il attendit jusqu’à la première veille sans que rien ne se produisît. À la seconde, alors que le croissant de la lune se levait, il entendit mugir le vent. Quel vent! Un brouillard noir obscurcit le ciel, de sombres nuages enténèbrent la terre: comme une immense tache d ’encre q u i s’étendrait aux quatre orients, une couche de peinture bleu-noir qu i couvrirait tout. D ’abord soulevant la poussière et retournant la terre, il abat les arbres et renverse lesforêts. I l soulève la poussière sous le scintillement des étoiles, déracine les arbres dans l ’obscurcissement de la lune. I l souffle s i fo rt que Chang’e doit serrer l ’arbre sâla tandis que le lapin de jad e tourne en rond, cherchant désespérément son bol. L es officiers des neuf lum inaires tiennent les vantaux fermés, les dragons des quatre mers se sont claquemurés. L e dieu des murs et fossés en son temple est à la recherche des petits diables. Comment les immortels pourraient-ils s’élever dans l ’estpace? A u palais d ’infernale justlice, Yam a ne retrouve plus son acolyte à face de cheval. L es juges courent en tous sens pour rattraper leur bonnet. L e vent souffle à déboulonner les rochers au sommet des K unlun*, à baratter d ’énormes vagues dans les lacs et rivières. À peine le vent s’était-il calmé qu’il sentit une odeur de musc et d’orchidées dans un cliquetis de jades entrechoqués. Se redressant et levant les yeux, que vit-il? Une femme d’une grande beauté montant dans la salle. 6o «Ouli, oula», marmonnait Singet, feignant d’être absorbé par la récitation de quelque soutra. La femme s’approcha, le prit dans ses bras et lui dit: «Qu’est-ce que tu récites là, mon petit vénérable? — Ce que j’ai fait vœu de réciter. — À quoi bon, alors que tous les autres dorment? — Pourquoi pas, puisque j’en ai fait le vœu?» La fille le serra plus fort, lui donna un baiser et proposa: «Allons derrière nous amuser, toi et moi. — Tu te rends compte! rétorqua Singet en détournant délibérément la tête. — Est-ce que tu connais la physiognomonie? — Un peu. — Que vois-tu sur mon visage? — Je vois que tu es une capricieuse et malhonnête chassée par ses beaux-parents. — Tu te trompes, complètement! «Je n 'a i pas été chassée p a r les beaux-parents Parce que capricieuse et malhonnête. L e mauvais destîin de mes vies antérieures M ’a unie à un garçon beaucoup trop jeune O ui ne sait ce qu’exige la nuit des noces E t m’a conduite à m’enfuir loin du m ari. «Profitons de l’éclat des étoiles, du clair de lune et de la destinée qui a voulu notre rencontre à mille lieues, allons dans le jardin derrière nous livrer aux plaisirs d’amour d’un couple uni! » À ces mots, Singet se disait en hochant intérieurement la tête: «Ces moines Stupides se sont tous laissés entraîner au désir de la chair, qui leur a coûté la vie. C’est moi qu’elle vient maintenant berner. » Il répondit donc tout de go: «Je suis jeune encore, madame, et ne sais rien des choses de l’amour. — Viens avec moi: je te les apprendrai.» «Bon», se dit Singet en riant sous cape, «je vais avec elle voir comment elle va s’y prendre.» Ils sortirent de la salle, se serrant par les épaules et, la main dans la main, se dirigèrent droit vers le jardin, derrière. Aussitôt arrivée, elle lui fit un croc-en-jambe qui le renversa par terre et, tout en poussant de petits cris, « mon chéri, mon cœur! » se mit en devoir de lui malaxer la «nauséabonde racine». «Mon fiston», se disait Singet, «elle va me dévorer tout de bon!» Il lui prit la main et la fit rouler à son tour sur le sol, usant de la «petite prise de retournement». «Mon chéri, mon cœur!» continuait à murmurer la créature, «comme tu sais bien renverser ta petite femme! » «Si je ne profite pas de l’occasion pour agir», calculait intérieurement Singet, «quand se représentera-t-elle? Exaûement: Qui frappe le premier sera le pim fort; qui agit en dernier; l’attend la mort.yi Écartant les mains, d’un coup de reins il se redressa et réapparut sous son aspeél originel. Faisant tournoyer la trique cerclée d’or, il visa la tête. Un choc pour la créature, qui avait de quoi s’étonner: «Un tout jeune lama, si terrible!» En ouvrant mieux les yeux, elle reconnut le disciple du moine chinois, Singet, mais sans être pour autant intimidée. Vous vous le demandez, quelle sorte de créature était-ce là? D ’or est fa it son nez■ Sa fourrure égale la neige. L es tunnels lu i sentent de maison, où elle trouve confort et sécurité. L'énergie d'un souffle nourri pendant trois siècles l ’avait plusieurs fois amenée au mont des V a u to u rsP o u rs’étre rassasiée d ’encens et de chandelles, l ’A insi-venu ordonna de la bannir du ciel, fille bien-aimée du roi célestle porteur de pagode; le prince N ata la tenait pour sa sœur. E lle n’eÊ pas l'oiseau q u i comble la m er', n i la tortue q u i porte une montagne. E lle ne craint n i l ’épée de L e i H uan Cl, n i le sabre de E ü Q ia n. E lle va et vient, roulant sa bosse comme les flots du Yangzi et de la H a n; elle monte, descend, sans craindre les hauteurs des monts T a i ou Heng. A son ravissant visageplein de charme, comment devineriez-vous que c’est une souris devenue surnaturelle p a r persévérance? Sûre de ses immenses pouvoirs magiques, elle se saisit d’une paire d’épées à sa portée, s’entrechoquant à grand bruit tandis qu’elle se couvrait à gauche et se protégeait à droite. Bien qu’un peu plus fort, Singet ne parvenait pas à la dominer. Un vent glacial s’élevait de partout, tandis que le croissant de lune perdait tout éclat. Un magnifique duel au fond d’un jardin! Un vent démoniaque s ’élève de la terre tandis que la lune n’efip lu s que lueur tremblotante. Calm e et silence régnent sur les bâtiments du 6o temple, mais dans le ja rd in arrière, quelle bataille! En tre Singet, saint au-dessus du C iel, et la fille velue, reine parm i les fiemmes, c'eS unt compétition depouvoirs où nul ne veut capituler. L ’une a tourné son cmr contre ce sombre tondu; l ’autre écarquille les je u x de colère à la vue de ¡a fiemme parée. Quand elle fa it voler de ses deux mains l ’épée, l ’on ne reconnaît plus la femme. L u i abat la trique avec plus de fureur qu’un vivant lanceur de foudre. L es anneaux d ’or s'entrechoquent avec un bruit de tonnerre, le métal scintille comme les étoiles [...]2 L es dix-huit arhat applaudissent dans le secret du silence, tandis que chacun dans lis trente-deux d eux s’affole. Le grand saint était en pleine forme: tous ses coups portaient. La goule estima qu’elle ne saurait soutenir ses assauts beaucoup plus longtemps. Elle fronça soudain les sourcils: un plan lui était venu à l’esprit. Aussitôt de lui tourner le dos et s’enfuir. «Maudite créature, où vas-tu?» lui lança Singet, «rendstoi sans tarder!» L’ogresse n’en fit rien et continua à battre en retraite. Elle attendit que son adversaire l’eût talonnée pour ôter son chausson brodé du pied gauche, souffler dessus de son haleine magique, réciter une incantation et lui ordonner de se transformer: le chausson prit son aspeét maniant les deux épées; quant au corps véritable, il se changea en courant d’air et disparut. N’était-ce pas encore une étoile de malheur pour Tripitaka? Elle se précipita dans la cellule du supérieur, se saisit du moine chinois et l’emporta, s’élevant silencieusement dans les nuages. En un clin d’œil, ils atteignirent le mont du Vide-à-Piège et pénétrèrent dans le gouffre Sans-Fond. Elle ordonna de préparer le repas de noces, maigre toutefois. Nous les y laisserons pour reparler de Singet: brûlant d’anxiété, il combattait avec une énergie farouche, mais quand il put enfin saisir la faille qui lui permit d’abattre d’un coup de trique l’ogresse, il découvrit que ce n’était qu’un chausson brodé. Singet comprit qu’il était tombé dans le panneau et fit précipitamment demi-tour pour aller voir Tripitaka. Le Maître avait évidemment disparu. Il ne restait que Porcet et Sablet, absorbés par leur conversation. Entrant dans une fureur à lui faire éclater la poitrine, Singet leva sa trique et, sans plus se soucier du tiers que du quart, se mit à hurler: «Je vous tuerai, je vous tuerai! » L’idiot, perdant son sang-froid, ne savait où fuir. Sablet, quant à lui, avait été général au mont des Vautours: voyant les choses se compliquer, il opta pour la douceur et la souplesse. Il s’approcha et s’agenouilla: «Frère aîné, je t’ai compris. Tu veux nous tuer tous les deux pour rentrer chez toi sans te porter au secours du Maître. — Je vous tue tous les deux et me porte seul à son secours! — Que dis-tu là, mon frère!» répondit Sablet en souriant, «sans nous, que ferais-tu? Rappelle-toi les proverbes: Il n’est de fil d ’une seule fibre, ni de main qui claque sans l’autre paume. Frère, qui surveillerait les bagages et le cheval? Plutôt prendre modèle sur Guan et Bao qui partageaient leur or que sur Sun et Pang se battant au plus fin. N’a-t-on pas toujours dit que tigre ne se combat point sans aide fraternelle, et que bataille ne s ’engage point sans troupes filiales? Je te supplie de nous épargner et d’attendre l’aube pour que nous unissions nos cœurs et nos forces à la recherche du Maître.» Les immenses pouvoirs dont disposait Singet ne l’empêchaient pas de comprendre la situation du moment avec lucidité. Il fit retour sur lui-même devant l’instante prière de Sablet: «Relevez-vous tous les deux. Nous irons chercher le Maître demain, et il faudra s’y mettre de toutes nos forces.» À s’entendre pardonné, l’idiot aurait promis en échange la moitié du ciel s’il avait pu: «Frangin, je prends tout sur moi! » Comment les trois frères auraient-ils pu trouver le sommeil, l’esprit assailli d’inquiètes pensées? Ah! s’ils avaient pu d’un hochement de tête ordonner au soleil de sortir de l’arbre Fusang ou du souffle de leur haleine disperser les étoiles qui remplissaient le ciel! Ils attendirent assis que le jour se lève. Ils se préparaient à partir lorsque des moines vinrent à la porte leur barrer le passage et leur demander: «Où e£t allé le Vénérable? — Pénible à dire», répondit Singet avec un rire embarrassé, «je m’étais vanté hier devant vous de capturer l’ogresse, mais je n’y suis pas arrivé et elle a fait disparaître le Maître... — Pour cette petite affaire nous concernant», 6 i o s'effrayèrent les lamas, «impliquer votre maître! De quel côté le chercher? — Je sais où, répliqua Singet. — Puisque rien ne presse, prenez d’abord votre petit déjeuner.» Ils apportèrent en hâte deux ou trois bols de bouillie, que Porcet nettoya avec entrain: «Mes bons moines, quand nous aurons trouvé le Maître, je reviendrai ici avec plaisir. — Revenir ici pour manger leur riz! » s’exclama Singet, «tu ferais mieux d’aller voir dans la salle du Roi-du-Ciel si la fille est toujours là. — Elle n’y est plus», répondirent les lamas, «elle a disparu le lendemain de la première nuit. » Le Novice prit congé des moines, d’excellente humeur, et repartit vers l’Est d’où ils étaient venus, laissant à Porcet et Sablet le soin de porter les bagages et tirer le cheval. «Tu te trompes de direétion, frangin! » fit Porcet, «pourquoi retourner à l’Est? — Tu n’y comprends rien. La fille qui était attachée dans la forêt des Sapins-Noirs l’autre jour, je l’avais percée à jour de mes yeux de feu aux pupilles d’or, alors que vous la preniez tous pour une brave personne. C’est elle qui a dévoré les lamas, elle encore qui a enlevé le Maître. Vous étiez bien avisés de secourir cette prétendue bodhisattval Le Maître qu’elle a enlevé, il faut le chercher à partir de la route que nous venons de prendre. — Bon, bon!» répliquèrent les deux, soupirant d’admiration, «il y a de la finesse sous ta rudesse. Allons-y!» Tous trois gagnèrent la forêt en toute hâte. L’on voyait Sous l'am as des nuages d'épais brouillards, la route serpentante entre rangées après rangées de rochers, les empreintes du renard croisant celles du lièvre. Tigres, panthères, loups allaient et venaient sous les fourrés. M ais pas trace de monstlre dans la forêt: où pouvait bien être passé Trip ita ka? Brûlant d’exaspération, Singet brandit son bâton et, d’une secousse, prit l’aspeét terrible qu’il avait lorsqu’il ravageait les palais du ciel: trois têtes, six bras et six mains. En fait, le saccage de Singet fit sortir des bois deux vieillards: la divinité locale et le dieu de la montagne. Maniant à la fois trois triques, pif! paf! il se mit à frapper en tous sens la forêt. «Sablet», dit Porcet à ce speétacle, «le frangin m’a l’air contrarié: de ne pas retrouver le Maître l’a rendu fou furieux.» En fait, le saccage de Singet fit sortir des bois deux vieillards: la divinité locale et le dieu de la montagne. Ils s’approchèrent et s’agenouillèrent: «Grand saint, nous voici. — Un bâton magique merveilleux!» fit observer Porcet, «il a fait sortir le tudi et le dieu de la montagne. S’il avait continué, il aurait débusqué la planète de malheur elle-même! — Vous deux!» les apostropha Singet, «vous vous conduisez de façon infâme. Vous n’avez fait que vous compromettre avec les brigands qui achètent porc ou mouton pour vous les offrir en sacrifice chaque fois qu’ils obtiennent quelque succès. Vous vous faites maintenant les complices d’une ogresse qui a enlevé notre maître. Où est-il caché? Passez sans tarder à des aveux complets, si vous tenez à éviter les coups. — Votre Sainteté nous blâme à tort», répliquèrent les deux divinités, affolées, «le monstre n’habite pas notre montagne et n’est pas soumis à notre juridiéfion. Toutefois, nous avons appris une ou deux petites choses au bruit du vent qui a soufflé cette nuit. — Dites tout ce que vous savez! — L’ogresse a emporté votre maître droit au sud d’ici, à une distance de mille lis», précisa le tudi, «il y a là-bas une montagne qui s’appelle Vide-à-Piège et, dans cette montagne, un gouffre qui se nomme Sans-Fond. C’est la créature maléfique de cette montagne qui eût venue ici et s’eft transformée pour l’enlever.» Cachant la surprise que lui causaient ces révélations, Singet cria aux deux divinités de se retirer, reprit son asped originel et dit à Sablet et Porcet: «Le Maître est loin! — Qu’importe», répondit Porcet, «rattrapons-les en sautant sur les nuages! » Le brave idiot! Il s’éleva à la faveur d’une violente tornade, suivi de Sablet qui montait un nuage. Comme le cheval blanc était la transformation d’un dragon, il lui fut facile d’en faire autant, les bagages sur le dos. Le grand saint se rendit droit au sud, d’une culbute dans les nuages. Bientôt en vue d’une grande montagne, ils arrêtèrent le cheval ainsi que leurs véhicules. Voyez le speâacle qui s’offrait à leurs yeux: Un sommet q u i touche la voûte aspirée, des pics rejoignant les hautes nuées. Tout autour des m illiers d ’arbres d ’essences diverses abritent la cacophonie des oiseaux q u i vont et viennent. Tigres et panthères courent en bandes, daims et cerfs sefaufilent. Sur les pentes ensoleillées, plantes et fleurs rares répandent leurs patfum s. A l ’ombre, la neige de l ’hiver ne fondjam ais. C e ne sont que précipices profonds et falaises abruptes. A u pied du p ic qu i se dresse menaçant serpente le torrent encaissé. L es rangs de sapins sombres et les amas de rochers font frissonner le voyageur. On ne voit pas plus trace de bûcheron qu’ombre de garçon d ’immortel cueillant des simples. Lesfauves devant vos yeuxpourraientfaire monter le brouillard et les renards partout lever la tempête. «Frangin», dit Porcet, «une montagne aussi escarpée recèle sûrement des créatures maléfiques. — Il va sans dire», acquiesça Singet, «point de haute montagne sans monstre, ni d ’escarpements sans goule. Sablet, toi et moi resterons ici, pendant que Porcet descendra la montagne se renseigner, voir si la route est praticable, s’assurer de l’existence de cette grotte et en examiner les accès. Quand cette enquête détaillée sera complète, nous pourrons nous porter ensemble au secours du Maître. — C’est bien ma veine! » grommela Porcet, «c’est toujours moi le premier à porter la jarre. — N’as-tu pas dit cette nuit que tu prenais tout sur toi?» rétorqua Singet, «tu reviens sur ta parole? — Ne le prends pas sur ce ton, j’y vais...» L’idiot déposa son râteau, secoua ses vêtements et sauta au bas de la montagne les mains vides, à la recherche du sentier. Si, en fin de compte, vous ne savez quelle tournure, bonne ou mauvaise, prirent les choses, écoutez la séance qui vient. 6i 4 第082回 / CHAPITRE LXXXII OÙ LA CHARMANTE FILLE CHERCHE LE MÂLE, ET L’ÂME ORIGINELLE PROTÈGE LA VOIE. Nous disions donc que Porcet avait sauté au bas de la montagne et trouvé un sentier. Il le suivait depuis cinq ou six lis, lorsqu’il aperçut deux monstres femelles qui tiraient de l’eau d’un puits. Comment les avait-il reconnues pour telles? C’est qu’elles portaient des chignons tout à fait démodés, retenus par des lamelles de bambou à un pied deux pouces au-dessus de la tête. Porcet s’approcha et les appela en les traitant de «goules», ce qui leur déplut fort. Elles se dirent l’une à l’autre-: «Ce bonze est d’une impudence! Nous ne le connaissons pas et ne lui avons jamais adressé la parole. Comment peut-il nous appeler de pareille façon! » Furieuses, elles se mirent à faire tournoyer leurs perches à puiser l’eau et les abattirent sur son crâne. Comme il n’avait aucune arme à portée de la main, l’idiot ne pouvait se protéger. Après avoir encaissé plusieurs coups, il courut en haut de la montagne en se couvrant la tête: «Rentrons, frangin! Elles sont terribles, ces créatures! — En quoi, terribles? répliqua Singet. — Il y a dans la combe deux créatures femelles qui tiraient de l’eau. À peine les avais-je appelées d’un mot, qu’elles se sont mises à me balancer trois ou quatre coups de perche. — Comment les as-tu appelées? — Goules. — Tu n’as pas eu ton compte. — Merci de ta commisération! J ’en ai la tête toute enflée, et tu trouves que je n’en ai pas reçu assez! — Douceur et souplesse te feront gagner l’univers, force et dureté ne te feront avancer d ’un pouce: ce sont des créatures du coin, alors que nous sommes moines venus de loin. Quand bien 'Livre XVII, chapitre lxxxii même tu ne serais que poigne, il te faudrait montrer un peu plus de douceur. Les traiter de “goules”! Qui veux-tu qu’elles battent, si ce n’est toi? Moi? Un homme digne de ce nom met en avant les rites et la musique. — Je ne m’en suis pas du tout rendu compte. — Tu devrais au moins savoir qu’il y a deux sortes de bois, toi qui dévorais les gens dans la montagne au temps de ta jeunesse. — Non. Quelles sortes de bois? — L’un est le peuplier, l’autre le santal. D’un naturel souple, le peuplier est utilisé par les artisans qui sculptent des images saintes telles que la Statue du Bouddha qui est dorée, peinte, décorée et sertie de joyaux; des dizaines de milliers de personnes viennent lui rendre hommage et brûler de l’encens. Le peuplier jouit ainsi de bénédictions sans nombre. Le santal est si dur qu’il sert dans les presses à huile; on le cercle de fer et on l’enfonce à coups de masses de fonte. Toutes ces souffrances, il les subit à cause de sa dureté. — Frangin, ce discours, tu aurais mieux fait de me le tenir plus tôt: je me serais épargné leurs coups. — Il faut que tu retournes les interroger à fond. — Mais elles vont me reconnaître! — Transforme-toi avant d’y aller. — À supposer que je le fasse, frangin, comment tourner les questions? — Arrivé devant elles, salue-les poliment et considère leur âge: si elles sont du nôtre, traite-les de “damoiselles” et au cas où elles seraient un peu plus âgées, de “gentes dames”. — Mais c’est se laisser marcher sur les pieds!» rétorqua en riant Porcet, «traiter ainsi les gens de ce coin perdu? — Ce n’est pas la question: il faut en avoir le cœur net pour agir sans tarder, si ce sont elles qui ont emporté le Maître. Dans le cas contraire, n’est-ce pas nous laisser égarer loin du lieu où nous devrions intervenir? — Tu as raison. Un instant: j’y retourne.» Le brave idiot! Il glissa le manche du râteau dans sa ceinture, dévala la montagne et, d’une secousse, se changea en gros moine noiraud. Il s’approcha des goules en prenant un air avantageux, les salua bien bas et leur dit: «Gentes dames, votre humble serviteur...» 6 16 L’une et l’autre s’en réjouirent: «Ce bonze-là sait vous saluer et vous dire un petit mot gentil. Vénérable, d’où venez-vous? lui demandèrent-elles. — D’où je viens. — Où allez-vous? — Où je vais. — Comment vous appelez-vous? — Je m’appelle comme je m’appelle.» Elles éclatèrent de rire: «Ce bonze est bien brave, mais il n’a pas l’air de savoir d’où il sort. Il ne sait que répéter ce qu’on lui dit. — Gentes dames, pourquoi tirez-vous de l’eau? — Ne l’ignores-tu pas, bonze? Notre maîtresse a enlevé cette nuit un moine chinois qu’elle accueille dans la grotte. Comme l’eau n’y est pas très propre, elle nous a envoyées toutes les deux en puiser de la bonne, pur produit de l’union du Yin et du Yang. Elle a fait préparer pour lui un banquet de fruits et légumes dans l’intention de l’épouser ce soir même.» À peine eut-il entendu ces explications que l’idiot courut grimper en haut de la montagne en criant: «Sablet, va vite chercher les bagages: on se les partage! — De nouveau? Qu’est-ce qui se passe? — Une fois partagés, tu retournes à la rivière des Sables-Mouvants dévorer les gens, je vais au village des Gao retrouver mes beaux-parents, le frangin ira déclarer sa sainteté au mont de Fleurs et Fruits et le cheval regagnera l’océan pour redevenir dragon. Le Maître s’est marié avec la goule de la grotte. Allons-nous-en chacun vivre notre vie! — L’idiot recommence à dire n’importe quoi! s’exclama Singet. — Pas du tout! Elles viennent de me le dire, les deux filles qui puisaient de l’eau: on prépare le feitin de mariage. — Comment peux-tu dire des choses pareilles, alors qu’elle retient le Maître prisonnier et qu’il attend de nous sa délivrance, les yeux brûlants d’impatience? — Comment le secourir? — Vous deux, vous portez les bagages et tirez le cheval pendant que je suis les deux goules qui me serviront de guides. Quand je serai à l’entrée, nous attaquerons tous ensemble.» Porcet n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement. Singet observait de loin les goules qui s’enfonçaient dans la montagne. Elles disparurent brusquement au bout d’une vingtaine de lis. «Le Maître a été enlevé par des fantômes du jour! s’exclama Porcet, ébaubi. — Quel puissant regard!» rétorqua Singet, «comment as-tu fait pour découvrir leur aspeét véritable? — Ne sont-elles pas des fantômes du jour puisqu’elles ont soudain disparu alors qu’elles portaient de l’eau? — Je présume qu’elles se sont glissées dans la grotte. Attendez que j’aille voir.» Sacré grand saint! Il écarquilla ses yeux de feu aux pupilles d’or et parcourut la montagne tout entière: on n’y percevait pas le moindre mouvement. On ne voyait, devant une falaise escarpée, qu’un portique à triple auvent et quadruple décoration, accumulant les couleurs, et agrémenté d’un travail floral finement ajouré. Comme il s’avançait avec Porcet et Sablet, il découvrit en haut l’inscription en six gros caraétères: GOUFFRE SANS-FOND DU MONT VID E-À-PIÈG E. «Mes frères», dit Singet, «la goule a érigé ici cette construétion, mais ça ne nous indique pas où il faut pousser la porte. — Elle n’est pas loin, sûrement pas loin», répliqua Sablet, «cherchons bien!» Comme ils regardaient tout autour, ils aperçurent en contrebas du portique et de la montagne un énorme rocher, d’une circonférence qui dépassait dix lis; au centre se trouvait l’ouverture, pas plus grande qu’une jarre, lisse et brillante à force d’avoir été frottée. «Frangin», déclara Porcet, «c’eft la grotte d’où sortent et où entrent les goules. — Bizarre», répondit Singet après l’avoir contemplée, «depuis que j’assure la proteâion du moine chinois, j’en ai pris, des créatures maléfiques, je ne saurais vous le cacher, mais de grotte comme celle-là, jamais je n’en ai vu. Porcet, descends le premier voir quelle peut en être la profondeur. Il me sera ensuite plus facile d’entrer pour me porter au secours du Maître. suis, si je glisse et que je tombe, j’en aurai pour deux ou trois ans avant d’atteindre le fond. — C’est si profond que ça? — Regarde toi-même! » Le grand saint s’accroupit au bord et se livra à un examen attentif. Ouille! Quelle profondeur! Au bas mot, trois cents lis! Il se retourna: «En effet, mes frères, on ne peut plus profond. — Rentre chez toi! Le sauvetage du Maître n’est pas possible. — Qu’est-ce que tu nous racontes là! Aux fainéants l’abandon et le découragement! Posez là les bagages et attachez le cheval à l’un des piliers de l’arc. Prends le râteau et toi, Sablet, ton bâton, pour barrer la sortie pendant que j’entrerai me renseigner. Si le Maître est bien à l’intérieur, je chasserai la goule à coups de trique: vous deux, vous l’arrêterez de l’extérieur, quand elle se précipitera vers l’ouverture. C’est par la coopération des forces du dedans et du dehors que nous parviendrons à tuer la créature et délivrer le Maître.» Tous deux obéirent. Singet sauta d’un bond à l’intérieur: mille nuées colorées naissaient sous ses pieds, mille courants d’air favorables le protégeaient. Il atteignit bientôt le fond du gouffre, clair et lumineux comme en plein jour: soleil, vent, fleurs, plantes, arbres, tout y était comme à la surface. «Le bel endroit!» se réjouit Singet, «voilà qui me rappelle la grotte du Rideau-Torrentiel dont le Ciel me fit don à ma naissance: ce doit être ici aussi une terre bénie des dieux!» Observant les lieux, il aperçut cette fois une tour d’entrée à double gouttière, entourée de pins et de bambous. On distinguait un grand nombre de bâtiments à l’intérieur. «Ce doit être la résidence de la goule», pensa-t-il, «entrons nous renseigner. Mais attention! Si j’y pénètre comme cela, elle va me reconnaître: il faut d’abord se transformer.» D’une secousse et par la vertu d’une passe et d’une incantation, il se changea en mouche. D’un vol léger, il gagna le haut de la tour d’entrée pour écouter et vit la créature qui trônait sous un kiosque de chaume. Ce n’était plus l’air qu’elle avait lorsqu’on l’avait tirée de la forêt de sapins ou quand elle avait voulu capter Singet au monastère. Elle portait une toilette de beaucoup plus élégante: L es volutes du chignon empilent corbeaux; D e velours vert brodé est fa it son boléro. Les dix doigts tels pousses de bambou au printemps, L a p a ire de lotus d ’or d ’un demi-empan! Sa face poudrée a rondeur de p la t d ’argent; Ses lèvres ont de la cerise le luisant. Une digne beauté au corps plus ravissant Q ue celui de Chang’e’1 dans la lune s ’éclipsant. L e moine, elle l ’a ce matin capturé A fin de partager les joies de l ’oreiller. Singet ne soufflait mot, attentif à ce qu’elle dirait. Peu après se déchirait la cerise de ses lèvres pour ordonner: «Mes petites, servez sans tarder le banquet pour que nous consommions les noces après le repas, moi et mon cher moine chinois.» «C’était donc vrai!» se dit Singet en riant intérieurement, «moi qui croyais que Porcet plaisantait! Entrons chercher où se tient le Maître: je ne sais dans quel état d’esprit il se trouve. S’il s’est laissé séduire, je le laisse où il est.» Il étendit ses ailes et, voletant à l’intérieur, découvrit Tripitaka assis sous la galerie de l’est derrière une cloison tendue de papier rouge, translucide en haut, opaque en bas. Singet perça la cloison d’un coup de tête et se posa sur le crâne rasé du moine. «M aître!» appela-t-il doucement. Tripitaka reconnut la voix: «Disciple, sauve-moi la vie! — Vous n’êtes pas à la hauteur de la situation, maître. La créature fait servir un festin et vous épouse après manger. Qu’elle vous donne un garçon, ou même quelque fille, vous serez assuré d’une descendance; pourquoi vous tourmenter? — Disciple», répliqua à ces mots le Vénérable en grinçant des dents, «depuis que j’ai quitté Chang’an et que je t’ai accueilli au mont de la Double-Frontière, ai-je jamais touché à une nourriture défendue tout au long de ce voyage à l’Ouest? Ai-je un seul jour entretenu de perverses pensées? Si je perds mon Yang authentique en cédant aux exigences de cette créature qui m’a capturé, puissé-je m’enfoncer dans le cycle de la transmigration, être rejeté Gzo derrière le mont des Ténèbres, et ne jamais pouvoir me retourner. — Ne proférez pas de tels serments! » répliqua Singet avec un petit rire, «je vous emmène, puisque vous désirez toujours sincèrement aller au paradis de l’Ouest chercher les Ecritures. — J ’ai complètement oublié le chemin par lequel nous sommes entrés. — Ne parlez pas de cela. On ne sortira pas de ce gouffre aussi facilement que vous y êtes entré. Vous vous y êtes glissé de haut en bas. C’est l’inverse qui est nécessaire pour vous délivrer. Vous n’en sortirez qu’en vous poussant à travers l’ouverture, si vous avez de la chance. Sinon, vous ne passerez pas et finirez par mourir de suffocation. — Que faire, si c’est si difficile? gémit Tripitaka, des larmes plein les yeux. — Ce n’est rien, rien du tout! Quand la créature vous aura préparé la coupe nuptiale, il faudra vous résigner à la vider, mais au moment de lui verser le vin, faites-le vite, de façon à faire une joyeuse mousse. Je me transformerai en inseâe minuscule et me cacherai sous les bulles de sorte qu’elle m’avalera sans me voir. Je lui briserai alors le cœur et lui déchirerai les entrailles: vous ne pourrez être délivré que lorsqu’elle sera morte. — Disciple, ce que tu proposes là est inhumain. — A ne vouloir faire que le bien, vous y laisserez la vie. Les goules sont des créatures nuisibles à l’homme: à quoi rime de la prendre en pitié? — C’est bon, c’est bon! Mais reste près de moi.» Assurément: Singet le grand saint protégeait Tripita ka, O ui ne pouvait compter que sur le beau Singe-Roi. La discussion entre le maître et le disciple n’était pas terminée que l’ogresse, tout étant prêt, s’approchait de la galerie, ouvrait la serrure et appelait: «Vénérable!» Le moine chinois n’osait répondre. Elle appela une seconde fois. Toujours pas de réponse. Pourquoi n’osait-il pas répondre? Il pensait: «Ouvrirla bouche estîperdre son énergie, remuer la langue sème la sdzanie. » Puis, à la réflexion, il se disait que s’il persistait dans son silence L a goule prit Tripitaka p a r la main et marcha jusqu’au kiosque de chaume. Ô jusqu’au bout, elle se mettrait dans une telle fureur qu’elle pourrait l’occire dans l’instant. Dans la difficulté où il se trouvait, n’osant ni avancer ni reculer, son esprit interrogeait ses lèvres, tandis qu’il retournait trois fois sa langue dans la bouche. Il était en proie à l’incertitude lorsque la créature répéta: «Vénérable! — Madame, je suis là», se résigna à répondre le moine chinois, qui avait l’impression d’avoir perdu par ces mots mille livres de chair. Répondre aux avances de cette créature, un bonze unanimement reconnu pour la sincérité de sa vocation, parti à l’Ouest en quête des Écritures, est-ce possible, vous demandez-vous? Sachez qu’à cette heure de péril extrême, sa réponse était entièrement diâée par l’incapacité d’agir autrement, par la contrainte extérieure et nullement, en vérité, par une pulsion interne. Dès qu’elle eut obtenu une réponse, la goule poussa la porte, le releva de ses mains et se frotta à lui avec cent minauderies de coquette, mille marques de passion amoureuse, sans se rendre compte qu’elle ne faisait qu’importuner Tripitaka. «Ma seule crainte, c’est que mon maître finisse par se laisser émouvoir devant de tels assauts de séduétion», se disait Singet avec un ricanement intérieur. Car, en effet, Pour un vra i moine, démoniaque tourmente, E lle est, en vérité, d ’une beauté troublante: Pales sourcils q u i s ’inclinent tels le saule, Teint de pêche de joues fraîches qui le frôlent, Courbe indiscrète des deux chaussons brodés, N o ir corbeau de hauts chignons de chaque côté. Lorsque, souriante, elle lu i prend la main, L a robe du moine s ’imprégne de parfum. La goule prit Tripitaka par la main et marcha jusqu’au kiosque de chaume: «Vénérable, je vous ai préparé une coupe de vin que j’aimerais boire avec vous. — Madame, l’humble moine que je suis ne saurait consommer que nourriture végétarienne. — Je sais, c’ei't pourquoi j’ai fait chercher dans la montagne de l’eau pure, produit de l’union du Yin et du Yang, 'Livre XVII, chapitre lxxxii celle de la grotte ne l’étant point, et, pour vous être agréable, préparer un fes'tin de fruits et légumes.» Le moine chinois la suivit et découvrit en effet, Sons l ’entrée drapée de soieries, la cour emplie des fumées de l ’encens montant de brûle-parfum en form e de lion, les plateaux de lamelles de bambou laquées rouge sur des rangées de tables incrustlées et huilées de noir. Elles étaient couvertes de mets étranges et rares, les plateaux débordant d ’extraordinaires produits végétariens: pommes, olives, chair de lotus, raisins, noix de torreya, noisettes, pignes, pignons, litchis, longanes, châtaignes, châtaignes d’eau, jujubes, kakis, noix, noix de ginkgo, amandes, kum quats: tous les fru its que recèle la montagne, tous les légumes fra is de saison. Fromage de soja, gluten de blé, auriculaires, pousses de bambou, bolets, et bien d ’autres savoureux champignons. Toutes sortes de légumes sautés à l ’huile. Fèves et autres haricots en sauces appropriées. Courgettes, concombres, navets et aubergines pelées en form e de cailles; des melons d ’hiver coupés en cubes; des taros réduits au sucre, des navets blancs revenus au vinaigre; poivres et gingembres m erveilleux: tous ces plats form aient une impeccable harmonie de saveurs. Dégageant de fins doigts de jade, la goule remplit d’un vin généreux une scintillante coupe d’or et la présenta au moine chinois en lui susurrant: «Cher vénérable, homme merveilleux, buvez la coupe de l’échange de notre joie! » En proie au pire embarras, Tripitaka la prit et, après avoir jeté en l’air quelques^ gouttes en libation, formula cette prière silencieuse: «O dieux proteéteurs de la Loi, révélateurs des cinq orients, proteéteurs des quatre direétions, soyez témoins de ce serment: depuis que votre disciple a quitté les terres de l’Est, il doit à la bodhisattva Guanyin de vous avoir chargés de sa secrète proteétion afin de lui permettre d’atteindre le monastère du Coup-de Tonnerre, rendre hommage au Bouddha et obtenir les Ecritures. Or, capturé par une goule, je suis présentement contraint de l’épouser par le rite de cette coupe qu’elle me tend. Si ce vin est bien végétarien, votre disciple se forcera à le boire afin de voir le Bouddha et parvenir au succès de son entreprise. Dans le cas contraire, si je transgresse l’interdit, que je sois précipité à jamais dans les souffrances de la transmigration! » Singet, réduit à une taille minuscule, se tenait derrière l’oreille du Maître, tel un confident intime. Quand il parlait, nul autre que Tripitaka ne pouvait l’entendre. L a goule en avait cœur et rate rompus. Toute tremblante, elle serrait dans ses bras Tripitaka. Sachant que le Maître aimait le vin de raisin sans alcool, il l’engageait à vider la coupe. Tripitaka s’exécuta, contraint et forcé, et la remplit précipitamment avant de la rendre à sa partenaire. De la mousse s’était effe&ivement formée. Singet, transformé en insede, s’y glissa subrepticement. La goule la prit en main, mais, au lieu de boire, la posa pour tirer deux révérences devant le moine chinois et lui murmurer quelques mots tendres. Quand elle reprit la coupe, la mousse s’était évaporée, laissant l’insede parfaitement visible. Ignorant que c’était une transformation de Singet, la créature le repêcha avec l’ongle du petit doigt et le lança à terre. Voyant que la situation prenait mauvaise tournure et qu’il lui serait difficle d’entrer dans son ventre, Singet se transforma en faucon affamé: Serres dejade, pupilles d ’or, ailes d ’acier, terrible, il s’élance vers les nuées avec uneféroce énergie. L e renardperfide et le lièvre rusé sepâment à sa vue et partent se cacher à m ille lieues. Q uand la faim le tenaille, il fonce contre le vent à la poursuite des m oineaux; rassasié, il se tient aux portes du paradis. Sa poigne defer est meurtrière. Triom phant, l ’empyrée lu i p a ra ît trop bas. Il s’envola et, ouvrant ses serres, s’abattit sur les tables qu’il renversait, brisant la vaisselle en mille morceaux; il répandit fruits et légumes à terre avant de repartir en abandonnant le moine chinois, transi de peur. La goule en avait cœur et rate rompus. Toute tremblante, elle serrait dans ses bras Tripitaka: «Cher vénérable, d’où vient cette créature? — Je l’ignore. — Moi qui me suis donné tant de peine pour te faire plaisir en préparant ce festin! Je me demande d’où sort cette bête détestable qui a cassé ma vaisselle. — Madame», ajoutèrent les petites goules, «la vaisselle cassée n’est rien, mais comment servir tous ces mets souillés éparpillés par terre?» Tripitaka avait fort bien compris que c’était un Stratagème du Novice, mais il se gardait évidemment de le dire. «Mes petites», répondit la goule, «je sais: ce doit être le Ciel et la Terre qui m’ont envoyé cette créature parce qu’ils ne tolèrent pas que je retienne prisonnier le moine chinois. Ramassez la vaisselle cassée, apportez d’autres 6z plats, végétariens ou non: je demande au Ciel de me servit d’entremetteur, à la Terre d’être le témoin, avant de procéder à nouveau à la cérémonie des épousailles.» Elle renvoya le Vénérable s’asseoir sous la galerie de l’est, où le récit le laissera. Revenons à Singet: il vola jusqu’à la sortie, reprit son aspedt propre et cria: «Ouvrez!» «C’est notre frangin, Sablet», dit en souriant Porcet. Ils écartèrent tous deux leurs armes. Dès que Singet eut sauté hors du gouffre, Porcet s’avança pour le retenir: «La goule y eàt? Le Maître y est? — Oui, oui! — Le Maître doit en subir, des avanies, là-dedans! L’a-t-on ligoté ou suspendu? Va-t-il être bouilli ou cuit à la vapeur? — Rien de tout cela. Elle n’a fait que lui offrir un festin et voudrait faire la chose que tu sais avec lui. — Tu en as de la chance! Tu as dû boire le vin du mariage. — Idiot! Boire le vin du mariage, alors que la vie du Maître est en danger! — Pourquoi es-tu revenu, alors?» Singet lui raconta comment il s’était transformé à la vue du Maître, et conclut: «Mes frères, mettez un terme à ces divagations. Le Maître est ici: cette fois, je l’en sortirai, j’en suis sûr.» Il y retourna, prit ce coup-ci la forme d’une mouche et se posa sur la tour de l’entrée, à l’écoute de ce qui se passait. Il entendait le souffle rauque de colère de la goule qui, depuis le kiosque, donnait des ordres: «Mes petites, végétarien ou non, peu importe, apportez aussi du papier à brûler: j’ai résolu de l’épouser avec l’entremise et la garantie du Ciel et de la Terre.» «Cette créature n’a pas un scrupule de pudeur», se dit Singet avec un ricanement intérieur, «en plein jour, enfermer chez soi un bonze pour se le faire! Elle ne perd rien pour attendre! Point de hâte: entrons d’abord jeter un coup d’œil! » Voletant en bourdonnant, il atteignit la galerie et y aperçut le Maître assis, les joues trempées de larmes. Singet se glissa à l’intérieur et, posé sur sa tête, appela: «M aître!» Le Vénérable reconnut la voix, sauta sur ses pieds et 'Livre XVII, chapitre lxxxii répondit, grinçant des dents d’indignation: «Macaque de malheur! Si grosse de courage que soit leur rate, chez les autres elle reste enveloppée par le corps; chez toi c’est la rate qui entoure le corps! Tu as cassé sa vaisselle grâce à ton pouvoir de transformation, mais ça va nous coûter cher. Maintenant que tu as exacerbé ses désirs lubriques, dans sa volonté de copuler avec moi, peu lui importe de servir du végétarien ou non. Que faire maintenant? — Ne me faites pas de reproches, maître», répliqua le Novice sur un ton enjoué, «j’ai un moyen de vous délivrer. — Allons donc! — J ’ai remarqué un jardin, derrière, quand je me suis envolé tout à l’heure. Vous l’amenez à y aller batifoler et je vous sauverai. — De quelle façon vas-tu me secourir dans le jardin? — Vous vous rendez avec elle dans le parc et marchez jusqu’aux pêchers; n’allez pas plus loin. Attendez que je vole sur l’une des branches et me change en pêche rouge. C’eât celle-là qu’il faudra commencer par cueillir en prétextant que vous avez envie de manger un fruit. Le rouge, ce sera moi. Elle voudra sûrement en cueillir un autre. Vous insisterez alors pour qu’elle accepte la pêche rouge. Dès qu’elle y aura donné un coup de dents, je passerai dans son estomac. Le temps de lui en déchirer les parois et de lacérer ses entrailles, elle sera morte et vous serez délivré. — Si tu en as la capacité, ne te suffit-il pas de la combattre? As-tu besoin de te glisser dans son ventre? — Maître, vous ne comprenez pas le fin du fin: je pourrais la combattre, s’il était aisé d’entrer ou de sortir du gouffre. Mais ce n’est pas le cas; il est d’accès compliqué. Si je l’attaque, toute la nichée me tombera dessus et me retiendra. Que pourrais-je faire alors? On ne s’en débarrassera qu’en agissant en sous-main.» Tripitaka hocha la tête, enfin convaincu. «Suis-moi! se contenta-t-il de répliquer. — Entendu, entendu!» répondit Singet, «je suis sur votre crâne.» Maître et disciple s’étant mis d’accord, Tripitaka se leva et, s’appuyant des deux mains à la cloison, cria: «Madame, madame!» La goule, à ces mots, courut s’approcher tout soutire: «Mon cher homme merveilleux, qu’as-tu à me dire? — Madame, depuis que j’ai quitté Chang’an et que j’ai suivi la route de l’Ouest, pas un seul jour ne s’est écoulé sans montagnes ou cours d’eau. L’autre jour, quand nous avons pris refuge au monastère Pacificateur-des-Mers, j’ai attrapé froid et suis tombé gravement malade. J ’ai beaucoup transpiré aujourd’hui et me sens un peu mieux. Je dois à votre débordante affeâion, madame, de m’avoir amené dans votre résidence, mais d’être resté assis toute la journée, je me trouve de nouveau mal. Pourriez-vous m’emmener quelque part pour me détendre? — Bien sûr, mon cher homme merveilleux», répondit la goule, ravie, «si tu en as envie, allons nous distraire dans le parc, toi et moi.» Et de donner l’ordre: «Mes petites, prenez la clé, ouvrez la barrière du jardin et balayez le sentier!» Les petites goules coururent ouvrir et mettre de l’ordre. La créature poussa la cloison et aida le moine chinois à sortir. Voyez toutes ces mignonnes filles aux cheveux huilés et au visage poudré se presser autour du bonze et le conduire au jardin! Brave Tripitaka! Au milieu de cette troupe couverte de gaze légère, dans ce bosquet de brocarts et soieries, il restait comme sourd et muet. Sans ce cœur de pierre tourné vers le Bouddha, il aurait renoncé à la quête des Écritures comme tout autre commun mortel attaché aux plaisirs de la chair et du vin. Quand ils furent arrivés devant le jardin, la goule lui susurra: «Cher homme merveilleux, amusons-nous ici, rien de tel pour dissiper la mélancolie!» Ils entrèrent la main dans la main. Comme il levait les yeux, s’offrirent à son regard des lieux vraiment enchanteurs. Tenant par la main la goule, le Vénérable se promenait pour jouir des fleurs sans se lasser de l’infinie variété des plantes rares. Après avoir passé tant de kiosques et de pavillons, pénétré de la beauté des lieux, il atteignit les abords du verger aux pêchers. Singet piqua le crâne du Maître: celui-ci comprit. Singet s’envola sur la branche d’un pêcher et, d’une secousse, se transforma en pêche d’un rouge vraiment délicieux. «Madame», dit le Vénérable à la goule, «en votre parc les fleurs sont odorantes et sur les branches les fruits sont mûrs, si odorantes que les abeilles se pressent d’en extraire le neélar, si mûrs que les oiseaux se les disputent. Mais comment se fait-il que sur ce pêcher certains fruits soient verts et d’autres rouges?» Elle se mit à rire: «Sans Yin et Yang au ciel, le soleil et la lune ne brilleraient point. Sans Yin et Yang sur la terre, les arbres et les plantes ne pousseraient pas. Sans Yin et Yangchez les humains, l’homme ne se distinguerait pas de la femme. Quant aux fruits de ce pêcher, ceux qui sont du côté Yang, sont chauffés par le soleil et mûrissent plus tôt: c’est la raison pour laquelle ils sont rouges. Ils restent verts là où ils sont adossés au Yin où il n’y a pas de soleil. Telle est la logique du Yin et du Yang. — Merci, madame, de m’en avoir instruit. Je l’avoue: en vérité, je l’ignorais. » Aussitôt de s’avancer, tendre la main et cueillir la pêche rouge. La goule en prit une verte. Tripitaka s’inclina et présenta des deux mains le fruit à la goule: «Madame, vous qui aimez les couleurs chaudes, mangez de cette pêche et laissez-moi la verte. » Elle échangea tout de bon son fruit en se réjouissant intérieurement du geste: «Le brave moine! Un homme vrai: me témoigner une telle affeâion avant même d’être devenu mon m ari!» Elle se sentait plus amoureuse que jamais du moine chinois. Celui-ci prit la verte et se mit aussitôt à la croquer. Elle, qui ne demandait qu’à lui tenir compagnie, ouvrit la bouche, prête à mordre dans sa pêche. Ses lèvres vermillon découvraient déjà ses dents d’argent, mais elle n’avait pas encore refermé la bouche que Singet, impétueux comme il l’était, avait roulé jusqu’à son gosier et s’était laissé tomber dans l’estomac. La goule, effrayée, se tourna vers Tripitaka: «Vénérable, il est terrible, ce fruit: rouler de cette façon sans tolérer d’être mordu! — Un fruit frais, mûr à point, ça descend tout seul, madame. — Mais il eit descendu avant même que je recrache le noyau. — Vous êtes de si heureuse humeur, madame, un fruit aussi succulent, vous l’avez avalé avant même de songer à cracher le noyau. » Dans son ventre, Singet reprit sa forme originelle. «M aître!» cria-t-il, «inutile de discuter plus longtemps avec elle; je suis arrivé à mes fins. — Doucement, mon disciple! — Mais avec qui parles-tu? demanda la goule, interrompant la conversation qu’elle entendait fort clairement — Je parle à mon disciple Conscient-de-la-Vacuité. — Où eit-il? — Dans votre ventre. La pêche rouge que vous venez de manger, c’est lui, pas vrai? — C’en est fini, fini!» s’écria-t-elle, prise de panique, «si ce singe est dans mon ventre, je suis morte! Pourquoi avoir fait des pieds et des mains afin de pénétrer dans mon e§tomac, Singet? — Pour rien de particulier. Je me contenterai de te dévorer les six feuillets avec le foie et les poumons ainsi que le cœur aux sept ouvertures et trois poils. Quand je t’aurai nettoyé des cinq viscères, tu pourras jouer à l’esprit-squelette qui fait un bruit de crécelle...» Terrifiée à ces mots au point de ne plus avoir l’âme chevillée au corps, la goule serra dans ses bras le moine chinois: «O vénérable, je pensais que nous étions « L ié s p a r un f il rouge de toute éternité, Unis l ’un à l ’autre comme poissons dans l ’eau. H élas! L e couple de canards esti séparé; O ui l ’aurait crut L es phénix s’en vont dos à dos. A u pont des Renouées la marée est montée *. A u temple du Bouddha le rendez-vous manqué, A près la jo ie, ilfa u t déjà se séparer! Te revoir: quand cela me sera -t-il donné?» À entendre la lamentation du fond de l’estomac, Singet n’avait qu’une crainte, que le Vénérable se laissât berner par esprit de compassion. Il se mit à faire des moulinets avec les poings, à sauter, à gesticuler, se jeter à plat ventre, bref, il était sur le point de rompre la paroi de chair. Une intolérable douleur avait fait mordre la poussière à la goule. Elle reita longtemps sans oser proférer la moindre parole. Comme son silence donnait à Singet l’impression qu’elle était morte, il relâcha l’attaque. Revenant à elle, elle s’écria: «Mes petites, où êtes-vous?» Au fait, les petits monstres femelles étaient entrés au jardin et s’étaient dispersés à leur bon plaisir, à cueillir des fleurs ou jouer aux plantes «m ’as-tu vu»; elles s’amusaient.Livre XVII, chapitre lxxxii comme des folles, laissant leur maîtresse parler d’amour à son aise avec le moine chinois. Toutes accoururent à cet appel soudain, et virent la goule gisant à terre, le visage décomposé, gémissante, incapable même de ramper. Elles se hâtèrent de l’aider à se relever et de l’entourer: «Qu’est-ce qui ne va pas, madame? Serait-ce une attaque de cœur? — Non, non! Ne me posez pas de question: j’ai quelqu’un dans le ventre! Raccompagnez le bonze dehors, vite, et laissez-moi la vie! » Elles se mirent tout de bon à le porter, mais Singet cria du fond de l’estomac: «Nul autre que vous-même ne doit contribuer à la sortie du Maître; je ne vous épargnerai la vie qu’à cette condition! » La créature n’avait pas d’alternative, car elle ne songeait plus qu’à sauver sa peau. Elle s’efforça de se remettre sur pieds précipitamment, prit le moine chinois sur le dos et se dirigea à grands pas vers la sortie. «Madame, où donc allez-vous? lui demandaient les petites en la suivant. — Tant que la lune brillera sur les cinq lacs, mon hameçon d ’or péchera dans le ressac! Je renvoie ce gars-là en attendant de m’en trouver un autre.» Sacrée goule! Dans l’élan d’un éclat lumineux, elle atteignit la sortie. On entendait un bruit d’armes entrechoquées. «Disciple», s’inquiéta Tripitaka, «ça cogne dehors. — C’est Porcet qui frotte son râteau», répondit Singet, «appelez-le! — Porcet!» cria Tripitaka. Porcet entendit: «Sablet, le Maître est sorti!» Tous deux dégagèrent le râteau et le bâton, permettant à la goule de porter le moine dehors. Ah! le cas de dire: T e singe de Testprit du dedans soumet le monstre, Terre et bois accueillent à la porte le saint moine. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il advint de la goule, écoutez donc la séance qui vient. 6j 第083回 / CHAPITRE LXXXIII OÙ LE SINGE DE L’ESPRIT RECONNAÎT LA SOURCE D E CIN ABRE, ET LA CH ARM AN TE FILLE RETRO UV E LE FOND D E SA NATURE. Nous disions donc que Tripitaka s’était fait escorter hors du gouffre par la goule. Sablet s’approcha pour lui demander: «Le Maître est sorti, mais où est passé notre condisciple aîné? — Il a sûrement calculé son coup», répondit Porcet, «il a dû se faire échanger avec le Maître. — Votre condisciple e§t dans son ventre, déclara Tripitaka en montrant la goule du doigt. — Dégoûtant à mourir! » ricana Porcet, « qu’est-ce que tu fabriques dans son ventre? Sors! — Ouvre grand la bouche, que je m’en aille!» cria Singet de l’intérieur. La goule écarta tout de bon les mâchoires. Le Novice se fit tout petit, sauta dans le gosier et allait se glisser dehors quand, de crainte qu’elle ne mordît sans façon, il sortit la trique de fer, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de prendre la forme d’un noyau de jujube qu’il plaça entre les mâchoires de la créature. D’un bond il fut dehors, récupérant son arme au passage, puis, d’un coup de reins, il reprit son asped propre et s’élança au combat, trique levée. Elle sortit les deux épées précieuses et para le coup dans un bruyant entrechoquement d’armes. Quel magnifique duel au sommet de la montagne! Les deux épées volantes luiprotégeaient la face, la trique cerclée d'or levée sur sa tête: l ’un est le singe de l ’estprit né du ciel, l ’autre a les os d ’une fille ravissante, estprit que produisit la terre. Gonflés de rancune, ils tirent de la jo ie de la rencontre, fureur redoublée. L ’une voudrait luiprendre le Yangprim ordial dans l ’union chamelle, l ’autre cherche àform er le saint embryon en combattant le pur Yin. L a trique dressée em plit le ciel de froides brumes, les épées sont dis vans q u i tamisent la noire poussière de la terre. 'Parce que le Vénérable veut rendre hommage au bouddha, ils luttent avec acharnement et font montre de leurs grands talents. Q uand l ’eau combat le feu, la V oie de la M ère en subit le dommage. L e Yin et le Yang ayant peine à s ’unir, chacun va de son côté. Longtemps ils luttèrent, à fa ire trembler la terre et les montagnes et s’écrouler les forêts. À les voir ainsi se battre, Porcet se mit à grommeler contre Singet. Il se tourna vers Sablet: «Le frangin se plaît à cafouiller, frérot! À l’instant, il était dans son ventre: il lui suffisait d’user de ses poings, de lui mettre l’estomac en flammes et de sortir en lui ouvrant la peau du ventre. Son compte aurait été bon. Avait-il besoin de passer par la bouche, la combattre et la laisser se déchaîner? — Tu as raison», reconnut Sablet, «mais c’est grâce à lui que le Maître a été tiré de ce gouffre profond et c’est contre la même créature perverse qu’il poursuit le combat. Invitons le Maître à rester assis ici et prenons les armes pour nous porter à l’aide du frère aîné. Nous l’abattrons, la goule! — Non, non», répliqua Porcet avec un geste de dénégation de la main, «elle dispose de trop grands pouvoirs magiques. Nous ne serons pas à la hauteur. — Que dis-tu là! L’affaire est de notre intérêt commun. Tu as beau dire que nous ne serions pas à la hauteur, même un pet fa it du vent\ — Allons-y!» répondit l’idiot en brandissant son râteau, saisi par l’enthousiasme dans l’instant. Sans plus se préoccuper du Maître, ils s’élevèrent dans les airs, rattrapèrent les combattants et abattirent sur la goule une pluie de coups de crosse et de râteau. Se sentant déjà incapable de soutenir plus longtemps les assauts de Singet, la goule, à la vue des deux autres, rompit le combat, tourna précipitamment les talons et s’enfuit. «Rattrapez-la, mes frères!» cria Singet. Se voyant serrée de près, elle ôta en hâte le chausson brodé de son pied gauche, souffla dessus de son haleine magique, récita une incantation et lui cria de se transformer: il prit son aspeâ, maniant les deux épées, tandis qu’elle-même s’en retournait, transformée en un courant d’air pur par un simple mouvement du corps. Vous vous diriez que cette fois, dans l’impossibilité de les vaincre, elle battait en retraite dans le seul souci de sauver sa vie. Comment prévoir la tournure qu’allaient prendre les événements? C’était aussi que l’étoile de malheur qui planait sur Tripitaka ne s’était pas encore retirée: au moment où la goule passait sous le portique à l’entrée du gouffre, l’apercevant assis seul, elle s’approcha, le prit dans ses bras, rafla les bagages et, coupant les rênes avec les dents, emporta l’homme avec le cheval dans son repaire, où le récit les laissera. Parlons de Porcet: profitant d’un moment où elle n’était pas sur ses gardes, il abattit la goule d’un coup de râteau: ce n’était qu’un chausson brodé! Ce que voyant, Singet s’exclama: «Les deux idiots! Ça suffit, allez vous occuper du Maître! Qui a besoin de votre aide? — Tu vois bien, Sablet?» maugréa Porcet, «je l’avais dit, de ne pas venir. Ce singe doit avoir la tête fêlée: nous l’aidons à terrasser le monstre, mais c’est à nous qu’il en veut! — Vous n’avez rien terrassé du tout! » rétorqua Singet, «elle m’a déjà fait le coup du chausson abandonné hier, quand je la combattais. Je me demande comment va le Maître depuis que vous êtes partis. Allons vite voir!» Tous trois revinrent en hâte: le Maître avait en effet disparu. Il n’y avait plus trace non plus des bagages et du cheval. Affolé, Porcet ne savait où donner de la tête, tandis que Sablet cherchait par-devant et par-derrière. Singet était rongé d’inquiétude. Furetant partout, il aperçut au bord de la route un morceau de rênes gisant en travers. Il le ramassa sans pouvoir retenir ses larmes, éclatant en lamentations: «Ô Maître! Au départ j’avais pris congé du cavalier et du cheval, au retour je ne trouve plus que ce bout de lanière! Ah! Vraiment, le cas de rappeler: « A la vue de la selle je pense au palefroi, E t verse des larmes en songeant à l ’amour d ’autrefois. » À le voir pleurer, Porcet ne put s’empêcher de rire à gorge déployée. «Espèce de ballot!» gronda Singet, «tu veux de nouveau qu’on se sépare... — Non, il n’est pas question de cela», se remit à rire Porcet, «le Maître a été sûrement emporté à nouveau dans le gouffre. Comme dit le proverbe, rien ne fera, sans à trois fois t’y prendre. Puisque tu y es entré deux fois, la troisième, tu peux être sûr de réussir.» Singet essuya ses larmes: «C’est bon. Au point où nous en sommes, il n’y a pas le choix. J ’y retourne. Gardez bien l’entrée, maintenant que vous n’avez plus de bagages ni à vous inquiéter du cheval.» Sacré grand saint! Il fit demi-tour et sauta dans le gouffre sans pratiquer de transformation, tel qu’il était: A u x joues bio&rres, mais le cœur plein de vaillance, I l fu t dieu puissant, étrange, dès l ’enfance, L e visage courbé comme une selle, L es yeux enflammés jetant des étincelles, L e corps entier couvert de poils durs comme fer, Sanglé d ’une jupette de tigre fier. I l met en fu ite m ille nuages au ciel, H t soulève des m illiers de vagues en mer. Un jo u r il battit les rois-gardiens du ciel E t repoussa d ix-h u it m ille guerriers, tels quels. I l a titres de grand saint et Beau Singe-Roi: E n main, la trique aux cercles d ’or en fa it foi. L ’O uell, aujourd’hui, va savoir quel esti son poids: I l s ’en retourne secourir Tripitaka. Le voilà qui arrête le nuage éclatant, arrivé d’une traite devant la résidence de la goule. Comme la porte de la tour d’entrée était fermée, il l’enfonce à coups de trique sans se soucier du tiers ni du quart, puis s’élance à l’intérieur. Il y régnait le plus grand calme: pas la moindre trace de présence humaine. Le moine chinois ne se trouvait plus sous la galerie de l’Eft. Chaises, tables, vaisselle, tout avait disparu du kiosque. Au fait, l’intérieur du gouffre faisait plus de trois cents lis de circonférence. La goule y disposait d’un grand nombre de repaires. Comme elle avait été découverte par Singet la dernière fois qu’elle avait enlevé Tripitaka, elle craignait qu’il ne la retrouve cette fois encore et avait donc déménagé aussitôt, nul ne savait où. Singet trépignait et se frappait la poitrine tant il était contrarié. Il éclata en lamentations: «O maître, vous devez avoir été roulé par le souffle de la malchance, forgé par l’aitre du malheur! Hélas, je commençais à le connaître, ce bout de chemin: A grandes enjambées, trique à bout d e bras, il entra voir. 'Livre XVII, chapitre lx x x iii pourquoi n’y êtes-vous pas? Où voulez-vous que je vous cherche?» Il exhalait son anxiété lorsqu’il sentit soudain une bouffée de parfum lui chatouiller les narines. Il reprit ses esprits: «Cette fumée d’encens vient de derrière: c’est là qu’il doit se trouver!» À grandes enjambées, trique à bout de bras, il entra voir: pas le moindre mouvement. On ne voyait que trois renfoncements et, contre le mur du fond, une table laquée gravée d’un décor de dragons gueules ouvertes, sur laquelle était posé un grand brûle-parfum doré d’où sortaient des volutes d’encens. Au-dessus il y avait une plaque sur laquelle on lisait, en grands caraftères d’or: Tablette de mon reîpeüépère, le roi céle Sle Li. Au-dessous était écrit: A mon relpeffé frère le prince héritier Nata. Ravi de la découverte, Singet abandonna sa recherche de la goule comme celle de Tripitaka, réduisit la trique à la taille d’une aiguille à broder, la glissa dans son oreille, ouvrit les mains pour saisir la plaque et le brûle-parfum et, faisant faire demi-tour au nuage éclatant, regagna d’une traite la sortie, sans cesser de rire aux éclats. Porcet et Sablet l’entendaient. Ils débloquèrent l’entrée et l’accueillirent en lui demandant: «Sans doute as-tu délivré le Maître, pour être si joyeux? — Inutile de nous donner cette peine, suffit de réclamer l’homme à cette tablette, répliqua-t-il en riant. — Ce n’est pas un esprit, cette tablette, et puis ça ne parle pas, comment le lui réclamer?» objeéta Porcet. Singet la posa par terre: «Regardez donc!» Sablet s’approcha et lut: Tablette de mon restpeélépère le roi célestie Li, à mon relpeétéfrère le prince héritier Nata. «Qu’est-ce que cela signifie? demanda Sablet. — C’est la tablette que la goule honore. Quand je suis entré dans sa résidence, il n’y avait plus personne, sauf cette plaque. Je présume que c’est la fille du roi céleste Li et la petite sœur du troisième prince, qui, saisie de nostalgie pour ce bas-monde, a pris l’aspeâ d’une créature maléfique pour enlever le Maître. À qui le réclamer, si ce n’est à eux? Restez ici à surveiller pendant je monte direéfement au ciel avec la tablette porter plainte devant l’empereur de Jade pour qu’il ordonne aux rois célestes, père et fils, de nous rendre le Maître. — Frangin», objeâa Porcet, «comme dit l’adage, accusation passible de mort rit passible de mort. L’on ne saurait la porter que si l’on a raison et bon droit de son côté. Auprès du Trône, ce n’est point plainte à formuler à la légère. Dis-moi donc comment tu penses t’y prendre. — J ’ai mon idée», répliqua en riant Singet, «je me servirai de la tablette et du brûle-parfum comme pièces à conviétion et préparerai par ailleurs un papier. — Comment vas-tu rédiger la plainte? Lis-la-moi un peu pour voir. — Plaignant: Singet Conscient-de-la-Vacuité. Age: dans le document ci-joint. Appartenance: disciple du moine Tripitaka chargé delà quête des Écritures au paradis de l’Oue Bpar la cour des Tang des terres de l’Est. Plainte pour enlèvement perpétré par une fausse goule. «Le roi céleste Porte-Pagode L ijing et son fils, leprince Nata,par leur laisser-aller, ont présentement permis la fugue de leur fille et sœur en ce bas monde, où eüe a porté atteinte à d ’innombrables vies humaines en égarant les gens, transformée en goule au gouffre Sans-Fond du mont Vide-à-Piège. Elle a présentement enlevé notre maître et le retient dans un recoin introuvable. Siplainte n’était portée, père et fils pourraient être soupçonnés d’inhumanité pour avoir délibérément incité leur fi Ue et sœur à commettre ces crimes. «Je vous supplie humblement d ’avoir la commisération d ’accepter la plainte, d’ordonner leur comparution au procès, de mettre la goule hors d’état de nuire et de secourir notre maître, de façon à établir clairement leur culpabilité, ce dont nous vous serions profondément reconnaissants. Telle ril la plainte que j ’ai à soumettre. » Sablet et Porcet étaient enchantés de ce qu’ils venaient d’entendre: «Frangin, plainte si bien raisonnée est sûre d’avoir le vent en poupe. Mais il faut te dépêcher. Il est à craindre que le moindre retard ne coûte la vie au Maître. — Je serai rapide: le temps de faire bouillir l’eau du thé ou au plus le temps de cuire le riz, je serai de retour.» Sacré grand saint! Tenant la tablette et le brûleparfum, il monta d’un bond sur son nuage et atteignit d’une traite la porte sud du ciel. Les deux rois célestes alors de faâion, Grosbalès et Mainteneur-de-l’État, à la vue de Singet, n’osèrent lui barrer le passage: ils s’inclinèrent pour le saluer et le laissèrent entrer. Il se rendit immédiatement à la salle de Communication-Éclairée où les quatre grands précepteurs Zhang, Ge, Xu et Qiu l’accueillirent fort civilement: «Qu’est-ce qui vous amène, grand saint? — J ’ai là un papier qui porte plainte contre deux individus.» «L ’impudent personnage!» se dirent les précepteurs célestes, choqués, «contre qui peut-il bien porter plainte?» Force leur fut de le conduire à la salle des Nuées Mystérieuses et de l’annoncer à Sa Majesté, qui décréta de le faire entrer. Singet posa la tablette et le brûleparfum et, le cérémonial des salutations au trône terminé, présenta le document. L’immortel Ge le prit et le déroula sur la table impériale. Quand l’empereur de Jade eut fini de le lire, depuis le début, et eut vu de quoi il retournait, il l’endossa, ce qui en faisait un décret impérial, chargeant l’astre du Métal Blancheur-Suprême de se rendre au palais des Tours-de-Nuées commander au roi céleste Li Porte-Pagode de comparaître devant Sa Majesté. «J’ose espérer que le souverain du ciel saura le châtier sévèrement», ajouta Singet, «sinon il serait à craindre qu’il ne soit la source d’autres affaires détestables. — Que le plaignant s’y rende aussi! ordonna l’empereur de Jade. — Dois-je y aller aussi? demanda Singet. — Sa Majesté a fait connaître sa volonté», répondirent les quatre précepteurs célestes, «vous pouvez y aller en compagnie de l’astre du Métal.» Singet suivit donc l’astre, sur un nuage, et fut bientôt rendu au palais des Tours-de-Nuées, la résidence du roi céleste. Il y avait au portail un garçon qui connaissait l’astre du Métal et entra l’annoncer sans tarder: «Sa Seigneurie Blancheur-Suprême est là». Le roi sortit l’accueillir et, voyant qu’il était porteur de la volonté impériale, fit aussitôt brûler de l’encens. En se retournant, il aperçut Singet qui suivait et en ressentit un vif mécontentement. Vous vous demandez pourquoi? Eh bien, à l’époque où Singet avait provoqué de graves troubles au paradis, l’empereur de Jade lui avait conféré le titre de grand maréchal et, au prince Nata, celui de dieu de l’Assemblée des trois autels vaste comme la mer, afin de terrasser le Novice à la tête des troupes célestes, mais ils avaient échoué en dépit de maintes offensives. Le roi céleste gardait encore un certain ressentiment de cette défaite vieille de cinq cents ans: c’était la raison de son mécontentement. «Quel genre de décret m’apportes-tu? demanda-t-il, incapable de patienter plus longtemps. — Une plainte de Singet le grand saint contre toi. — Contre moi? Et pourquoi? tonna-t-il, furieux à ce mot de plainte. — Pour incitation à l’enlèvement de créatures humaines par une fausse goule. Je t’en prie, ouvre et lis toi-même, après avoir brûlé de l’encens.» Respirant bruyamment, le roi céleste plaça une table à encens et remercia l’empereur de la grâce qu’il lui accordait, tourné vers l’espace. Ceci fait, il déroula le document, et ce qu’il lut le mit dans une telle fureur qu’il frappait la table à encens, s’exclamant: «Caboche de singe! Il m’accuse à tort! — Calme-toi donc!» lui dit l’aitre du Métal, «il a produit des pièces à conviftion devant le Trône, une tablette et un brûle-parfum, et assure qu’il s’agit de ta propre fille. — Je n’ai que trois fils et une fille. L’aîné, Suvarnata, sert l’Ainsi-venu en tant que proteéleur de la Loi d’avant-garde. Le cadet, Moksa, a suivi Guanyin des mers du Sud et s’est fait son disciple. Le troisième, Nata, est à mes côtés et protège inlassablement le Trône. Mon unique fille, Zhenying, n’a pas sept ans et ne comprend encore rien à ces choses. Comment saurait-elle se faire goule? Si tu ne me crois pas, je l’apporte dans mes bras et te la montre. Cette caboche de singe est vraiment d’une impudence! Contre moi, grand maréchal au ciel, une fonction qui m’autorise à décapiter d’abord et ne faire mon rapport qu’ensuite, n’en parlons pas! Mais seraient-ce gens du petit peuple en ce bas monde, la calomnie est inacceptable. La loi le dit: “Accusation fausse entraîne un châtiment aggravé de trois degrés.” Ligote2-moi ce singe avec la corde à lier les démons!» ordonna-t-il à ses subordonnés. Alignés en contrebas, le dieu Efficience-Géante, le général Ventre-de-Poisson et le maréchal Yaksa Héroïque surgirent tous ensemble et ligotèrent Singet. — Roi céleste Li, ne provoque pas de malheur! » l’avertit l’astre du Métal, «j’ai reçu l’ordre de venir avec lui te convoquer. Ta corde est trop lourde: si jamais tu le mets à mal, tu auras à le regretter. — Comment tolérer une accusation aussi perfide? Assieds-toi en attendant que je prenne mon sabre à décapiter les démons et lui décolle la tête. Nous irons ensuite répondre tous les deux à la convocation impériale.» À le voir chercher le sabre, l’aitre du Métal, effrayé, se mit à trembler et se tourna vers Singet: «Vous avez commis une erreur: l’on ne saurait porter plainte devant l’empereur avec tant de légèreté! Sans même s’être assuré de la réalité de l’accusation! Que faire si cette façon inconsidérée d’agir vous coûte la vie? — Rassurez-vous, mon vieux!» répliqua avec un petit rire Singet, pas le moins du monde apeuré, «il n’y a rien à craindre. C’est de cette façon que votre vieux Singet mène les affaires: perdant au début, mais toujours gagnant à la fin.» Il n’avait pas fini de parler que le roi céleste faisait tournoyer son sabre, dirigé sur la tête de Singet. Le troisième prince se précipita en avant et para le coup de son épée à trancher à la taille. «Mon père et roi, calmez votre colère!» criait-il. Le roi devint pâle d’effroi. Pourquoi cela? N’aurait-il pas dû lui ordonner de se retirer en voyant son fils intervenir avec l’épée? Voilà: Lorsqu’il lui naquit ce fils, l’enfant portait sur la paume de la main gauche la lettre Na, et sur la droite la lettre Ta, d’où l’appellation Nata. Dès le troisième jour de sa naissance, ce prince provoqua des malheurs en entrant dans la mer se baigner: il piétina le palais de cristal et attrapa un dragon dans l’intention de lui arracher un tendon pour s’en faire une ceinture. Quand le roi, son père, l’apprit, il voulut le tuer, par crainte de calamités ultérieures. Furieux, Nata prit en main le sabre et découpa sa chair pour la rendre à sa mère, décharna ses os qu’il remit à son père: il restituait ainsi à l’un son sperme, à l’autre son sang. Quant à son âme, elle gagna a’une traite le monde de la joie absolue à l’Ouest, où elle se plaignit auprès de Bouddha. Celui-ci expliquait les soutras en compagnie des bodhisattva, lorsqu’il entendit au travers des bannières et du baldaquin quelqu’un crier: «Au secours!» revêtir. C’est ainsi que Nata revint à la vie. Usant de sa force divine, il soumit à la Loi les démons des quatrevingt-seize grottes et acquit une puissance plus grande encore. Par la suite, il voulut tuer son père pour venger son désossement. Le roi céleite n’eut d’autre solution que d’implorer le secours du Bouddha, qui mettait au-dessus de tout la paix et l’harmonie. Celui-ci lui fit don d’un reliquaire en or en forme de pagode ajourée: il y avait des images de bouddhas à chaque étage, éclatantes de beauté. C’était appeler Nata à traiter son père comme le Bouddha et dissiper sa rancune. De là vient le nom de roi céleste Li Porte-Pagode. Ce jour-là, comme il était chez lui sans autre occupation, il avait négligé de porter cette pagode: il était devenu pâle d’effroi dans la crainte que Nata ne songeât de nouveau à se venger. Il retira aussitôt la main pour y mettre la pagode, qu’il détacha de son support, et se tourna vers Nata: «Qu’est-ce à dire, mon enfant, bloquer mon sabre avec ton épée? — Mon roi et père, c’est que vous avez une fille en ce bas monde. — Mon enfant, je ne vous ai engendrés que vous quatre, comment pourrais-je avoir une autre fille? — Vous l’avez oubliée, mon père et roi. Cette fille était une goule à l’origine. Devenue monstre il y a trois cents ans, elle avait volé pour les ronger chandelles et fleurs parfumées du Bouddha au mont des Vautours. Vous aviez été chargé de la capturer à la tête de troupes célestes. Elle aurait dû être battue à mort. Mais le Bouddha avait donné ces consignes: «N e péchez jam ais poissons élevés en eau profonde, Espérez longue vie des biches nourries dans la montagne. «Sa vie a donc été épargnée et, par sentiment de reconnaissance, elle vous a salué en père, et votre fils, moi-même, en frère, dressant en ce bas monde une tablette devant laquelle elle brûlait de l’encens. Qui l’aurait cru? Elle est redevenue goule et s’est attaquée au moine chinois. Mais son repaire a été découvert par Singet qui en a rapporté la tablette, base de la plainte portée devant le Trône. Il s’agit de votre fille par les liens de la gratitude et non de ma sœur par le sang.» Stupéfait et rempli de confusion à ce discours, le roi avoua: «Je l’avais vraiment oubliée, mon enfant. Comment s’appelle-t-elle? — Elle a trois noms: celui qu’elle portait là d’où elle vient à l’origine, Esprit-Souris-à-Poils-Blancs-au Museau-d’Or. Ce nom fut changé en Demi-Guanyin parce qu’elle avait volé chandelles et fleurs odorantes. Pardonnée et descendue sur terre, elle s’est fait appeler dame Jaillie-de-Terre.» Le roi céleste comprenait enfin ce qui s’était passé. Il posa la pagode et voulut détacher Singet de ses propres mains, mais celui-ci n’était plus d’humeur à se laisser faire: «Qui oserait défaire mes liens? Je tiens à paraître ainsi devant Sa Majesté, et ce procès, je le gagnerai! » De saisissement, le roi céleste se sentit les mains molles. Le prince restait sans voix. Chacun de se retirer tête basse. Le grand saint se roulait et se contorsionnait par terre, insistant pour que le roi céleste comparût devant le Trône. Ce dernier n’avait plus d’autre solution que de solliciter l’intervention de l’astre du Métal: «Comme disent les anciens», répondit celui-ci, «en toutes choses pratique la tolérance. Vous avez agi avec un peu trop de précipitation: le ligoter aussitôt et, de plus, vouloir le tuer! Ce singe est d’une impudence notoire: que voulezvous que je fasse maintenant? Bien que ce soit votre fille par adoption et non par le sang, à considérer ce que votre fils vient d’exposer, elle ne vous en est que plus chère et je ne vois comment vous disculper, si vous ne comparaissez pas. Vous en êtes responsable. — Si vous voulez bien parler en ma faveur, j’en serai dispensé. — Je le voudrais bien, mais en quelle qualité? — Rappelez-lui que c’était vous qui aviez proposé de le pacifier en lui conférant un titre, il n’en demandera pas plus», répliqua en souriant le roi. L’astre du Métal s’approcha enfin de Singet et lui mit la main à l’épaule: «Grand saint, fais-le pour moi: laisse-toi détacher et allons devant Sa Majesté. 6 4 4 — Inutile, mon vieux. Je sais rouler par terre et m’y rendre de cette façon.» L’astre du Métal se mit à rire: «Tu es sans pitié, mon singe! Pourtant je t’ai rendu quelques services autrefois; une si petite chose, tu me la refuses! — Quel service m’as-tu rendu? — Je pense à l’époque où tu étais une créature maléfique au mont de Fleurs et Fruits, soumettant tigres et dragons. Tu avais rayé de force ton nom du registre des morts, et répandais la violence avec ta bande de monstres. Alors que le Ciel d’En-haut voulait te faire arrêter, c’est moi qui avais proposé de promulguer un décret de pacification te convoquant au paradis et te donnant le titre d’épizoologue. Quand tu avais bu le vin sacré de l’empereur de Jade, c’est encore moi qui avais suggéré avec insistance de t’accorder le titre de “Grand Saint égal au Ciel”. Mais tu n’as pas su garder ta place et tu as recommencé en volant des pêches, dérobant du vin et pillant l’élixir de seigneur Laozi. C’est ainsi que tu es parvenu à la non-extinâion et à la non-naissance. Sans moi, où en serais-tu aujourd’hui? — Les anciens ne le disent que trop bien: A ta mort, ne partage point la tombe d ’un vieillard, il ne saurait que se plaindre et t’astlicoter!]c n’étais qu’épizoologue, j’ai fait un peu de raffut au ciel: rien de bien terrible. C’est bon, c’est bon! Je le laisse quand même me détacher, mais c’est bien pour te sauver la face!» Le roi céleste osa enfin s’approcher et défaire ses liens. Il pria Singet de remettre ses vêtements et de s’asseoir à la place d’honneur pour que tout un chacun lui rendît hommage. Singet se tourna vers l’astre du Métal: «Alors, mon vieux, qu’en penses-tu? Quand je t’ai dit que je ne recule que pour mieux sauter: voilà comment je mène les affaires. Hâte-toi de les presser d’aller voir Sa Majesté, pour ne point compromettre le sort du Maître. — Rien ne presse. Après ces émotions, prenons une tasse de thé avant de partir. — Boire son thé, c’eit accepter de se laisser corrompre. Quel châtiment te vaudra d’avoir laissé filer le coupable en te vendant et de traiter aussi cavalièrement le décret impérial? intervint Singet. — Je ne prends pas de thé, je n’en prends pas! Voilà qu’il m’implique, même moi! Roi céleste Li, partons sans tarder!» Le roi n’avait aucune intention d’y aller, craignant de ne pouvoir placer un mot: comment pourrait-il se disculper si Singet recommençait à s’emporter et à discourir à tort et à travers? Force lui fut de redemander à Pas'tre du Métal d’intervenir en sa faveur. «J’ai un mot à te dire: m’écouteras-tu? — Pour te sauver la face, j’ai passé sur la façon dont j’ai été traité. Qu’as-tu à ajouter? Parle! Parle donc! Je t’écouterai si tu parles bien. Sinon, ne m’en veuille pas, grommela Singet. — Rappelle-toi», rétorqua l’astre du Métal, «procès d’un jour demande dix jours de plaidoiries. Si tu portes plainte et déclares que la goule est la fille du roi céleste, il le niera et vous risquez d’en discuter à perte de vue devant Sa Majesté. Un jour au ciel vaut un an en ce bas monde, je te le rappelle. La goule aura piégé ton maître une année entière: ne parlons pas de mariage! Elle aura eu amplement le temps de lui faire un petit moine. Ne serait-ce pas compromettre votre grande entreprise?» Singet réfléchit, tête baissée: «C’est vrai. Quand j’ai quitté Porcet et Sablet, je leur ai dit que je serais de retour au plus tard le temps de cuire du riz, au plus tôt celui de bouillir l’eau du thé. Ne vais-je pas être en retard, avec toutes ces complications?» Se tournant vers l’astre du Métal ¡«Supposons que je suive ta proposition ¡comment retourner la décision impériale? — Demande au roi céleste Li de lever des troupes et d’aller avec toi soumettre la goule. Je m’occupe de rapporter le décret. — Comment vas-tu faire? — Je dirai simplement que le plaignant s’est enfui et qu’en conséquence l’accusé a été dispensé de comparaître. — Tu me la bailles belle!» rétorqua en riant Singet, «je retire la plainte par égard pour toi, et tu vas prétendre que je me suis enfui! Va lui dire de rassembler ses troupes au portail sud du ciel et de m’attendre. Je t’accompagne. » Le roi céleste prit peur: «S’il y va et parle, je risque d’être inculpé de félonie. donnée? Comment pourrait-il encore être question de te salir?» Le roi remercia Singet, qui partit en compagnie de l’astre du Métal. Tandis qu’il rassemblait ses troupes célestes et leur faisait passer la porte sud du ciel, l’astre du Métal et Singet retournèrent voir l’empereur de Jade pour lui dire: «C’est la Souris-à-Poils-Blancs-au-Museau-d’Or devenue esprit qui a tendu un piège au moine chinois. Elle avait dressé la tablette aux père et fils Li pour donner le change. Le roi a déjà levé des troupes pour la capturer. Nous espérons que Votre Majesté lui pardonnera sa faute.» Comme l’empereur était déjà au courant de la situation, il lui accorda la grâce d’un non-lieu. Singet retourna sur un nuage au portail sud et retrouva le roi et le prince qui l’attendaient avec leurs troupes en ordre de bataille. Eh! Tous ces divins guerriers, roulant dans le vent et fendant le brouillard, entouraient le grand saint. Ils descendirent tous ensemble sur leurs nuages et furent bientôt rendus au mont du Vide-à-Piège. Porcet et Sablet les attendaient, les yeux brûlants d’impatience, quand ils les virent arriver. L’idiot accueillit le roi céleste avec de grands saluts: «Vous vous êtes donné bien de la peine! — Vous n’êtes pas au courant, amiral des Roseaux Célestes: en acceptant d’elle un bâtonnet d’encens, nous avons amené la goule aux aâes les plus déraisonnables, comme de retenir prisonnier votre maître. Ne nous en veuillez pas de notre retard. Cette montagne est bien le mont du Vide-à-Piège? Mais nous ignorons de quel côté s’ouvre la grotte. — Ce bout de chemin m’est familier. Toutefois, la grotte s’appelle gouffre Sans-Fond et fait une circonférence de plus de trois cents lis. La créature dispose d’un grand nombre de repaires. Elle avait d’abord retenu notre maître à la tour d’entrée à double gouttière. Cette fois, tout est désert. Même pas l’ombre d’un fantôme! Nous ne savons pas où elle a déménagé. — Elle n’échappera pas au filet du ciel ni à la nasse de la terre, quels que soient ses ruses et Stratagèmes: allons à l’entrée du gouffre; nous aviserons ensuite», répondit le roi céleste. Tout le monde se mit en mouvement. Aïe! Au bout d’une dizaine de lis, ils parvinrent au gros rocher. Singet.L/m? XVII, chapitre lxxxiu montra du doigt l’ouverture, de la taille d’une jarre: «C’est là! — Sans entrer dans la tanière du tigre, on ne prendra pas ses petits: qui aura le courage d’entrer le premier? demanda le roi céleàte. — Moi! répondit Singet. — Non», répliqua le troisième prince, «j’ai l’ordre impérial de soumettre la créature, c’eàt donc à moi de pénétrer d’abord.» L’idiot se mit à crier en bousculant son monde: «Le premier, ce doit être moi, Porcet! — Trêve de criailleries! » trancha le roi céleste, «c’eit à moi de répartir les tâches: Singet le grand saint et le troisième prince conduiront ensemble les troupes au fond du gouffre, tandis que nous monterons tous les trois la garde à la sortie, de façon à coordonner nos efforts audehors et au-dedans et de sorte que la route lui soit barrée vers le ciel comme sous la terre. Nous lui montrerons alors ce dont nous sommes capables!» Tous d’approuver par un «oui» unanime. Voilà donc Singet et le troisième prince qui se glissent à l’intérieur, à la tête de la troupe et de ses capitaines. Montés sur des nuages éclatants de lumière, ils lèvent les yeux sur le merveilleux speétacle: Mêmes disques du soleil et de la lune éclairent même perstpellive de montagnes et de rivières. L a brume tiède enveloppe sources de perles, puits de jad e, et bien d ’autres Speilacles admirables. Rangée après rangée de pavillons décorés et tours écarlates que surplombent falaises rouges et verdure des champs, saules de printem ps précoce et lotus d ’automne avancé: un paradis troglodyte comme on en voit p eu! L’instant d’après, ils arrêtaient leurs véhicules lumineux, arrivés d’une traite à l’ancienne résidence de la goule. On se mit à fouiller porte à porte, pièce après pièce, coins et recoins, dans les cris et les appels: sur trois cents lis à la ronde, l’herbe était complètement piétinée, mais pas plus trace de la goule que de Tripitaka. Chacun de se dire: «La bête immonde eàt sûrement sortie du gouffre depuis longtemps et partie au loin.» Ce qu’ils ignoraient, c’est que vers le bas du sombre coin sud-eàt, il y avait une autre petite grotte: une porte L e roi célefle et le troisième prince, à la tête des troupes céleêles et des divins capitaines, emmenèrent donc la goule. minuscule conduisait à une chambre basse, entourée de quelques fleurs en pots et tiges de bambou prenant appui sur l’auvent: il faisait noir dans cette atmosphère chargée de parfums secrets. La goule y avait transporté Tripitaka dans l’intention de le contraindre au mariage, convaincue que Singet ne les retrouverait pas. Qui aurait cru que le deitin se retournerait contre elle? Les petites démones se serraient à l’intérieur, papotant, lorsque l’une des plus courageuses tendit le cou pour jeter un coup d’œil à l’extérieur. Sa tête heurta un soldat céleste qui s’écria: «Ils sont là!» Soulevé de fureur, Singet prit sa trique cerclée d’or en main et força d’un coup l’entrée de la grotte. Dans cet espace étroit s’entassait la nichée de démones: où auraient-elles pu se cacher devant les troupes du prince, qui surgissaient de partout? Le Novice était à la recherche du moine chinois ainsi que du cheval-dragon et des bagages. Quand elle se rendit compte qu’il n’y avait plus d’issue, la goule se confondit en prosternations implorantes, tout en regardant le prince Nata. «Nous venons t’arrêter sur l’ordre de l’empereur. Ce n’est pas affaire à traiter à la légère. Pour avoir accepté ton encens, nous, père et fils, avons échappé de peu au pire.» Il aboya: «Soldats, prenez les cordes à lier les monstres et ligotez-moi toutes ces goules! » Elle non plus ne pouvait échapper à cette pénible épreuve. Faisant demi-tour sur leurs lumineux nuages, ils sortirent tous ensemble du gouffre. Le roi céleste dégagea la sortie et vint à la rencontre de Singet, qui débordait de joie: «Cette fois, vous avez revu votre maître. — Grand merci, grand merci! » répondit le Novice qui conduisit Tripitaka auprès du roi, puis du prince, pour qu’il les remerciât. Sablet et Porcet auraient voulu hacher menu la goule, mais le roi s’y opposa: «Nous ne saurions en disposer si cavalièrement: elle est arrêtée sur ordre impérial. Il nous faut en répondre auprès du Trône.» Le roi céleste et le troisième prince, à la tête des troupes célestes et divins capitaines, emmenèrent donc la goule et présentèrent leur rapport aux services célestes en attendant que tombe le verdid. De son côté, Singet s’affairait autour de Tripitaka, tandis que Sablet rangeait les bagages et que Porcet préparait le cheval. Ils invitèrent le moine chinois à l’enfourcher et rejoignirent tous ensemble la grand-route. Le cas de rappeler: F ile t de soie troué, sèche la mer dorée, L a serrure brisée, ils sortent de la cage. Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui leur adviendra plus avant, écoutez donc la séance qui vient. 第084回 / CHAPITRE LXXXIV OÙ LES INDESTRUCTIBLES PRO TÉG ÉS DU BOUDDHA CO M PLÈTEN T LE GRAND ÉVEIL, ET LE ROI DU PAYS DE LA LOI, ACHEVAN T JU STE CAUSE, INCARNE LE NATUREL. Le récit a conté comment Tripitaka, préservant fermement son Yang primordial, avait réussi, en échappant au piège amer des brumes et fleurs de la féminité, à poursuivre sa route vers l’Oueft avec Singet. La saison estivale était insensiblement revenue, le temps où commence à souffler une chaude brise humide entre les giboulées de la saison des prunes. Oh! le bel éclat du paysage: Sous l ’ombre épaisse des vertes frondaisons L e doux zéphyr porte le vol des oisillons. L e nénuphar nouveau s ’étale sur l ’étang, L e bambou, peu à peu, revit, prend son élan. L ’herbe odorante rejoint le bleu du ciel, L es monts se couvrent d ’un tapis de fleurs nouvelles. L ’épée des roseaux se dresse près du ruisseau, L e grenadier en feu complète le tableau. Les quatre pèlerins marchaient malgré la chaleur intense lorsque, soudain, ils aperçurent, sortant de l’ombre de la double rangée de grands saules qui bordaient la route, une vieille femme qui tenait de la main droite un petit enfant. «Bonze!» cria-t-elle à l’adresse du moine chinois, «n ’allezpas plus loin! Faites faire demi-tour à votre cheval sans tarder et retournez à l’Est. Poursuivre vers l’Ouest vous conduirait à mortelle impasse.» Sous le choc de la frayeur, Tripitaka sauta à bas de sa monture, joignit les paumes et demanda: «Chère bodhisattva, les anciens ne disent-ils pas que l’immensité de la mer permet aux poissons de sauter à plaisir, comme l’espace du ciel laisse les oiseaux voler à leur guise? Pourquoi avancer vers l’Oueët serait-il une impasse? — Là-bas», répondit la vieille femme en montrant l’Ouest du doigt, «à une distance de cinq ou six lis, vous arriveriez au royaume de Destruétion-de-la-Loi. Le roi de ce pays a dû contraâer une haine inexpiable dans une de ses vies antérieures pour accumuler en la présente tant de crimes immotivés contre le bouddhisme. Il y a deux ans, il a formé le vœu monstrueux de tuer dix mille bonzes et une succession impitoyable des meurtres lui a permis en ce laps de temps d’occire neuf mille neuf cent quatre-vingtseize moines d’obscure renommée. Il ne lui en manque plus que quatre célèbres pour compléter le chiffre de dix mille et accomplir ce qu’il s’était promis. Si vous y allez et entrez en ville, vous ne serez plus que bodhisattva abandonnant leur vie au roi.» Transi de peur à ces mots, Tripitaka répondit en tremblant: «Chère bodhisattva, je vous suis profondément reconnaissant de votre agissante sympathie et ne saurais vous en remercier assez. Mais puis-je vous demander s’il n’y aurait pas une route commode qui nous permettrait de contourner la cité sans y entrer? — Impossible», ricana la vieille femme, «on ne peut la contourner. Vous ne passerez pas, à moins de savoir voler...» Porcet, qui se tenait à son côté, intervint en montant sur ses grands chevaux: «Tu ne nous feras pas broyer du noir, la mère: nous savons tous voler.» De ses yeux de feu aux pupilles d’or, Singet, en vérité, était capable de distinguer le bien du mal: la vieille femme qui tenait l’enfant par la main était en réalité Guanyin, et le garçon, celui de Bonne-Fortune. Dès qu’il le comprit, il se jeta à terre en s’écriant: «O bodhisattva, votre disciple vous a manqué de respeét, il n’a su vous accueillir comme il aurait dû!» Là-dessus, Guanyin s’éleva doucement sur un bouquet de nuages, plongeant le Vénérable dans une telle confusion qu’il ne savait où se mettre; il restait à genoux en multipliant les prosternations. Porcet et Sablet aussi s’étaient agenouillés précipitamment et la saluaient, tournés vers le ciel. Flottant hors de vue, les nuages la ramenèrent en un instant aux mers du Sud. Singet se releva, prit le Maître par la main et lui dit: «Relevez-vous, la bodhkattva est retournée à la montagne sacrée. — Conscient-de-la-Vacuité», lui reprocha Tripitaka en se remettant debout, «pourquoi ne pas me l’avoir dit, puisque tu l’as reconnue? — Je m’étais jeté à genoux avant même que vous me posiez la question. N’était-ce pas assez tôt?» répliqua en riant Singet. Porcet et Sablet se tournèrent vers ce dernier: «Grâce aux indications de la bodhkattva nous savons avec certitude que devant nous se trouve le royaume de Destruélion-dela-Loi où l’on tue les moines. Que pouvons-nous faire? — N’aie pas peur, idiot! Nous sommes tombés sur les démons et les monstres les plus cruels qui soient, sur des tanières de tigres et des lacs à dragons, mais nous en sommes toujours sortis indemnes. Ceci n’eit qu’un pays de communs mortels: qu’avons-nous à craindre? Ce n’est toutefois pas l’endroit où il serait bon de séjourner. Le soir tombe: les villageois qui reviennent du marché en ville ne tarderont pas à passer. S’ils nous voient et répandent le bruit de la présence de bonzes, la situation pourrait devenir déplaisante pour nous. Mieux vaut éloigner le Maître de la grand-route et chercher un coin tranquille où nous pourrons en discuter à loisir.» Tripitaka ne se le fit pas répéter deux fois: la compagnie tout entière s’écarta de la route et s’installa au creux d’un fossé. « Mes frères », reprit Singet, « restez tous les deux ici pour la proteélion du Maître pendant que je me transforme et jette un coup d’œil dans la cité, à la recherche d’une voie écartée qui nous permettrait de quitter la région dans la nuitjnême. » «Ô disciple! Il ne faut pas prendre la chose à la légère», lui recommanda instamment Tripitaka, «lois royales sont impitoyables: il faut faire très attention! — Rassurez-vous, pas d’inquiétude! Je saurai y faire», répliqua en riant Singet. Sacré grand saint! Sur ces paroles, il fila d’un bond dans l’espace, fendant les airs dans un bruit de sifflement. Étrange: Sans fils pour le tirer vers le haut, Sans cannes le soutenant en bas, N é de parents comme tous, n ’est-ce pas? Plus légers, sans doute, sont ses os. Dressé au bord du nuage, il abaissa son regard et vit que joie et lumière émanaient de la cité. «Le beau pays!» se dit Singet, «pourquoi vouloir détruire la Loi?» Le ciel s’assombrissait, tandis qu’il s’attardait dans cette contemplation. Il voyait A u x carrefours scintiller les lanternes, l ’encens monter des bâtiments à neuf étages où sonnaient les cloches. Sept étoiles brillantes s’allumaient aux deux, tandis que les voyageurs des huit directions prenaient leurs quartiers. Dans les s ix garnisons, la corne décorée soufflait encore obscurément. A la tour des cinq veilles, l’eau de la clepsydre commençait à tomber goutte à goutte de son pot de bronze. L e brouillard s’épaississait des quatre côtés. Une brume froide se répandait sur les trois marchés. D eux à deux, m ark et femmes s’en retournaient sous les rideaux brodés. A l'esti montait le disque unique de la lune brillante. «Si je descends dans la rue voir s’il y a un chemin», songeait-il, «avec la tête que j’ai, pour peu que je tombe sur quelqu’un, il se dira aussitôt que c’est un bonze. Transformons-nous d’abord! » Il fit une passe, récita l’incantation et, d’une secousse, se trouva changé en phalène, ce papillon de nuit qui se jette contre les lampes. Corpsfluet, ailes agiles, il sejette dans la lumière, éteignant lampes et chandelles. P a r transformation de sa nature propre, il devient feu follet dans l ’herbe pourrissante. I l aime la chaude lum ière à s ’y brûler, tourne et tourne sans cesse. D rapé de pourpre, les ailesparfumées, il chasse les lucioles, tant lu ip la ît le calme de la nuit profonde. 6 54 Le voilà donc battant des ailes entre les six boulevards et trois marchés. Il longeait les auvents et s’approchait de l’angle des toits. Ainsi avançait-il quand il aperçut, à l’autre bout de la rue, une série de maisons au-dessus de la porte desquelles était suspendue une lanterne. «Serait-ce que ces gens célèbrent la première lune de l’année?» se demandait-il, «pourquoi pareille rangée de lanternes?» Raidissant ses ailes, il s’approcha et regarda plus attentivement: sur la lanterne carrée de la maison du milieu était écrit: Le Repos des marchands de passage. Au-dessous se lisait: Auberge de Wang le Cadet. Singet comprit enfin. Il tendit le cou pour regarder à l’intérieur: huit ou neuf hommes, après avoir pris leur souper, dénoué leurs vêtements, ôté leur turban et s’être lavé les pieds comme les mains, s’étaient mis au lit. «Le Maître pourra passer», se dit Singet en se frottant intérieurement les mains de joie. Vous vous demandez comment il savait qu’il passerait? Il lui était venu à l’esprit une mauvaise intention, celle d’attendre que les voyageurs fussent endormis pour leur voler leurs affaires afin de permettre à lui-même et ses compagnons d’entrer en ville déguisés en gens ordinaires. Hélas, il allait en résulter de regrettables conséquences. Précisément au moment où il y songeait, voilà l’aubergiste qui se présente et leur recommande: «Messieurs, soyez vigilants! Ici, chez moi, viennent gens de toutes sortes: faites attention à vos vêtements et bagages.» Croyez-vous que ceux qui vont au loin commercer pourraient être à ce point négligents? Les recommandations les incitèrent simplement à redoubler de prudence. Us se levèrent et répondirent: «Maître aubergiste, vous avez raison. Après les fatigues de la route, il est à craindre qu’aucune alerte ne nous réveille quand nous serons endormis. Si jamais nous perdons nos affaires, il sera trop tard. Prenez donc chez vous nos habits, turbans et sacs. Vous nous les rendrez à l’aube, lorsque nous partirons.» Wang le Cadet fit tout déménager dans sa chambre. Impatient comme il l’était, Singet déploya ses ailes, pénétra à l’intérieur et se posa sur le porte-turbans. De là, il voyait Wang le Cadet, qui sortit décrocher la lanterne du portail, dérouler le rideau et fermer porte et fenêtres avant de rentrer dans la chambre ôter ses vêtements et se coucher. Or, sa femme lui avait amené leurs deux enfants qui ne cessaient de babiller et ne semblaient pas pressés de dormir. Elle prit alors un vêtement à rapiécer sans faire mine de vouloir se coucher. Singet songeait en son for intérieur: «Si j’attends qu’elle laisse son ouvrage et se mette au lit, ne vais-je pas faire défaut au Maître?» Et puis il craignait que l’on ne fermât les portes de la ville, car la nuit était avancée. N’y tenant plus, il s’envola et s’abattit sur la lampe. C’était vraiment Se jeter dans les flammes au risque de sa vie, Se brûler les tempes en cherchant la survie. La lampe à huile fut vite éteinte. Il se changea alors en rat et, poussant deux ou trois couinements, sauta, saisit vêtements et turbans et s’enfuit au-dehors. «Holà! le vieux!» hurla la femme, affolée, «ça tourne mal! Il y a un rat noéhirne devenu esprit maléfique!» À ces mots, Singet recourut à nouveau à l’un de ses tours extraordinaires, bloqua la porte et cria à tue-tête: «Wang le Cadet, n’écoute pas les divagations de ta femme! Je ne suis pas un rat nodlurne devenu esprit. Homme de lumière ne saurait ourdir de sombres aétions. Je suis le Grand Saint égal au Ciel, descendu sur terre afin de protéger le moine chinois dans sa quête des Ecritures au paradis de l’Oueft. Devant l’inhumanité de votre roi, je suis venu vous emprunter ces vêtements pour habiller mon maître. Je vous les rendrai, dès que nous serons sortis de la cité.» À ces mots, Wang se dressa sur son séant, comme remonté par un treuil. Il se mit à tâtonner par terre dans l’obscurité la plus complète, mais, dans sa précipitation, il avait ramassé le pantalon qu’il prenait pour la chemise, tentant en vain de l’enfiler au bras droit, puis au gauche. Quant à Singet, il était depuis longtemps parti sur un nuage et se retrouvait au bord du fossé en bas de la route. L’attente qui aiguisait son attention permit à Tripitaka de reconnaître Singet à la lueur des étoiles et de la lune. Il s’approcha et souffla: «Disciple, peut-on traverser le pays de Deftruétion-de-la-Loi? — Maître, vous ne sauriez le franchir en tant que moine, répondit Singet en posant les vêtements. — De qui tu te moques, frangin?» intervint Porcet, 6 j «pour cesser d’être moine, il suffit de ne plus se raser pendant six mois: rien de plus facile. Les cheveux repousseront. — On ne va pas attendre six mois! » rétorqua Singet, «il faut que nous devenions des laïcs sur-le-champ. — Mais ce que tu dis ne tient pas debout!» s’exclama l’idiot, pris de panique, «nous sommes pour le moment des bonzes. Devenir des laïcs sur-le-champ! Ne serait-ce que porter un turban: comment y parvenir? Quand bien même les bords seraient serrés, nous n’aurions pas le chignon de tête où fixer la cordelette! — Laisse ces détails!» lui cria Tripitaka, «passons à l’essentiel: que faire en fin de compte? — Maître, leur cité, je l’ai visitée: si monstrueux que soit ce roi qui massacre les moines, c’est un vrai fils du Ciel, comme le prouve l’air de joie et de lumière qui flotte au-dessus de la ville. Je connais maintenant les rues, je comprends leur conversation et saurais parler leur langue. Je viens d’emprunter dans une auberge ces vêtements et ces turbans: ils nous permettront de nous habiller en laïcs et d’entrer en ville pour y passer la nuit. À la' quatrième veille, nous nous lèverons et nous nous ferons servir un petit déjeuner végétarien. Nous attendrons la cinquième veille pour sortir par l’une des portes de la ville et gagner la grand-route qui va vers l’Ouest. Même si nous tombions sur des gens qui nous arrêtent, nous pourrions leur répondre que nous sommes envoyés en mission par un pays suzerain. Le roi n’osera nous retenir et nous relâchera. — Notre maître et condisciple a parfaitement raison», approuva Sablet, «agissons comme il le propose.» Effedivement, le Vénérable ne voyait d’autre solution: il ôta sa robe et son chapeau de moine, enfila des vêtements ordinaires et se mit un turban. Sablet en fit autant, mais la tête de Porcet était trop grosse: il fallut que Singet cherchât du fil et une aiguille et défît deux turbans pour les coudre ensemble avant de lui faire porter ce couvre-chef. Il lui choisit les vêtements les plus amples. Il se changea ensuite lui-même, non sans rappeler: «Messieurs, il faudra après notre départ proscrire les mots “maître” et “disciple”. — Comment nous adresser la parole sans ces mots-là? demanda Porcet. — Vous devez vous traiter en frères: le Maître sera monsieur Tang l’Aîné; toi, tu t’appelleras Porset le Troisième; Sablet sera Sablet le Quatrième et moi-même Singet le Cadet. Toutefois, quand vous serez à l’auberge, bouche cousue! Laissez-moi parler et répondre. Si l’on vous demande dans quelles affaires vous êtes, je me contenterai de dire que nous sommes marchands de chevaux, dont notre cheval blanc est un échantillon, que nous sommes dix frères, dont nous quatre partis en avant pour louer des chambres. L’aubergiste nous traitera certainement avec largesse et nous en profiterons. Au moment du départ, il me suffira de ramasser un morceau de tuile et de le changer en argent pour le remercier de sa peine avant de repartir.» Le Vénérable, malgré ses réticences, ne pouvait qu’acquiescer. Tirant le cheval et chargeant les bagages en hâte, tous quatre coururent. La région était si paisible que, même à la nuit tombée, les portes de la ville n’étaient pas encore fermées. Ils entrèrent carrément et, arrivés au portail de Wang le Cadet, entendirent crier à l’intérieur: «Je ne trouve plus mon turban!» disait l’un; «mes vêtements ont disparu», se plaignait l’autre. Feignant de n’y être pour rien, Singet, se ravisant, les conduisit à l’entrée du coin en face. Comme la lanterne n’avait pas encore été décrochée, il s’approcha de la porte pour appeler: «Aubergiste, avez-vous des chambres libres pour nous? — Oui», répondit une voix de femme, «mais oui. Veuillez prendre la peine de monter.» Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un gars venait prendre le cheval, que le Novice lui abandonna. Luimême guida le Maître à l’étage, dans l’ombre que la lanterne laissait derrière elle. Table et chaises y étaient confortablement disposées. Il poussa les volets et tous s’assirent au clair de lune. Comme on venait apporter des lampes, Singet barra le passage et les souffla d’une seule expiration: «On n’en a pas besoin quand la lune est aussi brillante.» Lorsque l’homme fut redescendu, ce fut au tour d’une servante de monter quatre tasses de thé pur. Singet les prit. Puis ce fut une femme de cinquante-sept ou huit ans qui gravit d’une traite les escaliers et, se tenant de côté, leur demanda: «D ’où venez-vous, messieurs? Quelles précieuses marchandises avez-vous à proposer? — Nous venons du Nord et avons plusieurs grossiers chevaux à offrir. — Vous me paraissez bien jeunes pour ce métier. — Voici Tang l’Aîné, Porset le Troisième et Sablet le Quatrième; je suis Singet le Cadet, pour vous servir. — Vous portez chacun des noms différents, remarqua la femme en riant. — En effet, des noms de famille différents, mais nous vivons ensemble, dix en tout, fraternellement. Nous sommes venus tous les quatre en avant-garde pour le coucher et le manger. Les six autres sont restés hors les murs à se reposer: il aurait été mal avisé d’entrer en ville avec un troupeau de chevaux aussi tard le soir. Ils attendent que nous ayons loué des chambres pour nous rejoindre demain matin. Nous repartirons dès que nous aurons vendu les chevaux. — Combien en avez-vous? — Avec les jeunes, cent dix têtes, de même race que celui-ci, mais de robes différentes. — Monsieur Singet le Cadet», reprit la femme en souriant, «vous êtes un marchand vraiment expérimenté: heureusement que vous venez chez moi; on ne vous aurait gardé nulle part ailleurs. C’est que nous disposons d’une vaste cour et d’une écurie bien approvisionnée. En auriezvous plusieurs centaines, nous pourrions les abreuver et nourrir tous. Mais il faut que je vous le dise: il y a des années que je tiens cette auberge, qui n’eêt pas sans quelque réputation. Mon mari, qui se nomme Zhao, a malheureusement quitté ce monde il y a longtemps: vous êtes à l’auberge de la veuve Zhao. Nous offrons à nos hôtes trois sortes de traitement. D’abord ces questions mesquines, ensuite la plus grande civilité à vos pieds: réglons le prix que vous voulez payer pour les chambres. — Vous avez raison», répondit Singet, «que sont ces trois sortes de traitement? Trois échelles de prix pour les marchandises, même accueilpour le marchand quoi qu’on dise: ainsi va le diéfon. Pourquoi parler de trois genres de traitement? Ne pourriez-vous essayer de nous en dire plus? — Nous offrons ici un service supérieur, moyen ou inférieur. La première classe comprend un festin de cinq sortes de fruits et cinq plats, outre une pièce montée en sucre: une table pour deux, agrémentée de jeunes dames qui chanteront pour vous et partageront votre lit. Ce sera un demi-taël par personne, chambre comprise. — D’accord», répondit Singet en riant, «chez nous un demi-taël ne payerait pas même les filles! — La deuxième classe: une table commune, uniquement des fruits frais, outre le vin chaud. Libre à vous de jouer à la mourre pour vous égayer, mais sans jeunes dames. Ce serait deux dixièmes de taël par personne. — Voilà qui nous convient encore mieux! Comment eft la dernière classe? — Je me sens embarrassée d’en parler devant d’aussi nobles hôtes. — Dites, qu’importe! Il faut que nous choisissions en connaissance de cause. — Personne ne vous sert dans le traitement de la dernière sorte. Le riz est dans la marmite: libre à vous d’en manger autant qu’il vous plaît; une fois rassasié, il vous appartient de prendre de la paille pour l’étendre et y trouver le sommeil. Nous ne marchanderons pas les quelques sous à donner pour le riz lorsque le jour se lèvera. — Quelle chance!» commenta Porcet, «une transaétion qui me va tout à fait! Laissez-moi m’occuper de la marmite. Quand j’aurai mangé tout mon saoul, suffit de dormir devant le four, foutre! Préparez-nous la première classe. » La femme était ravie. «Que l’on prépare du thé, et du meilleur!» ordonna-t-elle, «que l’on s’occupe vite de tout ce qu’il faut aux cuisines!» Elle redescendit donner des ordres en hâte: «Tuez des poulets et des oies, faites bouillir des salaisons pour accompagner le riz. Abattez cochon et mouton: ce sera pour demain, s’il n’y en a pas l’emploi maintenant. Veillez au vin, et du bon. Prenez du riz blanc, et de la farine blanche pour les galettes.» Tripitaka, qui avait tout entendu de l’étage, se tourna, inquiet, vers Singet: «Que faire? Ils vont tuer poulet, oie, cochon, mouton. Si l’on nous apporte tout cela, comment nous résoudre à y toucher, nous qui avons fait vœu perpétuel de manger végétarien? — J ’ai mon idée», répondit Singet. «Montez, la mère Zhao, dit-il en tapant du pied près de la porte à l’étage. 6 5 9 o — À vos ordres, monsieur le Cadet, vint dire celle-d. — Ne tuez point d’êtres vivants aujourd’hui, nous faisons maigre. — Est-ce un vœu perpétuel, ou simplement mensuel? demanda la veuve interloquée. — Ni l’un, ni l’autre. Nous observons le jeûne du jour genshen, qui a commencé ce matin. Mais à minuit passé, ce sera le jour xinyou qui lève le jeûne. Tuez demain. Pour aujourd’hui, préparez-nous un repas végétarien. Nous réglerons le prix de la première classe comme nous en avons convenu.» Plus aise que jamais, la femme courut en bas donner de nouvelles consignes: «Ne tuez plus rien! Prenez des oreilles-de-Judas, des pousses de bambou de Min, du fromage de soja, du gluten de blé et allez cueillir des légumes verts dans le jardin pour la soupe aux vermicelles; faites cuire des rouleaux à la vapeur, bouillir du riz blanc et infuser du thé parfumé. » Avec la dextérité que leur donnait une expérience quotidienne, les cuisiniers préparèrent ce qu’il fallait en un tournemain, tout cela dans l’instant servi à’ l’étage. Il y avait aussi la pièce montée, prête d’avance. Chacun des pèlerins eut de quoi manger tout son content. «Prendrez-vous du vin végétarien?» leur demanda-t-on encore. — Tang seul n’en fait pas usage», répondit Singet, «mais nous en boirons volontiers quelques coupes.» La veuve leur chercha un pot de vin tiède. À peine s’en étaient-ils versé tous les trois qu’un bruit de planches cognées se fit entendre. «Qu’est-ce qui s’est renversé en bas, la mère? demanda Singet. — Rien. Ce sont des ouvriers de mon modeste domaine qui m’ont apporté le riz du fermage. Comme ils sont arrivés tard, je leur avais dit de rester à dormir par terre. Quand vous êtes venus, puisque je n’avais personne d’autre sous la main, je leur ai demandé de porter des palanquins chez les filles et d’inviter de petites dames à vous tenir compagnie. Je présume qu’ils ont heurté le plafond avec les brancards. — Heureusement que vous m’en parlez! Allez vite les prévenir de ne pas aller les chercher. C’est pour nous jour de jeûne, d’une part, et d’autre part les autres frères ne sont 6 6 1 pas encore là. Sûr qu’ils viendront demain: il sera alors temps d’inviter des filles pour toute la compagnie. Nous passerons de joyeux moments chez vous et partirons quand les chevaux seront vendus. — Les braves gens que vous êtes! Vous aurez ainsi gardé la paix entre vous et ménagé une dépense d’énergie», approuva la veuve, qui ordonna: «Rentrez les palanquins. On n’en veut plus.» Les quatre pèlerins mangèrent et burent; puis, la vaisselle rangée, chacun se retira. «Où allons-nous dormir? murmura Tripitaka à l’oreille de Singet. — À l’étage, où nous sommes, répliqua Singet. — Ce n’est pas sûr. Nous sommes recrus de fatigue, les uns et les autres. Si jamais nous nous endormons et que quelqu’un monte ranger, il découvrira nos crânes luisants pour peu que nos couvre-chefs aient roulé. Que feronsnous s’il pousse de hauts cris en reconnaissant notre état de moines? — C’est vrai», admit Singet. Il alla taper du pied en haut de l’escalier. La veuve monta à nouveau: «Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur Singet? — Où allons-nous dormir? — À l’étage, c’est parfait: il n’y a pas de moustiques et la brise souffle du sud. Laissez vos fenêtres grandes ouvertes: vous dormirez parfaitement bien. — Nous ne trouverons pas le sommeil. Porset souffre de rhumatisme et ne supporterait pas l’humidité; Sablet réveillerait ses douleurs à l’épaule. Tang l’Aîné ne peut dormir que dans le noir et moi-même, je crains la lumière. Nous ne pouvons pas dormir ici.» La mère redescendit et se mit à soupirer, appuyée sur le comptoir. Sa fille, un bébé dans les bras, s’approcha d’elle: «Mère, ainsi va le diâon, dix jours sur un hanc de sable, mais neuf bancs de sable passés en un jour. Les affaires sont calmes en ce moment: c’est la saison chaude. Mais à l’automne, on ne saura où donner de la tête! Pourquoi soupirer? — Mon enfant, je ne me fais pas de soucis pour les affaires. J ’étais sur le point de fermer boutique ce soir, comme la nuit tombait, lorsque quatre maquignons sont venus louer des chambres. Ils ont voulu le traitement de première classe. J’espérais y gagner quelques sous, mais ils 66z ont commandé des repas végétariens, ce qui a miné mes espoirs. Telle eêt la raison de mes soupirs. — Il leur serait difficile d’aller ailleurs après avoir pris leur repas ici. Tu leur serviras demain vins et viandes. Pourquoi ne gagnerais-tu pas d’argent avec eux? — C’est qu’ils sont tous malades», reprit la veuve, «ils craignent les courants d’air, n’aiment pas la lumière et veulent dormir dans le noir. Où leur trouver un coin sombre? Tu te rends compte! Nos chambres sont toutes couvertes d’une simple couche de tuiles translucides. Mieux vaut leur abandonner le repas qu’ils ont pris et les prier d’aller ailleurs. — Mère, nous disposons dans la maison d’un recoin tout noir, sans le moindre courant d’air: ça leur irait très bien. — Où ça? — Père avait fabriqué un grand coffre quand il était de ce monde. Il doit faire quatre pieds de large, sept pieds de long et trois pieds de haut. Sept ou huit personnes pourraient y dormir. Propose-leur d’y coucher. — Je ne sais si ça leur conviendra. Je vais toujours leur demander...» «Monsieur Singet, notre humble établissement est une coquille d’escargot sans coin obscur. Nous ne disposons que d’un grand coffre qui ne laisse passer ni vent ni lumière. Vous plairait-il d’y dormir? — Très bien, parfait!» répondit Singet. Elle fit porter le coffre par ses ouvriers, ouvrit le couvercle et les pria de descendre. Singet guidait le Maître, tandis que Sablet prenait les bagages. Ils parvinrent au bord du coffre à la lueur de la lanterne. Porcet s’y glissa sans se soucier du reste. Sablet lui tendit son chargement puis aida le moine chinois à y entrer avant de l’y rejoindre. «Où se trouve notre cheval? s’inquiéta Singet. — Il est attaché derrière, occupé à manger du fourrage, répondit l’un des valets. — Amenez-le. Apportez l’auge et attachez-le près du coffre. » Dès qu’il y fut entré, il appela la mère Zhao: «Fermez le couvercle, poussez le verrou, bouclez le cadenas et veuillez vérifier attentivement: bouchez en collant du papier les fentes où la lumière pourrait filtrer. Revenez ouvrir demain matin de bonne heure. 66 3 — Quel luxe de précautions! » répliqua la veuve. Là-dessus, chacun alla se coucher et nous n’en dirons pas plus à ce sujet. Parlons des quatre pèlerins dans le coffre: les pauvres! D’une part, ils n’étaient pas habitués à porter le turban, d’autre part il faisait une chaleur étouffante. Et pas la moindre brise! Ils avaient ôté leur couvre-chef et leurs vêtements et, faute d’éventails, en étaient réduits à agiter leurs turbans. Les uns contre les autres, ils ne parvinrent à s’endormir qu’à la deuxième veille. Seul Singet ne trouvait pas le sommeil, l’esprit enclin à provoquer quelque incident. Il allongea la main et pinça Porcet à la cuisse. L’idiot contraéta la jambe et grommela: «Dormons! Fatigués comme nous le sommes, se mettre à pincer les gens! Tu trouves ça drôle? — Nous avions un capital de cinq mille taëls», reprit Singet, s’obstinant à chercher du grabuge, «et nous avons vendu des chevaux pour trois mille taëls. Il y a donc dans chacun de nos sacs quatre mille onces d’argent. Si l’on tire trois mille taëls du troupeau que nous avons, cela nous fera profit égal au capital. Bien assez! » Porcet voulait dormir et ne se souciait nullement de répondre. Il ne se rendait pas compte que les gens qui traversaient cette salle de l’auberge, pour porter l’eau ou faire le feu, étaient en cheville avec une bande de brigands. Ils entendaient le Novice parler d’argent, de beaucoup d’argent. Quelques-uns d’entre eux furent aussitôt chargés de se glisser dehors et d’ameuter une vingtaine de bandits qui surgirent, torches à la main, pour dépouiller les maquignons. A leur entrée, la veuve et sa fille, tremblantes de terreur, se claquemurèrent dans leur chambre et les laissèrent opérer à leur guise au-dehors. Les brigands n’étaient pas intéressés par le matériel de l’auberge, dont ils ne cherchaient que les clients. N’en trouvant pas trace à l’étage, après avoir examiné tous les recoins à la lueur des torches, ils aperçurent dans la cour un énorme coffre au pied duquel était attaché un cheval blanc. Le couvercle était si bien fermé qu’ils n’arrivaient pas à le soulever. «Nous autres», se dirent-ils, «devons avoir l’œil et le doigté! Un bahut aussi lourd renferme sûrement de grandes richesses: volons le cheval et emportons le coffre 6 0 4 hors de la ville, où nous pourrons le forcer sans se bousculer. N’eât-ce pas la bonne solution?» Les brigands trouvèrent cordes et brancards, soulevèrent le meuble et partirent, ployant sous le poids qui balançait. Porcet se réveilla: «Dors, frangin, arrête de secouer! — Silence! Personne ne secoue», rétorqua le Novice. Brusquement réveillés à leur tour, Tripitaka et Sablet s’exclamèrent: «Qui sont ces gens qui nous transportent? — Ne criez pas, chut!» répéta Singet, «laissez-les nous transporter. Qu’ils nous portent jusqu’au paradis de l’Ouest: ils nous épargneront les fatigues de la marche à pied! » Toutefois, leur coup réussi, les brigands, au lieu de prendre la direétion de l’Oueát, avaient gagné l’est de la muraille, tué les faétionnaires et forcé la porte de la cité. L’alerte avait alors été donnée dans toute la ville. Gardes et veilleurs avaient prévenu le commandant en chef des patrouilles de la cité ainsi que le service de surveillance des quartiers de l’Est. Comme l’affaire les concernait, ils dépêchèrent archers et cavaliers à la poursuite des brigands. N’osant s’opposer à une force armée aussi puissante, ceux-ci posèrent le coffre, abandonnèrent le cheval blanc et s’égaillèrent dans la nature. Sans avoir réussi à capturer, ne serait-ce que la moitié d’un bandit, les troupes revinrent triomphalement, se contentant du coffre et du cheval en guise de trophée. A la lumière des lampes, le commandant pouvait se rendre compte combien la bête était belle: Une crinière qu i se sépare en fils d'argent, une queue où pendent des rangs de ja d e! N e parlez point des huit coursiers et de Briers'-: il l'éclipserait, l ’amble de Sushuangl Ses ossements se vendraient m ille pièces d ’or. I l galoperait plus rapide que le vent sur d ix miñe lieues. I l grim pe les montagnes à la rencontre des nuées bleues, hennit à la lune et se confond avec la neige, véritable dragon qui a quitté les îles marines, licorne de jad e qu i réjouit le coeur des hommes! Le commandant abandonna sa propre monture pour chevaucher le cheval blanc à la tête des troupes qui rentraient en ville. Il fit porter le coffre à sa résidence, scellé d’une bande contresignée par le chef de la garnison et 'Livre XVII, chapitre lxxxiv gardé par ses hommes, en attendant de pouvoir présenter à l’aube un rapport sollicitant les initrudions de la Cour. La troupe se dispersa. Bref, revenons au Vénérable, plein de ressentiment à l’égard de Singet: «Cette caboche de singe! Tu me tueras! Si nous étions restés dehors, on nous aurait arrêtés et envoyés au roi: il aurait tout de même été possible de plaider. Maintenant que nous sommes enfermés dans ce coffre, enlevés par des brigands et ramenés par l’armée royale, nous sommes bons à passer sous le couteau du bourreau et compléter le chiffre de dix mille dès demain, quand nous verrons le roi. — C’est plein de monde dehors», répondit le Novice, «s’ils ouvrent le coffre et nous sortent, nous serons ligotés et suspendus. Prenez votre mal en patience pour éviter ces désagréments. Demain, je saurai que répondre à ce souverain à l’esprit confus. On ne touchera pas à un cheveu de votre personne, je vous le garantis. Rassurez-vous et dormez!» Singet attendit la troisième veille pour exercer ses talents, sortit sa trique, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se transformer: elle se changea en perceuse à triple pointe: en deux ou trois tours, dans un angle du coffre, il perça un trou. La perceuse récupérée, il se changea d’une secousse en fourmi et rampa au-dehors, où il reprit sa forme originelle et, montant sur un nuage, se rendit d’une traite à la porte du palais royal. Le roi était alors plongé dans un profond sommeil. Usant de la magie de la grande démultiplication de la personne, Singet s’arracha les poils du bras gauche et les transforma en petits Singets en soufflant dessus de son haleine magique. Il en fit autant des poils de son bras droit, les changeant en autant de petites bêtes à sommeil. Il récita ensuite l’incantation commençant par la syllabe Om: elle convoquait le tudi du lieu afin qu’il les dispersât partout dans le palais, au gynécée, dans les cinq établissements militaires et six ministères, dans chaque y amen et dans chaque résidence, grande ou petite. Tout fonélionnaire, quel que fût son rang, devait toucher un inseéte, de façon à être endormi si profondément qu’il ne devait pas même se tourner. Puis il reprit en main la trique cerclée d’or, la tapota et tourna, en lui commandant: «Change, trésor!» Elle se transforma en milliers et centaines de rasoirs à tonsure: il en saisit un, ordonnant aux petits Singets d’en faire autant et d’aller partout raser les têtes au palais, y compris à la cour de la reine, ainsi qu’aux ministères et dans tous les yamen. Eh! C’est que Loi à détruire est Loi infinie, Loi qu i esti la Grande Voie de l ’univers. Toutes cames se ramènent à l ’unité. Mêmes merveilleuses cara Üéri Biques Sont à la base des trois Véhicules L e coffre percé répand la bonne nouvelle: L es poils dorés vont dissiper l ’aveuglement, A ssurant au roi juS le accomplissement. Sans mort n i naissance, à lu i la vacuité! L’opération de tonsure fut achevée dans la nuit. Singet récita l’incantation qui renvoyait les divinités locales. D’une secousse, il récupéra les poils de ses deux bras. Il en fit de même pour les rasoirs qui, reconnaissant leur propre nature, se reformèrent en trique cerclée d’or, puis, la trique miniaturisée, il la cacha dans son oreille. Une gesticulation lui permit de reprendre la forme d’une fourmi et de se glisser dans le coffre, où il retrouva son aspeét propre afin de protéger le moine chinois dans l’épreuve. Bref, revenons aux dames du palais: comme elles se levaient avant l’aube pour se coiffer, elles s’aperçurent les unes après les autres qu’elles n’avaient plus de cheveux. Les eunuques, jeunes ou vieux, se voyaient dans le même état. Les dames se précipitèrent toutes ensemble hors de leurs chambres à coucher afin de réveiller en musique le couple royal, retenant leurs larmes et se gardant d’ébruiter la chose. Un moment plus tard, ce fut le lever de la reine des trois palais: elle aussi avait perdu ses cheveux! Elle se précipita avec une lampe auprès de la couche du dragon: un moine dormait sous les couvertures! Elle ne put s’empêcher de pousser une exclamation qui réveilla le roi. Ouvrant tout à coup les yeux, il vit le crâne rasé de la reine, se dressa sur son séant et s’écria: «Que vous est-il arrivé, mon amie? — Et à vous, mon maître?» Le roi se tâta et en éprouva un choc à perdre l’âme et l’esprit: "Livre XVII, chapitre lxxxv «Que Nous est-il donc arrivé?» Dans ce moment de panique, il vit s’agenouiller devant lui les concubines des six cours, les dames du palais, les grands et petits eunuques, tous la tête rasée: «Seigneur et maître, nous voici devenus moines!» Le speélacle arrachait des larmes au roi: «Je présume que c’est parce que j’ai occis des bonzes...» Il fit aussitôt connaître sa volonté: «Vous ne devez pas souffler mot de la perte des cheveux. Sinon, il serait à craindre que mes serviteurs civils et militaires ne critiquent l’injuste politique de l’État. Montez tous à la salle où Nous allons tenir audience.» Parlons des fondtionnaires de tous rangs, des ministères aux derniers jamen. Ils s’apprêtaient bien avant l’aube à se rendre à la Cour rendre hommage au roi. Or, il n’y en avait pas un qui n’eût perdu sa chevelure au cours de la nuit. Chacun s’affairait à rédiger un rapport sur l’événement. On n’entendait plus parler que de cela: A u troisième coup de Joueuse tournant vers le roi, D e ces tonsures ils cherchaient à s ’expliquer le pourquoi. Si vous ne savez, en fin de compte, ce que le commandant fit du butin capturé dans le coffre, ni ce qu’il advint de la vie des quatre pèlerins, écoutez donc la séance qui vient. 第085回 / CHAPITRE LXXXV OÙ LE SINGE DE L’ESPRIT SE MONTREJALOUX DE MÈRE DU BOIS, ET LE PRINCE DES DÉMONS RUSE POUR AVALER MÉDITATION. À l’audience du matin dont parlait le récit, les fonftionnaires civils et militaires, venus en nombre présenter leur rapport, s’excusaient: «Nous espérons que Votre Majesté pardonnera notre manque de tenue. — Nous vous trouvons aussi courtois que d’ordinaire, mes chers ministres. En quoi auriez-vous manqué à la bienséance? — Oh! Maître et seigneur, nous ne comprenons pas comment, mais nous avons tous perdu nos cheveux en une nuit. » Les rapports sur l’étrange phénomène en main, le roi descendit de la «couche du dragon» avant de répondre à ses serviteurs: «En effet, Nous n’en comprenons pas la raison non plus, mais la même chose est arrivée à tout le monde, des plus humbles aux plus éminents. — Désormais, nous n’oserons plus massacrer les bonzes», clamèrent-ils tous, les larmes aux yeux, le roi compris. Celui-ci remonta sur le trône tandis que chacun regagnait son rang, debout. «Que ceux qui ont quelque affaire à présenter sortent du rang», reprit le roi, «sinon, roulez les rideaux et levez la séance.» Du groupe des militaires sortit le commandant en chef des patrouilles de la cité, et du rang des civils, le commissaire du quartier de l’Est. Ils se prosternèrent devant les marches avant de déclarer: «Au cours de la patrouille que nous avons effeéluée dans la cité conformément à vos ordres sacrés, nous avons saisi dans la nuit un butin composé d’un coffre et d’un cheval blanc. Nous vous prions de bien vouloir nous faire connaître votre décision, nos humbles personnes n’osant s’en arroger le pouvoir. — Amenez le tout, coffre inclus», répondit le roi, fort aise de l’apprendre. Les deux officiers se retirèrent aussitôt pour regagner l&xtsyamen et convoquer les hommes nécessaires au transport du coffre. A l’intérieur, Tripitaka n’avait plus l’âme chevillée au corps: «Mes disciples, comment allons-nous nous expliquer, quand nous serons devant le roi de ce pays? — Plus bas!» répliqua en riant le Novice, «j’ai tout arrangé: quand ils ouvriront le coffre, il nous rendra l’hommage dû aux maîtres de la Loi. Mais demandez à Porcet de s’abstenir de toute querelle de préséance. — Ne serait-ce qu’échapper à la mort», rétorqua Porcet, «je le tiendrais pour un bonheur sans commune mesure. Comment aurais-je le front de me lancer dans ce genre de querelle! » Comme les deux officiers invitaient le roi à le fa ire ouvrir et à en examiner le contenu {...]. 6 7 0 Ils n’avaient pas fini d’échanger ces propos que le coffre arrivait à la cour, franchissait la tour aux Cinq-Phénix et se trouvait déposé au pied du trône. Comme les deux officiers invitaient le roi à le faire ouvrir et à en examiner le contenu, celui-ci en donna l’ordre. A peine eut-on soulevé le couvercle que Porcet, n’y tenant plus, sauta dehors, semant l’effroi parmi les courtisans, muets de saisissement. Puis apparurent Singet, qui donnait la main au moine chinois, et Sablet transportant les bagages. A la vue du commandant en chef qui tenait le cheval par la bride, Porcet marcha sur lui et brailla: «Il est à nous, le cheval! Amène-le!» Terrifié, l’officier tomba à la renverse. Les quatre pèlerins se tenaient debout sur les marches. Voyant que c’étaient des bonzes, le roi descendit précipitamment de son trône, fit convoquer la reine et les concubines à la salle d’audience afin qu’elles leur rendissent hommage avec toute la cour, puis leur demanda: «Qu’cst-ce qui vous amène ici, vénérables? — Nous sommes envoyés par Sa Majesté des grands Tang du pays de l’Est au paradis de l’Ouest chercher les Ecritures authentiques et rendre hommage au Bouddha vivant du grand monastère du Coup-de-Tonnerre des Indes. — Pourquoi vous être couché dans un coffre, maître, qui venez de si loin? — Comme votre humble serviteur avait appris que Votre Majesté avait formé le vœu de tuer les bonzes, nous n’osions nous manifester ouvertement en votre noble pays: nous nous sommes habillés en laïcs et abrités, la nuit venue, dans une auberge en ces lieux précieux. Nous avons dormi dans le coffre de peur que l’on ne découvre notre identité. Il a été malencontreusement emporté par des pillards et ramené par le commandant en chef. Maintenant qu’il nous est donné de contempler le visage de dragon de Votre Majesté, c’est comme qui dirait voir le soleil après la dissipation des nuages. Nous espérons que Votre Majesté nous pardonnera et nous relâchera: nous Lui en garderons une reconnaissance plus profonde que la mer. — Vénérable, vous êtes un moine éminent d’un pays supérieur qui est cour céleite: c’est nous qui avons manqué à l’accueil que l’on vous devait. C’est parce qu’un A ces mots, Porcet éclata d'un rire sonore. 6-jz moine Nous avait calomnié que Nous avions fait le serment de massacrer les bonzes au nombre de dix mille, afin d’atteindre un chiffre rond. Mais Nous avons été converti de façon inattendue, cette nuit même; nous avons tous été amenés à nous faire moines et nonnes: souverain et sujets, reine et concubines ont tous et toutes le crâne rasé. Nous espérons que vous ne serez pas avare de votre éminente sagesse, car nous souhaiterions devenir vos disciples.» À ces mots, Porcet éclata d’un rire sonore: «Dans ce cas, qu’auriez-vous à nous offrir en cadeau de présentation? — Maître, si vous nous acceptez, je consentirai à vous offrir toutes les richesses du royaume. — Ne nous parlez pas de richesse», intervint Singet, «nous sommes moines qui observons la Voie. Pour obtenir l’assurance que votre royaume sera à jamais consolidé, que bonheur et longévité vous seront donnés en partage, il vous suffit de viser nos documents de voyage et de nous raccompagner hors de la ville.» À ces mots, le roi ordonna à la cour des banquets de préparer un grand festin pour célébrer le retour à l’Unique du souverain et de ses sujets. Les lettres de créance furent aussitôt échangées, et Tripitaka sollicité en vue de changer le nom du royaume. «Le nom de royaume de la Loi est excellent; c’est le mot “destrudion” qui ne va pas», fit remarquer Singet, «depuis que nous y sommes passés, il conviendrait de le changer en “Resped-de-la-Loi”, ce qui vous garantirait mer calme et claires rivières, vidoire pour mille générations, vents et pluies à la bonne saison, paix dans toutes les diredions.» Le roi les remercia de leurs bénédidions, fit préparer les chars royaux et raccompagna les quatre pèlerins à l’ouest de la cité. Le récit n’en dira pas plus sur la conversion au bien et le retour à la vérité du souverain et de ses sujets. Après avoir pris congé du roi du pays du Resped-de-la Loi, le Vénérable déclara joyeusement, du haut de son cheval: «Conscient-de-la-Vacuité, grand est ton mérite d’avoir eu recours à cet excellent Stratagème. — Frangin », ajouta Sablet, « où as-tu trouvé un si grand nombre de barbiers pour raser tant de têtes en une seule nuit?» Singet raconta comment il avait usé de la magie des transformations, ce qui fit tant rire maître et disciples qu’ils restèrent longtemps sans pouvoir refermer la bouche. Ils étaient de cette joyeuse humeur, lorsqu’ils aperçurent une haute montagne qui leur barrait la route. «Disciples! » s’exclama le moine chinois en tirant sur les rênes, «voyez cette montagne devant nous: comme elle e§t escarpée! Attention! — Rassurez-vous! » répliqua Singet en riant, «rien n’arrivera, je vous le garantis. — Ne dis pas cela. Je vois bien comme ce pic est menaçant et, malgré la distance, je distingue les vapeurs délétères et les violentes nuées qui s’en échappent. Je me sens envahi de frissons et paralysé par l’appréhension. — Vous me semblez avoir oublié le soutra du Cœur du maître de méditation au Nid-de-Corbeaux, rétorqua Singet sans cesser de rire. — Je m’en souviens. — Vous vous le rappelez, mais vous avez oublié les quatre vers de l’hymne. — Quels vers? — N e cherche pa t au loin le Bouddha du bonheur C a r le mont des Vautours en ton cœur demeure. Tout homme possède le Sloupa de ce mont E t peut, à son pied, cultiver la perfeliion. — Je les connais, bien sûr. Ces quatre lignes impliquent que le sens des Ecritures, avec leurs milliers de soutras, n’est rien de plus que la culture du cœur et de l’esprit. — Il va sans dire. L’esprit nettoyé brille solitaire, le cœur garde toutes choses pures. Le moindre écart peut conduire à la négligence: mille, dix mille ans n’aboutiraient à rien. Il suffit de volonté et sincérité plénières pour avoir sous les yeux le monastère du Coup-de-Tonnerre. Tant que vous demeurerez dans la peur, le trouble et le malaise de la pensée, la Grande Voie vous restera lointaine, et lointain aussi le monastère du Coup-de-Tonnerre. Chassez les doutes et suivez-moi! » À ce discours, le Vénérable se sentit soudain l’esprit réconforté et débarrassé de tout souci. 6 7 4 Les quatre pèlerins allaient de l’avant; ils atteignirent la montagne en quelques pas. Levant les yeux, ils virent Une montagne vraiment superbe qu i offre au regard attentif tant de couleurs bigarrées. A u sommet flottent les nuages eti désordre, contre la falaise, les arbres jettent m e ombre froide. Voient les oiseaux dans de grands battements d ’ailes, passent les bêtes féroces dans une quête obstinée. L a forêt aligne m ille troncs de pins, le sommet de rares tiges de bambou: hululements de loups g ris se disputant la nourriture, rugissements de tigres affamés à la recherche de proies. Le gibbon sauvagepousse de longs sifflements en quête de fru its frais, cerfs et daims montent vers les cimes vertes à travers les fleurs. Entre la plainte du vent et le gargouillis des eaux s'élève le chant des oiseaux cachés sous la passe. Ic i et là se mêlent lianes et plantes grim pantes; l ’orchidée odorante fréquente l ’herbe de jaspe tout autour du ruisseau. Au-dessus des amoncellements d ’étranges rochers se dresse la paroi abrupte. Renards et chiens viverrins courent en bandes, singes et gibbons s ’amusent en groupes. L e voyageur s’inquiète des escarpements. Pourquoi fa u t-il que le vieux chemin tourne et tourne encore! Maître et disciples marchaient, apeurés, quand ils entendirent le sifflement du vent. «Le vent se lève!» s’écria Tripitaka, effrayé. — Au printemps souffle le zéphyr, en été un vent chaud et humide, à l’automne le vent d’oue St et en hiver la bise du nord», répliqua Singet, «à chaque saison le vent souffle. Pourquoi s’effrayer de celui-ci? — Ce vent s’est levé trop brutalement pour venir du ciel. — Les vents ont de tout temps soufflé de la terre, de même que les nuages sortent des montagnes; pourquoi voulez-vous qu’il vienne du ciel?» À peine Singet avait-il fini sa phrase que se levait le brouillard, un brouillard peu ordinaire: Une nappe qu i obscurcit ju sq u ’au ciel E t couvre la terre de ténèbres. E e soleil a disparu sans trace; Ees chants d ’oiseaux au silence font place. On croirait le chaos des prem iers temps, Un vol de poussière faisant écran. On ne voit plus les arbres du sommet; Evanoui, le cueilleur de bouquets. L ivre XVII, chapitre lxxxv «Conscient-de-la-Vacuité, comment se fait-il qu’un pareil brouillard se lève avant même que le vent soit calmé? s’inquiéta Tripitaka, plus alarmé que jamais. — Pas de précipitation!» répondit Singet, «descendez de cheval, je vous prie. Vous deux, restez ici à monter la garde pendant que je vais voir quel augure tirer du phénomène.» Sacré grand saint! D’un coup de reins, il fut dans les airs. Mettant sa main en visière au-dessus des sourcils, il écarquilla les yeux et, abaissant son regard, aperçut en effet un monstre assis au bord de la falaise. Voyez de quoi il avait l’air: Son puissant corps tacheté lu i donnait fière allure. Des dents, telles perceuses de diamant, lu i sortaient de la gueule; il dissim ulait griffes plus acérées que crochets de jade. Des pupilles rondes de ses je u x métalliques étaient la terreur des bêtes et des oiseaux, les piquants de sa barbe d ’argent le chagrin des dieux et des diables. I l manifestait sa terrible férocitépar d ’affreux rugissements, révélait des intentions longuement mûries en crachant et soufflant vents et brouillards. Puis il aperçut, tout contre lui, trente à quarante petits monstres rangés à droite et à gauche, répétant le même exercice magique. «Mon maître n’était pas sans prescience», se dit Singet en riant intérieurement, «ce n’est, en effet, nullement un vent naturel, comme il le disait, puisqu’il e£t produit ici par un monstre. Si je lui assène un coup de ma trique de fer, je le tuerai comme on pile de l’ail, mais ce serait ruiner mon beau renom.» C’est que Singet avait toujours été un preux qui ignorait comment se débarrasser de ses ennemis dans l’ombre. «Rentrons», conclut-il, «et réservons cette petite attention à Porcet, en l’invitant à s’essayer le premier au combat contre le monstre. S’il se montre à la hauteur et en sort vainqueur, le mérite lui en reviendra. S’il en eét incapable et se fait capturer, j’irai à son secours: cela seulement pourrait ajouter à ma gloire.» Puis, se ravisant: «Porcet est si paresseux qu’il refusera de se fatiguer, mais il est goinfre: je saurai le berner en titillant son amour de la mangeaille. On va voir comment il réagit.» 6j Il abaissa aussitôt son nuage et se présenta devant Tripitaka qui lui demanda: «Conscient-de-la-Vacuité, de quel augure sont le vent et le brouillard? — Il n’y en a plus, il fait déjà clair. — En effet, j’ai l’impression que ça baisse. — Maître», ajouta Singet avec le sourire, «d’habitude mes yeux ne me trompent pas, mais cette fois j’ai commis une erreur. Je me disais qu’il devait y avoir un monitre derrière ce phénomène, mais ce n’est pas le cas. — Qu’eit-ce que c’est? — Il y a un village pas très loin devant nous. Les gens y aiment le bien et sont occupés à cuire à la vapeur des provisions de riz blanc et des boules de farine blanche pour nourrir les moines. Ce brouillard, je présume, vient de la cuisson, signe manifeste de leurs bonnes a étions.» Prenant pour argent comptant ce qu’il entendait, Porcet tira à part son condisciple et lui demanda à voix basse: «Frangin, tu y as goûté, à leur repas maigre? — Oui, mais je n’ai pas mangé grand-chose. Leurs plats étaient un peu trop salés, ça ne me tentait pas. — Bah! peu importe que ce soit salé, je m’en mettrai volontiers plein la panse. Si la soif me tenaille trop, je reviendrai boire de l’eau. — Tu veux manger? — J ’ai justement un peu faim. Si j’allais avant vous grignoter, qu’en penses-tu? — Il n’en est pas question, mon frère. Ne sais-tu pas ce que disent les anciens livres: Du vivant de son père, le fils ne saurait rien prendre surluP. Alors que le Maître est ici, oser y aller sans l’attendre? — Mais si tu ne dis rien, ne pourrais-je y aller? suggéra Porcet avec un rire embarrassé. — Je ne dirai rien. On verra comment tu te débrouilles.» Quand il s’agissait de satisfaire sa gloutonnerie, l’idiot n’était pas sans astuce; il s’approcha du Maître et lui tira la révérence avant de proposer: «Mon condisciple vient de dire que l’on prépare un repas maigre dans le village là-bas. Il me semble que le cheval va incommoder les gens. Ne serait-ce pas du temps perdu que de réclamer du foin ou du fourrage? Puisque le vent et le brouillard se sont heureusement dissipés, restez donc assis un moment, le temps que je ramasse un peu d’herbe tendre pour nourrir Ilfu t aussitôt entouré p a r les monstlres qui se m irent à l'agripper p a r les vêtements, à l'attraper p a r la ceinture, à le pousser et le tirer tous ensemble. la bête avant que nous allions chez ces gens-là demander l’aumône. — Bien», répondit le moine chinois qui en était fort aise, «comment se fait-il que tu sois si diligent, aujourd’hui? Va, et reviens vite.» L’idiot partit en ricanant intérieurement. Singet le rattrapa et lui dit en le retenant: «On nourrit les moines là-bas, les beaux, pas les laids. — Est-ce à dire qu’il faut encore une fois me transformer? — Exaétement. Vas-y un peu changé.» Le brave idiot! Lui aussi avait la possibilité de se transformer, de trente-six façons différentes. Il marcha jusqu’à une combe, fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se changea en moine maigre, de courte taille, frappant un «poisson de bois » pour scander la prière qu’il marmonnait. Comme Porcet ne savait pas réciter de soutra, il se contentait de répéter les trois premiers mots qu’il avait appris à l’école primaire: «grand homme supérieur». Revenons à l’ogre: après avoir récupéré le vent et le brouillard, il ordonna à sa troupe de former un cercle à l’entrée de la grand-route, dans l’attente de quelque voyageur. Ce fut la malchance de l’idiot de marcher droit dedans, bientôt après. Il fut aussitôt entouré par les monstres qui se mirent à l’agripper par les vêtements, à l’attraper par la ceinture, à le pousser et le tirer tous ensemble. «Ne poussez pas!» criait Porcet, «laissez-moi passer manger dans chaque maison, l’une après l’autre. — Que veux-tu manger, le bonze? — Puisque ici vous nourrissez les moines, je viens manger maigre. — C’est toi qui t’imagines qu’on nourrit les moines ici, où tout au contraire, nous ne nous sustentons que de bonzes. Nous sommes des monstres immortels qui ont obtenu la Voie dans la montagne et nous tenons tout particulièrement à recevoir chez nous des moines, il est vrai, mais pour les cuire à point à la vapeur et les manger. Et c’est toi qui songes à venir te restaurer ici!» A ces mots, Porcet sentit la peur le gagner. Il commençait enfin à en vouloir à Singet: «Vraiment odieux, cet épizoologue! Il m’a bien eu à me raconter que les villageois nourrissaient les moines: il n’y a pas plus de villageois que de repas maigre, rien que des monstres! » Tiraillé en tous sens, l’idiot perdit patience, reprit sa forme originelle, tira le râteau accroché à sa taille et se mit à frapper à la volée les petits monstres qui battirent en retraite. «Malheur, grand roi! vinrent-ils annoncer en courant. — Quel malheur? demanda l’ogre. — Un bonze était arrivé près de la montagne, propre et appétissant; nous nous sommes dit que nous pourrions l’amener chez nous pour le cuire à l’étouffée. Au cas où nous n’aurions pas pu le finir, il aurait été possible de saler le reste et le garder pour les jours de mauvais temps. Nous n’imaginions pas qu’il savait se transformer. — Se transformer comment? — Il ne ressemblait plus à un homme: un long groin, de larges oreilles et, rendez-vous compte, une touffe de poils raides dans le cou! Il tenait des deux mains un râteau qu’il nous balançait dessus à tort et à travers. On a eu si peur qu’on a couru vous prévenir. — Ne craignez rien. Je vais aller voir.» L’ogre s’avança en faisant tournoyer un pilon de fer. L’idiot lui parut en effet d’une grande laideur: L e groin long de trois pieds tel un maillet, L es dents, clous d ’argent sortant d ’un barillet; Une paire d’yeux ronds lançant des éclairs, Les oreilles, éventails remuant l ’air, D e longues soies telles pointes de flèche, L a peau bleuâtre, grossière et sèche, I l tenait en main un objet bizarre, Un râteau à neuf dents, vrai cauchemar. Rassemblant tout son courage, l’ogre l’interpella: «D’où viens-tu? Comment t’appelles-tu? Parle si tu veux avoir la vie sauve! — Mon fiéton», ricana Porcet, «tu ne me semblés pas reconnaître ton ancêtre. Approche, je vais te le dire: «Prom u am iral des Roseaux-Célefles P a r l ’empereur pour ma force preste, Je commandais quatre-vingt m ille marins E t vivais heureux au palais cristallin. Pour avoir agacé, soûl, une dame, 68o E t lu i avoir déclaré ma flamme. J ’a i cru pouvoir prendre de grands airs. J ’a i dévoré Vangélique de la M ère, E t d’un coup de groin renversé un palais. Des mains de l ’empereur de Jade lui-même Je reçus deux m ille coups pour ma peine. Puis je fu s exilé en ce bas monde, A fin de prendre bonne résolution, M ais ici-bas je redevins démon, A joyeux mariage chez les Gao prêt, Quand malchance me fit rencontrer Singet. Vaincu p a r la trique aux cercles d ’or, Je me soumis, moine, non sans effort. Je selle le cheval, porte les fardeaux E t rembourse ce q u i fa isa it défaut. A m ira l aux pieds de fe r, j ’étais Porcet, E n religion prenant nom de Huit-Défenses. — Tu es donc le disciple du moine chinois», se récria l’ogre à ce discours, «ce moine dont j’ai depuis si longtemps entendu vanter la chair délicate. On voulait justement le capturer. Maintenant que tu t’es jeté dans la gueule du loup, pas de quartier! En garde! Attention au pilon! — Bête immonde, tu étais donc maître teinturier. — Et pourquoi aurais-je été maître teinturier? — Sinon, où aurais-tu appris à manier le pilon?» La créature n’était pas d’humeur à pousser plus avant la discussion: elle se rapprocha pour faire pleuvoir les coups. Ce fut dans la combe un beau duel: Pilon de fe r contre râteau à neuf dents. E ’un distribue les coups comme tournoyant dans une tornade, l ’autre s ’abat soudain telle me giboulée. E ’un est l ’ogre horrible et sans nom qui bloque la route de montagne, l ’autre le coupable am iral des Roseaux-Célestes, soutien de la nature de soi. N ature dans le juS le chemin, diables et démons ne sont pas à craindre. S i haute que soit la montagne, le métal ne saurait générer la terre. L e pilon surgit comme python sortant d ’un lac, le râteau se dresse comme dragon dans lesjoncs. C ris et grondementsfont trembler la montagne, vociférations et rugissements alarment ju sq u ’a u x tréfonds de la terre. E es deux héros engagent toutes leurs capacités et jouent leur va-tout. Laissons Porcet dans les tourbillons de ce combat contre l’ogre, qui criait à ses petits monstres de faire cercle autour de son ennemi. Revenons à Singet qui, tout à coup, éclata d’un rire sarcaitique derrière le dos du Maître. «Qu’eit-ce qui te fait ricaner? lui demanda Sablet. — Quel idiot, ce Porcet! Il m’a cru sur parole quand je lui ai dit qu’on nourrissait les moines. Il n’est pas encore de retour depuis tout ce temps: s’il a repoussé l’ogre d’une raclée de son râteau, tu ne tarderas pas à le voir revenir triomphant et clamant les mérites de cet exploit. S’il n’a pas eu le dessus et qu’il s’est fait capturer, malheur à moi! Je me demande à combien de “sale épizoologue” j’aurais droit. N’en parle pas, Conscient-de-la-Pureté, attends que j’aille voir un peu ce qui se passe.» Sacré grand saint! Sans rien révéler au Vénérable, il s’arracha subrepticement un poil dans la nuque, souffla dessus de son haleine magique et le transforma en un autre lui-même qui tenait compagnie à Sablet auprès de Tripitaka. Son corps et sa personne véritables firent un bond dans les airs, d’où il voyait l’idiot encerclé, jouant furieusement du râteau, mais en croissante difficulté. Singet n ’y tint plus. Il abaissa son nuage et, d’une voix tonnante: «Du calme, Porcet, me voilà!» D’entendre la voix du Novice rendit courage à l’idiot, qui s’élança en avant avec une énergie redoublée. Incapable de soutenir ces assauts, l’ogre s’exclama: «À l’inêtant, le bonze faiblissait. Comment se fait-il qu’il reprenne maintenant du poil de la bête? — Mon fiston», rétorqua Porcet, «tu ferais mieux de ne pas trop me bousculer: il y a un gars de chez moi qui arrive. » Il se lança en avant, frappant en pleine gueule. Incapable de parer les coups, l’ogre rompit le combat et battit en retraite à la tête des petits monitres. Les voyant en fuite, Singet fit faire demi-tour à son nuage sans s’approcher et, revenu d’une traite à son point de départ, récupéra le poil et sa place auprès du Vénérable, dont les yeux de chair de commun mortel ne s’étaient rendu compte de rien. Un moment plus tard, l’idiot rentrait à son tour, vidorieux, mais épuisé et pantelant, au point que la morve lui coulait du nez et qu’une écume blanche lui collait à la bouche. Il s’avança avec un cri rauque: «Maître! chercher de l’herbe pour le cheval: comment se fait-il que tu nous reviennes en pareil état? Je présume qu’ils font surveiller la montagne par des gardes qui ne t’ont pas permis de couper l’herbe.» L’idiot posa le râteau et répondit en trépignant et se frappant la poitrine: «Maître, ne me posez pas de question! C’est à mourir de honte! — À mourir de honte? Pourquoi? — Mon condisciple aîné m’a roulé! Il a commencé par raconter qu’il n’y avait pas de monstre derrière le vent et le brouillard, qu’ils n’étaient nullement de mauvais augure, mais que c’étaient de braves villageois aimant le bien qui faisaient cuire à la vapeur du riz et des boules de pain à offrir aux moines, je l’ai pris au sérieux et, comme j’avais faim, je pensais en manger un peu; couper l’herbe n’était qu’un prétexte pour vous précéder. Je ne m’attendais nullement à me voir encerclé par nombre de monstres et devoir soutenir un dur combat pendant un bon moment. Si le condisciple n’était pas venu à la rescousse avec son bâton de deuil, je ne m’en serais pas sorti. — L’idiot raconte n’importe quoi!» intervint Singet en riant, «c’est le brigand qui cherche à impliquer toute laprison\ J ’étais ici auprès du Maître que je n’ai jamais quitté. — C’est vrai, Conscient-de-la-Vacuité ne m’a pas quitté.» Bondissant d’indignation, l’idiot se mit à crier: «Maître, vous ne comprenez pas: il a un double! — Conscient-de-la-Vacuité, y a-t-il un monstre là-bas, en fin de compte?» Ne pouvant dissimuler plus longtemps, Singet s’inclina en riant: «Oui, il y a une bande de petits monstres, mais ils n’oseront pas se frotter à nous. Porcet, approche! Je ne fais que te réserver ce qu’il y a de mieux. Puisque nous sommes chargés de la proteétion du Maître, il faut traverser cette montagne escarpée comme le ferait une colonne de l’armée. — Que ferait une colonne de l’armée? — Tu seras le commandant qui ouvre la route; tu dégages à l’avant: si le monstre ne se présente pas, bon. Mais s’il survient, ce sera à toi de le combattre et le mérite de l’avoir mis en déroute te sera compté.» Comme il n’estimait pas le monstre d’une capacité 6 83 supérieure à la sienne, Porcet répondit: «Laisse-moi marcher en avant, dussé-je mourir entre ses mains! — Si l’idiot commence par proférer des paroles aussi sinistres, il n’ira pas loin, ricana Singet. — Frangin, ne connais-tu pas le proverbe: Prince au fe Bin, s ’il n’est soûl, sera rassasié; guerrier au combat, s'il n’est mort, sera blessé. Mieux vaut dire paroles sinistres d’abord pour être ensuite le plus fort.» Fort aise, Singet se hâta de seller le cheval, invita le Maître à monter et, Sablet portant les bagages, suivit Porcet sur le chemin qui entrait dans la montagne. Bref, reparlons de l’ogre qui était retourné d’une traite dans son repaire, où il avait ramené les restes de la troupe en déroute. Assis en haut d’un rocher, il demeurait silencieux. Un bon nombre de petits monstres étaient restés à surveiller la grotte. Ils s’approchèrent pour demander: «Votre Majesté sort souvent et revient chaque fois gaie et contente. Pourquoi a-t-Elle l’air si contrariée aujourd’hui? — Mes petits, c’est que chaque fois que je pars en tournée dans la montagne, bêtes ou gens, d’où qu’ils soient, j’en rapporte plusieurs pour vous régaler. Aujourd’hui c’était la guigne, je suis tombé sur un adversaire. — Quel adversaire? — Un bonze du nom de Porcet Huit-Défenses, le disciple du moine chinois en quête des Ecritures. J’ai reçu une volée de son râteau qui nous a mis en déroute. Que c’est fâcheux! J ’avais entendu parler depuis si longtemps de ce moine chinois, un arhat qui s’est cultivé au cours de dix incarnations successives. D’en manger un morceau prolongerait la vie indéfiniment. Il est justement dans nos montagnes, une belle occasion de le capturer et le cuire à l’étouffée. Je ne savais pas qu’il avait à son service des disciples de cette trempe! » À peine avait-il fini sa phrase qu’un petit monstre sortit des rangs et se tourna vers l’ogre en poussant trois sanglots suivis de trois éclats de rire. «Que signifient et ces pleurs et ces rires? gronda l’ogre, excédé. — C’est que Votre Majesté vient de parler de manger le moine chinois», répondit le petit monstre, après s’être agenouillé, «la chair de ce moine n’est pas consommable. — S’il l’était, il ne serait pas arrivé jusqu’ici. Il aurait été dévoré bien avant par les créatures maléfiques qui vivent ailleurs. Il a trois disciples sous la main. — Sais-tu lesquels? — L’aîné est Singet le Novice, le troisième Sablet le Bonze. Celui auquel vous avez eu affaire est Porcet Huit Défenses. — Comment Sablet le Bonze se compare-t-il à Porcet Huit-Défenses? — Ils se valent à peu de chose près. — Et Singet le Novice? — Il y aurait tant à dire que je n’ose!» répliqua le petit monstre en tirant la langue, «les pouvoirs de ce Singet sont immenses, ses transformations sans nombre. Il y a cinq cents ans, lorsqu’il a provoqué de graves troubles au palais du ciel, les vingt-huit constellations d’En-haut, les neuf luminaires, les douze fuseaux horaires, les cinq dignitaires et quatre ministres, les étoiles de l’est et de l’ouest, les divinités du nord et du sud, les cinq pics et quatre fleuves’, enfin les guerriers du ciel entier n’ont su prévaloir contre lui. Et vous oseriez convoiter la chair du moine chinois? — Comment as-tu appris tous ces détails? — J ’ai d’abord habité chez le grand roi de la grotte de Chameau-Lion dans la chaîne du même nom. Lui aussi, dans son ignorance, voulait dévorer le moine chinois, mais il a eu Singet le Novice sur le dos: avec sa trique aux cercles d’or, il a forcé l’entrée. Quelle pitié! Il nous a exterminés jusqu’au dernier. Comme l’on dit au jeu de dominos, “un coupé, six contré”! Heureusement, un peu plus avisé que les autres, j’avais réussi à m’échapper par la porte de derrière. Je suis parvenu jusqu’ici, où vous m’avez accordé la faveur de me garder à votre service. Voilà pourquoi je sais ce dont il est capable.» A ce discours, l’ogre pâlit d’effroi. Le cas de le dire: Général redoute paroles de devin. Comment aurait-il pu ne pas s’effrayer de ce qu’il entendait de la bouche même de ses gens? Au moment où chacun prenait peur, un autre petit monstre s’avança pour faire valoir: «O grand roi, ne vous affligez point, ne craignez rien! Comme va le diéton, patience vient à bout de toute chose. Si vous tenez à manger le moine chinois, j’ai un plan à vous proposer pour vous le procurer. — Quel plan? — Le plan de la fleur de prunier, pétale à pétale. — Que veut dire “fleur de prunier pétale à pétale”? — Faites l’appel de vos troupes et sélectionnez: cent sur mille, dix sur cent, trois sur dix; trois qui soient capables et sachent se transformer. Ils prendront tous les trois votre aspeél, même heaume sur la tête, même armure et même pilon en main. Ainsi équipés, ils se tiendront en embuscade à trois endroits différents. Le premier engagera le combat contre Porcet, le second combattra Singet et le troisième luttera contre Sablet. Les trois petits monstres seront sacrifiés pour entraîner à l’écart les trois condisciples, cependant que vous n’aurez plus qu’à tendre la main du haut des airs pour vous emparer du moine chinois. Ce ne sera pas plus difficile que de prendre un objet en fouillant dans le sac, ou attraper la mouche dans le vase à poisson. — Un plan excellent, merveilleux!» s’exclama l’ogre, ravi de la suggestion, «allons-y! Si l’on échoue, on en réitéra là; mais si l’on réussit à le capturer, tu ne seras pas oublié, je te le promets, je te ferai officier d’avant-garde. » Le petit monstre se prosterna pour remercier de la faveur qui lui était accordée. Puis on fit l’appel, ce qui permit d’en choisir trois exceptionnellement capables. Ils prirent l’aspeét de l’ogre, chacun armé d’un pilon et se tinrent en embuscade dans l’attente du moine chinois. N’en disons pas plus. Revenons au Vénérable qui, sans souci ni inquiétude, suivait Porcet le long de la grandroute. Ils marchaient depuis pas mal de temps lorsque tout à coup surgit du bord de la route, à grand bruit, un petit monstre qui bondit en avant dans l’évidente intention de se saisir de Tripitaka. «Porcet!» s’écria Singet, «l’ogre est sur nous, qu’attends-tu pour t’y mettre?» L’idiot, sans reconnaître le faux du vrai, brandit le râteau et le rattrapa. Le monëtre aussitôt fit face et para de son pilon de fer. Il allaient et venaient en plein combat au pied de la montagne, quand un craquement se fit entendre dans les buissons: une autre créature surgit et se précipita sur le moine chinois. Ecartant ses cinq griffes d'acier, il les referma sur Tripitaka, arraché des étriers et emporté comme par une tornade. «Maître, ça tourne m al!» s’exclama Singet, «Porcet est bigleux, il a laissé échapper l’ogre, qui vient s’emparer de vous! Je m’occupe de le chasser.» Il tira précipitamment la trique et se lança à sa rencontre en tonnant: «Où vas-tu? En garde!» Pour toute réponse, l’ogre brandit son pilon. Tous deux échangeaient les coups dans une indescriptible mêlée au pied de la pente herbeuse, lorsque le vent se mit à mugir derrière la montagne tandis qu’un troisième monstre bondissait pour se jeter sur Tripitaka. Sablet l’aperçut, atterré: «Maître, ils n’y voient plus goutte, les deux, le frangin et le frérot, voilà qu’ils lâchent l’ogre. Il est sur vous! Restez à cheval, je vous l’attrape!» Sans se poser d’autre question, Sablet brandit sa crosse et, faisant face au pilon de fer du monstre, soutint un dur combat. Cris et vociférations s’éloignaient peu à peu. L’ogre, le vrai, du haut des airs voyait le moine chinois laissé seul sur son cheval: écartant ses cinq griffes d’acier, il les referma sur Tripitaka, arraché des étriers et emporté comme par une tornade. Quelle pitié! Le cas de dire: Quand méditation rencontre démon, S’échappe le fru it de fu ite raison; Sauvé-des-Eaux ' eït tombé à nouveau Sur l ’a Üre de malheur qu i suit d’En-haut. L’ogre abaissa le vent qui les portait, entraîna Tripitaka dans la grotte et appela: «Officier d’avant-garde! » Le petit monstre qui avait mis au point le Stratagème s’avança et se récria en s’agenouillant: «Je n’ose accepter, je n’ose! — Pourquoi dis-tu cela? La parole d’un grand chef de guerre peut rendre noir ce qui est blanc. Je te l’avais dit: en cas d’échec, on en serait resté là; puisque nous avons réussi, je te fais officier d’avant-garde. Comment pourrais-je manquer à la parole que je t’ai donnée, alors que ton merveilleux plan a été couronné de succès? Amène-nous le moine chinois, fais chercher de l’eau et nettoyer la marmite, apporter des fagots et allumer le feu: on le fait cuire à l’étouffée, de façon à en déguster tous un morceau en vue de prolonger indéfiniment la vie. — Il ne saurait être mangé, Votre Majeâté. — Pourquoi pas, dès lors que nous l’avons capturé? — Que Votre Majesté l’ait dévoré ne serait pas grave. Même Porcet et Sablet pourraient être amenés à le comprendre, mais je crains que Singet, ce caïd, n’en ait les sangs tournés. S’il apprend que nous l’avons dévoré, il ne se donnera même pas la peine de venir nous combattre. Il plongera la trique aux cercles d’or à mi-pente et y fera un tel trou que la montagne s’effondrera et que nous ne saurons plus où aller. — Quelle suggestion avisée aurais-tu à Nous soumettre? — A mon avis, il vaut mieux expédier le moine chinois dans le jardin derrière, l’attacher à un arbre et le laisser deux ou trois jours sans nourriture: ça lui nettoierait l’intérieur et nous laisserait le temps de voir si ses trois disciples viennent le chercher à la porte. Quand nous obtiendrons confirmation qu’ils s’en sont retournés, nous pourrons le ramener et le consommer tout à notre aise. N’est-ce pas préférable? — Assurément», approuva l’ogre en souriant, «l’officier d’avant-garde a parfaitement raison.» Ordre fut aussitôt donné d’emmener le moine chinois dans le jardin du fond et de le ligoter à un arbre: Cela fait, tous les petits monstres allèrent devant se tenir à la disposition de leur chef. Voilà le Vénérable subissant dures peines dans l’entrave de liens serrés. Il s’écriait, sans pouvoir retenir les larmes qui roulaient sur ses joues: «O disciples, dans quelles montagnes êtes-vous partis à la chasse des créatures maléfiques, sur quelle route poursuivez-vous les monstres? C’eàt ici que je souffre aux mains de cet ogte maudit. Quand nous reverrons-nous? Je me meurs de douleur...» Il achevait dans un double flot de larmes, lorsque de l’arbre en face une voix l’appela: «Vénérable, vous aussi? — Qui êtes-vous? répondit le Vénérable, retrouvant ses esprits. — Je suis un bûcheron de la montagne, dont le maître m’a capturé l’autre jour. Je suis ligoté ici depuis trois jours déjà. Us comptent me manger. — Ô bûcheron!» s’exclama le Vénérable en versant des larmes, «ta mort ne concerne que toi; elle ne présente guère d’autres inconvénients. Mais la mienne ne me laisse pas en repos. — Vous avez quitté votre famille, vénérable. Vous n’avez ni père, ni mère ou femme ou enfants à votre charge. Si vous mourez, mort serez. Quel souci à vous faire? — C’est que je viens des terres de l’Est, parti en quête des Écritures au paradis de l’Ouest. J ’ai reçu de l’empereur Taizong de la dynastie des Tang la mission sacrée de rendre hommage au Bouddha vivant et d’obtenir les soufras authentiques qui sauveront les âmes perdues en ténébreuse demeure. Si je perds la vie, n’aurai-je pas anéanti les espoirs de mon souverain, trahi l’espérance de ses sujets? Les innombrables âmes en peine de la cité des morts injustes ne seront-elles pas replongées dans la plus cruelle des déceptions, de toute éternité privées du salut? Tous nos efforts, réduits à néant, ne seront plus que vents et poussières: comment cela pourrait-il me laisser en repos?» A ce discours, le bûcheron versa des larmes à son tour: «Vénérable, votre mort ne serait que cela. La mienne me serait plus douloureuse encore. J ’ai perdu mon père en ma tendre enfance et vis avec ma mère qui est veuve, sans autre ressource que le bois que je ramasse pour vivre. Ma vieille mère est entrée dans sa quatre-vingt-troisième année et n’a que moi pour la nourrir. Si je meurs, qui l’enterrera et s’occupera de ses derniers jours? O misère! De douleur je me meurs. — Quelle pitié! Quelle pitié ¡»s’exclama le Vénérable à ces mots, éclatant en sanglots, «l’ermite de la montagne pense à sa mère: n’est-ce pas en vain que j’ai appris à réciter les soutras? Servir son souverain ou servir ses parents, c’est tout un. Ce que tu fais pour l’amour de tes parents, je le fais pour l’amour de mon seigneur. Ah! vraiment! «D es je u x en pleurs qu i contemplent des yeux en pleurs, Cœ ur brisé qu i accompagne entrailles rompues. » Laissons Tripitaka à son triste sort, pour reparler de Singet: lorsqu’il eut repoussé le petit monstre au pied de la pente herbeuse, il retourna précipitamment au bord de la route: le Maître avait disparu; il ne restait que le cheval blanc et les bagages. Rongé d’inquiétude, le Novice partit à sa recherche vers le sommet de la montagne, tirant le cheval et portant le chargement. Hélas! Le cas de le dire: L ’éprouvé Sauvé-des-Eaux ne fa it que rencontrer nouvelles épreuves. L e terrasseur de démons Singet tombe sans cesse sur d ’autres démons. Si, en fin de compte, vous ne savez ni où ni comment il retrouva le Maître, écoutez donc la séance qui vient. 6ç)o LE VOL DES ARMES MERVEILLEUSES (chapitres lxxxvi à xc) j Livre dix-huitième 第086回 / CHAPITRE LXXXVI OÙ M ÈRE DU BOIS APPO RTE SON PRESTIGE DANS LA CAM PAG N E CONTRE L ’OGRE, ET LE DUC DU M ÉTAL EM PLO IE LA M AGIE POUR DÉTRUIRE LA PERVERSITÉ. Le récit a conté comment Singet, tirant le cheval et portant les bagages, s’était mis à la recherche du Maître dans toute la montagne. Il aperçut soudain Porcet qui courait vers lui, haletant: «Frangin, qu’est-ce qui te prend de brailler? — Le Maître a disparu. Eft-ce que tu l’aurais vu? — Je n’ai suivi le Vénérable qu’en tant que moine, mais tu m’as encore joué un tour en me demandant de tenir le rôle de capitaine. Je reviens après avoir combattu l’ogre un bon moment, au risque de ma vie. C’est toi et Sablet qui étiez chargés de la proteéüon du Maître. Et c’est à moi que tu poses la question! — Je ne te blâme pas, frérot. Tu n’as pas dû te rendre compte que tu devenais bigleux et que tu as laissé l’ogre revenir se saisir du Maître. Il m’a fallu le combattre et confier le Maître à la garde de Sablet. Voilà que lui aussi a disparu, maintenant. — Je présume que Sablet l’aura accompagné pour satisfaire un gros ou petit besoin, un peu plus loin», répliqua Porcet avec un petit rire. Il n’avait pas achevé sa phrase que Sablet réapparaissait. «Où eit le Maître? lui demanda Singet. — Vous deviez avoir la vue trouble, tous les deux, de lâcher l’ogre sur le Maître! Je suis parti le combattre. Le Maître doit être reité tout seul en selle. — On est tombés dans le panneau! » hurla Singet en 6 94 faisant de violents bonds sous l’effet de la colère, «on est tombés dans le panneau! — Tombés dans quel panneau? demanda Sablet. — C’est le coup de la “fleur de prunier pétale à pétale”: il a embarqué le Maître en fonçant au beau milieu, pendant que l’on nous éloignait. Ciel! Que faite?» Il ne put s’empêcher de laisser ses larmes rouler. «Ne pleure pas! Pleurer ne mène à rien», insista Porcet, «de toute façon, il n’est pas loin. Il ne peut être que dans cette montagne: allons à sa recherche.» Il ne leur restait d’autre solution que de pénétrer tous les trois dans la montagne pour tenter de le retrouver. Après avoir marché une vingtaine de lis, ils découvrirent une résidence troglodyte au bas d’une falaise suspendue. L ’angle aigu des pics cache les reflets de lum ière au-dessus de rochers abrupts aux formes étranges. Des fleurs rares parfum ent l ’herbe de jaspe sous la luxuriance de l ’amandier rouge et du pêcher émeraude. Devant la falaise, le vieil arbre à l ’écorce givrée, lissée p a r la pluie, fait quarante empans. L es pins bleus de l ’entrée élèvent leur couleur sombre à deux m ille pieds vers le ciel. L es grues sauvages viennent en couple danser dans la brise légers; paire p a r paire, les faisans descendent sur la branche altière chanter le jo u r clair. Des amas serrés de lianes ocres pendent comme des cordes, des rangées de saules brum eux semblent ruisseler d ’or. Un bassin où s ’accumulent les eaux, un antre profond contre la montagne: dans le bassin carré se cache un dragon écaillé qu i ne s’estipas encore transformé, dans la cavité profonde vit depuis des années un ogre qui se repaît de chair humaine. L ie u x dignes des dieux, où tous les souffles trouvent leur nid. A la vue de la grotte, Singet bondit en deux ou trois enjambées jusqu’à l’entrée pour l’examiner de plus près. Le portail de roc était hermétiquement clos. Audessus, une plaque portait inscrit dans la pierre, en huit gros caraétères: Grotte des Anneaux en Chaîne du Pic Brisé du Mont Cache-Brouillard. «Porcet», dit Singet, «attaquons! C’est ici que l’ogre habite. Le Maître est sûrement chez lui.» Poussé à la violence par les circonstances, l’idiot leva son râteau et l’abattit avec une telle force qu’il fit un gros trou dans le vantail de pierre. Il criait: «Rends-nous notre maître avant qu’il ne soit trop tard, si tu ne veux pas que ta porte soit défoncée et que ton engeance entière paye tes ardoises!» Le petit monstre qui gardait l’entrée courut annoncer en toute hâte: «Un grand malheur nous arrive, ô grand roi! — Quel malheur? — Il y a des gens à la porte, qui ont cassé le vantail et réclament à hauts cris leur maître. — Je me demande lesquels sont venus le chercher, s’exclama l’ogre, grandement alarmé. — Ne craignez rien!» intervint l’officier d’avantgarde, «attendez que j’aille voir.» Le petit monstre se précipita vers la sortie et, tordant le cou pour observer à travers le trou, constata que c’était le disciple aux long groin et larges oreilles. Il revint aussitôt clamer: «Votre Majesté n’a pas à le redouter: c’est Porcet. Ses capacités n’ont rien d’extraordinaire. Il n’osera pas nous manquer de politesse. Sinon, ouvrez la porte et poussez-le à l’intérieur pour le faire cuire à l’étouffée. Il n’y a que le bonze à la face velue et à la gueule de duc du Tonnerre qui soit redoutable.» «Frangin!» appela Porcet qui avait surpris leur conversation du dehors, «ils n’ont pas peur de moi. Ils ne craignent que toi. Le Maître est certainement chez eux. Vite, en avant! — Maudite bête immonde! » se mit à inveéfiver Singet, «ton paternel est ici: rends-nous le Maître si tu veux que je te laisse la vie! — Votre Majesté!» s’écria l’officier d’avant-garde, «ça tourne mal! Singet le Novice est venu, lui aussi! — C’est le résultat du plan que tu avais monté, “Fleur de prunier, pétale à pétale”! La catastrophe est à notre porte. Comment en finir? se récria l’ogre, sur un ton plein de ressentiment. — Rassurez-vous, grand roi. Ne m’en veuillez pas. Je me souviens que le Novice est un singe aux idées larges qui n’y regarde pas de si près. Si vastes que soient ses facultés magiques, il est sensible aux hommages: prenons une fausse tête humaine pour le berner et avouons que nous avons dévoré son maître avec de flatteuses paroles d’excuses. Le moine chinois réitéra à nous, si nous parvenons à le tromper. On trouvera autre chose, si ça ne marche pas. — Où se procurer une fausse tête humaine? — Je vous en fabrique une; vous allez voir.» Le brave petit monstre! A coups de hache, il tailla une souche de saule en forme de tête humaine, la barbouilla de sang jusqu’à la rendre méconnaissable et la fit porter dans une boîte laquée à la porte: «Votre Seigneurie et grand saint, calmez votre ire et permettez-nous de vous soumettre la réponse.» Singet était effeâivement sensible aux hommages. Dès qu’il s’entendit appeler de cette façon, il retint le bras de Porcet: «Arrête! Voyons ce qu’ils ont à dire.» «Lorsque votre maître a été emmené dans la grotte par notre grand roi», poursuivit le petit monstre qui portait la boîte, «les petits monstres, rustres et grossiers, se sont jetés sur lui pour le dévorer, sans se soucier du tiers ni du quart, le lacérant et déchirant à qui mieux mieux. Ils n’en ont rien laissé, que la tête, que voici. — S’ils l’ont dévoré, n’en parlons plus, mais amène la tête que je vérifie.» Le petit mongtre la jeta par le trou fait dans la porte. Porcet éclata en sanglots à cette vue: «Le malheureux! Quelle pitié! Quand je pense comment il y est entré et en quel triste état il en ressort! — Idiot! Va plutôt voir si elle eft vraie ou fausse. Tu pleureras après! — Tu n’as pas honte? Est-ce que les gens portent de fausses têtes? — Elle est fausse. — Comment le sais-tu? — Une vraie tête humaine tombe sans résonner quand on la jette. Celle-ci produit un bruit de claquettes. Si tu ne me crois pas, écoute, je te la jette une seconde fois.» Singet la ramassa et la lança contre un rocher. Elle fit un bang! sonore. «Frangin, elle a résonné! s’exclama Sablet. — Elle e£t donc fausse», conclut Singet, «vous allez voir: je vais lui faire montrer son vrai visage. » Il tira vivement la trique cerclée d’or et brisa la tête d’un coup bien assené. Porcet s’approcha et vit que c’était un morceau de souche de saule. Il ne put se retenir plus longtemps et lâcha un chapelet d’inveétives: «Bande de nauséabondes créatures! Vous cachez notre maître dans l’antre! Croyez-vous pouvoir berner votre ancêtre Porcet avec une souche de saule? Notre maître serait-il devenu un esprit de saule?» Pris de panique, le petit monstre à la boîte laquée courut annoncer, en tremblant de tous ses membres: «Difficile, difficile! Difficile, difficile... — Que signifient toutes ces difficultés? coupa l’ogre. — Porcet et Sablet s’y étaient trompés, mais Singet est un véritable antiquaire, un connaisseur! Il a tout de suite reconnu que c’était un faux. Peut-être s’en irait-il, si vous lui trouviez une vraie tête humaine. — Comment s’en procurer?» se demanda l’ogre, «allez m’en choisir une au pavillon des Écorchés, parmi les restes que nous n’avons pas pu finir.» Les monstres y trouvèrent une tête toute fraîche dont ils grignotèrent la peau pour la rendre méconnaissable, la mirent dans la boîte et firent une seconde tentative. «Votre Seigneurie le grand saint, la précédente était en effet fausse. Voici la tête véritable du Vénérable. Notre grand roi voulait la garder afin de propitier sa résidence, mais il m’envoie maintenant tout exprès vous la présenter.» La tête fut lancée par le même trou dans la porte, tomba avec un bruit sourd et roula dégoulinante de sang. Singet voyait que la tête était vraie et ne put faire autrement que pleurer. Porcet et Sablet éclatèrent aussi en sanglots. «Arrête de pleurer, frangin», dit Porcet en retenant ses larmes, «l’air n’est pas bon en ce moment: il est à craindre qu’elle ne commence à sentir dans un moment. Laisse-moi l’emporter et profiter de la fraîcheur pour l’enterrer. Nous pourrons alors nous remettre à pleurer. — Tu as raison», approuva Singet. Sans craindre de se souiller, Porcet s’élança en haut de la falaise, serrant la tête contre lui. Il trouva un coin ensoleillé à l’abri du vent, à la rencontre de souffles bénéfiques,' et ensevelit la tête après avoir creusé une fosse avec son râteau. Puis il ratissa de la terre pour élever un tertre. Il appela enfin Sablet: «Tu peux pleurer avec le frangin, pendant que je cherche quelque chose qui pourrait servir d’offrande.» planta des branches à droite et à gauche, enfin empila les galets devant. «Qu’est-ce que ça signifie? lui demanda Singet. — Les branches de saule tiennent lieu de pins ou cyprès afin de donner au Maître un peu d’ombre sur sa tombe. Les galets remplacent les gâteaux d’offrande. — Ballot! » grogna Singet, « l’homme est mort, et tu lui offres des galets! — Exprimer des vivants pensée loyale, témoigner de notre efpril filial. — Laisse donc cette farce! Demandons à Sablet de reiter ici: il gardera la tombe et surveillera les bagages ainsi que le cheval. Je vais avec toi démolir leur résidence, me saisir de l’ogre, mettre en pièces son cadavre et venger notre maître. Nous reviendrons ensuite. — Tu as tout à fait raison», approuva Sablet à travers les larmes. «Faites attention, tous les deux. Je reite ici à surveiller.» Le brave Porcet! Il ôta sa robe de moine noire, resserra son sous-vêtement et suivit Singet, le râteau dressé. Pleins d’allant, ils brisèrent les vantaux de pierre sans autre explication et, d’une voix à faire trembler le ciel: «Rendez-nous-le vivant!» Les monstres du repaire, grands ou petits, n’avaient plus l’âme chevillée au corps. Tous en voulaient à l’officier d’avant-garde de son erreur. L’ogre lui demanda: «Quelles dispositions prendre, maintenant que ces bonzes nous ont envahis? — Les anciens ne le disaient que trop bien: Qui met la main dans lepanier à poisson ne saurait en éviter la puanteur. Ni une ni deux: que les commandants de droite et de gauche prennent la tête des troupes pour exterminer ces bonzes!» À ces mots, l’ogre comprit qu’il n’avait pas d’autre choix que de donner l’ordre d’attaquer: «Mes petits, que chacun, d’un même élan, se saisisse des armes les meilleures et me suive! » Effectivement, tous saillirent de la grotte en poussant des cris de guerre. Porcet et Singet reculèrent précipitamment de quelques pas pour gagner un plateau d’où ils crièrent, face à la troupe des monitres: «Où est votre fameux chef? Lequel de vous eit l’ogre qui s’est emparé de notre maître?» Tandis que les monstres plantaient le camp, agitant des Vivre XICIII, chapitre lxxxvi bannières de brocart, l’ogre, pilon de fer en main, répondit d’une voix tonnante: «Ne me reconnaissez-vous pas, maudits bonzes? Je suis le grand roi des monts du Sud, où je sévis depuis des siècles. Je l’ai mangé, votre moine chinois. Qu’avez-vous la prétention de faire? — L’impudent tas de poils nauséabonds! Combien de siècles as-tu pour oser t’arroger le nom de Monts-du-Sud? Seigneur Laozi, qui a pourtant assisté à la séparation du ciel et de la terre, est toujours assis à la droite de l’empereur de Jade. Le Bouddha Ainsi-venu qui gouverne le monde reste au pied du Grand Roc. Saint Confucius, qu’honore la doftrine des lettrés, se contente du titre de “maître”. Alors que toi, bête immonde, tu as le front de te déclarer grand roi des monts du Sud où tu sévis depuis des siècles! Ne t’enfuis pas, tâte un peu de la trique de ton paternel!» L’ogre évita le coup d’une inclinaison et, parant de son pilon de fer la menace de la trique, répliqua, les yeux exorbités: «Crois-tu m’impressionner par ce flot de paroles, avec ta gueule de singe? De quelle habileté peux-tu te targuer pour oser te conduire de pareille façon à ma porte? — Tu vas voir, innommable bête immonde! » ricana le Novice, «tu ne connais pas encore le vieux Singet. Ne bouge pas, durcis ta rate pour écouter ce que j’ai à te dire: « E n ma demeure ance Urale du continent oriental"-, Porté p a r le ciel et la terre m ille automnes, D ’un œuf de pierre en haut du mont de Fleurs et Fruits, Je tire mes origines; quand il se rompit, Je naquis, fo rt différent de l ’estpèce commune, C a r mon corps fu t forgé p a r le soleil et la lune. C ultiver sa nature propre n’estlpas peu dire, Quand le don d ’intelligence produit grand élixir. Nommé grand saint, je vivais dans les palais nuageux, Abusant de ma position pour battre les fâcheux. Cent m ille soldats célestles ne purent m ’approcher. I l me fu t facile de réduire les maisons. M a renommée se répandit dans toutes les direêlions. M on savoir-faire a traversé tout l ’univers. P a r bonheur j ’a i embrassé la dottrine du Bouddha, E t soutiens, dans son voyage à l ’Ouesti, Tripitaka. Q uand j'ouvre un passage, nul ne s’oppose à m oi; Lorsque je jette des ponts, les démons sont en émoi. J ’a i la force de prendre des tigres dans les forêts E t de capturer à la main des léopards sans rets. Je vais à l ’Ouest pour que l ’E B en a it ju ñ e fru it: Q uel m onñrepervers oserait en montrer dépit? Bête immonde, qu i vraiment mérites d ’être haïe, Ta vie fin ira sur l ’heure, je te le garantis!» À la fois alarmé et exaspéré par ce discours, l’ogre grinça des dents, bondit en avant et abattit son pilon de fer sur le Novice, qui parait en douceur de sa trique de fer, car il aurait voulu continuer la conversation. Porcet ne put se contenir: il se jeta sur l’avant-garde en faisant pleuvoir les coups de râteau. L’avant-garde conduisait l’armée entière. Ce fut une belle mêlée sur le plateau: Un moine du divin pays des terres de l ’E B allait à l ’Ouest chercha les soutras authentiques. L e grand léopard des monts du Sud crache vents et brouillards, lu i barrant le passage p a r la manifestation de ces pouvoirs uniques au fond de la montagne. P a r un a Bucieux Bratagème, il a jo u é d ’habileté pour s’empara inconsidérément de l ’éminent moine chinois. A in s i s’est -il heurté à la puissance delà divine magie de Singet et, quiplus est, aufam eux Porcet. L a mêlée du combat sur le plateau soulève une poussière qui voile les deux. L à, rugissent lespetits monstres, brandissant sabres et lances; ici, les divins moines poussent des cris de guerre, levant ensemble trique et râteau. L e grand saint est un héros sans riv a l; Conscient-de-ses-Capacitis est d ’une force qu i réjouit les divinités. L ’ogre de ce coin du Sud conduit l ’avant-garde, prêt à oublier la mort et perdre la vie pour un morceau de chair du moine chinois. Ces deux-ci ont rancune à viderpour l ’amour de leur m aître; ces deux-là deviennent féroces tant ils veulent de ce moine chinois. Ils vont, viennent, se heurtent, s’étrillent longtemps sans vainqueurs n i vaincus. Devant la féroce bravoure des petits monstres, que ses assauts successifs ne faisaient pas reculer, Singet recourut au procédé de la démultiplication de sa personne: il s’arracha une touffe de poils, les mâchonna et les recracha en leur ordonnant de se transformer. Chaque fragment devint un autre Singet maniant la trique cerclée d’or; ils se jetèrent tous dans la mêlée. Les cent ou deux cents petits monstres ne pouvaient à la fois se garder sur leurs arrières et combattre devant, se protéger à gauche aussi bien qu’à droite: les uns après les autres, ils cherchaient à sauver leur vie en tournant casaque, regagnant la grotte en 7oo Il se révéla sons sa forme originelle, qui était celle d'un loup gris à l'échine de fer. 'Porcet s'avança pour le tirer par ¡a patte et le retourner. déroute. Singet et Porcet franchirent alors la ligne de bataille pour les massacrer. Les malheureux, qui ne se rendaient compte de rien, se voyaient percés de neuf trous sanglants quand ils s’opposaient au râteau; ils étaient réduits en bouillie lorsqu’ils s’en prenaient à la canne. Terrifié, le grand roi des monts du Sud cherchait le salut dans la fuite, roulé par le vent et enveloppé de brouillard. L’officier d’avant-garde ne savait se transformer: abattu bientôt par la trique de Singet, il se révéla sous sa forme originelle, qui était celle d’un loup gris à l’échine de fer. Porcet s’avança pour le tirer par la patte et le retourner. Il s’exclama à la vue de sa dépouille: «Je me demande combien de porcelets et d’agneaux le gaillard a volés et dévorés depuis son jeune âge!» D’une secousse, Singet récupéra ses poils et rétorqua: «Idiot! Ne perdons pas de temps: vite, rattrapons l’ogre et faisons-le payer pour la vie du Maître! Porcet tourna la tête et, ne voyant plus les petits Singets, s’exclama: «Tous tes doubles fantasmagoriques ont disparu! — Je les ai récupérés. — Merveilleux, extraordinaire!» Eclatant de joie, tous deux s’en retournaient triomphalement. Reparlons de l’ogre, qui avait trouvé le salut dans la fuite: de retour dans la grotte, il ordonna aux petits monstres de boucher l’entrée en y transportant des pierres et de la terre. Ces survivants, encore tremblants, se mirent au travail et se gardèrent bien de mettre le nez dehors. Quand Singet amena Porcet au portail et poussa des cris de défi, personne ne lui répondit. Pas question de l’ébranlerà coups de râteau. «Porcet», comprit Singet, «inutile de te fatiguer: ils ont bouché l’entrée. — Dans ce cas, comment venger le Maître? — Retournons sur la tombe voir Sablet!» Revenus à cet endroit, ils trouvèrent Sablet qui pleurait encore. Porcet en ressentit une douleur d’autant plus vive: lâchant le râteau, il s’écroula sur le tertre et, frappant le sol de ses poings, j;ém it entre les sanglots: «0 maître au sort si cruel! O maître parti si loin! Nous reverrons-nous jamais? — Ne te lamente pas, frérot», lui dit Singet, «l’ogre a 7 °3 barricadé l’entrée du devant, mais il a sûrement gardé une sortie par-derrière. Restez ici tous les deux pendant que je retourne voir. — Frangin, attention!» répondit Porcet à travers les larmes, «ne te laisse pas embarquer à ton tour: nous ne saurions plus comment vous pleurer. Un sanglot pour le Maître, un sanglot pour toi, on risquerait de s’embrouiller! — Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Je saurai y faire.» Sacré grand saint! Il rangea la trique, resserra sa jupette et partit à grandes enjambées. Comme il faisait le tour de la pente, il entendit tout à coup un gargouillement. Il se retourna: c’était le bruit d’un torrent qui dévalait du haut de la montagne. Il remarqua une petite porte sur le bord du cours d’eau et, à sa gauche, une canalisation d’où coulaient des eaux rougies. «Il va sans dire», pensa-t-il, «c’est la sortie de derrière. Si je me présente avec la gueule que j’ai, il e£t à craindre que le petit monitre qui ouvrira ne me reconnaisse. Minute: passons plutôt changé en serpent d’eau. Mais non! Si jamais l’âme du Maître aux Enfers l’apprenait, il me reprocherait, j’en ai peur, l’inconvenance pour un moine de cette longueur serpentine. Transformons-nous en petit crabe... Ça n’irait pas non plus, le Maître me reprocherait, pour un moine, d’avoir un pied partout.» Finalement, il se transforma en rat d’eau et se glissa, avec un bruit de frôlement, dans la canalisation qui le conduisit jusqu’à la cour. Tendant le cou pour observer les alentours, il aperçut plusieurs petits monstres s’adivant au soleil; ils prenaient des quartiers de viande humaine, les traitaient et les mettaient à sécher morceau par morceau. «Mes enfants!» se dit Singet, «ce doit être la chair du Maître, ce qu’ils n’ont pas pu dévorer. Ils la font sécher pour les jours de pluie! J ’aimerais reprendre mon aspeét originel, me jeter sur eux et les tuer d’un bon coup de trique, mais ce serait montrer une bravoure mal avisée. Transformons-nous enore une fois pour entrer chercher l’ogre et voir où il en est.» Il sortit d’un bond de la canalisation et, d’une secousse, se changea en fourmi ailée. Faible et petit, P oulain-N oir on l'appelle, Longtemps caché, ju sq u ’à se fa ire des ailes, 7 ° 4 I l aime fran chir les ponts en ordre de bataille r it sous les lits montrer Stratégie qu i lu i aille. I l sait prévoir la p lu ie et sceller son réduit, Sous le poids de la terre en cendres réduit. S i léger, aérien, que tout lu i est perm is, I l franchit barrière de branches sans ennui. Il déploya ses ailes et vola d’une traite jusqu’à la salle centrale, sans bruit ni ombre. L’ogre était assis, accablé et tourmenté, lorsque surgit par-derrière un petit monstre qui vint lui annoncer: «Tout va pour le mieux, ô grand roi! Mille joies vous attendent. — D’où viendraient ces joies? — J ’étais en reconnaissance en haut du torrent qui passe derrière quand j’ai tout à coup entendu des sanglots, j ’ai aussitôt grimpé jusqu’au sommet pour observer: c’étaient Porcet, Singet et Sablet qui accomplissaient làbas les rites funèbres devant la tombe. Je présume qu’ils ont enterré la tête en la prenant pour celle du moine chinois: ils pleuraient devant le tertre qu’ils avaient élevé. » Singet, qui avait secrètement tout entendu, se réjouit: «A en croire ces paroles, ils ont gardé le Maître caché et ne l’ont pas encore mangé. Repartons à sa recherche et voyons s’il est en vie, avant d’engager la conversation avec l’ogre...» Sacré grand saint! Il se mit à voleter dans la salle et, regardant en tous sens, finit par découvrir sur le côté une petite porte solidement fermée. Il se glissa par la fente et vit qu’elle donnait accès à un grand jardin où l’on entendait un bruit confus de gémissements. Il vola d’une traite tout au fond du terrain, où il y avait un groupe de grands arbres. À leur pied étaient ligotés deux hommes: l’un était justement Tripitaka. À sa vue, le cœur lui démangeait tant qu’il ne put patienter et reprit son aspeét originel pour s’approcher et l’appeler: «M aître!» Le Vénérable le reconnut: «Te voilà, Conscient-de-la Vacuité», dit-il en versant des larmes, «viens vite me sauver, Conscient-de-la-Vacuité, je t’en prie! — Maître, ne m’appelez donc point par mon nom: il y a du monde autour, je crains que cela ne s’ébruite. Puisque vous êtes en vie, vous sauver, je le peux! L’ogre avait 70 5 prétendu qu’il vous avait dévoré et m’a trompé en apportant une fausse tête. Nous l’avons déjà durement combattu: rassurez-vous, maître, prenez votre mal en patience; attendez que je l’aie abattu: il nous sera alors facile de vous délivrer.» Le grand saint récita une incantation, d’une secousse se retransforma en fourmi, retourna dans la salle et se posa sur la poutre principale. Il voyait les petits monstres qui en étaient sortis indemnes s’agiter, crier et se bousculer. L’un d’eux se détacha d’un bond du groupe, pour déclarer: «Votre Majesté, c’est qu’en trouvant la porte barricadée et impossible à ouvrir, ils ont perdu tout espoir et renoncent au moine chinois. Sinon, auraient-ils élevé une tombe sur la fausse tête? Ils la pleurent aujourd’hui, la pleureront demain; après-demain sera le troisième jour: ces devoirs remplis, ils rentreront chez eux. Dès que nous aurons confirmation de leur départ, nous pourrons amener le moine, le couper en tranches fines et les faire sauter à l’anis. Ce sera un délice merveilleusement odorant pour tout un chacun, et nous y gagnerons la prolongation de notre longévité. — Non, non, ne dis pas cela!» intervint un autre petit monstre en frappant des mains, «il serait bien meilleur cuit à la vapeur. — Bouilli, on économiserait sur les fagots, objeéta un troisième petit monstre. — Un produit aussi rare», fit valoir encore un autre, «ne vaudrait-il pas mieux le saler? Il durerait plus longtemps.» De la poutre où il entendait tout, Singet se sentait envahi d’une immense colère: «Quel mal vous a fait mon maître pour songer à le dévorer de pareille façon?» Il s’arracha un poil, le mâchonna, souffla dessus doucement et, récitant silencieusement une incantation, lui ordonna de se transformer en bêtes à sommeil et de se jeter au visage de tous ces petits monstres. Une à une, elles pénétraient dans les narines. Les monstres commençaient à bâiller. Bientôt, tous tombaient littéralement de sommeil. Seul l’ogre restait agité, se frottant la tête et se grattant le visage des deux mains. Il ne cessait d’éternuer, au point de se pincer le nez. «Serait-ce qu’il se doute de quelque chose?» se demanda,. 4 fàQMb Y, ^ ¡ 1. >{ r ': r f ': -'l! îijb /<. Y Y Y - Y/i L ’ogre succomba bruyamment au sommeil. 7 ° 7 Singet, «on va lui préparer une lampe à double mèche! » Il s’arracha un autre poil, auquel il donna la forme appropriée, et le jeta à son visage: il y avait maintenant deux inseftes, l’un pénétrant à droite et l’autre à gauche. L’ogre s’efforça de se dresser sur ses pieds, s’étira, bâilla deux fois et succomba bruyamment au sommeil. Intérieurement ravi, Singet se laissa tomber, reprit sa forme originelle, tira la trique de son oreille et, d’une semi-rotation, lui donna la grosseur d’un œuf de cane. Il défonça la porte avec un grand bang! et courut dans le jardin en criant: «Maître! — Disciple, viens vite défaire mes liens, je ne tiendrai plus très longtemps. — Patience, maître! Attendez que je tue l’ogre. Je reviendrai ensuite vous délivrer.» Aussitôt, de faire demi-tour et courir dans la salle. Il levait sa trique et allait frapper, quand il se ravisa: «Non, je ferais mieux de délier le Maître avant.» Il retourna dans le jardin, pour se dire cette fois: «Plutôt attendre que je l’aie battu à mort. » Il revint ainsi une troisième fois dans le jardin. À le voir aller et venir en sautillant, le Vénérable lui dit, amusé en dépit de la situation pénible où il se trouvait: «Tu danses d’une joie irrépressible à me voir encore en vie, je présume.» Singet se décida enfin à s’approcher, à défaire les liens et à repartir en donnant la main au Maître. Mais l’homme attaché à l’arbre d’en face se mit à crier: «Sauvez-moi aussi, Votre Seigneurie, en votre grande compassion...» «Conscient-de-la-Vacuité», ordonna Tripitaka, qui s’était arrêté, «il faut le délivrer, lui aussi. — Qui eit-ce? — Il avait été capturé un jour plus tôt. C’eit un bûcheron. Il me dit avoir une mère âgée à laquelle il pense sans cesse. Il est d’une parfaite piété filiale: il faut le sauver par la même occasion! » Singet s’exécuta, dénoua la corde et les emmena à la porte de derrière. Ils gravirent la falaise rocheuse et franchirent le ravin escarpé. «Mon sage disciple, lui et moi te devons la vie. Où sont Conscient-de-ses-Capacités et Conscient-de-la-Pureté? demanda le Vénérable. — Ils vous pleurent tous deux là-bas. Vous pouvez les appeler...» Tripitaka cria de toutes ses forces: «Porcet! Porcet!» L’idiot avait la tête qui lui tournait tant il avait pleuré. «Sablet», dit-il, essuyant la morve de son nez et les larmes de ses yeux, «l’âme du Maître est revenue se manifester: n’est-ce pas lui qui nous appelle de quelque part?» Singet s’avança. «Ballot!» lui cria-t-il, «manifester son âme! Quelle âme? N’est-ce pas lui-même qui revient?» Sablet leva la tête et se précipita à genoux: «Maître, que d’avanies n’avez-vous pas subies! Comment notre grand frère a-t-il réussi à vous sauver?» Singet raconta ce qui s’était passé. À ce récit, Porcet grinçait des dents de fureur. Il ne put se retenir de raser le tertre en quelques coups de râteau et de déterrer la tête, qu’il mit en bouillie. «Pourquoi t’acharner sur elle? demanda Tripitaka. — Maître, je ne sais de quelle famille eàt le trépassé, mais il m’a fait trop pleurer. — J ’ai la vie sauve grâce à lui», fit observer le Vénérable, «lorsque vous aviez attaqué leur porte en me réclamant à cor et à cri, je présume qu’ils se sont servis de lui pour se débarrasser de vous. Sinon, ils m’auraient tué. Vous devriez l’enterrer, ne serait-ce que pour lui manifester la pensée compatissante que nous lui devons en tant que moines.» L’idiot obéit: il enterra l’amas de chair et d’ossements, puis entassa par-dessus la terre en forme de tumulus. «Maître, asseyez-vous un moment, le temps que je les extermine», déclara en souriant Singet. Il sauta au bas de la falaise, repassa le torrent et entra dans la grotte. Il apporta dans la salle principale les cordes qui avaient servi pour Tripitaka et le bûcheron. Puis il ligota le monstre, qui dormait encore, les quatre fers en l’air, le souleva avec la trique aux cercles d’or, le chargea sur l’épaule et se dirigea vers la sortie de derrière. Le voyant venir de loin, Porcet s’esclaffa: «Le frangin m’a l’air de se plaire aux opérations mal équilibrées! Est-ce qu’il n’aurait pas été plus facile de se trouver un contrepoids?» Comme Singet posait le monstre devant lui, Porcet leva le râteau, prêt à l’abattre. «Arrête!» lui dit Singet, «il reste dans la grotte des petits monstres que nous n’avons pas encore ramassés. — Dans ce cas, frangin, emmène-moi, je vais te les arranger. — Les frapper serait un gaspillage de temps et d’énergie. Mieux vaut chercher des fagots et en exterminer l’engeance de cette façon.» À cette proposition de Singet, le bûcheron conduisit Porcet jusqu’à une combe, à l’est, où ils trouvèrent des bouts de bambous brisés, des branches de pins effeuillées, des troncs de saules creux, des lianes déracinées, de l’armoise jaunie, des mûriers secs et diverses sortes de vieux roseaux qu’ils chargèrent sur leurs épaules et introduisirent par la porte de derrière. Singet alluma le feu, que Porcet activait en battant des oreilles comme d’un éventail. D’un bond hors de la grotte, le grand saint récupéra en quelques secousses les poils qu’il avait transformés en bêtes à sommeil. Quand les petits mons'tres se réveillèrent, le feu et la fumée faisaient rage. Les pauvres! Il n’y en eut pas la moitié à en réchapper: la résidence troglodyte était complètement dévastée. Les pèlerins retournèrent alors voir le Maître. Celui-ci venait d’entendre l’ogre et les appela: «Le monstre s’est réveillé, disciples! » Porcet s’avança et lui assena un coup mortel de son râteau; la créature apparut sous sa forme originelle de léopard à pelage aux taches en forme de feuilles d’armoise. «Le léopard tacheté est capable de dévorer un tigre», expliqua Singet, «celui-ci a même su se transformer en être humain. Bien d’autres calamités nous seront épargnées par sa mort.» Le Vénérable se confondit en remerciements avant de remonter en selle. «Ma chaumière n’est pas très loin au sud-ouest, Vos Seigneuries. Veuillez rendre une petite visite à ma vieille mère et y recevoir l’expression de ma profonde gratitude», proposa le bûcheron, «je raccompagnerai ensuite Vos Seigneuries sur la grand-route.» Le Vénérable accepta avec joie et s’y rendit à pied, avec le bûcheron et les autres pèlerins. Ils suivirent un sentier sinueux vers le sud-oueàt et furent en effet bientôt en vue 7 i o D 'un chemin dallé couvert de mousse, D 'une claie couverte de glycines. Sous l ’éclat du cercle de montagnes, Toute la forêt bruit du chant des oiseaux. Sous la dense cloison de pins et bambous, S’abritent fleurs rares en profusion. A l ’écart, loin au fond des nuages, M aison de chaume sous la haie de bambous. Ils aperçurent au loin, appuyée à la barrière de branchages, une vieille femme, les yeux gonflés de larmes, qui réclamait son fils entre de violents sanglots. A la vue de sa mère, le bûcheron, abandonnant le Vénérable, courut s’agenouiller près d’elle et l’appela: «Mère, votre fils est là!» Elle le prit dans ses bras: «Mon enfant! En ne te voyant pas revenir de plusieurs jours, je me disais que le maître de la montagne t’avait capturé et tué, douleur intolérable à mon cœur. Puisque tu n’as pas été occis, pourquoi ne reviens-tu qu’aujourd’hui? Où sont passés ton chargement, ta hache? — Mère, votre fils a bien été emporté par le seigneur de la montagne», répondit le bûcheron en se profternant, «il a été ligoté à un arbre et en vérité sa vie était en péril extrême. Par bonheur sont survenus ces messieurs. Ce monsieur-là est un arhat de la cour des Tang des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de l’Ouest. Lui aussi avait été capturé et ligoté à un arbre. Ses trois disciples, grâce à leurs immenses pouvoirs magiques, ont frappé à mort le maître de la montagne, qui était un esprit de léopard tacheté. Les petits monstres ont été exterminés par le feu. Quand ils ont libéré le Vénérable, ils ont également sauvé votre enfant. Je leur dois gratitude plus haute que le ciel, plus grande que la terre! Sans eux, ma mort aurait été certaine. La montagne est désormais sans danger; votre enfant pourrait y circuler la nuit sans que rien ne lui arrive.» A ces mots, la vieille femme accueillit les quatre pèlerins en s’inclinant à chaque pas. Ils franchirent la barrière et s’assirent dans la chaumière. Là, mère et fils se confondirent en prosternations et autres manifestations de gratitude et leur disposèrent en hâte un petit banquet maigre en remerciement. «Frère bûcheron», lui dit Porcet, «je vois combien vous êtes pauvres: un repas simple nous comblerait. Ne vous mettez pas en peine. — Je ne vous le cacherai pas. Nous sommes vraiment pauvres, dans ces montagnes. Nous n’avons ni champignons, ni poivre, ni anis. Nous n’avons que des légumes sauvages à vous offrir en témoignage de notre attachement. — Trêve de bavardages!» rétorqua en riant Porcet, «servez-nous un peu plus vite, c’est tout ce que nous demandons. Nous avons faim, très faim. — Tout de suite, tout de suite», répondit le bûcheron. En effet, table et bancs furent bientôt déployés et essuyés. Il n’y avait, effectivement, que quelques plats de légumes de cueillette. Une fois rassasiés, maître et disciples se préparèrent au départ. Le bûcheron n’osait les retenir plus longtemps et pria sa mère de sortir les saluer et les remercier une nouvelle fois. Il ne faisait que se prosterner. Puis il alla chercher une canne de bois de jujubier, ajusta son vêtement et sortit les accompagner. Tandis que Sablet tirait la bride, que Porcet portait les bagages et que Singet suivait de près, le Vénérable, sur son cheval, joignit les mains et dit: «Frère bûcheron, excusez-nous de vous déranger, mais prenez la tête pour nous guider. Nous ferons nos adieux sur la grandroute.» Ils montèrent et redescendirent, contournant le torrent à la recherche de la pente. Méditant sur son cheval, le Vénérable s’exclama: «O disciples! «D epuis que j ’a i quitté mon seigneur, vers l'Ouest J ’a i parcouru chemin sans fin pour la quête. A ucun désastire ne m 'a été épargné, A u x goules et monstres à peine échappé. L e cœur voué aux trois corbeilles de soutras, Toutes mes pensées se tournent vers l ’au-delà. Q uel jo u r verra le terme de tant durs ennuis? A quand le retour, le périple accomplit» A ces mots, le bûcheron répondit: «Ne vous tourmentez point, vénérable. La grand-route e£t à moins de mille lis de l’Ouest, où se trouvent les Indes, le pays de la joie absolue.» 7 1 2 Tripitaka ne l’eut pas plus tôt entendu qu’il se tourna pour descendre du cheval et dire: «Merci de nous avoir accompagnés si loin. Puisque nous sommes sur la grandroute, veuillez vous en retourner, frère bûcheron, et transmettre nos respeds à madame votre mère. Nous ne savons comment la remercier du somptueux repas qu’elle nous a offert, si ce n’est en récitant les Écritures soir et matin pour assurer à la mère et au fils un siècle de vie paisible.» Le bûcheron prit congé en multipliant les révérences et s’en retourna par le même chemin. Maître et disciples se lançèrent droit vers l’Ouest. Le cas de dire: L ’ogre vaincu, il quitte toute amertume, Cette grâce reçue, il p a rt sans rancune. Si vous ne savez, en fin de compte, dans combien de jours ils atteindront le paradis de l’Ouest, écoutez donc la séance qui suit. 第087回 / CHAPITRE LXXXVII A LA CO M M AND ERIE DE FENGXIAN OÙ LE CIEL OFFENSÉ SUSPEND LA PLUIE, SINGET, EN INCITANT AU BIEN, OBTIENT LE DON D’AVERSES BÉNIES. Comment monte et baisse la Grande Voie profonde et m yâérieusel L e révéler terrifierait dieux et diables! E lle enserre l ’univers, pénètre la sombre clarté, jo ie vraie sans pareille en ce bas monde. L a perle précieuse, produite devant le pic aux Vautours, brillera d ’un quintuple éclat, illum inant tous les êtres vivants des deux à la terre. Q u i le comprend vivra aussi longtemps que la mer et la montagne. Le récit contait que les quatre pèlerins, après avoir pris congé du bûcheron, descendaient le mont Cache Brouillard, hâtant le pas sur la grand-route. Au bout de plusieurs jours de voyage, ils s’aperçurent soudain qu’ils approchaient d’une cité. 7i «Conscient-de-la-V acuité», s’écria Tripitaka, «ne vois-tu pas ces murs et ces fossés devant nous? Est-ce le pays des Indes? — Non, mais non!» répondit Singet avec un geste de dénégation de la main, «bien que l’endroit où habite le Bouddha s’appelle Joie-Absolue, ce n’est pas une cité murée, mais une vaête montagne où les tours, terrasses, pavillons et autres bâtiments sont dispersés: tel est le monastère du Coup-de-Tonnerre du mont des Vautours. D’ailleurs ce n’est pas aux Indes qu’habite l’Ainsi-venu et je ne sais à quelle distance de ce pays se trouve le mont des Vautours. Je présume que c’est ici une commanderie lim itrophe des Indes. Nous le saurons quand nous arriverons.» Ils furent bientôt devant les murs. Tripitaka descendit de sa monture. Après avoir franchi la triple série de portes, ils se rendirent compte du manque d’animation et de l’aspeét désolé des rues et avenues. Arrivés à l’entrée du marché, ils virent nombre de gens en noir alignés de chaque côté; quelques-uns, portant chapeau et ceinture, se tenaient sous l’auvent des maisons. Les quatre pèlerins marchaient le long de la rue, mais ces individus ne leur cédaient pas le passage. En rustre qu’il était, Porcet leva le nez et se mit à crier: «Faites place!» Les gens dressèrent brusquement la tête et, à la vue de son étrange aspeét, paralysés par la peur, s’écrièrent, au bord de l’effondrement: «Un monstre! Le voilà!» Alarmés, ceux qui se tenaient sous les auvents, en chapeau et ceinture, s’inclinèrent en tremblant pour leur demander d’où ils venaient. Redoutant que ses disciples ne provoquent quelque malheur, Tripitaka se poussa en avant de toute son énergie pour répondre: «L ’humble moine que je suis est envoyé par Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes afin de rendre hommage au Bouddha et solliciter les Ecritures. Comme notre route passait par votre noble contrée, dont nous ignorons le nom, et que nous n’avions pas encore trouvé refuge chez l’habitant, nous nous sommes permis d’entrer dans la cité: veuillez nous pardonner ce manque de due considération. saluer, «la commanderie du nom de Fengxian, qui signifie “Immortel-aux-Phénix”. Comme la sécheresse sévit depuis plusieurs années successives, le gouverneur de la place nous a chargés d’afficher ici un appel aux maîtres de la Loi afin d’obtenir de la pluie et sauver la population. — Où eût le texte de cet appel? demanda Singet. — Il est là. Nous venons de nettoyer les murs sous les auvents et ne l’avons pas encore collé. — Donnez, que nous y jetions un coup d’œil », répliqua Singet. Les officiers déroulèrent l’avis et le suspendirent sous l’auvent. Singet et ses compagnons s’approchèrent et lurent ensemble le texte que voici: Par la présente, le gouverneur LeprévoB de la commanderie de Fengxian du grand pays des Indes invite tout Maître éclairé à procéder à une grande cérémonie d’imploration conforme à la Loi du Bouddha, cela en considération du fait qu’en dépit de l’étendue du territoire de la commanderie, des ressources de l’armée et de la population, à la suite d ’une sécheresse de plusieurs années consécutives, les champs du peuple sont à l’abandon et les terres de l’armée en friche, les rivières au plus bas et les canalisations vides, les puits à sec et les sources taries. Les riches ont tout just e de quoi subsister et les pauvres n’ont plus de quoi vivre. Le boisseau de grains coûte cent pièces d’or et le fagot vaut cinq onces d ’argent. Une fille de dix ans s ’échange contre trois pintes de riz, tandis que les garçons de cinq ans sont abandonnés à qui veut bien les emmener. En ville, la peur des lois incite les malheureux à mettre en gage leurs derniers vêtements pour se maintenir en vie, mais dans les campagnes, la survie etl au prix de pillages et d ’aétes d’anthropophagie qui troublent l ’ordre public. C’est pourquoi nous avons promulgué cet appel, dans l ’etpoir que les sages de toutes parts viendront implorer la pluie salvatrice. Un tel service mérite forte récompense. Nous sommes disposés à offrir avec reconnaissance mille pièces d ’or, et ce n’est point vaine promesse à l’égard de ceux qui prendront connaissance de cet appel. Quand Singet en eut achevé la ledure, il se tourna vers les officiers: «Le gouverneur serait un prévôt? Qu’eit-ce que cela signifie? — Leprévost est un nom de famille, celui de notre gouverneur. — C’est un nom rarissime! s’esclaffa Singet. — Frangin», intervint Porcet, «tu n’as donc jamais été 7 1 5 à l’école? Le Classique des patronymes contient dans sa dernière partie les mots Leprévostl, Ouyang. — Disciples», coupa Tripitaka, «trêve de bavardages! Que celui qui sait demander la pluie, sollicite une douce ondée pour tirer le peuple de cette afflidion. Ce serait un aéle de bonté sans égal. Si vous ne savez le faire, repartons sans compromettre la suite de notre voyage. — Quelle difficulté y aurait-il à invoquer la pluie?» rétorqua Singet, «je vous retourne les rivières et vous ramone les mers quand vous voudrez! Je sais déplacer les étoiles et convoquer les constellations, culbuter le ciel dans un puits d’un coup de pied, cracher du brouillard et souffler des nuages, transporter les montagnes et rattraper la lune, appeler vents et tempêtes: ce sont des amusements auxquels j’aimais me livrer quand j’étais jeune. Qu’y a-t-il là de bien extraordinaire?» À ce discours, les officiers dépêchèrent deux des leurs annoncer au gouverneur: «Votre Seigneurie, il nous arrive une joie entre mille! » Celui-ci était justement absorbé dans une prière silencieuse devant des bâtonnets d’encens. «Quelle joie? demanda-t-il à cette nouvelle. — Nous allions afficher l’appel que nous avons reçu aujourd’hui, lorsque nous avons rencontré quatre bonzes, qui se sont déclarés envoyés par les grands Tang des terres de l’Est en quête des Écritures. À la leéture de l’avis, ils ont affirmé être en mesure de faire tomber une pluie opportune. Nous sommes venus vous le faire savoir. » Le gouverneur reétifia aussitôt sa tenue et se dirigea à pied vers le marché, sans escorte, chevaux ni palanquin, afin d’exprimer avec une plus grande courtoisie la pressante sollicitation. «Sa Seigneurie le Gouverneur arrive!» annonça-t-on soudain. La foule s’écartait. Dès que le gouverneur aperçut le moine chinois, il se prosterna au milieu de la rue sans s’inquiéter de la laideur des disciples. «Je me nomme Leprévost et suis l’humble officier qui exerce les fondions de gouverneur de la commanderie de Fengxian. C’est après avoir brûlé de l’encens et pris le bain rituel que je vous implore, vénérable, de prier pour la pluie et sauver la population. J ’espère que dans votre grande 7 i 6 compassion vous saurez nous secourir par l’exercice de vos divins mérites. — Ce n’est pas ici un lieu où engager la conversation», répondit Tripitaka en rendant le salut, «nous serons en meilleure position pour agir dans un temple ou un monastère. — Maître, venez donc avec moi à mon humbltyamen, un endroit pur et propre.» Tirant le cheval et portant les bagages, les pèlerins se rendirent d’une traite à la résidence. Le gouverneur ordonna de s’occuper du thé et de servir un repas maigre, après avoir fait la connaissance de chacun d’eux. Porcet avait une faim de tigre à jeun. Lorsque les plats furent apportés, un moment plus tard, son appétit terrifia les serveurs, qui allaient et venaient à la vitesse du tourniquet d’une lanterne tournante afin de maintenir à niveau les bols de soupe et les plateaux de riz qui se vidaient. Ils y parvenaient à grand-peine, et ne s’arrêtèrent que lorsque tous furent rassasiés. Le repas terminé, Tripitaka remercia et demanda: «Votre Grandeur, depuis combien de temps votre noble contrée souffre-t-elle de la sécheresse? — Cette commanderie de Fengxian dont j ’a i charge, D u grand pays des Indes est à la marge. V o ici trois ans que sévit la sécheresse Plus rien ne pousse, plus un grain dans les caisses. L es affaires vont m al pour tous, grands ou petits, N e u f foyers sur d ix désespèrent, démunis. L a faim a emporté les deux tiers des habitants; C eux q u i restlent sont comme chandelles au vent. A. mon appel aux sages de tous les pays, D e vrais moines, p a r chance, sont venus ici. Pour un pouce de pluie notre reconnaissance V audra m ille pièces d ’or en récompense!» Rempli de joie à ce discours, Singet éclata de rire: «Ne m’en dites pas tant! Si vous nous parlez de mille pièces d’or en remerciement, vous n’aurez pas la moitié d’une goutte d’eau. Il vous suffirait de mentionner l’accumulation de mérites et l’attachement à la vertu pour vous faire oélroyer une grande averse.» Or, le gouverneur était un fondionnaire sage et intègre qui chérissait le peuple: il invita aussitôt Singet à prendre la place d’honneur, le salua bien bas, et répondit: Vivre XVIII, chapitre lxxxvii 7 1 7 «Maître, si vous nous accordez cette preuve de votre compassion, jamais plus je n’oserai offenser la vertu. — Trêve de discours! Levez-vous. Toutefois, puis-je vous importuner en vous laissant la garde de mon maître pendant que je m’occupe de votre affaire? — Comment vas-tu opérer, frangin? demanda Sablet. — Par ici, toi et Porcet. Suivez-moi: vous me servirez d’assistants au bas de la salle. Attendez que j’aie convoqué le dragon pour qu’il donne de la pluie.» Porcet et Sablet suivirent scrupuleusement ses consignes. Tous trois se tenaient au bas de la salle, tandis que le gouverneur brûlait de l’encens et priait. Tripitaka était resté assis à réciter des soutras. À peine Singet eut-il prononcé les paroles authentiques et récité l’incantation que de l’est s’éleva un amas de nuages noirs qui se rapprochèrent peu à peu et descendirent au pied de la salle: c’était le dragon-roi de la mer orientale, Aoguang. Celui-ci rangea son assise nuageuse, prit forme humaine, s’avança et, s’inclinant devant Singet, lui demanda: «Vous m’avez convoqué, grand saint: qu’y a-t-il pour votre service? — Relève-toi, je t’en prie. Excuse-moi de t’avoir fait venir de si loin. Ce n’est pour rien d’autre que ceci: c’est ici la commanderie de Fengxian, où la sécheresse sévit depuis plusieurs années. J ’aimerais savoir pourquoi tu n’as pas laissé tomber la pluie. — Il faut que vous sachiez, grand saint, que je suis au service du ciel d’En-haut, quoique je puisse faire pleuvoir. Comment aurais-je la témérité d’agir sans autorisation céleste? — Comme notre route passait par ici, nous avons constaté combien la population souffrait de la sécheresse persistante; c’est la raison pour laquelle je t’ai fait venir: les secourir par le don de la pluie. Pourquoi cherches-tu une échappatoire? — Comment oserais-je chercher à me dérober! Je me suis gardé de refuser de venir quand vous m’avez convoqué, grand saint. Mais comment amener le département de la pluie à quelque initiative sans avoir reçu de décret du ciel d’En-haut et m’être fait accompagner des divins guerriers qui provoquent la pluie? Puisque vous êtes enclin à secourir vos prochains, permettez-moi de retourner à la mer mobiliser mes troupes et prenez la peine, pendant ce temps, de vous rendre au palais présenter un rapport sollicitant un document sacré qui décrète une chute de pluie. Les officiers en charge de l’eau pure laisseront alors les dragons sortir et je pourrai faire tomber la quantité voulue, conformément à la volonté céleste. » Singet se rendit à ses arguments et, ne pouvant faire autrement que de laisser le dragon retourner à la mer, sauta hors du diagramme de la Grande Ourse pour exposer à Tripitaka le point de vue du dragon. «Dans ce cas», lui dit le moine chinois, «va faire ce qu’il faut, mais garde-toi de tout mensonge». «Protégez le Maître», recommanda Singet à Porcet et Sablet, «je vais monter aux palais du ciel.» Sacré grand saint! A peine avait-il annoncé son départ qu’il disparaissait sans bruit. Le gouverneur en était médusé: «Où e£t passé le Vénérable? — Il est monté au ciel», répondit en riant Porcet. Rempli d’un immense respeét, le gouverneur fit diffuser l’ordre urgent de dresser des tablettes au dragon-roi dans chaque maison, de placer devant les portes des jarres d’eau pure, garnies de branches de saule, et d’honorer le Ciel en brûlant de l’encens, cela dans toute la ville, le long des avenues comme dans les ruelles, chez les hauts dignitaires comme dans le menu peuple. Bref, reparlons de Singet qui fut rendu, d’une culbute dans les nuages, à la porte oueét du ciel. Il y fut reçu sans tarder par le roi Mainteneur-du-Royaume à la tête de soldats céleites et de colosses: «Aurais-tu accompli l’entreprise de la quête des Ecritures, grand saint? — On n’en est pas loin, puisque nous sommes maintenant à la frontière des Indes, là où se trouve la commanderie du nom de Fengxian. Il y a trois ans que la pluie n’est pas tombée, ce qui est source de graves souffrances pour la population. Je voudrais obtenir une ondée pour les secourir. J ’ai appelé là-bas le dragon-roi, mais il n’ose prendre sur lui de donner de la pluie sans décret: je viens voir l’empereur de Jade pour le prier d’en promulguer un. — Il y a toutes chances qu’ils aient été privés de pluie, les gens de là-bas. J ’ai entendu dire que le gouverneur avait offensé le ciel et la terre par sa conduite. L’empereur de Jade l’a jugé coupable: il ne saurait pleuvoir avant que ne « Singe! voudrai! obtenir de la pluie; il eül venu pour cela solliciter un décret. » soient brisés ou renversés la montagne de riz, la montagne de farine et le gros cadenas d’or qu’il a fait dresser.» Comme il ne comprenait pas ce que cela pouvait signifier, Singet demanda audience auprès de l’empereur de Jade. Le roi céleste n’osait lui barrer le passage: il le laissa entrer. Devant la salle de Clarté-Pénétrante, il aperçut les quatre grands précepteurs célestes, qui l’accueillirent par ces mots: «Que venez-vous faire ici, grand saint? — Comme je suis chargé de la proteéfion du moine chinois et que la route passe par la frontière des Indes, le gouverneur de la commanderie de Fengxian, affligé par la sécheresse, m’a demandé d’invoquer la pluie. J ’ai fait appel au dragon-roi dans l’intention de la lui demander, mais il m’a répondu qu’il n’osait le prendre sur lui sans décret de l’empereur de Jade, que je viens donc solliciter afin de soulager les souffrances de la population. — La région eût privée de pluie, répliquèrent les quatre grands précepteurs. — Privée ou non», ricana Singet, «veuillez prendre la peine de m’introduire auprès de Sa Majesté; vous verrez que j’ai des relations. — Tu connais l’expression populaire mouche dans lefilet, quel toupet! rétorqua narquoisement Ge Xianweng*. — Trêve de bavardages, faites-le entrer!» trancha Xu Jingyangf Qiu Hongji et Zhang Daoling, ainsi que Ge et Xu, l’introduisirent dans la salle des Nuées-Mystérieuses et l’annoncèrent: «Votre Majesté, il y a ici Singet Conscientde-la-Vacuité, dont la route passe par la commanderie de Fengxian du pays des Indes: il voudrait obtenir de la pluie; il est venu pour cela solliciter un décret. — Ce gaillard-là?» répondit l’empereur, «il y a trois ans, le 2 5 de la douzième lune, Nous étions sorti inspeéler les dix mille cieux et Nous flottions entre les trois mondes, lorsque, Notre char passant par cette région, Nous avons été témoin de la méchanceté de Leprévost: il avait jeté aux chiens la pure offrande présentée au Ciel et proféré des obscénités. Comme il s’était rendu coupable d’horribles blasphèmes, j’ai fait dresser ces trois choses dans la salle des Parfums-Enveloppants. Emmenez Conscient-de-la Vacuité s’en rendre compte par lui-même. Je rendrai le décret qu’il souhaite quand ces trois choses seront renversées. Sinon, prière de ne point s’en mêler!».Livre XVIII, chapitre lxxxvii 7 2 1 Introduit dans la salle aux Parfums par les quatre précepteurs céleites, Singet vit qu’il y avait deux montagnes, une de riz, de quelque dix toises de hauteur, et une autre, de farine, de vingt toises. Près de l’énorme tas de riz se tenait un poulet pas plus gros que le poing qui y donnait des coups de bec, tantôt accélérant, tantôt ralentissant son rythme. Près de la montagne de farine, un terrier à la toison dorée donnait des coups de langue tantôt courts tantôt longs. À gauche, sur un cadre de fer, était suspendu un cadenas en or d’un pied et trois ou quatre pouces, dont la barre avait la grosseur du doigt. Au-dessous brillait une lampe, dont la flamme léchait la barre. «Qu’est-ce que cela signifie? demanda Singet qui ne comprenait toujours pas, en se retournant vers les précepteurs célestes. — Le gars avait offensé le ciel d’En-haut: il ne recevra de pluie que lorsque le poulet aura consommé la montagne de riz, le chien dévoré entièrement la farine et la flamme fondu la barre.» À ces explications, Singet pâlit d’effroi. Comme il ressortait, honteux et décontenancé, les précepteurs lui dirent en riant: «Il ne faut pas te tourmenter, grand saint. Il suffirait d’une bonne aétion pour résoudre l’affaire: une simple pensée de bonté et compassion, de nature à émouvoir le Ciel, et ces montagnes de riz et de farine se renverseront, la barre du cadenas se brisera. Va et ramène-les au bien: le bonheur reviendra de lui-même.» Singet se le tint pour dit et retourna direâement dans le monde d’En-bas sans passer à la salle des Nuées Myftérieuses prendre congé de l’empereur de Jade. À la porte oueit du ciel, le roi céleste Mainteneur-du-Royaume lui demanda s’il avait obtenu le décret sollicité. Singet lui raconta l’affaire des montagnes de riz et de farine et du cadenas d’or; il conclut: «Effeétivement, comme tu me l’avais dit, il n’a pas voulu promulguer de décret, mais à l’instant, lorsque les précepteurs m’ont raccompagné, ils m’ont conseillé de ramener le coupable au bien pour rendre le bonheur au pays.» Sur cet échange de propos, ils se séparèrent et Singet abaissa son nuage vers le monde d’ici-bas. en lui criant: «C’eit parce qu’il y a trois ans, le 2; du douzième mois, vous avez offensé le ciel et la terre que la population a été précipitée dans le malheur! On vous refuse maintenant la pluie.» Frappé de Stupeur, le gouverneur se jeta à genoux et se prosterna: «Maître, comment avez-vous appris ce qui s’est passé il y a trois ans P — Pourquoi avez-vous jeté aux chiens l’offrande destinée au Ciel? Dites-moi toute la vérité! — Il y a trois ans, le 2 5 de la douzième lune», reconnut le gouverneur, qui n’osait rien celer, «j’avais présenté des offrandes au Ciel dans mon jamen. Comme ma femme n’est pas sage, nous nous étions querellés au point d’échanger des inveétives. Dans l’aveuglement de la colère, j’avais renversé la table d’offrandes et il est vrai que j’avais appelé les chiens pour dévorer la nourriture maigre éparpillée par terre. Je n’ai cessé de penser à cet incident depuis deux ans, et j’en garde l’esprit affedé. Je ne sais comment me l’expliquer. J ’ignorais que le Ciel en avait pris offense au point d’infliger cette calamité au peuple. Puisque vous êtes redescendu m’honorer de votre présence, j’espère que vous m’éclairerez sur les mesures prises à mon égard par le monde d’En-haut. — C’était précisément le jour où l’empereur de Jadeparcourait le monde d’En-bas. Il vous a vu jeter les offrandes sacrées aux chiens et vous a entendu proférer des insultes, - aussi a-t-il fait dresser trois choses pour ne pas vous oublier. — Quoi donc, frangin? demanda Porcet. — On a dressé dans la salle aux Parfums-Enveloppants une montagne de riz de dix toises, une de farine de vingt toises environ; un petit poulet picore le riz et un terrier lèche la farine. A un cadre de fer est suspendu un cadenas d’or, dont la barre a la grosseur du doigt; il y a au-dessous une lampe allumée. Us n’auront pas de pluie avant que le riz et la farine soient mangés et la barre du cadenas brisée. — Ce n’est pas grave!» rétorqua Porcet en riant, «il te suffit de bien vouloir m’emmener: je me transforme et je leur avale d’un coup le riz aussi bien que la farine. Le cadenas, je le briserai: sûr que la pluie tombera. — Ne dis pas de bêtises, idiot! Ce sont des dispositions prises par le ciel d’En-haut: comment pourrais-tu y avoir accès! — Que faire dans ce cas? s’inquiéta Tripitaka. — Pas difficile», répliqua Singet, «au moment de partir, les quatre précepteurs célestes m’ont dit qu’il suffisait de faire le bien pour résoudre ce problème.» Le gouverneur se prosterna jusqu’à terre pour demander d’une voix implorante: «Je suis prêt à obéir en tous points à vos instruirions, maître. — Si vous vous repentez et vous tournez vers le bien, si vous vous mettez sans retard à prier Bouddha et lire les soufras, je pourrai faire quelque chose pour vous. Mais si vous ne changez pas, moi non plus je ne saurai rien arranger. Le ciel ne tarderait pas à vous châtier et votre vie même serait en péril.» Frappant le sol du front, le gouverneur fit serment de prendre refuge dans le Bouddha, la Loi et la Communauté. Il convoqua aussitôt les moines et les prêtres pour leur faire installer une aire de cérémonie, au cours de laquelle ils rédigèrent des placets qui furent envoyés au Ciel trois jours durant. Le gourverneur en personne conduisait la foule qui priait en manipulant des bâtonnets d’encens, invoquait le ciel et la terre, et s’accusait de ses fautes. Tripitaka, aussi, lisait avec eux les soutras. Par ailleurs, il fut diffusé par annonce urgente que toutes les familles, humbles ou éminentes, hommes ou femmes, devaient brûler de l’encens et prier Bouddha. Dès lors, les oreilles furent remplies du bruit de ces bonnes aidions. Singet s’en réjouissait. Il se tourna vers Porcet et Sablet: «Prenez bien soin du Maître, tous les deux, pendant que je fais pour lui un nouvel aller-retour. — Où vas-tu, frangin? demanda Porcet. — Puisque le gouverneur a cru ce que je lui disais, qu’il a effeélivement reçu la doctrine avec respeél, bonté et compassion, qu’il prie Bouddha avec un cœur sincère, je retourne solliciter de l’empereur de Jade la pluie. — Puisque tu es décidé à y aller, frangin», lui fit observer Sablet, «pas de tergiversations qui retarderaient notre voyage. Finis-en avec cette demande de pluies pour nous permettre, à nous aussi, d’achever l’accomplissement du juste fruit.» Sacré grand saint! De retour à la porte du Ciel, par les mêmes moyens, il rencontra de nouveau le roi céleste qui lui demanda: «Qu’est-ce que tu reviens faire par ici? — Le gouverneur a fait retour au bien.» 7 24 Le roi céleste s’en réjouit à son tour. Ils conversaient ainsi, lorsqu’ils aperçurent le messager des placets qui apportait les textes taoïstes et les rescrits bouddhistes pour transmission à l’entrée du paradis. À la vue de Singet, le messager le salua et le complimenta: «Le mérite de ces bonnes intentions revient aux incitations au bien du grand saint. — Où envoies-tu ces documents? — À la salle de Clarté-Pénétrante, où les précepteurs célestes se chargeront de les transmettre à l’attention de Sa Majesté l’empereur de Jade. — Dans ce cas, va de l’avant, je te suis.» Le messager franchit le portail. «Grand saint, tu n’as pas besoin de demander audience à l’empereur de Jade», lui dit le roi céleste «il te suffit de te rendre au bureau de Réponse-au-Primordial du neuvième ciel et d’y demander le détachement des divinités du tonnerre. Dès lors que tu disposeras du tonnerre et des éclairs, la pluie suivra aussitôt après les avoir renvoyés.» Singet, conformément à ces conseils, passa la porte, mais, au lieu d’aller solliciter le décret à la salle des Nuées Mystérieuses, tourna ses pas vers le bureau de Réponse-au Primordial du neuvième ciel, où il fut reçu par le délégué à la porte du Tonnerre, le greffier aux Reâifications du registre et l’inspedeur d’incorruptibilité. Après l’avoir salué, ils lui demandèrent: «Qu’est-ce qui vous amène, grand saint? — J ’aimerais voir le Vénérable céleste pour une certaine affaire.» Les trois préposés transmirent aussitôt sa requête. En conséquence, le Vénérable céleste descendit de derrière l’écran aux nuées cinabre et aux neuf phénix, reétifia sa tenue et sortit l’accueillir. «Je suis venu tout exprès vous soumettre une certaine affaire, précisa Singet. — Quelle affaire? — Comme je suis chargé de la protedion du moine chinois, en arrivant à la commanderie de Fengxian, j’ai constaté qu’elle était ravagée par une terrible sécheresse et je leur ai donc promis de solliciter de la pluie. Je viens demander à votre estimé ministère l’assistance des officiers qui produiraient le tonnerre. — Je sais que leur gouverneur a offensé le ciel d’Enhaut, que l’on a dressé trois choses, mais j’ignore s’il est permis de leur donner de la pluie. — J’ai vu hier l’empereur dejade », répondit en souriant Singet, «il m’a fait conduire par les précepteurs célestes à la salle aux Parfums-Enveloppants pour y voir ces trois choses, une montagne de riz, une de farine et le cadenas d’or. On ne pourra laisser tomber la pluie que lorsque ces trois choses seront renversées ou brisées. Comme cela me paraissait pour le moins difficile et que je me tourmentais, les précepteurs célestes m’ont rappelé qu’il suffisait de convertir au bien le gouverneur et ses gens, car le Ciel est tenu d’exaucer toute bonne pensée. Il n’est pas impossible de faire revenir le Ciel sur sa décision et de libérer le peuple de cette calamité. De bonnes pensées ont surgi et le bruit des bonnes aidions remplit les oreilles. Le messager des placets est déjà parti porter à l’empereur dejade les documents attestant cette conversion au bien. Voilà pourquoi je me permets de m’adresser à votre estimable bureau afin d’obtenir un peu d’aide de vos officiers du ministère du Tonnerre. — Dans ce cas je dépêche Deng, Xin, Zhang et Tao, en compagnie de la mère des Éclairs, pour vous suivre, grand saint, jusqu’à la commanderie de Fengxian et y faire donner le tonnerre.» Les quatre guerriers accompagnèrent donc Singet et furent bientôt en vue de la région. Ils commencèrent aussitôt leurs opérations au milieu des airs. On entendait le roulement du tonnerre et l’on voyait la zébrure d’une succession d’éclairs. L es éclairs: serpents d ’or contrasté. L e tonnerre: vacarme d ’un soudain bruissement d ’inseéles. Énorm es feu x follets, grondements comme s i les montagnes s’effondraient. Des fissures qu i illum inent le ciel entier, des tremblements qu i font pivoter la terre. Q uand la zébrure rouge jette des étincelles, montagnes et rivières tremblent sur m ille lieues. Cela faisait trois ans révolus que l’on n’avait entendu le tonnerre à la commanderie de Fengxian. En ville comme dans les faubourgs, officiers de tous grades, soldats et gens du peuple s’étaient agenouillés devant le speélacle qui s’offrait ce jour-là. Certains se mettaient des brûle-parfum sur la tête, d’autres manipulaient des branches de saule, tous répétant: «Namo Amitâbha BuddhaHSiamo Amitâbha Buddha'!» Ce cri de bonnes pensées eut, bien sûr, le don d’émouvoir 7 2.6 le ciel d’En-haut. Exaétement comme l’énonce ce poème ancien: Aucunepensée q u i naît en l ’homme N'échappe au C ie l ou à la Terre. Si bien et m al ne recevaient leur dû, L ’univers entier serait corrompu. Laissons Singet, qui dirigeait les capitaines du tonnerreà la commanderie de Fengxian, où tout un chacun s’était converti au bien, pour revenir à ce messager des placets du ciel d’En-haut. Il apportait les documents des moines bouddhistes aussi bien que des prêtres taoïstes, qu’il remit à la salle de Clarté-Pénétrante, où les quatre. précepteurs célestes se chargèrent de les transmettre à la salle des Nuées Mystérieuses. Quand l’empereur de Jade en eut pris connaissance, il déclara: «Puisque ces gens ont de bonnes pensées, allez donc voir où en sont les trois choses. » À peine avait-il prononcé ces paroles qu’un officier chargé de la surveillance de la salle aux Parfums Enveloppants vint annoncer: «Les montagnes de riz et de farine qui avaient été dressées se sont renversées. En un instant, tout a disparu. La barre du cadenas s’est brisée également.» Avant même qu’il eût terminé son rapport, le chambellan de service introduisit\&tudix, le dieu des murs et fossés, le dieu du sol et diverses autres divinités locales. Ils déclarèrent unanimement: «Le chef de la commanderie et la population de la ville entière, sans qu’une seule famille, une seule personne y manque, se sont convertis au bien, rendent hommage au Bouddha et honorent le Ciel. Nous vous prions en conséquence de manifester votre compassion en faisant partout tomber une douce pluie de rosée pour sauver et secourir la population.» L’empereur de Jade se réjouit fort de l’apprendre et promulgua aussitôt le décret suivant: Que les départements du vent, des nuages et de lapluie, conformément à cet ordre, se rendent dans la région delà commanderie de Fengxian et aujourd’hui, à l’heure dite, fassent donner le tonnerre, répandent les nuages et versent troispieds et quarante-deux gouttes depluie. Les quatre précepteurs, le décret reçu, se chargèrent de le transmettre aux différents départements concernés, qui Q uelle bonne p lu ie! 7 2 8 se mobilisèrent immédiatement pour coordonner leur adion et manifester le prestige des dieux au monde d’Enbas. Singet était en compagnie de Deng, Xin, Zhang et Tao, qui avaient ordonné à la dame des Éclairs de se mettre à l’ouvrage, lorsqu’il vit arriver la foule des dieux, dont l’assemblée remplissait le ciel. À la rencontre du vent et des nuages, une douce pluie se mit à tomber à verse. Quelle bonne pluie! Lourds, épais nuages; brouillard noir, pesant: le char du tonnent roule à grand bruit sous l ’éclatfugitif des éclairs. L a tornade gronde, la plu ie tombe dru. L e cas de le dire: une pensée tournée vers le Ciel, miit estpoirs exaucés. P a r la seule grâce de l ’initiative du grand saint, monts et rivières sur m ille lieues se sont assombris. Bonne pluie, comme si mers et fleuves se déversaient, couvre la campagne et cache l ’estpace. C ’est lin torrent qu i s'abat sur les auvents et frappe aux fenêtres. Dans tous les foyers, les gens prient Bouddha, tandis que l ’eau envahit les s ix avenues et les trois marchés. L es canaux sont pleins de l ’eél à l ’ouest, les méandres des ruisseaux se rejoignent du sud au nord. L es pousses retrouvent l ’humidité, les arbres secs revivent. Dans les champs, blé et chanvre sont florissants; les haricots abondent sur ¡es contreforts des villages. L es colporteurs retrouvent la jo ie du commerce, les paysans l ’amour du labourage. Désormais grains et m illet vontproipérer, la moisson sera naturellement abondante. L e peuple vit dans le contentement, lorsque vents et pluies viennent au bon moment. L a mer calme et lesfleuves lim pides sont gage de grandepaix. Lorsque fut tombée la quantité exade de pluie, trois pieds et quarante-deux gouttes, les dieux commencèrent à ranger. Mais Singet déclara d’une voix tonnante: «Dieux des quatre départements, attendez un moment avec vos escortes de nuages que j’aille chercher le gouverneur pour qu’il vous exprime ses remerciements. Ne pourriez-vous pas, messieurs, écarter ces nuées et vous montrer sous votre asped véritable pour vous présenter à la vue des mortels. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils vous offriront un culte avec une foi pleine et entière.» A ces mots, les dieux ne purent faire autrement que de reder au milieu des airs. Singet abaissa son nuage droit sur la commanderie, où il fut reçu par Tripitaka, Porcet et Sablet. Le gouverneur vint le remercier en s’inclinant à chaque pas. «Ne me remerciez pas!» lui dit Singet, «j’ai retenu les divinités des quatre départements: vous feriez bien de convoquer un peu plus de monde pour leur exprimer votre gratitude; ainsi, ils reviendront volontiers vous apporter de la pluie.» Le gouverneur fit, en conséquence, diffuser un avis urgent invitant chacun à brûler de l’encens et à rendre hommage au Ciel. C’eit alors que la population entière vit les dieux, après dissipation des nuées, apparaître sous leur forme véritable. Les quatre départements sont ceux de la pluie, du tonnerre, des nuages et du vent. On voyait donc L e dragon-roi révéler son image, le guerrier du tonnerre déployer son corps de géant, le garçon des nuages apparaître et le comte du vent condescendre à se montrer. Incomparable, le visage av&ré aux barbes d ’argent du dragon! Vraim ent sans pareille, l ’auguste figure à la bouche en crochet du général-tonnerre! Ravissant, le garçon des nuages à la face dejade et au bonnet d ’o r! L e comte du vent avait les yeux ronds sous des sourcils broussailleux. Us sont tous là sur les nuées d ’azur, révélant chacun sa pre Bigieuse apparence dans cette cérémonie sacrée. L es gens de la région de Fengxian, enfin convaincus, élèvent les bâtonnets d'encens et se détournent du mal, le cœur désormais p u r et dirigé vers le bien, car aujourd’hu i ils ont vu les guerriers du Ciel. Les dieux s’attardèrent deux bonnes heures, tandis que la population se confondait en incessantes génuflexions et prosternations. Singet remonta sur son nuage et se tourna vers eux pour les saluer, avant de leur dire: «Merci de la peine que vous vous êtes donnée! Veuillez vous en retourner, chacun à son service. Je veillerai à ce qu’offrandes et aétions de grâce vous soient assurées avec la sincérité de la foi, et aux moments voulus, par la population de la commanderie. Revenez désormais la secourir en lui apportant du vent tous les cinq jours et de la pluie tous les dix jours.» Les divinités acquiescèrent et rentrèrent dans leurs départements respeftifs, où le récit les laissera. Reparlons du grand saint, qui redescendit sur son nuage pour s’adresser à Tripitaka: «L ’affaire eàt conclue, le peuple est en paix: nous pouvons plier bagages et repartir.» À cette proposition, le gouverneur intervint 7 3 ° précipitamment. «Que dites-vous là, Votre Seigneurie!» s’écria-t-il en s’inclinant, «ce qui a été accompli est un aâe d’incommensurable et infinie bonté! Je vous ai fait préparer un modeste banquet en témoignage de notre gratitude. Nous ferons acheter des terres pour que Vos Seigneuries y établissent un monastère et pour vous élever un sanctuaire où vous sera assuré de votre vivant le culte des quatre saisons devant la tablette où vos noms seront gravés. Quand bien même je le graverais dans mon cœur, il me serait difficile de m’acquitter de la dix millième partie de la dette que nous avons contraétée envers vous. Et vous parlez de repartir? — Sans contester le bien-fondé des paroles de Votre Grandeur», répondit Tripitaka, «je dois rappeler que nous sommes des moines en route vers l’Ouest. Nous ne saurions nous attarder trop longtemps: un ou deux jours au plus, n’en doutez point.» Le gouverneur ne voulut point y consentir et, dans la nuit même, il dépêcha nombre de gens pour préparer le banquet et commencer à construire le sanctuaire. Le lendemain s’ouvrit un somptueux festin, que le moine chinois fut invité à présider, Singet, Porcet et Sablet à ses côtés. Le gouverneur et ses officiers de tous rangs s’affairaient à les servir en musique; cela dura une journée entière. Ce fut une belle occasion de réjouissances. En témoigne le poème: A près longue sécheresse, la douce p lu ie! L es canaux s’animent, le commerce fleurit. C ’est grâce à la visite au paradis. Ils leur portent reconnaissance infinie. L e m al d ’autrefois est dissous avec les trois: I l suffit d ’une seule pensée, de la fo i! Désormais, que règne un nouvel âge d'or, De riches moissons encore et encore! Le festin du premier jour fut suivi d’un banquet le second, puis ce fut la célébration d’aétions de grâce et le lendemain les remerciements d’usage: ils furent ainsi retenus près de quinze jours. On n’attendait plus que l’achèvement des travaux du monastère et du sanctuaire aux vivants. Le gouverneur invita un beau jour les quatre pèlerins à inspeéter l’état des travaux. «Mais ce sont d’énormes 7 3 1 construéfions, comment avez-vous réussi à les mener à bien si vite? — J ’ai encouragé les ouvriers à travailler jour et nuit afin d’achever leur tâche aussi rapidement que possible. Je suis venu vous inviter à y jeter un coup d’œil. — Vous êtes assurément un sage gouverneur, qui allie la vertu à la compétence», lui dit Singet avec le sourire. Ils se rendirent tous immédiatement au monastère: les salles et pavillons étaient imposants, les portails d’entrée magnifiques. Chacun se perdait en louanges. Singet suggéra au Maître de proposer un nom qui resterait attaché au monastère. «Entendu!» acquiesça Tripitaka, «laissons-lui donc le nom de “monastère de Bon-Secours-de-Longue-et Douce-Averse”. — Parfait! » approuva le gouverneur. Une foule de moines invités au moyen de plaques dorées vinrent célébrer les offices et brûler de l’encens. À gauche de la salle principale fut élevé le sanctuaire en l’honneur des quatre pèlerins. On y présenterait des offrandes aux quatre saisons, chaque année. On construisit en outre un temple au dieu du Tonnerre, un autre au dragon et ainsi de suite, en réponse au service rendu par les divinités. L’inspeétion achevée, ordre fut donné de presser leur départ. Quand la population apprit que l’on ne saurait les retenir plus longtemps, chacun voulut leur préparer un viatique, mais ils refusaient le moindre sou. C’est pourquoi les officiers de la commanderie tout entière insistèrent pour les escorter sur plus de trente lis, avec fanfare et bannières déployées. Même à cette distance, ils ne pouvaient se résoudre à les quitter et c’est les larmes aux yeux qu’ils les virent s’éloigner. L’escorte ne s’en retourna que lorsqu’ils eurent disparu à l’horizon. L es moines divins et vertueux quittent Bon-Secours, L e G rand Saint égal au C ie l accorde ses grâces à tous. Si vous ne savez, en fin de compte, combien de jours il leur faudra encore pour rencontrer le Bouddha après ce départ, écoutez donc le chapitre qui vient. 第088回 / CHAPITRE LXXXVIII OÙ MÉDITATION, ARRIVÉ À YUHUA, MANIFESTE LA PUISSANCE DE LA LOI, PUIS SINGE DE L’ESPRIT ET MÈRE DU BOIS REÇOIVENT DES DISCIPLES. Le récit rapporte qu’après avoir joyeusement pris congé du gouverneur, le moine chinois, sur son cheval, se tourna vers le Novice: «Sage disciple, cette bonne aétion dépasse largement celle du sauvetage des enfants au royaume de Bhiksu. Tout le mérite t’en revient. — Oui», fit chorus Sablet, «au pays de Bhiksu n’ont été sauvés que mille cent onze petits: comment le comparer à cette averse qui a partout apporté l’humidité désirée, sauvé des dizaines et des centaines de milliers de vies humaines! Moi aussi je m’émerveille, en mon for intérieur, de la puissance magique de notre condisciple aîné, de sa compassion qui couvre la terre entière. — C’est vrai, le frangin e§t doué de compassion, et de bonté aussi», ricana Porcet, «mais il l’exerce au-dehors, pour les autres. À l’égard des siens, c’est une calamité. Lorsqu’il va avec moi, il ne pense qu’à me marcher sur les pieds. — Quand donc t’aurais-je marché sur les pieds? répliqua Singet. — J ’en ai assez, assez! Tu t’ingénies à me voir ligoté, pendu, bouilli ou cuit à l’étouffée! Après avoir étendu notre compassion à des centaines de milliers de gens à la commanderie de Fengxian, nous aurions dû y rester au moins six mois, mais au lieu de me laisser prendre tranquillement mes repas et manger à ma faim, il s’est acharné à nous pousser au départ. — Quel idiot!» gronda Singet, «ça ne pense qu’à s’en mettre plein la lampe. En route et la ferme! » Porcet n’osait pas répliquer. Il fit la moue, chargea les bagages sur l’épaule et suivit en soufflant les pèlerins qui se hâtaient sur la grand-route. Le temps passant avec la 7 3 3 rapidité de la navette, ils furent bientôt à nouveau en plein automne: L a trace des eaux s’atténue, l'ossature des montagnes s'am aigrit. Les feuilles rougies volent à tous vents en cette saison de fleurs jaunes. Les nuits paraissent longues p a r ces temps clairs, aux gelées matinales, lorsque la lune blanche se penche à la fenêtre. Partout lu it l'eau froide à la surface du lac dans le crépuscule que prolongent le feu et la fumée de chacune des maisons. L a m arsilée blanche embaume, la renouée rouge se répand, la mandarine esl encore verte, l ’orange ja u n it, le saule s’effeuille et les grains sont mûrs. L ’oie sauvage fleu rit les roseaux du hameau abandonné, le coq de l'auberge de campagne chante la récolte de haricots. Après avoir longtemps voyagé, les quatre pèlerins virent à nouveau surgir de l’horizon les contours sombres d’une enceinte. Le Vénérable leva son fouet et le pointa dans cette direâion: «Conscient-de-la-Vacuité, regarde donc là-bas: encore une cité entourée de remparts. Je me demande quel est ce pays. — Nous n’y sommes jamais allés, ni vous ni moi: comment voulez-vous que je le sache?» répliqua Singet, «interrogeons les gens quand nous y arriverons.» Il n’avait pas fini sa phrase que du bosquet voisin sortit un vieil homme qui tenait une canne de bambou, légèrement vêtu, la taille sanglée dans une simple bande de tissu, aux pieds une paire de sandales de cordes de palmier. Pris de court, Tripitaka sauta au bas de sa monture et s’avança pour le saluer paumes jointes. Le vieillard lui rendit le salut, appuyé sur sa canne, et lui demanda: «D ’où venezvous, vénérable? — L’humble moine que je suis est en quête des Ecritures, envoyé en mission par la cour des Tang des terres de l’Est au monastère du Coup-de-Tonnerre pour rendre hommage au Bouddha. Passant par votre noble contrée, nous apercevons au loin une cité dont nous ignorons le nom. Auriez-vous la bonté de nous l’apprendre, cher donateur? — Maître de Méditation qui possédez la Voie, sachez que notre humble région est une province de l’empire des Indes; elle se nomme distriâ: de Yuhua, ce qui signifie “Splendeur-du-Jade”. Comme le chef de la cité de ce distriâ: est un membre de la maison de l’empereur qui 7 3 4 règne sur l’Inde, le titre de prince de Yuhua lui a été conféré. C’est un prince fort sage, qui révère les religieux bouddhistes et taoïstes. Il est profondément attaché à son peuple. Si vous allez le voir, vénérable, je suis sûr qu’ il vous recevra avec le plus grand respeét.» Tripitaka le remercia. Le vieil homme regagna le bosquet et s’en fut. Tripitaka fit alors demi-tour pour raconter en détail ce qui s’était passé à ses disciples, qui s’en réjouirent. Comme ils voulaient aider le Maître à remonter à cheval, celui-ci leur dit: «Inutile, nous sommes tout près.» Les quatre pèlerins marchèrent donc à pied jusqu’aux rues aux abords de l’enceinte. En fait, les gens de ces faubourgs se livraient au commerce. La population était dense et les affaires des plus prospères. Par leur aspeét et leur façon de parler, ils ne différaient en rien des Chinois. «Prudence, mes disciples», recommanda Tripitaka, «ne provoquez pas d’incident!» Porcet baissa la tête et Sablet se cacha le visage. Seul Singet continuait à donner la main au Maître. Des deux côtés de la rue, les gens se bousculaient pour mieux voir. Tous s’exclamaient: «Nous avons ici des moines éminents capables de soumettre dragons et tigres, mais nous n’avons jamais vu de bonze comme celui-là qui sait dompter cochons et singes! » Ces remarques finirent par exaspérer Porcet, qui n’y tint plus, et leva le groin pour répliquer: «Où auriez-vous vu un bonze qui soumet le roi des cochons?» Ce fut la débandade dans la rue épouvantée, chacun de son côté, cherchant quelque abri non sans chutes et glissades. «Idiot!» lui cria Singet en riant, «cache-moi vite cette gueule et ne fais plus le malin. Attention où tu mets les pieds, on traverse un pont!» L’idiot baissa le nez, sans cesser de rire sous cape. Après avoir franchi le pont suspendu, ils passèrent la porte de la ville et découvrirent, le long de larges avenues pleines d’animation, tavernes et maisons de plaisirs. C’était une vraie capitale de région divine. En témoigne le poème: D errière ses murs d ’acier, ville forte sans peur, Près de l ’eau, contre la montagne, pleine de couleurs; Reliée aux lacs, elle reçoit m ille marchandises, Auberges et tavernes servent toute gourmandise. D e partout s ’élève la fumée des habitations, Chaque matin les rues retrouvent leur animation. E lle ne le cède en rien à Chang’an la divine: L es coqs chantent, les chiens aboient tout comme en Chine. Ravi en son for intérieur, Tripitaka se dit: «J’avais entendu parler des divers pays barbares de l’Ouest, mais sans jamais y avoir été. À tout bien considérer, ils ne diffèrent en rien de nos contrées des grands Tang. Telle est donc la signification de “ monde de la joie absolue”!» Quand il apprit que le riz ne coûtait que quatre dixièmes d’once d’argent le setier et l’huile de sésame huit millièmes d’once la livre, il fut convaincu que c’était le pays de cocagne. Ils n’atteignirent la résidence du prince et gouverneur qu’après une longue marche. Il y avait de part et d’autre la résidence de l’administrateur en chef*, la cour de justice, le service des cuisines et l’hôtel des visiteurs invités. «Disciples», dit alors Tripitaka, «la résidence est ici: attendez que je sois entré et aie fait viser les documents de voyage; nous repartirons ensuite. — Pouvons-nous rester debout à la porte pendant que vous serez dedans, maître? demanda Porcet. — Tu n’as donc pas lu les trois caraètères au-dessus de la porte: Hôtel des visiteurs invités?» lui répondit Tripitaka, «vous pouvez entrer vous asseoir. Voyez s’il y a du fourrage à vendre pour le cheval. Quand j’aurai été reçu par le prince, si jamais il nous offre un repas, je vous appellerai pour le partager. — Ne vous inquiétez point, maître», assura Singet, «je m’occuperai de tout.» Sablet porta les bagages à l’hôtel, où le personnel de service, à la vue de leur face d’une horrible laideur, n’osait ni les questionner, ni les mettre dehors. Force lui fut de les laisser s’asseoir où bon leur semblait. Bref, revenons au Maître, qui s’était changé avant de se rendre à l’entrée de la résidence princière, muni de ses lettres de créance. Il fut aussitôt reçu par l’of Bcier du protocole qui lui demanda l’objet de sa visite. «Je suis un moine envoyé par les grands Tang des terres de l’Est solliciter les Ecritures du Bouddha en son monastère du Coup-de-Tonnerre; arrivé en votre noble pays, je souhaiterais procéder à l’échange des lettres de créance et suis venu voir Son Altesse dans ce but.» L’officier transmit aussitôt la requête. Le prince, qui était, de fait, d’une grande sagesse, ordonna de l’introduire immédiatement. Tripitaka le salua depuis le bas de la salle, mais le prince l’invita aussitôt à monter s’asseoir. Tripitaka lui présenta ses documents. Le prince en prit connaissance et, à la vue des sceaux et signatures de tant de pays, apposa le sien avec une grande satisfaélion, y inscrivit son nom, le replia et le posa sur la table. Il demanda: «Vénérable maître, vous avez traversé beaucoup de contrées. Quelle est la distance d’ici au pays des grands Tang? — Je ne m’en souviens plus. Mais l’année où la bodhisattva Guanyin m’avait accordé la grâce de se manifester devant notre empereur, elle avait laissé un éloge qui parlait de cent huit mille lis jusqu’à l’Ouest. Au long de ce voyage nous sommes passés par quatorze froids et chauds... — Quatorze froids et chauds! Cela fait donc quatorze ans: je présume que vous avez été retardés en route. — Je ne vous le fais pas dire! Des milliers de démons et autres créatures! Je ne sais même plus par combien d’épreuves nous avons dû passer avant d’atteindre votre beau pays! » Fort aise de cette visite, le prince donna aussitôt aux cuisines l’ordre de servir un repas maigre. «J’ai trois jeunes disciples qui m’attendent dehors. Je n’ose accepter de peur de nous mettre en retard, objeéla Tripitaka. — Chambellan, vite, va chercher les trois disciples du Vénérable et fais-les entrer pour qu’ils partagent le repas maigre! » L’officier sortit les inviter, mais on lui répondit partout: « On ne les a pas vus! » L’un des hommes de l’escorte suggéra: «Il y a trois bonzes horriblement laids assis à l’hôtel: ce sont eux, sans doute.» L’officier s’y rendit avec sa suite et interrogea le gardien: «Où sont les éminents disciples du moine des grands Tang en quête des Écritures? Ordre de notre seigneur de les inviter au repas maigre.» Porcet bâillait sur sa chaise. Au mot de «repas», il n’y tint plus, sauta sur ses pieds et répondit: «C’est nous! Nous!» A sa vue, le chambellan ne se sentit plus l’âme chevillée 7 3 7 au corps. Il hurla, tremblant de tous ses membres: «Un bélial! Un démon de cochon!» À ces cris, Singet intervint en retenant Porcet: «Frérot, un peu plus de civilités! Ne leur jette pas à la tête tes manières de rus'tre! » Les officiers remarquèrent alors le Novice et, cette fois, se mirent à crier: «Un esprit-singe!» «Ne vous effrayez point, messieurs», leur dit Sablet, mains poliment jointes, «nous sommes tous trois les disciples du moine chinois.» À la vue de ce dernier, ils s’écrièrent: «C’eàt le dieu seigneur du foyer! Le dieu du fourneau!» Singet demanda à Porcet de tirer le cheval, à Sablet de porter les bagages, et ils suivirent l’escorte jusqu’à la résidence du prince. Le chambellan était entré le prévenir. Quand le prince leva les yeux sur eux et vit combien ils étaient laids, il se sentit le cœur serré de peur. Tripitaka joignit les mains: «Rassurez-vous, Votre Altesse. Mes fruités disciples, bien que laids, ont bon cœur. » Porcet se tourna vers le trône et tira une révérence: «L’humble moine que voici vous salue.» Ce qui eut pour effet de redoubler la frayeur du prince. «Mes fruités disciples ont été recrutés dans les montagnes sauvages et ne connaissent les bonnes manières. J’espère ardemment que vous saurez le leur pardonner.» Le prince surmonta son effroi pour ordonner à l’officier de bouche de prier les pèlerins d’aller se restaurer au pavillon de Séchage-de-la-Gaze. Tripitaka le remercia de la grâce qu’il leur faisait, prit congé, descendit de la salle et se rendit avec ses compagnons audit pavillon; en chemin, il s’en prit à Porcet: «Quel ballot! Pas un grain de civilité! Si seulement tu t’étais contenté de rester bouche cousue! Comment peut-on se comporter si grossièrement! Un mot de toi et c’eft un choc à renverser une montagne! » Singet se mit à rire: «Tu aurais mieux fait de faire comme moi, rien, au lieu de tirer la révérence. Autant d’énergie économisée. — Il aurait pu attendre que nous le fassions ensemble au lieu de prendre l’initiative de grogner en allongeant son groin, ajouta Sablet. — Vous me faites tourner en bourrique!» se plaignit Porcet, «l’autre jour le Maître m’a demandé d’être poli et 7 3 8 de saluer. Maintenant il me dit le contraire: que voulezvous que je fasse? — Je t’avais demandé de saluer les gens que tu rencontres», insista Tripitaka, «et non de nous ridiculiser devant un prince. Tu connais le didon: II est gens de qualité de même que produits de qualité. Comment peux-tu ignorer la différence entre nobles et vils?» Ils échangeaient ces reproches lorsque réapparut l'officier de bouche qui amenait les serviteurs: ceux-ci dressèrent la table, disposèrent les chaises et servirent le repas. Maître et disciples se turent et mangèrent. Revenons au prince, qui s’était retiré de la salle d’audience. Comme il rentrait dans le palais, ses trois jeunes fils, remarquant son visage décomposé, lui demandèrent: «Quelle est la raison de votre frayeur, père? — Un bonze des terres de l’E£t en quête des Ecritures est venu à l'instant échanger ses lettres de créance. Un homme exceptionnel. Comme je le retenais pour un repas maigre, il m’a dit que ses disciples attendaient devant la résidence. Je les ai donc invités à leur tour. Quand ils sont entrés, peu après, au lieu d’exécuter le grand cérémonial de salutations en ma présence, ils se sont contentés de joindre les paumes, ce qui m’avait déjà indisposé. Ensuite, lorsque j’ai levé les yeux sur eux, j’ai découvert des gens plus laids que des diables, ce qui m’a donné le choc qui me laisse pâle d’effroi.» Or, les trois jeunes princes étaient possédés d’une passion hors du commun pour les arts martiaux. Ils roulèrent aussitôt leurs manches et tendirent le poing: «Seraient-ce des créatures maléfiques de la montagne qui auraient eu la témérité d’usurper une forme humaine? Attendez que nous prenions nos armes et sortions voir ce qui en est! » Les braves princes! L’aîné se saisit d’une trique à hauteur des sourcils, le cadet d’un râteau à neuf dents et le benjamin d’une canne laquée noir corbeau. Ils sortirent de la résidence d’un air fier et menaçant. «Qu’est-ce que ces bonzes en quête des Écritures? Où sont-ils? hurlaient-ils. — Princes», répondirent les officiers du service des cuisines en s’agenouillant, «ils sont en train de manger au pavillon de Séchage-de-la-Gaze.» Les jeunes princes y firent irruption et crièrent sans autre préambule: «Êtes-vous hommes ou démons?.Livre XVIII, chapitre lxxxviu Répondez avant qu’il ne soit trop tard, si vous tenez à la vie! » Pâle d’effroi, Tripitaka lâcha son bol et déclara en s’inclinant: «L ’humble moine que je suis est envoyé chercher les Écritures par la cour des Tang. Je suis un homme et non point quelque créature maléfique. — Tu ressembles plutôt à un être humain, mais les trois autres, ce sont sûrement des diables. » Porcet continuait à manger sans leur prêter attention. Sablet et Singet se levèrent pour répondre: «Nous sommes tous des êtres humains. La laideur de nos visages n’empêche la bonté de nos cœurs, la grossièreté de notre corps la beauté de notre âme. D’où venez-vous, vous trois, pour vous permettre de proférer pareilles insanités? — Ce sont Leurs Altesses les fils de notre prince», répondirent les officiers du service de bouche, qui se tenaient sur le côté. Porcet abandonna son bol pour intervenir: «Vos jeunes Altesses, pourquoi avez-vous chacun pris les armes? Auriez-vous l’intention de vous battre contre nous?» Le cadet se mit en position et brandit des deux mains son râteau, prêt à l’abattre sur Porcet, qui s’esclaffa: «Ton râteau ne ferait pas le petit-fils du mien!» Il releva les basques de sa robe, tira de sa ceinture son râteau à lui et, d’une semi-rotation, en tira dix mille rais de lumière dorée. Puis, en quelques mouvements, il provoqua mille aspirations d’air merveilleuses. Le jeune prince en était cloué de Stupeur, les mains molles et les muscles roides. Il n’osait plus jouer de son arme. Voyant l’aîné se servir de sa trique en sautillant, Singet tira de son oreille l’aiguille cerclée d’or qui, d’une rotation, devint une barre aussi grosse qu’un bol, longue de deux ou trois toises. Il la planta dans le sol d’un mouvement brusque, à une profondeur de plus de trois pieds et, la laissant ainsi verticale, déclara en riant: «Je t’en fais cadeau! » À ces mots, le prince lâcha sa propre trique pour prendre l’autre, mais il eut beau y mettre les deux mains et toutes ses forces, il ne put la bouger d’un quart de poil; il essaya de tirer et secouer encore et encore: elle semblait avoir poussé des racines. Pas question d’y songer! Submergé par son humeur violente, le troisième prince L es trois condisciples se livraient à une éblouissante démonstration dans les airs. 7 4 i passa à l’attaque avec sa canne laquée noir. Sablet l’écarta d’un revers de la main, sortit son bâton à terrasser les démons et, d’une brève manipulation, produisit un extraordinaire faisceau de chaude lumière et de nuées irisées. Les officiers en restaient bouche bée de Stupeur, tandis que les trois jeunes princes s’inclinaient bien bas d’un même mouvement: «Divins maîtres! Communs mortels que nous sommes, nous n’avons su vous reconnaître. Notre ardent espoir est que vous nous accordiez une démonstration qui ferait de nous vos disciples. » Singet s’approcha et répondit, arrachant sans effort la trique: «On est trop à l’étroit ici pour développer les mouvements. Permettez-moi de faire un saut dans les airs et de vous offrir une amusante petite démonstration.» Sacré grand saint! Une culbute le propulsa dans un sifflement Strident à quelque trois cents pieds dans les airs, debout sur une nuée multicolore, où il montait, descendait, pivotait à droite, tournoyait à gauche, exécutant avec la trique cerclée d’or la figure du «jet de fleurs par-dessus le baldaquin», et du «dragon jaune qui s’enroule autour de soi». Au début l’homme et le bâton formaient comme broderie sur brocart, puis l’exécutant disparut: le ciel entier semblait embrasé par le tournoiement de la trique. Resté au sol, Porcet applaudissait; enfin, n’y tenant plus, il cria de toute la force de sa voix: « Attends-moi! J’aimerais bien m’amuser un peu aussi! » Le brave idiot! Monté sur le vent, il rejoignit le milieu de l’espace et se mit à jouer du râteau: trois coups en haut, quatre en bas, cinq à gauche, six à droite, sept en avant, huit en arrière: ce déchaînement produisait un bruit de tempête. Comme l’exercice atteignait son point le plus excitant, Sablet se tourna vers le Vénérable: «Maître, permettez-moi de m’exercer un peu.» Il sauta des deux pieds joints et s’éleva dans les airs en faisant tournoyer sa canne, qui étincelait. La maniant des deux mains, il fit le «phénix cinabre face au soleil» et le «tigre qui, affamé, se jette sur sa proie». À réception rapide, parade lente, à feinte, fente brusque. Les trois condisciples se livraient à une éblouissante démonstration dans les airs. L a figure de M éditation n'est point commune. L ’estpace esti rem pli des causes de la Grande Voie. 7 4 2 M étal et Bois produisent puissance phénoménale; Spatule ferm e la bouche de parfaite pénétration. Leurs armes divines révèlent leur perfeétion. L e vase de cinabre est partout objet d ’adoration. S i hautes que soient les Indes, il fa u t nature garder: L es princes de Yuhua reviendront au justle m ilieu. Terrifiés, les jeunes princes s’étaient agenouillés dans la poussière. Le personnel de tous grades du pavillon de Séchage-de-la-Gaze, tout comme le prince leur père en sa résidence, et dans la cité entière hommes et femmes, militaires et civils, prêtres et laïques, moines et nonnes, pas un qui ne se prosternât et ne prononçât le nom de Bouddha, pas un foyer qui ne brûlât de l’encens en priant. Assurément, L es phénomènes renvoient à la vérité; P a r cela les moines sauvent l ’humanité. Désormais le fru it est sur le chemin de bodhi: L à, p a r pieuse méditation, tout s'assouvit. Tous trois, à l’issue de cette complète démonstration de leurs valeureux talents, abaissèrent leur nuage et rangèrent leurs armes. Ils saluèrent mains jointes Tripitaka, le remercièrent et allèrent s’asseoir, chacun à sa place, où le récit les laissera. Les trois jeunes princes s’empressèrent de retourner au palais annoncer à leur père: «C’est un bonheur entre mille, entre dix mille, père! Un succès sans pareil! Avezvous vu la démonstration dans les airs? — J ’ai vu des nuées irisées dans le ciel et nous avons, avec votre mère et les autres, brûlé de l’encens et prié, mais sans savoir d’où pouvait venir cette assemblée de dieux, ou d’immortels. — Ce n’était ni dieux ni immortels, mais les trois disciples si laids du moine en quête des Ecritures. L’un maniait une trique cerclée d’or, l’autre un râteau à neuf dents et le troisième une canne à terrasser les monstres: exactement les mêmes armes que les nôtres. Comme nous leur avions demandé de nous donner une démonstration, ils sont allés nous l’offrir dans l’espace, trouvant la terre trop étroite. Us viennent de redescendre et sont présentement assis au pavillon de Séchage-de-la-Gaze. Vos fils en sont enchantés et souhaiteraient leur rendre hommage en qualité de maîtres pour apprendre leur technique afin de mieux protéger notre pays. Ce serait un mérite d’une importance sans pareille. Nous ne savons ce que vous en pensez, père.» Le prince, convaincu, leur donna son consentement. Père et fils se rendirent sur-le-champ au pavillon, à pied, sans char ni baldaquin. Les quatre pèlerins avaient rangé les bagages et s’apprêtaient à se rendre à la résidence remercier pour le repas, prendre congé et partir. Or, ne voilà-t-il pas que le prince et ses fils apparaissent devant eux et les saluent bien bas. Pris de panique, le Vénérable se jeta à terre pour leur rendre les salutations, tandis que Singet et ses compagnons s’écartaient avec un sourire narquois. A l’issue de ces échanges de courtoisie, le prince invita les quatre pèlerins à venir s’asseoir dans la salle de réception de sa résidence, ce qu’ils acceptèrent avec joie. Le prince prit la parole: «Maître, j’ai une requête à vous présenter, mais je ne sais si vos trois éminents disciples y accéderont. — Mais nous sommes aux ordres de Votre Altesse. Mes humbles disciples n’oseraient s’y dérober. — Quand je vous ai vus pour la première fois, j’ai cru, avec mes yeux de commun mortel, que vous n’étiez que des moines mendiants venus du lointain pays des Tang et, dans cette ignorance, je vous ai manqué de respeft. Maintenant que j’ai admiré les danses guerrières de maître Singet, maître Porcet et maître Sablet dans le ciel, je sais que vous êtes des immortels ou des bouddhas. Mes trois fils ont la passion des arts martiaux et souhaiteraient avec la plus grande dévotion et le plus grand respeét devenir vos disciples, afin d’apprendre un peu de votre art. J’espère donc, vénérables, que vous aurez la magnanimité et la générosité de le leur enseigner. Nous vous ferons un pont d’or, en témoignage de gratitude.» À ces mots, Singet ne put se retenir d’éclater de rire: «Vous ne comprenez rien à ces choses, Votre Altesse! Nous qui avons quitté nos familles, nous ne demandons pas mieux que de recevoir des disciples. Il nous suffit de savoir que vos fils ont la volonté de se tourner vers le bien. Il ne faut pas nous parler de profit, surtout pas!» La réponse remplit d’aise le prince, qui ordonna que fût servi un grand festin dans la salle principale de sa résidence. 7 4 4 L’ordre, à peine donné, fut exécuté. Voyez: Soieries flottantes, volutes d ’encens; les tables incrustlées d’or éblouissent les y eux. L es coussins de brocart brodé ajoutent de l ’éclat aux chaises en laque de couleur. F ru its fraîchem ent cueillis à l ’arbre, arôme pénétrant du thé s’ajoutent à quatre assiettes de pâtisseries douces et légères, un ou deux plats de délicieuses boules de pain. Plus merveilleux encore, ces craquelins au m iel, ces annelets saisis à l ’huile et glacés au sucre! I l y avait plusieurs bouteilles de vin de riz odorant, d ’où coulait un liquide supérieur au nectar de jade. On servit plusieurs tasses du divin thé de Yangxian; en main, son arôme surpasse celui de la cannelle. Une variété incroyable de plats extraordinaires! Par ailleurs, danses, chants et speétacles divers charmaient les convives. Maître et disciples jouirent pleinement de leur journée passée avec les princes. Le soir tombait insensiblement. Les convives se séparèrent. Ordre fut donné de dérouler sans tarder lits et rideaux au pavillon du Séchage-de-la Gaze. Les maîtres furent invités à se reposer en attendant le lendemain matin, lorsque leurs nouveaux disciples viendraient solliciter à nouveau l’enseignement des arts martiaux, avec la plus totale sincérité et en leur brûlant de l’encens. Tandis que chacun s’exécutait, une eau chaude et odorante fut préparée pour le bain des pèlerins. Enfin, tous se retirèrent pour dormir. C’était le moment où Règne le silence, les oiseaux haut perchés. L e chant du poète s ’éteint au p ied du lit. L e ciel s ’em plit de l ’éclat de la V oie labiée. L e long du sentier, l ’herbe foüe s'épaissit. F ru its sourds de battoirs dans une cour voisine: L a nostlalgie du pays natal s’éveille. L e fro id grillon comprend ces pensées intimes: Son chant déchire les doux rêves du sommeil. Ainsi s’écoula la nuit. Le lendemain matin, le prince et ses trois fils revinrent voir les vénérables. Eux qui avaient reçu la veille l’hommage dû aux princes, saluaient maintenant les moines avec le respeét dû aux maîtres. Les trois jeunes princes se prosternèrent devant Singet, Porcet et Sablet avant de leur demander: «Respectés maîtres, pourrions-nous vous emprunter vos armes pour y jeter un coup d’œil?» Livre XI/TJI, chapitre lxxxviu À ces mots Porcet produisit bien volontiers son râteau, qu’il lança par terre, tandis que Sablet posait contre le mur sa précieuse canne. Le cadet et le benjamin bondirent pour s’en saisir: on aurait dit des libellules cherchant à ébranler une colonne en pierre! Le visage écarlate tant l’effort était grand, ils ne purent les bouger d’un quart de poil. À les voir s’épuiser en pure perte, l’aîné les rappela à la raison: «Mes frères, inutile de gaspiller votre énergie. Ces armes de nos maîtres sont divines et pèsent je me demande combien. — Mon râteau n’est pas bien lourd», répliqua en riant Porcet, «le chiffre des corbeilles de la Loi: cinq mille quarante-huit livres, y compris le manche. — Et votre précieuse canne, maître, combien pèset-elle? demanda le troisième prince. — Le même poids: cinq mille quarante-huit livres», répondit Sablet en souriant. Comme l’aîné demandait à voir la trique cerclée d’or, Singet tira de son oreille l’aiguille, à laquelle il donna la grosseur d’un bol par une simple rotation face au vent; puis il laplanta droit dans le sol, devant les princes effrayés et les officiers remplis d’effroi. «Maître Porcet et maître Sablet portent leurs armes sur eux et sous leurs vêtements, d’où ils les tirent quand bon leur semble. Pourquoi maître Singet la sort-il de son oreille?» s’étonnaient les princes, «comment se fait-il qu’elle grandisse aussitôt exposée au vent?» Singet se mit à rire: «Vous me semblez ignorer que ce n’est pas un quelconque bâton que l’on peut ramasser chez les communs mortels. Cette trique est d’un fer «Pondu au temps où le chaos commençait à se diviser, p a rle divin Y u le G rand lui-même. Cette barre lu i servit à mesurer le fond des lacs, des mers, des rivières et des fleuves. L a grande p a ix revenue, après avoir ouvert les montagnes et drainé les eaux, elle fu t abandonnée au fond de l'océan oriental, où, les jou rs et les années s’accumulant, elle est devenue lumineuse, capable de dim inuer ou grossir. « L e destlin a voulu que je m ’en empare et la transforme à volonté, aussi grande que l ’univers ou plus petite qu’une aiguille. “A-m on-BonP la isir” se nomme et “ Cercle d ’O r" s’appelle, objet unique au ciel comme sur terre. «Son poids doit être de treize m ille cinq cents livres, mais elle peut croître ou se réduire. E lle m ’aida à troubler les palais du ciel et à briser lesportes de l ’enfer. Partout elle a soumis tigres et dragons, élim iné goules 7 4 6 et démons. L e soleil s ’assombrit à la voir pointée sur lu i, redoutée des dieux comme des diables du ciel et de la terre. « C e n ’eslpoint fe r de communs mortels, celui transmis depuis la nuit des temps!» À ce discours, les princes se confondirent en prosternations, lui renouvelèrent les plus grandes marques de respeâ et sollicitèrent d’un cœur sincère son enseignement. «Quel enseignement?» leur répondit Singet, «je ne sais quel art martial vous souhaitez apprendre tous les trois. — Celui qui se sert de la trique, la trique, celui habitué au râteau, le râteau et celui qui utilise la canne, la canne... — Vous l’enseigner ne présente aucune difficulté», répliqua Singet avec le sourire, «mais comme vous n’avez pas la force de manier nos armes, il est à craindre que vous ne parveniez jamais à la maîtrise; ce serait dessiner un tigre qui ressemble à un chien! Comme le disent nos anciens, Enseignement sans rigueur: mollesse du maître; savoir insuffisant: faute de l ’élève. Si vous le désirez d’un cœur sincère, allez donc brûler de l’encens en hommage au ciel et à la terre. Mais il me faudra vous transmettre un peu de cette force divine avant de vous enseigner ces arts martiaux». Remplis de joie à cette réponse, les trois jeunes princes transportèrent eux-mêmes un autel, firent leurs ablutions, y brûlèrent de l’encens et prièrent, tournés vers le ciel. Ceci fait, ils invitèrent leurs maîtres à leur enseigner la méthode. Singet se tourna vers Tripitaka et, après l’avoir respeétueusement salué, lui déclara: «Maître honoré, votre disciple sollicite votre indulgence. Depuis que vous m’avez délivré par votre éminente vertu au mont de la Double-Frontière et que je suis devenu moine, je n’ai pas failli à la doctrine. Tout au long de ce voyage vers l’Ouest, bien que je sois loin de m’être acquitté de la dette que j’ai contractée envers vous, j’ai traversé les eaux et gravi les montagnes en vous servant de toutes mes forces et de tout mon cœur. Maintenant que nous atteignons une contrée du pays du Bouddha, j’ai eu la chance de rencontrer les trois fils d’un sage prince. Ils nous prêtent hommage dans le désir d’étudier les arts martiaux. S’ils deviennent nos disciples, ils seront comme vos petits-fils. Je tenais à soumettre respectueusement leur cas à mon maître avant de procéder à leur instruction». Tripitaka fut heureux de lui donner son assentiment. Porcet et Sablet se hâtèrent d’imiter Singet en se prosternant à leur tour devant Tripitaka: «Maître, nous sommes grossiers et malhabiles à nous exprimer, mais nous espérons que, siégeant sur le trône de la Loi, vous nous autoriserez aussi à les prendre comme disciples et nous amuser un peu. Ce sera un souvenir mémorable de notre voyage à l’Ouest». Tripitaka y consentit volontiers. Singet demanda aux trois jeunes princes de passer derrière le pavillon dans une pièce tranquille, où il traça le diagramme de la Grande Ourse. Puis il invita les princes à s’y étendre et se concentrer, les yeux fermés. Là, il prononça silencieusement les paroles incantatoires, récita les formules magiques, souffla son haleine magique dans leurs entrailles, renvoyant les divinités primordiales à leur habitat primitif. Il transmit à chacun d’eux le secret qui multipliait par mille et dix mille leur force. Enfin, par la circulation et l’adjonétion du feu, leur corps et leurs os furent comme entièrement renouvelés. Le cycle accompli, les trois jeunes princes revinrent à eux. Ils se relevèrent tous les trois en même temps, se frottant le visage et se sentant pleins d’énergie. Chacun était devenu d’une force extraordinaire: l’aîné put s’emparer de la trique cerclée d’or, le cadet du râteau à neuf dents de Porcet et le benjamin de la crosse à terrasser les créatures maléfiques. Le speétacle remplit le prince, leur père, d’une joie insurpassable. Ce fut l’occasion d’un nouveau banquet de remerciement aux quatre pèlerins. L’enseignement commença au cours du festin: chacun des princes donna une démonstration de ce qu’il avait appris. Ils parvinrent à plus d’un tour et plusieurs mouvements, mais c’était en fin de compte au prix de coûteux efforts. Au bout d’un moment, ils haletaient et se rendaient compte qu’ils ne pourraient continuer beaucoup plus longtemps: c’est que leurs armes changeaient sans cesse de poids et de dimension. C’était merveilleux; toutefois, ils n’étaient que communs mortels: comment auraient-ils pu se maintenir à la hauteur? Le banquet prit fin ce même jour. Le lendemain, les trois princes revinrent exprimer leur gratitude: «Nous vous sommes reconnaissants de la force que vous nous avez accordée, divins maîtres, mais nous n’en éprouvons pas moins de grandes difficultés à manier vos armes divines. Aussi souhaiterions-nous les faire 74 9 copier: exadtement le même modèle, mais de poids réduit. Toutefois, nous ne savons si vous y consentiriez. — Parfait, parfait!» approuva Porcet, «voilà qui eàt parfaitement raisonnable: les nôtres, d’une part vous ne sauriez les manier, d’autre part nous en avons besoin pour défendre la Loi contre les démons. Il est nécessaire d’en faire fabriquer d’autres.» Les fils du prince firent donc convoquer des forgerons et acheter dix mille livres de fer et d’acier. Ils dressèrent leur établi dans la cour à l’avant de la résidence, avec forge et fourneaux. Le premier jour, ils assouplirent le métal, et le lendemain demandèrent à ce que les trois armes soient laissées à leur disposition sous l’abri, afin de forger la copie en ayant le modèle sous les yeux. Ces objets restèrent ainsi jour et nuit sans être rangés. Hélas! Ces armes étaient des trésors à garder sur soi à tout instant. Elles pouvaient alors rester cachées, car elles se protégeaient par une luminescence spontanée. Laissées maintenant plusieurs jours sous la soupente de la cour, elles diffusaient mille rayons de lumière vers le ciel et couvraient le sol environnant de toutes sortes d’effluves bénéfiques. Or, il y avait une créature maléfique qui habitait, à quelque soixante-dix lis de la cité, une grotte appelée Gueule-du Tigre dans la montagne nommée Tête-de-Léopard: une nuit qu’il était assis, le monstre aperçut ces lumières et émanations. Il monta aussitôt sur un nuage pour y voir de plus près, découvrit que la source du phénomène se trouvait dans le palais et, abaissant son nuage, constata que l’éclat lumineux venait de ces trois armes. «Les merveilleux trésors», s’exclama le monstre, mû par la joie et la convoitise, «qui donc s’en sert pour les avoir déposées ici? La chance m’y invite, emportons-les, emportons-les donc!» Il souleva un vent puissant, s’empara des trois armes à la fois et retourna droit à son repaire. Le cas de rappeler: L a Voie ne saurait se quitter un seul infiant; Ce qu i se quitte n’estipoint la Voie, assurément M aintenant que les armes divines sont perdues, Ascèse et méditation seraient donc fichues? Si vous ne savez, en fin de compte, comment ils retrouvèrent les armes, écoutez donc la séance qui suit. 第089回 / CHAPITRE LXXXIX OÙ LIO N -FAUVE PRÉPARE EN VAIN UN BANQUET DU RÂTEAU, CAR M ÉTAL, BOIS ET T E R RE 1 RAV AG EN T LE MONT TÉTE-D E-LÉOPARD. Parlons de ces quelques forgerons dans la cour: après s’être dépensés en durs travaux plusieurs jours d’affilée, ils s’étaient tous profondément endormis la nuit venue. À l’aube, comme ils allaient se remettre à forger, ils s’aperçurent que les trois armes avaient disparu de l’abri. Atterrés, ils étaient à leur recherche de tous côtés, lorsque parurent les trois jeunes princes, qui étaient sortis du palais pour voir l’état des travaux. «Jeunes maîtres», leur dirent les forgerons en se prosternant, «nous ne savons pas où sont passées les trois armes des divins maîtres.» Tremblant d’inquiétude à cette nouvelle, les princes suggérèrent: «Ce sont probablement nos maîtres qui les auront rangées cette nuit. » Ils se précipitèrent au pavillon de Séchage-de-la-Gaze et, voyant le cheval blanc toujours sous la galerie, ne purent se retenir de les appeler: «E£t-ce que vous dormez encore, maîtres? — On se lève», répondit Sablet. Il ouvrit la porte de la chambre et laissa entrer les jeunes princes. Comme ils ne voyaient aucune arme, ils demandèrent, fort alarmés: «Maîtres, auriez-vous rangé les armes? — Non! répliqua Singet sautant sur ses pieds. — Les trois armes ont disparu cette nuit. — Et mon râteau? s’écria Porcet se levant en hâte. — Quand nous sommes sortis, nous les avons vainement cherchées partout. Aussi sommes-nous venus vous demander si vous ne les auriez pas rangées. Comme vos trésors peuvent grandir ou rapetisser à volonté, nous pensons que vous devez les avoir cachées sur vous pour nous jouer une farce... — Nous ne les avons pas rangées, je vous assure», 7 5 i rétorqua le Novice, «mettons-nous tous à leur recherche! » Il les suivit dans la cour jusqu’à l’abri qui y avait été monté: il n’y avait en effet plus trace des armes. «C’est sûrement cette bande de forgerons qui les a subtilisées», s’écria Porcet, «rendez-les tout de suite. Le moindre retard, et vous serez tués sous les coups, tous! » Terrifiés, les malheureux se prosternaient en pleurant: «Vos Seigneuries, après ces journées de dures peines, pensez donc comme nous dormions cette nuit. Quand on s’est levés le matin, elles avaient disparu. Comment aurionsnous pu les remuer? Nous sommes de communs mortels: nous supplions Vos Seigneuries d’épargner nos vies innocentes! » Singet restait silencieux, grandement contrarié en son for intérieur. Il grommela: «C’est de notre faute, après tout. Puisque les modèles, ils les avaient vus, nous aurions dû les prendre sur nous au lieu de les laisser à l’abandon ici. La luminescence de ces trésors a dû alerter quelque méchant qui les aura volés dans la nuit. — Que racontes-tu là, frangin!» rétorqua Porcet, incrédule, «une région aussi paisible! Et puis ce ne sont ni montagnes profondes ni vastes étendues sauvages propices à des créatures maléfiques. Ce sont certainement les forgerons qui ont fait le coup quand ils ont vu l’éclat brillant de nos armes et y ont reconnu trois trésors incomparables. Acoquinés à des complices, ils ont dû quitter le palais dans la nuit et, poussant, tirant ou portant, les auront volées. Amenez-les, il faut les battre!» Les ouvriers ne pouvaient que multiplier les prosternations et jurer qu’ils n’y étaient pour rien. Ainsi se chamaillaient-ils, lorsque le prince, leur père, parut et demanda ce qui se passait. Il devint livide, lui aussi, en l’apprenant, et fit valoir, après avoir longuement réfléchi: «Les armes de nos divins maîtres ne sont comparables à aucune autre. Elles ne sauraient être déplacées, même en s’y mettant à cent et plus. En outre, nous régnons sur cette cité depuis cinq générations, et, sans vouloir nous vanter, nous jouissons d’une certaine réputation de sagesse à l’extérieur. La population de la ville craint nos lois, militaires, civils ou artisans. Ils ne sauraient se rendre coupables de pareille escroquerie, sûrement pas. Veuillez y réfléchir à nouveau. 7 5 2. — Inutile d’y revenir», répliqua Singet en souriant, «il ne faut pas accabler les forgerons: ils ne sont pas en cause. Permettez cette question, Votre Altesse: y aurait-il quelque monstre dans la forêt des montagnes aux alentours de la cité? — La question est des plus sensées: au nord de la cité se trouve le mont Tête-de-Léopard, et, dans cette montagne, la grotte Gueule-de-Tigre où, selon des rumeurs persistantes, se trouverait, selon les uns, un immortel, selon les autres, un fauve ou un monstre. Je ne m’en suis pas encore assuré et nous ignorons ce qu’il en eét. — Inutile d’en dire plus», répliqua Singet en riant, «c’est certainement le malfrat de ce coin: quand il a su que c’étaient des trésors, il les a emportés dans la nuit. Porcet et Sablet», ordonna-t-il, «restez ici à protéger notre maître et la cité, pendant que je vais y faire un tour.» Il demanda aussi aux ouvriers d’entretenir la forge et de poursuivre leurs travaux. Le brave singe-roi! Après avoir pris congé de Tripitaka, il disparut dans un sifflement. Comme le mont Tête-de-Léopard ne se trouvait qu’à trente lis de la ville, il y fut en un clin d’œil. Observant du haut du sommet, il se rendit compte de la présence, en effet, de miasmes maléfiques. Une vastle configuration terrestre aux longues veines de dragon: des pics acérés s’enfoncent dans les cieux, des torrents grondent au fond des ravins. Un coussin d ’herbe de jaspe s 'étend devant la montagne, derrière, des fleurs répandent leur brocart. Pins altiers et cyprès anciens se mêlent aux vieux arbres et aux bambous. Pies et corbeaux croassent en volant, grues et gibbons sifflent et pleurent. Au pied de la falaise suspendue, daims, biches et cerfs vont en paires. Devant laparoi abrupte passent renards et blaireaux en couples. Dragons venus de loin apparaissent et disparaissent des nonuples méandres d ’une veine cachée au fond de la terre. Ua chaîne rejoint le distiriti de Yuhua, site incomparable, deâiné à dix mille ans de bonheur. Alors qu’il regardait avec attention, Singet entendit soudain des voix qui venaient de l’autre côté de la montagne. Tournant brusquement la tête, il aperçut deux monstres à tête de loup qui discutaient avec animation tout en gravissant la pente vers le nord-ouest. «Ce sont des créatures maléfiques en patrouille», se dit jL ivre XVIII, chapitre l x x x i x Singet, «suivons-les pour écouter un peu ce qu’ils se racontent.» Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se changea en papillon; puis, ouvrant les ailes, voleta droit vers eux et les rattrapa. La transformation était parfaitement conforme au modèle: Une paire d ’ailes poudrées, deux antennes d ’argent: il s ’envole vivementporté pa r le vent et redescend lentement, resplendissant de soleil Il traverse les eaux, passe les murs avec agilité, aime surtout à batifoler avec les inflorescences odorantes. Par-dessus tout plaisent à son corps léger lesfleurs fraîches, lorsque avec élégance il déploie sa grâce à sa guise. Il vola droit au-dessus de la tête de l’un des monstres et, flottant dans les airs, reêta là à les écouter. «Grand frère cadet», s’écriait celui-ci, «la chance ne cesse de sourire à notre roi, ces temps-ci. L’autre jour, il a obtenu une beauté qu’il retient dans la grotte et dont il eit bien content. Et voilà que la nuit dernière, il a mis la main sur trois sortes d’armes qui sont des trésors sans prix. Il offre demain un banquet pour célébrer la prise, 1’“ assemblée au râteau”. Nous allons tous en profiter. — Nous aussi, nous avons eu un peu de chance: celle de nous voir confier vingt taëls pour acheter porcs et moutons. Nous pourrons commencer par nous payer un pot ou deux quand nous serons arrivés au marché du Sud. Embellissons les comptes de façon à faire tomber dans notre escarcelle deux ou trois taëls, de quoi s’acheter une veite ouatée qui nous fera l’hiver. Qu’en dis-tu?» Riant et bavardant, les deux monstres avançaient sur la grand-route comme s’ils avaient des ailes. En son for intérieur, Singet se réjouit d’apprendre qu’ils allaient célébrer une fête du râteau. Aurait-il voulu les tuer, il n’avait pas d’arme; d’ailleurs, les monstres n’y étaient pour rien. Il les dépassa en volant, réapparut sous son aspeâ originel et se tint debout à l’entrée cfe la route. Au moment où les monêtres arrivaient à sa hauteur, il leur décocha un crachat magique, récita quelque chose comme anniuchali'1, et, par ce moyen, immobilisa les deux créatures à tête de loup. Elles restaient les yeux ouverts sans même pouvoir ouvrir la bouche, le corps raide et droit, plantées sur leurs deux pieds. Singet les renversa d’une simple 7 5 4 poussée, écarta les vêtements pour les fouiller et découvrit en effet vingt taëls dans une escarcelle pendue à la taille de l’un d’eux, attachée à la ceinture de la jupette. Y était aussi suspendue une plaque laquée blanc sur laquelle étaient inscrits les mots Ruse-Bizarre; celle de l’autre monstre portait les mots Bizarre-Ruse. Sacré grand saint! Il leur prit l’argent, détacha les plaques et retourna vers la cité à grandes enjambées. Arrivé à la résidence, il raconta en détail ce qui s’était passé au prince, aux moines chinois, aux ouvriers et aux officiers de tous rangs. «Je présume que le plus brillant des trésors e£t celui de votre serviteur», s’esclaffa Porcet, «puisqu’ils achètent porcs et moutons pour en célébrer l’acquisition par un banquet. Mais comment le récupérer? — Allons-y tous les trois. L’argent destiné à l’achat des bêtes, donnons-le aux forgerons et demandons au prince de nous trouver quelques porcs et moutons. Porcet, toi, tu te changeras en Bizarre-Ruse, et moi, je me transformerai en Ruse-Bizarre. Sablet se fera passer pour le vendeur de bétail. Nous pénétrerons ainsi dans leur repaire, reprendrons chacun notre arme dès que l’occasion s’en présentera, et, après avoir exterminé cette engeance, nous reviendrons ranger nos affaires pour repartir. — Excellent, le plan est excellent! » approuva Sablet en riant, «il ne faut point se mettre en retard. Partons au plus vite! » Comme prévu, le prince fit en effet acheter par son majordome sept ou huit porcs et quatre ou cinq moutons. Les trois prirent congé du Maître afin d’exercer leurs grands pouvoirs magiques hors les murs. «Frangin», objeéta Porcet, «comment veux-tu que je me transforme à l’image de Bizarre-Ruse, que je n’ai jamais vu? — Je l’ai immobilisé par ma méthode de fixation: il ne se réveillera pas avant demain. Je me souviens de son aspeét: lève-toi, je vais t’expliquer comment te transformer, comme ceci, comme cela... C’est bon, c’est tout à fait lui.» Récitant une incantation tandis que Singet soufflait de son haleine magique, l’idiot se transforma donc en un instant en l’image exaéle de Bizarre-Ruse. Singet se changea en Ruse-Bizarre, dont il portait d’ailleurs la plaque. Sablet Sable! s’habilla en vendeur de petit bétaii. 7 5 6 s’habilla en vendeur de petit bétail. Poussant le troupeau, ils montèrent sur la grand-route, se hâtant droit vers la montagne. Ils atteignirent bientôt une combe où ils tombèrent sur un petit monstre. Il offrait un visage des plus horribles. Voyez plutôt Ses deux yeux, billes brillantes comme des lanternes, sa tête hérissée à poils roux, comme si eüe était en feu. Auge renversée, son nez conduit à une bouche tordue d ’où sortent des dents pointues. Ajoutez à cela des oreilles fourchues, un front enfoncé et m e face eufiét et bleuâtre. Il portait une robe jaune clair et, aux pieds, une paire k sandales de paille de roseau: imposant comme une divinité de malheur, pressé comme un fantôme mauvais. Le monstre serrait sous son aisselle gauche un coffret à cartes d’invitation, laqué en plusieurs couleurs. Il accueillit Singet et ses deux compagnons en les interpellant: «Vous voilà, Bizarre, Ruse! Vous en avez acheté combien? — Le troupeau qu’on pousse, tu ne le vois donc pas? rétorqua Singet. — Qui c’est celui-là? demanda le monstre en se tournant vers Sablet. — C’est le marchand qui nous vend les porcs et moutons. Comme il nous manquait quelques taëls, on l’amène chez nous. Où vas-tu? — Je vais au mont des Nœuds-de-Bambou inviter leur grand roi à la réunion de demain. — Il y aura combien d’invités? enchaîna Singet. — Leur grand roi sera invité à présider; avec le nôtre et ses capitaines, il y aura une quarantaine de personnes. — Continuons! » coupa Porcet, «les bêtes s’en vont de tous les côtés. Continuons! — Va les retenir! Attends que je lui aie demandé la carte pour y jeter un œil», répliqua Singet. Le prenant pour l’un des siens, le monstre ouvrit la boîte et tendit le message au Novice. Celui-ci le déplia. On lisait: Nous avons reipeâueusement préparé un banquet pour célébrer demain matin l ’heureuse réunion du râteau. Nous serons honoré de votre visite, si vous voulez bien vous donner la peine de passer la montagne. Nous vom serions extrêmement reconnaissant de nous accorder le bonheur de ne pas y manquer. 7 5 7 A mon ancêtre très relfie Bé l’éminent saint primordial de Nonuple-Numinosité, son petit-fils et disciple Lion-Fauve qui se pro Beme cent fois. Après en avoir pris connaissance, Singet rendit l’invitation au monstre, qui la remit dans la boîte et repartit vers le sud-est. «Frangin», demanda Sablet, «de quoi parlait la carte? — C’est une invitation à célébrer la fête du râteau, signée votre petit-fils et disciple Lion-Fauve qui se pro Beme centfois. L’invité est le saint primordial de Nonuple-Numinosité. — Lion-Fauve doit être un lion à poils dorés devenu esprit, j’imagine», répliqua Sablet, «mais qui peut bien être ce saint primordial de Nonuple-Numinosité?» Porcet se mit à rire: «Il elt à moi! — Et pourquoi serait-il ta chose? rétorqua Singet. — Parce que le disent les anciens: Vieille truie galeuse met, à elle seule, le lion à toison d'or en fuite...y Tous trois continuèrent à rire et deviser tout en poussant le troupeau. Us furent bientôt en vue de l’entrée de la grotte Gueule-de-Tigre. Cercle émeraude de montagnes autour Tel une muraille sans faille ni détour. Les lianes vertes s'accrochent aux fissures, Des ronces violettes pendent aux échancrures. Les chants d ’oiseaux pénètrent les bois alentour; L ’ombre des fleurs se penche à l ’entrée du séjour Qui ne le cède point à la source aux Pêchers', Lieu digne des ermites les plus retirés. Comme ils s’approchaient de l’entrée, ils virent cette fois une bande de monstres de tous âges et toutes espèces qui jouaient sous les arbres en fleurs. Dès qu’ils entendirent Porcet ahaner en poussant devant lui le troupeau, ils vinrent tous à sa rencontre se saisir des bêtes, les uns et les autres, pour les ligoter et les coucher. Les cris eurent tôt fait d’alerter à l’intérieur le roi, qui sortit accompagné d’une dizaine de jeunes créatures. «Vous voilà tous les deux! Combien en avez-vous acheté? demanda-t-il. — Fluit porcs et sept moutons, quinze têtes en tout», répondit Singet. «Il faut seize taëls pour les porcs, neuf pour les moutons: il manque cinq taëls, puisque nous 7 5 « n’en avions emporté que vingt. C’est le marchand: il nous a accompagnés pour chercher l’argent. — Mes petits, prenez cinq taëls et renvoyez-le, ordonna le roi à ces mots. — Le marchand est venu chercher l’argent, mais il aimerait aussi voir la fête, ajouta Singet. — L’impudent! » s’exclama le roi, envahi par la colère, «il ne te suffit pas de faire les achats demandés, il te faut parler de ce qu’on ne t’a pas demandé. — Patron, puisque vous avez trouvé des trésors qui sont vraiment uniques au monde, quel mal y a-t-il à le laisser y jeter un petit coup d’œil?» Le monstre explosa: «Et toi, tu es plus détestable encore! Ces trésors, je les ai obtenus de la cité de Yuhua. Si ce marchand les voit, il va en répandre le bruit, chacun le saura. Que ferai-je si jamais le roi vient ici les réclamer? — Mon seigneur, le marchand est d’un coin au-delà du marché du Sud, fort loin de la ville, dont il n’est d’ailleurs pas un habitant. Comment ferait-il pour en répandre le bruit? Par ailleurs, il a faim et nous n’avons rien mangé. Si vous aviez quelque chose tout prêt, et du vin, ne pourriez-vous lui faire servir de quoi le restaurer avant de le renvoyer?» A peine avait-il fini la phrase qu’un petit monstre revenait avec cinq taëls, qu’il tendit à Singet. Celui-ci les remit à Sablet: «Prenez cet argent, marchand, et allons manger quelque chose derrière. » Prenant son courage à deux mains, Sablet pénétra dans la grotte avec Singet et Porcet. Au centre de la deuxième salle, ils virent le râteau à neuf dents qui trônait sur un autel; il en émanait une lumière vraiment éblouissante; contre la paroi, à l’est, était appuyée la trique aux cercles d’or; le bâton à terrasser les démons se trouvait de l’autre côté. Le monstre-roi les avait suivis: «Marchand, ce qui émet de la lumière, au milieu de la pièce, est le râteau. Regarde tant qu’il te plaît, mais n’en dis mot à qui que ce soit quand tu seras sorti.» Sablet hocha la tête et remercia. Aïe! Le cas de le dire: l’objet qui retrouve son propriétaire, n’a de cesse tant qu’il n’est pas repris! Lourdaud et irréfléchi comme il l’était, Porcet, à la vue de son râteau, n’était pas d’humeur à raconter sa vie: il s’élança, le saisit, le fit tournoyer entre ses mains et reprit sa forme.A ft 'S\~> ¡0 ■. \ '" v jl Ajt v y,; >, < V; •• ■■.; » ■■"■V • * « G' L-.Aù > & ■■C '< ' " ' ' » r %C;£;;a "' J& ( *>S*_ ' f V - '.J&a • Le won fi re brandit son racloir pour affronter l'ennemi. j6o originelle: aussitôt de viser le monstre en pleine gueule. Singet et Sablet s’emparèrent à leur tour de leurs armes, réapparaissant sous leur asped propre. Devant l’attaque conjointe des trois condisciples, le roi battit précipitamment en retraite pour chercher derrière un râcloir fort particulier, appelé Quatre-Brillances, un long manche se terminant par une lame tranchante. Rattrapé dans la cour, il hurla, tandis qu’il bloquait leurs trois armes: «Qui êtes-vous donc pour oser me jouer cette imposture et me dérober les trésors? — Tu vas voir, brigand, tas de poils! » répliqua Singet, «même pas capable de nous reconnaître! Nous sommes les disciples du saint moine des terres de l’Est, Tripitaka. Comme nous étions allés jusqu’à la cité échanger nos lettres de créance, les trois fils du sage prince nous avaient accordé la grâce de nous traiter en maîtres afin de s’entraîner dans les arts martiaux. Ils ont donc fait fabriquer des armes sur le modèle des nôtres. Comme on les avait laissées dans la cour, tu en as profité, infed brigand, pour les voler nuitamment. Et c’est nous que tu accuses de vol et imposture! En garde! On va te les faire déguster, chacune de nos armes!» Le monstre brandit son râcloir pour affronter l’ennemi. La bataille, commencée dans la cour, se poursuivit jusque devant l’entrée. Voyez les trois moines serrant de près le monstre. Quel combat! La trique sifflait comme le vent, le râteau pleuvait comme la pluie. La canne à terrasser les êtrespervers emplissait le ciel de brumes colorées, le râcloir Quatre-lirillancesy traçait des nuages moirés. On dirait trois immortels transmutant l’élixir suprême, dans l’éclat du feu et k luminescence de nuées qui jettent la panique parmi les dieux et les démons. Le Novice démontre la haute capacité de sa puissance. Quelle impudence d ’avoir volé ces trésors! Porcet, l’amiral des Roseaux-Célestles, manifeste une divinepénétration; le général Sablet est d ’une vaillanceplus belle encore. Les troisfrères en plein accord avaient combiné le Stratagème quiporte la bataille dans la grotte même. Force et astuce ne manquent à l’ogre redoutable: entre les quatre preux, la partie est égale. Ils se battent jusqu’à ce que le soleil tourne à l’ouest, et que, ses forces s’amollissant, la créature perverse ne puisse résister plus longtemps. Longtemps s’était prolongé le combat sur le mont Têtede-Léopard. Comme il ne se sentait plus capable de soutenir les assauts de ses ennemis, le monstre se tourna vers Sablet en hurlant: «Prends garde au râcloir!» Le temps de l’esquiver, ce dernier le laissait en profiter pour s’échapper vers le sud-est, porté par le vent. Comme Porcet s’apprêtait à le pourchasser, Singet lui cria: «Laisse-le donc partir. Ne poursuis brigand aux abois, dit l’adage. Coupons-lui plutôt la retraite! » Porcet acquiesça. Tous trois pénétrèrent dans la grotte et massacrèrent entièrement la centaine de mons'tres qui s’y trouvaient, grands ou petits. C’étaient en fait des tigres, loups, léopards, panthères, cerfs et chamois. Puis le grand saint usa de moyens magiques pour tout emporter: les objets précieux de peu de volume, les carcasses des morts et le petit bétail qui y avait été poussé. Sablet alla chercher du bois sec pour mettre le feu, que Porcet adivait en se servant de ses deux oreilles comme d’un éventail: tout fut consumé en un instant, tandis que le butin était envoyé aux autorités de la cité. Les portes de la ville étaient alors encore ouvertes et personne ne s’était couché. Le prince, ses fils et Tripitaka attendaient anxieusement dans le pavillon du Séchage-dela-Gaze, lorsqu’ils entendirent dans la cour le bruit sourd des carcasses et autres objets qui y étaient déversés, puis l’exclamation, en chœur: «Maître, nous revenons triomphants!» Son Altesse les remercia par des salutations répétées. Le Vénérable débordait de joie. Comme les trois jeunes princes s’agenouillaient, Sablet les releva de sa main: «Ne nous remerciez pas. Venez plutôt voir les prises. — D’où viennent toutes ces choses? demanda le prince. — Ces carcasses sont celles de tigres, loups, léopards, cerfs et chamois, esprits devenus monstres. Nous avons repris nos armes et opéré une sortie en combattant le vieux monstre, qui est un lion à toison d’or. Il a lutté jusqu’au soir avec le râcloir Quatre-Brillances, puis, vaincu, s’est enfui vers le sud-est. Nous n’avons pas cherché à le poursuivre, mais à lui couper la retraite en massacrant ses troupes et en ramenant le butin que voici.» Le prince était partagé entre la joie et l’inquiétude: il se réjouissait de la viétoire, mais redoutait la vengeance du monstre un prochain jour. «Que Votre Altesse se rassure», ajouta Singet en souriant, «j’y ai mûrement réfléchi et saurai prendre les mesures appropriées. Nous ne partirons pas avant d’avoir réglé l’affaire une fois pour toutes, de sorte qu’aucun mal ne puisse en résulter pour vous à l’avenir. Quand nous y sommes allés, dans l’après-midi, nous sommes tombés sur un petit diable aux cheveux roux qui portait des lettres d’invitation. J ’ai lu sur l’un de ses cartons le nom de son grand-père et sa signature, Lion-Fauve. Vaincu, il est sûrement allé le consulter. Ils reviendront certainement demain matin chercher leur revanche. Nous vous les éliminerons alors définitivement.» Le prince remercia et fit servir un repas maigre. Après avoir mangé, maître et disciples se retirèrent pour dormir et, de cela, le récit ne dira rien de plus. Revenons au monitre qui, en effet, s’était dirigé vers le sud-eât pour rejoindre le mont Nœuds-de-Bambou, où se trouvait une grotte du nom de Neuf-Méandres. Le saint primordial de Nonuple-Numinosité était son grand-père. Après s’être laissé porter par le vent toute la nuit, le petit-fils arriva à l’entrée de la grotte aux alentours de la cinquième veille'. Il frappa à la porte avant d’entrer. «Votre Majesté», s’étonna le petit monstre à sa vue, «Face-Bleue est venu hier soir porter l’invitation et Monseigneur l’a retenu pour la nuit dans l’intention de se rendre avec lui à la fête du râteau ce matin. Pourquoi venez-vous à votre tour l’inviter de si bonne heure? — Pénible à dire, bien pénible, mais la fête ne pourra pas avoir lieu. » Ils échangeaient ces propos lorsque parut Face-Bleue: « Votre Majesté, pourquoi cette visite? Monseigneur devait se rendre à la réunion avec moi dès qu’il serait levé.» Le monstre était dans un tel état d’agitation qu’il se contenta d’un geste de dénégation de la main, sans dire un mot. Un moment plus tard, le vieux monstre se levait et les faisait appeler. Le petit-fils lâcha son arme pour le saluer jusqu’à terre, sans pouvoir retenir les larmes qui roulaient sur ses joues. «Mon sage petit-fils, alors que tu m’as adressé hier un message me priant de me rendre ce matin à la réunion, tu viens maintenant en personne. Qu’est-ce qui te chagrine et te contrarie tant? — Comme je me promenais au clair de lune la nuit précédente» expliqua le monstre en se prosternant, «j’ai remarqué une lumière qui montait de la cité de Yuhua, illuminant le ciel. Je me suis précipité pour voir: c’était l’éclat qu’émettaient trois sortes d’armes dans la cour de la résidence princière, un râteau doré à neuf dents, une canne précieuse, et une trique cerclée d’or. Je les ai aussitôt emportées par magie et ai décidé de célébrer l’événement par un banquet nommé “joyeuse réunion du râteau”, j ’avais fait acheter porcs, moutons, fruits et autres produits pour ce festin auquel je vous avais convié en pensant vous faire partager le plaisir de la fête. Mais après avoir envoyé Face-Bleue porter l’invitation, j’ai vu revenir ceux que j’avais chargés d’acheter le bétail, avec le marchand qui le leur avait vendu et venait chercher l’argent. Il tenait absolument à voir les préparatifs du banquet, mais je ne le lui ai pas permis, car votre petit-fils craignait qu’il n’ébruitât la chose. Ensuite, il s’est plaint d’avoir faim et je l’ai donc invité à passer derrière manger quelque chose. Quand ils sont entrés et ont vu les armes, ils ont déclaré que c’était les leurs, chacun s’emparant de la sienne et se montrant sous son aspeâ véritable: l’un, un moine velu avec la gueule du duc du Tonnerre, l’autre, un bonze au long groin et aux larges oreilles, le troisième, bonze à la mine et au teint sombres. Ils se sont tous les trois jetés sur moi sans autre explication. Il m’a fallu quérir en toute hâte mon râcloir Quatre-Brillances pour les affronter et leur demander qui ils étaient pour oser me jouer cette imposture. Us ont déclaré être les disciples du moine chinois envoyé en mission à l’Oueft par les grands Tang des terres de l’Est; passant par cette cité pour échanger leurs lettres de créance, ils avaient été retenus par les fils du prince qui voulaient étudier les arts martiaux. J ’avais volé, disaient-ils, les armes qu’ils avaient déposées dans la cour pour en faire faire la copie. Je ne sais comment s’appellent ces trois bonzes, mais ils sont vraiment très forts. À un contre trois, j’ai dû m’enfuir et me réfugier chez vous, grand-père. J ’espère que vous dégainerez pour me prêter assistance et me vengerez en capturant ces bonzes, si vous éprouvez quelque affeâion pour votre petit-fils. — C’était donc ça», répondit le vieux monstre en souriant, au bout d’un long moment de réflexion; «mon sage petit-fils, tu as eu tort de les provoquer. — Qui sont-ils, le savez-vous, grand-père? — Celui à long groin et larges oreilles est Porcet Huit-Défenses. Sablet le Bonze est l’individu à sombre mine. Quant à ces deux-là, passe encore. Mais celui au visage velu qui a la gueule du duc du Tonnerre, et se nomme Singet le Novice, ses pouvoirs sont vraiment immenses. Il y a cinq cents ans, lorsqu’il avait provoqué cet énorme raffut aux palais du ciel, cent mille soldats célestes n’ont pu en venir à bout. D’ailleurs, il adore vous chercher noise. Fouiller les montagnes, retourner les mers, fracturer les grottes, enlever les citadelles, c’eft un chef quant à provoquer les calamités! Comment as-tu pu songer à t’y frotter! C’est bon, je vais avec toi capturer ces gars-là ainsi que le prince de Yuhua pour te soulager la bile.» À ces mots, le monstre se prosterna pour exprimer sa gratitude. Le vieux convoqua sur l’heure Lion-Gibbon, Liondes-Neiges, Griffon, Hippogriffe, Mate-Belette"1 et Mord-Eléphant, qui étaient tous ses petits-fils. Chacun se munit d’armes acérées ou tranchantes et, Lion-Fauve en tête, s’élancèrent droit vers le territoire du mont Tête-de Léopard, portés par une violente tornade. Ils s’en approchaient lorsqu’une odeur de feu et de fumée leur chatouilla les narines; puis, ils entendirent des sanglots. Leur attention éveillée, ils se rendirent compte que c’étaient Ruse-Bizarre et Bizarre-Ruse qui appelaient désespérément leur maître et seigneur. Le monstre s’approcha et leur cria: «Etes-vous des vrais ou des faux?» Les deux créatures tombèrent à genoux et se prosternèrent en retenant leurs larmes: «Comment serions-nous des faux? Hier à cette heure, nous avions pris de l’argent pour acheter des porcs et des moutons et nous passions la vallée à l’ouest de la montagne, lorsque nous sommes tombés sur un bonze, à la face velue et gueule de duc du Tonnerre; il nous a craché dessus: aussitôt, nous nous sommes sentis les jambes molles et la bouche dure, incapables de prononcer un mot ou de bouger d’un pas. Il nous a renversés, nous a dérobé l’argent et a emporté les plaques d’identité. Nous venons de nous réveiller de ce profond engourdissement. Quand nous sommes arrivés chez nous, l’incendie n’était pas encore éteint, mais tous les bâtiments avaient brûlé. Vous aviez disparu ainsi que Livre XVIII, ch apitre l x x x i x nos chefs de tous rangs. Voilà pourquoi nous sanglotons, en proie à la désolation. Nous ne savons toujours pas comment le feu a pris.» À ce récit, le monstre ne put se retenir de trépigner des deux pieds, de hurler à faire trembler le ciel et de répandre un flot de larmes. «Les infâmes têtes chauves! Comment ont-ils pu com m et tre pareilles vilenies! Incendier ma résidence, brûler ma toute belle, anéantir tout ce que je possédais! J’en mourrai de fureur, j’en mourrai!» Le vieux monstre le fit chercher par Lion-Gibbon: «Sage petit-fils, au point où nous en sommes, la colère ne sert de rien. Garde plutôt ton énergie en vue de la capture de ces bonzes dans la cité.» Le monstre ne semblait guère disposé à renoncer aux lamentations: «Seigneur, ce domaine, je ne l’ai point bâti en un jour! Maintenant que ces tondus l’ont complètement détruit, à quoi bon vivre?» Il se leva tant bien que mal et se serait fracassé le crâne contre la paroi rocheuse si Lion-des-Neiges, Lion-Gibbon et les autres ne l’en avaient empêché et dissuadé avec véhémence. Quittant ces lieux sur l’heure, tous se hâtèrent vers la ville. La tornade grondait dans un brouillard épais qui se rapprochait dangereusement, semant la panique dans les faubourgs. Tirant les garçons, serrant les filles, les gens terrifiés fuyaient vers la ville, sans se soucier de leur biens et propriétés. Quand ils furent entrés, on ferma les portes. On annonça à la résidence du prince: «Malheur, malheur! » Le prince, Tripitaka et ses compagnons étaient occupés à manger au pavillon de Séchage-de-la-Gaze, lorsque cette nouvelle parvint à leurs oreilles. Ils sortirent s’informer. «Une foule de monstres s’approchent de la ville, crachant du brouillard et soulevant la tempête qui fait voler le sable et roule les pierres...» «Que faire? s’écria le prince alarmé. — Rassurez-vous tous, rassurez-vous!» leur répondit Singet en riant, «ce n’eit que le monitre de la grotte Gueule-de-Tigre qui, vaincu hier, s’est enfui au sud-eit pour rameuter son grand-père et quelques autres. Nous allons à leur rencontre, moi et mes frères. » Il recommanda j de veiller à ce que les portes fussent fermées et de lever des hommes pour garder les murailles. Le prince fit effeftivement fermer la ville et monter des soldats sur les remparts. Père et fils faisaient l’appel dans la plus haute tour, bannières déployées à cacher le soleil, tandis que les coups de canon se succédaient dans le ciel. Entre nuages et brumes, Singet et ses deux compagnons quittèrent la ville, à la rencontre de l’ennemi. Le cas de le rappeler: Par la perte des armes de la sagesse, Soudainement attaque l ’armée perverse. Si vous ne savez, en fin de compte, comment se termina la bataille, écoutez donc la séance qui suit. 第090回 / CHAPITRE XC OÙ M AÎTRES ET LIONS, DONNANT ET RECEVAN T, RETOURN EN T A L ’UNITÉ, VIO LE R LA VOIE, CAPTER MÉDITATION APAISE NONUPLE-NUMINOSITÉ. Le récit nous a conté comment le grand saint était sorti de la ville avec Porcet et Sablet à la rencontre de l’ennemi. Face à face, ils découvrirent que la bande de monstres était des lions de tous poils: Lion-Jaune en tête, Griffon et Mord-Éléphant à gauche, Hippogriffe et Mate-Belette à droite, Lion-Gibbon et Lion-des-Neiges à l’arrière-garde. Au centre se tenait un lion à neuf têtes, à ses côtés Face Bleue, une bannière de brocart brodé en main. Ruse Bizarre et Bizarre-Ruse agitaient de part et d’autre des étendards rouges. Ainsi étaient-ils rangés en parfait ordre de bataille dans une courbe. Avec son agressivité de lourdaud, Porcet s’approcha et se mit à les inveétiver: «Voleur de trésors, brigand de monstre! Où es-tu allé chercher cette bande de tas de poils? — Maudit voyou tondu!» répliqua Lion-Fauve en grinçant des dents, «vous m’avez attaqué à trois contre un, hier, et je me suis enfui, vous laissant l’avantage, dont vous auriez dû vous contenter. Pourquoi avoir poussé la cruauté jusqu’à incendier ma résidence, ravager mon domaine de la montagne et détruire mon clan? Je vous en garde rancune plus profonde que la mer. En garde! Tâtez de mon râcloir!» Le brave Porcet! Il brandit son râteau. Tous deux étaient aux prises sans que l’un l’emportât sur l’autre, lorsque se précipitèrent à la rescousse Lion-Gibbon, qui faisait tournoyer une sorte de chausse-trappe de fer, et Lion-des-Neiges qui maniait un fouet triangulaire. «Vous venez à point!» leur cria Porcet. Et, avec une parade à l’horizontale, le voilà qui fonce en avant et fait front de toutes parts. De son côté, Sablet brandit en hâte sa crosse à terrasser les démons et se porte à son secours. Puis surgirent ensemble Griffon avec Hippogriffe et Mord-Eléphant avec Mate-Belette. Ils furent arrêtés par Singet, qui maniait la trique cerclée d’or. Griffon se.servait d’une massue, Hippogriffe d’un marteau de bronze, Mord Éléphant d’une lance d’acier et Mate-Belette d’une hache de guerre. Sept lions contre trois féroces bonzes: quelle bataille! Massue, marteau, lance, hache et triangulaire, R âcloir Q uatre-Brillances et bleuet de fe r: Sept lions, aux sept armes tranchantes et meurtrières, Encerclent trois moines et poussent cris de guerre. M ais la crosse de Sablet n ’a pas son pareil, E a longue trique cerclée d ’or fa it merveille. Porcet semble emporté p a r un vent de folie, Son râteau rutilant scintille, éblouit. Se couvrant devant, parant par-derrière, Chacun sait montrer sa valeur guerrière. Sur les remparts, avec bravoure entière, Les princes font battre tambour q u i rend cœur fier. Ils balancent et repoussent des tours sévères, E t se battent à obscurcir ciel et terre. La bande de monstres avaient combattu Singet et ses deux compagnons la moitié de la journée. Le soir tombait. La bouche écumante, Porcet commençait à se sentir les jambes molles: il fit une feinte de son râteau, rompit le combat et s’enfuit. «Où vas-tu? En garde!» lui crièrent Lion-des-Neiges et Lion-Gibbon. L’idiot ne sut esquiver le coup de fouet triangulaire, qui l’atteignit à la colonne vertébrale. Il s’effondra, incapable de grogner autre chose que: «Fini! Fini! » Les deux monstres le traînèrent devant le lion à neuf têtes en le tirant par la touffe de soies et la queue. «Nous en avons attrapé un, grand-père», annoncèrent-ils. Ils n’avaient pas fini leur phrase que Sablet et Singet étaient mis à leur tour en déroute. Les monstres s’étaient déjà lancés à leur poursuite, lorsque Singet s’arracha une touffe de poils, les mâchonna et leur cria de se transformer en une centaine de petits Singets qui, faisant cercle, empêtrèrent Hippogriffe, Griffon, Mord-Éléphant, Mate Belette et Lion-Fauve. Sablet et Singet revinrent alors à l’attaque. À la nuit, ils avaient capturé Griffon et Hippogriffe, mis en fuite Mate-Belette et Mord-Éléphant. Quand Lion-Fauve vint l’apprendre au vieux monstre, celui-ci, considérant la perte des deux lions, recommanda de ligoter Porcet sans lui faire de mal: «Attendons qu’ils nous rendent nos deux compagnons pour leur restituer Porcet. S’ils poussent l’inconscience jusqu’à occire les nôtres, Porcet le payera de sa vie.» Ce soir-là, les monëtres se reposèrent dans les faubourgs de la ville, où nous les laisserons. Revenons à Singet, qui fit porter près des murs les esprits-lions. A leur vue, le prince donna l’ordre d’ouvrir l’une des portes et dépêcha vingt à trente sergents avec des cordes pour ligoter les lions et les transporter en ville. Le grand saint récupéra ses poils magiques et monta avec Sablet voir Tripitaka dans la tour. «Quelle terrible bataille!» s’exclama celui-ci, «savezvous si Conscient-de-ses-Capacités a gardé la vie? — Rien ne lui arrivera!» répliqua Singet, «comme nous avons capturé ces deux monstres, il est sûr qu’il ne lui sera fait aucun mal. Garrottez-les bien, nous les échangerons demain matin contre Porcet. — Maître», lui demandèrent les trois jeunes princes en se prosternant devant lui, «au début du combat, vous étiez unique, mais quand vous êtes revenu après avoir simulé la fuite, vous étiez plus de cent. Comment avez-vous fait? Mais, lorsque vous avez capturé les monstres et les avez ramenés près de la cité, vous êtes redevenu un. Quelle sorte de magie est-ce là? — J ’ai quatre-vingt-quatre mille poils sur le corps», répliqua en riant Singet, «d’un seul poil je tire dix exemplaires de ma personne et ces dix peuvent devenir cent, soit des billions et milliards de transformations: c’eit la magie de la démultiplication de la personne au-delà du corps.» Les fils du prince s’inclinèrent chacun jusqu’à terre, puis fut servi le repas maigre qu’ils partagèrent en haut du beffroi. Il y avait lanternes et bannières à chaque créneau, tandis que retentissaient gongs, tambours et crécelles; flèches, canons et cris scandaient en outre les veilles. Ce fut bientôt le retour de l’aube. L’ancien convoqua Lion-Fauve pour lui communiquer le plan qu’il avait arrêté: «Vous autres, faites de votre mieux afin de capturer Singet et Sablet, pendant que j’entrerai secrètement dans la citadelle par la voie des airs, afin de m’emparer du moine chinois ainsi que du prince et de ses fils. Je les emporterai à la grotte de Nonuple-Numinosité dans l’attente de votre retour triomphal.» Se conformant à ces dispositions, Lion-Fauve prit la tête de Lion-Gibbon, Lion-des-Neiges, Mord-Eléphant et Mate-Belette et les conduisit, chacun en armes, jusqu’aux abords de la cité, dans la tornade et les tourbillons de brouillard, afin de provoquer l’ennemi au combat. Singet et Sablet avaient sauté par-dessus la muraille et lançaient des inveétives à tue-tête: «Maudites canailles! Rendez-nous notre frère Porcet avant qu’il ne soit trop tard! On vous laissera la vie sauve. Sinon, vous serez écrasés, réduits en miettes!» Sans souffrir la moindre discussion, les monstres se lancèrent tous ensemble à l’attaque. Singet et son compagnon devaient chacun user d’astuce pour tenir à distance cinq lions. Ce fut un combat bien différent de celui de la veille: Une tornade violente râcle la terre rageusement, un épais brouillard noir couvre de son voile le ciel: roulent les pierres, vole le sable, s’abattent les arbres. L a peur gagnejusqu’aux tigres et loups, ju sq u ’a u x dieux et diables. L a lance féroce et la hache brillante ne connaissent pas plus la p itié que la trique, le râcloir ou le marteau de bronze. Ils auraient voulu avaler Singet tout cru, capturer Sablet vivant. C ’e il que le grand saint manie son arme avec une adresse merveilleuse. E t la canne de Sablet esti fameuse bien au-delà des palais du ciel. Cette 7 7 ° fois, ils ont m obilisé leurs valles pouvoirs magiques p our se couvrir âi gloire et nettoyer l ’O uell des monstlres. Tandis que les cinq lions de tous poils menaient le combat contre Singet et Sablet à son point crucial, le vieux monstre, monté sur un nuage noir, s’élançait vers le beffroi. Il lui suffit d’une secousse de ses têtes pour jeter la panique parmi les officiers de tous grades sur les remparts qu’ils abandonnaient avec les hommes de garde. Ils le laissèrent entrer dans la tour où, la gueule ouverte, il happa Tripitaka ainsi que les princes, père et fils et, revenant dans la courbe, emporta du même coup Porcet. C’est qu’il avait neuf têtes et autant de bouches: dans l’une il tenait Tripitaka, dans l’autre il serrait Porcet, et les quatre princes dans quatre autres. Les six personnes occupaient six gueules: il lui en restait trois pour crier: «Je vais en avant! » À voir leur grand-père s’en retourner triomphant, les cinq lions redoublèrent, tout un chacun, de pugnacité. Aux cris et vociférations qui s’élevaient des remparts, Singet comprit qu’il était tombé dans le panneau: il avertit Sablet d’avoir à se tenir sur ses gardes, s’arracha tous les poils du bras, les mâchonna consciencieusement et les transforma en milliers et centaines de petits Singets qui se lancèrent à l’attaque, culbutant Lion-Gibbon, prenant vivant Lion-des-Neiges, capturant Mord-Eléphant, renversant Mate-Belette et battant à mort Lion-Fauve. Toutefois, dans la mêlée et la confusion du retour à la citadelle, Face-Bleue ainsi que Bizarre-Ruse et Ruse-Bizarre réussirent à s’échapper. Les officiers qui observaient l’évolution de la bataille du haut des remparts firent à nouveau ouvrir les portes, ligoter et transporter les cinq lions à l’intérieur des murs. Avant même qu’ils en eussent disposé, apparut la reine, sanglotante. Elle se tourna vers Singet, le salua et lui apprit: «O divin maître, Leurs Altesses, père et fils, ainsi que votre maître ont perdu la vie. Que va devenir la cité orpheline? — Ne vous faites point de souci, sage reine», répondit le grand saint après avoir récupéré ses poils et lui avoir rendu son salut, «comme nous avons capturé les sept lions, il y a tout lieu de penser qu’il ne fera aucun mal à 77i Leurs Altesses et à notre maître, quand bien même il ait trouvé moyen de les emporter. Demain de très bonne heure, nous irons tous les deux à son repaire: je vous garantis que nous le saisirons et vous rendrons les quatre princes.» À ces mots, la reine et toutes les dames du palais se prosternèrent devant Singet: «Puisse la vie de Leurs Altesses être préservée et leur règne consolidé!» Ces vœux prononcés, elles retournèrent chacune à son palais, retenant leurs larmes. Singet donna ces instruétions aux officiers concernés: «Écorchez Lion-Fauve, que nous avons tué. Garrottez solidement les six autres lions. Apportez-nous un repas maigre: nous dormirons après avoir mangé. Ne vous inquiétez pas, vous tous. Rien n’arrivera, je vous le garantis.» Le lendemain, le grand saint emmena Sablet sur un nuage qui les déposa bientôt au sommet du mont Nœudsde-Bambou. Quelle montagne majestueuse leur apparaissait du haut de leur nuage! On voyait Une rangée de pics rudes et escarpés. A u fond du ravin gargouillent les eaux d ’un torrent; au pied de la falaise abrupte s ’étend le brocart de fleurs odorantes. L e vieux chemin serpente sous les cimes étagées. ■ A h! vraiment: la grue est la seule compagne du p in et le nuage qu i s’en va laisse la roche sans soutien. L e gibbon noir à la recherche de fru its se tourne vers la lum ière; cerfs et biches qu i broutent lesfleurs se plaisent à la chaleur du soleil. A uprès du délicat chant du phénix bleu, les entrelacs de la voix du loriot paraissent grossiers. A u printem ps, pêchers et pruniers rivalisent de charme; en été, la luxuriance du saule le dispute à celle du sophora. A l ’automne s ’étendent les tapis de fleurs jaunes; l ’hiver, volent les flocons de neige. L a beauté de la saison aux quatre époques et huit fêtes ne le cède en rien aux paysages m erveilleux des îles d ’immortels'1. Tandis qu’ils contemplaient le paysage du haut de la montagne, ils aperçurent Face-Bleue, un bâton court à la main, qui courait à la sortie d’un vallon. «Où vas-tu?» lui cria Singet, «me voilà!» Terrifié, le petit monstre fit une culbute et dévala la pente. Tous se lancèrent à sa poursuite, mais il avait disparu. Quelques pas de plus les menèrent à la résidence troglodyte. Les deux vantaux de pierre veinée de l’entrée «Cherchez-moides cordes!» "Livre XVIII, chapitre x c étaient solidement fermés. Sur le fronton, une dalle horizontale portait dix gros caradères gravés en Style calligraphique régulier: Grotte aux Neuf-Méandres-Courbes-et Torses au Mont Nœuds-de-Bambou de Mille-Merveilles. Le petit monstre était en effet entré dans la grotte par la porte qu’il avait refermée. Il était allé prévenir l’ancien: «Seigneur et père, les deux bonzes sont revenus. — Est-ce que tes grands rois sont arrivés, Lion Gibbon, Lion-des-Neiges, Mord-Éléphant et Mate Belette? — Je ne les ai pas vus. Il n’y avait que ces deux bonzes qui scrutaient l’horizon du haut de la montagne. Dès que je les ai aperçus, je suis rentré en courant et, comme ils me donnaient la chasse, j’ai refermé la porte avant de venir.» À cette réponse, le vieux monstre baissa la tête sans dire un mot. Au bout d’un moment, les larmes jaillirent de ses yeux. Il s’écria: «Misère! Mon petit-fils Lion-Fauve eit mort! Lion-Gibbon et les autres ont tous été capturés et traînés dans la citadelle par les bonzes. Comment les venger?» Ligoté dans un coin en compagnie des princes et de Tripitaka, Porcet souffrait mille morts. Quand il entendit le vieux monstre dire que ses petits-fils avaient été faits prisonniers, il s’en réjouit intérieurement et murmura: «Maître, ne craignez rien, princes, ne vous tourmentez pas! Mes condisciples ont remporté la viftoire, capturé les monstres et viendront ici nous chercher et délivrer.» À peine avait-il prononcé ces paroles qu’il entendit l’ancien donner des ordres: «Mes petits, montez la garde avec vigilance, pendant que je sors m’emparer des deux bonzes et infliger à tous le châtiment qu’ils méritent.» Le voilà qui s’avance à grandes enjambées, sans endosser d’armure ni porter d’arme. On entendait les vociférations de Singet. Il ouvrit les portes toutes grandes et, sans un mot, se précipita sur le Novice. Tandis que ce dernier maniait la trique de fer pour lui barrer le passage, Sablet faisait tournoyer son bâton, prêt à frapper. Le vieux monstre se contenta de secouer la tête et huit autres surgirent à gauche et à droite, gueules ouvertes, toutes en même temps. Il cueillit gentiment Singet et Sablet entre les dents et, les ramenant dans la grotte, ordonna: «Cherchez-moi des cordes!» Bizarre-Ruse et Ruse-Bizarre, ainsi que Face-Bleue, qui 77 4 avaient réussi à s’échapper la nuit précédente, en apportèrent aussitôt et ligotèrent solidement les deux pèlerins. «Maudit singe!» s’écria le vieux monstre, «tu as capturé sept de mes petits-fils, mais je détiens maintenant quatre bonzes et quatre princes, assez à mettre dans la balance contre la vie de mes enfants. Mes petits, choisissez une canne de saule avec des épines pour infliger à ce macaque une bonne raclée sur la tête et venger en partie la mort de mon petit-fils Lion-Fauve.» Chacun des trois petits monstres se tailla un bâton de saule et s’appliqua à frapper le Novice. Or le corps de Singet avait été forgé et trempé: les coups lui faisaient l’effet de chatouillis. Il ne poussait pas le moindre cri, indifférent à leurs efforts redoublés. Porcet, Tripitaka et les princes en avaient la chair de poule. Les cannes eurent tôt fait de se casser. Ils frappèrent jusqu’au soir, sans compter les coups. Fort mal à l’aise de le voir ainsi roué de coups, Sablet proposa d’en prendre une centaine à sa place. «Patience!» lui répondit le vieux monstre, «ton tout viendra demain. Vous serez tous battus les uns après les autres. — Ce sera donc mon tour après-demain», haleta Porcet. Comme le soir tombait, le vieux monstre ordonna: «Arrêtez-vous, mes petits! Allumez les lampes et restaurez-vous un peu. Laissez-moi me retirer dans mon antre de Nuées-de-Brocart pour piquer un somme. Vous trois qui avez tant souffert, montez la garde avec vigilance. Nous recommencerons à les battre demain matin.» Les trois petits monstres apportèrent des lampes et recommencèrent à taper sur le crâne de Singet avec des cannes de saule: on aurait dit des castagnettes entrechoquées, tic-tic-tac, tac-tic-tic, tantôt rapide, tantôt plus lent. La nuit s’avançant, tous finirent par s’endormir. Usant de son habituelle magie pour s’échapper, Singet réduisit la dimension de son corps, se glissa hors des liens, secoua sa fourrure, rectifia sa tenue et tira de son oreille la trique, à laquelle il donna, d’une simple rotation, la grosseur d’un seau. La barre avait deux toises de longueur. Il se tourna vers les trois petits monstres: «Créatures immondes, vous avez battu votre seigneur et père tout votre soûl, mais il ne s’en porte pas plus mal. Votre.Livre XVIII, chapitre x c grand-papa aimerait vous forcer à tâter un peu de ce bâton-là, pour voir l’effet que ça vous fait.» Il leur en donna une légère tape, qui les réduisit tous trois en chair à pâté. Puis il tira la mèche de la lampe avant de dénouer les liens de Sablet. Porcet, qui n’en pouvait plus d’être garrotté, se mit à pousser de hauts cris: «J’ai les mains et les pieds enflés, frangin! Et ce n’est pas moi que tu délies le premier!» La protestation de l’idiot eut tôt fait de réveiller le vieux monstre. Se dressant sur son séant comme mû par un treuil, il s’écria: «Qui délie...?» Singet souffla aussitôt la lampe et, sans plus se soucier de Sablet ou des autres, brisa à coups de trique plusieurs portes pour s’enfuir. Arrivé dans la salle principale, le monstre appela: «Mes petits, comment se fait-il qu’il n’y ait plus de lumière? Personne ne s’est échappé?» Nul ne répondait. Il répéta la question: aucune réponse. Il alla chercher de la lumière et vit trois tas de chair ensanglantée écrasés contre le sol. Les princes, Tripitaka et Porcet étaient toujours là, mais Singet et Sablet manquaient. Il alluma une torche et, se lançant à leur poursuite, aperçut Sablet qui se tenait debout, le dos collé au mur, sous une galerie. Il le saisit, le jeta contre le sol et le ligota de nouveau. Il repartit à la recherche de Singet, mais, à la vue des portes brisées, comprit qu’il s’était échappé à l’extérieur. Renonçant à le rattraper, il se mit à réparer les portes tant bien que mal afin de protéger ses biens. Bref, revenons à Singet: sorti de la grotte aux Neuf Méandres, il chevaucha un nuage et s’en retourna d’une traite à la cité de Yuhua. Il fut accueilli dans les airs par les divinités locales et les dieux tutélaires de la ville. «Pourquoi avez-vous attendu cette nuit pour venir me voir? leur lança le grand saint. — Comme vous étiez retenus par un prince sage, nous n’osions pas vous déranger. Mais sachant maintenant que le prince est tombé sur des démons que combat le grand saint, nous sommes venus vous présenter nos respeéls.» Singet reprenait ses reproches, lorsqu’il vit s’agenouiller devant lui le révélateur Tête-d’Or, les six capitaines du jour et les six de la nuit; ils amenaient prisonnier un tuàï': «Grand saint, nous avons arrêté ce ruffian local. 77ar Bouddha, le patriarche, qui a eu la bonté de charger Ananda et Kâsyapa de nous offrir un repas maigre et de nous remettre les Ecritures. Mais nous ne leur avions pas préparé de cadeau. Comme nous repartions vers l’est, après avoir remercié le Bouddha, un vent démoniaque emporta les soutras. Fort heureusement, les pouvoirs divins de mon jeune disciple lui ont permis de les rattraper, mais les livres avaient été jetés en désordre. C’eft alors que nous nous sommes aperçus, en les ouvrant, qu’ils étaient vierges de tout signe écrit. Quel choc! Je suis retourné implorer le Bouddha, qui m’a dit: “Lorsque ces soutras furent achevés, quelques saints moines mendiants étaient descendus les réciter chez Zhao l’Ancien de Srâvaêtî pour la délivrance des trépassés et la proteâion de h famille; ils ne lui avaient demandé pour le service que la valeur de trente-trois pintes de riz en poudre d’or: c’eft trop bon marché pour assurer la subsistance de leurs L.ivre XX, chapitre c 95 7 descendants”, avait conclu le Bouddha. Celui-ci était donc au courant de l’exigence de ses deux respeétés disciples: il m’a fallu leur donner le bol en or que Votre Majesté m’avait offert pour obtenir les soutras authentiques avec des lettres écrites dessus. Il y a trente-cinq ouvrages, représentés par un nombre variable de rouleaux choisis par les deux disciples, au total cinq mille quarante-huit. Tel est sans doute le chiffre de ce qui constitue un canon.» Fort aise de ces explications, Taizong ordonna au service des banquets de faire ouvrir le pavillon de l’Est pour un grand festin d’aétion de grâces. Puis, remarquant tout à coup les trois disciples qui se tenaient au pied du trône, il demanda, frappé par leurs étranges visages: «Vos éminents disciples me paraissent en effet venir de pays étrangers. — L’aîné», précisa le Vénérable en se prosternant, «se nomme Singet, en religion Conscient-de-la-Vacuité; nous l’appelons aussi “le Novice”. Il est originaire de la grotte au Rideau-Torrentiel de la montagne de Fleurs et Fruits du pays d’Aolai dans le continent de l’Est. Le Bouddha l’avait enfermé dans le coffre de pierre qui est sous le mont des Deux-Frontières, aux marches de l'Ouest, pour avoir provoqué de graves perturbations aux palais du ciel, il y a cinq cents ans. Grâce aux exhortations de Guanyin, il était prêt à se convertir. C’est moi qui ai opéré son salut en arrivant là-bas; je dois beaucoup à sa protection. Mon second disciple se nomme Porcet, en religion Conscientde-ses-Capacités; nous l’appelons volontiers “Huit Défenses”. Il est originaire de la grotte de la Passerelledes-Nuages dans les monts Fuling. Comme il se livrait à des agissements démoniaques au domaine de Gao l’Ancien dans le territoire du Tibet, il a bénéficié des exhortations au bien de Guanyin et j’ai réussi à le prendre comme disciple grâce au Novice. Il a eu la force de porter les bagages pendant tout le voyage et n’a pas son pareil pour traverser les eaux. Mon troisième disciple s’appelle Sablet, en religion Conscient-de-la-Pureté; à l’origine, c’était une créature maléfique du fleuve des Sables-Mouvants; c’est encore Guanyin qui l’a poussé à embrasser notre doctrine et devenir moine. Le cheval n’est pas celui que Votre Majesté m’avait offert. — Comment cela? » s’étonna Taizong, « sa robe est tout à fait la même. — Comme je traversais le torrent de la Douleur-del’Aigle au mont du Serpent-Lové, votre cheval avait été dévoré par un dragon; grâce au Novice, qui avait interrogé Guanyin sur ses origines, nous avons su que c’était le fils du dragon des mers occidentales. Comme il était en faute, la bodhisattva est encore une fois intervenue pour lui accorder la possibilité de réparer en devenant ma monture. Il s’est alors transformé en cheval identique à celui qu’il avait englouti. C’est grâce à lui que j’ai pu franchir tant de sommets escarpés et passes périlleuses. À l’aller, je le chevauchais, au retour, il portait les soutras: je dois beaucoup à sa force et à son courage.» À ce récit, Taizong ne tarissait pas d’éloges. «Cette longue traversée vers l’Ouest représente quelle distance, en fin de compte? demanda-t-il encore. — Je me souviens que, selon Guanyin, elle totalise cent huit mille lis, mais je n’en ai pas fait le calcul moi-même. Tout ce que je sais, c’est que nous sommes passés par quatorze périodes de froidures et chaleurs; c’étaient montagnes jour après jour, immenses forêts et vastes étendues d’eau. Nous avons traversé maints royaumes, comme l’attestent les sceaux et visas, qui sont au complet. Mes disciples, veuillez présenter le document de voyage à l’inspeélion de Sa Majesté!» Ils le tendirent sur-le-champ à Taizong, qui lut: Délivri troisjours avant la pleine lune du neuvième mois de la treizième année de l’ère Contemplation-de-la-Vertu. «Une longue et dure traversée», fit observer l’empereur en souriant, «nous sommes maintenant en l’an 27 de la même ère.» On trouvait sur le document les sceaux du pays des Éléphants-Sacrés, du royaume de Coq-Corbeau, de celui de Char-Tard, du pays des femmes des Liang de l’Oueit, du royaume de Jisai, de celui de Pourpre-Violet, de celui de Chameau-Lion, du royaume de Bhiksu, de celui de Destruélion-de-la-Loi, outre les sceaux des préfeéhires de Fengxian, de Yuhua et d’Or-Égal. Lorsqu’il eut fini de les examiner, Taizong rangea le document. Bientôt, l’officier de service vint les prier de se joindre au banquet. L’empereur descendit du trône en tenant par la main Tripitaka. Il lui posa une nouvelle question: «Est-ce que vos éminents disciples sont capables d’observer l’étiquette? — Mes humbles disciples sont tous, à l’origine, des U vre XX, chapitre c 9 5 9 monstres sortis de villages de montagne ou d’étendues sauvages, qui n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec les règles du rituel de la cour sacrée de Chine. J’ose espérer que Votre Majesté le leur pardonnera. — Je ne leur en voudrai pas», répliqua Taizong en souriant, «ils sont excusés et invités à participer au banquet du pavillon de l’Est.» Tripitaka remercia Sa Majesté de ses bontés et leur fit signe à tous trois. A leur entrée dans la salle, ils se rendirent compte que le grand empire de la Chine ne pouvait, en effet, se comparer à nul autre: Broderies de vives couleurs pendent aux portes; le sol est couvert de tapis rouges. De lourds et rares parfums embaument lafraîcheur de mets recherchés. Les tasses sont d ’ambre, les coupes de cristîal, filigranées d’or et serties dejade. Les plats sont d ’orjaune et les bols dejade blanc, aux décors gravés en relief. Navets tendres, taras enrobés de sucre, superbes champignons doux, algues merveilleuses, auxquels s’ajoutent des assiettées de pousses de bambou épicées au gingembre et plusieurs portions de mauve au miel. Il y avait aussi du gluten de blé auxfeuilles de cedrela des himéoles aux peaux de fromage de soja, des fougères de diverses sortes, en poudre et séchées, des radis au poivre, des lamelles de potiron à la moutarde. Lasse encore pour ces quelques plats de légumes: maintes sortes defruits rares sont des plus extraordinaires. Noix et galettes de kakis secs, longanes et litchis, marrons de Xuanzhou*K jujubes du Shandong, gingko du Sud et poire en forme de tête de lièvre, noisettes, pignons de pin, graines de lotus, raisins géants, noix de torreya, graines de melon, châtaignes d ’eau, olives de Chine’, pommes vertes et d ’api ¡fruits des sables, sagittaires'*, tendres racines de lotus, pruneaux et arbouses, rien ne manquait. A cela s’ajoutent pâtisseries au miel et au beurre, vins onâueux et thés odorants, et bien d ’autres étranges saveurs. La description ne saurait épuiser les mille délicatesses offertes, par lesquelles le grand empire fleuri de la Chine diffère des barbares de l’Ouestl. Le Maître, ses trois disciples et les officiers civils et militaires prirent rang à la gauche et à la droite de l’empereur Taizong, assis au milieu. Chants et danses se succédaient avec solennité. Une journée dont ils jouirent pleinement, assurément: Assemblée en Splendeur digne de Tang et Ya, Bénie par les vrais soutras enfin obtenus, La prospéritépour tous les temps répandue, Car lumière du Bouddha éclaire l’élu. Comme le soir tombait, chacun remercia l’empereurdt la grâce qu’il lui avait accordée et les convives se dispersèrent. Taizong rentra au palais et les officiers retournèrent dans leur résidence. Au monastère de Va&e Bénédiétion, les moines accueillirent Tripitaka en se prosternant. Ils lui annoncèrent dès son entrée: «Maître, les arbres se sont ce matin soudain tournés vers l’est. Nous nous sommes alors souvenus de vos paroles et sommes sortis de la ville vous accueillir. Vous étiez en effet arrivé!» Le Vénérable ne se contenait plus de joie, tandis qu’il se dirigeait vers la cellule du supérieur. Cette fois, Porcet ne se mit pas à réclamer thé et riz ou à faire du raffut. Singetet Sablet observaient une attitude grave et réservée: c’eft qu’ils avaient naturellement trouvé calme et paix, maintenant qu’ils avaient obtenu le fruit de la Voie. Ils allèrent se coucher. Le lendemain matin, Taizong tint audience et fit la déclaration suivante: «Nous n’avons pas dormi de la nuit en pensant à l’exploit de Notre frère, si grand, si lourd de conséquences que rien ne saurait l’en récompenser. Il Nous est venu aux lèvres quelques phrases d’un grossier discours, faible expression de Notre reconnaissance, mais elles ne sont pas encore couchées par écrit. Faites venir un officier du Secrétariat impérial, que je les lui diâe une à une.» En voici le texte: Nom savons que les deux principes* comportent des images qui se manifelient entre le ciel qui couvre et la terre qui supporte, afin de contenir la vie, tandis que les quatre saisons, sans formes visibles, entraînent la transformation de toutes choses par l ’attion cachée du froid et du chaud. C ’est pourquoi l'examen du ciel et l ’observation de la terre permettent aux ignorants d’en comprendre l’origine, alors que les sages en pénètrent rarement la combinaison, même si le Yin leur et? clair et te Yangprofondément connu. Le ciel et la terre, qui englobent le Yin et le Yang, sont faciles à comprendreparce qu’ils comportent des images. L eY in etleY ang qui se trouvent dans le ciel et la terre sont difficiles à pénétrer, parce que sans formes visibles. C ’estpourquoi, par la connaissance de la manifestation possible de l'image, même le plus Stupide ne sera pas troublé. Mais l’invisibilité des formes cachées égare jusqu’au pim savant. A combien plus forte raison la Voie du Bouddha, qui exalte k vacuité', montre l’obscur et maîtrise le silence afin de secourir les êtres de toute catégorie et dominer les dix orients. L ’efficace de son prestlige, la force de ses pouvoirs sont sans égal; dans sa grandeur elle englobe l'univers, dans sa finesse elle esti moins que le micron. Sans mort ni naissance, elle efi sans âge et traverse les milliers <&kalpa. Cachée ou manifeste, elle véhicule mille bénédiétions qui n’ont cessé de croître jusqu’à nos jours. Voie merveilleuse qui cristallise les mystlères:nulde ceux qui la suivent n’en connaît les limites. La Loi coule, imbibée de silence: qui, de ceux qui s’y penchent, peut en deviner la source? C’est pourquoi, comment les Stupides et grossiers mortels pourraient-ils s'y plonger sans doute ni confusion? L’éminente doltrine a, toutefois, prit son essor à partir des terres de l'Ouest. Elle est passée à la cour des Han par un rêve éclatant? qui illumine les territoires de l ’Est et y verse leflot de la compassion. Dans les temps anciens, à l’époque où formes et traces étaient distinêtes, avant même que ses paroles se soient diffusées, le monde était transformé. Alors qu'il se montrait et se retirait, les gens se tournaient vers la vertu et savaient l’honorer. Mais, lorsque son ombre obscurcie regagna la vérité du nirvâna, s'éloignant du monde, il n’éclairaplus le chiliocosme, l ’or des Uatues cachant son visage doré. C ’est en vain que de magnifiques portraits représentèrent ses caraâéri Üiques, au nombre de quatre fois huit?. C’eSÎ alors que ses subtiles paroles se répandirent au loin pour sauver hommes et bêtes des trois chemins de perdition. L ’enseignement qu’il avait laissé fu t diffusé pour guider les êtres vers les dix étapes du salut. Le Bouddha dispose d’Écritures que l’on peut répartir entre le Grand et le Petit Véhicule. Il y a déplus la Loi, la transmission de l’erreur et l ’art de magie, corred ou pervers. Notre moine, le Maître de la Loi Xuanzang, est un guide et chefde l’école bouddhique. Attentif et intelligent dès l’enfance, il avait compris de bonne heure la triple vacuité. Grandissant en pureté Spiritue Ûe, il avait commencépar la conduite qui suppose quatre sortes depatience. La brise dans lespins, le reflet delà lune sur l’eau ne se comparent à la pureté de sa personne, ni à son rayonnement la rosée des immortels ou l’éclat de la perle. Bravant de lointains périls, il partit avec sa canne pour seul compagnon, h a neige accumulée à l'aube, soulevée par le vent, lui cachait le terrain; le soir, d’effroyables tempêtes de sable lui cachaient le ciel et son chemin. Il lui fallut franchir mille lieues de montagnes et fleuves, à travers la fumée et le brouillard, braver la pluie et le gelpar lesplus grandsfroids et les pires chaleurs. Mais les plus dures épreuves lui étaient légères tant était grande son ardeur à parvenir au but. Il parcourut l’univers occidental quatorze années durant, traversant toutes ces contrées étrangères dans sa quête de la just e doêlrine. Il visita les lieux saints', se nourrissant d’errances. Au parc des Gazelles et aupic des Vautours, il contempla d'étranges merveilles. Il reçut les paroles ultimes des saints d ’autrefois et la doctrine authentique des sages les plus éminents, explorant la porte des sublimes merveilles et pénétrant les plus abscons mystères. h e champ de son mental offre un libre parcours à la Voie des trois véhicules et des six commandements, h e texte des cent coffrets du canon tout entier coule de ses lèvres comme les flots de l’océan. hespays qu ’il aparcourus sont innombrables, mais les soutras qu ‘il a rapportés forment un chiffre fini. Il obtint en tout trente-cinq ouvrages capitaux du Grand Véhicule, totalisant cinq mille quarante-huit rouleaux, à traduire et propager en Chine: mérite insurpassable d ’avoir conduit les nuages de compassion de l ’extrémité de l’Oue Bpour arroser des ondées delà h o i ce coinperdu de l ’Orient. La sainte doctrine, lacunaire, est à nouveau complète, h a multitude pécheresse retrouve le bonheur. Une eau rédemptrice a éteint les flammes de la maison enfeu et tiré l’humanité de l’égarement, hesflots turbides traversés de ce rayon d ’or, tous parviendront à l’autre rive. Car il faut savoir que la chute résulte de l ’accumulation de causes mauvaises, tandis que le bien e Bfa Beur d’ascension, h ’homme en est seul responsablepar ses a Bes. Ainsi le cannelier quipousse sur un haut sommet: pourproduire des fleurs, il lui faut nuages et rosée; ainsi le lotus qui sort de la mare: la poussière ambiante ne saurait souiller ses feuilles. Ce n’est pas que la nature du lotus soit pure en soi ou que la substance même du cannelier soit cha Be. C’est la hauteur de sa position qui le rend indifférent aux choses mesquines. C’e Bparce qu’il dépend de ce qui e Bpropre et pur que le lotus ne se laisse atteindre par ce qui est sale. Si les plantes sans conscience arrivent au bien par l’accumulation du bien, combienplus ceux qui ont la connaissance des relations humainesl Ne chercheront-ils pas volontiers le bonheur par d ’heureux fa Beursl Puissent les Écritures authentiques se répandre et répandre indéfiniment leurs bienfaits comme le soleil et la lune! Puissent ces bienfaits s’étendre et durer aussi longtemps, aussi largement que le ciel et la terre! La rédaâion terminée, le saint moine fut convoqué. Le Vénérable attendait à la porte de pouvoir exprimer sa gratitude. Il entra aussitôt et commença par exécuter le cérémonial de la prosternation. Taizong le fit prier de monter près du trône et lui tendit le texte. Quand le Vénérable en eut achevé la ledture, il remercia de nouveau: «Le Style de Votre Majesté est d’une antique élévation et l’argument d’un goût subtil et profond. Mais j’aimerais connaître le titre de la composition. — Elle m’est venue aux lèvres pendant la nuit, dans l’intention de vous exprimer Notre gratitude, mon cher frère. Je l’ai intitulée Préface à la sainte doélrine, mais je ne sais si vous le trouvez bon.» Le Vénérable se prosterna et se confondit en remerciements. Taizong reprit la parole: «Nos talents sont la honte des tables de jade, Nos paroles nous remplissent de confusion comparées aux inscriptions sur bronze et sur pierre. Quant aux classiques ésotériques, notre ignorance est pire encore. Ce texte composé oralement est vraiment d’une grande maladresse, éclaboussures d’encre sur des tablettes d’or, brisures de tuiles dans une forêt de perles. À y réfléchir humblement, Nous nous sentons couvert de honte. Il ne mérite en rien le moindre éloge ni la peine que vous vous donnez de me remercier.» Ceci est le texte composé par Sa Majesté Taizong, qui se trouve placé en tête du soutra du Cœur. Les officiers présents lui présentèrent d’unanimes félicitations, se prosternèrent devant le texte impérial sur la sainte doôtrine et le diffusèrent partout dans le palais et au-dehors. «Ne voudriez-vous pas nous réciter une fois les Ecritures authentiques? suggéra l’empereur. — Votre Majesté », répondit le Vénérable, « il faut pour cela terre de Bouddha. Le palais n’est pas un lieu convenable pour cette récitation.» Fort aise, Taizong se tourna vers ses officiers de service: Saisis de panique, Taizong et ses officiers se prostlemaient et priaient, tournés vers l’effiaee. «Quel est le plus irréprochable des monastères de la ville de Chang’an? — Le monastère de la pagode de l’Oie-Sauvage », fit valoir le grand lettré Xiao Yu, sortant des rangs. Taizong ordonna aussitôt à ses officiers: «Prenez chacun quelques rouleaux de ces soutras authentiques et accompagnez-Nous à la pagode de l’Oie-Sauvage. Nous prions Notre frère de venir nous parler des Ecritures.» Les officiers portèrent donc chacun respeifueusement des rouleaux et suivirent le char impérial jusqu’au monastère, où une estrade avait été préparée, et tout arrangé à la perfeétion. «Porcet, Sablet!» ordonna le Vénérable, «amenez le cheval-dragon et rangez les bagages. Singet! Près de moi.» Puis, se tournant vers Taizong: «Si Votre Majesté désire répandre les Écritures, Elle doit en faire exécuter des copies avant de les disperser. Les originaux sont à traiter comme des trésors que l’on ne saurait manier qu’avec les plus grandes précautions. — Recommandations parfaitement appropriées, mon cher frère», répliqua en souriant Taizong. Il fit donner aussitôt des instructions pour qu’on les recopiât à l’académie Hanlin et au bureau de rédaétion. Il fit en outre construire à cet effet un nouveau monastère à l’est de la ville, appelé monastère des Copies. Le Vénérable, qui avait pris quelques rouleaux, montait à l’estrade, lorsqu’il se sentit soudain enveloppé d’une brise odorante, tandis que les huit vajrapani se montraient au milieu des airs et criaient: «Holà! le récitant! Pose les soutras et viens avec nous. On repart à l’Ouest!» Les trois disciples restés en bas commençaient à s’élever au-dessus du sol, y compris le cheval blanc. Le Vénérable avait abandonné les rouleaux et montait de l’estrade au neuvième ciel: il les suivit dans les airs. Saisis de panique, Taizong et ses officiers se prosternaient et priaient, tournés vers l’espace. Les soutras obtenus au prix de durs efforts, Après quatorze ans d ’errances à l’Ouest, Maintes souffrances et tant d ’épreuves encore, Tant de détours par des montagnes fune Bes, Complétant par neuf ses huit fois neuf mérites, ç>66 Emplissant les Trots Mille jusqu’au Grand Mille, Il les a rapportés au pays d’élite; Nos terres de l’E il en relieront l ’asile. Dès leurs prières achevées, Taizong et ses officiers sélectionnèrent des moines éminents pour organiser surle-champ, au monastère de la pagode de l’Oie-Sauvage, une grande cérémonie par l’eau et la terre, où ils veillèrent à ce que fussent récités les soutras authentiques du grand canon afin de délivrer les damnés et de répandre universellement le bénéfice du bien. Les textes, une fois copiés, furent distribués dans tout l’empire. Bref, reparlons des huit vajrapani qui, montés sur un vent parfumé, ramenaient les cinq au mont des Vautours, le Vénérable, ses trois disciples et le cheval. L’aller-retour n’avait pas dépassé huit jours. À ce moment-là, les divinités de la montagne sainte s’étaient rassemblées devant le Bouddha pour l’écouter prêcher. Les vajrapani y conduisirent maître et disciples, déclarant à l’Ainsi-venu: «Conformément à vos ordres, nous avons escorté le saint moine et ses compagnons au pays des Tang, où ils ont remis les soutras, et, de retour, nous vous rendons le décret en lettres d’or. » Puis ils firent approcher les intéressés pour qu’ils reçoivent les fondions qui leur étaient conférées. «Saint moine», déclara le Bouddha, «tu étais, en fait, dans ta vie antérieure, mon second disciple, du nom de Cigale-d’Or. J ’avais banni ton âme vraie dans une réincarnation sur les terres de l’Est pour avoir manqué d’attention et ainsi méprisé mon éminent enseignement pendant que j’expliquais la Loi. Te voilà heureusement revenu à notre foi, que tu as fidèlement maintenue, et, de plus, tu t’es acquis les plus grands mérites en allant quérir les Écritures authentiques par attachement à notre dodrine, ce qui te vaut le juste fruit d’une haute promotion: je te fais Candana bouddha Plein-de-Mérites-et-Vertus. «Conscient-de-la-Vacuité, comme tu avais provoqué de graves troubles aux palais du ciel, par la puissance très profonde de la Loi, je t’avais immobilisé sous la montagne des Cinq-Dynamies où, par bonheur, au terme de l’épreuve voulue par le Ciel, tu t’es converti à la dodrine bouddhiste. Je me suis réjoui que tu te sois appliqué à réduire le mal et répandre le bien. Tu t’es acquis des mérites en soumettant en chemin démons et créatures maléfiques. Par ta fidélité d’un bout à l’autre du voyage, tu as obtenu le juste fruit d’une éminente promotion: je te fais bouddha de la Viétoire-dans-les-Combats. «Conscient-de-ses-Capacités! Tu étais à l’origine une divinité aquatique de la rivière Céleste, amiral des Roseaux-Célestes. Pour t’être permis des privautés avec la fée de la lune, après avoir abusé de boissons à l’assemblée des Pêches d’immortalité, je t’avais condamné à te réincarner dans le monde d’En-bas dans un corps ressemblant à un cochon. Comme tu étais heureusement resté attaché à la forme humaine, tu es revenu à notre éminente doftrine, en dépit de bien des péchés commis à la grotte de la Passerelle-des-Nuages des monts Fuling. Tu es entré dans notre communauté monastique et tu as protégé le saint moine, malgré ton esprit borné et une sensualité que tu n’es jamais parvenu à étouffer complètement. Pour les mérites que tu as obtenus en portant les fardeaux, je te confère le juste fruit d’une promotion au poste de délégué au Nettoyage des autels. — Eux sont tous devenus bouddhas», grommela Porcet, «pourquoi que moi, je ne serais que délégué au Nettoyage? — Pour satisfaire ta grande gueule et ton gros ventre», rétorqua le Bouddha, «l’univers est constitué de quatre continents où les admirateurs de notre doctrine sont nombreux. Chaque fois qu’il y aura des cérémonies bouddhiques, tu seras appelé à nettoyer les autels, ce qui te permettra de profiter de toutes sortes de produits. De quoi te plains-tu? «Conscient-de-la-Pureté: tu étais général des Rideaux Roulés et tu as été banni dans le monde d’En-bas pour avoir cassé une coupe de cristal. Tombé dans le fleuve des Sables-Mouvants, tu allais jusqu’à commettre le péché de dévorer des êtres humains, avant de t’être heureusement converti à notre doctrine, que tu as maintenue avec un respeét sincère, protégeant le saint moine. Le mérite que tu t’es acquis en gravissant les montagnes et tirant le cheval te vaut le juste fruit d’une éminente promotion: je te fais arhat au Corps-Doré.» conversion à notre Loi et ton adhésion à la-communauté, tu t’es également acquis des mérites, portant chaque jour le saint moine vers l’Ouest. C’est aussi grâce à toi que les soutras ont été rapportés à l’Est. Je t’en confère le juste fruit par la position de cheval-dragon céleste parmi les huit créatures exceptionnelles.» Les quatre pèlerins se prosternèrent en remerciement des faveurs qui leur étaient accordées. Le cheval manifesta aussi sa gratitude. Le Bouddha ordonna à l’un des révélateurs de le conduire derrière la falaise du mont des Vautours jusqu’au lac de la Transformation en dragon. Il y poussa le cheval qui, l’instant d’après, se débarrassait de sa robe, tandis que changeait sa tête sur laquelle lui avaient poussé des cornes, et que son corps se couvrait d’écailles dorées; une barbe d’argent ornait ses joues et son menton. Enveloppé d’un souffle de bon augure, il s’envola, les griffes de ses quatre pattes dans les nuages, et se lova autour de la colonne d’hommages aux splendeurs du ciel, à l’entrée du monastère. Tandis que les bouddhas louaient la Loi éminente de l'Ainsi-venu, Singet se tourna vers le moine chinois: «Maître, me voilà devenu bouddha tout comme vous: vous n’allez tout de même pas continuer à me faire porter le cercle d’or et à réciter l’incantation de Contrition! Récitez sans tarder la formule de desserrement, enlevez-lemoi que je' le mette en miettes, pour que cette espèce de bodhisattva ne joue plus jamais ce mauvais tour à quiconque. — Ce n’était que parce qu’à l’époque tu étais si difficile à manier. Il a bien fallu trouver ce moyen de te contrôler. Maintenant que tu es devenu bouddha, il est parti de lui-même: il n’est pas pensable que le cercle soit resté incrusté dans ta tête! Tâte donc voir.» Singet leva la main pour palper: il n’y avait en effet plus rien. Le bouddha Candana, le bouddha des Combats, le délégué au Nettoyage des autels, Yarhat au Corps-d’Or jouissaient déjà tous du juste fruit en occupant ces positions. Le cheval-dragon était aussi retourné à la vérité du nirvana. En témoigne le poème: Réalité entière tourne en poussière: Uni aux quatre états, renouvelle-toi. h es cinq dynamies vont au silence vide, Ne parlons pas des mille démons aux noms creux. Candana s'eêl retrouvé dans le Grand Éveil, Complété par une position hors perdition. Les soutras vont partout répandre la lumière. Les cinq occupent les hauteurs de la non-dualité'. Lorsque les cinq eurent occupé leur position, tous les bouddhas, bodhisattva, saints moines, arhat, révélateurs, bhiksu, upâsi- et -sakâ, divinités de chaque grotte et montagne, grands dieux, gardes, protecteurs, dieux du jour et de la nuit, tudi, tous les maîtres et immortels qui ont obtenu la Voie, bref, tous ceux qui étaient venus écouter le prêche, vinrent reprendre leur place. Voyez plutôt Les nuées irisées qui s’amoncellent autour du p ic des Vautours, les nuages de bon augure qui s’assemblent dans le monde de la joie absolue. Les dragons d ’or dorment en lieu sûr, le tigre de jade est en repos. Les lièvres noirs vont et viennent à leur guise; tortues et serpents se lovent comme il leurplaît. Phénix rouges et verts sautillent gaiement. Gibbons noirs et cerfs blancs gambadent tout heureux. Fleurs extraordinaires des huit fêtes, fruits divins des quatre saisons, pins altiers et genévriers antiques, cyprès émeraude et bambous anciens, pruniers de toutes couleurs, en fleurs ou enfruits, pêches de dix mille ans, mûres ou encore vertes: ce sont mille fleurs, mille fruits qui rivalisent de charme et beauté sous un ciel rempli de brumes de bon augure. La foule, paumes jointes, récitait en chœur: «Namo bouddha qui allume la lampe d’antique passé, Lipamkara buddha. «.Namo bouddha-roi de l’éclat du cristal, maître des médecines, Bhaisajyavaidûrya-prabhâsa-râja buddha. «Namo bouddha, sage des Sâkya, Buddha Sâkyamuni. «Namo bouddha du passé, futur et présent. «Namo bouddha de la joie pure. «Namo bouddha Vairocana. «Namo bouddha de la bannière sacrée, Ratnadhvaja-râja buddha. «Namo respeété bouddha Mile, Maitreya-buddha. «Namo bouddha Emituo, Amitâbha buddha. «Namo bouddha de longévité sans limites, Amitâytu buddha. «Namo bouddha qui conduit à la vérité du nirvana. «Namo bouddha de diamant indestruétible. 97o «Namo bouddha de lumière précieuse, Ratnaprabhâsa buddha. «Namo bouddha, honorable roi-dragon, Nâgarâja buddha. «Namo bouddha des progrès du bien. «Namo bouddha du précieux éclat de la lune, Candraprabha buddha. «Namo bouddha qui manifeste l’absence d’ignorance. «Namo bouddha Poliuna, Varuna buddha. «Namo bouddha Naluoyan, Nârâyana buddha. «Namo bouddha de mérites et vertus, Punyapuspa buddha. «Namo bouddha de mérites, talents et vertus. «Namo bouddha de bonne errance, Svâgata buddha. «Namo bouddha de l’éclat du santal, Candanapunya buddha. «Namo bouddha à la bannière de joyaux, Manidhvaja buddha. «Namo bouddha de lumière de la torche de sapience. «Namo bouddha de la clarté des vertus de la mer. «Namo bouddha de l’éclat de la grande compassion. «Namo bouddha roi de la puissance de la compassion, Maitribala-râja buddha. «Namo bouddha chef des sages et bons. «Namo bouddha de vaste dignité, Vyûharâja buddha. «Namo bouddha de l’éclat de la splendeur de l’or. «Namo bouddha de la clarté des talents. «Namo bouddha, vainqueur de la sagesse. «Namo bouddha de l’éclat de la paix du monde. «Namo bouddha de l’éclat du soleil et de la lune. «Namo bouddha de l’éclat perlé du soleil et de la lune. «Namo bouddha, roi victorieux de la bannière de sapience. «Namo bouddha du son merveilleux, Sughosa buddha. «Namo bouddha de la bannière de lumière permanente. «Namo bouddha de la lampe qui contemple le monde. «Namo bouddha roi vainqueur de la Loi, Dharmajayarâja buddha. «Namo bouddha de l’éclat du Soumérou, Sumeruprabhâsa buddha. «Namo bouddha, roi de la force de la grande sapience, Maháprajñábala-rája buddha. «Namo bouddha de l’éclat de la mer d’or. «Namo bouddha de la lumière universelle. 9 7 i «Namo bouddha de l’éclat des talents. «Namo bouddha des mérites et vertus du santal. «Namo bouddha viétorieux au combat. «Namo pm a Guanyin, Avalokitebvara bodhisattva. «.Namo pm a de position éminente, Mahâ Bhâma bodhisattva. «Namo pm a wenshu, Manjubri bodhisattva. «Namo pm a puxian, Samantabhadra bodhisattva. «Namo tous les pm a de l’océan de pureté. «Namo bouddhas et pm a de l’assemblée du lac de Lotus. «Namo tous les pm a de la joie ultime du paradis de l’Ouest. «Namo éminents pusa, les trois mille révélateurs. «Namo éminents pma, les cinq cents arhat. «Namo pma, bhiksu, upâsaka et upâsikâ. «Namo pm a de la Loi sans bornes ni limites. «Namo saints pm a du vajra de diamant. «Namopma, délégué au nettoyage des autels. «Namo pma, arhat au corps d’or et huit joyaux. «Namo pm a au vaste pouvoir, dragon céleste parmi les huit créatures exceptionnelles. «Veuillent ainsi les bouddhas de tous les mondes consentir à orner la terre pure du Bouddha de ces mérites et vertus, par reconnaissance de la quadruple grâce d’Enhaut et pour secourir en bas ceux qui souffrent dans les trois chemins. «Puissent tous ceux qui en sont témoins, découvrir la bodhP' en leur cœur et leur esprit. Puissent-ils renaître au pays du bonheur ultime et mettre fin au corps de rétribution.