Nous l'apprend le dizain:
Ciel et terre se trouvaient sens dessus dessous, Avant que sombre chaos ne se fût dissous.
Quand Pan Gu' brisa la nébuleuse immense,
S'ébranla le commencement de notre monde
Par la distinction du pur et du turbide,
Portant toute vie à parfaite sollicitude,
Menant tous les êtres à l'accomplissement.
Car il paraît que pour l'univers un cycle
fait cent
vingt-neuf mille six cents ans. Si on le divise en douze moments
correspondant aux rameaux terrestres
des rat,
bœuf, tigre, lièvre, dragon, serpent, cheval, mouton, singe, coq, chien et porc, la durée de chaque moment doit être de dix mille huit cents années. En voici la succession dans le cadre d'une journée terrestre: à l'heure du rat se lève l'influx solaire, à celle du bœuf chante le coq, à l'heure du tigre se cache la lumière, à celle du lièvre le soleil sort;
l'heure du dragon vient après le repas; on est prêt à se mettre au travail à celle du serpent; le soleil est au zénith à l'heure du cheval et décline vers l'ouest à la suivante;
on se restaure à l'heure du singe et, à celle du coq, le soleil se couche; le crépuscule tombe à l'heure du chien et l'homme se repose à celle du cochon. La séquence est comparable dans le cadre d'un grand cycle: à la fin du «moment» du chien, l'univers entre dans l'obscurité et toutes choses s'anéantissent. Cinq mille quatre cents ans de plus et l'on passe au début du «moment» du porc que l'on appelle chaos parce que ce sont ténèbres où n'existent plus ni terre, ni ciel, ni homme, ni rien;
«moment» qui s'achève après un nouveau laps de cinq mille quatre cents ans quand se lève le signe de la vertu
et s'approche le «moment» d'un nouveau cycle, ramenant peu à peu les lumières. Comme le dit Shao Yong
Quand hiver arrive à mi-course du «rat»,
Le cœur immobile, le ciel reile froid,
Mais le principe mâle commence à bouger,
Alors que rien sur terre n'esl encore né.
C'est dans cette conjoncture que le ciel prend enfin racine. Lorsque se sont écoulées cinq mille et quatre cents années et que l'on atteint le milieu du «moment» du rat, le pur et léger azur s'élève pourvu du soleil, de la lune, des astres, des étoiles, appelés les quatre figures du firmament.
Aussi dit-on que le ciel s'ouvre sous le signe du rat. Encore cinq mille quatre cents ans et le «moment» du rat se termine pour laisser place à celui du bœuf: les choses commencent à durcir. Ainsi que le dit le Classique des mutations
Comme il eñgrand, le signe originel du firmament, qu 'il eff parfait, le signe originel de la terre! Ils contiennent la naissance de toutes choses conformément à la volonté du Ciel.
C'est alors que la terre commence à se solidifier. Cinq mille quatre cents ans de plus et l'on en arrive au milieu du «bœuf», lorsque descend et se condense la pesante turbidité pour former l'eau, le feu, les montagnes, les rochers et la terre, que l'on appelle les cinq formes. C'est pourquoi il est dit que la terre a son commencement sous le signe du bœuf. Encore cinq mille quatre cents ans à passer pour que s'achève le «moment» du bœuf et pointe celui du tigre qui donnera naissance à tous les êtres.
Ainsi que le répètent les calendriers:
Livre 1", chapitre i
Le souffle du ciel descend tandis que monte celui delà terre, et de leur union naît la foule des choses et des êtres.
C'est alors que ciel pur et terre alerte, Yin femelle et Yang mâle s'unissent. Cinq mille quatre cents ans de plus conduisent en plein «tigre», moment qui produit l'homme, les bêtes et les oiseaux; autrement dit, se trouvent en place les trois entités que sont le ciel, la terre et l'homme. Et c'est pourquoi il est dit que l'homme naît sous le signe du tigre.
Touchés par l'initiative de Pan Gu, les trois Augustes mirent le monde en ordre et les cinq Empereurs 1 fixèrent
les règles des relations sociales, à la suite de quoi l'univers fut divisé en quatre grands continents, à l'est, à l'ouest, au sud et au nord
Il ne sera question dans ce livre que de celui de l'Est.
Au-delà des mers se trouvait un pays du nom de Aolai, situé au bord de l'océan, où s'élevait la fameuse montagne appelée mont de Fleurs et Fruits, formant la chaîne principale des dix îlots 3 et le «dragon dominant
4» des trois îles
Elle s'était dressée au moment où le pur se séparait du turbide et s'était formée après la division de la nébuleuse.
Une belle montagne, vraiment, ce dont porte témoignage le poème qui suit:
Elle domine le vaste océan, elle subjugue la mer de jaspe.
Elle domine le vaste océan lorsque les collines argentées de flots jaillissants entraînent les poissons dans ses cavités.
Elle subjugue la mer de jaspe, quand les vagues neigeuses roulent les flots qui tirent des profondeurs d'étranges coquilles marines.
Du côté du sud-ouest qui rapproche le Bois du Feu s'accumulent les hauteurs.
Les sommets s'élancent vers la mer orientale.
Ce ne sont que falaises rouges et rochers bis&rres, escarpements et pics extraordinaires.
Sur les falaises rouges les phénix au plumage coloré chantent en couples, tandis que la licorne s'endort seule au creux des escarpements.
En haut des pics retentit parfois le cri des faisans dorés, tandis que dans les grottes rocheuses vont et viennent les dragons.
Dans les forêts demeurent le cerf sans âge et le renard immortel, en haut des arbres perchent les oiseaux merveilleux et la grue noire.
Plantes précieuses et fleurs rares jamais ne se fanent, pins toujours verts et cyprès altiers offrent un printemps continuel.
Le pêcher des immortels ne cesse dé former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages.
I O
Vrilles et lianes s'enlacent serrées dans la gorge, sur les coteaux, tout autour, l'herbe s'est vêtue de couleur neuve.
C'est le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières, Uaxe immuable de la terre à travers dix mille k a l p a.
Au sommet de cette montagne, en son beau milieu, se trouvait un rocher d'immortels. La roche avait une hauteur de trente-six pieds cinq pouces et vingt-quatre pieds de tour: c'est que ses dimensions correspondaient aux trois cent soixante-cinq degrés de Fécliptique et aux vingt-quatre divisions
du calendrier annuel. Elle était
percée sur le dessus de neuf cavités et huit trous correspondant aux neuf maisons et huit trigrammes 3.
Aucun arbre aux alentours ne lui portait ombrage, mais, de part et d'autre, angéliques et orchidées la mettaient en valeur.
Or, depuis le commencement du monde, elle avait jour après jour reçu l'imprégnation de la candeur céleste et de la luxuriance terrestre, de la vigueur des rayons solaires et de la douceur du clair de lune. Elle en avait été si longuement caressée que, remuée par une pensée pénétrante, elle s'était trouvée divinement engrossée et, se fendant un beau jour, expulsa un œuf en pierre de la grosseur d'un ballon. Comme il était exposé à l'air libre, il se transforma en un singe de pierre pourvu des cinq sens et disposant de ses quatre membres. Ayant tôt fait d'apprendre à grimper et marcher, il salua les quatre orients. Ce faisant, l'éclat de son regard darda un double faisceau d'or qui atteignit le palais de l'Étoile polaire et fit sursauter l'empereur de Jade, le Grand Compatissant des hautes sphères célestes, lequel trônait en la salle précieuse des Nuées-Mystérieuses du palais de l'Arched'Or en présence des immortels, ses ministres. À la vue de ce rayon d'or flamboyant, il ordonna à Œil-de-Mille-Lieues et Oreille-Bon-Vent d'aller ouvrir la porte céleste du Sud pour voir ce qu'il en était. Déférant à la directive impériale, les deux capitaines sortirent, voyant si juste et entendant si clairement qu'ils étaient de retour dans l'instant afin de présenter leur rapport:
«Conformément à l'ordre de Votre Majesté, vos serviteurs ont déteâé par la vue et l'ouïe l'endroit d'où vient l'éclat d'or: en bordure du petit pays de Aolai, à l'est de la mer du continent oriental, se trouve le mont de Livre I'
r, chapitre i"
Fleurs et Fruits au sommet duquel une roche d'immortels a produit un œuf qui, sous l'effet du vent, s'est transformé en singe, lequel s'est incliné aux quatre orients et, de ses yeux, a lancé un rayon qui a touché le palais de l'Étoile polaire. Mais cet éclat ne va pas tarder à s'éteindre puisque le singe prend maintenant de la nourriture et boit de l'eau.»
L'Empereur voulut bien condescendre à manifester sa compassion par ces mots:
«Ces êtres d'En-bas, nés de la quintessence du ciel et de la terre, n'ont rien d'étrange.»
Notre singe en sa montagne savait marcher, courir, sauter, grappiller dans la végétation, boire aux sources et ruisseaux, cueillir des fleurs alpestres, trouver des fruits aux arbres, s'associer aux bêtes sauvages, tigres ou panthères, se lier d'amitié avec les daims et cerfs et d'affection avec les gibbons ou les macaques. Il passait la nuit sous des falaises rocheuses et le matin gambadait entre pics et grottes. Ah! vraiment, le cas de le dire:
En montagne plus de calendrier,
Froidure passée, qu'importe l'année
Par une matinée torride, il avait fui la chaleur avec' la troupe des singes qui jouaient à l'ombre des pins. Voyez comme ils s'amusaient, les uns et les autres:
L'un se balance d'arbre en branche à la recherche de fleurs et de fruits.
D'autres se jettent des cailloux comme s'ils jouaient à l'attrape-moi-ça 2.
L'un court par-dessus des nids de sable, l'autre construit des pagodes de D'autres chassent les libellules ou attrapent les lézards*.
[terre.
Il en est qui semblent rendre hommage au Ciel et prier un Ils s'agrippent aux lianes ou tissent des paillasses. [bodhisattva 4.
Ils se cherchent les puces qu'ils écrasent sous la dent ou l'ongle.
Ils lissent leur fourrure ou se nettoient les ongles, Se frottent et se grattent, se poussent et se bousculent, se tirent à hue et à Ils jouent à leur guise dans la forêt de pins bleus, [dia.
Et se baignent à plaisir au bord du torrent aux eaux vertes.
Après s'être amusée, la bande de singes alla se baigner dans le torrent. Ils voyaient les eaux s'élancer en avant, en éclaboussant et bondissant comme melons qui roulent.
Comme dit l'adage:
Les oiseaux ont leur babillage et les bêtes leur langage.
Les singes se dirent: «D'où vient toute cette eau? Nous n'en savons goutte: puisque nous n'avons rien d'autre à faire aujourd'hui, suivons le torrent en le remontant pour voir où il prend sa source. Allons-y pour la rigolade! » Ne poussant qu'un cri, ils partirent tous ensemble en courant, s'appelant et se tirant les uns les autres, singes et guenons, petits et grands. Ils escaladèrent la montagne en suivant le cours d'eau, d'une traite jusqu'à la source, qui se révéla être la cascade magnifique que voyez:
Telle la levée de blancs arcs-en-ciel
Mille vagues de neige s'envolent
Que n'emporte point le vent de la mer.
La lune vient s'y mirer et tapir
Sous le souffle frais qui fend les pans verts Aux bords humectés de gouttelettes.
Une chute des flots nommée cascade
Telle un rideau suspendu qui s'évade!
Les singes manifestaient leur admiration en battant des mains:
«La belle eau! Quelle belle eau! C'est: donc d'ici qu'elle s'en va au loin jusqu'au pied de la montagne pour rejoindre d'une traite les flots de l'océan! »
Ils reprirent: «Celui qui serait capable de s'y glisser pour chercher l'endroit d'où sourdent les eaux, et d'en revenir indemne, nous le proclamerons roi et le respecterons comme tel!»
Ils l'avaient répété trois fois quand, tout à coup, le singe de pierre bondit hors du groupe et répondit à haute et intelligible voix:
«J'y vais, mes amis, j'y vais!»
Brave singe! N'était-ce pas qu'aujourd'hui
Sa renommée allait briller,
Que son heure était arrivée?
Le destin ici l'attendait
Pour qu'en roi, il entre au palais.
Livre I", chapitre f
Le voilà qui ferme les yeux, se ramasse et d'un bond traverse la chute d'eau: il écarquille les yeux, lève la tête et que voit-il? Ni ondes, ni flots là-dedans, mais un pont tout scintillant. S'arrêtant pour mieux se concentrer, il regarda
en redoublant d'attention:
c'était un pont de lattes en fer sous lequel l'eau, qui surgissait d'une cavité de la roche, retombait à l'extérieur, masquant l'entrée du pont. S'avançant le dos courbé et regardant à chaque pas, il eut l'impression de pénétrer dans une sorte de résidence, à vrai dire, un fort bel endroit.
Voyez plutôt:
Le bleuté de la mousse sous la blancheur de jade des nuages qui passent, tandis que la lumière arrache des lambeaux de brume colorée.
Pièces vides auxfenêtres calmes où desfleurs semblent pousser sur les bancs lisses.
Aux tétons des Stalactites s'accrochent des perles de dragon qui pendent au-dessus d'un sol aux concrétions étranges.
Contre la paroi marmites et fourneau gardent la trace dufeu; coupes et pots reposent sur la table qui expose la présence de reliefs.
Sièges et lits de pierre sont de toute beauté, et plus remarquables encore les plats et bols de pierre.
Et là-bas voyez ces perches de long bambou et trois ou quatre branches de fleurs de prunier.
Ces quelques pins bleus semblent constamment enveloppés de pluie:
ne dirait-on pas humaine demeure?
Après avoir passé un long moment à regarder, il sauta au milieu du pont et, observant à droite et à gauche, remarqua en son mitan une Stèle qui portait gravée sur sa partie supérieure, en calligraphie «carrée», une colonne de grands caractères:
TERRE BÉNIE DU MONT DE FLEURS ET FRUITS
PARADIS CAVERNEUX DE LA GROTTE AU RIDEAU-TORRENTIEL 1.
Ne se contenant plus de joie, le singe de pierre fit demi-tour et, se dirigeant vers l'extérieur, se pelotonna en fermant à nouveau les yeux: franchissant d'un bond le barrage aqueux, il s'écria en pouffant:
«Une chance inouïe! Un grand bonheur!
—
Comment c'est, là-dedans?» demandait la foule des singes qui l'entouraient, «est-ce que l'eau est profonde?
—
Il n'y a pas d'eau! Mais il n'y a pas d'eau! C'est en fait un pont de lattes en fer. Et à côté, un patrimoine qui est don du ciel et cadeau de la terre!
—
Comment ça, un patrimoine?
—
Toute cette eau passe sous le pont à travers la roche et, en retombant, en cache l'entrée», expliquait le singe de pierre en riant, «il y a des arbres et des fleurs près du pont, où se trouve un logis de pierre avec foyer et four, bols et plats, lits et bancs de pierre, et, au milieu, une stèle gravée de l'inscription Terre bénie du mont de Fleurs et Fruits, paradis caverneux de la grotte au Rideau-Torrentiel: vraiment! Un coin où nous serions parfaitement à l'abri. De plus c'est spacieux, nous pourrions facilement y loger à mille et cent. Allons nous y installer et nous épargner les accès d'humeur du ciel vénérable! Car une fois à l'intérieur,
«Le vent ne nous atteindra plus,
De la pluie nous serons à l'abri.
Sans crainte des neiges et gelées,
Nous n'entendrons plus le tonnerre,
Brumes toujours illuminées,
Dans des vapeurs bénies d'étuve.
Que d'année en année pins et bambous verdoient Et brillent jour après jour les jleurs nouvelles!»
Le discours remplit de joie tout un chacun, dans la foule des singes qui s'écrièrent en chœur:
«Va de l'avant cette fois encore et emmène-nous!»
Le singe de pierre s'accroupit à nouveau en fermant les yeux et sauta en criant:
«Suivez-moi, tous! Entrez!»
Les plus audacieux avaient bondi, mais les moins hardis tendaient le cou, puis rentraient leur tête, se grattaient l'oreille et se frottaient les joues, poussant de grands cris;
au bout d'un moment de tergiversations, tous y entrèrent.
Quand ils eurent passé le pont, ce fut à qui s'emparerait des plats et enlèverait les bols, qui occuperait le four et monopoliserait le lit, transportant ceci et poussant cela, sans un instant de répit, comme le veut le caractère espiègle des singes: ils ne s'arrêtèrent qu'à bout de force et l'esprit épuisé. Le singe de pierre prit alors place en position dominante pour les haranguer solennellement j
«Mes amis! A quoi peut être bon un homme qui ne tient pas sa «Suivez-moi, tous'. Et/irez!»
iG
parole'? N'aviez-vous pas dit que vous proclameriez roi qui serait capable d'y entrer et d'en ressortir indemne? Non seulement je l'ai fait, mais j'y suis retourné et vous ai trouvé une caverne où vous pouvez vous reposer, mes amis, et dormir en toute sécurité. Qu'attendez-vous pour prêter hommage à votre roi, maintenant que vous allez chacun jouir du bonheur de pouvoir constituer une famille?» A ces mots les singes, unanimes, se prosternèrent respectueusement sans protester. Chacun s'alignant selon l'âge et le rang, ils joignirent les mains en hommage à leur souverain, criant tous ensemble: «Vive notre grand roi! »
Dès lors, montant sur l'éminent trône royal, le singe abandonna le qualificatif de «singe de pierre» pour prendre celui de Beau Singe-Roi.
Ainsi qu'en témoigne le poème,
Quand la vie naît du Suprême aux trois mâles
Roche d'immortels retient vigueur astlrale,
Et d'œuf en singe parvient à la Grande Voie,
Sous un nom d'emprunt la réalisant en soi.
De 1'introspection ignorant le nouménal,
Il ne connaît bien que l'acte phénoménal.
Ainsi en fut-il des hommes en tous les âges,
Qui n'en font qu'à leur guise, même roi ou sage.
A la tête de la troupe de gibbons, macaques et babouins parmi lesquels il avait nommé ses serviteurs et conseillers, le Beau Singe-Roi allait se promener au mont de Fleurs et Fruits le matin, et le soir rentrait se coucher à la grotte du Rideau-Torrentiel. Il vivait en concorde et bonne intelligence avec ses sujets, sans se mêler du vol des bandes d'oiseaux, ni suivre la course des bêtes sauvages, en monarque libre et indépendant, dans un bonheur insurpassable. C'est ainsi que Au printemps ils cueillaient des fleurs pour se nourrir, En été se mettaient en quête de bons fruits,
En automne ramassaient tares et châtaignes,
Et en hiver cherchaient de quoi passer l'année '
s.
Le Beau Singe-Roi avait joui des générosités de la nature depuis trois, quatre siècles, cinq cents ans, peut-être, quand un beau jour, au cours d'un joyeux banquet, il se Livre I
er, chapitre i'
sentit soudain accablé de tristesse et se mit à verser des larmes. Les singes alarmés lui demandèrent en le saluant bien bas:
«Pourquoi Votre Majesté se tourmente-t-Elle?
— J'ai beau vivre présentement dans la joie, je ne peux me défendre de penser un tout petit peu plus loin: c'est ce qui me tourmente.
—
Votre Majesté paraît bien difficile à satisfaire», reprirent les singes en riant, «nous nous réunissons joyeusement tous les jours en cette terre bénie de la montagne des immortels, en cette ancienne caverne et sur ce divin continent, sans être soumis à quelque licorne ou phénix, ni contraints par quelque humain monarque. La liberté et l'insouciance sont des bonheurs sans prix; pourquoi vous laisser accabler par ces pensées?
—
Certes, nous n'avons aujourd'hui ni à nous soumettre aux lois d'un roi humain, ni à redouter les menaces des animaux, mais plus tard, quand viendront la vieillesse et la décrépitude, ne tomberons-nous pas aux mains de ce vieux bonhomme de Yama
1, au
royaume des ombres? A l'instant où périra notre corps,
n'aurons-nous
pas
vainement
vécu
en
ce
monde, si nous ne pouvons demeurer indéfiniment parmi les être divins?»
À ce discours chaque singe se couvrit le visage et se mit à sangloter pitoyablement tant ils étaient tous accablés par la pensée de l'impermanence. Voilà que soudain saute hors des rangs un gibbon au long dos
qui, d'une voix
forte, interpelle le roi:
«Qu'une telle pensée ait assailli Votre Majesté signifie en vérité que votre esprit commence à s'ouvrir à la Voie.
Parmi les cinq sortes de créatures
3, il n'existe que trois
catégories d'êtres qui ne soient pas soumis à la juridiction du roi des Enfers.
—
Lesquelles, le sais-tu?
— Celles de bouddha, d'immortel et de saint
4, qui
échappent au cycle de la transmigration
5, qui ne naissent
ni ne meurent et jouissent de la même longévité que le ciel et la terre, ses montagnes et ses rivières.
—
Où habitent ces trois-là?
—
En ce monde-ci
6, dans de vieilles grottes et dans les
montagnes d'immortels.»
Ces explications remplirent d'aise le roi des singes. Il déclara:
«Je vous ferai mes adieux dès demain et descendrai de la montagne. Quand bien même il me faudrait aller comme le nuage jusqu'aux extrémités du ciel ou de la mer, j'en trouverai de ces trois-là pour apprendre à rester jeune et vivre indéfiniment, afin d'échapper à jamais à l'embuscade que nous tend seigneur Yama!»
Il aura suffi de cette simple phrase pour le faire subitement sauter hors de la nasse de la transmigration et parvenir à la position de «grand saint égal au Ciel». Les singes battaient tous des mains en signe d'admiration: «Parfait!
Parfait! Nous escaladerons demain la montagne et franchirons les sommets à la recherche de fruits pour offrir à Votre Majesté un grand banquet d'adieux. »
Le jour suivant les singes allèrent cueillir des pêches et des fruits rares, déterrèrent des simples alpestres et arrachèrent des spermicées 1, des pistils odorants d'angéliques
et d'orchidées, bref toutes sortes de plantes précieuses et de fleurs rares. Quand ils les eurent soigneusement rangées, ils disposèrent tables et bancs de pierre, puis y étalèrent vins et mets divins. Voyez plutôt:
Boules d'or et billes de perles.
Rouges à éclater, jeunes de maturité.
Boules d'or et billes de perles sont cerises sauvages Aux couleurs délicieuses.
Rouges à éclater et jaunes de maturité sont les prunes Au goût âpre et parfumé.
Longattesfrais à chair douce et peau mince,
Litchis de feu à petit noyau dans leur sac rouge, Le fruit vert de pommes sauvages
offertes en branches,
Des nèfles du japon enveloppées de feuilles,
Des poires à tête de lièvre et des dattes en forme de cœur de [poulet
Calment la soif, libèrent des soucis et délivrent des effets du vin.
Pêches odorantes et amandes molles
Sont plus délicieuses que précieux élixirs.
Prunes craquantes et armoises ont la douce âpreté du yogourt.
Pulpe rouge et pépins noirs font melons mûrs*.
Quatre pétales de peau jaune couvrent de gros kakis.
Quand éclate la grenade, les grains de sable de cinabre brillent de tous [les feux du rubis.
Quand se craquèlent les châtaignes, leur chair ferme rappelle l'agate [dorée.
Livre I", chapitre i"
Noix et amandes d'argent conviennent au thé,
Alors que noix de coco et raisins de la vigne font du vin.
Noisettes, pignons et fruits secs s'empilent dans les plats, Oranges, mandarines, kumquats et cannes à sucre s'étalent sur les Chaudes les patates grillées,
[tables.
Bouillies à point les Spermicées,
En poudre, les tubercules aux graines de nénuphars;
En marmites de pierre cuisent lentement les brouets.
Si rares que soient les saveurs qui font la fierté de l'homme, Peuvent-elles se comparer aux plaisirs que s'offrent les singes de la [montagne?
Les singes honoraient leur roi en le priant de présider le banquet, tandis qu'eux-mêmes occupaient les places inférieures selon l'âge et le rang, chacun à tour de rôle lui présentant vin, fleurs et fruits. Ils se livrèrent à de copieuses libations la journée entière. Le lendemain, levé de bonne heure, le Beau Singe-Roi leur demanda:
«Mes petits, coupez-moi du bois de pin et faites-en un radeau. Trouvez-moi une perche de bambou qui me servira de gaffe et ramassez-moi des fruits ou autre chose du même genre. Je vais partir.»
Le voilà qui monte seul sur le radeau, le pousse de toutes ses forces et, entraîné par les vents et les courants, s'en retourne tout droit dans les flots de l'océan qu'il franchit, grâce à un souffle
divin, jusqu'aux
rivages du continent méridional. De ce départ allait L'immortel singe de naissance divine
Quitte sa montagne, poussé sur un radeau,
Franchit les mers à la recherche de la Voie,
La volonté tendue vers le plus grand exploit.
Son lot et son destin le coupent du mondain,
Sans tourments ni soucis à Lui sera uni.
Ne lui faudrait-il pas rencontrer connaisseur Qui lui révélerait le secret des origines?
Quandfinira cette quête des vanités?
Tôt levés, tard couchés, privés de liberté,
Sur leur mulet, ils rêvent d'un beau palefroi, Et premier ministre, se voudraient duc ou roi!
Ils n'ont d'autres soucis que d'accumuler l'or, En oublient la crainte du Seigneur de la mort.
Gloire et richesse à leurs fils veulent laisser, Tas un seul ne songerait à se retourner!
Le singe-roi était donc en quête d'immortalité, mais il n'était pas encore destiné à la rencontrer. I l traversa de grandes cités et parcourut de petits bourgs en ce continent méridional. Huit ou neuf ans avaient passé quand il atteignit tout à coup l'océan occidental. Persuadé qu'il trouverait au-delà des mers quelque immortel, il se construisit un radeau semblable au précédent et se laissa flotter sur la mer de l'Ouest jusqu'au continent occidental. Après avoir débarqué, il erra longtemps avant de tomber sur une haute et belle montagne couverte à la base d'une forêt dense.
Sans crainte des loups, tigres ou panthères, il la gravit jusqu'au sommet pour jouir du point de vue, vraiment magnifique:
Mille pics comme autant de hallebardes
Au-dessus d'un écran de dix mille gardes.
Livre l", chapitre i"
Les reflets du soleil cernent la brume des hauteurs Assombries par la pluie qui retient la fraîcheur.
Des lianes sèches enserrent les vieux arbres, Les ruisseaux coulent le long des chemins encaissés.
Fleurs rares dans l'herbe luxuriante,
"Bambous géants sous les sapins altiers:
Les uns toujours verts en cette terre bénie,
Les autres toujours fraîches comme au paradis.
Aussi clair que le chant des oiseaux timides, S'entend le bruissement des sources limpides.
L'orchidée se cache au creux du précipice,
Partout poussent lichens et mousses lisses.
Où montent et descendent veines de dragon
En ces monts, sûr qu'un grand homme cache son nom!
Il contemplait la vue quand il entendit soudain une voix humaine venant du fond des bois. II précipite ses pas, se faufile dans la forêt et penche l'oreille pour écouter.
C'était quelqu'un qui chantait:
A la hache j'abats le bois, gros ou petit,
Si n'en pourrit le manche, le temps d'une partie'
Je vais au bout de la vallée près des nuées
Vendre mes fagots contre du vin, à mon gré,
Rire à la folie, m'en donner à cœurjoie.
Sur le glauque sentier de l'automne avancé,
De la souche du pin, je fais mon oreiller,
A l'aube m'éveille et reconnaît ma forêt.
Je grimpe les pentes et passe les sommets,
La hache en main pour couper les lianes sèches.
Lorsque j'ai ramassé une charge rêche
Je marche en chantant jusqu'au marché voisin
L'échanger contre trois litrons de riz ou grains.
N'en vaut la dispute: au prix courant, c'est bon!
Je ne sais calculer, ni intriguer,
Ne connais gloire, ni servilité;
Calme et paisible se prolonge ma vie.
Je ne rencontre que les immortels assis,
Exposant les arcanes de L a C o u r j a u n e.
Les paroles de la chanson remplirent de joie le singeroi qui se dit: «Il y a donc des immortels qui se cachent ici!»
Il sauta aussitôt plus profond dans la forêt et, observant à nouveau avec attention, aperçut un bûcheron qui levait la hache pour couper du bois. Comme il était étrangement accoutré!
Sur le chef, un chapeau de feuilles de bambou, tirées de pousses nouvelles. Sur le dos, une tunique de toile légère tissée de coton local. A la taille, une ceinture de soie crachée par de vieilles chenilles. Aux pieds, des sandales de paille aux lacets de laîches séchées et roulées. Il tenait en main une hache d'acierfin, une corde de chanvre autour du chargement.
Qui saurait mieux que ce bûcheron fendre les arbres morts et briser les pins?
Le singe-roi s'approcha pour l'interpeller:
«Vénérable immortel, salut! Votre disciple élève les mains jointes! »
Surpris à en laisser tomber sa hache, le bûcheron se retourna pour lui rendre son salut:
«Je n'en suis pas! Je n'en suis pas! Je ne suis qu'un pauvre homme qui a peine à se nourrir et se vêtir. Comment oserais-je me laisser traiter d'immortel?
—
Si tu n'es pas un immortel, comment se fait-il que tu parles leur langage?
—
De quel langage d'immortel ai-je bien pu user?
—
À peine arrivé à la lisière de la forêt, je t'ai entendu chanter: "Je ne rencontre que les immortels, assis, exposant les arcanes de La Cour jaune." Or La Cour jaune contient les paroles véridiques de la Voie et de la Vertu. Et pourquoi donc ne serais-tu pas un immortel?
—
Pour ne rien vous cacher», répliqua le bûcheron en riant, «ce poème qui se chante sur la mélodie La Cour pleine de parfums, je l'ai appris d'un immortel. Il habite non loin de ma cabane. Comme il me voyait peiner, et souvent contrarié, il m'a appris à réciter le poème, quand j'ai des ennuis, à la fois pour me détendre l'esprit et pour me sortir de mes difficultés. Comme je me sentais un peu préoccupé à l'instant, je me suis mis à chanter sans penser que vous m'écouteriez.
— Puisque tu es son voisin, pourquoi ne pratiques-tu pas sous sa direction en vue d'apprendre la recette d'immortalité? Ce serait tout de même préférable.
— C'est que ma vie a été dure: je dois à mes parents de m'avoir élevé jusqu'à huit ou neuf ans, mais à peine étais-je en état de comprendre certaines choses que mon père est malheureusement décédé, laissant ma mère dans le veuvage. Comme je n'ai ni frère, ni sœur, il n'y avait que moi;
il a bien fallu que je veille sur elle. Maintenant qu'elle est âgée, je ne peux la quitter, encore moins! Et puis nos terres z 3
sont en friche, nous n'avons pas de quoi nous nourrir et nous vêtir. Je ne peux que couper de quoi lier deux fagots et les porter au marché pour en tirer quelques sapèques de marchandises, quelques litrons de riz que je cuis et prépare moi-même et sers à ma vieille mère avec un peu de thé.
Voilà pourquoi il ne m'est pas possible de me mettre à cultiver la Voie.
—
A ce que je vois, tu es un noble fils, mû par la piété filiale. Cela te sera certainement compté. Mais j'espère que tu veux bien me montrer où habite l'immortel pour que je puisse lui rendre visite.
—
Ce n'est, pas loin, pas loin du tout. Cette montagne se nomme mont de la Terrasse-des-Dieux d'un pouce carré — c'est-à-dire le cœur
1; on y trouve la grotte de la Lune
penchée et des Trois Étoiles. C'est là que séjourne un immortel que l'on appelle le patriarche Subhûti 2. Les disciples issus de lui sont innombrables. Il en reste présentement trente ou quarante qui pratiquent sous sa direction.
Suivez ce petit chemin, marchez six ou huit lis 3 vers le sud
et vous serez chez lui!
—
Mon ami», insista le singe-roi en retenant le bûcheron par la main, «viens donc avec moi. Si j'en tire bénéfice, je n'oublierai pas la bonté que tu as eue de m'accompagner...
—
Ce gars-là ne veut rien comprendre! Est-ce que je ne viens pas de te le dire? Ça ne te rentre pas dans la caboche!
Si je vais avec toi, qui va travailler pour moi? Qui s'occupera de ma vieille mère? Il me faut préparer les fagots.
Vas-y, vas-y donc! »
Sur ces mots, le singe-roi ne put que prendre congé.
Il sortit de l'épaisse forêt, chercha le sentier, dévala le flanc de la montagne et sept ou huit lis plus loin aperçut une demeure souterraine. Se dressant de toute sa hauteur pour la contempler, il découvrit un superbe endroit:
Palette colorée de brumes et nuées,
Du soleil et de la lune reflets mordorés:
Mille cyprès, dix mille bambous élancés!
Les vieux cyprès peignent en vert la moitié
De l'estpace. Les bambous noyés de brume
Teintent de bleu le ravin entier qui fume.
A. l'entrée fleurs rares étendent tapis de brocart.
Près du pont comme l'herbe de jaspe parfume!
Aux rebords en saillie pousse le lichen bleu.
Les mousses vert jade préfèrent le bord des deux.
La grue de l'immortel fait entendre son cri,
Parfois s'élèvent les phénix, ailes unies.
Le cri de la grue monte jusqu'à l'empyrée,
L'aile du phénix colore mille nuées.
Le gibbon noir, le cerf blanc se laissent entrevoir, Le lion et l'éléphant suivent leur bon vouloir.
Contemple en détail cette terre bénie:
Ne vaut-elle pas mieux que le paradis?
Il s'aperçut ensuite que la porte de la demeure souterraine était solidement fermée, que tout était calme et silencieux,
sans trace
d'une
quelconque
présence
humaine. Tournant brusquement la tête, il remarqua en haut de la falaise une plaque de pierre de trois toises et plus de hauteur, sur huit pieds environ de largeur. Il s'y alignait en dix gros caractères l'inscription suivante:
M O N T D E L A T E R R A S S E D E S D I E U X D ' U N P O U C E C A R R É G R O T T E D E L A L U N E P E N C H É E E T D E S T R O I S É T O I L E S.
Au comble de la joie, le Beau Singe-Roi se dit: «Ils sont vraiment simples et braves par ici; la montagne et la grotte existent donc vraiment! » Il regarda un bon moment, sans oser frapper, puis, finalement, sauta sur le bout d'une branche, s'amusant à en cueillir les pommes de pin et grignoter les pignons.
Quelques instants plus tard, il entendit un grincement:
la porte de la grotte s'ouvrait et un jeune garçon d'immortel en sortit, plein d'une grâce empreinte de dignité, le visage d'une extraordinaire pureté, sans commune mesure avec celui d'un vulgaire enfant. Le voici:
Les cheveux noués d'un double ruban de soie,
La robe ample aux larges manches sans poids.
Une distinction naturelle dans l'allure,
Car la même vacuité va du cœur au corps.
De longues années hors des mondanités,
Il est l'étemel enfant de la montagne.
Aucune poussière ne s'attacherait à lui,
Il se moque de toutes les intempéries.
A peine était-il sorti qu'il se mit à crier: «Qui est-ce qui est venu faire du raffut par ici?»
Livre I
er, chapitre ï
Le singe-roi sauta d'un bond au bas de l'arbre et s'avança pour répondre en s'inclinant: «Immortel enfant, je suis un disciple à la recherche de la Voie et de l'immortalité et me garderai bien de faire le moindre raffut.
—
Tu es en quête de la Voie? demanda le garçon en souriant.
— Oui.
—
Mon maître vient de descendre de sa couche pour monter en chaire et parler de la Voie, mais avant même d'en indiquer le thème, il m'a demandé d'aller ouvrir la porte en me disant: " I l y a un aspirant aux pratiques de recherche de la Voie qui est arrivé et attend dehors;
va donc l'accueillir!" Je suppose que ce doit être toi.
— C'est moi, c'est moi! s'esclaffa le singe-roi.
—
Suis-moi! »
Notre singe rectifia sa tenue et, d'un air digne, suivit le garçon dans les profondeurs de la grotte, admirant au passage rangée après rangée d'alcôves profondes et tours d'agate, palais de perles et cellules de nacre, sans parler des lieux de retraite qu'on ne finirait pas de décrire. Bref, il fut conduit d'une traite jusqu'à l'estrade de jaspe où siégeait solennellement le patriarche Subhûti, entouré d'une trentaine d'immortels de rang inférieur, qui se tenaient en contrebas de part et d'autre. Effectivement, le maître était
L'immaculé immortel d'or du Grand Eveil,
Subhûti, de l'Occident, cette merveille,
Au-delà de la mort et de la naissance,
La triplitude
en atlion, sans défaillance,
Le souffle et l'estprit emplis de compassion.
Vide et changeante, libre et Spontanée,
Sa nature propre ainsi faite peut tout faire!
Il a l'âge, la force, la majestlé du Ciel,
Le grand Maître de la Loi, l'estprit illuminé!
À sa vue, le Beau Singe-Roi se jeta à terre pour se prosterner et frapper le sol de son front un nombre incalculable de fois en répétant:
«Maître, maître! Moi, votre disciple, d'un cœur sincère, je vous rends hommage; mes hommages, d'un cœur sincère!
—
D'où es-tu donc? Allons, décline-moi tes nom, pré«Je suis un disciple à la recherche de la Voie et de l'immortalité. »
Livre I'
r, chapitre i'
¿7
nom, lieu d'origine; de façon claire et nette! Ensuite tu pourras reprendre tes salutations...
—
Votre disciple est de la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits au pays de Aolai du continent oriental.
—
Mettez-moi ça dehors!» cria le patriarche, «il n'est donc que l'un de ces imposteurs et fripons. Lui, obtenir le fruit de quelle voie?
—
Votre disciple parle en toute honnêteté et simplicité, sans l'ombre de fourberie», affirma le singe-roi, en proie à l'affolement, dans d'incessantes prosternations.
«Si tu te prétends honnête, comment peux-tu me parler du continent oriental? Il y a deux vastes océans à traverser de là-bas jusque chez nous, le continent méridional. Comment serais-tu arrivé jusqu'ici?
— Je me suis laissé porter par les eaux», répliqua le singe-roi en frappant le sol de sa tête, «il m'a fallu voyager dix ans, depuis mon débarquement, avant de parvenir jusque chez vous.
— C'est bon, admettons que tu sois venu par étapes et que tu y aies mis le temps. Quels sont tes caractères?
— Je n'ai pas de caractère. Si l'on m'insulte, je ne m'en formalise pas; quand on me bat, je ne proteste pas, je rends un petit salut et c'est tout. Je n'ai jamais eu de caractère.
—
Ce n'est pas de ce caractère qu'il s'agit, mais du caractère du nom que portait ton père ou ta mère.
— Je n'ai pas non plus de père, ni de mère...
—
Si tu n'as pas plus de père que de mère, c'est, j'imagine, que tu as poussé aux arbres.
—
Ce n'est pas que j'ai poussé aux arbres: j'ai grandi dans la pierre; je me souviens seulement d'une roche d'immortels sur ie mont de Fleurs et Fruits, de l'année où elle s'est ouverte et m'a donné naissance.
—
Autrement dit ce sont le ciel et la terre qui t'ont conçu», déclara à ces mots le patriarche, non sans se réjouir intérieurement, «lève-toi et montre-moi comment tu marches!»
Le singe se mit à sautiller en étirant le corps et fit deux ou trois tours en boitillant.
Le patriarche se mit à rire: «Il faut avouer que tu n'es pas beau, mais enfin tu ressembles à un singe qui se nourrit de pignons. Je vais te trouver un nom en rapport avec ta personne. J'ai pensé à hu qui veut dire singe: si on enlève à ce caractère la clé des animaux, il reste les deux éléments "ancien" et "lune", ce qui donne "vieille femelle", puisque ancien signifie vieux et que la lune est du féminin;
mais une vieille femelle ne saurait avoir de progéniture.
Mieux vaut t'appeler par un autre nom du singe, par exemple sun. Si on enlève la clé des animaux, il reste les éléments "garçon" et "cordon", le cordon ombilical...
Voilà qui correspond parfaitement à la théorie fondamentale de la bébéitude 1. Je t'appelerai donc "Singet ".»
Rempli d'aise à ce discours, le singe-roi se prosterna face au patriarche:
«Bravo! Parfait! Je connais enfin mon nom en ce jour d'aujourd'hui. J'attends tout de vos bontés, maître.
Puisque j'ai un nom, puis-je vous prier de me conférer un prénom, que l'on puisse m'appeler...
—
Nous disposons de douze caraâères où puiser
des prénoms. Or, tu es le dixième de mes petits disciples.
—
Quels sont ces douze caraâères?
— Ceux
qui
signifient
respectivement
"large",
"grand",
"sage",
"avisé",
"vrai",
"conforme",
"naturel", "mer", "vif", "conscient", "complet" et "éveil". C'est donc "conscient" qui te convient. À partir de ces mots je te fabrique le nom en religion de Wukong, "Conscient-de-la-Vacuité", Sun Wukong.
—
Parfait! Bravo! D'accord: désormais je me nommerai Singet Conscient-de-la-Vacuité», s'exclama le singeroi en riant.
Le cas de le dire:
L a fin du chaos primordial était sans noms,
Faut s'éveiller à la vacuité pour la briser.
Si, en fin de compte, vous ne savez pas quelle sorte de résultats il tirera de ces austérités, vous feriez bien d'écouter la séance qui suit et va vous les détailler...
"Livre I", chapitre n