Parlons de Taizong qui avait engagé une partie d'échecs avec Wei Zheng dans la salle de repos. Chacun développait un plan d'attaque conforme au Classique des échecs
L'art des échecs apprécie rigueur et vigilance. Les meilleures pièces au centre, les plusfaibles sur les bords, les moyennes dans les coins: tels sont les grands principes du joueur d'échecs. La règle énonce: «Plutôt perdre une pièce qu'un avantage. Se garder à droite quand on attaque à gauche; surveiller l'avant si l'on opère à l'arrière. On ne passe à l'arrière que lorsqu 'on tient l'avant et inversement. Ilfaut ne pas se laisser couper entre les deux ailes, les garder mobiles sans les emmêler. Une formation large ne doit être trop lâche, une position serrée trop réduite. »
Mieux vaut saisir la victoire en sacrifiant des pièces que la chercher sans rien vouloirperdre. Mieux vaut renforcer ses positions que mouvoir sans raison des pièces isolées.
Quand l'adversaire vous surclasse en nombre, cherchez avant tout la survie. Si c'est l'inverse, il convient d'exploiter l'avantage.
Le gagneur ne lutte pas, le Stratège ne combat pas, le combattant évite la défaite et le perdant ne se trouble pas, car les échecs débutent par un engagement régulier et se terminent par une viâoire inattendue. Quand l'adversaire renforce ses positions sans raison, c'est qu'il a l'intention d'attaquer. S'il abandonne une petite pièce sans chercher à la sauver, c'est qu'il entretient de grandes ambitions. S'il joue sur l'impulsion du moment, c'est qu'il ne sait construire de plan. Réagir sans réfléchir estlla voie de la défaite. Comme le dit le Classique de la poésie 2:
«L'estprit inquiet, avec prudence, comme si tu t'approchais d'un précipice...»
En témoigne le poème:
Les pièces sont le ciel, l'échiquier la terre, Les couleurs yin et yang, le jeu de l'univers;
Lorsqu'il atteint pareille subtilité,
Il lui
arracherait un sourire amusé.
L, 'empereur le laissa à son sommeil.
Souverain et sujet poursuivaient la partie sur cet échiquier; à la troisième «marque» après l'heure wu, elle n'était toujours pas achevée, quand soudain Wei Zheng s'effondra sur la table et se mit à ronfler.
L'empereur éclata de rire: «Notre sage ministre s'est tant dépensé pour soutenir nos autels et redresser le pays qu'il s'est endormi sans même s'en rendre compte!» Il le laissa à son sommeil sans plus chercher à le réveiller.
Peu après, Wei Zheng s'éveillait et se jetait à terre pour se prosterner et s'excuser:
«Votre serviteur mérite mille morts, mérite dix mille morts! Un étourdissement, je ne sais ce qui m'a pris...
J'espère que Votre Majesté pardonnera ce crime de lèsemajesté...
—
Quel crime de lèse-majesté? Lève-toi, faisons place nette sur l'échiquier et recommençons la partie!»
Wei Zheng remercia l'empereur de sa bonté et serrait une pièce entre ses doigts quand tout à coup une clameur s'éleva à la porte du palais. C'étaient Qin Shubao et Xu Mougong qui tenaient à la main une tête de dragon dégoulinante de sang. Us la jetèrent devant l'empereur en s'exclamant:
«On a vu des fleuves s'assécher et la mer se retirer, mais jamais chose aussi incroyable!
—
D'où vient la chose?» demandèrent d'une même
voix Taizong et Wei Zheng en se dressant.
«Au sud de la galerie des mille pas, au carrefour du chemin, cette tête est tombée des nuages. Vos très humbles serviteurs n'ont pas osé négliger d'en informer Votre Majesté.
— Qu'est-ce que cela veut dire?» s'écria l'empereur alarmé en se tournant vers Wei Zheng. Celui-ci répondit en faisant un quart de tour pour se prosterner: «C'est votre serviteur qui vient de l'exécuter en rêve.»
A ces mots le souverain s'exclama stupéfait: «Mais je ne t'ai pas vu bouger pendant que tu dormais, et tu n'avais ni sabre, ni épée: comment aurais-tu décapité le dragon?
—
Maître, votre serviteur
«Était en présence de son seigneur,
Mais en rêve il se trouvait ailleurs.
Paupières lourdes, les jeux vagues,
En rêve j'étais dans les nuages,
L'âme hors de moi et plein d'énergie.
Sur la plate-forme des supplices,
Était lié le dragon incriminé.
"Tu es condamné à mort", lui ai-je dit,
"Pour infraction d'un ordre célestle:
fr dois abréger ta misérable vie!"
A. ces mots le dragon se lamenta,
Votre serviteur de courage s'arma.
Se lamentant, le dragon attendait la mort.
Prenant courage, je levai la lame de givre:
D'un bruit sec s'abattit la menace
Et la tête roula dans l'estpace!»
À ce discours Taizong se sentit agité à la fois par la joie et la tristesse: la joie de pouvoir s'enorgueillir d'un serviteur tel que Wei Zheng. Avec un homme de sa trempe, pas de souci à se faire pour la sécurité du pays!
Ce qui l'attristait, c'était d'avoir promis la vie sauve au dragon sans avoir prévu qu'il serait exécuté de cette façon; c'est bien à contre-cœur qu'il donna à Qin Shubao l'ordre de suspendre la tête sur la place du marché pour l'édification de la population de Chang'an. Il félicita Wei Zheng et les courtisans se retirèrent.
Ce soir-là, quand il rentra dans son palais, l'empereur se sentait profondément déprimé en songeant à ce dragon qui l'avait si pitoyablement imploré en rêve pour avoir la vie sauve. Comment déjouer les ruses de l'impermanence? I l lui aurait été difficile de lui éviter ce malheur. À force d'y penser et repenser, il se sentait physiquement indisposé et moralement épuisé. Vers la deuxième veille
de cette nuit-là, quand il entendit des
sanglots à la porte du palais, son inquiétude ne fit que croître. Il dormait plus ou moins lorsque ce fut, cette fois, le dragon de la rivière Jing qui apparut, tenant à la main sa tête dégoulinante de sang. Il criait d'une voix forte:
«Taizong, rends-moi la vie! Rends-la-moi! Tu m'as assuré que tu me sauverais, la nuit dernière tu me l'avais promis! Comment as-tu pu tout au contraire envoyer un juge des hommes me décapiter quand le jour s'est levé?
Sors de là! Viens! Je veux aller avec toi chez Yama 2 plaider
mon cas!»
Il s'était saisi de Taizong et renouvelait ses bruyantes protestations, sans vouloir le lâcher. Les dents serrées, Uvre II, chapitre x
l'empereur ne pouvait proférer le moindre mot; il se débattait, le corps entier couvert de sueur. Au moment où la situation semblait sans issue, des volutes d'une fumée d'encens s'élevèrent dans un vol de nuées colorées, en plein sud: une immortelle 1 s'avança et d'un
coup de branche de saule fit disparaître vers le nordouest, le dragon sans tête, en proie à la désolation et aux lamentations.
C'était la bodhkattva Guanyin qui, partie en quête d'un pèlerin sur l'ordre du Bouddha, s'était installée dans le temple de la divinité locale de la capitale.
Entendant dans la nuit ces pleurs et sanglots de l'audelà, elle était venue tout exprès chasser le dragon maléfique et délivrer l'empereur. Le dragon était parti droit aux tribunaux infernaux présenter sa plainte, dont nous ne dirons ici davantage.
Reparlons de Taizong: quand il revint à lui, il ne sut qu'hurler: «Au fantôme! Au fantôme!»
Les impératrices des trois palais et les concubines des six cours, ainsi que les eunuques du service intime, en furent si alarmés que, tout tremblants, ils n'en dormirent pas de la nuit.
À la troisième «marque» de la cinquième veille 2 les
officiers civils et militaires se pressaient aux portes dans l'attente de l'audience impériale. Ils attendirent jusqu'à l'aube sans que le souverain parût, chacun se demandant, inquiet, ce qui se passait. Le soleil était monté haut dans le ciel quand leur fut enfin communiquée la proclamation:
Nous ne nous sentons pas bien: vous êtes dispensés de l'audience.
Cinq ou six jours s'étaient écoulés et l'inquiétude était telle que les mandarins étaient sur le point de forcer les portes pour s'enquérir de la santé impériale, lorsque l'impératrice douairière donna l'ordre de convoquer au palais, en vue d'un traitement, le médecin de la cour. On se pressait aux portes dans l'espoir de quelque nouvelle, quand il ressortit et répondit à la foule qui lui demandait de quoi souffrait Sa Majesté:
«Le pouls de l'empereur n'est pas normal, à la fois faible et rapide. Il divague et voit des fantômes. J'ai également constaté un temps d'arrêt tous les dix mouvements et un manque de souffle dans les cinq viscères. Il est à craindre que se produise dans les sept jours ce que l'on ne saurait taire.»
La déclaration laissait la foule des officiers atterrés et le visage décomposé.
Us étaient en plein désarroi quand ils entendirent que Taizong mandait auprès de lui Xu Mougong, le protecteur de l'Etat' et le duc Yuchi
2. Les trois dignitaires se rendirent en toute hâte au palais détaché 3. Après les salutations, au rez-de-chaussée, Taizong leur déclara solennellement en forçant sa voix:
«Mes sages ministres, depuis l'âge de dix-neuf ans j'ai conduit mes armées dans des expéditions au Nord comme au Sud, j'ai repoussé l'ennemi à l'Est et l'ai chassé à l'Ouest.
J'ai mené de dures campagnes pendant bien des années sans jamais connaître le moindre maléfice. Mais voilà qu'aujourd'hui j'ai vu un fantôme!
—
Vous qui avez supprimé tant de vies humaines pour fonder l'empire, pourquoi avoir peur d'un fantôme?»
s'étonna le duc Yuchi.
«Vous ne me croirez pas, mais à la porte de ma chambre à coucher, dès que tombe la nuit, ce sont jets de tuiles et de briques, cris et sanglots de démons: insupportable, je vous assure! Le jour c'est encore tolérable, mais dans les ténèbres, c'est intenable!
—
Que Votre Majesté se rassure», répondit Quin Shubao, «ce soir je monterai la garde avec Jingde*. Nous verrons quelle sorte de fantôme vous hante.»
Taizong approuva. Xu Mougong se retira après l'avoir remercié de ses faveurs.
Ce soir-là, tous deux prirent leur équipement de guerrier, fixèrent solidement leurs armures et, masse de métal et hache d'armes en main, se tinrent à la porte. Les valeureux hommes de guerre! Comment étaient-ils habillés?
Voyez:
Sur la tête casque brillant de lumière,
Cuirasse en écailles de dragon sur le corps,
Le plastron, miroir de nuages de bonheur,
Fermement retenu par des nœuds léonins,
Et une ceinture brodée de cent couleurs.
L'œil de phénix de l'un fait trembler les affres, La pupille de l'autre reflète la foudre.
Ce sont des vétérans, héros chargés de gloire, Pour les temps à venir protecteurs des foyers, L,es deux officiers supérieurs se tinrent toute la nuit de chaque côté de l'entrée.
A tout jamais promus gardiens de nos portes'!
Les deux officiers supérieurs se tinrent toute la nuit de chaque côté de l'entrée sans que se manifestât le moindre maléfice. Taizong passa une nuit calme, sans incident. À l'aube il manda les deux généraux et les remercia avec chaleur de la peine qu'ils s'étaient donnée: «Il y a plusieurs jours que je n'ai pu dormir, depuis que je suis tombé malade, mais grâce à votre imposante présence je viens de passer une nuit très reposante. Je vous prie de vous retirer et de prendre quelque répit avant de revenir monter la garde ce soir.»
Les deux hommes remercièrent-et sortirent.
Ils veillèrent donc les deux ou trois nuits suivantes et tout resta calme. Toutefois l'empereur perdait l'appétit et sa maladie prenait une tournure plus grave. De plus, ne supportant pas de donner tant de mal à ses officiers, il convoqua à nouveau ses ministres pour leur faire ces recommandations:
«J'ai retrouvé le repos ces deux derniers jours, mais c'est au prix de la peine que se donnent mes deux généraux toute la nuit. Je désirerais que l'on convoquât quelque peintre habile pour faire leurs authentiques portraits et les coller sur la porte de façon à leur épargner toute fatigue.
Qu'en pensez-vous?»
Conformément à ces instructions, on choisit deux artistes, capables de peindre de façon ressemblante, lesquels exécutèrent le portrait de chacun des deux officiers en armes. On les colla sur la porte et il n'y eut pas d'autre incident dans la nuit.
I l en fut ainsi pendant deux ou trois jours, jusqu'à ce que le martèlement de briques et de tuiles se fît à nouveau entendre à l'entrée de derrière. Le lendemain matin, l'empereur convoqua ses ministres pour leur dire:
«Il ne s'est heureusement rien passé ces derniers jours au portail du devant, mais cette nuit les bruits ont recommencé à l'arrière. N'est-ce pas là de quoi donner mortelle frayeur!
—
Quin Shubao et Yuchi Jingde se sont chargés des perturbations à la porte du devant», fit valoir Xu Mougong, «il faut confier à Wei Zheng la protection de l'arrière.»
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Taizong approuva. Ordre fut donc donné à Wei
Zheng de monter la garde à la porte de derrière. I l endossa son armure et se tint, cette nuit-là, en faction à l'arrière, l'épée à châtier les dragons en main. Un noble héros, vraiment!
Le front ceint d'un turban de chaude soie verte, La taille prise dans une ceinture de jade,
Les manches flottantes dans le vent de givre, Il a plus père allure que Lit et Shu
Aux pieds de souples bottes noires qui se plient, Il tient en main lame qui tranche les méchants, Les yeux écarquillés, guettant de tous côtés.
Nul démon n'aurait l'audace de se montrer!
De fait, aucun être maléfique ne se manifesta de la nuit. Mais l'absence d'incidents devant comme derrière n'empêchait pas la maladie d'empirer. Vint le jour où l'impératrice douairière convoqua les ministres pour délibérer sur les dispositions à prendre concernant les funérailles et leur suite. De son côté Taizong manda Xu Mougong à son chevet, pour lui communiquer ses dernières recommandations
concernant
les grandes
affaires de l'État et l'orphelin qui lui succéderait, à l'instar de Liu Bei, le souverain de Shu
2. Quand il eut
fini de parler, il prit un bain et se changea dans l'attente de son heure. Wei Zheng, qui était resté à l'écart et se tenait sur le côté, tira par le vêtement l'empereur: «Que Votre Majesté se rassure! J'ai là ce qui lui garantira longue vie.
— Comment cela, maintenant que l'évolution de la maladie compromet irrémédiablement ma vie?
— J'ai une lettre à confier à Sa Majesté pour qu'Elle l'emporte aux tribunaux infernaux et la remette à Cui Jué, juge à Fengdu
— Qui est Cui Jué?
— C'était un ministre de votre défunt père, l'empereur auquel vous avez succédé. Il a été préfet de Cishou avant d'être promu vice-président du ministère des Rites.
Quand il était de ce monde, nous étions des amis intimes.
fera en sorte que votre âme revienne en ce monde des vivants et que votre noble visage réapparaisse à la capitale impériale. »
À ces mots Taizong prit la missive, la glissa dans sa manche, puis ferma les yeux et mourut.
Les impératrices et concubines des trois palais et six cours, le prince héritier et les fonctionnaires civils et militaires, tous prirent le deuil tandis que la dépouille impériale reposait dans un cercueil en la salle du Tigre Blanc 1. Mais de cela il ne sied de dire davantage.
Revenons à Taizong dont l'âme, à la sortie de la tour aux Cinq-Phénix
2, aperçut un groupe de cavaliers de la garde impériale
qui lui proposèrent une partie de chasse hors du palais. Tout paraissait vague et comme estompé. Taizong les suivit volontiers dans le flou d'une marche qui se prolongea longtemps,- jusqu'à ce qu'hommes et chevaux disparaissent. Laissé seul, il errait à travers une étendue désolée, cherchant anxieusement quelque chemin, quand il entendit quelqu'un l'appeler en criant:
«Par ici, l'empereur des grands Tang, par ici!»
A ces mots, Taizong leva la tête et vit un homme Portant bonnet mandarinat de gaze noire
Et ceinture de corne de rhinocéros*.
Du bonnet se balancent de souples cordons;
Ea corne met en valeur une belle boucle d'or.
Il tient à la main une tablette d'ivoire;
Drapé d'une robe de soie lumineuse,
Hottes à l'épaisse semelle blanche aux pieds, Il gravit les nuages et pousse les brumes.
Glissé contre son cœur, il tient le registre
Qui fixe le destlin des vivants et des morts.
Ea chevelure flottant autour des oreilles,
Ea barbe dansante entourant le menton,
Naguère ministre de l'empire des Tang,
Il sert aujourd'hui Yama, prince des Enfers.
Comme Taizong s'avançait vers lui, il s'agenouilla au bord du chemin et déclara:
«Votre Majesté! Veuillez pardonner à votre serviteur d'avoir failli au devoir de vous accueillir à meilleure distance!
—
Qui es-tu? Quelle affaire t'a fait venir me rencontrer?
—
Il y a une quinzaine de jours votre indigne serviteur «Je we nomme Cui'Jite.»
1 9 0
a été témoin en la salle du Filet de la forêt des apparences de la plainte portée par le fantôme du dragon de la rivière Jing, pour promesse non tenue, contre Votre Majesté qui l'aurait fait exécuter au lieu de le sauver. Le grand roi Qin Guang
a dépêché aussitôt des messagers-fantômes amener Votre Majesté, en vue de la confrontation, devant les trois services
3. Comme j'étais au courant, je suis venu par ici vous attendre, mais malheureusement je suis arrivé en retard. Veuillez me pardonner, je vous en implore!
—
Comment t'appelles-tu? Quelle charge exerces-tu?
—
Votre indigne serviteur, lorsqu'il était du monde des vivants, était au service du précédent souverain, d'abord comme préfet de Cishou, puis en tant que viceprésident du ministère des Rites. Je me nomme Cui Jué.
J'occupe actuellement la position de juge d'instruction* à la capitale des morts.»
Fort aise de l'apprendre, Taizong s'avança pour le relever en hâte de ses impériales mains: «Maître, vous vous êtes donné bien trop de peine à venir de si loin. J'ai justement une lettre à vous remettre de la part de Wei Zheng qui est à mon service. Je suis heureux de vous avoir rencontré.»
Le juge exprima sa reconnaissance et demanda où était la missive. Taizong la sortit de sa manche et la lui tendit.
Cui Jué la prit respectueusement, l'ouvrit et lut:
Ton jeune frère Wei Zheng, indigne de ton amour, se permet d'adresser respectueusement cette missive à son frère juré, l'éminent juge Cui:
Quandje pense à nos relations d'autrefois, Urne semble entendre ta voix et voir ton visage. Il y a bien des années queje n'ai plus été édifié par tes propos élevés. Je n'ai plus que la possibilité de disposer des offrandes aux fêtes, sans savoir si tu as pu en jouir. Mais je suis heureux que tu ne m'aies pas abandonné en me visitant en rêve, ce qui m'a permis de savoir que mon cher et respecté frère avait obtenu une haute promotion. Hélas, nous ne pouvons nous revoir face à face, les mondes de la lumière et des ténèbres étant séparés par un abîme aussi large que le ciel!
Je t'écris aujourd'hui à la suite du décès soudain de Taizong, l'empereur Wen, dans la supposition qu 'il aurait à répondre de son cas devant les Trois Services et ne saurait manquer de te rencontrer. Je te prie instamment, en souvenir de notre amitié d'antan, de laisser Sa Majesté retourner chez les vivants, s'il en a la moindre possibilité. Ce 1 9 1
serait un témoignage exceptionnel de ton affection, pour laquelle je me permets de te remercier encore une fois. Crois en mon infini, etc.
La lecture de la lettre remplit de joie le juge qui reprit la parole:
«De l'exécution, en rêve, du dragon par Wei Zheng, je suis depuis longtemps au courant et je l'admire infiniment pour ce haut fait. Je lui suis aussi obligé de s'être occupé de mes fils et petits-fils. Puisque cette lettre m'est, parvenue, Votre Majeáté peut se rassurer: votre indigne serviteur vous garantit qu'Elle retournera chez les vivants et gravira à nouveau le seuil de son palais.»
Taizong lui exprima sa gratitude.
Ils parlaient quand s'approchèrent deux garçons habillés de bleu, tenant bannière et dais précieux. Ils crièrent:
«Invitation du roi Yama! Invitation!»
Taizong se mit donc en marche avec le juge et les deux garçons. Tout à coup surgit une muraille. Au-dessus de la porte était suspendue une large plaque sur laquelle s'étalait en larges lettres d'or l'inscription:
PRÉFECTURE DU PAYS DES TÉNÈBRES. PASSAGE DES FANTÔMES.
L'un des garçons en bleu prit la tête du cortège en agitant sa bannière. Ils entrèrent en ville. Ils marchaient le long d'une rue, quand Taizong reconnut son prédécesseur Li Yuan
1, son défunt frère aîné Jiancheng et son frère cadet Yuanji
2, lesquels s'avançaient en criant: «Li Shimin s'amène! Li Shimin est. là!»
Les deux frères se jetèrent sur lui et le frappaient en lui demandant raison de leur vie. Dans l'impossibilité de les éviter, Taizong serait resté entre leurs mains si le juge Cui n'avait heureusement appelé un démon au visage bleu orné d'horribles crocs. I l leur aboya l'ordre de lâcher Taizong qui put ainsi se dégager et poursuivre sa route.
Quelques lis plus loin, ils parvinrent à un édifice à étages et terrasse couvert de tuiles vert-bleu, vraiment magnifique!
Un amoncellement de nuées colorées,
Entre mille traînées de brumes rougeâtres,
Découvrent des rangées d'étranges têtes de bêtes Et couples de canards de tuiles scintillantes.
Ees portes sont percées de longs clous d'or rouge, Le seuil, formé d'une dalle de jade blanc.
Des fenêtres sortent comme des fumerolles,
IÇ)2
Des éclairs colorent stores et bannières.
De hautes tours s'élèvent dans l'azur des deux, Des galeries zigzaguantes relient les cours.
L'encens montant de tripodes imprègne les robes, Les vantaux brillent sous les lanternes de gaze.
A gauche s'alignent féroces têtes-de-bœufs,
A droite dominent les visages-de-chevaux
Les plaques tournent pour guider les trépassés, De blanches tentures font signe aux âmes.
C'est le grand portail du tribunal infernal,
Qui mène à la salle de Yama l'Ancien.
Taizong contemplait ce spectacle de l'extérieur quand, dans le cliquetis des pendeloques et d'étranges fragrances d'encens, apparurent deux rangs de porteurs de chandelles suivis des dix rois de l'enfer qui descendaient les marches 2. Sortant de la salle du Filet de la
forêt des apparences, ils venaient accueillir Taizong en courbant l'échiné. Comme l'empereur se refusait par modestie à prendre la tête du cortège, les dix princes lui dirent:
«Puisque Votre Majesté est le souverain des hommes chez les vivants, alors que nous ne le sommes que chez les morts, chacun sa place, pourquoi tant de manières?
—
Moi qui vous ai offensés, comment aurais-je l'audace de discuter de préséance entre vivants et morts?»
Au bout d'interminables assauts de modestie, Taizong accepta de marcher en tête et d'entrer dans la salle du Filet où il eut droit à la place d'honneur, après l'échange renouvelé de salutations avec ses dix hôtes.
Un moment plus tard le roi Qin Guang s'avança, les mains poliment jointes, pour lui dire: «Le dragonfantôme de la rivière Jing a porté plainte contre Votre Majesté pour promesse non tenue. Qu'en est-il?
— J'ai rêvé que le brave dragon me demandait la vie sauve et je lui ai effectivement promis que rien n'arriverait. Il s'était inconsidérément rendu coupable et devait être puni: mon ministre Wei Zheng était chargé de le décapiter. Je l'avais convoqué au palais pour jouer aux échecs, sans penser qu'il procéderait à l'exécution en rêve. C'était là un divin stratagème de ce juge des hommes; sans doute est-ce aussi que le roi-dragon devait payer de la mort son crime. En quoi est-ce ma faute?
r
—
Avant même sa naissance», admirent les dix rois en s'inclinant à ces mots, «il était écrit sur le registre des morts de la constellation de la Cuiller
que ce dragon
périrait de la main d'un juge humain. Nous le savons bien, mais il a insisté pour que Votre Majesté vienne elle-même répondre de ce cas devant les trois services. Nous l'avons déjà envoyé au moulin des réincarnations
et sommes au
regret de vous avoir dérangé en vous priant de nous honorer de votre présence. Nous espérons que Votre Majesté nous pardonnera notre insistance.»
Sur ces paroles, ils demandèrent au juge qui tenait le registre des morts et des vivants de l'apporter immédiatement afin de vérifier le laps de vie accordé par le Ciel à Sa Majesté. Le juge Cui fit aussitôt demi-tour pour aller chercher au bureau le registre complet du traitement céleste des souverains de tous les pays de l'univers. Il commença par feuilleter lui-même. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que le terme du règne de l'empereur Taizong des grands Tang du Jambûdvîpa, le continent du Sud, était fixé à la treizième année de l'ère «Contemplation-de-la-Vertu»! Il prit aussitôt un gros pinceau imbibé d'encre et ajouta deux traits au caractère précédant le «dix», lequel, «un», s'écrit d'un simple trait horizontal. Il remit alors le registre. Les dix rois le feuilletèrent depuis le début et constatèrent que «trente-trois ans» figurait en note sous le nom de Taizong. Le roi Yama, surpris, s'écria:
«Mais il y a combien d'années que Votre Majesté est montée sur le trône?
—
I l y a aujourd'hui treize ans que j'ai accédé au trône.
—
Que Votre Majesté se rassure et ne se fasse point de soucis: il lui reste vingt ans à vivre
3. Maintenant que votre
cas est éclairci, veuillez retourner chez les vivants.»
Taizong remercia en s'inclinant. Les dix princes de l'enfer chargèrent le juge Cui et le maréchal Zhu de raccompagner l'âme de l'empereur.
En sortant de la salle du Filet de la forêt des apparences, Taizong demanda aux dix rois, mains jointes levées 4:
«Est-ce que tous se porteront bien, jeunes et vieux, dans mon palais?
—
Tout le monde ira bien, sauf, nous le craignons, votre jeune sœur qui ne semble pas devoir vivre éternellement.»
Taizong s'inclina à nouveau pour les remercier:
«A mon retour au monde des vivants, je ne sais que vous offrir pour vous exprimer ma gratitude, si ce n'est des melons...
— Avec plaisir», répondirent les dix princes, ravis, «nous avons ici des melons de l'Est et de l'Ouest, mais pas du Sud
— Je vous en ferai envoyer sitôt de retour», promit Taizong.
Sur ce, ils s'inclinèrent avant de se séparer.
Le maréchal ouvrait la marche, tenant la bannière à guider les âmes, tandis que le juge Cui la fermait pour assurer la protection de Taizong. Ils sortaient de l'empire des ombres, mais levant les yeux, Taizong s'aperçut que ce n'était point le même chemin.
«On ne s'est pas trompés? demanda-t-il au juge.
—
Non. Aux Enfers, il en est ainsi, il y a un chemin à l'aller, mais aucun pour le retour. Nous devons faire passer Votre Majesté par le moulin de la transmigration, ce qui procurera à Votre Majesté l'occasion de visiter les installations et aussi de revenir à la vie par la réincarnation.»
Taizong n'avait d'autre choix que de suivre ses deux guides.
Ils n'avaient pas franchi plus de quelques lis quand ils tombèrent sur une haute montagne couverte de nuages sombres qui descendaient jusqu'au pied, tandis qu'un brouillard noir dérobait l'espace.
«Maître Cui, quelle est cette montagne? s'enquit Taizong.
— C'est le mont Porte-Ténèbres du monde des
ombres.
—
Comment passer? s'inquiéta Taizong, effrayé.
—
Que Votre Majesté se rassure: nous sommes là pour vous guider.»
Taizong suivit les deux personnages, tremblant et frissonnant. Parvenu au sommet d'un rocher, il leva les yeux pour contempler le spectacle:
Des formes déchirées, tordues et contournées, Plus escarpées que les chaînes de Shu
Plus élevées que les à-pics de Lu
Non point mont fameux de chez les vivants,
Mais terrain dangereux du monde ténébreux:!95
Chaque buisson épineux cache ses monstres,
Les anfrattuosités abritent leurs démons.
Aux oreilles ne parvient aucun chant d'oiseau, Seuls passent des fantômes devant les yeux.
Un vent de mort hurle dans le noir du brouillard:
Hurlement, halètement de troupes démoniaques.
Vue sans fond, ni hauteur, sans contour, ni limite...
On y trouve montagnes, sommets et pics,
Grottes et torrents,
Mais l'herbe ne pousse pas sur la montagne,
Le sommet ne reçoit pas de visiteurs,
Le pic ne perce pas le ciel azuré,
La grotte n'accueille pas les nuages,
Et le torrent est sans eau.
Ses bords fourmillent de Spectres, ses pentes de démons.
Le fond du torrent cache les âmes en peine,
La grotte abrite les diables sauvages.
Tétes-de-bœufs et faces-de-chevaux vocifèrent, Tandis que pleurent les fantômes affamés.
Le juge des destinées transmet les ordres précipitamment, Le chasseur des âmes s'empare des documents en criant.
Brouillards et tourmentes!
Taizong ne parvint à franchir la montagne qu'en se confiant entièrement à la protedion du juge Cui.
Comme ils allaient de l'avant, ils passèrent devant un grand nombre de jamen
1: partout des cris déchirants
frappaient les oreilles et de hideuses apparitions glaçaient le cœur.
«Où sommes-nous? demanda Taizong.
—
Ce sont les dix-huit enfers situés derrière le mont des Ténèbres.
—
Il y en a dix-huit? Lesquels?
— Permettez-moi de vous les énumérer:
«L'enfer où l'on vous arrache les tendons, celui du sombre châtiment et celui de la fosse de feu: tout n'y est.
que tourments et désolation; y subissent leurs châtiments après la mort tous ceux qui ont commis mille sortes de péchés.
«L'enfer de la Capitale, celui où l'on arrache la langue et celui où vous êtes écorché vif: tout n'y est que pleurs et gémissements, tristesse et accablement; on y punit la déloyauté et l'impiété qui blessent la raison céleste; c'est là que sont précipités les hypocrites au cœur de serpent et à la bouche de bouddha.
1 9 6
«L'enfer qui moud comme la meule, celui qui réduit en poudre et celui qui écrase comme la roue du char: la peau éclate, les chairs sont déchirées, les dents grincent; on y reçoit ceux qui commettent l'injustice par tromperie et nuisent au prochain par leurs flagorneries.
«L'enfer de glace, celui des mutilations et celui des éviscérations: échevelé et le visage souillé, on y garde les sourcils froncés et les yeux plissés; ici sont reçus ceux qui grugent les simples d'esprit par de faux poids ou mesures et s'attirent ainsi ces malheurs.
«L'enfer de l'huile brûlante, celui des ténèbres et celui de la montagne de couteaux: on n'y fait que trembler et se lamenter; y sont jetés tous ceux qui ont brimé les bons par la violence et la brutalité; ils rentrent la tête et courbent l'échiné sous le poids d'atroces souffrances.
«L'enfer du lac de sang, celui d'Avfci
et celui du fléau et
de la balance: on vous y écorche jusqu'à l'os, casse les membres et arrache les tendons; on y précipite ceux qui tuent par cupidité ou massacrent les animaux.
«Difficile d'en sortir, même au bout de mille ans. On y sombre pour l'éternité sans espoir de rémission. Chacun est enchaîné et ligoté, à la merci de démons à la chevelure rousse et aux faces noires, armés de longues lances et de glaives courts. Têtes-de-bœufs et faces-de-chevaux frappent au sang de leurs masses de bronze et règles de fer.
Inutile de crier au secours: ici ni le ciel, ni la terre ne répondent.
«Car l'on ne saurait tromper sa conscience: les dieux ne laissent rien passer. Bien ou mal finit toujours par obtenir rétribution: tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps! »
À ce discours, Taizong se sentit le cœur transi de peur.
Peu après avoir repris leur marche, ils rencontrèrent un groupe de soldats-fantômes, qui tenaient chacun bannière et fanion. Ils s'agenouillèrent pour annoncer:
«Ce sont les gardes, messagers des ponts, qui sont venus vous accueillir!»
Le juge leur cria l'ordre de se relever et repartir. Il conduisit Taizong plus loin et lui fit franchir le pont d'Or.
L'empereur aperçut de l'autre côté un pont d'argent où circulaient des gens loyaux, pieux, sages et bons, animés par la justice et la rectitude, eux aussi sous la conduite de bannières et fanions.
l9t
Il y avait encore un pont pris dans la tourmente de vents glacés, par-dessus des flots de sang mugissants, dans d'incessants cris et sanglots.
«Comment s'appelle ce pont? demanda Taizong.
— C'est le pont Sans-Recours
1. Il faut vous en souvenir
et le noter pour la postérité, quand vous retournerez chez les vivants, car ce pont
«Eit par-dessus les eaux mugissantes,
Voie étroite, traîtresse, dangereuse,
Au-dessus du long fleuve pareil
A quelque flosse de flammes de feu.
Un souffle de mort perce jusqu'aux os,
Une odeur infecte donne la nausée.
Les vagues roulent des flots sinistres
Que nul ne franchit, homme ni bateau.
Pieds nus, échevelés, n'y circulent que damnés.
Long de plusieurs lis, large de trois empans, Le pont passe à cent pieds de hauteur,
Sans balustrade où poser la main.
Au-dessous, prêts à vous saisir, des monstres hideux Attendent les damnés sur leur chemin périlleux.
Près du pont se tiennent de féroces gardiens, Dans les flots se tourmentent les âmes damnées.
Aux branches pendent des lambeaux de vêtements;
Au pied de la falaise se terrent
Les mégères, honte de leurs beaux-parents;
Chiens et serpents s'en disputent les morceaux:
Il n'y a pas d'issue pour ceux tombés dans ces eaux. »
En témoigne le poème:
On entend souvent pleurs et longs sanglots;
A mille toises s'élèvent les flots
De sang: d'horribles démons infernaux
Montent la garde sur le pont des Morts.
crier fort distinâement: «Li Shimin arrive! Li Shimin est là!»
Les cris remplissaient Taizong de crainte et tremblements. Une foule de démons lui barrait le passage, les uns se traînant mutilés, d'autres disposant de leurs jambes mais sans tête.
«Rends-nous la vie!» hurlaient-ils, «rends-nous la vie!»
Pris de panique, Taizong cherchait à leur échapper en criant:
«Maître Cui, au secours! Sauvez-moi!
—
Votre Majesté», expliqua le juge, «ce sont vagabonds et brigands de trente-six endroits, les âmes perdues d'une foule de princes et de meneurs, tous voués à malemort par un injuste sort, coupés du salut, sans personne pour les recevoir ou s'occuper d'eux. Comme ils n'ont ni ressources, ni viatique, ce sont des fantômes affamés abandonnés au froid et à la solitude. Je ne pourrai sauver Votre Majesté que si Elle trouve quelque argent à leur distribuer.
—
Mais je suis venu ici les mains vides, où en trouverais-je?
— Votre Majesté, un homme du monde des vivants nous a confié ici un dépôt. Si Votre Majesté veut bien mettre son nom sur une promesse de remboursement, je me porterai garant. Si vous lui empruntez un magasin entier pour en distribuer le contenu à ces fantômes affamés, je pourrai vous faire passer.
—
Qui est-ce?
— C'est un habitant de la préfecture de Kaifeng au Henan, du nom de Xiang Liang
1. I l dispose ici de treize
magasins remplis d'or et d'argent. Vous pourrez rembourser vos dettes dans le monde des vivants.»
Fort aise de ces conseils, Taizong souscrit à l'emprunt.
Il établit un contrat qu'il remit au juge et chargea le maréchal de vider entièrement le magasin d'or et d'argent.
Le juge s'adressa alors aux fantômes:
«Partagez-vous à parts égales ces fonds et laissez passer le Père des éminents Tang. Son laps de vie est loin d'être épuisé. Je raccompagne son âme sur l'ordre formel des dix rois et lui demanderai de veiller à votre salut en faisant procéder à une grande cérémonie par l'Eau et la Terre 2. Ne
faites plus d'histoires!»
À ce discours, comme ils avaient reçu l'argent, les fantômes acquiescèrent unaniment et se retirèrent. Le juge demanda au maréchal d'agiter son fanion guide des âmes et conduisit Taizong hors de la cité de Malemort. Ils gagnèrent rapidement une large route plane et lumineuse qu'ils suivirent avec la plus grande aisance.
Si vous tenez à savoir où elle mène, écoutez la séance qui vient!
Livre troisième
LA D É L I V R A N C E D E SINGET
(chapitres xi à xv)