En l'an treize de cette ère impériale
Le souverain avait convoqué la foule:
Salle ouverte à la Loi sans limites,
Châsse des grands vœux envahie de
lumière!
Par sa grâce et faveur en temple sacré,
Cigale-d'Or a mué pour aller à l'Ouest,
Répandre la bonté et sauver les damnés,
Maintenir la foi et prêcher les trois
restles
Le 3 de la neuvième lune de l'an i 3 de l'ère «Contem¬ plation-de-la-Vertu», l'année jisi selon l'ordre cyclique 3, à
l'heure faste guimao du petit matin, le Maître de la Loi et grand prêcheur Xuanzang réunit mille deux cents moines éminents au monastère des Transformations en la cité de Chang'an, et commença l'exposé des textes sacrés.
Aussitôt l'audience matinale terminée, l'empereur, accompagné de la plupart de ses mandarins civils et militaires, quitta la salle aux Clochettes-d'Or pour se rendre en char de dragons et phénix au monastère offrir de l'encens.
De quoi avait l'air le cortège impérial? C'était Un ciel embrasé d'effluves d'heureux augure
Illuminé de mille rayons de lumière,
Une douce brise sous un soleil magnifique,
Des milliers de mandarins dans leurs costumes, Les gardes et fanions rangés de part et d'autre, Deux par deux, masses ou haches d'armes en main.
Lanternes roses, brûle-parfums impériaux
S'avancent avec solennité.
Vole dragon, danse phénix!
Le faucon s'élance, l'aigle plane:
C'est le Fils du Ciel, illuîlre, saint et droit, Ses loyaux serviteurs nobles et bons;
Mille ans de paix et bonheur sans précédent!
Voyez aussi le dais au manche recourbé,
Les robes aux dragons enlacés,
Dans l'éclat des lumières réfléchies.
Éventails de phénix, anneaux de jade
Agitent l'air de brumes d'heureux auspices.
Bonnets de perles, ceintures de jade:
Mille escouades protègent le char,
Soutenu par deux rangées d'officiers.
L'empereur révère Bouddha avec piété;
Purifié, il offre l'encens avec sincérité.
Le grand cortège du souverain des Tang arriva bientôt devant le monastère. I l donna l'ordre de faire cesser la musique et descendit de son char, suivi des hauts fonctionnaires, pour prier Bouddha et présenter l'encens. Les trois révérences faites, ils levèrent les yeux pour contempler le spectacle qu'offrait la cérémonie religieuse:
Banderoles et bannières dansent,
Flottent les dais précieux qui scintillent.
Les bannières remplissent l'estpace de nuées colorées, Les dais renvoient au soleil de rouges éclairs.
S'impose l'image d'or du plus Vénéré du monde 1,
Parmi les visages d'ardente dignité des arhat 2.
Des vases sortent fleurs d'immortel,
Des urnes fumée de bois de santal.
Les fleurs emplissent la salle d'une forêt de brocart, L'encens de santal embrume l'air de pures fragrances.
Les fruits de saison s'empilent dans les bols de laque, Et sur les tables décorées de merveilleuses douceurs.
Les moines éminents psalmodient en rangs
Pour sortir les âmes damnées de leurs peines.
Quand Taizong et sa suite eurent offert l'encens, prié le corps doré du Bouddha et rendu hommages aux arhat, le supérieur général Maître de la Loi Xuanzang vint saluer le souverain des Tang à la tête des moines. Puis chacun prit place. Le Maître de la Loi présenta à l'empereur le placet pour la délivrance des âmes en peine:
Insondable est la vertu suprême, de même le nirvana de la selle de méditation. La pureté partout circule dans les trois mondes. Les mille et une transformations sont gouvernées par le Yin et le Yang.
L'authentique permanence de la substance et de sa fonction eil inépuisable. Considérez ces âmes orphelines, combien elles sont dignes de commisération!
Sur l'ordre sacré de Taizong nous avons assemblé tous ces moines pour entrer en méditation et prêcher la Loi.
Ouvrons largement les portes de la délivrance, lançons les vaisseaux de la compassion pour tirer tous les êtres de la mer de Souffrance, pour leur épargner de retomber dans les six destinations 1.
Nous vous ramènerons sur le bon chemin vers l'universelle jouissance de l'immense. L'inactivité ou l'ataraxie vous mêlera à la pure essence. Profitez de la bonne occasion, nous vous invitons à entrer en la cité du plaisir de la pureté. Prenez le véhicule de notre victorieuse réunion pour sortir de la cage infernale, montez aux deux de la joie suprême, venez à l'Ouest tout à votre aise!
En témoigne le poème:
Le brûle-parfum d'encens d'immortalité,
Quelques rouleaux de talismans pour vous sauver:
Nous proclamons la sublime Loi sans limites,
Baignés des grâces du Ciel infini.
Crimes et péchés entièrement abolis,
Des Enfers les âmes seraient toutes sorties.
Accordez tous les bonheurs à notre pays,
Longue paix, protégez-le de ses ennemis!
Rempli d'aise à cette lecture, Taizong s'adressa aux moines:
«Soyez diligents dans vos dévotions, servez sans relâche le Bouddha. Quand vous aurez pleinement accompli les mérites et que chacun en aura recueilli la bénédiction, je vous récompenserai généreusement. Vous n'en serez pas pour vos peines, je vous l'assure! »
Les mille deux cents moines se prosternèrent d'un même élan et lui exprimèrent leur gratitude. Après le troisième repas maigre de la journée, l'empereur s'en retourna sur son char, en attendant la cérémonie solennelle du septième jour, où il serait à nouveau prié d'offrir l'encens. Comme le ciel s'assombrissait, les divers dignitaires se retirèrent à leur tour. Le soir tombait, voyezvous:
Longs bancs de brume dans la lumière du soir, Et points noirs de corbeaux juchés sur leur perchoir:
Dans la ville calme s'allument les lampions;
L'heure pour les moines de la concentration.
Il suffit pour la nuit: le lendemain matin le Maître de la Loi remontait en chaire et les moines reprenaient la récitation des soutras.
Bref, revenons à la bodhisattva Guanyin du mont Potalaka dans les mers du Sud. Depuis qu'elle en avait reçu mission du Bouddha, elle fouillait la ville de Chang'an en quête d'une personne de bien qui irait chercher les Écritures, mais sans parvenir à rencontrer quelqu'un qui possédât vraiment les vertus requises. Bien des jours avaient passé, quand elle apprit que Taizong répandait la connaissance du fruit des bonnes actions et avait inauguré une grande cérémonie pour laquelle il avait choisi les moines les plus éminents. De plus il s'avérait que le maître de la cérémonie était ce moine qui, enfant, avait été sauvé des eaux, en fait fils de Bouddha descendu du paradis de la Joie suprême, l'ancien qu'elle-même avait envoyé dans cette réincarnation. Ravie, Guanyin prit les trésors que Bouddha lui avait confiés, et, accompagnée de Moksa, se mit à parcourir les avenues de la cité pour les vendre. Quels trésors, me diriez-vous? Une rare et précieuse longue robe de moine en brocart et un bâton de pèlerin à neuf anneaux; quant aux trois cercles «Or, Tords, Sors
1», elle les garda soigneusement cachés dans
l'attente d'un usage ultérieur.
Elle se contenta d'exhiber et mettre en vente la robe et le bâton.
Il se trouvait qu'un moine particulièrement obtus n'avait pas été sélectionné pour la grande cérémonie. Il errait dans les rues de Chang'an et possédait quelques malheureux sous
2. Quand il aperçut la bodhisattva sous
l'aspect d'un moine galeux en guenilles, tête et pieds nus, offrant cette robe étincelante de somptuosité, il s'approcha pour lui demander:
«Êh! le galeux! T'en veux combien, de ta casaque?
—
La robe vaut cinq mille taëls
3, la crosse deux
mille.
—
Il sont fous, ces deux pouilleux de moines! » ricana le stupide personnage, «ce sont des idiots! Demander sept mille onces d'argent pour ces deux articles grossiers? Ça ne les vaudrait pas, même s'il suffisait de les avoir en main 2 2 Ô pour devenir immortel et bouddha! Remportez-les, vous ne les vendrez jamais!»
Sans prendre la peine de discuter, Guanyin repartit en compagnie de Moksa. Ils marchaient depuis un certain temps quand ils arrivèrent à la porte de l'Est 1, où ils
tombèrent sur le premier ministre Xiao Yu qui rentrait de l'audience. Les gardes
leur crièrent de circuler, mais au
lieu de s'écarter, Guanyin, restant au milieu de l'avenue, se dirigea droit vers le haut dignitaire. Le ministre retint son cheval pour voir ce qui se passait et, remarquant la somptueuse robe de moine, fit signe à l'un de ses gens d'en demander le prix au vendeur.
«La robe vaut cinq mille taëls, la crosse deux mille, répondit la bodhisattva.
—
Qu'est-ce que ces objets ont de particulier pour valoir si cher? s'étonna Xiao Yu.
—
La robe a du pour et du contre. Elle coûte cher et ne coûte rien.
—
Quel est le pour, quel est le contre?
—
Qui mettra cette robe ne pourra se noyer, ni tomber aux Enfers, ni devenir la victime des violents, des tigres ou des loups: tel est son avantage. L'inconvénient, c'est qu'un moine borné, concupiscent et méchant, qu'un religieux qui ne respecte pas la discipline ou qu'un laïque qui détruit les soutras et dit du mal du Bouddha, aurait grandpeine à voir ce qu'est cette robe.
—
Que veut dire: elle coûte cher et ne coûte rien?
—
Qui ne suit la Loi du Bouddha, ni ne respecte les trois joyaux
3, devra payer sept mille taëls s'il tient à les acheter, la robe et le bâton, ce qui est cher. Mais je suis tout prêt à les donner à qui en est digne, honorant les trois joyaux, se réjouissant dans le bien et se tournant vers notre Bouddha: ils ne lui coûteraient rien et nous lieraient à une bénéfique destinée.»
À ces mots le visage de Xiao Yu s'emplit de couleurs printanières, car il comprit qu'il avait affaire à une bonne personne. I l descendit aussitôt de cheval et salua respectueusement la bodhisattva.
«Vénérable maître de la grande Loi*, pardonnez-moi!
Notre empereur aime le bien et tous ses serviteurs à la cour, civils ou militaires, le pratiquent. I l vient de procéder à une grande cérémonie par l'Eau et la Terre. Cette robe conviendrait tout à fait au grand prédicateur, le "Livre III, chapitre xu
Maître de la Loi Xuanzang. Puis-je vous conduire au palais voir Sa Majesté?»
La bodhisattva le suivit volontiers. Ils firent demi-tour et entrèrent par la porte de l'Est. L'officier de service' partit les annoncer et reçut l'ordre de les conduire à la salle Précieuse.
À la vue de Xiao Yu qui avait amené deux moines pouilleux, debout au bas des marches, l'empereur lui demanda:
«Quelle affaire t'amène, Xiao Yu?
— Je sortais par la porte de l'Est quand j'ai rencontré ces deux moines», expliqua Xiao Yu après s'être prosterné devant les marches, «ils vendaient une robe et un bâton de religieux. J'ai pensé que le Maître de la Loi Xuanzang pourrait porter le vêtement, c'est pourquoi je me suis permis d'introduire les moines.»
Ravi, Taizong leur demanda le prix du kasâya
1. Guanyin
et Moksa, qui se tenaient debout au bas du trône, répondirent sans même prendre soin de s'incliner à nouveau:
«Cinq mille taëls la robe, deux mille le bâton.
—
Qu'est-ce qu'elle a d'extraordinaire, cette robe, pour valoir si cher? demanda l'empereur.
—
Ce kasâya», répondit Guanyin,
«Il suffit au dragon d'en porter un seul fil
Pour empêcher le grand rock de le dévorer;
La grue atteindrait ainsi le séjour des dieux.
Assieds-toi: ils te rendront tous hommage;
A chaque mouvement les sept bouddhas
te suivront.
D'une soie obtenue de cocons des glaces,
Filée par d'extraordinaires tisserands,
Tissée par d'immortelles beautés, la robe
Assemble des brocarts cousus de mains de fées.
En finesse, rivale des plus belles fleurs,
Ses couleurs répandent précieuse lumière.
Enfilée, elle couvre de rouges buées,
Enlevée, s'échappent des nuées colorées*^..].»
En témoigne le poème:
Honorez l'éminente Voie des Trois Joyaux
Qui juge des quatre vies dans les six chemins 6.
Cœur éclairé comprend Loi du ciel et de l'homme, Et peut transmettre la lampe de sagesse,
Corps protégé par le monde du Diamant
L'estprit calme comme la glace en pichet
Depuis que Bouddha a créé le kasâya,
S'attaquer au moine, nul, en mille kalpa
N i? l'oserait!
Le discours remplit d'aise l'empereur.
«Et le bâton, moine, qu'a-t-il d'extraordinaire? demanda-t-il encore.
—
Ce mien bâton», répondit la bodhisattva, «c'est «Neuf anneaux de fer damasquinés de cuivre,
Neuf vrilles divines, couleur d'éternité.
Pris en main, il rend jeunesse à de vieux os, Et redescend, léger comme les nuages.
Il est allé au ciel avec Maudgalyâyana
En quête de sa mère, a brisé portes de l'enfer, Ce bâton que ne souille aucune poussière:
Joyeusement suivrait le moine jusqu'au Yushan*. »
A ces mots, l'empereur donna l'ordre d'étaler la robe. Il l'examina attentivement de haut en bas: c'était assurément belle et bonne chose.
«Vénérable maître de la grande Loi», dit-il, «je ne vous le cacherai pas. J'ai présentement largement diffusé la doctrine du bien et abondamment ensemencé les champs de bénédictions. Un grand nombre de moines sont rassemblés au monastère des Transformations pour réciter des soutras, exposer la Loi. Parmi eux opère un homme de grand mérite dont le nom en religion est Xuanzang. Je souhaite acheter ces deux objets précieux pour les réserver à son usage. Combien en voulez-vous en fin de compte?»
À cette question Guanyin et Moksa joignirent les mains et louèrent le Bouddha. Elle répondit: «Puisque c'est un homme de vertu et mérite, l'humble moine que je suis lui en fait volontiers cadeau. Je ne veux pas d'argent! »
Sur ces paroles, Guanyin fit demi-tour et s'en alla.
L'empereur demanda précipitamment à Xiao Yu de la retenir et, s'inclinant profondément, lui dit:
«Vous vouliez cinq mille taëls pour la robe, deux mille pour le bâton, mais quand j'offre de les acheter, vous refusez l'argent. Est-ce à dire que j'abuserais de ma position de souverain pour vous soustraire de force ces objets? Ce "Livre III, chapitre xu
serait absurde! Nous vous offrons le prix demandé: vous ne pouvez le refuser!
—
Votre humble moine en a fait le vœu», répliqua Guanyin, «à qui révère les trois joyaux, aime à faire le bien, et prend refuge en notre Bouddha, je les donne, je ne veux pas d'argent. À plus forte raison lorsque Votre Majesté illustre la vertu, s'en tient au bien, respecte notre doctrine et de plus fait propager la grande Loi par d'éminents religieux, pleins de vertu et de mérite. Je me dois de les offrir à Votre Majesté: je vous abandonne donc les objets et vous dis adieu. »
L'empereur se réjouit fort de sa respectueuse insistance.
En conséquence, il ordonna à la cour des banquets 1 de
préparer, en remerciement, un grand repas maigre mais la bodhkattva le refusa fermement et s'en alla, fort aise de retrouver l'incognito au temple de la divinité locale, où nous la laisserons pour revenir à Taizong.
Comme l'empereur tenait l'audience de midi, il chargea Wei Zheng d'inviter Xuanzang à se rendre à la cour. Le Maître venait de rassembler les moines et de monter en chaire pour chanter des hymnes et des soutras. Dès qu'il sut qu'il s'agissait d'un ordre impérial, il descendit de l'estrade, rectifia sa tenue et suivit Wei Zheng.
«Je vous ai donné beaucoup de peines en sollicitant votre collaboration dans ces actions de grâces, sans rien avoir à vous donner en témoignage de gratitude», lui dit Taizong, «Xiao Yu avait accueilli ce matin deux moines disposés à m'offrir une longue robe de brocart extraordinaire et un bâton à neuf anneaux. Je vous ai convoqué pour que vous les emportiez et en fassiez le meilleur usage.»
Xuanzang se prosterna pour remercier l'empereur de cette faveur.
«Maître, puisque vous ne les refusez pas, puis-je vous prier de les mettre que je voie l'effet qu'ils font sur vous?»
Le vénérable ouvrit donc le kasâya, s'en couvrit, et, prenant la crosse en main, se tint debout devant Sa Majesté, à la joie générale du souverain et de ses sujets. Un vrai fils du Bouddha Ainsi-venu
Voyez plutôt:
Son élégante et noble allure,
Le vêtement semble fait sur mesure!
Une Splendeur qui emplit l'univers,
Union de couleurs dans la lumière!
Rangs de fils d'or d'avant en arrière.
Rangées d'éclatantes perles claires,
De toutes parts bordures de brocarts
Où s'étalent mille broderies rares.
Les huit trésors
forment des boutonnières,
Un anneau d'or sur crochet de velours serre
Le col omé d'étoiles du ciel en ordre.
Grande est la destinée de Xuanzang,
Digne de recevoir objets de ce rang.
Tel, descendu de l'Ouest, arhat vivant,
Il surpasse, de ce paradis, les résidents!
Quand sonnent les neuf anneaux de son bâton,
La richesse que couvre son bonnet rond,
En fait vraiment le digne fils du Bouddha,
Plus grand que la bodhi
2, ne diriez-vous pas?
Les mandarins civils et militaires présents se récriaient d'admiration, mettant Taizong au comble de la joie. Il demanda au Maître de la Loi de garder la robe et le bâton, puis, le fit escorter par deux compagnies de gardes d'honneur et de nombreux dignitaires au-delà de la porte du palais, lui demandant de se rendre au monastère par l'avenue principale tout comme s'il s'agissait de célébrer le succès d'un premier lauréat
3. Xuanzang salua et remercia encore une fois avant de partir: ce fut, le long de la grande avenue, une procession sensationnelle. Imaginez en la cité de Chang'an tous ceux qui jouaient des coudes pour voir et vanter le spectacle qui s'offrait à leurs yeux, colporteurs et marchands, princes et fils de familles, écrivains et lettrés, grands et petits, hommes et femmes. Tous s'exclamaient: «Le bel et bon Maître de la Loi! Un arhat vivant descendu sur terre, vraiment, un bouddha vivant chez les mortels! »
Quand Xuanzang arriva au monastère, les moines descendirent de leur banc pour l'accueillir. A le voir sous ce kasâya, tenant ce bâton, chacun se dit que c'était seigneur Dizang
qui venait leur rendre visite. S'inclinant, ils restaient à ses côtés. Xuanzang monta dans la salle, alluma de l'encens, pria Bouddha, puis, quand il eut longtemps expliqué à la foule assemblée les faveurs qu'il avait reçues de la personne sacrée de l'empereur, chacun regagna sa place de méditation.
Bientôt le disque rouge du soleil sombrait à l'Ouest.
C'était bien le visage de Ctgale-d'Or au savoir éclairé.
Arbres et plantes se perdent dans la brume,
Les cloches sonnent, les lumières s'allument;
Au troisième coup les passants se raréfient,
Dans les rues, c'est le silence qui s'établit.
Au temple la flamme des lampes scintille;
Le hameau solitaire demeure sans bruit:
Le bon moment pour entrer en méditation,
Nourrir sa nature et vaincre les démons.
Lumières et ténèbres se succèdent d'une chiquenaude:
le jour de la grande cérémonie du septième jour était arrivé. Xuanzang présentait à l'empereur une nouvelle invitation à offrir l'encens.
Le bruit de ces bonnes œuvres s'était répandu dans l'empire entier.
Taizong avait aussitôt fait préparer les voitures et n'avait pas tardé à se rendre au monastère, suivi d'un grand nombre de mandarins civils et militaires, des impératrices et de membres de la famille impériale. Tous les gens de la ville, grands ou petits, humbles ou nobles, étaient allés écouter le prêche. I l y avait alors aussi Guanyin qui dit à Moksa:
«C'est aujourd'hui que se tient la grande cérémonie par l'Eau et la Terre, la première des sept jours: mêlons-nous à la foule, d'abord pour voir comment la fête va se dérouler, ensuite afin de savoir si la réincarnation de Cigaled'Or possède inspiration bénie, enfin pour découvrir de quelle école relève son prêche.»
Us entrèrent donc tous deux dans le monastère, le cas de dire:
Retrouvailles inscrites dans la destinée
Retour de prajna sur son terrain élevé
Le spectacle qui s'offrait à leurs yeux était vraiment digne de la cour céleste et d'un grand pays, assurément plus imposant que le sad-varsa
3, plus beau que le parc de
Srâvastî, le Jetavana^, en rien inférieur au monastère suprême des Quatre-Orients
5. La salle retentissait de
musique divine et de litanies au Bouddha.
La bodhisattva s'installa près de l'estrade aux nombreux trésors: c'était bien le visage de Cigale-d'Or au savoir éclairé. En témoigne le poème:
"Livre III, chapitre xu
Pur de toute obnubilation
Sur la haute efirade, Xuanzang
Attire les âmes en peine
Ht gens de haut rang venus l'écouter'[...].
Le Maître de la Loi récita un moment le soutra du Salut des trépassés, puis expliqua le Céleste trésor pour la paix des nations, enfin prêcha sur l'Exhortation à l'acquisition des mérites
Guanyin s'approcha et, frappant l'estrade, l'apostropha à tue-tête:
«Hé! le moine! Tu ne sais donc que discourir sur les enseignements du Petit Véhicule! Ne pourrais-tu pas nous parler un peu du Grand Véhicule
Le cœur rempli de joie à ces mots, Xuanzang se retourna, sauta au bas de l'estrade et, saluant la bodhisattva les mains jointes, lui répondit:
«Maître, veuillez pardonner à votre disciple de ne pas vous avoir prêté attention. Tous les moines que je connais n'enseignent que le Petit Véhicule. Je ne sais pas ce que sont les enseignements du Grand Véhicule.
— Tes enseignements du Petit Véhicule ne peuvent sauver les trépassés et ne font que laisser les profanes dans la confusion
4. Nous disposons des trois corbeilles
de la
Loi du Bouddha du Grand Véhicule: elles ont pouvoir de faire monter au ciel les damnés, de tirer les affligés de leurs peines, d'assurer longévité sans limites 6 et de faire
en sorte que l'on ne part, ni ne vient
Tandis qu'ils poursuivaient leur discussion, l'officier chargé de la surveillance du déroulement de la cérémonie vint annoncer précipitamment à l'empereur: «Le Maître expliquait la sublime Loi quand il a été tiré de sa chaire par deux moines mendiants galeux, qui parlent à tort et à travers.»
Le souverain ordonna leur arrestation, mais déjà la foule les entraînait dans la salle du fond. A la vue de Taizong, l'un des moines le regarda en face, sans même joindre les mains ou saluer:
«Que me veut Votre Majesté?»
Taizong le reconnut: «N'es-tu pas le moine qui m'avait donné le kasâya l'autre jour?
— Exact! répliqua Guanyin.
— Puisque tu es venu ici écouter le prêche, ne La bodhisattva s'envola avec Moksa en baut de l'eflrade, puis parut sous sa forme originelle.
pourrais-tu pas te contenter de prendre part au repas maigre, au lieu de discutailler avec mon Maître de la Loi, troubler la salle et perturber le service?
—
Ton Maître de la Loi ne sait parler que des enseignements du Petit Véhicule, qui ne peuvent conduire au ciel les âmes perdues, alors que nous disposons des trois corbeilles de la Loi du Bouddha, qui sauraient les tirer du malheur et assurer l'indestructibilité des corps.
—
Où se trouve cette Loi du Bouddha selon le Grand Véhicule?» demanda joyeusement Taizong, sans se départir de son air solennel.
«Auprès de notre Bouddha Ainsi-venu
1, au grand
monastère du Coup-de-Tonnerre
du pays de l'Inde
au
grand paradis de l'Ouest. Elle est capable de dénouer mille injustices et de dissoudre toutes les calamités.
— Est-ce que tu t'en souviens?
— Oui!
—
Que le Maître de la Loi l'emmène et le prie de monter en chaire!» conclut Taizong, enchanté de cette réponse.
La bodhkattva s'envola avec Moksa en haut de l'estrade, puis montant sur un nuage de bon augure, atteignit les nuées et parut sous sa forme originelle de salvatrice, tenant le vase pur à la branche de saule. A sa gauche Moksa, en religion Hui'an, concentrait son énergie, bâton en main. Rempli de joie, le souverain des Tang se tourna vers le ciel pour prier, tandis que ses officiers civils et militaires s'agenouillaient pour offrir l'encens.
Que ce fût moine, nonne, prêtre taoïste, laïque, artisan ou marchand, personne dans tout le monastère qui ne s'exclamât, en prière:
«La brave bodhkattva, la brave bodhkattvaht
En témoigne le chant que voici:
Voilée de brumes d'heureux augure,
Corps de Loi* protégé de lumière,
Dans le fleuve des étoiles,
Elle est apparue, la Vraie.
Sur la tête, elle porte
B onnet noué de feuilles d'or,
Etalant des fleurs de jade,
Répandant des rayons d'or
Dans le souffle de cordons de perles.
Elle a mis une simple robe bleue
2 3 6
De couleur pâle,
Ornée discrètement
De dragons lovés et phénix volants.
Sur la poitrine une plaque
Associe dans la brise
Les offres du jour et de la nuit,
Pierres précieuses et sachets de parfum.
Autour de la taille un cordon retient
Une jupe de velours brodé
Qui franchit la mer de jaspe
Dans les nuages colorés,
Bordée de fils d'or
lit tissée de cocons de glace
Devant elle se tient
Une perruche blanche, à bec rouge et plumes jaunes, Qui a franchi l'océan oriental et parcouru le monde.
Touchant les cœurs et les engageant à la piété.
A la main elle tient le vase précieux
Dispensateur de ses grâces et secours;
S'y trouve la branche de saule
Qui balaie le ciel et disperse le mal,
Élimine brumes et brouillards insistants.
Crochets brodés enfilant anneaux de jade,
Les lotus d'or s'épaississent sous ses pas,
Tant elle eff allée et venue en trois jours,
Guanyin la Salvatrice, attentive à nos peines et douleurs.
De joie Taizong en oubliait le souci de son empire, de dévotion les fonctionnaires civils et militaires en négligeaient l'étiquette de cour. Tous répétaient: «Namo Guanshiyin pusa
Taizong donna aussitôt l'ordre de faire tracer le portrait authentique de la bodhisattva par une main habile. La volonté impériale à peine énoncée, ce fut Wu Daozi 3 qui
en reçut mission, peintre des dieux et des saints, artiste de haute et lointaine vision: c'est lui qui sera chargé d'exécuter les portraits des serviteurs émérites de l'empire au pavillon des Nuées-Ethérées*.
De son pinceau merveilleux, il traça sur-le-champ la forme authentique de Guanyin, laquelle s'éloignait peu à peu dans un halo de nuées d'heureux auspices. L'instant d'après disparaissait la lumière dorée. On vit alors tomber de l'espace, de glissade en glissade, un billet qui portait quelques vers d'un éloge clairement rédigé:
Au souverain des grands Tang nous offrons respectueusement Les sublimes écrits que recèle l'Ouest.
"Livre III, chapitre xn
A cent huit mille lis d'ici s'offrent obligeamment Les enseignements du Grand Véhicule.
Ces soufras ramenés en votre noble pays
Pourront sauver les damnés, édifier les poules.
Qui consentirait à s'y rendre les chercher.
En obtiendra justes fruits et corps doré
À la vue du billet, l'empereur ordonna aux moines:
«Suspendons la cérémonie en attendant le retour de celui que j'aurai envoyé pour chercher les soutras du Grand Véhicule! Nous reprendrons alors avec une sincère dévotion la culture des fruits du bien.»
Tous
les
mandarins
approuvèrent.
L'empereur
demanda sur-le-champ:
«Qui veut bien accepter d'obéir à l'ordre d'aller au paradis de l'Ouest solliciter ces écritures du Bouddha?»
Il n'avait pas fini de poser la question que le Maître de la Loi sortit des rangs pour se placer devant l'empereur et lui dire en le saluant respectueusement: «L'humble moine que je suis est sans talents, mais il est prêt à faire les efforts d'une bête de somme pour rapporter à Votre Majesté les écritures authentiques et consolider pour toujours son empire.»
Fort aise, Taizong s'avança pour relever le moine de ses impériales mains, en lui disant: «Maître, si vous consentez vraiment à me témoigner si complète loyauté en franchissant fleuves et montagnes sans crainte de ces énormes distances, je suis prêt à vous saluer en frère!»
Xuanzang se prosterna en remerciement de la faveur accordée.
En souverain parfaitement vertueux, Taizong se rendit devant la statue de Bouddha du monastère et salua par quatre fois Xuanzang, l'appelant «cher frère et saint moine».
Ému, Xuanzang ne savait comment exprimer sa gratitude: plutôt sombrer à jamais au fond des Enfers! » Et il en fit serment en brûlant de l'encens devant l'image du Bouddha.
Fort aise, l'empereur ordonna le retour du cortège dans l'attente d'un jour et d'une heure fastes et favorables au départ et à la remise des documents officiels. L'assemblée se dispersa après le retrait de l'empereur.
De son côté, Xuanzang se retira au monastère de Vaste Bénédiction 1. Les moines et les quelques novices, qui
n'avaient pas tardé à entendre parler de l'entreprise, vinrent tous le voir pour lui demander s'il était vrai qu'il avait fait le serment d'aller au ciel de l'Ouest.
«C'est vrai», répondait Xuanzang.
«Maître», s'inquiétait l'un de ses disciples, «j'ai entendu dire que la route est longue, infestée de démons et de bêtes sauvages. Je crains que ce ne soit un voyage sans retour, que votre vie ne soit constamment en danger.
— J'ai déjà prêté le serment solennel de sombrer à jamais dans les Enfers, si je ne rapporte pas les Écritures authentiques. D'ailleurs les faveurs dont m'a comblé mon souverain m'obligent à me vouer entièrement à mon pays, sans autre considération. Certes, je ne sais ce qui m'attend après mon départ et je n'ignore pas combien ce voyage est incertain... Mes chers disciples, quand je serai parti, que ce soit dans deux ou trois ans ou dans six ou sept, observez les pins au portail du monastère: si les branches se tournent vers l'est, c'est que mon retour sera proche. Sinon, n'y comptez plus! »
Les disciples gravèrent ces paroles dans leur mémoire.
Le lendemain matin Taizong tint audience et réunit ses collaborateurs civils et militaires pour qu'ils rédigent les documents concernant la quête des soutras. On les frappa du sceau accordant libre passage. Le directeur du bureau d'astrologie présenta son rapport:
«La conjoncture astrale est aujourd'hui même favorable au départ pour un voyage lointain.»
L'empereur en fut fort heureux. C'est alors que parut l'officier de garde au portail Jaune
2: «Votre frère, le
Maître de la Loi, attend vos ordres à la porte.»
Taizong le fit aussitôt entrer dans la salle Précieuse, et lui dit:
«Cher frère, c'est aujourd'hui un jour favorable au départ. Voici les documents de libre passage aux frontières. J'ai là un bol d'or fin à vous offrir pour mendier vos repas. J'ai choisi deux personnes qui vous accompagneront et je vous fais don d'un cheval qui saura vous prêter ses forces dans ce long voyage. Vous pouvez partir tout de suite.»
Fort aise de l'apprendre, Xuanzang remercia l'empereur de ces faveurs et reçut les dons sans la moindre intention de tarder plus longtemps. L'empereur avait fait ranger les voitures pour l'accompagner avec ses mandarins jusqu'aux portes de la ville. Là, les moines et disciples du monastère l'attendaient avec des vêtements d'hiver et d'été. À leur vue, Taizong fit d'abord empaqueter les bagages et charger les chevaux, puis apporter un pichet pour trinquer. Levant la coupe, l'empereur demanda:
«Quelle est votre élégante appellation, cher frère?
—
L'humble moine que je suis a quitté sa famille et ne saurait prétendre à quelque appellation.
—
La bodhisattva vient de nous apprendre que l'on dispose au paradis de l'Ouest de trois corbeilles de saintes Écritures, ce qui se dit tripitaka en sanskrit. Pourquoi ne pas adopter une appellation en fonction de cette quête en prenant le nom de Tripitaka?»
Xuanzang remercia l'empereur et, tout en prenant le vin, ajouta:
«Votre Majesté, l'alcool est la première des prohibitions qui s'appliquent aux moines. Je n'en ai d'ailleurs jamais bu.
—
Le départ qui a lieu aujourd'hui n'est comparable à nul autre événement. C'est un vin sans alcool: veuillez boire au moins cette coupe pour l'accomplissement des vœux que je formule à l'occasion de votre départ!»
Tripitaka n'osait refuser. Il avait pris le vin et s'apprêtait à le boire quand Taizong se baissa et ramassa une pincée de poussière qu'il jeta dans la coupe. Tripitaka demeurait interdit, ne comprenant pas ce que Sa Majesté voulait dire. Taizong se mit à rire:
«Cher frère, ce départ va vous conduire au ciel de l'Ouest: quand pourriez-vous être de retour?
— Je n'y resterai pas plus de trois ans et reviendrai directement...
—
Les jours vont s'accumuler, et les années aussi, la route est longue et les montagnes lointaines! Buvez ce vin, mon frère: mieux vaut cette pincée du sol natal que tous les trésors du monde!»
Tripitaka comprit enfin la signification de cette pincée de poussière, remercia à nouveau l'empereur de ses faveurs et vida la coupe. Il prit congé, franchit la barrière et s'en fut.
Le souverain des Tang s'en retourna.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il advint après ce départ, écoutez donc la séance qui vient!