E'éminent souverain, par décret officiel
E'a dépéché en quête des sources réelles
Xuanzang est parti chercher l'antre aux Dragons Et le pic des Vautours
3, plein de résolution.
Eoin au-delà des frontières, combien de pays, Combien de hauts sommets n'aura-t-il pas franchis!
Il a quitté l'empereur et vers l'Ouest se lance A. la découverte de la Vacuité immense.
Parlons de Tripitaka qui avait reçu l'insigne faveur d'être accompagné jusqu'à l'octroi de la cité de Chang'an par l'empereur en personne, suivi d'un grand nombre d'officiers, trois jours avant le milieu de la neuvième lune de l'an 13 de l'ère Contemplation-de-la-Vertu 4.
En deux jours de trot incessant, ils ne tardèrent pas à parvenir au monastère de la Porte-de-la-Loi
5. Le supérieur
qui en avait la direction, à la tête de quelque cinq cents moines qui se mirent en rangs de chaque côté, les accueillit et leur offrit le thé. Après le thé fut servi un repas maigre.
Puis le soir tomba sans que l'on y prît garde. C'était:
Ombres impalpables près de la Voie lactée,
Eune brillante sans un grain de poussière,
Cris d'oies sauvages sur la rive lointaine,
"Bruits sourds de battoirs de lessive prochaine.
Ees oiseaux perchent sur les arbres dépouillés, Tandis que les moines parlent de sons sanskrits.
Sur le banc couvert de nattes de jonc, assis, Ils discutent jusqu'aux approches de minuit.
Livre 111, chapitre xin
À la lueur des lampes, les moines parlaient de la doctrine du Bouddha et des raisons de la décision d'aller chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Certains disaient qu'il y aurait d'immenses cours d'eau et de hautes montagnes à franchir; d'autres assuraient que la route serait pleine de tigres et de panthères. Certains pensaient que les sommets escarpés et les falaises à pic ne se laisseraient pas aisément franchir, d'autres qu'il serait difficile de vaincre les êtres maléfiques et les démons pervers.
Tripitaka gardait bouche cousue, se contentant de montrer du doigt son cœur 1 en hochant la tête à maintes
reprises. Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, les moines lui demandèrent en joignant les mains:
«Maître, pourquoi nous montrez-vous votre cœur en hochant la tête?
—
Les démons naissent de l'esprit et disparaissent quand il s'éteint. Votre disciple en a fait le serment solennel devant Bouddha au monastère des Transformations:
il ne dépend plus que de moi d'accomplir de tout mon cœur ma mission. Coûte que coûte, il me faut atteindre le paradis de l'Ouest, voir le Bouddha et obtenir les soutras, de sorte que tourne notre roue de la Loi et que soit à jamais assurée la prospérité de l'auguste territoire de notre souverain sacré.»
À ces mots, pas un moine qui ne manifestât son admiration, s'exclamant: «Quelle loyauté! Quel courage de la part du Grand prédicateur et Maître de la Loi!» Us le prièrent de se mettre au lit et de bien se reposer, ne tarissant pas d'éloges.
Bientôt le bambou entrechoqué
annonçait la disparition de la lune pâle, les coqs se mettaient à chanter, et les premiers nuages de l'aube apparurent. Les moines se levaient et s'affairaient à préparer l'eau du thé et le déjeuner du matin. Xuanzang enfila son kasaya, monta vers la salle principale et pria devant l'image du Bouddha:
«Ton disciple Chen Xuanzang est parti en quête des Écritures, mais ses yeux de chair, à la vision trouble et bornée, ignorent la vraie forme du Bouddha vivant. Je formule aujourd'hui même le vœu d'offrir l'encens dans tous les monastères que je trouverai sur ma route, de prier tous les bouddhas que je rencontrerai, de nettoyer tous les stoupas
qui seront sur mon chemin! Mais veuille notre Bouddha me témoigner sa compassion en me révélant au plus tôt son corps doré de seize pieds
et en me faisant don
des soutras authentiques pour qu'ils se répandent et soient préservés en terre de l'Est!»
Ces vœux prononcés, il retourna à la cellule du supérieur prendre le repas maigre. Quand il eut fini de manger, les deux compagnons de son escorte sellèrent les chevaux et le pressèrent de se mettre en route.
Tripitaka franchit le portail du monastère et prit congé des moines. Ils regrettaient tant de le voir partir qu'ils l'accompagnèrent sur une distance de dix lis avant de s'en retourner en retenant leurs larmes.
Tripitaka poussait droit vers l'Ouest. Il faisait un temps de fin d'automne:
Les quelques arbres du hameau se dépouillent, Les feuilles rouges de l'érable s'éparpillent.
Le passant des pluies et brumes se raréfie,
Le chrysanthème remplit de mélancolie.
Déjà tombe la neige d'un ciel de givre:
Un canard esseulé s'enfonce dans le vide.
A l'horizon lointain volent les nuages;
L'hirondelle part. Arrive l'oie sauvage,
Aux appels sourds et déchirants.
Au bout de quelques jours de voyage, le Maître et ses compagnons atteignirent Gongzhou
3. Les mandarins et
fonctionnaires furent bientôt là pour les accueillir et les conduire en ville, d'où ils repartirent après y avoir passé la nuit.
Mangeant quand la faim les tenaillait, buvant lorsqu'ils avaient soif, s'abritant la nuit et repartant à l'aube, ils parvinrent deux ou trois jours plus tard à Hezhou 4, la ville
de garnison à la frontière du grand empire des Tang. Le commandant en chef, comme les moines bouddhistes et taoïstes, ne manquèrent pas de venir lui présenter leurs respects dès qu'ils apprirent que c'était le Maître de la Loi, frère impérial en mission officielle, en route vers l'Ouest pour voir le Bouddha.
Ils furent invités à se reposer au monastère de la Sourcedu-Bonheur 5, où chaque moine vint les saluer. Puis l'on disposa le repas maigre. Quand ils se furent restaurés, Tripitaka demanda à ses deux suivants de donner pleine ration au cheval car l'on repartirait avant l'aube. À peine les coqs avaient-ils chanté qu'il appelait ses deux compagnons, réveillait les moines et franchissait la frontière, après avoir bu le thé et pris le petit déjeuner.
Dans son impatience, le vénérable s'était levé trop tôt.
À cette époque avancée de l'automne, les coqs chantent, en fait, de très bonne heure, alors qu'il fait un temps de quatrième vigile plutôt que de cinquième
1. Les trois
hommes et le cheval se suivaient à la clarté du givre et de la lune; ils avaient parcouru plusieurs dizaines de lis, quand ils reconnurent une chaîne de montagnes. Il leur fallait trouver le chemin en écartant la broussaille. Ils avaient de plus en plus de mal à progresser dans les escarpements, se demandant s'ils ne s'étaient pas trompés de route. Us étaient en proie au doute quand tout à coup le sol se déroba: les trois hommes, avec le cheval, furent précipités au fond d'une fosse. Tripitaka était affolé. Ses
compagnons
tremblaient de tous leurs
membres, remplis d'appréhension, lorsqu'ils entendirent vociférer ou plutôt rugir: «Amenez-les! Amenez-lesmoi! »
Dans une violente bourrasque surgirent cinquante à soixante monstres qui se saisirent de Tripitaka et de ses compagnons; ils les hissèrent hors du piège. Transi de peur, tremblant, le Maître de la Loi hasarda un œil pour voir ce qui se passait: à la place d'honneur trônait le roi des démons, d'une hideur horrible. À dire vrai:
Un corps énorme à vous donner le frisson,
Un air féroce à vous mettre en pâmoison.
Ses yeux vous foudroient de leur regard pesant, Sa voix de tonnerre secoue tous les orients!
Dents de scie, les canines lui sortent de la bouche, De menaçantes incisives ornent ses bajoues.
Enveloppé de brocart brodé en bordure,
Mais les vertèbres comme zébrées de rayures,
Il arbore d'éparses moustaches d'acier
Qui laissent voir la chair, des griffes acérées.
Ee meilleur des chasseurs
prendrait peur, pour sûr,
Devant ce prince
des montagnes du Sud!
Saisi de frayeur, Tripitaka avait l'impression que ses âmes s'envolaient
4, ses compagnons que leurs os ramollissaient et leurs muscles se figeaient. Le roi hurla l'ordre de 2 4 4
les ligoter. La bande de monstres, au moyen de cordes, s'exécuta avec un bel ensemble. On se disposait à croquer les trois hommes quand une clameur se fit entendre.
Quelqu'un vint annoncer:
«Le seigneur du mont des Ours et l'ermite Zébu 1 sont
là.»
Tripitaka leva la tête à ces mots et vit que s'avançait un gaillard noiraud. De quoi avait-il l'air?
Mâle héros rempli de bravoure,
Au corps plein de force et de fougue,
Il franchit les eaux de sa seule envergure,
Fonce dans les bois en sa lourde carrure;
"En
rêve, depuis toujours de bon augure"
Se révèle aujourd'hui cette créature.
Elle sait grimper aux arbres comme les briser, Prévoir le froid et le temps qui peut arriver.
Aussi l'appelle-t-on Seigneur de la montagne.
Derrière venait un gros costaud. De quoi avait-il l'air, direz-vous?
Couronné d'une paire de cornes effilées,
Ee dos paré d'une bosse majestueuse,
Nature docile sous sa robe noire,
Il s'avance à pas lents et comptés.
Né de mère vache et de père taureau,
Il sait se rendre utile au laboureur
Et mérite le nom d'ermite Zébu.
Les deux créatures firent une entrée majestueuse, tandis que le roi-démon s'empressait de les accueillir.
« Général Yin, tout va bien à ce que je vois; félicitations!
Mes félicitations!» s'exclama le seigneur du mont aux Ours. L'ermite Zébu ajouta:
«Vous me semblez en meilleure forme que jamais, général Yin, j'en suis enchanté, vraiment enchanté!
—
Et vous-mêmes, messieurs, comment allez-vous ces jours-ci?
—
Comme d'habitude, répondit le Seigneur de la montagne.
—
Comme va le temps», répliqua l'ermite Zébu.
Puis chacun s'assit pour rire et deviser. C'est alors que l'un des compagnons de Tripitaka se mit à gémir, tant lui faisaient mal les liens trop serrés.
// vit soudain nn vieillard s'approcher.
«D'où sortent ces trois-là? demanda le noiraud.
—
Ils sont venus s'offrir d'eux-mêmes! ricana le roidémon.
—
Ne pourrait-on pas les servir à vos invités? suggéra en riant l'ermite.
—
Bien sûr, avec plaisir!
—
I l ne faut pas tout consommer en une fois», objeéfa le seigneur de la montagne, «dévorons-en deux et laissons le troisième. D'accord?»
Le roi-démon acquiesça et fit aussitôt appeler des gens de sa suite qui arrachèrent le cœur et vidèrent les entrailles des deux compagnons avant de découper leurs cadavres.
La tête, le cœur et le foie furent présentés aux deux invités, les membres à l'hôte et le reste partagé entre les monstres.
On entendait un bruit de mâchoires et d'os broyés, tout comme si des tigres dévoraient des agneaux et des moutons: ils furent avalés en un rien de temps. Le vénérable en était quasiment mort de peur: c'est que c'était, depuis qu'il avait quitté Chang'an, la première des épreuves terribles qui l'attendaient.
Il était en proie aux pires angoisses, quand l'est commença peu à peu à blanchir. Les deux êtres maléfiques ne se retirèrent qu'à l'aube en disant:
«Vous nous avez magnifiquement traités aujourd'hui:
permettez-nous de vous rendre la pareille un prochain jour.»
Ils se retirèrent enfin, après une dernière embrassade.
Bientôt montait un soleil rougeoyant, mais Tripitaka restait plongé dans une sorte de stupeur qui le laissait incapable de distinguer la gauche de la droite. Il était dans cet état de demi-conscience quand il vit soudain un vieillard s'approcher, une canne à la main: il s'avança et brisa ses liens d'un simple effleurement du bâton. Tripitaka ne revint à lui que lorsqu'il lui souffla au visage. Il s'agenouilla:
«Merci, noble vieillard, d'avoir sauvé la vie à l'humble moine que je suis!
—
Relève-toi», répondit le vieil homme en lui rendant la politesse, «aurais-tu perdu quelque chose?
—
L'escorte a été dévorée. Restent les bagages et le cheval: je ne sais où ils sont passés.
—
Là-bas», répondit le vieillard en montrant la direction de sa canne, «n'est-ce pas un cheval et deux ballots?»
Tournant la tête, Tripitaka se sentit quelque peu soulagé en voyant que ses affaires n'étaient pas perdues. Il demanda au vieil homme:
«Où sommes-nous? Comment vous trouvez-vous là?
— C'est la sierra de la Double-Fourche, repaire de tigres et de loups. Pourquoi vous y êtes-vous fourrés?
—
Nous avions quitté le poste-frontière de Hezhou au chant du coq, plus tôt qu'il ne l'aurait fallu: nous avons dû nous frayer un chemin dans le froid et le givre, avant de tomber brutalement dans ce trou. Un horrible démon nous a fait ligoter, moi, votre humble moine, et mes deux compagnons. Puis est apparu un grand gaillard de noiraud qui s'est déclaré seigneur du mont aux Ours, ensuite un gros type, l'ermite Zébu. Ils ont traité le démon de "général Yin", aussitôt entrés. À eux trois, ils ont dévoré mes deux compagnons et ne se sont séparés qu'à l'aube. Je n'espérais plus avoir la chance inouïe d'être secouru...
—
L'ermite est l'esprit maléfique d'un taureau sauvage, le Seigneur de la montagne celui d'un ours, le général Yin celui d'un tigre. Leur suite est composée d'esprits de la montagne et de fantômes des arbres, ainsi que de toutes sortes de bêtes étranges. Ils ne pouvaient pas te dévorer à cause de la clarté originelle de ta nature fondamentale, et pour cela seul. Suis-moi: je vais te conduire sur la bonne route. »
Submergé de gratitude, Tripitaka chargea les ballots sur le cheval et, le tirant par la bride, suivit le vieillard qui l'avait sorti de la fosse et qui le remit sur la route.
Comme Tripitaka attachait la monture à un arbuste au bord du chemin et se tournait pour remercier le vieillard, celui-ci, léger comme un coup de vent, enfourcha une grue blanche à tête rouge: il disparut en s'élevant dans les airs. Puis flottant dans la brise, descendit un billet qui portait un quatrain en forme de dithyrambe
1, que voici:
Je suis la très blanche étoile
de l'Ouestl,
Venue te sauver par Spéciale requête.
Plus avant t'attendent d'autres secours divins:
Ne nous en veuille de ces obstacles sur ton chemin!
À cette lecture, Tripitaka se tourna vers le ciel pour prier:
«Grâce te soit rendue, ô Vénus, planète d'Or, de m'avoir tiré de cette difficulté!»
Quand il eut fini de prier, il reprit la bride de son cheval et poursuivit le rude chemin, seul, dans la solitude et la désolation.
Sur la chaîne de montagnes, ce n'était vraiment que Vents glacés dans la forêt mouillée de pluies, Glouglou menaçant des torrents insoumis,
Parfums pénétrants de fleurs sauvages,
Empilements de rocs sans ancrage.
Singes et cerfs s'interpellent en groupes,
Daims et chevrotains détalent en troupes.
Chants et pépiements d'oiseaux se multiplient, Tandis que les traces humaines se raréfient.
T'estprit inquiet, le moine frissonne, transi;
A grand-peine avance le cheval affaibli.
Prêt à y laisser sa vie, Tripitaka gravit le sommet escarpé. Au bout d'une demi-journée de marche, il ne voyait toujours pas âme qui vive, ni ombre de village. Il était rongé par la faim, épuisé par le terrain accidenté. À ce moment critique, ne voilà-t-il pas que deux tigres féroces se présentent en rugissant! Derrière lui s'étaient enroulés plusieurs longs serpents, à sa droite grouillaient des bêtes venimeuses, à sa gauche des créatures maléfiques. Il ne restait au moine isolé d'autre solution que de s'abandonner à la volonté du Ciel, d'autant que le cheval s'affaissait, l'échiné sans force et le sabot chancelant: il finit par tomber sur les rotules et se renverser sur le sol. I l refusait de se relever et de bouger: le battre ou le tirer n'y pouvait mais. La situation ne laissait aucun espoir de secours au malheureux Maître de la Loi: elle lui paraissait vraiment inextricable, et la mort, inéluctable; il n'y avait plus rien à faire! Mais, comme nous l'avons dit à son sujet, il n'efl point de danger qui n'attire secours approprié.
Il était dans cette situation désespérée quand, tout à coup, il vit les bêtes venimeuses s'enfuir, les créatures maléfiques s'envoler, les tigres disparaître et les serpents se cacher. Tripitaka leva les yeux et aperçut un homme qui tenait à la main un trident d'acier, arc et flèches accrochés à la taille. Il émergeait du flanc de la montagne, un vaillant gaillard, assurément! Voyez-le:
Sur la tête bonnet de léopard tacheté,
En tunique de laine tissée de fils de soie,
Ea taille serrée d'une boucle à lion-mane
Aux pieds une paire de bottes de chevrotain,
De grands yeux aux pupilles rondes de pendu,
Ees boucles de sa barbe en complet désordre,
Le carquois de flèches empoisonnées suspendu, Il manie un long trident d'acier de grand choix.
Au son de sa voix la rate des bêtes éclate,
Les faisans terrifiés y laissent leur âme...
Quand Tripitaka vit qu'il s'approchait, il s'agenouilla au bord de la route et cria, en joignant les mains:
«.Maharaja
2, au secours, au secours!»
Le gaillard rejoignit le moine éperdu, posa sa fourche et lui répondit en le relevant: «Rassurez-vous, vénérable! Je ne suis pas un brigand mais un simple chasseur de cette montagne. On me donne le sobriquet de Grand protecteur pacificateur de la montagne
3, mais je m'appelle Liu et me
prénomme Boqin. Je suis tombé sur vous en venant par ici à la recherche de quelques bêtes pour me nourrir. Désolé de vous avoir donné cette frayeur.
— Je suis un moine envoyé par Sa Majesté au paradis de l'Ouest prier Bouddha et chercher les Écritures. À l'instant, arrivé en ces lieux je me suis vu environné de serpents et de bêtes féroces, mis dans l'impossibilité d'avancer. A peine vous ont-ils vu qu'ils se sont enfuis:
grand merci de m'avoir sauvé la vie, grand merci!
— Je suis un habitant de ces parages qui ne vit que de la capture de serpents ou autres bestioles et de l'abattage de tigres ou de loups. Voilà pourquoi les animaux ont peur de moi. Puisque vous venez de la cour des Tang, nous sommes des compatriotes. Vous êtes encore sur leur territoire ici et je suis aussi un sujet de la cour des Tang. Vous et moi, nous vivons des terres de notre auguste souverain. En vérité nous appartenons au même pays: n'ayez crainte, suivez-moi! Amenez votre cheval se reposer à ma chaumière, et demain matin je vous raccompagne jusqu'à la bonne route.»
Comblé d'aise par ces paroles, Tripitaka le remercia et le suivit en tirant son cheval.
Comme ils passaient le flanc de la montagne, ils entendirent le ululement du vent.
«Vénérable, asseyez-vous ici et ne bougez pas! Ce bruit indique la présence d'un lynx: attendez que je m'en empare pour vous le servir.»
À ces mots, Tripataka senti son cœur battre la chamade: il n'aurait osé faire le moindre pas. Le chasseur se saisit du trident et partit à grandes enjambées à la rencontre de la bête. C'était une sorte de tigre moucheté qui lui faisait face. À la vue de l'homme, il fit demi-tour et s'enfuit.
«Sale bête, où vas-tu?» tonna Boqin.
Se voyant talonné de près, l'animal se retourna et se jeta sur lui toutes griffes dehors, mais il fut reçu par le trident que le chasseur brandissait des deux mains, tandis que Tripitaka restait cloué de terreur dans l'herbe. Avait-il jamais vu, depuis qu'il était sorti du ventre de sa mère, opération aussi périlleuse? Le grand protecteur et le tigre sur la pente de la montagne, cette lutte entre l'homme et la tête, quel combat!
Rage montante et violente tornade:
Rage de chasseur prêt à toutes bravades,
Violence du jeune fauve sans parade.
h'un se prépare à l'estocade,
h'autre montre les dents, joue des griffes.
Ee trident brille au soleil hâtif.
Ea queue mouchetée soulève des nuages.
h'un vise le poitrail et ne le ménage,
L'autre fait front pour n'en faire qu'une bouchée.
Tire-toi de là: tu seras ressuscité!
Sinon, tu iras voir le juge des Enfers.
Entends les rugissements du fauve si fier
Et le cri du chasseur à la voix de tonnerre!
Rugissements à fendre les montagnes,
Cris à déchirer le voile des deux!
De l'un, les yeux d'or exorbités de colère,
De l'autre, la rate sur le point d'éclater...
E 'homme et le tigre se battent pour la vie,
Ea moindre parade manquêe en est le prix!
Ils combattirent deux bonnes heures, puis les coups de griffes du tigre se ralentirent et ses reins s'affaissèrent: lui enfonçant le trident en plein poitrail, le chasseur renversa le fauve. La malheureuse bête! Les pointes lui avaient Boquín jeta ¡a carcasse du tigre.
transpercé le cœur et le foie. Son sang inondait le sol. Il la tira par les oreilles jusqu'à la route.
Quel homme! Il n'en avait pas même le souffle coupé;
son visage n'avait pas changé de couleur. Il se tourna vers Tripitaka:
« Nous avons de la veine! Ce chat des montagnes vous fera une journée entière.
—
Vous êtes véritablement le dieu de la montagne, s'exclama Tripitaka, ne tarissant plus d'éloges.
—
De quelle prouesse oserais-je me targuer pour m'attirer ces excessives louanges! Ce n'est qu'un effet de l'immense bonheur que vous nous apportez. Venez, qu'on l'écorche au plus vite et que je fasse cuire de la viande pour vous recevoir dignement!»
Le trident d'une main, de l'autre traînant le tigre, il montrait le chemin en allant de l'avant. Tripitaka suivait en tirant son cheval par la bride. Quand ils eurent passé le flanc de la montagne en zigzaguant, s'offrit soudain à leurs regards un domaine alpestre. C'était à l'entrée
Cimes de vieux arbres à toucher le ciel,
Chemins envahis de plantes sauvages.
Un vent glacé pénètre mille ravins,
Des falaises montent d'étranges parfums.
Les senteurs du sentier collent au corps entier.
O, de ces sombres bambous le vert étage'!
La chaumière et la cour entourée de haies
D'un peintre habile mériteraient le trait.
Les murs blanchis à la chaux, le pont de pierre Apportent le plaisir d'un charme si rare!
L'automne a pris un visage clair et frais:
Des nuages blancs paressent sur les sommets,
Au bord du chemin tombent les feuilles jaunies.
De jeunes chiens jappent aux portes endormies, La volaille caquète entre les arbres.
Arrivé au portail, Boqin jeta la carcasse du tigre et cria:
«Où êtes-vous donc, mes petits?»
Trois ou quatre garçons surgirent de la maison, laids et difformes. Ils s'avancèrent pour hisser la bête et la porter à l'intérieur. Boqin leur demanda de l'écorcher sans tarder et de la servir à leur hôte, puis il revint s'occuper de Tripitaka et le conduisit à l'intérieur. Après les salutations d'usage, le moine le remercia encore une fois de lui avoir sauvé la vie et de lui témoigner tant de compassion et générosité.
«Ne me remerciez pas, entre compatriotes, c'est, la moindre des choses! »
Quand ils se furent assis et eurent pris le thé, une vieille femme en conduisant une plus jeune vint saluer Tripitaka.
«C'est ma mère et ma jeune femme.
—
Priez madame votre mère de prendre la place
d'honneur afin de permettre à l'humble moine que je suis de lui présenter mes respects.
—
Vous êtes un hôte venu de loin, vénérable », lui dit la vieille femme, «restez à l'aise, pas de cérémonie!
— Mère, il a été envoyé chercher les Écritures au paradis de FOuest sur l'ordre du souverain des Tang. Il a rencontré ton fils sur la montagne et, comme nous sommes du même pays, je l'ai invité à la maison; il y mettra son cheval au repos. Je le raccompagnerai demain.
— Parfait! Ça ne saurait tomber mieux, que tu l'aies invité. C'est l'anniversaire de la mort de ton père: prions le Vénérable de lui acquérir des mérites en récitant quelques passages de soutras. Tu le raccompagneras aprèsdemain, voilà tout!»
Bien que tueur de tigre se glorifiant du titre de Grand protecteur pacificateur de la montagne, Liu Boqin n'était pas sans piété filiale. A peine eut-il entendu la suggestion de sa mère qu'il voulut préparer encens, monnaie d'offrandes et retenir Tripitaka.
La nuit tombait alors qu'ils étaient encore occupés à converser. Les petits domestiques disposèrent la table et des tabourets, puis apportèrent plusieurs plats de tigre cuit à point qu'ils posèrent tout fumant. Le chasseur invita Tripitaka à se servir: le riz viendrait après.
«C'est gentil à vous, mais pour ne rien vous celer», avoua Tripitaka en joignant les mains sur la poitrine, «je suis moine depuis que je suis sorti du sein de ma mère et ne saurais manger de viandes fortes.»
La réponse plongea Boqin dans de profondes réflexions, dont il sortit pour dire: «Vénérable, notre pauvre famille, si haut que l'on remonte dans les générations, n'a jamais su manger en observant un régime végétarien. Même si nous avions des pousses de bambou, même si nous ramassions des auriculaires
et vous trouvions des légumes secs, même cuire dans la graisse animale de cerfs ou de tigres, ce qui ne serait pas précisément maigre. Nos deux marmites sont tout imprégnées de graisse. Que faire? J'ai eu tort de vous inviter...
—
Ne vous mettez donc point martel en tête, servezvous, je vous en prie! je peux très bien supporter la faim trois ou quatre jours. Mais je ne saurais enfreindre le commandement contre la consommation de viande.
—
Et si vous mourriez de faim, que feriez-vous?
— Je
vous suis profondément reconnaissant de
m'avoir tiré des griffes de ces bêtes féroces: mieux vaut mourir de faim que servir de nourriture au tigre! »
À ces mots, la mère du chasseur s'écria: «Mon garçon, trêve d'inutiles discussions avec le vénérable moine! J'ai de quoi lui servir un repas maigre.
—
D'où viendrait ce qu'il te faut?
—
Ne t'occupe pas de moi: j'ai ce qu'il faut.»
Elle se tourna vers sa bru et lui demanda de décrocher la petite casserole, de la mettre sur le feu pour brûler la graisse, de la brosser et rebrosser, de la laver et relaver, puis de la poser sur le fourneau. Elle la remplit d'abord à moitié d'eau bouillante, mais non pas pour s'en servir.
Elle prit quelques feuilles d'orme qu'elle mit à infuser avant d'y cuire un mélange de sorgho et de millet 1. Puis
elle fit bouillir des légumes secs dont elle remplit deux bols qu'elle disposa sur la table. S'adressant à Tripitaka:
«Servez-vous, vénérable! C'est une nourriture de la plus grande pureté que nous avons préparée de nos propres mains, ma belle-fille et moi-même.»
Tripitaka descendit de sa chaise, les remercia et se rassit.
Installé à part, Boqin lui tenait compagnie, entouré de bols et de plats remplis de viandes, sans sel ni sauce, de tigre, de daim musqué, de python, de renard et de lièvre, sans compter quelques tranches de venaison séchée. Il venait de s'asseoir et s'apprêtait à prendre ses baguettes quand Tripitaka se mit à réciter une prière les mains jointes. Le chasseur en fut si interloqué qu'il laissa les baguettes pour se lever précipitamment et se tenir debout à ses côtés. Le moine n'avait pas récité plus de quelques vers, qu'il invitait la compagnie à manger.
«Vous êtes un moine spécialisé dans les soutras extracourts!
—
Ce n'était pas un soutra», expliqua Tripitaka à Boqin, «mais la formule que l'on prononce avant le repas maigre.
—
Vous en faites des complications, vous autres moines! Même avant de manger, il vous faut donc une petite prière! »
La nuit était tombée quand le repas fut fini et la vaisselle rangée. Boqin conduisit Tripitaka hors de la salle centrale pour faire un tour par-derrière. Un étroit sentier les mena à une cabane couverte de chaume. Ils poussèrent la porte et entrèrent: aux murs étaient suspendus des arcs lourds et de puissantes arbalètes; plusieurs carquois y étaient accrochés. Deux peaux de tigre puant le sang coagulé séchaient sur la solive. Dans un coin étaient piqués quantité de lances, fourches, épées et bâtons. Au beau milieu avaient été placés deux sièges. Boqin invita Tripitaka à s'asseoir, mais le spectacle menaçant et repoussant ne l'invitait guère à prolonger sa visite. Ils sortirent donc de la cabane et gagnèrent un peu plus loin un vaste jardin où les platesbandes de chrysanthèmes jaunes et les étagements de feuilles rouges d'érable offraient un spectacle sans fin.
Puis, dans un bruit de frôlements, surgirent une dizaine de cerfs bien nourris et un large troupeau de daims fauves, en rien gênés par la présence humaine.
«Ce sont là des bêtes que vous avez domestiquées, je suppose? s'enquit Tripitaka.
—
De même que les riches de Chang'an accumulent les trésors, les propriétaires de fermes le grain, nous autres chasseurs élevons ces bêtes sauvages, tout simplement pour nous prémunir contre les mauvais jours.»
Tandis qu'ils se promenaient en bavardant, le crépuscule s'assombrissait. Ils retournèrent sur leurs pas se reposer à la résidence.
Le lendemain matin toute la maisonnée, jeunes et vieux, se leva et s'affaira aussitôt à préparer un repas maigre pour le Vénérable, avant de l'inviter à réciter les soutras. Tripitaka se lava les mains et, en compagnie du grand protecteur, commença par offrir de l'encens et prier devant l'autel familial. Puis, frappant le «poisson de bois
1 », il prononça les paroles de purification de la bouche et les divines formules de propreté du corps et de l'esprit avant d'ouvrir le rouleau du soutra pour le salut des trépassés.
2j
Quand il eut fini de le psalmodier, le chasseur le pria de rédiger une supplique en recommandation du défunt.
Ensuite, Tripitaka recommença à réciter le soutra du Diamant et celui de Guanyin. Sa voix était haute, claire et distincte. Après le repas maigre de midi, il s'attaqua au soutra de la Bonne Loi
et à celui d'Amitâbha
2. I l récita
ensuite un chapitre du soutra du Paon
avant de raconter
l'histoire de la guérison d'un moine mendiant par le Bouddha 4.
Ce fut bientôt à nouveau le soir. On avait offert toutes sortes d'encens, transformé par le feu les offrandes de papier et brûlé la supplique pour la délivrance du trépassé. La cérémonie bouddhique terminée, chacun alla se coucher.
Parlons de l'âme du père de Boqin, qui avait été tirée de la perdition et ne tarda pas à se manifester en rêve à toute la maisonnée, jeunes ou vieux:
«Il m'aurait été difficile d'échapper aux souffrances du domaine des ombres et ce n'est pas de sitôt que j'aurais obtenu la délivrance. Grâce au saint moine et à ses prières, qui ont effacé mes fautes, le roi des Enfers Yama m'a renvoyé sur la terre bénie de la Chine, où je vais naître dans une famille éminente. Veuillez en remercier vivement le Vénérable, n'y manquez pas, n'y manquez pas! Je m'en vais. »
C'est que
Tous les phénomènes ont une signification:
Tirer les défunts des souffrances et de la perdition.
Quand la famille sortit de ses rêves, le soleil était déjà haut à l'est. La femme du chasseur lui dit: «J'ai rêvé cette nuit que beau-papa était revenu à la maison. Ses péchés ont été effacés grâce au saint moine, qu'il nous demande de traiter avec respect. Nous avons tenté en vain de le retenir. Au réveil, j'ai compris que ce n'était qu'un rêve.
— J'ai fait le même rêve. Levons-nous pour en parler à mère! »
Ils allaient lui en parler, quand la vieille femme appela:
«Boqin, mon enfant, viens! J'ai quelque chose à te dire.»
Elle s'assit sur le lit et leur raconta à tous deux:
«Mon fils, j'ai fait cette nuit un rêve heureux: j'ai rêvé que ton père était rentré à la maison et, grâce au Vénérable, ses fautes effacées, m'a-t-il dit; il va renaître en terre bénie de la Chine dans une famille de haut lignage.»
Le couple partit d'un grand rire: «Nous avons fait le même rêve, que nous allions justement t'annoncer quand tu nous a appelés. Exactement le même! »
Sur ce, ils réveillèrent toute la maison pour exprimer leur gratitude à Tripitaka et lui préparer son cheval. Tous les membres de la famille vinrent se présenter devant lui!
«Grand merci d'avoir délivré notre défunt père, un bienfait dont nous ne saurions jamais nous acquitter.
—
L'humble moine que je suis ne saurait prétendre à de tels remerciements! De quel pouvoir oserais-je me targuer?»
Boqin lui raconta le rêve qu'ils avaient fait tous les trois, ce dont Tripitaka se réjouit également. On ne tarda pas à lui offrir un repas maigre et un taël en témoignage de gratitude, mais la famille entière eut beau insister de façon pressante, il refusa la moindre sapèque. Toutefois:
«Il me suffirait que vous me témoigniez votre compassion en m'accompagnant le long d'une seule étape. Cette marque d'extrême affection me toucherait beaucoup.»
Boqin, sa mère et sa femme ne purent faire autrement que préparer en toute hâte des galettes de farine grossière et des provisions sèches. Les femmes demandèrent à leur fils et mari de partir l'accompagner au loin. Tripitaka accepta avec joie. Obéissant à sa mère, Boqin emmena deux ou trois jeunes domestiques munis d'instruments à piéger les rongeurs, et s'engagea sur la grand-route avec le moine. On ne se lassait pas de contempler le paysage sauvage de la montagne, le jeu du vent et de la lumière sur les sommets.
Us marchaient depuis une demi-journée, quand apparut en face d'eux une montagne immense, si haute qu'elle semblait toucher le ciel, escarpée et menaçante. Us en atteignirent bientôt le pied. Le chasseur grimpait aussi vite que s'il avançait sur un terrain plat. Us arrivaient à mihauteur, quand Boqin se retourna, debout au bas du chemin, pour déclarer:
«Veuillez continuer seul, vénérable, je dois ici vous quitter et m'en retourner.
—
Une étape de plus, si vous voulez bien vous en donner le mal, je vous en prie instamment», répliqua Tripitaka, se laissant tomber de sa selle à ces mots.
«Ce que vous ignorez, vénérable, c'est que cette montagne s'appelle mont de la Double-Frontière: le versant oriental se trouve sous la juridiction de nos éminents Tang, mais la partie occidentale appartient au territoire des Tatars
1. Les loups et les tigres de l'autre côté ne me sont pas soumis. Je ne peux d'ailleurs pas franchir la frontière
2. Allez-y donc seul!»
Tripitaka, envahi par l'inquiétude, ouvrit les mains et, retenant le chasseur par la manche, se mit à verser des larmes, tant il lui paraissait difficile de se séparer de son compagnon.
À ce moment de séparation déchirante, ils entendirent monter du pied de la montagne une voix de tonnerre:
«Mon maître est arrivé! Enfin, mon maître est arrivé!»
Tripitaka en restait médusé et Boqin se mit à trembler.
Si vous ne savez qui les appelait, en fin de compte, écoutez la séance qui vient.