Bouddha eit voire cœur*, car le cœur est Bouddha.
Cœur et Bouddha sont essentiels, il va de soi, Mais qui comprend que ces choses n'existent pas, Est cœur authentique, Bouddha, corps de la Loi 3.
Bouddha, corps de la Loi, est sans forme personnelle.
Boule de lumière contenant tout phénomène.
Car corps authentique est corps incorporel,
La réalité est le réel irréel.
Forme, vide et non-vide n'existent pas,
La venue, l'aller et retour ne se font pas''.
Ni même, ni différent: il n'y a ni être, ni néant.
Prendre ou laisser, efpérer: autant de difficultés.
La lumière est la même dans tous les endroits, Un grain de sable contient le royaume du Bouddha Et enferme des milliers et milliers de mondes 1.
Le cœur d'un seul corps vaut tous les phénomènes.
Qui le comprend doit savoir la formule «sans-cœur'»
Et se garder pur de toute contamination.
Cesser de s'enchaîner au bien comme au mal,
C'est rendre hommage au sage des Sakja'.
Le chasseur et Tripitaka s'effrayaient, alarmés, quand ils entendirent à nouveau crier: «Le Maître est. arrivé!»
«C'est sûrement un appel du vieux singe enfermé dans le coffre de pierre au pied de la montagne, suggérèrent les jeunes domestiques.
—
Mais oui, c'est lui! s'écria le chasseur.
—
De quel vieux singe s'agit-il? demanda Tripitaka.
—
La montagne s'appelait autrefois mont des Cinq Dynamies 2. À la suite des campagnes menées à l'Ouest
par notre éminent souverain pour assurer la sécurité du pays, son nom a été changé en montagne de la Double Frontière. I l y a des années, j'ai entendu les vieilles gens dire que le Ciel avait laissé tomber cette montagne, à l'époque où Wang Mang avait usurpé le trône des Han 3,
pour emprisonner un singe divin. Il ne craint chaleur ni froidure et ne mange, ni ne boit, si ce n'est que la divinité locale qui le garde lui fait prendre des billes de fer quand il a faim, et, quand il a soif, lui donne à boire du bronze fondu. Il a survécu jusqu'aux temps d'aujourd'hui au froid comme à la faim. Ces cris viennent certainement de lui. N'ayez crainte, vénérable. Redescendons la montagne pour aller voir!»
Tripitaka ne put qu'obtempérer et tirer le cheval vers le bas. Il ne leur fallut pas plus de quelques lis de marche pour apercevoir effectivement, entre les interstices du coffrage de pierre, un singe qui sortait la tête et tendait le bras, faisant désespérément signe de la main et s'exclamant: «Maître, pourquoi ne se présenter qu'à cette heure? Enfin vous arrivez au bon moment, bienvenue!
Sortez-moi de là, je vous protégerai jusqu'au paradis de l'Ouest!»
Le moine s'approcha pour l'observer plus attentivement. De quoi avait-il l'air, me diriez-vous?
Bouche en pointe, joues creusées,
Pupilles dorées, jeux de feu,
Mousses et lichens sur le crâne;
Des oreilles lui sortent des lianes '.
Ses tempes ont moins de poils que d'herbes fraîches, Son menton imberbe est garni de latches.
De la boue sur le front, de la terre dans le nez, 2Óo
II a tristle mine et l'air catastrophe',
Doigts gourds, mains calleuses pleines de saletés.
Encore heureux que les yeux, il puisse les bouger!
La langue aisément, il peut l'articuler,
Mais son corps, il ne sait comment le remuer.
C'est bien Singet, le grand saint, cinq cents ans après, Qui, l'épreuve achevée, va sortir du filet!
Le chasseur était d'une audace peu commune, vraiment! Il s'approcha jusqu'à lui enlever la végétation qui lui poussait sur les tempes et sous le menton, puis lui demanda: «Qu'as-tu à dire?
—
Rien! Fais plutôt venir le Maître de la Loi: c'est à lui que j'ai quelques questions à poser.
—
Que me veux-tu? demanda Tripitaka.
—
Ne seriez-vous pas celui que le grand roi des terres de l'Est a envoyé chercher les Écritures au paradis de l'Ouest?
— C'est bien moi. Pourquoi la question?
— Je suis le Grand Saint égal au Ciel qui avait semé un beau désordre au palais du ciel il y a cinq cents ans.
Pour avoir blagué avec mes supérieurs, rien de plus, le Bouddha
m'a
coincé là-dessous. Dernièrement la
bodhisattva Guanyin avait reçu l'ordre du Bouddha d'aller au pays de l'Est se mettre en quête de quelqu'un qui irait chercher les Écritures. Comme je lui demandais son aide, elle m'a engagé à renoncer à la violence, à m'en tenir à la Loi du Bouddha, à tout faire afin de protéger le pèlerin en allant avec lui à l'Ouest rendre hommage au Bouddha. L'accomplissement d'un tel exploit ne saurait que m'être bénéfique. C'est pourquoi je suis resté sur le qui-vive jour et nuit, le cœur battant soir et matin dans l'attente de votre venue, maître, qui m'apporterait la délivrance. Je suis prêt à protéger votre quête et à devenir votre disciple.
—
Tu as beau avoir cette bonne intention», lui
répondit Tripitaka, ravi de l'entendre tenir pareil langage, «et, grâce aux instructions de la bodhisattva, vouloir entrer dans les ordres
1, je n'ai ni hache ni ciseaux pour te
sortir de là.
—
On n'en a pas besoin. Il suffit que vous le vouliez, je m'en tirerai tout seul.
—
Bien sûr que je le veux, mais comment vas-tu t'en sortir?
—
Le sommet de la montagne est. scellé d'une inscription en lettres d'or de notre Bouddha Ainsi-venu 1. Il vous
suffit de grimper, de la soulever, et je sortirai.»
Tripitaka acquiesça et se tourna vers le chasseur:
«Grand protecteur! Allons faire un tour là-haut tous les deux!
—Je me demande si c'est, vrai, répliqua Boqin.
— C'est vrai!» se mit à crier le singe, «je me garderais bien de mentir!»
Boqin ne put qu'appeler ses jeunes domestiques et leur faire tirer le cheval tandis que lui-même soutenait Tripitaka pour reprendre l'ascension de la haute montagne. S'aggripant aux plantes grimpantes, ils finirent par atteindre l'endroit le plus élevé de la crête, d'où partaient en effet des milliers de rayons d'une lumière dorée et autant d'effluves de bon augure. Il y avait une grande dalle de pierre sur laquelle était collé un sceau portant en lettres d'or
l'inscription: Om mani padme
hûnï.
Tripitaka s'approcha, s'agenouilla et, tourné vers la dalle, s'inclina plusieurs fois en regardant les lettres d'or, puis face à l'Ouest formula la prière: «Votre disciple Chen Xuanzang a reçu de vous mission spéciale de chercher les soufras: s'il est effectivement destiné à devenir mon disciple, qu'il me soit donné de soulever l'inscription et de libérer le singe divin, et de gravir avec lui le pic des Vautours
3. Sinon, s'il s'agit
d'un monstre dangereux qui m'a trompé et ne favoriserait pas notre entreprise, qu'il me soit impossible de l'enlever!»
La prière prononcée, il s'inclina à nouveau, puis s'avança, soulevant sans effort l'inscription en lettres d'or de six syllabes. Une brise parfumée lui arracha des mains la bande qui fut emportée dans les airs tandis qu'une voix s'écriait: «Je suis le gardien du grand saint.
Maintenant que son épreuve est accomplie, nous retournerons voir le Bouddha Ainsi-venu pour lui remettre les scellés.»
Ce qui avait rempli Tripitaka, le chasseur et sa suite d'un tel effroi qu'ils s'étaient mis à prier, tournés vers l'espace vide.
Ils redescendirent d'une traite la montagne et revinrent auprès du coffre de pierre annoncer au singe: «Les scellés Après s'être incliné par quatre fois devant Tripitaka {...} sont enlevés, tu peux sortir!» Singet s'écria joyeusement:
«Maître, écartez-vous un peu avant de me laisser sortir! Je ne voudrais pas vous faire peur. »
À ces mots, le chasseur conduisant Tripitaka, le groupe entier se dirigea vers l'est. Ils avaient parcouru six ou sept lis quand ils entendirent le singe leur crier derechef: «Plus loin, continuez!»
Tripitaka avait poursuivi la marche sur une bonne distance, au bas de la montagne, quand il entendit un vacarme épouvantable, comme si la terre se fendait et les montagnes s'effondraient. La terreur les clouait tous au sol, lorsque le singe apparut devant le cheval du moine. Il s'agenouilla, nu comme un ver, s'écriant: «Maître, me voilà libre! »
Après s'être incliné par quatre fois devant Tripitaka, il fit une grande révérence au chasseur: «Merci de vous être donné la peine d'escorter mon maître, et merci, mon cher frère, de m'avoir désherbé le visage!»
Après ces
remerciements,
il partit arranger
les
bagages pour les mettre sur le dos du cheval, lequel, à sa vue, se sentit l'échiné basse et les sabots torses, sur le point de s'effondrer tant il tremblait. C'est que Singet avait été «épizoologue» chargé de l'élevage de chevauxdragons au ciel. Cela lui conférait une telle autorité que les équidés communs prenaient peur rien qu'à le voir.
Constatant qu'il était vraiment plein de bonnes intentions et qu'il avait tout l'air d'un authentique sramana}, Tripitaka l'apostropha:
«Mon bon disciple, comme t'appelles-tu?
—
Mon nom est Singet.
— Je vais te donner un nom en religion qui conviendrait mieux à notre usage.
—
Merci de votre généreuse initiative, maître, mais ne vous mettez pas en peine de m'en trouver, j'en ai un, je m'apelle Singet Conscient-de-la-Vacuité.
—
Un nom qui convient parfaitement à notre école 2.
Mais avec ton air de petit dhûta
3, je vais te donner en plus
un sobriquet, celui de «novice
4». D'accord?
—
Parfait, parfait!»
Dès lors Singet s'appela aussi le Novice.
Quand Boqin vit que Singet arrimait les bagages et voulait partir, il se tourna vers Tripitaka pour le saluer et lui dire: «Vénérable, vous avez eu la chance de recevoir cet excellent disciple. Félicitations! Je m'en réjouis. Il est en effet digne de vous suivre. Quant à moi, je prends congé et m'en retourne.
— Je vous ai entraîné bien loin et en éprouve une insurmontable gratitude», lui répondit Tripitaka en s'inclinant et se confondant en remerciements, «à votre retour, transmettez mes meilleures pensées à madame votre mère et à votre femme que j'ai beaucoup dérangées.
Puissé-je sur le retour leur renouveler mes remerciements! »
Boqin lui rendit la politesse et là-dessus, ils se séparèrent.
Revenons à Singet qui invita Tripitaka à remonter à cheval et partit en avant à grandes enjambées, complètement nu, les bagages sur le dos. Peu après, comme ils passaient le mont de la Double-Frontière, surgit un tigre féroce qui vint vers eux en rugissant, faisant des ciseaux de sa queue dressée. Du haut de sa monture Tripitaka s'effrayait, tandis qu'au bord de la route Singet s'exclamait joyeusement: «Maître, faut pas avoir peur de ça! I l vient m'offrir de quoi me vêtir.»
Il posa les bagages, tira de son oreille une aiguille et, d'une secousse face au vent, la transforma en barre de fer de la grosseur d'un bol. La prenant en main, il la regardait en souriant: «Mon trésor, voilà cinq cents ans que je ne me suis pas servi de toi, tu vas me dégoter aujourd'hui de quoi m'habiller!»
Le voilà qui allonge le pas, fait face au tigre et jette:
«Maudite bête, où vas-tu?»
Le fauve se couche et s'aplatit dans la poussière sans oser faire le moindre mouvement. Un coup de gourdin sur la tête: sa cervelle éclate en milliers de pétales sanglants, ses dents crachent autant de morceaux de jade blanc. Tant en est saisi le moine qu'il roule de la selle et tombe de son cheval. «Ciel! ô ciel!» murmure-t-il en se mordant les doigts, «le chasseur Liu n'a pu venir à bout du tigre moucheté qu'après un long combat l'autre jour, alors que Singet n'a même pas eu besoin de se battre: d'un coup de bâton il l'a réduit en bouillie! C'est le cas de le dire, à costaud, costaud et demi\ »
Le Novice revint dire, en traînant la bête: «Maître, asseyez-vous un moment, le temps que je le dépouille de son vêtement et me le mette avant de reprendre la route!
—
Mais ça n'a pas d'habits!
—
Ne vous inquiétez pas pour moi, maître, je sais y faire! »
Le brave singe-roi! Il s'arrache un poil, souffle dessus de son haleine magique et d'un mot lui ordonne de se transformer en un couteau tranchant en forme d'oreille de bœuf. Il lacère la peau à partir du ventre et, la tirant vers le bas, l'écorche tout entière. I l coupe les pattes, tranche la tête, taille la dépouille en carré bien net, la soulève et la soupèse: «Un peu trop large: de quoi en faire deux!»
Il reprend le couteau, la coupe en deux, range la moitié et met l'autre autour de la taille; il arrache au bord de la route quelques lianes et la serre solidement; le bas du corps ainsi couvert, il déclare:
«Partons, maître, partons! Quand nous arriverons quelque part, j'emprunterai du fil et une aiguille pour coudre sans tarder ce pagne! »
Quant à la barre de fer, d'une simple pression des doigts il lui avait rendu la dimension d'une aiguille, qu'il avait remise dans l'oreille. Bagages au dos, il pria le moine de remonter à cheval.
Tous deux avançaient.
«Conscient-de-la-Vacuité, où donc est passé le gourdin dont tu t'étais servi à l'instant pour tuer le tigre? demanda Tripitaka du haut de sa monture.
—
Maître», répondit en riant Singet, «vous ne savez pas ce que c'est, ce bâton que j'ai: il vient du palais du dragon de l'océan oriental. On l'appelle "Précieux fer magique à damer le fond de la rivière céleste 1 " ou encore
"Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or". Je lui dois beaucoup:
l'année de la grande rébellion contre le Ciel, il m'avait rendu les plus grands services. Il grandit ou rapetisse à volonté. Je viens de le transformer en aiguille à broder que j'ai glissée à l'intérieur de mon oreille. Je ne la sors que si j'en ai besoin.»
Fort aise de l'apprendre en son for intérieur, Tripitaka demanda encore:
«Comment se fait-il qu'il n'osait plus bouger quand il t'a vu, le tigre tout à l'heure? Il t'a laissé le frapper tout à ton aise. Qu'est-ce à dire?
— Pour ne rien vous celer, maître, ne parlons pas d'un z
tigre, même un dragon, à ma vue, n'oserait se mal conduire! Votre bon vieux Singet possède la faculté de soumettre les dragons et les tigres, le pouvoir de faire remonter les fleuves et de soulever les océans, je sais lire sur les visages et pénétrer le sens des bruits. Je peux grandir à la dimension de l'univers, me faire plus petit qu'un poil.
Je sais me livrer à des transformations sans limites, à d'imprévisibles disparitions et apparitions. Écorcher cette peau de tigre n'a vraiment rien d'extraordinaire! Vous verrez quels talents je suis capable de déployer quand nous nous trouverons en difficulté.»
Le discours acheva de soulager Tripitaka qui, délivré de tout souci, éperonna son cheval pour aller de l'avant.
Tandis que maître et disciple bavardaient le long de la route, le soleil disparaissait à l'ouest. Voyez:
L'oblique éclat de la lumière réfléchie,
Les nuages venus de l'océan infini.
Cherchant en bande asile dans la forêt,
Les oiseaux troublent de leurs piaillements la paix.
Les bêtes sauvages, en couples, en paires,
En groupes, s'en retournent à leurs tanières.
La lune nouvelle, faucille dans le ciel,
Perce dix mille étoiles scintillantes.
«Maître, pressons le pas, il se fait tard! Le bosquet d'arbres serrés, là-bas, doit être une ferme, j'imagine:
allons nous y abriter sans tarder! »
Éperonnant sa monture, Tripitaka s'y précipita d'une traite et descendit de son cheval devant le domaine, tandis que Singet, abandonnant les bagages, s'avançait et se mettait à crier: «Ouvrez! Ouvrez!»
Un vieil homme, appuyé sur une canne de bambou, sortit ouvrir la porte grinçante, mais, à la vue de l'aspect hideux que présentait le Novice, les reins ceints d'une peau de tigre, tel un dieu du tonnerre, il sentit ses jambes se dérober sous lui et ne put que balbutier: «Un diable, voilà le diable! »
Tripitaka s'approcha pour le soutenir: «N'ayez crainte, cher donateur, c'est mon disciple, ce n'est pas un monstre.»
Le vieil homme leva la tête: réconforté par le visage extraordinairement pur du moine, il demanda:
«De quel monastère es-tu donc pour amener chez moi cette horrible créature?
— Je viens de la cour des Tang et je vais au paradis de l'Ouest chercher les Écritures. Comme notre route passe par ici et qu'il se fait tard, nous nous permettons de solliciter l'aumône
d'une nuit à passer en votre résidence.
Nous repartirons dès demain matin, avant l'aube. Nous espérons vivement que vous nous accorderez cette petite facilité...
—
Tu es un Chinois des Tang, mais tu as beau l'être, l'autre, ton affreux compagnon, n'en n'est pas un pour autant.
—
Eh! le vieux, tu n'y vois plus rien!» se mit à crier Singet d'une voix tonitruante, «c'est mon maître qui est des Tang, moi, je suis son disciple, mais ne suis pas tang pour autant
2! Je suis le Grand Saint égal au Ciel. Tes gens me connaissent et je t'ai déjà vu.
—
Où m'aurais-tu vu?
—
Quand tu étais jeune, n'as-tu pas ramassé des fagots sous mon nez et chargé des légumes à ma barbe?
—
Balivernes! Toi et moi où donc habitions-nous pour qu'il me soit arrivé d'enlever du bois et des légumes sous tes yeux!
—
Tu n'y es pas, mon garçon! Tu ne me reconnais plus, mais je suis le Grand Saint du coffre de pierre du mont de la Double-Frontière. Regarde un peu mieux!
— C'est vrai, tu lui ressembles assez, mais comment en serais-tu sorti?» s'exclama le vieil homme qui commençait enfin à comprendre.
Singet lui expliqua en long et en large comment Guanyin l'avait engagé au bien et délivré par l'entremise du moine chinois qui avait retiré les scellés.
Le vieil homme se décida enfin à les saluer et invita le moine à entrer, appelant sa femme et ses enfants à venir le voir. Il leur raconta ce qui s'était passé et chacun s'en réjouit. Puis il fit servir le thé. Il interrogea ensuite Singet:
«Grand saint, tu dois aussi être d'un certain âge?
—
Et toi, ça te fait combien cette année?
— J'ai grandi en âge, mais non en sagesse, jusqu'à cent trente ans.
—
Tu pourrais être deux fois le petit-fils de deux fois mon fils! Je ne me souviens même plus quand je suis né;
rien que sous cette montagne, j'y suis resté un demimillénaire.
—
Oui, oui, je me souviens encore de ce que me
racontait mon arrière-grand-père, que la montagne était tombée du ciel et avait emprisonné un singe divin: tu n'en es sorti qu'aujourd'hui! Je t'ai vu quand j'étais petit, plein d'herbes sur la tête et de la boue au visage. Tu ne me faisais pas peur alors. Mais tu m'as l'air plutôt amaigri maintenant, sans boue au visage, ni herbes sur la tête. Avec cette grande peau de tigre autour de la taille, qu'est-ce qui te distingue d'un monstre?»
À cette remarque, toute la famille éclata de rire. Le vieil homme, qui n'était pas sans sagesse, leur fit aussitôt servir un repas maigre.
«Comment vous appelez-vous? lui demanda Singet quand ils eurent fini de manger.
—
Notre nom est Chen», répliqua le vieil homme.
À ces mots Tripitaka descendit de son siège et leva ses mains jointes:
«L'humble moine que je suis a les mêmes illustres ancêtres que vous, cher donateur.
—
Maître, vous vous appelez Tang», intervint Singet, «comment auriez-vous les mêmes ancêtres que lui?
—
Ce sont aussi des Chen dans ma famille d'origine, des gens du domaine des Sages-Assemblés de la commanderie de Honnong à Haizhou 1 dans l'empire des Tang.
Mon nom en religion est Xuanzang. C'est parce que l'empereur Tai2ong des éminents Tang m'a accordé de devenir son petit frère juré sous l'appellation de Tripitaka que je porte ce nom de Tang.»
Le vieil homme n'en était que plus heureux d'apprendre qu'ils partageaient le même nom de famille.
«Mon vieux Chen, on va encore vous déranger: il y a cinq cents ans que je n'ai pas pris de bain. Ne pourrais-tu pas chauffer un peu d'eau pour nous deux? On ne t'en sera que plus reconnaissant au moment de repartir.»
Le vieil homme leur fit chauffer de l'eau, apporter des bassines et dresser des lampes. Après le bain, comme maître et disciple étaient assis devant la lampe, Singet reprit la parole: «J'ai encore un service à te demander, mon vieux Chen, aurais-tu du fil et une aiguille à me prêter?
—
Oui, oui, bien sûr!»
Il fit apporter le fil et l'aiguille par la Marna 1 qui les
tendit à Singet. Celui-ci avait l'œil: il avait remarqué qu'en prenant son bain le Maître avait ôté une petite tunique droite
de toile blanche qu'il n'avait pas encore
remise. I l la tire à lui et l'enfile tandis qu'il enlève la peau de tigre: il en réunit les bords en faisant le pli appelé «tête de cheval
3», la remet autour de la taille, serrée d'une bande en jonc et se présente devant Tripitaka.
«Est-ce que ça ne donne pas au vieux Singet meilleur air qu'hier?
—
Très bien, très, très bien: maintenant tu ressembles à un novice! Et la tunique, si elle ne te paraît pas trop vieille et abîmée, tu peux la garder.
—
Merci du cadeau, merci!» répondit Singet en lui tirant la révérence.
Il alla chercher du foin pour le cheval, puis, chacun ayant vaqué à ce qui lui restait à faire, le maître et le disciple, ainsi que leur hôte, se retirèrent pour dormir.
Le lendemain matin, Singet se leva et pria le Maître de se mettre en route. Tripitaka s'habillait tout en faisant ranger la literie et les bagages par le Novice. Ils allaient prendre congé quand le vieil homme apporta de l'eau chaude pour se laver la figure, ainsi qu'une collation maigre. Ils ne partirent qu'après avoir partagé ce repas.
Tripitaka chevauchait derrière le Novice. Mangeant et buvant quand le besoin s'en faisait sentir, s'abritant le soir et repartant à l'aube, ils entrèrent insensiblement dans le début de l'hiver. C'était
Veuilles rouges d'érables saisies par le givre, Verdoiement de pins et cyprès sur les cimes,
Parfum subtil de fleurs sur le point d'éclore, Courte journée chaude, cadeau du «petit printemps* ».
C'est la fin des nénuphars et chrysanthèmes.
Le pont glacé semble combattre le vieil arbre, L'eau gargouille dans le torrent qui serpente.
De pâles nuages de neige flottent au ciel.
L'aigre bise vous tire par la manche:
Comment supporterait-on le froid de la nuit?
Maître et disciple allaient depuis longtemps quand soudain surgirent du bord de la route, vociférant, six hommes armés de longues piques et courtes épées, d'armes tranchantes et d'arcs puissants.
7 0
«Le moine, là-bas, où vas-tu?» grondèrent-ils, «laisse le cheval, pose les bagages; plus vite que ça! si tu veux passer et avoir la vie sauve. »
Tripitaka, qui sentait ses âmes le quitter
1, tomba de son
cheval sans pouvoir articuler un mot. Singet le releva et lui dit:
«Maître, ne vous inquiétez pas! Ce n'est rien. Ce sont des gens qui sont venus nous apporter des vêtements et un viatique pour la suite de notre voyage.
—
Conscient-de-la-Vacuité, tu dois avoir les oreilles bouchées: ils viennent de nous demander de leur abandonner le cheval et les bagages et tu crois pouvoir exiger d'eux vêtements et provisions?
—
Occupez-vous de garder nos affaires et attendez que je leur règle leur compte; vous allez voir comment ça va se passer.
— Main puissante ne vaut deux poings et deux poings ne valent quatre mains: ils sont six et de grands gaillards; un petit bonhomme comme toi, comment oserais-tu te mesurer à eux?»
Ce n'est pas l'audace qui manquait à Singet. Sans prendre la peine de discuter, il s'avança et, les mains sur la poitrine, salua les six hommes:
«Messieurs, pour quelle raison voulez-vous empêcher notre pauvre moine de passer son chemin?
—
Nous sommes des brigands de grand chemin, les rois
de ces montagnes, toujours prêts à soigner les voyageurs. Notre renommée ne date pas d'hier, bien que tu aies l'air de l'ignorer. Laissez-nous sans tarder vos affaires; on vous laisse passer. Sinon, au moindre refus, on vous hache menu!
— Je suis aussi de par mes ancêtres le maître des montagnes depuis bien des années. Je n'ai jamais entendu parler de vos illustres noms.
—
Si tu ne les connais, on va te les apprendre: l'un se nomme Œil-qui-a-plaisir-à-regarder, l'autre Oreille-quientend-se-mettre-en-colère, l'autre
Nez-qui-fiaire-etconvoite, celui-là Langue-qui-goûte-et-y-pense, celui-ci Pensée-qui-s'enflamme-de-désir et le dernier Corps-quisouffre.
—
Vous n'êtes donc qu'une bande de chapardeurs!»
s'exclama Singet en riant, «et vous n'avez pas reconnu en nous autres moines sortis de leurs familles vos maîtres et sei Les six brigands terrifiés s'enfuyaient dans toutes les directions.
gneurs? Ça prétend nous barrer la route! Sortez les trésors que vous avez chapardés, qu'on se les partage en sept lots, entre vous et moi, et je vous pardonne. »
Le discours eut l'effet de mettre, parmi les brigands, le joyeux en joie, le coléreux en colère, de rendre l'avaricieux cupide, le songeur envieux, le désireux concupiscent et le soucieux inquiet. Tous de se précipiter en vociférant:
«Quelle impudence chez ce moine! Lui qui n'a rien, mais rien du tout, prétend partager avec nous! »
Ils s'élancent, agitant leurs piques et brandissant leurs épées qu'ils assènent sur la tête de Singet: bing, bang!
Soixante-dix
à quatre-vingts
fois!
Conscient-de-la Vacuité se tenait debout au milieu de la bande, comme s'il ne s'apercevait de rien.
«Le sacré moine, vraiment, il a la tête dure! s'écria l'un des brigands.
—
Vous commencez à vous en rendre compte», répliqua Singet en riant, «et aussi à sentir la fatigue dans les mains. Il est temps de sortir une petite aiguille qui va nous amuser un peu.
—
Le moine serait donc un acupunéteur déguisé?
Nous ne sommes pas malades: qu'est-ce que c'est que cette histoire d'aiguille à manipuler?»
Singet leva la main, tira de son oreille l'aiguille à broder et, d'une secousse face au vent, lui donna la dimension d'une barre de fer grosse comme un bol. La tenant bien en main, il leur déclara:
«Ne vous en allez donc pas! Permettez à votre vieux Singet de faire usage de son bâton, histoire de voir s'il n'a pas perdu la main.»
Les six brigands terrifiés s'enfuyaient dans toutes les directions, mais allongeant ses enjambées, Singet eut tôt fait de les rattraper et de les tuer tous, les uns après les autres. Après leur avoir arraché les vêtements et retiré ce qu'ils avaient de précieux, il revint dire avec un large sourire:
«Maître, repartons! Les brigands sont exterminés.
Votre vieux Singet s'en est chargé.
—
Est-il créature plus calamiteuse que toi! » gémit Tripitaka, «ce sont des brutes qui nous ont coupé la route, mais amenés devant la justice, ils n'auraient pas été condamnés à mort. Puisque tu en avais les moyens, il suffisait de les mettre en fuite, pourquoi les tuer tous? C'est porter sans raison atteinte à la vie d'autrui. Comment peut-on se faire moine dans ces conditions? Nous qui avons quitté nos familles, devons prendre garde à ne pas tuer de fourmis en balayant et couvrir de gaze les lampes par amour des phalènes. Comment as-tu pu les tuer sous les coups sans autre forme de procès? Es-tu donc dépourvu de toute compassion? Encore heureux que nous soyons dans la montagne sans autre témoin. Si, en ville, quelqu'un se mettait sur notre chemin, et que tu te conduises aussi brutalement, que tu te mettes à taper et blesser à tort et à travers avec ton gourdin, je ne pourrais pas m'en tirer en jouant au tiers innocent!
—
Maître, si je ne les avais pas battus à mort, c'est, eux qui vous auraient tué.
—
Pour nous autres moines, mieux vaut mourir que pratiquer la violence. Si j'étais mort, il ne se serait agi que de mon unique personne, alors que tu en as tué six. Comment le justifier? Si l'affaire était portée devant un juge, même si ce juge était ton vieux, il ne pourrait la laisser passer!
—
Pour ne rien vous cacher, maître, il y a cinq cents ans, quand j'étais roi du mont de Fleurs et Fruits, j'en ai tué, du monde! Si ce que vous dites était vrai, je n'aurais pu devenir Grand Saint égal au Ciel.
— C'est précisément parce que tu ne sais te tenir et te contraindre, débordant de violences ici-bas, outrageant follement le Ciel là-haut, que tu t'es vu infliger cette épreuve de cinq cents ans. Maintenant que tu es entré dans les ordres comme novice, si tu continues à te conduire comme tout à l'heure en détruisant la vie, tu ne pourras pas aller au paradis de l'Ouest, tu ne pourras devenir moine. Tu es trop méchant. Bien trop méchant! »
Or, ce que Singet n'avait jamais de sa vie pu supporter, c'étaient les accès d'humeur d'autrui. À entendre Tripitaka déblatérer contre lui, il n'y tint plus, et finit par exploser:
«Puisque vous le prenez ainsi: il paraît que je ne pourrai jamais devenir moine, ni aller au paradis de l'Ouest? Pas besoin de m'en rebattre les oreilles à me donner la nausée.
Je m'en retourne, voilà tout!»
Tripitaka n'avait pas encore répondu que, sous le coup de la colère, d'une secousse donnée à son corps et d'un cri, «je m'en vais!» il avait disparu! Le moine eut beau lever la tête: il n'avait entendu que le sifflement de sa voix qui repartait vers l'Est. Laissé seul et abandonné, il hocha la tête en soupirant, profondément affligé et infiniment blessé: «Ce garçon! Comment peut-on être aussi rebelle à tout enseignement! Je ne lui ai pas dit deux mots, et le voilà qui file droit chez lui sans laisser l'ombre de sa personne! Tant pis, tant pis! Sans doute est-ce aussi mon destin de ne recevoir aucun disciple et de n'accueillir aucun compagnon. D'ailleurs, même si je le voulais, maintenant où le chercher, où l'appeler? Allons! partons!»
Il était prêt à poursuivre vers l'Ouest au sacrifice de sa vie, à tout prendre sur lui sans compter sur quiconque.
Il ne lui restait plus qu'à faire ses bagages, les charger sur le cheval et, sans le monter, d'une main s'appuyer sur sa canne de religieux, de l'autre tenir la bride pour aller tristement de l'avant. Il marchait ainsi depuis peu quand il aperçut, sur le chemin de montagne, une vieille qui tenait respectueusement une robe de brocart, un bonnet brodé posé dessus. Comme elle approchait de très près, Tripitaka tira précipitamment le cheval et se tint sur le côté droit de la route pour la laisser passer.
«D'où venez-vous, vénérable», lui demanda-t-elle, «à marcher par ici, seul et solitaire?
— Votre disciple est envoyé au paradis de l'Ouest par l'éminent souverain des terres de l'Est saluer le Bouddha vivant et solliciter les soutras authentiques.
— Le Bouddha de l'Ouest réside au grand monastère du Coup-de-Tonnerre, en Inde, à cent huit mille lis 1 d'ici.
Seul, avec cet unique cheval, comment y parviendriezvous sans compagnon ni disciple?
— J'avais reçu un disciple l'autre jour, mais d'un caractère exécrable et si opiniâtre que pour quelques mots de reproches, au lieu d'en tirer la leçon, il s'est éclipsé.
— Cette tunique droite de brocart et ce bonnet brodé d'or appartenait à mon fils, qui est malheureusement décédé prématurément, après n'avoir été moine que trois jours. Je reviens de son monastère, où je l'ai pleuré. Quand j'ai pris congé de son maître, il m'a donné ces vêtements pour que je les garde en souvenir de mon enfant. Vénérable, puisque vous avez un disciple, permettez-moi de vous les offrir.
— Merci de cette offre généreuse, mais mon disciple est parti; je ne saurais l'accepter.
—
De quel côté est-il passé?
—
A en croire le cri que j'ai entendu, il est reparti à l'est.
— Je n'habite pas loin vers l'est.. Je pense qu'il a dû aller chez moi. J'ai là une incantation appelée "Authentiques paroles de fixation de l'esprit" et aussi "formule du Cercle constricteur": apprenez-la donc par cœur dans le plus grand secret, retenez-la bien et ne le laissez savoir à quiconque. Je vais le rattraper et lui demander de revenir vous accompagner. Faites-lui enfiler la tunique et mettre le bonnet. S'il ne vous obéit pas, récitez silencieusement l'incantation: il se gardera bien de recommencer à mal se conduire et n'osera plus vous quitter. »
À ces mots, Tripitaka s'inclina pour la remercier. La vieille femme se transforma en un rayon de lumière dorée qui disparut à l'est. Il comprit que c'était la hodhkattva Guanyin qui lui avait enseigné l'incantation, se hâta de prendre une pincée de terre en guise d'encens et s'inclina vers l'Est avec une respectueuse dévotion.
Cela fait, il ramassa la robe et le bonnet qu'il cacha au fond de son sac, puis il s'assit au bord de la route pour s'exercer à réciter la formule de fixation de l'esprit. Après l'avoir répétée plusieurs fois, il la sut par cœur et l'avait définitivement retenue.
N'en disons pas plus et revenons à Singet qui, après avoir quitté le Maître, avait, d'une culbute dans les nuages, roulé jusqu'à l'océan oriental. Il avait arrêté son nuage, fendu les flots et filé droit jusqu'au palais de Cristal-Aquatique, non sans jeter l'alarme chez le roidragon qui sortit l'accueillir. Après l'avoir fait entrer s'asseoir et avoir échangé les politesses d'usage, ce dernier lui dit:
«J'ai dernièrement appris que vos épreuves étaient accomplies: excusez-moi de ne pas vous en avoir félicité.
Je présume que vous avez repris en main la montagne des immortels et que vous avez réintégré votre ancienne grotte.
—
C'était bien mon intention, mais je me suis fait moine, cette fois-ci.
—
Comment ça, moine?
—
Grâce à la hodhkattva des mers du Sud qui m'a engagé à pratiquer le bien et m'a persuadé d'en retirer le juste fruit, en suivant le moine Tang des terres de l'Est rendre visite au Bouddha à l'Ouest. Comme je suis entré dans les ordres en tant que sramana, on m'appelle aussi "novice".
—
Toutes mes félicitations! Une résolution qui les mérite, assurément, car c'est se repentir pour entrer dans le droit chemin, dominer ses mauvais penchants pour créer l'inclination au bien. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi retourner à l'Est au lieu d'aller à l'Ouest?
— C'est que ce moine chinois ne comprend rien à la nature humaine», répondit Singet avec un rire embarrassé, «des chapardeurs nous avaient coupé la route et comme c'est moi qui l'en avais débarrassé, il m'a fait toutes sortes de reproches en me sermonnant interminablement. Crois-tu que le vieux Singet ait pu supporter un accès d'humeur aussi assommant? C'est moi qui l'ai laissé tomber pour retourner à ma montagne. Voilà pourquoi je suis revenu vous rendre une petite visite et vous demander une tasse de thé.
—
Merci de nous faire l'honneur... Merci d'être venu!»
Les fils et petits-fils du dragon vinrent sur-le-champ lui offrir du thé parfumé.
La tasse vide, Singet tourna la tête et remarqua, accrochée au mur derrière lui, une peinture figurant la présentation des sandales au pont de Terre 1. Le Novice demanda:
«Quelle est la scène représentée?
—
Il s'agit d'un incident qui s'est produit longtemps après vous, aussi ne le connaissez-vous pas. Le sujet s'intitule: La Triple Présentation des sandales au pont de Yi.
—
Que veut dire cette triple présentation des sandales?
—
L'immortel est Huang Shigong
et le garçon Zhang
Liang
de l'époque des Han. Shigong était assis sur le pont, quand il perdit tout à coup l'une de ses sandales, tombée en bas. Il demanda à Zhang Liangd'aller la lui chercher, ce que le jeune homme fit aussitôt — celui qui est agenouillé devant lui. La scène se répéta trois fois sans que Zhang Liang manifestât le moindre signe d'insolence ou de négligence. Appréciant sa diligence, Sigong lui enseigna cette nuit même le Livre céleste et lui fit soutenir le fondateur de la dynastie des Han. Par la suite, Zhang Liang devint le stratège éminent qui, dans la tente de commandement, décida de " victoires à mille lis et au-delà* ". Quand la grande paix fut établie, il renonça à ses fonctions, retourna dans les montagnes et réalisa la Voie de l'immortalité en suivant dans ses vagabondages Graine-de-Pin-Rouge
Grand
saint, vous ne protégez pas le moine chinois; si vous ne le servez pas de votre mieux et rejetez ses instructions, vous resterez finalement un immortel pervers qui jamais n'obtiendra juste fruit 1.»
À ce discours, Conscient-de-la-Vacuité resta longtemps sans dire mot.
«Grand saint», reprit le roi-dragon, «il vous faut prendre vous-même la décision: vous ne devriez pas compromettre votre avenir pour en prendre à votre aise.
—
N'en dis pas plus! C'est bon, je retourne le prendre sous ma protection.
—
Puisqu'il en est ainsi», répliqua joyeusement le roidragon, «je me garderai de vous retenir plus longtemps: je vous prie de manifester votre compassion en ne faisant pas attendre davantage votre maître.»
Ainsi pressé de repartir, Singet quitta d'un bond le refuge aquatique et, montant un nuage, quitta le dragon.
Il était en route quand il tomba sur la bodhisattva des mers du Sud. Elle l'apostropha: «Singet
Conscient-de-la Vacuité! Comment, tu refuses d'écouter ton maître et, au lieu de le protéger, tu traînes par ici?»
Perdant le sang-froid au point de la saluer du bout de son nuage, le Novice expliqua: «Croyez que je vous suis reconnaissant de vos bonnes paroles: un moine chinois est en effet arrivé et a enlevé les scellés; il m'a sauvé la vie et je suis devenu son disciple. Mais il m'a reproché mon mauvais caractère: c'est alors que je lui ai faussé compagnie, un moment. Je retourne de ce pas l'accompagner.
—
Dépêche-toi, avant que ne passe ta bonne résolution!»
Sur ces mots, chacun s'en retourna de son côté.
L'instant d'après, Singet retrouvait Tripitaka assit tristement au bord de la route. Il s'approcha:
«Maître! Que faites-vous là au lieu de poursuivre votre route?
—
Où étais-tu passé», lui demanda le moine en levant la tête, «tu m'as planté là, à t'attendre sans oser me décider à bouger et poursuivre ma route.
— Je suis allé prendre le thé chez mon vieil ami le roi-dragon de l'océan oriental.
— Disciple! Un religieux ne doit pas mentir: tu m'as quitté il n'y a pas deux heures et tu prétends avoir bu le thé chez le roi-dragon?
2 7 8
—
Pour ne rien vous celer, maître», répliqua Singet en riant, «je sais faire la culbute dans les nuages et peux franchir d'un bon cent huit mille lis. C'est, pourquoi j'ai réussi à faire l'aller-retour en si peu de temps.
— Je t'ai peut-être parlé un peu trop durement tout à l'heure quand tu m'en as voulu et m'a laissé tomber dans un accès de mauvaise humeur. Avec les pouvoirs dont tu disposes, il t'est facile d'aller déguster du thé, mais moi, je ne peux pas bouger d'ici où il me faut endurer la faim. Tu devrais te sentir un tantinet confus!
—
Maître! Si vous avez faim, je vais aller vous mendier de la nourriture.
—
Inutile d'aller demander l'aumône. J'ai encore dans mon sac des provisions sèches que la mère de Liu le chasseur m'avait données. Prends le bol et va chercher de l'eau! Nous repartirons quand nous aurons mangé un peu.»
Singet alla ouvrir le sac et y trouva quelques galettes de farine grossière, qu'il sortit et tendit au Maître. Puis, remarquant l'éclat chatoyant de la tunique et le bonnet incrusté d'or, il demanda:
«Est-ce que ce sont des vêtements que vous avez apportés des terres de l'Est?
— Je les portais quand j'étais petit», répondit tout de go Tripitaka, «qui porte ce bonnet sait réciter les soutras sans avoir avoir pris la peine de les apprendre; qui met cette robe sait pratiquer le cérémonial sans avoir eu à s'exercer.
—
Maître, soyez gentil, laissez-moi les porter!
— Je me demande s'ils te vont; tu peux les mettre si c'est le cas.»
Singet ôta sa vieille tunique de toile blanche et enfila celle de brocart: à croire qu'elle était faite sur mesure! Il se mit le bonnet sur la tête. Quand Tripitaka le vit sur son chef, au lieu de continuer à manger, il se mit à réciter silencieusement l'incantation du Cercle constricteur.
«J'ai mal à la tête! La tête me fait mal! » gémissait Singet.
Le Maître continuait à répéter la formule maintes et maintes fois, au point que le Novice se roulait de douleur et arrachait l'or incrusté dans son bonnet. Enfin, de peur que le cercle ne se rompe, Tripitaka se tut. Dès qu'il s'arrêtait de réciter, la douleur disparaissait. Singet tendit le bras et se tâta le crâne: une sorte de filin d'or serrait le haut de la tête si étroitement qu'il était impossible de l'enlever ou de le rompre en l'arrachant; il s'y était comme implanté. Il sortit de son oreille l'aiguille qu'il cherchait à glisser sous le cercle pour le soulever, dans des tentatives désordonnées.
Craignant qu'il ne parvînt à le rompre, Tripitaka recommença à marmonner l'incantation. La même affreuse douleur saisit à nouveau le singe, au point de lui faire faire des sauts de libellule et des culbutes. Les oreilles rouges et le visage violacé, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et se sentait sur le point de défaillir.
À le voir dans cet état, Tripitaka ne put supporter de lui en faire subir davantage et s'arrêta de psalmodier. La douleur à la tête en fit autant.
«Ma tête, mais c'est vous, maître, qui lui avez jeté un sort!
— J'ai récité le soutra du Cercle constricteur; je ne t'ai pas jeté de sort.
—
Récitez-le encore un peu pour voir.»
Tripitaka se mit tout de bon à le murmurer à nouveau.
Singet eut non moins réellement mal, si mal qu'il ne songeait plus qu'à crier:
«Ça suffit, arrêtez! J'ai mal dès que vous commencez.
Qu'est-ce que ça signifie?
— Est-ce que cette fois tu écouteras mes enseignements?
— J'ai compris!
— Est-ce que tu te conduiras encore de pareille façon?
— Je n'oserai plus jamais le faire!»
Il avait toutefois acquiescé du bout des lèvres et gardait en son cœur de noires intentions. D'un mouvement de l'aiguille, il la transforma en barre grosse comme un bol et s'apprêtait à l'assener sur le moine Tang, quand celui-ci, affolé, trouva le temps de réciter deux ou trois fois la formule, si bien que le singe s'effondra en laissant tomber le gourdin, bien incapable de lever le bras, ne sachant que crier:
«Maître! Je l'ai apprise, ma leçon, assez! Arrêtez!
—
Comment peux-tu avoir eu la fourberie et l'audace de vouloir me frapper?
— Jamais je n'aurais osé, mais dites-moi, maître, qui vous a enseigné ce procédé?
— Je le tiens d'une vieille femme que j'ai rencontrée il y a peu.
—
N'en dites pas plus», rétorqua le Novice, furieux, 28o
«pour sûr que cette vieille est Guanyin! Pourquoi me veut-elle tant de mal? J'irai aux mers du Sud lui flanquer une raclée.
—
Si elle m'a enseigné cette méthode, c'est évidemment qu'elle la connaissait déjà. Au cas où tu irais la chercher, elle y aura recours: ce sera ta mort! »
Reconnaissant que l'objection était bien raisonnée, Sin¬ get n'osait pas vraiment prendre quelque initiative intempestive. Il ne lui restait plus qu'à faire retour sur lui-même et implorer la clémence à genoux:
«C'est le procédé qu'elle a trouvé pour me mettre à quia et me convaincre de vous suivre à l'Ouest. Je ne vous ennuierai plus, mais ne prenez pas l'incantation pour un proverbe à citer à tout bout de champ! Je suis prêt à vous protéger sans regrets ni défaillance.
—
Puisqu'il en est ainsi, aide-moi à monter à cheval!»
Cette fois le Novice avait pris la ferme résolution de s'en tenir à sa mission; rassemblant ses énergies, ajustant sa tunique, il chargea les bagages sur le cheval et ils poussèrent vers l'Ouest.
Pour savoir ce qui finit par arriver après ce départ, écoutez donc la séance qui vient.