Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre15

015 OÙ LES DIEUX APPORTENT SECRÈTEMENT LEUR AIDE AU MONT DU SERPENT-LOVÉ, ET LE CHEVAL DE LA PENSÉE EST FINALEMENT BRIDÉ AU TORRENT DE LA DOULEUR DE L'AIGLE.

Parlons du Novice qui s'était mis au service du moine chinois progressant vers l'Ouest. Ils marchaient depuis plusieurs jours sous le ciel glacial du dernier mois de l'année. Une pénétrante bise du nord soufflait sur le verglas glissant. Ils avançaient sur un chemin escarpé entre de hautes falaises et des précipices abrupts, dans de vertigineuses montagnes aux sommets superposés et aux chaînes étagées. Du haut de son cheval, Tripitaka perçut le bruit assourdissant d'une eau mugissante. I l se tourna pour crier:

« Conscient-de-la-V acuité, d'où vient ce bruit?

— Je me souviens que ce sont ici les parages de ce qu'on appelle le torrent de la Douleur de l'aigle des monts du Serpent-Lové...»

Il n'avait pas achevé sa phrase que le cheval se trouvait au bord du cours d'eau. Tripitaka retint les rênes pour contempler le spectacle qui s'offrait:

Une cascade glaciale perce les brumes

De ses flots limpides qui rougeoient au soleil Et se font entendre au fond du val en sommeil.

Elle colore l'etpace de son écume.

D'immenses vagues volent en mille jades,

Dans le rugissement des eaux en cavalcade,

Qui s'en vont au loin se joindre aux brouillards Où ni mouette, ni pêcheur ne se hasardent.

Maître et disciple regardaient justement ce torrent quand ils virent en surgir à grand bruit un dragon qui, fendant les flots, écartait les vagues, se glissait hors de la falaise et se précipitait sur le vénérable. Pris de panique, Singet abandonna les bagages, arracha le Maître à son cheval, fit demi-tour et s'enfuit. Faute de pouvoir les rattraper, le monstre avala le cheval blanc tout entier, selle et harnachement

compris, puis

retourna se cacher dans les flots où il disparut sans laisser de trace. Singet raccompagna le Maître sur la hauteur où celui-ci s'assit, tandis que lui-même redescendait chercher le cheval et les bagages; mais seul restait le chargement, la bête avait disparu. I l ramena sur son dos les bagages, qu'il posa devant Tripitaka, et lui dit: «Maître, l'infâme dragon s'est éclipsé, mais il a effrayé_ notre cheval qui s'est enfui.

—

O disciple, comment le retrouver?

—

Ne vous inquiétez pas! Ne vous en faites pas: attendez que j'aille jeter un coup d'œil!»

Singet ne fit qu'un bond, sifflant dans les airs, et, de ses pupilles d'or et yeux de feu, observa les quatre directions en se servant de la main en guise de visière, mais pas la moindre trace du cheval! Il redescendit de son nuage annoncer: «Maître, notre cheval a dû se laisser dévorer par le dragon, je ne le vois nulle part.

—

Mon disciple, voyons, comment cette créature

pourrait-elle avoir la gueule assez grande pour avaler un «Nous sommes des divinités envoyées par Guanyin afin de protéger secrètement le pèlerin en quête des soutras. »

cheval tout équipé? Je présume qu'il a été effrayé et, la bride lâchée, s'est enfui jusque dans quelque creux de montagne. Retourne voir plus attentivement.

—

Vous ne vous rendez pas compte non plus de mes capacités: avec mes yeux je vois jusqu'à mille lieues en plein jour, le bon comme le mauvais. Même une libellule qui déploierait ses ailes n'échapperait pas à mon regard, dans cette limite de mille lis. Comment voulez-vous qu'un cheval échappe à ma vue!

—

S'il l'a mangé, comment veux-tu que je poursuive le voyage? Pitié de moi! Comment marcher à travers ces milliers de montagnes, traverser ces dizaines de milliers de cours d'eau?»

Tout en parlant, Tripitaka se mit à pleurer, une averse de larmes. À le voir dans un pareil état, Singet ne put s'empêcher d'exploser, exaspéré, et de vociférer:

«Maître ne faites donc pas le ballot! Restez assis! Assis!

Attendez que le vieux Singet aille le trouver, ce gaillard, et le lui fasse rendre, notre canasson, voilà tout!

—

Mais où vas-tu le chercher?» s'inquiétait Tripitaka en s'accrochant à lui, «je crains qu'il ne se tienne en embuscade pour surgir à nouveau et m'occire à mon tour.

Que feras-tu quand tu auras perdu et le cheval et le cavalier?

—

Vous êtes vraiment un incapable!» se mit à tonner Singet, hors de lui à ce discours, «un incapable! On veut monter sur son cheval, mais pas question de me laisser aller le chercher. À rester assis à garder vos bagages, vous pouvez toujours l'attendre jusqu'aux derniers jours de votre vie!»

Singet hurlait, de plus en plus furieux, bien en peine de calmer son emportement, quand il entendit des voix l'appeler du milieu des airs:

«Grand saint, calmez-vous! Et vous, impérial frère des Tang, cessez de pleurer! Nous sommes des divinités envoyées tout exprès par Guanyin afin de protéger secrètement le pèlerin en quête des soutras.»

À ces mots, le Vénérable s'inclina précipitamment.

«Qui êtes-vous», les interpella Singet, «déclinez vos noms que je fasse l'appel

—

Nous sommes les six vigiles des ténèbres et les six gardes de la lumière

2, les révélateurs de vérité des cinq

orients

3, les quatre protecteurs du temps

4, et les dix-huit

défenseurs de monastères

1. Nous sommes chacun de service à tour de rôle.

—

Qui commence aujourd'hui?

—

Les vigiles, puis les protecteurs, enfin les défenseurs.

Nous autres, les révélateurs des cinq orients, sommes de faction jour et nuit, sauf Tête-d'Or.

—

Dans ce cas, que ceux qui ne sont pas de service se retirent en laissant les autres assurer la proctection de mon maître, en attendant que votre vieux Singet aille au torrent trouver ce maudit dragon et lui fasse dégorger le cheval.»

Les dieux obéirent. Enfin rassuré, Tripitaka s'assit en haut de la falaise et recommanda au Novice d'être prudent.

«Il n'y a pas de souci à se faire», lui répondit Singet.

Le brave singe-roi! Serrant sa tunique de brocart et révélant sa jupette en peau de tigre, il pénétra droit au fond de la gorge, la barre de fer cerclée d'or bien en main. Entre brumes et brouillards il criait à tue-tête au-dessus des eaux:

«Misérable loche de vase, rends-nous notre cheval, rends-le-nous! »

Après avoir dévoré le cheval blanc de Tripitaka, le dragon s'était tapi au fond du torrent à nourrir tranquillement ses esprits. Mais, à entendre réclamer le cheval avec force insultes, il ne sut contenir plus longtemps le feu de la colère en son cœur et, d'un brutal élan, surgit en fendant les flots pour gronder: «Qui est cet individu qui ose ouvrir ici sa grande gueule?» Dès qu'il le vit, Singet poussa un grand cri: «Ne bouge pas et rends-moi le cheval!»

Faisant tournoyer le bâton, il l'abattit sur le crâne du dragon qui s'élançait mâchoires ouvertes et griffes dehors.

Ils se livrèrent devant le torrent un combat terrible.

Voyez:

Le dragon qui déploie ses griffes tranchantes, Tandis que le singe lève l'arme cerclée d'or.

A la barbe de l'un pendent fils de jade blancs, Les yeux de l'autre sont des lampes d'or rouge.

L'un, de sa perle brillante, crache d'ardeur, L'autre tire de la trique un vent violent.

L'un est l'enfant qui mit à mal père et mère, L'autre le mon Slrepervers qui défia le Ciel.

En souvenir des dures épreuves subies,

L'un et l'autre veulent remporter l'exploit.

Us combattirent longtemps, allant et venant, tournant l'un autour de l'autre, tant et tant, que le dragon sentait ses forces l'abandonner et ses muscles se roidir. Incapable de résister plus longuement, il fit un retour sur lui-même pour se glisser dans l'eau et se tapir tout au fond du torrent, sans plus sortir la tête. Le singe-roi eut beau l'insulter de la plus belle façon, le jeune dragon faisait le sourd.

Il ne restait au Novice d'autre solution que de retourner voir Tripitaka pour le mettre au courant de la situation:

«Maître, j'avais réussi à faire sortir le monstre en l'insultant copieusement et nous avons longuement combattu jusqu'à ce qu'il prenne peur et s'enfuie. I l se cache dans les eaux sans vouloir se montrer à nouveau.

—

Nous ne savons pas s'il a vraiment dévoré le cheval.

—

Qu'est-ce que vous racontez là! Si ce n'était pas lui qui l'avait mangé, est-ce qu'il aurait consenti à répondre à ma convocation et à m'attaquer?

—

L'autre jour, quand tu avais tapé sur le tigre, tu as prétendu détenir le pouvoir de subjuguer les dragons.

Comment se fait-il que tu sois incapable de le soumettre aujourd'hui?»

Or, Singet n'était guère porté à encaisser ce genre de provocation. La phrase de Tripitaka l'avait piqué au vif.

Montant sur ses grands chevaux, il affirma: «Pas un mot de plus, n'en ajoutez plus! Vous allez voir qui de nous deux va l'emporter!»

Le singe-roi partit à grandes enjambées sauter au bord du torrent où il s'employa à user du pouvoir magique qui lui permettait de faire remonter les fleuves et de soulever les océans, pour transformer de fond en comble les eaux limpides de la gorge de la Douleur de l'aigle, en vagues boueuses aussi fortes que celles du fleuve Jaune aux neuf méandres

en crue. Au fond du torrent, le dragon ne

pouvait plus rester tranquillement assis ou couché. Il se disait: «La chance ne vous sourit jamais deux fois, mais le malheur ne vient jamais seul! J'ai échappé à la condamnation à mort décrétée par le Ciel 2 il n'y a pas même un an

pour suivre mon destin en coulant des jours tranquilles ici, et voilà que ce misérable monstre vient me chercher noise.»

Plus il y pensait, voyez-vous, plus il se sentait irrité, au point de ne pouvoir y tenir plus longtemps. Serrant les dents, il sauta hors de l'eau en grondant: «D'où sors-tu, damnée créature, pour me persécuter de si cruelle façon?

— Que t'importe, d'où je viens. Rends-moi le cheval et je t'épargne la vie!

— Mais je l'ai avalé, ton cheval, il est dans mon ventre!

Comment veux-tu que je le rende? Et si je ne le restitue pas, que se passera-t-il?

— Tu vas tâter de ma trique, si tu ne le restitues pas. Je te tuerai en compensation de la vie de notre cheval, voilà tout.»

Ils reprirent leurs durs combats au pied de la falaise. Au bout de quelques engagements le petit dragon se sentit vraiment en difficulté et d'une secousse se transforma en serpent d'eau qui se glissa au creux des herbes du rivage.

Le singe-roi, trique en main, le rattrapa, mais il eut beau écarter l'herbe, il ne trouvait pas trace du petit reptile. Il en était si dépité que ses trois divinités parasites internes avaient explosé et fumaient par les sept ouvertures de son corps

2. I l récita l'incantation par la syllabe oñfi, laquelle convoquait la divinité locale et le dieu de la montagne, qui vinrent tous deux s'agenouiller devant lui, en déclarant:

«Nous voilà!

— Tendez le jarret, que je vous administre à chacun cinq coups de trique en signe de bienvenue, histoire de vider la bile de votre vieux Singet!

— Nous espérons que Votre Sainteté aura l'indulgence de permettre à nos humbles divinités de s'expliquer, supplièrent les dieux en frappant le sol de leur front.

— Qu'avez-vous à dire?

— Votre Sainteté était restée en captivité si longtemps, sans que nous sachions quand vous sortiriez: voilà pourquoi nous avons failli au devoir de vous accueillir; nous formulons l'ardent espoir que vous saurez nous pardonner.

— C'est bon, puisqu'il en est ainsi, vous ne serez point battus. Mais j'ai une question à vous poser: d'où vient ce dragon maléfique du torrent de la Douleur de l'aigle et pourquoi a-t-il de vive force dévoré le cheval blanc de mon maître?

— Votre Sainteté n'a jamais eu de "maître" et ne s'est jamais soumise ni au ciel, ni à la terre, en tant que Véritable suprême du chaos originel 4: comment peut-Elle

parler du cheval de son "maître"?

— C'est que vous n'êtes pas non plus au courant: pour cette affaire d'insulte à supérieur, j'ai subi cinq cents ans de dure peine, jusqu'à ces jours-ci; j'en ai été délivré grâce à la bodhkattva Guanyin qui m'a converti au bien et a fait venir de la cour des Tang ce moine authentique pour me sauver.

Elle m'a demandé de le suivre en tant que disciple vers le paradis de l'Ouest, pour saluer le Bouddha et chercher les Écritures. Comme notre route passait par ici, on a perdu le cheval blanc de mon maître.

— I l en est donc ainsi. Il n'y avait jamais eu de manifestations maléfiques dans ce torrent si ce n'est que, large et profond, il roule des eaux si claires que l'on en voit le fond et que les gros oiseaux n'osent le traverser parce que la limpidité de l'onde leur renvoie leur propre reflet qu'ils prennent pour des volatiles de leur espèce. Ils se jettent alors souvent dans les flots, d'où le nom de "torrent de la Douleur de l'aigle". Toutefois, l'année passée, comme elle était en quête de quelqu'un pour chercher les Écritures, la bodhkattva Guanyin a sauvé de la mort un dragon et l'a envoyé ici attendre le pèlerin, sans l'autoriser à commettre le mal, sauf manger quelques volatiles ou daims et antilopes qu'il aurait capturés sur la rive, et cela seulement lorsqu'il aurait faim. Comment aurait-on pu penser qu'il pousserait l'inconscience jusqu'à s'en prendre à Votre Sainteté!

— I l a d'abord eu la prétention de défier votre vieux Singet! Mais j'ai eu beau l'appeler et l'insulter, il ne voulait plus sortir de son trou. I l a fallu que je trouble l'eau du torrent pour le décider à réapparaître. Il a encore voulu combattre, sans se rendre compte que ma trique était trop lourde pour lui: comme il ne faisait pas le poids, il s'est transformé en petit serpent d'eau qui s'est dissimulé dans l'herbe. Je me suis mis aussitôt à sa recherche, mais sans en trouver trace.

— Ce que Votre Sainteté ignore», répliqua la divinité locale, «c'est que le torrent communique par d'innombrables trous et crevasses avec des eaux profondes et lointaines. Sans doute se sera-t-il glissé dans l'une de ces cavités. Mais il ne faut pas vous en irriter, ni chercher à le capturer ici. Il suffit de prier Guanyin d'intervenir: il se soumettra de lui-même. »

À ce discours, Singet se fit accompagner pour aller voir Tripitaka et lui exposer la situation.

«Si tu pars inviter la bodhisattva, quand seras-tu rentré?»

s'inquiéta le moine, «comment ferais-je pour endurer le froid et la faim en ton absence?»

Il n'avait pas fini sa phrase que, du milieu des airs, retentit la voix du révélateur Tête-d'Or: «Grand saint, inutile de bouger! J'irai moi-même l'inviter à venir.

—

Merci! Merci!» lui répondit joyeusement Singet, «va vite, dépêche-toi!»

Tête-d'Or se lança sur un nuage et fila droit vers les mers du Sud.

Le Novice demanda aux deux divinités d'assurer la protection du moine, tandis que le protecteur du jour se mettait en quête de nourriture maigre, lui-même retournant patrouiller du côté du torrent.

Laissons cela et revenons à Tête-d'Or qui, monté sur un nuage, fut bientôt rendu dans les mers du Sud. De cette luminosité de bon augure, il descendit droit sur le bois de Bambous-Pourpres du mont Potalaka et chargea le dieu en armure d'or ainsi que Moksa-Hui'an de lui obtenir audience auprès de la bodhisattva.

«Qu'eit-ce qui t'amène? lui demanda Guanyin.

— Le moine chinois a perdu son cheval au torrent de la Douleur de l'aigle des monts du Serpent-Lové, ce qui plonge le grand saint Singet dans le plus cruel embarras.

Interrogés, les dieux locaux affirment qu'il a été avalé par le dragon pervers que vous aviez envoyé dans ce torrent.

Le grand saint m'a donc chargé de vous l'apprendre et de vous prier d'intimer au dragon l'ordre de restituer le cheval.

— C'est en fait le fils d'Aorun, le dragon des mers occidentales. Son père l'avait accusé d'impiété filiale pour avoir mis le feu aux perles lumineuses du palais et la Cour céleste l'avait condamné à mort. C'est moi qui, personnellement, suis allé voir l'empereur de Jade pour obtenir son pardon à condition qu'il serve de porteur au moine des Tang. Comment peut-il, tout au contraire, lui avoir dévoré sa monture? Si c'est bien ce que tu dis, attends que j'y aille!»

Guanyin descendit de son piédestal de lotus, quitta la grotte aux Immortels et, montée sur une luminosité de bon augure, en compagnie de Tête-d'Or, franchit les mers du Sud.

En témoigne le poème:

Le Bouddha avait parlé des trois corbeilles,

Guanyin en répandit la bonne nouvelle.

De sublimes paroles qui vont droit au ciel!

Les mots de la gnose qui sauvent les damnés!

Cigale-d'Or a jeté sa chrysalide,

En sorte que Xuanzang reprend ses études.

En lui barrant la route au torrent du val,

Le jeune dragon retourne au vrai en cheval.

La bodhisattva et le révélateur furent bientôt rendus aux monts du Serpent-Lové. Du haut de leur nuage arrêté à mi-hauteur dans les airs, ils baissèrent la tête pour observer la scène et aperçurent Singet qui criait et lançait des insultes au bord du torrent. Guanyin le fit appeler par Tête-d'Or, qui descendit directement vers le cours d'eau sans passer par Tripitaka.

«La bodhisattva est arrivée», annonça-t-il à Singet qui d'un bond sauta dans l'espace l'apostropher:

«Parlons-en de la tutrice des sept Bouddhas

et fondatrice du culte de la Compassion! Ça ne cherche qu'à me filer de mauvais coups!

— Impudent palefrenier, idiot de village, cul-terreux 2,

tu vas voir!» rétorqua Guanyin, «je me suis mise en quatre pour trouver quelqu'un qui aille chercher les soutras et l'ai instamment prié de te sauver la vie, mais au lieu de me remercier, tu te permets de me faire une scène?

—

Tu m'en bailles de belles! Puisque tu m'as fais libérer, il fallait me laisser la liberté de m'amuser un peu... Quand vous m'avez reçu l'autre jour sur la mer, il suffisait de me remettre à ma place en quelques mots et de me demander de servir de mon mieux le moine chinois. Pourquoi lui avoir offert ce bonnet brodé et m'avoir perfidement incité à le porter pour mon malheur? Par votre faute le cercle s'est implanté dans ma tête, et vous lui avez enseigné cette incantation de constricfion: chaque fois qu'il la récite, la douleur s'amplifie dans ma tête: n'est-ce pas que tu me veux du mal?

— celles de naguère, qui parviendrait à te contrôler? Ce n'est que par cette brimade que tu finiras par consentir à passer la porte de notre yoga

— D'accord, tenons cette affaire pour une brimade, mais pourquoi nous envoyer ce dragon criminel et lui faire dévorer le cheval de mon maître? N'est-ce pas la pire des choses que de laisser les méchants perpétrer leurs mauvaises actions?

— C'est moi, personnellement, qui ai sollicité de l'empereur de Jade que ce dragon soit posté ici, uniquement pour servir de porteur à celui qui irait chercher les Écritures. Réfléchis un peu: est-ce qu'un cheval ordinaire des terres de l'Est serait capable de franchir ces milliers de montagnes et cours d'eau? Comment ferait-il pour arriver jusqu'à la terre du Bouddha et son monastère du Coup-de Tonnerre? On ne saurait y parvenir qu'en se procurant un cheval-dragon.

— Que faire? Il a une telle peur du vieux Singet qu'il se cache sans vouloir paraître.

— Va au bord du torrent l'appeler», dit Guanyin en se tournant vers le révélateur, «annonce-lui: "Troisième prince du roi-dragon Aorun, sors, la bodhisattva des mers du Sud est là", et il sortira.»

Le dieu se rendit auprès du cours d'eau et l'appela par deux fois: bondissant sur les vagues, le jeune dragon sortit de l'eau, se transforma en être humain et, marchant sur les nuages, s'éleva dans les airs pour saluer Guanyin: «Je vous suis reconnaissant de m'avoir sauvé la vie. Il y a longtemps que j'attends ici, sans aucune nouvelle du pèlerin en quête des Écritures.

— N'est-ce pas le premier disciple de ce pèlerin?

répondit la bodhisattva en montrant du doigt Singet.

— C'est mon adversaire! » rétorqua le petit dragon à sa vue, «comme, hier, j'avais faim, j'ai, bien entendu, dévoré son cheval. II a profité de sa force pour me battre et m'a traité de telle façon que je lui ai fermé la porte au nez sans plus oser paraître. I l n'a d'ailleurs pas fait la moindre mention d'une quête des Écritures.

— Mais tu ne m'as pas demandé non plus mon nom», objecta Singet, «pourquoi en aurais-je parlé?

— Ne t'ai-je pas demandé d'où tu venais, quand je t'ai traité de "misérable monstre"? Tu t'étais contenté de hurler: "Rends-moi mon cheval, t'occupe pas d'où je viens!"» Pas la moitié d'un mot sur Tang ou la Chine!

—

Ce sacré singe ne compte que sur la force dont il dispose, et n'est, jamais prêt à reconnaître le mérite des autres!» conclut Guanyin, «cette fois, quand vous repartirez, sachez qu'il y en aura qui se rallieront à vous. Si l'on te questionne, commence par les mots "en quête des Écritures". Inutile de te fatiguer, ils se mettront d'euxmêmes à votre service.»

Singet acquiesça joyeusement. Guanyin s'approcha du jeune dragon, lui arracha les perles brillantes qui pendaient à son cou et, l'aspergeant d'une douce rosée de la branche de saule tirée de son vase, en effleura son corps.

Soufflant sur lui de son haleine magique, elle cria:

«Transforme-toi!» Le dragon se changea aussitôt en cheval de même robe que celui qu'il avait avalé. Guanyin lui fit en outre part des recommandations suivantes: «Il faut t'appliquer à surmonter les obstacles à ton salut. Ces mérites accomplis, tu auras dépassé l'état de dragon ordinaire et seras en voie d'obtenir le juste fruit du corps doré d'un Bouddha.»

Prenant le mors aux dents

1, le jeune dragon buvait

chacune de ses paroles. Elle le fit amener devant Tripitaka par Singet, et ajouta: «Je m'en retourne sur la mer!»

Singet s'agrippait à elle et ne voulait la laisser repartir:

«Je n'y vais plus! Je ne continue pas! La route vers l'Ouest est trop accidentée. Avec ce commun mortel de moine, on n'y arrivera jamais! J'aurai trop de mal à sauver ma peau parmi ces embûches et dangers! Comment acquérir quelque mérite que ce soit dans ces conditions? J'y renonce, je n'y vais plus!

—

Aux temps où tu n'étais pas encore entré dans la voie de l'humanité,» lui fit remarquer Guanyin, «tu étais prêt à tout pour conquérir l'illumination. Et maintenant que tu as échappé au châtiment du Ciel, est-ce le moment de relâcher ton effort? Réaliser la vérité par l'extinction exige chez nous autres foi et actes. Au cas où vous vous trouveriez en danger mortel, je t'autorise à en appeler au Ciel, et le Ciel te répondra, de faire appel à la Terre, et la Terre ne restera pas indifférente. En cas d'inextricable difficulté, c'est moi-même qui viendrais à ton secours.

Approche, j'ai encore un pouvoir à te conférer.»

Guanyin arracha trois feuilles à sa branche de saule, les "Empoignant la crinière du cheval-dragon, le Novice revint auprès de Tripitaka.

posa derrière la tête de Singet et leur cria: «Changezvous! »

Les trois feuilles se transformèrent en trois poils de sauvetage. Elle expliqua: «Si vous vous trouvez dans une situation sans issue et sans espoir, ils peuvent opportunément se transformer et vous sauver du malheur imminent.»

Singet ne remercia la miséricordieuse et compatissante bodhkattva qu'après avoir entendu toutes ces bonnes paroles. Elle s'en retourna ensuite d'une traite au Potalaka, dans un tourbillon de brises parfumées et de brumes colorées.

Abaissant son nuage et empoignant la crinière du cheval-dragon, le Novice revint auprès de Tripitaka lui annoncer:

«On a le cheval!

—

Comment se fait-il qu'il ait forci, ce cheval? Où l'as-tu retrouvé? demanda Tripitaka, tout heureux de le voir.

—

Maître, vous rêvez! C'est Tête-d'Or qui avait ramené à l'instant la bodhkattva: elle nous a rendu notre cheval blanc en transformant le dragon du torrent. Il a exactement la même robe, mais le harnais et la selle manquent. J'ai dû l'amener en l'empoignant par la crinière.

—

Où est-elle, la bodhisattva?» s'enquit le moine, grandement surpris, «attends que j'aille la saluer et la remercier.

—

Elle doit être déjà rentrée chez elle, à cette heure:

elle n'a pas eu la patience...»

Tripitaka se contenta de ramasser une pincée de terre en guise d'encens et de s'incliner vers le Sud. Puis il se releva et se prépara avec le Novice à repartir.

Singet renvoya le dieu de la montagne et celui du lieu, donna des instructions aux protecteurs et révélateurs, puis invita le Maître à monter sur le cheval.

«Comment chevaucher cette bête sans selle ni harnais?» protesta Tripitaka. «D'ailleurs il nous faut une barque pour traverser le torrent. Nous aviserons ensuite.

— cheval doit savoir comment traverser les eaux: il vous servira de bateau. Montez-le, nous passerons! »

Tripitaka n'avait guère le choix: il suivit ces conseils et se mit à califourchon sur la monture. Singet portait les bagages.

Ils étaient arrivés au bord du torrent quand ils virent, venant d'amont, un vieux pêcheur manœuvrant à la godille un radeau de bois mort dans le sens du courant.

Singet lui fit signe de la main:

«Hé! Par ici, par ici, vieux pêcheur! Nous sommes des gens des terres de l'Est en quête de soutras. Mon maître aurait du mal à passer: viens donc l'aider à traverser.»

A ces mots, l'homme s'activa sur la godille. Le Novice invita son maître à descendre du cheval et l'aida à monter sur le radeau, avant d'y mettre les bagages et d'y tirer la bête. Le pêcheur poussa le radeau qui démarra à la vitesse du vent ou de la flèche et fut sur l'autre rive avant même que l'on s'en fût aperçu.

Tripitaka demanda à Singet d'ouvrir le sac pour en sortir quelques sapèques de monnaie chinoise à l'intention du vieil homme. Mais, écartant son embarcation d'un solide coup de gaffe, il répondit: «Je ne veux pas d'argent!» Il gagna le milieu du courant et bientôt disparut. Fort mal à l'aise, Tripitaka ne songeait qu'à joindre les mains et lui exprimer sa gratitude.

«Maître, point n'est besoin de vous en soucier!» lui objecta le Novice, «ne l'avez-vous pas reconnu? C'était le dieu de ce torrent. Faute d'être venu m'accueillir, il aurait mérité une sérieuse bastonnade. Trop heureux qu'elle lui soit épargnée, comment aurait-il le front de réclamer de l'argent?»

Ne sachant trop s'il fallait le croire, Tripitaka remonta sur le cheval, à cru. Il suivit Singet jusqu'à la route qui allait vers l'Ouest.

Gravir l'autre rive du vastle, vrai Ainsi

Et d'un cœur pur et sincère le mont béni

Maître et disciple poursuivaient leur marche en avant, tandis que le soleil rougeoyant sombrait à l'ouest et que le ciel s'assombrissait. Voyez:

"Livre III, chapitre xv

De pâles nuages perdus

Sous la lune qui tremblote.

Le ciel, couleur du givre, donne froid.

De partout hurle le vent pénétrant.

L'oiseau solitaire se perd sur les ilôts,

Aux dernières lueurs des collines basses.

Les arbres rugissent dans la forêt clairsemée;

Sur le mont chauve crie le gibbon esseulé.

Pas trace de voyageur le long du chemin

Quand rentrent dans la nuit les lourds bateaux lointains.

Scrutant l'horizon du haut de son cheval, Tripitaka aperçut tout à coup une ferme.

«Conscient-de-la-Vacuité, il y a des gens là-bas! On pourrait demander à y passer la nuit et repartir demain matin.

—

Maître, ce n'est, pas une ferme avec des gens, répliqua Singet après avoir levé la tête.

—

Et pourquoi pas?

—

Une ferme n'a pas de toit au faîtage orné de poissons volants et chimères couchées: il s'agit sûrement d'un temple ou d'un ermitage.»

Tout en devisant, maître et disciple arrivèrent au portail. Quand Tripitaka fut descendu de son cheval, il remarqua au-dessus de l'entrée les trois gros caractères:

Sanctuaire du dieu du Sol

1. Ils entrèrent. Un vieil homme,

quelques perles suspendues au cou, vint à leur rencontre, les mains jointes: «Maître, veuillez entrer vous asseoir!»

Tripitaka lui rendit précipitamment le salut et passa dans la salle principale s'incliner devant les images saintes.

L'ancien fit servir le thé par un jeune garçon. Le thé bu, Tripitaka lui demanda:

«Pourquoi ce temple s'appelle-t-il "sanctuaire du dieu du Sol"?

—

Ces lieux font partie du pays de Hami

2, des barbares

de l'Ouest.. Il y a derrière le sanctuaire un village dont les gens ont construit ce temple par une commune piété. Le Sol se réfère aux terres du hameau, le dieu à la divinité locale. Au moment des labours de printemps, des sarclages d'été, des moissons d'automne et des engrangements d'hiver, chacun prépare les trois viandes de sacrifices

et les offrandes de

fleurs et de fruits pour les apporter au sanctuaire et obtenir quatre saisons favorables, d'abondantes récoltes et la prospérité dans l'élevage des six animaux domestiques*.

— N'est-ce point le cas de dire: A trois lis de sa demeure, de tout autres mœurs?» s'exclama Tripitaka à ces mots, en hochant la tête, plein d'admiration, «elles sont loin d'être aussi bonnes chez nous.

—

Maître, où se trouve votre village d'immortels?

—

Votre humble moine est du pays des grands Tang dans les terres de l'Est; il a reçu mission impériale de chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Comme notre route passait par votre précieux édifice et qu'il se faisait tard, nous avons pris refuge en votre sanctuaire sacré pour vous demander d'y passer la nuit. Nous repartirons dès l'aube.»

Le vieil homme en parut enchanté, ne cessant de répéter: «Pardonnez-moi de vous accueillir si mal!» Il ordonna au jeune domestique de préparer le repas. Tripitaka l'en remercia quand il eut fini de manger.

Singet avait l'œil vif: apercevant un cordon à linge accroché sous l'auvent, il le cassa d'un coup sec et s'en servit pour entraver les pattes du cheval. Le vieux se mit à rire:

«Où l'avez-vous volée, cette bête?

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Oh! Le vieux, tu ne sais pas à qui tu parles: de saints moines comme nous, qui révérons Bouddha, seraient des voleurs de chevaux?

— S'il n'a pas été volé», fit remarquer le vieil homme qui n'avait pas cessé de rire, «comment se fait-il qu'il n'a ni selle ni harnais et qu'il vous faut casser ma corde à linge pour l'attacher?

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Il est aussi espiègle qu'impulsif et susceptible», s'excusa Tripitaka qui s'en prit à Singet: «Si tu voulais attacher le cheval, tu aurais pu demander une corde à notre hôte au lieu de lui arracher celle du linge! Vénérable aîné, ne nous en voulez pas! Ce cheval, pour ne rien vous celer, en vérité n'a pas été volé. Hier, venant de l'Est, quand je suis arrivé au torrent de la Douleur de l'aigle, j'avais un cheval blanc dont le harnachement était complet. Malencontreusement, le dragon du lieu, qui était devenu un esprit malfaisant, n'a fait qu'une bouchée de ma monture tout harnachée. Heureusement que mon disciple possède des pouvoirs, jusqu'à émouvoir la bodhisattva Guanyin qui est venue capturer le monstre et l'a obligé à se transformer en cheval blanc, semblable à celui que j'avais, pour qu'il me transporte au paradis de l'Ouest afin d'y saluer le Bouddha. C'est aujourd'hui même que nous avons passé le cours d'eau et que nous sommes arrivés en votre sanctuaire sacré, sans avoir encore trouvé le temps de nous procurer de harnachement.

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Maître, ne m'en voulez pas, j'aime à rire et plaisanter. Je ne pensais pas que votre éminent disciple me prendrait au sérieux. Quand j'étais jeune, j'avais quelques sous et aimais l'équitation. Mais avec les années j'ai eu ma part de misères, deuils et incendies. Je n'ai plus maintenant d'autres ressources que de remplir ces fonctions de célébrant dans le sanctuaire. Fort heureusement, les aumônes des donateurs du village, derrière nous, me fournissent de quoi vivre. J'ai gardé pardevers moi selle et harnais, objets qui me sont si chers que je n'ai jamais pu me résoudre à les vendre bien que réduit à pareil état de pauvreté. Mais depuis que j'ai appris votre histoire, maître, comment la bodhkattva a sauvé ce dragon divin et lui a demandé de se transformer en cheval pour vous porter, je ne saurais me dérober au devoir de vous apporter à mon tour une aide. J'irai chercher demain le harnachement que je serai heureux de vous offrir, maître, pour votre départ, dans l'espoir que vous daignerez l'accepter avec un sourire indulgent.»

À ces mots, Tripitaka exprima d'infinis remerciements.

Peu après, le jeune garçon apportait le repas maigre du soir. Ensuite il installa les lampes, fit les lits et chacun se retira pour dormir.

Le lendemain matin, Singet déclara en se levant:

«Maître, le vieux célébrant du temple nous avait promis hier soir un harnais. Allez le lui réclamer sans faiblesse!»

À peine avait-il achevé sa phrase que le vieil homme se présentait avec la selle, les coussinets, les rênes et les étriers, bref tout ce qui est nécessaire pour harnacher un cheval, sans que rien y manquât. Il posa le tout sous la galerie en disant: «Maître, voici le harnachement.»

Tripitaka l'accepta avec joie, demandant à Singet de les prendre et de le fixer sur le dos de la bête pour voir s'il allait. Le Novice s'approcha et prit les pièces une par une pour les examiner: elles étaient en effet d'excellente qualité. En témoigne le poème que voici:

La selle sculptée s'orne d'étoiles d'argent,

Le siège brille de fils d'ors éclatants.

Les coussinets sont de plusieurs couches de fieutre, Et les rênes de triples cordelettes pourpres;

Eeurs lanières de cuir se terminent en fleurs, Où dansent des animaux au contour d'or.

Ee mors, ses anneaux, sont de l'acier le plus fin.

Y pendent des glands de laine nouée trempés à l'eau.

Intérieurement ravi, Singet mit la selle et les rênes sur le dos du cheval: on les aurait cru faits sur mesure. Quand Tripitaka s'inclina pour remercier le vieil homme, celui-ci le releva précipitamment en s'écriant: «Vous me mettez dans la plus grande confusion, il n'y a pas lieu de me remercier!»

Leur hôte n'insista pas non plus pour les retenir et invita le moine à monter sur son cheval. Dès qu'il eut franchi le portail, Tripitaka s'agrippa à la selle pour grimper sur sa monture. Le Novice portait les bagages à l'épaule. C'est alors que le vieil homme tira de sa manche un fouet à manche de jonc renforcé de lanières de cuir; la cravache était de nerfs de tigre noués. I l la présenta des deux mains, au bord de la route, en disant:

«J'ai là encore un bon tient-en-main que je fais aussi bien de vous offrir.

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Grand merci de votre donation», lui répondit Tripitaka en le prenant du haut de sa monture, «grand merci! »

Il allait lui faire le salut mains jointes des bouddhistes 1,

mais le vieillard avait déjà disparu. Il se retourna pour regarder le sanctuaire: ce n'était plus que terrain vide. Il entendit alors une voix tomber de l'espace: «Saint moine, je suis désolé de la médiocrité de mon accueil! Je suis le dieu de la montagne du Potalaka, et sa divinité locale, chargé par Guanyin, la bodhisattva, de vous apporter la selle et le harnais. Bon courage pour votre voyage à l'Ouest, ne relâchez pas vos efforts! »

Tripitaka en fut si surpris qu'il se laissa glisser de sa selle pour se prosterner en direction de l'espace:

«De ses yeux de chair et par son engeance de commun mortel, votre indigne disciple n'a su reconnaître votre divinité et votre visage vénéré: il vous supplie de lui pardonner sa faute, et vous prie de transmettre à la bodhisattva sa profonde reconnaissance pour son aide.»

Le voilà, voyez-vous, qui frappe le sol du front, tourné vers le ciel, et un nombre incalculable de fois!

Au bord de la route le grand saint se tordait de rire, le Beau Singe-Roi défaillait d'hilarité. Il s'avança et tira par les vêtements le moine:

«Maître, relevez-vous! Il est déjà loin et ne saurait entendre vos prières. Il ne voit pas davantage vos prosternations. À quoi bon ces simagrées?

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Qu'est-ce que ça signifie, de ne cesser de pouffer de rire au bord du chemin, au lieu de lui montrer quelque respect pendant que je me prosterne?

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Qu'est que vous y comprenez? Pour nous avoir

joué cette farce, il mériterait une bonne raclée. Par égard pour la bodhisattva, je la lui ai épargnée: c'est bien assez!

Aurait-il le front d'accepter en plus les salutations respectueuses du vieux Singet? Le vieux Singet s'est toujours conduit en brave

et ne saura jamais s'incliner devant les

gens. Même le grand empereur de Jade et le seigneur suprême Laozi, je me contente de leur adresser un petit salut!

— Voilà qui est indigne d'un garçon bien élevé! Assez de balivernes! Levons-nous bien vite et ne perdons pas de temps! »

Le moine se prépara enfin à reprendre la route vers l'Ouest.

Ce fut ensuite deux mois d'un voyage sans histoires. Ils ne rencontrèrent que Luoluo, Huihui

2, loups, tigres et

léopards.

Lumières et ténèbres se succèdent avec rapidité: ce fut à nouveau le temps du printemps à son début. Les forêts de montagne prenaient la couleur du jade et du brocart, arbres et plantes se couvraient de bourgeons. Les fleurs du prunier étaient tombées et les feuilles du saule se dépliaient. Tout en jouissant de l'éclat du printemps, maître et disciple voyaient le soleil disparaître à l'ouest.

Tripitaka arrêta son cheval pour observer les lointains: au creux de la montagne apparaissait l'ombre de tours, pavillons et autres édifices.

«Conscient-de-la-Vacuité, regarde là-bas: quelle sorte d'endroit est-ce?»

Singet leva la tête et, après avoir vu, répondit: «Si ce n'est un temple, c'est, pour sûr, un monastère. Pressons le pas et passons-y la nuit!»

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Heureux de suivre ce conseil, Tripitaka lâcha la bride à son cheval-dragon et se précipita en avant.

Si vous ne savez pas, en fin de compte, vers quelle sorte d'endroit ils avaient pris le parti d'aller, écoutez donc le chapitre qui vient.

Livre quatrième

LA CAPTURE D E PORCET

(chapitres xvi à xx)