Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre16

016 OÙ LE KASÂYA CONVOITÉ PAR LES MOINES AU MONASTÈRE DE GUAN YIN EST DÉROBÉ PAR LE MONSTRE QUI HANTE LE MONT DU VENT-NOIR.

Parlons du maître et de son disciple, qui, éperonnant le cheval, furent rendus d'une traite devant le portail où ils constatèrent qu'il s'agissait bien d'un monastère. Voyez plutôt:

Rangée après rangée de pavillons,

Galeries qui de toutes parts s'en vont,

Un vastle baldaquin brumeux en couleurs

Au-dessus de la salle aux Cinq bonheurs,

Cernée de lascives traînées rougeâtres,

Double rang de pins et bambous,

Bosquet de genévriers"

Double rang de pins et bambous:

Pure et sombre beauté sans âge ni années.

Bosquet de genévriers:

Un air et des manières de coquettes.

Voyez aussi la haute tour au tambour,

Admirez la hauteur de la pagode

Les moines entrent en méditation

Les oiseaux font entendre leurs chansons.

La vraie quiétude eft sans impureté,

Sans la Voie, point d'efficace vacuité.

Comme le rappelle le poème:

Tel le Jet avoua* en son nid de verdure,

Dans un site d'incomparable allure

Car ici-bas rare eil la terre pure,

Partout des moines noble capture!

Le Vénérable descendit de sa monture tandis que le Novice posait sa charge. Ils allaient franchir le portail, quand ils virent un moine en sortir. Quel air avait-il?

Voyez plutôt:

Sur la tête le bonnet à gauche agrafé,

Le corps drapé d'une robe immaculée,

Une paire d'anneaux de bronze aux oreilles,

Ceinture de soie serrée autour de la taille,

D'un pas assuré, en sandales de paille,

Un «poisson de bois

1» à la main, où qu'il aille,

A. la bouche quelque prière sans cesse,

Toujours à la recherche de la sagesse.

À sa vue Tripitaka se tint debout près du portail, les paumes jointes. Le moine s'empressa de lui rendre le salut et de lui dire en souriant:

«Je vous ai manqué de respect. D'où venez-vous? Veuillez entrer dans ma cellule prendre du thé.

—

Votre disciple est un envoyé impérial des terres de l'Est, chargé de solliciter les Écritures auprès du Bouddha au monastère du Coup-de-Tonnerre. Comme le ciel s'assombrissait à notre arrivée en ces lieux, nous voulions profiter de votre éminent monastère pour y passer la nuit.

—

Entrez donc vous asseoir, je vous en prie.»

C'est alors que Tripitaka fit signe au Novice d'entrer en amenant le cheval. Remarquant tout à coup le visage de Singet, le moine demanda non sans quelque alarme:

«Qu'est-ce que c'est que ça? La chose qui conduit la bête?

—

Chut! Doucement! C'est qu'il est d'un naturel emporté. Pour peu qu'il vous entende le traiter de "chose", il va se fâcher... C'est mon disciple.

—

Prendre pour disciple un être aussi hideux, aussi bizarre!» s'exclama le moine en se mordant les doigts, parcouru de frissons.

«Il ne faut se fier aux apparences; si laid qu'il soit, il me rend les plus grands services.»

Le moine ne pouvait que les accompagner à l'intérieur où le bâtiment principal portait au fronton l'inscription Cour de méditation de Guanyin en quatre gros caraéfères. Ce qui ne manqua pas de réjouir grandement Tripitaka qui se récria:

Livre TV, chapitre xvi

«Votre disciple a maintes fois bénéficié de la sainte grâce de Guanyin sans avoir eu la possibilité de la remercier. Se trouver dans son monastère est comme la voir personnellement: une belle occasion de lui exprimer ma gratitude.»

À ce discours, le moine fit ouvrir les portes par le servant et invita Tripitaka à entrer pour prier. Singet l'y accompagna après avoir attaché le cheval et abandonné les bagages. Étalé de tout son long, poitrine contre terre, Tripitaka se mit à cogner le sol de sa tête devant l'image dorée, tandis que le moine était allé battre le tambour et Singet frapper la cloche

1. Prostré devant l'estrade, Tripitaka déversait son cœur en prières. Quand il eut fini, le moine cessa de battre tambour, mais le Novice continuait à sonnailler sans arrêt, tantôt à toute volée, tantôt plus lentement.

«Les prières sont terminées, à quoi bon frapper le bourdon?» lui dit le servant. Le Novice lâcha enfin le pilon de bois et lui répondit en riant:

«Tu n'y comprends rien, j'obéis au proverbe: Qui fait le moine, frappe la cloche!»

Il avait alors mis en branle-bas le monastère entier;

jeunes et vieux, moines et moinillons, vénérables des cellules d'en haut et de celles d'en bas, tous avaient surgi à ce vacarme en s'exclamant: «Qui est ce sauvage qui tape à tort et à travers cloches et tambours?»

Bondissant hors de la salle, Singet s'esclaffait: «C'est moi, le grand papa de vos épouses qui s'amuse à vous sonner les cloches! »

À peine l'avaient-ils dévisagé que les moines, pris de panique, s'effondraient et roulaient en tous sens, rampant sur le sol en hurlant de peur: «Notre seigneur papa Tonnerre!

—

Le tonnerre est mon arrière-petit-fils», leur répondait Singet, «debout, debout! Il ne faut pas avoir peur, nous sommes des seigneurs venus du pays des grands Tang, à l'Est!»

Les moines se décidèrent enfin à le saluer et ne se sentirent rassurés que lorsqu'ils virent Tripitaka. Parmi eux se trouvait le supérieur du monastère, qui les invita à prendre le thé dans sa cellule, à l'arrière.

En conséquence, le Novice détacha le cheval, et, le tenant par la bride tout en portant les bagages, fit le tour du 3o

bâtiment principal pour s'y rendre d'une traite. Chacun s'y assit selon son rang.

Après le thé, le supérieur fit servir un repas maigre, quoique ce fût un peu tôt. Tripitaka n'avait pas fini de remercier quand parurent deux jeunes garçons qui soutenaient un vieux moine. Voyez comment il était accoutré:

Un bonnet carré à la Vairocana

Surmonté des feux précieux d'un œil-de-chat,

Serré dans une tunique de laine et brocart,

Aux franges d'or et plumes de martin-pêcheur, Des chaussures exhibant les huit trésors

Une canne incrustlée de pierres étoilées,

Le visage aussi ridé que celui

De la vieille sorcière des monts Li

Les jeux troubles du dragon des mers de l'ESl, La bouche sans dents ouverte à tous les vents, Perclus, les reins tordus et le dos bossu.

«Notre patriarche est là!» annoncèrent les moines. Tripitaka s'inclina en le saluant pour l'accueillir et lui dit:

«Vénéré maître du monastère, votre disciple vous salue humblement.»

Le vieux moine lui rendit la politesse et chacun s'assit.

Le patriarche prit la parole: «Les petits viennent de m'apprendre que Votre Seigneurie venait de la cour des Tang, dans les terres de l'Est; c'est pourquoi je suis sorti vous accueillir.

—

Nous nous sommes cavalièrement imposés en votre précieuse retraite, veuillez nous le pardonner.

— Je vous en prie, je vous en prie! Votre Seigneurie, quelle est la longueur de la route d'ici aux terres de l'Est?

—

De la cité de Chang'an à la montagne de la Double Frontière, où j'ai accepté un jeune disciple, il y a plus de cinq mille lis. I l nous a fallu encore parcourir cinq ou six mille lis, en deux mois de voyage, avant d'arriver chez vous en passant par le pays de Hami des barbares de l'Ouest.

—

Ce qui fait une distance de dix mille lis! Votre disciple a vécu en vain, car il n'est pas même sorti des murs de ce monastère. Le cas de le dire, il s'est contenté de rester assis à contempler le ciel du fond du puits! Un inutile morceau de bois pourri!

—

Quel est le nombre de vos nobles années?

3 ° 7

— J'ai atteint ma deux cent soixante-dixième année sans perdre ma native Stupidité.

—

Vous n'êtes que mon petit-fils à la dix-millième génération», coupa Singet.

Tripitaka lui lança un regard noir: «Surveille tes paroles! On n'apostrophe pas ainsi les gens, sans égards à leur rang!»

Le patriarche se tourna vers Singet: «Et vous, quel est votre âge?

— Je n'ose vous le dire.»

Le vieux crut que ce n'était que folle plaisanterie et, sans plus y attacher d'attention, n'insista pas et commanda le thé. Un jeune garçon apporta sur un plateau de jade d'une blancheur de graisse de mouton trois coupes franques damasquinées d'or. Un autre garçon tenait une théière de cuivre blanc; il versa un thé parfumé d'une couleur plus veloutée que boutons de grenadier, d'une fragrance supérieure à celle de la fleur de cannelle.

«De beaux objets; quels beaux objets! Vraiment, un breuvage digne de ce qui le contient, s'exclamait Tripitaka, ne tarissant plus d'éloges à cette vue.

—

Des objets qui offusquent la vue et souillent le regard», répondit modestement le patriarche, «les produits rares et précieux ne manquent pas au pays de la cour céleste d'où viennent Vos Seigneuries. Ces récipients ne méritent pas de tels éloges! N'auriez-vous pas quelque trésor à me montrer, du noble pays d'où vous venez?

—

Désolé, nos terres de l'Est ne contiennent aucun trésor digne d'être mentionné. Et s'il y en avait, la route serait trop longue pour que nous puissions en transporter.

—

Maître!» intervint Singet, «le kasâya que j'ai vu l'autre jour dans le sac, n'est-ce pas un trésor? Pourquoi ne pas le lui montrer?»

À la mention de kasâya, pas un des moines présents ne put retenir un rire méprisant.

«Qu'est-ce qui vous fait ricaner? leur lança Singet.

— I l faut avouer qu'il est risible de traiter de trésor un kasâya-», expliqua le supérieur, «si c'est de la robe monastique qu'il s'agit, nous n'en avons pas moins de vingt ou trente chacun, pour ne point parler de notre patriarche qui a été moine deux cent soixante ans et doit bien en posséder sept à huit cents!» Puis donnant des ordres: «Qu'on les sorte! Jetez-y donc un coup d'œil!»

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Pour le vieux moine, c'était une occasion ou jamais de se faire valoir: il fit ouvrir le magasin par le servant et transporter les coffres par les dhûta; ils en apportèrent douze dans la cour! On ouvrit les cadenas, tandis que des porte-vêtements étaient disposés de part et d'autre et que tout autour était tendue une cordelette. Les kasâya étaient secoués et suspendus un par un. Ceci fait, on invita Tripitaka à les contempler. C'était une salle entière de fines broderies, les quatre murs couverts d'exquises soieries!

Singet les examina les unes après les autres, des robes de brocart aux dessins magnifiques, brodées de fils d'or.

«Bravo, bravo! Rangez-moi tout ça! Nous allons vous montrer le nôtre.»

Tripitaka tira sur les vêtements de Singet et lui dit en aparté:

«Disciple! Il ne convient pas rivaliser de richesse avec autrui. Nous sommes à l'étranger, seuls, sans escorte, toi et moi. J'ai bien peur que tu n'aies commis une erreur.

— Quel mal y aurait-il à jeter un coup d'œil sur le kasâya?

— Tu n'as pas encore compris ce que voulaient dire nos anciens: N'expose point à la vue du cupide et perfide choses belles et rares! Ce que perçoivent les yeux agite l'esprit, qui se mettra à échafauder des plans. Si tu redoutes le pire, tu n'y échapperas qu'en cédant à leurs exigences. Sinon, ce sont des ennuis graves, jusqu'à la perte de la vie, qui en résulteront. Il ne faut pas sous-estimer la gravité de la situation.

— Du calme! Rassurez-vous! Je prends tout sur moi.»

Voilà Singet qui, sans autre explication, s'en va à pas pressés ouvrir le sac, où la robe brillait à travers la double couche de papier huilé qui l'enveloppait: Il enlève le papier, sort le kasâya; à peine l'a-t-iî secoué et ouvert qu'une lueur rougeoyante emplit la pièce et illumine la salle de sa splendeur. Les moines en sont émerveillés: pas un qui, le cœur réjoui, n'en chante les louanges. Quel superbe kasâya]

Il y avait dessus:

De merveilleux pendentifs de perles claires,

Des trésors du Bouddha de mille manières,

Des barbes-de-dragon

tissées de soie légère,

Partout des bordures de brocart entières.

Le mettre précipite démons en enfer,

¡a vue d un pat

ix /nome pu en effet agite de mauvaises pense L'enfiler est destruction des êtres pervers.

Une robe cousue de mains de fées célestes

Que nul n'oserait porter sauf moine modeste.

À la vue d'un pareil trésor, le vieux moine fut en effet agité de mauvaises pensées. I l s'avança et, s'agenouillant devant Tripitaka, lui dit les larmes aux yeux: «Votre disciple n'a vraiment pas de chance!

—

Que voulez-vous dire, vénéré maître? lui demanda Tripitaka en le relevant.

—

Ce trésor que vous venez d'exposer à nos yeux, comme le soir est. tombé, ma vue trouble ne me permet pas de le voir clairement. N'est-ce point grande malchance?

—

Faites apporter des lampes et regardez-le encore une fois!

—

Ce trésor, mon père, est déjà éblouissant. Si l'on allumait des lampes, je serais aveuglé et n'y verrais plus rien.

—

Comment souhaitez-vous le contempler?

—

Si vous aviez la générosité de m'accorder cette faveur, vous me laisseriez l'emporter dans ma chambre et passer la nuit à l'examiner en détails. Je vous rendrai la robe demain matin quand vous repartirez à l'Ouest. Qu'en pensez-vous?»

La proposition remplit d'inquiétude Tripitaka qui en voulut à Singet:

«C'est bien toi! Tout est ta faute!

—

Ce n'est pas lui qui nous ferait peur!» répliqua en riant Singet, «laissez-moi la lui envelopper pour qu'il l'emporte et la regarde à loisir. Je prends tout sur moi.

Qu'il y ait quelque manœuvre louche, j'en fais mon affaire! »

Ne pouvant refuser, Tripitaka remit le kasâya au vieux moine:

«Regardez-le à votre aise, mais il faut me le rendre demain matin. Attention, je vous prie, de ne pas le salir ou l'endommager en quelque façon que ce soit.»

Tandis qu'il le faisait emporter par l'un des jeunes domestiques, le vieux moine, ravi, fit balayer par les moines la salle de méditation du devant, y installer deux lits de rotin et y disposer draps et couvertures, puis invita ses hôtes à s'y retirer. Il donna d'autre part des instruit ions pour qu'un repas maigre leur fût servi le lendemain matin, Livre TV, chapitre xvi

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avant le départ. On se sépara. Maître et disciple fermèrent la porte de la salle et s'endormirent, ce dont nous ne dirons pas plus.

Revenons au vieux moine qui, après les avoir induits à lui remettre la robe, l'avait emportée dans sa chambre. Il se tenait sous les lampes face au kasâya, secoué de sanglots. Le supérieur, alarmé, n'osait se retirer le premier. L'un des jeunes garçons, qui ne savait la raison de ce chagrin, s'en alla annoncer aux autres moines: «Grand-père n'arrête pas de pleurer; c'est la deuxième veille et il n'a pas encore fini de sangloter!»

Deux jeunes disciples, parmi ses préférés, vinrent lui demander:

«Patriarche, pourquoi pleurez-vous?

— Je pleure sur la malchance de ne pouvoir contempler le trésor du moine chinois.

—

Grand-père est si âgé qu'il n'a plus toute sa tête! Son kasâya est là, posé devant lui: vous n'avez qu'à défaire le paquet et le regarder; quel besoin de pleurer?

— J'ai deux cent soixante-dix ans cette année et me suis donné en vain la peine de me procurer ces quelques centaines de kasâya. Comment obtenir la possession du sien? Comment devenir moine chinois?

—

Vous vous égarez! Le Chinois est un moine mendiant qui a quitté son puits et son village: vous avez eu la jouissance d'un nombre élevé d'années; n'est-ce pas suffisant? A quoi rime de vouloir devenir, comme lui, moine mendiant?

—

Bien que je sois à l'abri et à l'aise pour jouir du soir de ma vie, je n'ai pas son kasâya à mettre de temps à autre.

Si je pouvais le porter, ne serait-ce qu'un seul jour, je mourrais sans regret; ce serait l'accomplissement de ma vocation de moine en ce monde des vivants!

— C'est absurde!» se récriaient les moines, «si vous voulez la mettre, cette robe, rien ne vous en empêche!

Nous les retiendrons un jour de plus et vous l'aurez portée une journée; dix jours, si nous les gardons dix jours, voilà tout! Pourquoi vous mettre dans pareil état?

—

Même si vous les retenez un an, je ne l'aurai portée qu'une année. Cela ne saurait m'apporter de satisfaction durable, en fin de compte. Quand ils repartiront, il faudra que je la leur rende: comment faire pour la garder indéfiniment?»

3 1 2

Ils en étaient à ce point de la discussion quand un jeune moine, du nom de Vaste-Sapience, se manifesta pour suggérer:

«Grand-père, si c'est cela que vous voulez, ce n'eft pas difficile non plus!

—

Mon enfant», répliqua alors le patriarche, tout heureux, «quel éminent conseil me proposes-tu?

—

Les deux moines chinois parcourent la route à pied au prix de fatigues extrêmes: ils sont profondément endormis. Je pense que les plus costauds d'entre nous pourraient prendre des piques et des coutelas pour forcer la porte de la salle de méditation et les assassiner. Si l'on enterre les corps dans l'arrière-cour, personne n'en saura rien, sauf nous. On y gagnerait de plus le chaval blanc et les bagages. Le kasâya resterait notre trésor, à se transmettre de génération en génération. N'est-ce pas là un plan dont profiteront nos arrière-petits-enfants?»

Rempli d'aise à ces mots, le patriarche essuya enfin ses larmes et s'exclama: «Bravo! Magnifique! le Stratagème est parfait! »

Ils préparèrent aussitôt les armes.

Parmi eux un autre jeune moine, du nom de Va Ste Projet, le condisciple de Vaste-Sapience, s'avança pour dire:

«Votre plan n'est pas bon. Avant de les tuer, il faut considérer toutes les données de la situation: le visage pâle, ce serait facile, mais non, me semble-t-il, le visage poilu. Si jamais nous échouons, n'est-ce pas nous attirer les pires malheurs? J'ai à vous proposer un moyen d'y parvenir sans armes. Quel est sur ce point votre avis respecté?

—

Mon enfant, que nous proposes-tu? demanda le

patriarche.

—

A mon humble avis, nous devrions rassembler les résidents de la partie est du monastère, jeunes et vieux, et leur demander d'apporter chacun un fagot de bois sec.

Sacrifions les trois pièces de la salle de méditation en y mettant le feu: sans issue pour fuir, si nous bloquons les portes, ils périront tous, cheval compris. Quand les autres gens du monastère le verront, il suffira de leur dire qu'ils ont eux-mêmes mis le feu par négligence et brûlé entièrement notre grande salle de méditation. Les deux moines seront morts et consumés, n'est-ce pas? Ni vu, ni connu!

Livre TV, chapitre xvi

Le kasâya restera dès lors notre trésor à transmettre de génération en génération.»

Tous les moines de se réjouir et d'approuver la suggestion:

«Bien mieux, mieux encore! Ce plan est le meilleur.»

On fit donc apporter des fagots par les responsables de cellule: un projet qui allait mettre fin à la longue vie du patriarche d'un âge si vénérable, réduire en cendres le monastère de Guanyin tout entier!

Il y avait soixante-dix à quatre-vingts cellules, où vivaient quelque deux cents personnes. Cette nuit-là, ils entassèrent des fagots tout autour de la salle de méditation, devant comme derrière, de façon à couper toute retraite, et s'apprêtaient à mettre le feu.

Bref, revenons à Tripitaka et à son disciple, qui s'étaient assoupis. Or, le Novice était un singe doué de facultés surnaturelles. Bien qu'endormi, il gardait l'esprit concentré en exerçant son souffle, l'œil éveillé sous les paupières mi-closes. Entendant tout à coup des allées et venues au-dehors, le craquement des fagots et le bruissement du vent, il eut des soupçons: « À cette heure, dans le calme de la nuit, pourquoi ces bruits de pas? Ne serait-ce pas des brigands qui nous veulent du mal?»

D'un bond il fut debout et aurait ouvert la porte pour sortir voir ce qui passait, s'il n'avait craint de réveiller son maître. Le voilà, voyez-vous, qui joue de ses pouvoirs magiques pour, d'une secousse, se transformer en abeille.

Le cas de dire:

Bouche mielleuse, queue venimeuse,

Taille mince, corps leñe

"Enfile les fleurs et passe les saules comme la flèche, Se colle de pollen et cherche les parfums comme un météore.

Un corps minuscule capable de soutenir de lourdes charges, Des ailes légères qui chevauchent le vent en bourdonnant, L'abeille se glisse entre poutres et solives, Le regard clair et précis.

Il voyait les moines affairés à transporter les fagots et la paille dont le bâtiment était entouré: il ne restait maintenant plus qu'à mettre le feu. Singet se mit à rire sous cape:

«Il en est bien comme le disait mon maître. Ils en veulent à notre vie et il leur est venu d'aussi noirs desseins parce qu'ils cherchent à s'emparer du kasâya. Je pourrais leur faire tâter de mon bâton, mais les pauvres, ils n'en auraient pas plus tôt goûté qu'ils seraient tous battus à mort: mon maître me reprocherait encore une fois ma violence.

Baste! Retournons le Stratagème contre eux, comme l'on dit: Si le mouton s'égare, autant l'amener chez soi! On va leur rendre les lieux invivables.»

Le brave Singet! D'une culbute il atteignit l'entrée sud du ciel. Les gardiens de la porte, alarmés, l'accueillirent, les uns

en s'inclinant, les autres

en courbant l'échiné,

tous s'exclamant: «Catastrophe! Le revoilà, l'auteur des incidents de naguère au paradis! »

Singet se contenta de leur faire signe de la main: «Mes amis, foin de cérémonies, ne vous effrayez pas! C'est le roi céleste au vaste regard que je viens chercher.»

À peine avait-il fini sa phrase que le devarâja 3 se présentait et l'accueillait avec ces mots: «Longtemps que nous ne nous sommes vus! J'ai appris que Guanyin était passée voir l'empereur

de Jade pour lui emprunter les

quatre protecteurs

4, les six vigiles des ténèbres et les gardes de la lumière

5, ainsi que les révélateurs de vérité

afin de

protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest. Elle avait dit que tu étais devenu son disciple. Comment as-tu trouvé le temps de venir jusqu'ici aujourd'hui?

—

Ne m'en parle pas! Le moine est tombé sur de

mauvaises gens qui s'apprêtent à mettre le feu pour le brûler: c'est d'une urgence extrême. Je suis venu pour t'emprunter le couvercle ignifuge, le seul moyen de le tirer d'affaire. Va vite me le chercher! Je te le rendrai dès que je n'en aurai plus besoin.

—

Tu fais fausse route! Puisqu'il s'agit d'incendie, c'est de l'eau qu'il faut nous demander pour le sauver. À quoi pourrait te servir le couvercle?

—

Tu ne comprends pas ce qu'il y a par-dessous! Si j'emprunte de l'eau pour le sauver, rien ne brûlera, ce qui les arrangerait. Avec le couvercle je protège le moine chinois tandis que le reste, qu'ils le réduisent entièrement en cendres, c'est leur affaire! Vite, un peu plus vite! Le moindre retard et il ne sera plus temps! Ne ruine pas l'opération que je mène en bas!

—

Sacré singe! Toujours aussi mal intentionné», répli Expirant, il provoqua un vent si violent que le feu s'embrasa en flammes énormes.

i 6 qua en riant le devarâja, «ça ne pense qu'aux siens, tant pis pour les autres!

—

Dépêche-toi! Plus vite! Assez discuté, tu vas ruiner une importante opération!»

Le roi céleste ne pouvait se dérober. Il tendit le couvercle à Singet.

Le Novice le prit et, monté sur un nuage, atterrit sur le toit de la salle de méditation d'où il couvrit Tripitaka, le cheval blanc et les bagages. Lui-même alla s'asseoir audessus de la cellule occupée par le patriarche afin de protéger le kasâya. Quand il les vit mettre le feu, il fit une passe, récita une incantation et prit son souffle, tourné vers le sud-ouest. Expirant, il provoqua un vent si violent que le feu s'embrasa en flammes énormes. Quel incendie!

Quel embrasement! Voyez:

Epaisses fumées noires, flammes bondissantes, Ciel sans étoiles, terre rougeoyante.

Aux serpents d'or succèdent les chevaux de sang.

Ees trois souffles du Sud rivalisent d'énergie, Ee grand dieu du Feu y applique ses moyens.

Quand le bois sec brûle avec une telle force, Est-il besoin d'évoquer l'invention du feu

Quand les flammes se colorent aux portes huilées, Ea chaleur du four d'alchimie est dépassée!

Ee feu se répand avec une violence

Egale à celle qui fut préméditée.

C'est aider au crime au lieu de l'empêcher.

Ee vent suit la force du feu porté si haut

Que les flammes atteignent plus de mille toises, Et que les cendres tombent au-delà des deux!

Bing, bang, l'on croirait les pétards du Nouvel An, Boum, boum! comme si c'était un bruit de canons 2!

Ea Statue du Bouddha ne peut fuir ces flammes Qui s'approchent, ni se cacher les dieux-gardiens, Incendie pire que celui du palais Epang

Plus Spectaculaire qu'à la falaise Rouge*!

Le cas de rappeler: Une étincelle peut brûler dix mi Ue arpents de terre! En ce moment, le vent violent et les flammes avaient

transformé en une masse rougeoyante le

monastère de Guanyin tout entier. Les moines tiraient dehors les coffres et les paniers, arrachaient les tables et jetaient les pots; ce n'étaient que lamentations et gémissements dans tout l'établissement.

Livre TV, chapitre xvi

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Singet couvrait la résidence du supérieur à l'arrière, tandis que le couvercle ignifuge protégeait la salle de méditation sur le devant. Tout le reste était la proie des flammes qui illuminaient les lieux jusqu'à emplir le ciel de rougeurs et percer les murs du scintillement d'éclats dorés.

Le déclenchement de l'incendie avait inopinément attiré l'attention d'un monstre de la montagne. A une distance de vingt lis du monastère, droit vers le sud, se trouvait le mont du Vent-Noir où il y avait une caverne du même nom, qui servait de repaire à l'être maléfique. Il venait de se retourner dans son sommeil et s'éveillait quand il vit ses fenêtres illuminées et crut que le jour se levait. Mais en allant voir, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir l'éclat d'un incendie en plein nord!

«Ah! C'est sûrement le monastère de Guanyin qui a pris feu. Ces moines sont si négligents! Allons voir si je peux leur donner un coup de main! »

Le brave monstre! S'élevant sur un nuage, il fut aussitôt rendu sur les lieux où le feu embrasait effectivement le ciel: les bâtiments du devant étaient abandonnés, tandis que l'incendie faisait rage dans les galeries.

Avançant à grandes enjambées, il allait forcer son entrée et crier de chercher de l'eau quand il s'aperçut que le feu n'avait pas pris à un édifice à l'arrière, sur le toit duquel quelqu'un provoquait le violent souffle d'air.

Devinant ce qui se passait, il se précipita à l'intérieur. Une lueur colorée planait dans la pièce où un paquet enveloppé d'un tissu de feutre bleu était posé sur l'autel. Il l'ouvrit, aperçut un kasâya de brocart et se rendit compte que c'était un trésor rare de la secte du Bouddha.

Nul ne reste insensible à la vue des richesses: sans plus songer à aider à éteindre l'incendie ou à demander de l'eau, il s'empara de la robe et, profitant de la confusion pour commettre le larcin, remonta sur le nuage pour regagner la caverne.

Le feu ne s'éteignit qu'à l'aube. Les moines, voyez-vous, dépouillés de tout, pleurant et se lamentant, en étaient réduits à fouiller les cendres à la recherche de bouts de bronze ou de ferraille, de fragments d'or ou d'argent.

Certains s'efforçaient de construire un abri contre ce qui restait des murs, d'autres essayaient de tirer des débris un fourneau pour cuire le riz, se répandant en gémissements 3 i 8 contre l'injustice du sort, dans un désordre et une confusion dont nous ne dirons davantage.

Revenons à Singet qui prit le couvercle ignifuge et, d'une culbute, le rapporta au portail sud du ciel, où il le rendit au devarâja Vaste-Regard: «Merci de me l'avoir prêté, merci!

—

Honnête et sérieux, le grand saint», dit le devarâja en reprenant l'objet, «je m'inquiétais justement de ne savoir comment te retrouver, si jamais tu ne me l'avais pas rapporté. Je suis bien content que tu me le rendes!

— Ton vieux Singet n'est pas homme à commettre aussi effrontément ce genre de détournement! Ne dit-on pas: Qui rend ce qu'il emprunte, n'aura peine à emprunter de nouveau?

—

Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu: viens t'asseoir un moment au palais!

— Les temps ont changé: ton vieux Singet ne peut plus s'asseoir sur le banc pourri pour se livrer à de hautes et sublimes considérations] Il me faut maintenant veiller sur le moine chinois; je n'ai plus un moment de loisir. Excuse-moi, excuses! »

Sur ces adieux rapides, il descendit avec son nuage au moment où montait le soleil et se rendit d'une traite devant la salle de méditation où, d'une secousse, il se changea en abeille. Une fois entré, il reprit sa propre forme. Le moine était encore profondément endormi.

«Maître», lui cria le Novice, «il fait jour, levez-vous!

— En effet», répondit en se retournant Tripitaka, qui s'était enfin réveillé.

Il enfila ses vêtements, ouvrit la porte et, levant la tête, ne vit que débris et murs roussis. Le reste avait disparu. Il s'exclama, abasourdi:

«Comment se fait-il que tous ces tours et bâtiments aient disparu, qu'il n'y ait plus que des murs calcinés?

—

Vous êtes encore dans vos rêves. C'est qu'il y a eu un incendie la nuit dernière.

—

Comment se fait-il que je n'en sache rien?

— Je protégeais la salle et, comme vous étiez profondément endormi, je n'ai pas voulu vous déranger.

—

Puisque tu avais les moyens de protéger la salle de méditation, pourquoi ne pas avoir sauvé les autres bâtiments?»

Singet se mit à rire: «Il me faut vous l'apprendre, Livre TV, chapitre xvi

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maître: comme vous l'aviez dit l'autre jour, ils sont effectivement tombés amoureux du kasâya et comptaient nous brûler vifs. Si je ne m'en étais aperçu, nous ne serions plus que cendres à l'heure qu'il est.

— C'est eux-mêmes qui ont mis le feu? demanda Tripitaka alarmé.

—

Qui, si ce n'est eux-mêmes?

—

Ne serait-ce pas toi qui l'aurais manigancé, parce qu'ils t'ont traité de haut?

— ' Serais-je cette sorte de voyou, capable d'une chose pareille? C'est eux qui ont mis le feu, je vous l'assure. Il est vrai que lorsque je me suis aperçu de leur infâme intention, je ne les ai pas aidés à éteindre l'incendie, même que j'y ai un peu contribué en leur apportant le vent.

—

Mon dieu, Ciel! Quand le feu prend, il faut apporter de l'eau. Pourquoi leur avoir au contraire amené le vent?

— Ne connaissez-vous pas le vieux dicton: Le tigre n'attaque pat l'homme qui n'a aucune intention de lui faire de mal.

S'ils n'avaient pas provoqué d'incendie, je n'aurais pas suscité de vent.

—

Où se trouve le kasâya"? J'espère qu'il n'a pas brûlé!

—

Rien ne lui est arrivé, rien! La cellule où se trouvait la robe n'a pas été incendiée.

— Tant pis pour toi!» s'exclama Tripitaka, sur le ton de l'exaspération, «si elle est endommagée, si peu que ce soit, je récite l'incantation et tu es mort!

—

N'en faites rien, maître», s'écria le Novice, alarmé, «je vous le garantis, que je vous la restitue, attendez que j'aille la chercher, et nous nous remettons en route.»

Tripitaka prit le cheval par la bride, tandis que Singet portait le chargement. Us sortirent de la salle de méditation pour se diriger droit vers la cellule du patriarche.

Or, les moines étaient en proie aux lamentations, quand ils virent tout à coup venir vers eux le maître tirant la monture et le disciple portant les bagages. Terrorisés au point de ne plus se sentir l'âme chevillée au corps, ils hurlaient: «Des âmes en peine qui viennent se venger!

—

Quelles âmes en peine?» leur cria Singet, «dépêchez-vous de nous restituer le kasâya\»

Les moines se mirent tous à genoux et affirmèrent en se prosternant:

«À chaque méfait, son auteur, comme pour toute dette, son créancier! Vos Seigneuries, ce n'est pas à nous qu'il faut demander compte de vos vies; nous n'y sommes pour rien. Tout a été manigancé par le patriarche et Vaste Projet. Ne nous réclamez pas nos vies!

—

Damnés bestiaux», leur lança Singet, «qui vous demande vos vies! Rapportez-moi le kasâya, que l'on s'en aille!

—

Seigneur!» répondirent deux moines un peu plus courageux que les autres, «vous êtes morts, brûlés dans la salle de méditation, n'est-ce pas? Mais enfin, si vous réclamez la robe, êtes-vous créatures vivantes ou fantômes?

—

Quelle bande de bêtes vicieuses!» s'exclama Singet en riant, «il n'y a pas eu de feu là-bas! Allez donc voir et revenez m'en dire des nouvelles!»

Les moines se relevèrent et allèrent voir le devant du monastère: la salle, les montants et vantaux des portes et fenêtres ne portaient pas la moindre trace de brûlure!

Stupéfaits, ils reconnurent enfin en Tripitaka une sorte de moine divin et en son novice un protecteur de la Loi. Ils revinrent se prosterner:

«Il a fallu que nous soyons aveugles

pour ne pas

reconnaître en vous des parfaits descendus sur terre. Votre kasâya est à l'arrière, chez le patriarche.»

Tripitaka franchit, en soupirant sans fin, trois ou quatre rangées de murs écroulés avant de parvenir à la résidence du patriarche, qui était, en effet, indemne. Les moines jouaient des coudes pour être les premiers à lui annoncer:

«Grand-père, le moine chinois est un dieu! I l n'a pas brûlé.

Ce sont nos biens, au contraire, qui ont souffert. Rendezlui au plus tôt la robe!»

En fait, le vieux moine ne retrouvait plus le kasâya; s'y ajoutait l'incendie du monastère: il en était vivement affecté, en proie aux pires inquiétudes. À ces mots, que pouvait-il répondre? I l avait beau ressasser la situation, il n'y trouvait pas d'issue: le dos courbé, le voilà parti à grandes enjambées, tête en avant contre le mur: le malheureux se fracassa le crâne, répandant son sang et sa cervelle tandis que ses âmes le quittaient. I l rendit le dernier souffle, rougissant le sable de son sang.

En témoigne le poème:

O triste sort de cet homme lamentable

Qui sut atteindre un âge vénérable.

Il voulait à jamais garder cette robe,

Livre TV, chapitre xvi

Sam comprendre l'étendue de l'opprobre!

Il n'est point de facilité qui perdure,

C'est pour sûr tomber dans la déconfiture!

A quoi servent tant de stratagèmes malins?

Profiter aux dépens d'autrui ne mène à rien.

Les moines en pleuraient: «Le patriarche s'est, tué et nous ne trouvons plus le kasâya. Que faire pour bien faire?

— Je présume que vous l'avez volé et que vous le cachez. Sortez tous!» leur ordonna Singet, «ouvrons une liste complète des noms, que je fasse l'appel et les examine un par un!»

Le supérieur général établit la lifte complète des moines, dhûtd

1, domestiques et servants, en deux registres comprenant au total deux cent trente noms. Singet pria Tripitaka de siéger sur un trône élevé, tandis qu'il faisait l'appel pour la fouille. Chacun devait dénouer ses vêtements, mais on ne trouva rien. On chercha ensuite avec le plus grand soin dans les coffres et paniers tirés des différents bâtiments, toujours sans découvrir la moindre trace de l'objet. De plus en plus ennuyé, Tripitaka se sentait si contrarié à cause de Singet qu'il commença à réciter l'incantation du haut de son trône. Le Novice s'effondra presque aussitôt, se tenant la tête, tant la douleur lui était insupportable, et suppliant: «Arrêtez la récitation, arrêtez! Je vous le trouverai, le kasâyal»

À ce spectacle, les moines, tout tremblants, se jetèrent à genoux pour intercéder en sa faveur. Tripitaka consentit alors à fermer la bouche et cesser de réciter l'incantation.

Singet, d'un bond, se remit sur pied, sortit de son oreille la trique de fer et en aurait frappé les moines, si Tripitaka ne l'avait arrêté en lui criant:

«Sacrée caboche de singe! Tu n'as pas peur que ça te revienne, le mal de tête? Tu ferais mieux de bien te tenir!

Ne bouge pas et garde-toi de faire du mal à qui que ce soit!

Laisse-moi les interroger encore une fois. »

Les moines se prosternèrent et supplièrent Tripitaka de les épargner:

«Nous ne l'avons vraiment pas vu. C'est la faute de ce vieux diable! La nuit dernière, il n'a cessé de pleurer jusqu'à une heure avancée en regardant votre kasâya.

L'avait-il seulement regardé? I l ne songeait qu'aux moyens de se l'approprier pour en faire un trésor héréditaire. Le plan qu'il avait arrêté était de vous tuer dans les flammes, mais quand le feu a commencé un vent violent s'est, levé. Chacun ne songeait qu'à sauver ce qui pouvait l'être. Où a pu passer le kasâya, nous n'en avons pas la moindre idée.»

Furieux, le Novice revint dans la cellule du patriarche, en sortit le cadavre, le dépouilla de ses vêtements et l'examina attentivement: rien! On creusa jusqu'à trois pieds de profondeur dans la pièce: toujours rien! Singet réfléchit un moment et demanda: «N'y aurait-il pas chez vous quelque monstre qui serait devenu esprit maléfique?

—

Si vous n'aviez pas posé la question, je n'aurais pas songé à vous en parler», répondit le supérieur, «il y a au sud-est un mont du Vent-Noir où se trouve une grotte du même nom; y vit un maharaja

noir. Notre vieux diable lui

parlait souvent de la Voie du salut. C'est un esprit maléfique. Il n'y en a pas d'autre par ici.

—

La montagne est à quelle distance?

—

Pas plus d'une vingtaine de lis. C'est le sommet que l'on voit d'ici.

—

Maître, rassurez-vous, inutile d'en discuter plus longtemps», s'exclama Singet en souriant, «c'est sans aucun doute ce monstre noir qui l'a volé.

—

Mais c'est à vingt lis d'ici», objecta Tripitaka, «qu'est-ce qui te permet de décider que c'est lui?

— N'avez-vous pas remarqué que dans la nuit un pareil incendie se voit à dix mille lis, que ses lueurs pénètrent jusqu'au troisième ciel? Vingt lis! Mais c'est à deux cents lis à la ronde que tout en est illuminé! Je suis persuadé qu'à la vue de l'immense lueur de l'incendie, il est secrètement venu jusqu'ici. Voyant bien que notre kasâya était un trésor, il aurait profité de la confusion pour le dérober. Laissez-moi le débusquer!

—

Mais sur qui compter quand tu seras parti?

—

Vous pouvez être tranquille! Vous jouissez de la protection occulte des dieux, et, ouvertement, je m'emploierai à convaindre ces moines de vous servir.»

Il appela aussitôt ceux-ci pour leur dire:

«Quelques-uns d'entre vous iront enterrer le vieux diable. Les autres se tiendront à la disposition de mon maître et surveilleront notre cheval blanc!»

Les moines acquiescèrent. Singet ajouta:

«II ne faut pas me dire oui du bout des lèvres et, dès que Livre TV, chapitre xvn

j'aurai le dos tourné, négliger vos devoirs! Vous devez servir mon maître avec le sourire et avec amabilité, nourrir le cheval blanc en veillant à la juste proportion de l'eau et du foin! A la moindre faute, vous tâterez de mon bâton dont voici une petite démonstration! »

Il prit en main le gourdin qu'il abattit sur l'un des pans de murs incendiés, le réduisant en miettes. Sept ou huit autres rangées de murs s'effondrèrent de la même façon. A ce spectacle, chacun des moines, transi de peur, se sentait les jambes molles. Ils s'agenouillèrent et se prosternèrent en versant des larmes: «Vous pouvez partir tranquille, nous nous occuperons de Sa Seigneurie de toutes nos forces et de tout notre cœur. Nous nous garderons de commettre la moindre négligence. »

Le brave Singet! D'une culbute il fut rendu au mont du Vent-Noir, où il se mit à la recherche du kasâya.

Cigale-d'Or avait quitté la capitale,

Vers l'Ouest s'en était allé à l'aube pâle,

Tigres et loups plus nombreux sur son chemin

Que marchands, voyageurs ou pèlerins.

Contre la convoitise d'un moine Slupide,

L'a soutenu la puissance du Grand Saint.

Feu et vent ont le monastère détruit;

L'ours noir a volé la robe dans la nuit.

Si vous ne savez si le kasâya fut retrouvé, ni ce qui a pu en résulter, écoutez la séance qui vient!