Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre17

017 OÙ SINGET FAIT GRAND RAFFUT AU MONT DU VENT-NOIR ET GUANYIN SUBJUGUE LE MONSTRE PLANTIGRADE.

nuées! Le feu ne pouvait évidemment vous atteindre. Dire que cette vieille canaille ne l'a pas compris, qu'elle a tout fait pour s'attirer ce désastre!

— Relevez-vous, messieurs!» leur dit Tripitaka, «il ne faut plus lui en vouloir, à votre patriarche! Singet est parti chercher le kasâya: s'il le trouve, tout sera oublié. Sinon, je le crains, mon disciple a si mauvais caractère que je ne saurais préjuger de votre sort. J'ai bien peur qu'aucun de vous ne puisse lui échapper.»

À ces mots, ce fut la panique: chacun d'implorer le Ciel, le cœur tremblant, pour que la robe soit retrouvée et leurs vies préservées.

Mais, de cela, nous ne dirons pas plus. Revenons à Singet qui, d'une torsion de la taille parti dans les airs, arriva bientôt sur le mont du Vent-Noir. I l arrêta son nuage pour observer plus attentivement le paysage, magnifique par ce temps printanier. Voyez plutôt:

Torrents cascadants, à qui sera le meilleur,

Mille falaises qui rivalisent de Splendeurs.

Tes oiseaux chantent, invisibles à l'homme;

Les fleurs tombent, laissant à l'arbre leurs parfums.

Après la pluie: voûte d'azur d'un seul tenant, Écran jade des pins que déroule le vent.

L'herbe pousse, les fleurs s'ouvrent en montagne Aux flancs escarpés, refuge de la glycine.

Des bois magnifiques s'accrochent aux plateaux.

Là où l'ermite se garde d'aller,

Le bûcheron, vous ne le trouverez!

Au ruiseau les grues boivent col à col,

Dans les rochers les singes font les fols.

Les lianes étalent leur sombre verdure

Sous la pure lumière des hautes pâtures.

Singet contemplait le paysage quand il entendit tout à coup des voix sur la pente herbeuse. À pas légers, il partit se cacher au pied de la falaise rocheuse pour observer à la dérobée. Il y avait en effet trois monstres assis par terre, un grand gaillard de noiraud à la place d'honneur, à gauche un prêtre taoïste et, à droite, un lettré vêtu de blanc. Ils étaient plongés dans une conversation animée, discutant de là place du chaudron et de l'installation du fourneau, de la préparation du cinabre et de l'élaboration du mercure:

bref, de neige blanche et bourgeons jaunes

1, la Voie de

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setr.es hétérodoxes

1. Ainsi devisaient-ils quand le noiraud

dit en souriant:

«C'est, l'anniversaire de la gésine de ma mère 2 aprèsdemain; me ferez-vous l'honneur de votre visite?

—

Année après année nous avons célébré votre anniversaire, maharaja. Comment pourrait-il être question de ne pas venir cette fois-ci? répliqua le lettré en blanc.

— Je suis tombé sur un trésor la nuit dernière, une longue tunique bouddhique de brocart, un objet vraiment superbe. J'en profiterai pour en orner la célébration de mon anniversaire, à partir de demain, en offrant un grand banquet où seront invitées toutes les divinités taoïstes des montagnes, pour fêter ce vêtement. Nous l'appellerons "la réunion de la robe bouddhique". Qu'en pensez-vous?

—

Excellent! Excellent!» répondit le taoïste en riant, «je viendrai d'abord demain

vous présenter mes félicitations et reviendrai après-demain me joindre au banquet.»

Quand il entendit parler de vêtement bouddhique, Sin¬ get fut persuadé qu'il s'agissait du kasâya. Ne pouvant contenir sa colère, il bondit hors du rocher, brandissant à deux mains la trique cerclée d'or. Il criait: «Vous allez voir, bande de monstres voleurs! C'est donc toi qui as dérobé notre kasâya, et ça veut le fêter par on se demande quelle sorte de réunion! Rends-la-moi avant qu'il ne soit trop tard! »

Puis, grondant: «Ne vous enfuyez pas!» il fit tournoyer le bâton et allait l'assener sur leurs têtes quand le noiraud trouva le salut dans la fuite en se transformant en courant d'air. Le taoïste partit dans les nuages. Il ne restait que le lettré en blanc qui fut tué sur le coup. Quand Singet tira le cadavre pour l'examiner, il découvrit que c'était un serpent moucheté de blanc. Sa résolution prise, il le coupa en six ou sept tronçons avant de se jeter au fond des montagnes à la recherche du gros gaillard noir. Contournant des pics acérés et frôlant des sommets escarpés, il aperçut une résidence troglodyte contre la muraille d'une falaise. C'était

Brumes lointaines et forêts denses.

La brume se colorait au portail

Qu'entourait le vert des pins et cyprès.

Le pont se franchit sur des planches de bois, La glycine part à l'assaut des sommets.

Pétales au bec, les oiseaux en émoi

Retrouvent les biches parmi les bosquets.

Devant le portail jieuri, brise parfumée:

Chante le loriot sur le saule perché,

Volette le papillon entre les pêchers.

Etendue sauvage indigne de louanges

Mais qui vaut paysage du séjour des anges

Quand Singet parvint à l'entrée, il se rendit compte qu'elle était solidement fermée de deux vantaux de pierre.

Au-dessus du portail une plaque en pierre affichait en six grands caractères clairement tracés:

GROTTE D U V E N T - N O I R D U M O N T D U V E N T - N O I R.

«Ouvrez!» criait Singet en faisant tournoyer sa trique.

Un petit diable qui servait de portier ouvrit la porte et demanda:

«Qui es-tu donc pour oser cogner à notre grotte d'immortels?

—

Damné monstre! Qu'est-ce qu'il a, ton antre, pour se prétendre résidence d'immortels? Immortel! Toi?

Dépêche-toi de m'annoncer auprès de ton noiraud de maître et dis-lui de me restituer sans tarder le kasâya: sinon le repaire entier y passera!»

Le petit diable courut annoncer: «.Maharaja, on ne pourra pas tenir la réunion du vêtement bouddhique! À la porte, il y a un moine à visage velu, et gueule du duc du Tonnerre; il réclame qu'on le lui rende!»

Le noiraud venait de fermer le portail après avoir été chassé de la pente herbeuse par le Novice. I l s'était à peine assis que cette nouvelle lui parvenait: il se demandait d'où pouvait sortir pareil malotru qui se permettait de venir ainsi criailler à sa porte. Il se fit apporter son armure, l'ajusta et sortit, une lance à pompons noirs en main.

Abrité à quelque distance de la porte, Singet tenait sa barre de fer et observait, les yeux écarquillés: le monstre avait effectivement l'air redoutable.

Coiffé d'un heaume de fer aux sombres reflets, Vêtu d'une cuirasse d'or noir chatoyante,

D'une tunique de soie à larges manches,

Serrée d'une ceinture vert-noir à longs glands, Il tient en main une lance à pompons noirs,

Chaussé d'une paire de bottes en cuir noir.

Ses yeux aux pupilles d'or lancent des éclairs, C'est lui, Vent-Noir, le roi de la montagne claire!

Singet se mit à rire intérieurement: «Le gars m'a tout l'air d'un charbonnier, à moins qu'il ne travaille dans les fours à poterie! Il doit vivre par ici en grattant le charbon, je présume; sinon, comment pourrait-il être aussi noir des pieds à la tête?»

«Quelle sorte de moine es-tu donc pour oser promener ton impudence chez moi?» lui cria d'une voix forte le monëtre.

Se jetant en avant, trique en main, Singet lui lança: «La ferme! Rends le kasâya à ton vieux grand-père!

—

De quel monastère es-tu et où as-tu perdu ta casaque pour oser venir chez moi la réclamer?

—

Notre kasâya était déposé dans la résidence du supérieur, à l'arrière du monastère de Guanyin, au nord d'ici.

Comme l'établissement avait pris feu, tu as profité de la confusion, mon gaillard, pour commettre un acte de pillage en dérobant cet objet. Comment peux-tu le nier?

Même que tu voulais célébrer ton anniversaire avec une "réunion du vêtement bouddhique". Dépêche-toi de me le rendre, si tu veux avoir la vie sauve! Qse articuler un "non", je renverse ta montagne du Vent-Noir, je rase ta grotte et je pulvérise la bande entière de tes compagnons démoniaques.»

À ces mots, le monstre éclata d'un rire sarcastique: «La canaille! C'est toi qui as mis le feu hier. Je t'ai vu sur le toit occupé à des maléfices qui appelaient le vent. C'est bien moi qui ai pris une casaque: et alors? Que comptes-tu faire? D'où viens-tu? Comment t'appelles-tu? De quel pouvoir disposes-tu pour t'autoriser à parler ainsi d'abondance?

—

Mon petit, on ne reconnaît plus son grand-père maternel? Ton grand-père est le disciple du Maître de la Loi Tripitaka, le frère de Sa Majesté de l'éminent pays des grands Tang! Je m'appelle Singet, prénommé Conscientde-la-Vacuité, dénommé le Novice. Tu voudrais savoir de quels pouvoirs je dispose: si je te le disais, tes âmes ne te resteraient pas chevillées au corps et tu mourrais dans l'instant!

—

Tes pouvoirs, je ne les connais toujours pas.

Raconte!

—

Mon petit, tiens-toi bien! » répliqua Singet en riant, «écoute attentivement! Moi,

«Petit encore, doué de pouvoirs divins,

Au gré du vent me transformai comme d'inttinct.

Cultivant le vrai, nourrissant ma nature,

Je suis sorti du cycle de la mort impure.

D'un cœur sincère je suis allé vers la Voie,

Sur le mont Lingtai

cueillant les simples du moi.

Un cette montagne vivait un immortel;

Dix-huit mille ans était son âge réel.

Je le priai de me prendre comme novice

lit de me guider sur la voie de longue vie.

Il m'a révélé qu'en nous est la médecine

Qu'il serait vain de quérir en l'officine.

De lui je tiens les formules des immortels,

Qui ne s'élaborent pas sans fondement réel.

Illuminé de lumière intérieure,

En paix j'étais dans l'harmonie du corps sans peur 2.

A rien ne pensais, les désirs évacués,

Les six sens purifiés

3, le corps fortifié.

Revenir à l'enfance m'était facile,

Entrer dans la voie de sainteté, pas si loin.

Trois années sans fuite

donne corps divin

Qui ne subit avanies des gens du commun.

J'ai parcouru les dix continents et trois îles, Atteint l'extrémité des mers et du ciel.

J'allais vivre ainsi plus de trois cents années, Sans parvenir à monter jusqu'à l'empyrée.

Du dragon subjugué j'ai obtenu vrai trésor,

Du fond de la mer la barre aux cercles d'or.

Commandant par-devant le mont de Fleurs et Fruits, Dans la grotte mes monstres avais réunis.

L'empereur de Jade m'a alors conféré

Le titre de Grand Saint, celui le plus élevé.

J'ai maintes fois jeté le trouble en son palais, Et volé les pêches de la reine mère.

Cent mille hommes furent envoyés contre moi,

En rang serrés, sans m'arracher le moindre effroi.

Les rois célestes, repoussés, s'en retournèrent;

Nata s'enfuit avec ses troupes défaites.

Contre Erlang

3, capable de transformations,

J'ai durement lutté sans en avoir raison.

Guanyin et l'empereur de Jade assistaient

Au portail sud du ciel à cette capture.

' Quand seigneur Laozi lui donna un coup de main, Erlang put me livrer aux tribunaux divins.

Au pilier des monstres vaincus je fus ligoté

Le noiraud, brandissant sa longue lance, s'élança à la rencontre de son adversaire.

33o

Pour être décapité, la tête exposée.

Mais tranchant ni masse ne pouvait me blesser;

A coups de foudre l'on chercha à me brûler.

Avec d'autres tours dans son sac, le vieux Singet N'était vraiment pas le moins du monde inquiet.

Envoyé au fourneau du bon seigneur Laozi,

J'y ai lentement cuit aux soins des dieux du feu.

Te jour venu, du four ouvert je suis sorti,

Armé de ma trique, courir au paradis.

Partout j'allais sans que rien ne me résistât, Troublant les trente-trois deux et plus que cela.

Notre Bouddha, usant du pouvoir de la Loi,

Sous le mont des Cinq-Dynamies

m'écrasa.

j'allais y relier exactement cinq cents ans,

Jusqu'à ce que vînt Tripitaka, heureusement.

Rentré dans le bon chemin, je vais à l'Ouestl

Me rendre auprès de la Lumière de Jade

Va et demande au quatre coins du monde

Si je ne suis démon le plus fameux de tous les temps!»

À ce discours le monstre se mit à rire:

«Tu es donc ce fameux " épizoologue

3 " qui mit la

pagaille au paradis! »

Or, rien ne pouvait davantage contrarier Singet que de se voir traiter d'épizoologue. Envahi d'une immense fureur à ce mot, il pesta: «Le brigand! Non seulement il ne rend pas le kasâya qu'il a volé, mais il vous insulte! Ne bouge pas! Prends garde au bâton! »

Le noiraud fit un bon de côté pour esquiver le coup et, brandissant sa longue lance, s'élança à la rencontre de son adversaire. I l s'ensuivit une belle mêlée:

Trique «à mon plaisir», lance à pompons noirs, Les deux hommes s'affrontent devant la grotte.

L'un vise le cœur, l'autre la tête;

Celui-ci sait faire des moulinets;

Celui-là se réserve les coups droits.

« Tigre blanc grimpe en griffant le terrain», «Dragon jaune couché se retourne d'un bond».

Crachant fumées ou lumières colorées,

Les deux monstres sont imprévisibles.

L'un est le Grand Saint égal au Ciel,

L'autre le roi Noir, estprit maléfique.

A cause d'une robe bouddhique,

Ce combat de montagne pour le pire!

Le monstre et Singet livrèrent plus d'une dizaine d'engagements, mais sans emporter la décision. Le soleil montait au zénith quand le noiraud, barrant de sa lance la trique de fer, proposa: «Ohé, le Novice! Rangeons momentanément nos armes! Je reprendrai le combat contre toi quand je me serai restauré.

—

Te prends-tu pour un brave, bête infâme? Est-ce qu'un brave a besoin de manger au bout d'une demijournée à peine? Moi qui ai passé cinq cents ans sous la montagne sans une goutte d'eau ou de soupe, est-ce que je me suis plaint de la faim? Pas d'échappatoire! Ne t'en va pas! Rends le kasâya, et je te laisse partir manger!»

Mais d'une feinte, le monstre parvint à se dégager et se retirer dans la grotte en en refermant la lourde porte de pierre. Après avoir rameuté les petits monstres, il fit préparer un banquet et envoyer à tous les rois-démons de la montagne des cartons d'invitation pour la célébration.

Il suffît. Revenons à Singet qui, faute de pouvoir forcer l'entrée, était retourné au monastère de Guanyin. Après avoir enterré leur patriarche, les moines s'affairaient autour de Tripitaka, qui avait pris le petit déjeuner. Ils lui servaient maintenant le repas maigre de midi. Ils étaient occupés à chercher la soupe et changer l'eau quand ils aperçurent le Novice qui descendait des airs: tous de le saluer et de le conduire auprès du moine chinois.

«Te voilà, Conscient-de-la-Vacuité!» lui dit Tripitaka, «que devient le kasâya?

en sortir: il redoute d'avoir à reprendre la lutte. Je suis revenu vous voir, maître, pour vous l'annoncer: puisque nous savons où est. passé le kasaya, pas de danger, il nous le rendra!»

À ce récit, les moines se mirent à prier, les uns joignant leurs paumes, les autres se prosternant:

«Namu Emituofo

1! Maintenant que l'on sait où il se

trouve, nos vies sont enfin sauves!

—

Ne vous réjouissez pas trop tôt», les avertit le Novice, «je n'ai pas encore mis la main dessus et le Maître n'est pas encore parti. Attendez donc que nous soyons rentrés en possession du kasaya et que vous ayez dûment raccompagné le Maître à son départ pour retrouver votre quiétude. Au moindre manquement, vous pourrez constater que le vieux Singet n'est pas un patron commode.

Avez-vous bien servi mon maître? Avez-vous donné du bon foin au cheval?

—

Oui! Oui!» répondirent d'une même voix les

moines, «nous n'avons en rien relâché notre diligence auprès de Sa Seigneurie.

—

Depuis que tu m'as quitté ce matin», précisa Tripitaka, «ils m'ont servi trois fois le thé et m'ont apporté deux fois le repas. Ils se sont gardés de toute négligence. Mais il faut à tout prix que tu t'appliques de toutes tes forces à me ramener la robe!

—

Rien ne presse! Puisqu'on sait où elle est! Je vous le garantis: je capturerai le gaillard et vous rapporterai l'objet. Ne vous inquiétez pas! Rassurez-vous! »

A ce point de la discussion, le supérieur invita Singet à prendre la collation qu'il avait fait préparer. Après avoir grignoté, le Novice remonta sur le nuage et reprit ses recherches. I l était en route lorsqu'il aperçut un petit monstre qui serrait sous l'aisselle gauche un coffret de bois de poirier et venait de la grand-route. Devinant que la boîte devait contenir un message, il leva son gourdin et, le lui assénant sur la tête, réduisit le malheureux en chair à pâté qu'il jeta au bord de la route avant d'ouvrir le coffret:

il contenait en effet un carton d'invitation. On y lisait:

Votre serviteur l'Ours salue bien bas le vénérable et très reipesté supérieur en la chambre de cinabre

de l'Etang-d'Or: je vous suis

profondément reconnaissant des insignes faveurs que vous m'avez si souvent accordées. J'ai observé la nuit passée que vous avez souffert "Livre TV, chapitre xvn

d'un retour du feu et suis désolé de n'avoir pu vous prêter main-forte.

]'espère que vous me pardonnerez et que vous n'avez subi d'autres dommages. J'ai obtenu par chance un vêtement bouddhique et souhaiterais qu'ilfût l'occasion d'une élégante réunion, j'ai respectueusement préparé des boissons que j'aimerais offrir à votre pure appréciation. Je vous supplie de nous faire l'honneur et le plaisir de votre visite en temps voulu, l'invitation étant portée à votre connaissance par la présente deux jours à l'avance.

À cette lecture, Singet éclata d'un grand rire:

«La vieille canaille! I l a pleinement mérité sa mort! Il était donc de connivence avec ce monstre: pas étonnant qu'il ait vécu deux cent soixante-dix ans! Je présume que c'est ce monstre qui a dû lui passer quelque petit truc pour nourrir le souffle, ce qui lui a permis d'atteindre pareille longévité. Je me souviens encore de son aspect: il ne me reste plus qu'à me métamorphoser en ce patriarche et faire un tour dans la grotte, histoire de me rendre compte de l'endroit où le kasâya est entreposé. Et s'il me tombe sous la main, je l'emporte sur-le-champ: autant de fatigue supplémentaire que je m'épargnerai!»

Le brave Singet! Il récita une incantation et, tourné face au vent, se transforma effectivement

en sosie du

patriarche. Après avoir caché sa trique de fer, il fila à grandes enjambées vers l'entrée de la grotte et cria:

«Ouvrez!»

Le petit monstre ouvrit et, à la vue du visiteur, fit demi-tour pour annoncer:

«Maharaja, le supérieur de l'Étang-d'Or est là!

—

Mais je viens d'envoyer un petit messager avec le carton d'invitation», s'exclama le monstre, grandement effrayé, «il n'a pu arriver chez lui à cette heure! Comment aurait-il répondu si vite? Le petit n'a pas dû le toucher. Je parie que c'est le novice Singet qui lui aura demandé de venir réclamer le kasâya. Intendant, va vite cacher le vêtement! Ne le lui laisse pas voir!»

Entrant par la porte principale, Singet découvrit une cour où le pin et le bambou entremêlaient leur verdure, où le pêcher et le prunier rivalisaient de beauté; les plantes étaient en pleine floraison, les orchidées répandaient leurs parfums délicieux: une grotte enchanteresse assurément.

De part et d'autre de la porte intérieure se lisaient les inscriptions parallèles:

DANS LE C A L M E DE LA M O N T A G N E

PROFONDE

RETRAITE D E LA JOUISSANCE SANS OMBRE.

«Le gars est un monstre qui s'est tiré de la boue de ce bas monde et comprend la destinée», se dit Singet. I l entra et, marchant plus avant, franchit une troisième porte: ce n'étaient que piliers décorés, poutres sculptées, vantaux et fenêtres claires. Le noiraud parut en robe d'intérieur de fine soie vert-noir, enveloppé d'une large cape de damas brodé noir corbeau, un bonnet à cornes sombres sur la tête et, aux pieds, une paire de bottes en chevrotain noir.

Quand il vit que Singet était entré, il rectifia sa tenue et descendit les marches pour l'accueillir en disant:

«Mon vieil ami de l'Ëtang-d'Or, vous m'avez beaucoup manqué. Asseyez-vous, je vous en prie, asseyez-vous! »

Singet lui rendit la politesse. Puis ils s'assirent et prirent le thé. Après le thé, le monstre s'inclina très bas pour demander:

«Je viens de vous envoyer un mot d'invitation pour après-demain. À quoi dois-je le plaisir de votre visite dès aujourd'hui, mon vieil ami?

— Je venais vous présenter mes respects quand j'ai trouvé inopinément en chemin votre message si bien tourné. Comme vous y parliez de fêter un vêtement bouddhique, je me suis hâté de venir au plus tôt dans l'espoir de pouvoir y jeter un coup d'œil.

—

Vous vous égarez, mon vieil ami», répliqua en riant le monstre, «ce kasâya appartenait au moine chinois et c'est chez vous qu'il a établi ses quartiers. Ne l'avez-vous donc pas déjà vu? Pourquoi venir chez moi pour ce faire?

— Je l'avais emprunté, il est vrai, mais il faisait nuit et vous l'avez inopinément emporté avant que je puisse l'ouvrir et l'examiner. D'ailleurs le monastère a été dévasté par un incendie et nous avons perdu tous nos biens. Le disciple du moine chinois est plutôt impulsif. Dans la confusion, la robe avait disparu; elle est demeurée introuvable.

Or, c'est vous qui avez eu la bonne fortune de la récupérer.

Voilà pourquoi je suis venu tout exprès chez vous l'admirer.»

Ainsi menaient-ils la conversation, lorsque l'un des petits monstres qui patrouillait la montagne, vint annoncer:

«Malheur,- ô grand roi! Le jeune messager chargé des Livre W, chapitre xvn

invitations a été tué par le Novice qui en a profité pour prendre l'aspect du patriarche et venir vous berner!»

À ces mots, le monstre se dit: «Je me demandais comment le Vénérable avait pu venir aujourd'hui, et si vite.

C'est donc lui! »

D'un bond il saisit sa lance et se rua sur Singet. Celui-ci avait tiré de son oreille la trique et reprit sa forme originelle. Parant le coup et bloquant la pointe de la lance, il s'élança du salon dans la cour, combattant jusqu'au portail et frappant de terreur tous les habitants de la caverne.

Jeunes et vieux sentaient leurs âmes les abandonner. Ce terrible combat dans la montagne ne peut se comparer au précédent. Quel massacre!

L'un eut l'audace de passer pour un autre,

Noiraud la présence d'estprit de cacher l'objet.

Conversation menée avec dextérité,

Doigté sans faille et grande habileté.

Mais pas moyen de le voir, le kasâya,

Trésor mystérieux, plus que subtil, n'est-cepas?

Le malheur révélé par le petit diable

Montra la force dont il était capable,

Le monstre puissant, à la sortie de l'antre,

S'engage alors dans une lutte sans merci,

Le bâton barre la lance à grand bruit,

La lance tire du bâton des étincelles.

Chez l'un des transformations inhabituelles,

Chez l'autre des tours de magie rares sur terre.

L'un voudrait la robe pour son anniversaire,

Mais l'autre ne saurait s'en retourner sans elle.

Dur combat qui ne permet de les séparer;

Même Bouddha ne saurait rompre la mêlée!

Ils se battirent depuis l'entrée de la grotte jusqu'au sommet de la montagne et du sommet jusqu'au-dessus des nuages, crachant vents et brouillards, soulevant le sable, roulant les pierres; ils luttèrent jusqu'à ce que le soleil rouge sombre à l'ouest, sans vainqueur ni vaincu.

«Dénommé Singet!» lança le monstre, «arrête-toi! Il se fait tard, ce n'est plus le moment de se battre. Va-t'en!

Va-t'en! Attendons demain pour décider du sort!

—

Mon garçon, ne bouge pas! Qui veut combattre, combat pour de bon et ne saurait tirer prétexte de l'heure tardive! »

Sur ces paroles, Singet fit pleuvoir les coups sans égard pour la tête ou le visage, mais le noiraud eut vite fait de se changer en courant d'air et de rentrer dans son repaire où il s'enferma, refusant d'en sortir.

Singet n'avait d'autre solution que de revenir au monastère de Guanyin. Descendant de son nuage, il appela: «Maître!»

Tripitaka, qui l'attendait impatiemment, fut ravi de le voir soudain devant lui. Mais il prit peur à nouveau en constatant que le Novice revenait les mains vides: «Comment se fait-il que cette fois encore tu ne rapportes pas le kasaya?

—

Maître», répondit Singet en tirant de sa manche le carton d'invitation qu'il tendit à Tripitaka, «le monstre était en fait un ami de cette damnée canaille. Même qu'il l'avait fait inviter à une réunion de célébration de l'habit bouddhique. Votre vieux Singet, après avoir tué le messager, est entré dans son repaire en se faisant passer pour le patriarche. J'y ai gagné une tasse de thé, mais pas question de me sortir le kasaya, quand j'ai demandé à le voir. On était gentiment assis lorsque l'une de ses patrouilles a vendu la mèche. Il a engagé alors le combat, qui s'est poursuivi jusqu'à maintenant, sans départager les adversaires. Comme il se faisait tard, il s'est enfermé dans sa grotte: je ne pouvais que rentrer pour le moment.

—

Que vaux-tu, mesuré à lui?

— Je ne suis pas beaucoup plus fort que lui: au combat nous nous valons.»

Tripitaka lut le carton d'invitation et le tendit au supérieur:

«Est-ce que votre maître ne serait pas aussi un être maléfique?

—

C'était un être humain», répondit le supérieur en s'agenouillant précipitamment, «ce n'est que parce que le grand roi Noir était parvenu à la Voie de l'humanité et qu'il venait souvent discuter de soutras avec mon maître, auquel il avait transmis l'art de nourrir le souffle, qu'ils se traitaient en amis.

—

Ça ne sent pas le monstre dans cette bande de moines», coupa le Novice, «chacun a la tête ronde comme le ciel, les pieds carrés bien sur terre: ce ne sont pas des êtres maléfiques, si ce n'est qu'ils sont un peu plus gros et grands que vôtre vieux Singet. Voyez, sur le carton, ce qui est écrit, "Votre serviteur l'Ours": pour sûr que, lui, doit être un ours noir devenu esprit maléfique.

— J'ai entendu dire que, selon les anciens, ours et singe sont de même eau: l'un comme l'autre appartiennent à des espèces animales. Comment sauraient-ils devenir des esprits?

—

Votre vieux Singet est un animal», répliqua en riant le Novice, «il n'en est pas moins devenu Grand Saint égal au Ciel. Quelle différence par rapport à lui? La règle générale est que toute créature en ce monde pourvue des neuf ouvertures

peut se cultiver et parvenir à l'immortalité.

— Tu viens de dire qu'il est aussi fort que toi. Comment vas-tu remporter la victoire et me rapporter le kasaya?

—

Ne vous occupez pas de ça! Je sais ce que j'ai à faire. »

Tandis qu'ils discutaient, les moines apportèrent le repas du soir et invitèrent maître et disciple à manger.

Tripitaka demanda des lampes et ils se retirèrent dans la salle de méditation. Les moines se couchèrent sous les abris contre les murs, laissant aux supérieurs le confort du bâtiment de derrière. C'était une nuit calme:

L'ombre de la Voie lactée

Sous la voûte immaculée,

Un ciel d'étoiles scintillantes,

Une étendue d'eaux bruissantes,

Mille bruits tombés dans le silence,

La montagne comme vidée d'oiseaux,

Tous feux éteints au bord du ruisseau.

Sur la pagode trouble lueur demeure;

Sonnaient les cloches de la dernière heure;

La nuit passée: ne s'entendent plus que les pleurs.

Ils reposaient cette nuit-là dans la salle de méditation.

Mais Tripitaka pensait au kasaya. Comment aurait-il pu trouver le sommeil? Se tournant et se retournant, il s'aperçut que les fenêtres blanchissaient et, se levant précipitamment, cria: «Conscient-de-la-Vacuité, le jour se lève, va vite chercher le kasâyal»

D'un bond, le Novice sauta sur ses pieds. À la vue des moines debout et affairés à chauffer l'eau, Singet leur dit:

«Prenez soin de mon maître. Je m'en vais!»

Se jetant au bas du lit et le retenant par les vêtements, Tripitaka lui demanda: «Où vas-tu?

—

À la réflexion, toute l'affaire vient de l'incurie de la bodhisattva Guanyin. Alors qu'elle dispose d'un monastère où elle reçoit l'encens des gens, elle tolère le voisinage de ce monstre! Je me rends chez elle, dans les mers du Sud, pour lui en parler et la faire venir demander elle-même au monstre de nous rendre le kasâya.

—

Quand seras-tu de retour?

—

Au mieux après le petit déjeuner, au pire à midi, dès que tout sera réglé. Prenez bien soin de lui, les moines, je m'en vais!»

Sur ces mots, il disparut sans laisser de trace. Arrivé aux mers du Sud, il arrêta son nuage pour contempler le paysage dont il ne pouvait se rassasier:

Vastes étendues océanes

Où les eaux rejoignent le ciel:

La lumière qui enveloppe l'univers

Illumine montagnes et rivières.

Mille vagues neigeuses montent vers les deux, Des jiots de brume lavent le soleil blanchi

1 [...].

Singet dirigea son nuage droit sur le bosquet de bambous, où les divinités ne tardèrent pas à l'accueillir, non sans s'étonner de le voir:

«La bodhisattva avait été fort aise de nous annoncer à tous ta conversion au bien. Comment as-tu trouvé le loisir de venir jusqu'ici alors que tu protèges maintenant le moine chinois?

— C'est justement à cause de cela que je viens la voir. Il s'est produit un incident en route. Veuillez prendre la peine de m'annoncer.»

Les dieux se rendirent donc à l'entrée de la grotte, où Guanyin l'invita à pénétrer. Obéissant, Singet s'avança et la salua au pied du précieux piédestal de lotus.

«Que viens-tu faire ici? lui demanda la bodhisattva.

—

Mon maître a trouvé sur sa route un monastère qui vous est consacré. Alors que vous y recevez les hommages des gens, vous laissez habiter dans le voisinage un maléfique ours noir et vous l'avez laissé voler le kasâya de mon maître, dont il s'obstine à refuser la restitution. Je suis venu tout exprès vous le réclamer.

—

Ce singe est d'une insolence! Puisque c'est l'ours qui t'a volé le kasaya, pourquoi venir me demander, à moi, de le réclamer? Tout cela résulte de ton impudence de singe à vouloir épater les imbéciles. De plus tu as eu ta part dans le méfait en activant l'incendie qui a détruit l'un de mes établissements sous les nuages. Et tu as le front de venir me faire une scène?»

À cette réplique qui lui fit comprendre qu'elle connaissait aussi bien les événements du passé que ceux de l'avenir, Singet changea précipitamment de ton et, s'inclinant, lui dit:

«Pardonnez l'offense de votre disciple: il en a bien été ainsi. Mais je ne peux me résigner au refus de ce monstre à rendre le kasaya, d'autant que je souffrirais d'insupportables maux de tête, si le Maître se décidait à réciter l'incantation. Voilà pourquoi je me suis permis de vous importuner. J'espère que vous aurez la compassion de m'aider à capturer le monstre et récupérer le vêtement, et de nous permettre de continuer vers l'Ouest.

—

Le monstre dispose de grands pouvoirs magiques qui ne sont pas inférieurs aux tiens. C'est bon, mais ce n'est que par égard pour le moine des Tang que je viens y faire un tour avec toi! »

À ces mots, le Novice s'inclina à nouveau en signe de gratitude et pria la bodhisattva de le suivre. Ils montèrent ensemble sur un nuage qui les conduisit au mont du Vent-Noir, où ils descendirent et cherchèrent le chemin de la grotte.

Us marchaient lorsqu'ils aperçurent, venant de l'autre pente, un taoïste qui tenait sur un plateau de verre deux pilules de cinabre d'immortalité. Fonçant carrément sur lui, Singet tira sa barre de fer et, d'un coup assené sur le crâne, lui fit éclater la cervelle au point que le sang suintait de partout autour de la blessure béante.

«Sacré singe, toujours aussi impulsif!» s'exclama Guanyin, grandement effrayée, «ce n'est pas lui qui a volé le kasaya, il ne te connaît pas, ni ne t'a jamais causé le moindre tort et tu le frappes à mort: pourquoi?

— d'hui le féliciter, et célébrer la cérémonie le lendemain.

Voilà comment je l'ai reconnu. Sûr qu'il était en route pour lui présenter ses félicitations.

—

S'il en est bien ainsi, c'est bon!»

Quand Singet s'approcha pour examiner le cadavre, il découvrit un loup gris. Sur le bord du plateau étaient gravés les caractères:

FABRIQUÉ PAR LE M A Î T R E D U V I D E

T R A N S C E N D A N T

À leur vue, Singet se mit à rire:

«Quelle chance! Quelle veine! Tout à l'avantage du vieux Singet et vous, bodhisattva, vous l'aurez au moindre effort! C'est ce qu'on peut appeler une confession spontanée, sans qu'on ait à tabasser le monstre! C'en est fait de lui en ce jour d'aujourd'hui!

—

Conscient-de-la-Vacuité, qu'est-ce que tu nous racontes là?

— J'aime bien le dicton: A malin, malin et demi 1; mais je

ne sais pas si vous seriez d'accord.

—

Parle!

—

Voyez-vous, bodhisattva, il y a deux pilules sur ce plateau: elles nous serviront d'introduction auprès du monstre. Les caractères qui y sont gravés, maître du Vide transcendant, seront le moyen de l'appâter. Si vous faites ce que je vous dis, le plan que je propose nous évitera les fatigues d'une campagne militaire: le monstre sera sur-lechamp frappé de la peste et la robe bouddhique réapparaîtra sans tarder. Sinon, allez à l'Ouest, j'irai à l'Est; faites votre deuil du kasâya et tant pis pour l'inévitable échec du moine chinois!

Guanyin se mit à rire: «Voilà un singe qui a la langue bien pendue

— Je m'en garde, mais c'est que j'ai un plan!

—

Raconte!

—

Le plateau porte l'inscription: Fabriqué par le maître du Vide transcendant. Je présume que c'est le nom du taoïste. Vous prenez son aspect, si vous en tombez d'accord, bodhisattva, tandis que moi, je mange l'une des pilules et me change en l'autre; je la ferai un peu plus grosse. Vous lui présenterez les deux sur le plateau en l'honneur de son anniversaire. Vous lui offrirez la plus grosse et, quand il l'aura avalée, la plus grosse, je me mettrai au travail de l'intérieur. S'il refuse de rendre Livre TV, chapitre xvu

la robe bouddhique, j'en tisserai une autre avec ses tripes...»

Guanyin n'avait d'autre solution que d'approuver d'un hochement de tête. «Alors?» fit en riant Singet.

Par la force sans limites de son immense compassion, sa capacité infinie de transformations, la congruence de son esprit et de sa volonté, de sa volonté et de son corps, dans l'ombre de l'instant, elle prit l'aspect du taoïste, l'immortel du Vide transcendant.

Sa cape en duvet de grue flottant au vent,

A. pas aériens se balance en avant;

Le visage a l'âge du pin et du cyprès,

Hors du temps, au teint resplendissant et frais:

Tout passe sans arrêt, le même est différent;

Tout finit par le retour à la Loi une,

Seul l'en sépare l'incarnation perverse.

«Parfait! Parfait!» s'esclaffa Singet en la voyant, «c'est-il un bodhisattva-monste ou un monste-bodhisattva?

—

Conscient-de-la-Vacuité,» répliqua en riant Guanyin, «monstre ou bouddha ne sont que produits de la pensée; quant à leur réalité, elle relève du néant dans les deux cas.»

Ce fut une subite révélation pour Singet, qui se transforma le moment d'après en pilule d'immortalité.

Elle roule

1, jamais instlable,

Ronde, sans formule carrée'

Trois plus trois: union de Goulou

Six plus six: recette de jeune vieux"!

La pilule qui était la transformation de Singet était un peu plus grosse que l'autre, ce dont Guanyin prit mentalement note en portant le plateau de verre à l'entrée de la grotte du monstre. Ce qu'elle vit était effectivement:

Ravins profonds sous des cimes dangereuses,

Chaînes couronnées de nuées vaporeuses,

Sifflement du vent dans les pins et cyprès bleus.

Ravins et cimes hantés par le monstrueux,

Pins et cyprès que cherchent les ermites.

Dans la montagne coule le torrent,

Si l'on remonte jusqu'à sa source,

Les eaux y chantent une chanson douce

Un tel mal de tête saisit le monstre qu'il lâcha l'arme et se roula de douleur en tous sens.

Livre TV, chapitre xvn

Qui peut vous purifier les oreilles.

Le cerf sur le rocher, la grue dans la forêt

Ravissent l'estfirit car ils nous touchent de près.

Cette visite de la compatissante

Etait inscrite dans le deilin du monstlre.

Guanyin se réjouit intérieurement du spectacle qu'offrait le paysage:

«Si cette créature maudite occupe un tel site, c'est que le salut fait partie de sa destinée.» C'est pourquoi elle se sentait déjà encline à la compassion.

Quand elle fut devant la grotte, les petits monstres qui gardaient l'entrée crurent reconnaître l'immortel du Vide transcendant. Les uns partirent l'annoncer, tandis que d'autres l'accompagnaient. Le monstre était sorti le recevoir: «Merci de vous donner la peine d'honorer mon humble chaumière de votre précieuse présence!

—

L'humble taoïste que je suis», répondit Guanyin, «vous présente une pilule d'immortalité avec ses vœux de longévité les meilleurs.»

Quand ils eurent fini de se saluer, tous deux s'assirent et en vinrent à parler de l'incident de la veille. Guanyin ne répondit pas, mais reprit précipitamment le plateau:

«Daignez accepter cette humble attention de votre ami taoïste!» Elle choisit la plus grosse pilule pour la pousser vers le monstre: «Puisse le grand roi vivre mille ans!»

Le monstre tendit l'autre à Guanyin: «Je souhaite les partagez avec vous, maître du Vide transcendant.»

Après ces assauts de modestie, le monstre allait avaler sa pilule, mais elle se mit à rouler d'elle-même droit au fond de la gorge. Singet y reprenait sa forme originelle et commençait à faire les quatre cents coups! Le monstre se roulait par terre. Guanyin révéla sa forme de bodhisattva et réclama le vêtement bouddhique. Entretemps, Singet était ressorti par l'une des narines du monstre. Toutefois, craignant que ce dernier manque de bonnes manières, Guanyin lui avait jeté sur la tête un cercle constricteur.

Quand le monstre se releva et saisit sa lance dans l'intention de la transpercer, ils étaient déjà l'un et l'autre dans les airs. Elle se mit à réciter l'incantation. Un tel mal de tête saisit le monstre qu'il lâcha l'arme et se roula de douleur en tous sens. Le Beau Singe-Roi se tordait de rire dans l'espace, à mi-hauteur, tandis que l'ours noir, par terre, c'était de mortelle douleur qu'il était plié en deux.

«Maudite créature!» lui dit Guanyin, «vas-tu te convertir?

—

De tout cœur! Épargnez-moi, je vous en supplie», répondit le monstre avec une avide précipitation.

Craignant qu'il ne cherchât qu'à gagner du temps, Sin¬ get voulait le frapper sans délai.

«Ne lui fais pas de mal!» s'écria Guanyin en retenant précipitamment sa main, «j'ai un emploi pour lui.

—

Garder ce monstre au lieu de le détruire, à quoi bon?

— Je n'ai personne pour surveiller les arrières du mont Potalaka: je l'emmène pour servir de divinité protectrice de la montagne.

—

Une vraie sainte miséricordieuse et salvatrice qui ne saurait nuire à la moindre créature», répliqua Singet en riant, «moi, si je disposais de la force de cette incantation, je la lui foutrais mille fois et je leur réglerais leurs comptes, à tous les ours noirs! »

Reparlons du monstre qui mit fort longtemps à revenir à lui. L'insupportable douleur ne lui laissait d'autre choix que de tomber à genoux et supplier:

«Épargnez-moi la vie et je suis prêt à me convertir au juste fruit

Guanyin descendit alors de l'aura lumineuse qu'elle occupait dans les airs pour lui poser la main sur le sommet du crâne, lui faire promettre de respecter les commandements 2 et lui demander de reprendre sa lance et de la suivre. Ce jour-là l'ours noir voyait

Son ambition dévorante enfin apaisée,

Son obstination sans frein finalement domptée.

«Conscient-de-la-Vacuité, tu peux t'en retourner!

Occupe-toi bien du moine chinois. Ne provoque désormais plus d'autre incident par négligence! » recommanda Guanyin.

«Je vous suis profondément reconnaissant d'avoir pris la peine de venir de si loin. Mon devoir est de vous raccompagner.

—

Inutile!»

Sur ces mots de la bodhisattva, Singet prit respectueusement livraison du kasâya, se prosterna et la quitta. De son Livre TV, chapitre xviu

côté, Guanyin, emmenant l'ours noir, rentra directement aux mers du Sud. En témoigne le poème:

Pour la transmission du sens des Écritures

Elle esl venue et repartie, toujours pure;

Le monstre converti, à la mer s'en alla,

Car les pèlerins ont repris le kasâya.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui arriva par la suite, écoutez donc le chapitre qui vient.