Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre18

018 APRÈS AVOIR TIRÉ TRIPITAKA DE L'ÉPREUVE DU MONASTÈRE DE GUANYIN, LE GRAND SAINT EXPULSE DU DOMAINE DU VIEUX GAO UN MONSTRE D'ESPÈCE PORCINE.

Quand Singet eut pris congé de Guanyin, il atterrit sur son nuage, suspendit le kasâya à un camphrier odorant 2,

tira la trique de son oreille et s'engouffra dans le repaire du Vent-Noir. Mais comment aurait-il pu y trouver le moindre petit monstre? C'est qu'ils s'étaient dispersés sans demander leur reste en voyant la bodhisattva apparaître et vaincre leur vieux qui se roulait par terre de douleur.

Singet n'était pas d'humeur à en rester là: il empila du bois sec à toutes les portes et entrées, devant, derrière et à l'intérieur, puis mit partout le feu, transformant la grotte du Vent-Noir en «grotte du Vent-Rouge»! Ceci fait, il ramassa le vêtement bouddhique, remonta sur son véhicule lumineux et se dirigea droit vers le nord.

Parlons de Tripitaka, qui attendait le Novice avec une impatience grandissante, se demandant si Guanyin avait refusé d'intervenir ou s'il n'avait pas trouvé un prétexte pour s'enfuir. Il était en proie à ces suppositions et divagations quand apparut dans les airs une scintillante nuée colorée, dont descendit Singet. Il se mit à genoux au pied des marches: «Maître, le kasâya est là!»

Tripitaka était ravi et les moines plus heureux encore:

«Bravo! Parfait! Nous sommes enfin sûrs d'avoir la vie sauve.»

Le lendemain matin, après avoirpansé si sellé le cheval, ils plièrent bagage et sortirent.

Livre TV, chapitre xviu

«Conscient-de-la-Vacuité», demanda Tripitaka en prenant la robe, «quand tu es parti ce matin, tu m'avais promis d'être de retour avant midi. Comment se fait-il que tu ne rentres qu'à l'heure où le soleil est. à l'ouest?»

Singet lui raconta avec force détails comment Guanyin avait consenti à se métamorphoser pour soumettre le monstre. À ce récit, Tripitaka fit placer un autel à encens et pria, tourné vers le sud, puis dit à son disciple:

«Puisque nous avons le vêtement bouddhique, rangeons, remballons et partons sans tarder!

—

Rien ne presse! Le soir tombe, ce n'est, pas le moment de se mettre en route. Attendons demain matin de bonne heure.»

Les moines se mirent tous à genoux pour insister:

«Seigneur Singet a raison, d'abord il est trop tard, ensuite nous avions formulé un vœu: puisque nous avons le bonheur d'avoir retrouvé la paix et le trésor, nous souhaiterions qu'en accomplissement de ce vœu, vous procédiez à la distribution des bénédictions

1, avant de vous

mettre en route demain matin.

— Juste! Entendu», acquiesça Singet.

Voilà les moines qui vident leurs poches ou leurs sacs, ce qu'ils avaient pu sauver de l'incendie, chacun offrant tout ce qu'il a pour préparer un banquet, brûler du papier votif en requête de paix et protection, enfin réciter quelques rouleaux de soutras en vue de la délivrance de tout malheur ou calamité. La cérémonie prit fin ce soir-là.

Le lendemain matin, après avoir pansé et sellé le cheval, ils plièrent bagage et sortirent. La foule des moines les accompagna sur une longue distance avant de s'en retourner. Singet cheminait en avant. C'était le temps où le printemps revêt tout son éclat. Voyez:

La marque des sabots sur l'herbe tendre,

Les fils d'or des saules qui se balancent,

Les pêchers et abricotiers en fleurs;

Partout les plantes pleines de vigueur

Envahissent les sentes et chemins.

Là des couples de canards mandarins

Dorment au soleil sur le sable fin.

Le parfum des fleurs capte le papillon.

Ainsi l'automne, puis l'hiver s'en vont,

Et, déjà, du printemps la moitié:

Quand sera ce voyage terminé?

Maître et disciple marchaient depuis cinq ou six jours dans une région désolée quand, soudain, alors que le ciel s'assombrissait, ils aperçurent au loin un hameau.

«Conscient-de-la-Vacuité!» suggéra Tripitaka, «regarde là-bas le domaine tout contre la montagne: on leur demande d'y passer la nuit et l'on repart demain matin.

Qu'en penses-tu?

—

Laissez-moi voir si c'est un bon endroit avant d'en décider.»

Le Maître tira sur les rênes tandis que le Novice concentrait son regard pour observer attentivement les lieux.

C'était:

Haies serrées de bambous, toit après toit de chaume;

En face de l'entrée de hautes frondaisons;

Sur le ruisseau qui serpente, reflet de maisons.

Sïu bord du chemin le saule tendre verdoie,

Dans la cour les fleurs épanouies embaument.

Ce sont les dernières lueurs du crépuscule

Lorsque partout chantent les oiseaux dans tes bois.

Tandis que monte la fumée des cuisines,

Rentrent les troupeaux par sentes et allées.

Dans les coins dorment porcs et poulets rassasiés.

Vient le vieux voisin ivre, chantant comptines.

Ses observations achevées, Singet déclara: «Maître, allons-y! C'est sûrement un hameau de braves gens, nous pouvons y passer la nuit. »

Pressant son cheval blanc, le vénérable fut bientôt à la croisée du chemin, où apparut un jeune homme, la tête enturbannée d'une toile de coton; vêtu d'une jaquette bleue, il tenait une ombrelle, sac au dos et pantalons relevés, les pieds dans des sandales de paille à triple oreille. D'un air résolu, il quittait la route du village à pas pressés. Le Novice l'arrêta en l'empoignant:

«Où vas-tu? J'ai une petite information à te demander:

comment s'appelle le coin?

—

C'est-il qu'il n'y a personne d'autre sur notre domaine?» hurla l'homme en cherchant désespérément à se dégager, «pourquoi me le demander à moi?

—

Ne vous fâchez pas, cher donateur», répliqua le Novice avec le sourire, «aider autrui n'eit-ce point s'aider soi-même? Quel mal y aurait-il à me souffler le nom de Uvre TV, chapitre xvm

l'endroit? Peut-être pourrais-je résoudre le problème qui semble tant vous contrarier.

— Je suis foutu! foutu!» se mit à crier le jeune homme qui trépignait de colère, ne parvenant à faire lâcher prise à Singet, «j'en ai déjà par-dessus la tête du patron et voilà que je tombe sur ce crâne luisant et dois souffrir ses airs de sainte nitouche!

— Je te laisserai aller si tu es capable de m'ouvrir la main», proposa Singet.

L'homme la lui tordit à droite, puis à gauche, sans parvenir à la desserrer le moins du monde: on aurait dit l'étau d'une pince d'acier. Jetant son ballot et son ombrelle pour avoir les mains plus libres, le jeune homme, exaspéré, se mit à faire pleuvoir des coups d'ongles sur le Novice qui le tenait en respect d'une seule main, car de l'autre il retenait les bagages. Quoi qu'il en eût, le garçon ne pouvait l'atteindre. I l était prêt à exploser, mais Singet n'en maintenait que plus fermement sa prise. Tripitaka crut devoir intervenir:

« Conscient-de-la-Vacuité, n'y a-t-il pas là-bas quelqu'un qui vient? I l suffit de lui répéter la question. À quoi bon le retenir de force? Laisse-le partir!

—

Vous ne comprenez pas, maître», répliqua le

Novice en riant, «en interroger un autre n'aurait pas d'intérêt. Il n'y a que lui qui puisse faire notre affaire!»

Comme Singet ne le lâchait pas, le jeune homme dut cracher le morceau:

«L'endroit est. sur le territoire du Tibet

et s'appelle

domaine du vieux Gao, parce que la plupart des gens y portent le nom de Gao. Laissez-moi aller!

— Avec tout cet équipement, ce n'est, pas à côté que tu vas. Dis-moi la vérité: où voulais-tu aller et pour quoi faire, en fin de compte? Je te lâcherai quand tu auras parlé.»

Il dut se résigner à s'expliquer sur la situation réelle dans laquelle il se trouvait:

«Je suis de la maison du chef de famille Gao et m'appelle Gao Cai. La plus jeune des filles de la maison 2, qui

vient d'avoir vingt ans et n'est pas encore mariée, a été accaparée par un monstre il y a trois ans. Il occupe donc la position de gendre, ce qui ne réjouit guère notre maître, parce que, dit-il, ce n'est pas une solution durable. C'est d'une part ruiner la réputation de la maison, d'autre part 35o se priver de relations possibles avec une famille par alliance. Il aurait voulu renvoyer le monstre, qui n'était nullement disposé à se retirer et qui a pris tout au contraire l'initiative de cloîtrer la fille au fond de sa résidence, il y a six mois, sans lui permettre de sortir pour revoir les membres de sa famille. Mon maître m'a remis quelques taëls d'argent pour lui trouver un exorciste capable de capturer le monstre. Ces derniers temps, je n'ai pas arrêté d'aller et venir: j'en ai amené trois ou quatre incapables de subjuguer le monstre, des moines bouddhistes qui n'étaient pas à la hauteur, ou des balourds de prêtres taoïstes. Il vient de me reprocher de ne pas savoir y faire, mais il m'a encore refilé un demi-taël pour le voyage en me demandant de lui trouver le Maître de la Loi qui saurait le vaincre, ce foutu monstre. I l a fallu que je tombe sur cette étoile de malheur qui m'empêche d'aller mon chemin! Voilà pourquoi je suis contrarié. Je n'avais d'autre solution que vous crier après. Je n'imaginais pas que tu connaissais cette méthode de saisir les gens et je ne vous ai raconté tout ça que parce que je ne peux me dégager. Laisse-moi partir maintenant!

—

Tu as de la veine: c'est justement ma profession! Tu peux te vanter d'avoir tiré le bon numéro, le quatre avec le six! Inutile d'aller plus loin, ni de dépenser ton argent.

Nous ne sommes ni de ces moines incapables, ni de ces taoïstes balourds. Quant à capturer les monstres, nous avons des méthodes qui ont fait leurs preuves. Le cas de le dire: C'est en soignant le médecin que Von guérit son compère-loriot!

Si tu veux bien en prendre la peine, retourne voir ton maître lui dire que nous sommes de saints moines, frères de l'empereur des terres de l'Est, chargés de la mission de prier Bouddha et chercher les Ecritures au paradis de l'Ouest, et parfaitement capables de subjuguer les monstres et enchaîner les démons.

—

Ne me raconte pas d'histoires! J'en ai par-dessus la tête! Si vous m'avez roulé et que vous n'avez pas la capacité de capturer le monstre, c'est encore moi qui en prendrait plein la gueule!

— Je te le garantis! On ne te raconte pas d'histoires.

Allez, conduis-nous devant chez vous!»

Gao Cai n'avait d'autre choix que de ramasser son ballot et prendre son ombrelle, faire demi-tour et revenir Livre TV, chapitre xvm

3 5 i

sur ses pas pour conduire le maître et son disciple jusqu'au portail.

«Vénérables, veuillez vous asseoir un instant sur la terrasse d'attelage en attendant que je prévienne le patron.»

Singet lâcha enfin prise, posa son chargement, attacha le cheval et se tint debout auprès de son maître qui attendait, assis près du portail.

Gao Cai avait franchi la porte principale et se dirigeait vers la salle centrale, quand il tomba sur le vieux monsieur Gao qui se mit à l'invectiver: «Animal d'âne bâté, qu'est-ce que tu reviens faire par ici au lieu de chercher quelqu'un?

—

Laissez-moi vous le faire savoir, patron», répliqua le jeune homme en posant sac et ombrelle, «j'ai rencontré deux moines en sortant du chemin, l'un à cheval, l'autre portant les bagages, lequel m'a arrêté sans vouloir me lâcher. Il m'a demandé où j'allais. Comme je m'obstinais à refuser de lui répondre, il m'a embêté sans que je puisse me dégager, si bien que j'ai fini par lui raconter par le menu la situation où vous êtes. Il s'en est fort réjoui et voudrait nous capturer le monstre.

—

D'où viennent-ils?

—

Il assure être un saint moine, frère de l'empereur des terres de l'Est, qui l'a chargé d'aller au paradis de l'Ouest solliciter du Bouddha les Écritures.

— S'ils viennent vraiment de si loin, ces moines, ils doivent bien posséder quelques pouvoirs; pas de crainte à avoir sur ce point! Où sont-ils présentement?

—

Us attendent à la porte.»

L'aïeul se chargea en hâte et sortit avec Gao Cai les accueillir, les traitant de «vénérables»!

À cet appel, Tripitaka se retourna précipitamment: il se trouvait nez à nez avec le vieillard, qui portait un bonnet de satin noir, un vêtement de brocart du Sichuan blanc oignon, des bottes de veau mégissé

et une sangle

vert-noir. I l les reçut avec le sourire: «Je vous salue bien bas, vénérables.»

Tripitaka lui rendit la politesse, mais le Novice se tenait immobile. Son air hideux dissuada le vieil homme de le saluer à son tour.

«Et pourquoi le vieux Singet n'aurait pas droit à une petite salutation?»

Cette réaction mit si mal à l'aise l'aïeul qu'il s'en prit à Gao Cai:

«Tu m'as encore joué un tour pendable, garnement!

Alors qu'on n'arrive déjà pas à se débarrasser de cet horrible gendre qui a une tête si bizarre, tu nous amènes cette espèce de duc du Tonnerre pour nous terrifier!

—

Avoir toujours si peu de jugeote! Le vieux Gao me paraît avoir en vain atteint un âge aussi avancé. Choisir les gens sur leur mine est complètement erroné. Ton vieux Singet, si laid qu'il soit, n'est pas sans quelques capacités. Capturer le monstre, se saisir du gendre et te rendre la fille, tout ça pour ta famille, ce serait une bonne chose, n'est-ce pas? À quoi rime de marmonner contre mon apparence?»

Le discours rendit l'aïeul tout tremblant: il lui fallut rassembler tout son courage pour leur crier: «Veuillez entrer!»

À cette invitation, Singet tira le cheval blanc par la bride, laissant Gao Cai porter les bagages, de façon à entrer avec Tripitaka. Sans souci des bonnes manières, il attacha le cheval à l'un des piliers de la salle, tira un fauteuil 1 de

laque mate pour y asseoir son maître et rapprocha une chaise pour s'installer à ses côtés.

«Eh bien! le jeune vénérable fait comme chez lui! s'exclama le vieux monsieur Gao.

—

Si tu veux bien me garder six mois de plus, je me sentirai tout à fait chez moi», rétorqua le Novice.

Quand ils furent installés, le vieux Gao prit la parole:

«Mon jeune garçon vient de m'apprendre que vous venez des terres de l'Est, vénérables.

—

En effet», répondit Tripitaka, «nous avons reçu mission de la cour de nous rendre au paradis de l'Ouest saluer Bouddha et chercher les soutras. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes permis de passer par votre noble domaine, dans l'espoir d'obtenir abri pour la nuit, avant de repartir demain matin.

— C'est donc un logis que vous êtes venus chercher.

Pourquoi assurer que vous savez capturer les monstres?

—

Puisque nous venons passer la nuit», intervint Singet, «autant en profiter pour nous faire quelques monstres, histoire de rigoler. Puis-je pousser l'indiscrétion jusqu'à vous demander combien de ces créatures vous nourrissez en votre noble résidence?

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—

Mon Dieu! En nourrir plusieurs? Ce seul gendre nous a déjà mis complètement à sec

—

Racontez-moi la biographie complète du monstre, depuis le début, et précisez-moi l'étendue de ses pouvoirs, pour que je vous l'attrape proprement.

—

Depuis des temps immémoriaux jusqu'à nos jours, ce domaine qui est nôtre n'avait, à ma connaissance, jamais été hanté par démons, diables ou monstres. Le malheur du vieil homme obtus que je suis est de n'avoir pas eu de fils. Je n'ai engendré que trois filles: Orchidée Parfumée, l'aînée, Orchidée-de-Jade, la cadette et la benjamine, Orchidée-Bleue. Les deux plus âgées avaient été promises toutes petites à des gens du village, mais pour la plus jeune je voulais trouver un gendre qui consentirait à vivre chez nous et prendre soin de mes vieux jours, bref quelqu'un à la hauteur, travailleur et serviable. Or, il y a trois ans j'ai reçu la visite d'un gaillard d'assez belle allure, il faut le dire, qui a déclaré se nommer Porcet 2 et venir des

monts Fuling

3. Comme il n'avait plus ses parents, ni de

frères, il voulait bien entrer comme gendre dans une famille étrangère. Je me suis dit que c'était ce genre de personne sans attache ni liens qu'il nous fallait. Il travaillait pourtant dur, au début du mariage: même qu'il labourait et hersait sans charrue ni buffle, qu'il moissonnait sans faux ni faucille

4. Il se pointait à l'aube et ne rentrait qu'au crépuscule. En vérité, ça allait assez bien. Seulement l'ennui, c'est que son visage commençait à changer, surtout la bouche...

—

Comment ça, changer? demanda Singet, intrigué.

—

À son arrivée c'était un gros gaillard noiraud, mais il s'est transformé par la suite en une sorte de crétin à long groin et larges oreilles; derrière le crâne lui a poussé une grosse touffe de poils raides. Son corps a pris des proportions effrayantes. Bref, il a la tête d'un cochon! Et un appétit énorme: à ingurgiter en un seul repas quatre à cinq boisseaux

de riz. Rien qu'au petit déjeuner, il lui faut plus d'une centaine de galettes grillées. Encore heureux qu'il tienne à manger maigre! S'il se mettait à réclamer viande et vin, la production entière de la propriété du vieil imbécile que je suis serait nettoyée en six mois!

—

Ne serait-ce pas qu'il mange à la mesure du travail qu'il abat? fit observer Tripitaka.

— maintenant à se jouer du vent, part avec les nuages, revient sur les nuées, soulève le sable et fait rouler les pierres, ce qui nous terrifie tous, aussi bien la famille que les voisins, à gauche comme à droite. On ne vit plus en paix. De plus, il tient enfermée ma petite fille Orchidée-Bleue dans le baraquement du fond, si bien que ça fait six mois que je ne l'ai pas vue. Je ne sais même pas si elle est toujours en vie.

Voilà pourquoi nous avons la conviction que c'est un monstre. Nous voulons un exorciste, un Maître de la Loi pour le chasser, le chasser!

—

Aucun problème!» répliqua le Novice, «soyez sans inquiétude, cette nuit même je l'attrape, je vous le garantis.

Faut-il lui faire signer un acte de renonciation au mariage avant de vous rendre votre fille?

—

Le fait que je l'ai pris pour gendre n'a pas grande importance, mais songez à notre bonne réputation qu'il a ruinée, au nombre de parents qu'il nous a aliénés! Pourvu que vous le teniez, qu'importe le document? Il suffit que vous preniez la peine de m'arracher cette racine de tant de malheurs, répondit le vieux Gao, ravi.

—

Rien de plus facile! Vous en verrez le résultat à la nuit tombée.»

Le vieillard, qui était aux anges, fit alors essuyer la table et disposer des chaises pour servir un repas maigre. Quand ils eurent fini de le partager, comme le soir tombait, le vieil homme demanda:

«Quelles armes vous faut-il? Une suite de combien de personnes? Mieux vaut se préparer à temps.

— J'ai l'arme qu'il me faut, répliqua Singet.

•— Mais vous n'avez tous les deux que cette canne de religieux: ce n'est pas avec ça que vous pourrez battre le monstre!»

Le Novice tira alors du creux de son oreille une aiguille à broder qu'il transforma, en un tour de main, contre le vent, en une barre de fer cerclée d'or grosse comme un bol.

Se tournant vers le vieux monsieur Gao:

«Regardez-moi cette trique: ne vaut-elle pas les armes dont vous disposez chez vous? De quoi battre le monstre, oui ou non?

—

Puisque l'arme, vous l'avez, vous faut-il des gens?

— Je n'en ai pas besoin, mais j'aimerais que quelques anciens de haute vertu et de grand âge tiennent compagnie à mon maître et lui fassent la conversation de sorte que je puisse l'abandonner un moment. Vous n'aurez plus qu'à attendre que je vous capture la créature maléfique et vous l'amène se confesser publiquement de façon à vous débarrasser du mal jusqu'à la racine.»

Le vieil homme fit aussitôt chercher par ses garçons de ferme des amis et connaissances qui arrivèrent un moment plus tard. Les présentations faites, Singet déclara: «Maître, restez tranquillement assis, je m'en vais.»

Le voilà qui brandit sa barre de fer et entraîne le vieux Gao en lui disant: «Conduisez-moi au baraquement du fond, que je jette un coup d'œil sur le logis du monstre!»

Le vieux Gao l'amena jusqu'à la porte d'entrée.

«Donnez-moi vite la clé!

—

Voyons, si j'avais la clé, est-ce que j'aurais besoin de vos services?

—

Ce sacré vieillard!» s'écria Singet en riant, «arriver à cet âge avancé et ne pas comprendre la plaisanterie! Je l'ai dit pour vous taquiner, et vous me prenez au sérieux! »

Il s'avance et tâte: c'était une serrure renforcée par des coulées de bronze. Perdant patience, d'une poussée de son gourdin, il enfonce les vantaux de la porte. L'obscurité la plus complète régnait à l'intérieur.

«Par ici, allez l'appeler, elle y est peut-être, votre fille.»

Réunissant tout son courage, le vieux cria: «Ma petite troisième! »

Reconnaissant la voix de son père, la fille répondit d'un murmure sans force:

« Je suis ici, papa.»

Ecarquillant ses pupilles d'or, Singet scruta les ténèbres attentivement.

De quoi avait-elle l'air, me direz-vous? Voyez:

Ses chignons sans soin et emmêlés,

Son beau visage jamais lavé,

Son doux cœur cependant inchangé,

Derrière tant de charmes fanés.

De ses lèvres, le sang s'est retiré,

Sa taille s'est recroquevillée.

Crispés de soucis, les sourcils ont pâli.

Sa voix ne porte plus tant elle a maigri.

Elle s'avança et, apercevant le vieux monsieur Gao, s'agrippa à lui et se mit à sangloter, la tête dans ses bras.

«Ce n'est pas le moment de pleurer! Arrête!» lui cria Singet, «j'ai une question à te poser: le monstre, de quel côté est-il parti?

— Je n'en sais rien. Ces derniers temps, il partait à l'aube pour ne rentrer qu'à la nuit. I l va et vient entre ces nuages et nuées sans me laisser savoir où. D'ailleurs, comme il n'ignorait pas que mon père cherchait à le chasser par des exorcismes, il était constamment sur ses gardes. C'est pour ça qu'il venait au crépuscule pour disparaître le matin.

—

Inutile d'en discuter plus longuement! Emmenez votre fille bien-aimée dans un des bâtiments de devant, prenez tout le temps qu'il faut pour la réconforter et laissez-moi ici à l'attendre. S'il ne s'amène, faut pas m'en vouloir. Mais s'il montre le bout de son groin, sûr que l'herbe sera coupée et la racine arrachée!»

Le vieux monsieur Gao raccompagna donc tout heureux sa fille à l'avant du domaine.

Usant de son tour de magie, Singet se transforma d'une secousse de son corps en sosie de la jeune femme et s'en fut s'asseoir tout seul dans la pièce, à attendre le monstre. Peu après, un coup de vent souleva le sable et fit rouler les pierres. Vraiment! Quel vent!

D'abord brise légère qui se lève,

Puis s'amplifie, se renforce sans trêve.

Une brise qui s'étend à la terre entière

Et ne semble connaître aucune barrière.

Ee saule casse, plus secoué que chanvre roui, Les arbres sont déracinés comme les choux cueillis.

Les dieux s'effrayent des mers et fleuves soulevés, Ciel et terre s'inquiètent des monts renversés.

Les biches perdent trace du chemin suivi,

Les singes s'égarent hors de leur circuit.

Sur le bouddha tombe la pagode de fer,

Le toit endommagé par les huit bannières.

Les piliers, jusqu'aux fondations, chancellent, Les tuiles s'envolent telles des hirondelles.

Le batelier fait un vœu, levant la rame.

Et offre porc et mouton en toute hâte.

La divinité lâche son sanctuaire,

Les dragons des quatre mers font leurs prières.

"Livre TV, chapitre xvm

Les bateaux subissent de graves dommages,

La moitié des remparts s'effondre sous l'orage.

Au passage de la tornade apparut dans les airs un monstre assurément fort laid: le visage noir et le poil court, le museau long et les oreilles larges, il était vêtu d'une longue tunique droite

de toile grossière

ni bleue ni

noire, serrée dans une sorte de serviette de coton à fleurs.

«C'est donc de ça, que je dois faire mon affaire!» se dit Singet en riant intérieurement.

Le brave Novice! Au lieu de se lancer au-devant du monstre ou de le questionner, il s'étendit sur le lit en simulant la maladie par d'incessants gémissements. Ne sachant ce qu'il en était, l'étrange créature entra dans la chambre, le prit dans ses bras et voulut l'embrasser sur la bouche.

«Le voilà qui s'apprête à peloter le vieux Singet!»

Et aussitôt de profiter de la prise que lui offrait le long groin du monstre pour lui faire effectuer ce qu'on appelle la «petite culbute» qui l'envoya s'étaler au bas du lit.

«Tu m'en veux aujourd'hui, ma petite. Pourquoi?» s'enquit le monstre qui se relevait en s'accrochant au lit, «parce que je suis en retard, j'imagine?

— Je ne t'en veux pas, pas du tout! répondit Singet.

—

Pourquoi me repousser si brutalement, si tu ne m'en veux pas?

—

Comment peut-on être aussi balourd que toi, à se précipiter sur les gens pour les embrasser alors que je ne me sens pas bien aujourd'hui. Autrement, je me serais levée pour t'ouvrir et t'attendre. Tu peux quand même te déshabiller et venir te coucher.»

Sans deviner ses intentions, le monstre allait tout de bon ôter ses vêtements.

Le Novice sauta hors du lit pour s'asseoir sur le pot de chambre.

Le monstre s'était remis à palper le lit, mais sans trouver personne: «Où es-tu passée, ma chérie? Déshabille-toi, je t'en prie, viens te coucher!

—

Couche-toi d'abord! Attends donc que je me sois soulagée. »

Il se déshabilla et monta dans le lit.

«Je n'ai vraiment pas de chance, murmura Singet.

— chance? Depuis que je suis entré dans ta famille, j'ai peutêtre consommé un peu de thé et de riz, mais je n'ai certainement pas mangé à l'œil, si tu veux bien considérer que c'est moi qui ai maintenu la prospérité du domaine;

pour vous j'ai balayé et drainé, porté tuiles et briques, construit des terre-pleins et maçonné des murs, hersé et labouré, semé le blé et planté le riz. N'est-ce pas du brocart que tu portes maintenant, de l'or que tu as dans la chevelure? En toutes saisons ne te manquent ni fruits, ni fleurs.

Aux huit fêtes

tu disposes de légumes frais à la cuisine.

Qu'est-ce qui te manque donc encore pour gémir et soupirer ainsi sur ton malheur?

—

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. De l'autre côté du mur mes parents jettent tuiles et briques et me font d'amers reproches.

—

Et pourquoi donc?

—

Puisque nous nous sommes mariés, ils trouvent que tu devrais être leur gendre et ne pas manquer aussi complètement d'égards. Et puis quelqu'un d'aussi laid, sans oncle

ni un quelconque parent par alliance! Toujours à vadrouiller dans les nuages; on ne sait d'où tu viens ni comment tu t'appelles; de quoi ruiner leur bonne réputation et porter ombrage à leur renom: c'est de cela qu'ils se plaignent et voilà pourquoi je suis contrariée.

— Je ne suis peut-être pas très beau, mais s'ils avaient voulu quelqu'un d'élégant, ça ne leur aurait pas été difficile. Quand je suis venu, je leur en ai parlé et ce n'est que parce qu'ils y consentaient, que je suis entré comme gendre. Comment peut-on revenir là-dessus maintenant?

Ma famille vient de la grotte de la Passerelle-des-Nuages dans les monts Fuling et j'ai nom de Porcet, qui convient à mon apparence, tout comme mon prénom de Soies Raides 3. Si tes parents reviennent te poser la question, voilà ce qu'il faut leur répondre, un point c'est tout!»

«Le brave monstre que voilà!» se disait Singet fort aise, «pas besoin de torture pour lui sortir les vers du nez!

Maintenant que j'ai son nom et son adresse, pas de souci à me faire, je le tiens! »

«Ils veulent faire venir un Maître de la Loi pour te capturer, reprit Singet à l'adresse du monstre.

—

Couchons-nous!» répliqua celui-ci en riant, «dormons, ne t'occupe pas d'eux! Je connais autant de transformations qu'il y a d'étoiles dans la Grande Ourse 4, et

Singet ie talonne, monté sur un nuage.

avec mon râteau à neuf dents je ne crains pas plus Maître de la Loi que moine bouddhiste ou prêtre taoïste. Si ton vieux est si pieux, qu'il fasse descendre du neuvième ciel le patriarche terrasseur de démons

1: c'est une vieille

connaissance qui n'oserait rien contre moi.

—

Il est question pour s'emparer de toi d'inviter le Grand Saint égal au Ciel, le surnommé Singet qui fit un beau raffut au paradis il y a cinq cents ans.

—

Si c'est cela qu'ils disent, je m'en vais», répliqua le monstre passablement alarmé à la mention de ce nom, «nous ne pouvons plus vivre ensemble.

—

Et pourquoi partir si vite?

—

Tu ne comprends donc pas? Cet "épizoologue" qui avait foutu la pagaille au palais céleste dispose de facultés qui me dépassent, je le crains: je ne tiens pas à perdre ma réputation! »

Sur ces mots, il se rhabille, ouvre la porte et sort. Singet l'empoigne et, en se passant la main sur la figure, reprend sa forme originelle.

«Où vas-tu, mon brave? Lève la tête et regarde un peu qui je suis! »

Le monstre se retourne et voit la rangée de dents dans la bouche grimaçante

de Singet, ses yeux de feu et ses

pupilles d'or, sa tête en pointe et sa face velue, tel un vivant dieu du tonnerre: il en a les jambes qui flageolent et les mains paralysées, mais, dans un bruit de vêtements déchirés, parvient à se dégager et s'enfuir, transformé en tornade. Singet aussitôt le poursuit, tire le gourdin de fer et frappe un grand coup dans le vent.

Changé en une myriade de rayons enflammés, le monstre fonce droit vers sa montagne. Singet le talonne, monté sur un nuage, et lui crie:

«Où vas-tu? Si tu montes au ciel, j'irai te chercher jusqu'à la maison de la Cuiller ou du Taureau 3! Si tu files

sous terre, je te poursuivrai aux Enfers de malemort!»

Quelle cavalcade! Si vous ne savez en fin de compte jusqu'où il le poursuivit, ni comment se termina le combat, écoutez ce que vous en dira le chapitre qui vient.

"Livre TV, chapitre xix

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