Notre Beau Singe-Roi se sentit si heureux de recevoir nom et prénom qu'il se mit à sauter et bondir de joie, comme va l'exposer le récit, se livrant devant Subhûti 2 à
maintes salutations pour lui exprimer sa gratitude. Le patriarche ordonna donc à la communauté de ramener Singet au-delà de la deuxième entrée et de lui apprendre comment arroser et balayer, obéir et répondre, avancer, se retirer et faire demi-tour selon les règles de la bienséance.
Les immortels s'exécutèrent et sortirent. Arrivé à la porte, Singet salua ses condisciples à nouveau et s'installa pour dormir sous le porche.
Dès le lendemain matin il commença l'apprentissage de la politesse et du beau langage auprès d'eux. Il discutait des Ecritures et de la Voie, s'entraînait à la calligraphie et brûlait de l'encens, cela tous les jours. À ses moments perdus, il balayait et jardinait, plantait des fleurs et taillait les arbres, ramassait du bois et faisait le feu, tirait de l'eau et portait la bouillie.
Comme rien ne lui manquait, six ou sept années se furent bientôt écoulées dans la grotte, sans même qu'il s'en fût aperçu.
Un jour le patriarche monta en chaire sur l'estrade et, convoquant tous ses disciples, entreprit de leur parler de la Grande Voie.
Il était vraiment d'une éloquence
A faire pleuvoir des fleurs célestles,
A faire surgir du sol lotus d'or!
Des trois véhicules* subtile doctrine,
Embrassant la Loi* dans ses plus fins détails.
Des perles tombent de sa queue de yak
Les deux tremblent au tonnerre de sa voix!
Il parle tantôt de la Voie, tantôt
De la méditation, car trois font Un
D'un mot vous ramène à la raison saine,
Qui mène aux arcanes de l'a-renaissance.
Singet était si content de l'écouter prêcher qu'il ne cessait de se gratter les oreilles ou de se frotter les joues, les yeux béats et le sourcil rieur, ne pouvant s'empêcher d'agiter les pieds comme les mains au rythme de ses paroles. Tout à coup le patriarche l'aperçut et l'interpella:
«Toi, là-bas, qu'est-ce qui te prends de t'agiter comme un fou au lieu de m'écouter?
— Votre disciple écoute de tout son cœur, mais aux endroits les plus sublimes de votre prêche, maître, il ne se tient plus de joie: c'est inconsciemment qu'il se laisse aller à des gambades. Veuillez me pardonner, maître vénéré!
— Tiens donc, puisque tu comprends ces choses subtiles, je vais te poser une question: il y a combien de temps que tu es arrivé à la grotte?
— Votre disciple avoue sa stupidité native: je ne sais plus depuis combien de temps. Je me souviens seulement avoir découvert une colline pleine de magnifiques pêchers en allant ramasser du bois derrière la montagne quand le four manquait de feu, et m'être là-bas sept fois empiffré de pêches.
— On l'appelle le mont aux Pêches-Mûres. Si tu en as mangé sept fois, j'imagine que tu es là depuis sept ans. Que veux-tu donc apprendre de moi?
— Mais ce que vous consentiriez à m'enseigner, maître vénéré: pourvu qu'il y ait un petit quelque chose de la Voie, votre disciple s'y mettra sans tarder.
— Il y a trois cent soixante portes secondaires 2 pour
entrer dans la Voie, qui toutes mènent au juste fruit 3, je ne
sais laquelle t'intéresse.
— Ce que vous suggérez, maître vénéré. Votre disciple est tout obéissance.
— Je t'enseigne l'art de la magie? Qu'en penses-tu?
—
Qu'est-ce que ça veut dire, la magie?
— Cela consiste par exemple à convoquer les immortels et monter sur les phénix, à consulter le sort en maniant l'achillée*. Tu seras capable de comprendre comment éviter les malheurs et aller vers le bonheur.
— Est-ce que l'on peut ainsi obtenir longue vie?
— Non, mais non!
"Livre 1", chapitre n
3i
—
Ça ne m'intéresse pas!
—
Veux-tu que je t'enseigne la voie des "courants"?
—
La porte des " courants", ça demande quel genre de cérémonial?
—
Ce sont les courants de pensée des diverses écoles, confucianisme, bouddhisme, taoïsme, école du Yin et du Yang, mohisme
1, médecine
1. Tantôt on lit les Écritures,
tantôt on prie Bouddha, ou encore l'on se tourne vers les parfaits
3, on fait descendre les saints ou autre chose du même genre.
— Est-ce que l'on peut ainsi obtenir longue vie?
—
Si c'est longue vie que l'on veut, c'est comme "placer un pilier dans le mur".
—
Maître, je ne suis qu'un brave homme et ne sais jader le jargon des marchés», avoua Singet en riant, «qu'est-ce que ça veut dire: "mettre un pilier dans le mur"?
—
Eh bien, quand on construit une maison, si l'on désire qu'elle soit solide, on dresse un pilier dans le mur.
Mais il sera pourri le jour où le bâtiment sera sur le point de s'effondrer.
—
Ce n'est donc pas durable, à ce que vous dites: ça ne m'intéresse pas, ça ne m'intéresse pas!
—
Et l'ataraxie, je te l'enseigne?
—
Ça rapporte quoi, en juste fruit?
— Cela consiste à renoncer aux céréales pour "garder la vallée
4", à se maintenir en pur repos par le non-agir, à se livrer à la méditation assis en tailleur
5, à ménager ses
paroles et manger maigre, à gagner des mérites debout ou en dormant
6, à entrer en totale concentration
ou complet
isolement
8, etc.
— Est-ce que ça peut vous donner longue vie?
— C'est "tuiles crues devant le four".
—
Maître, c'est pour moi du charabia! Je vous l'ai dit, je ne comprends pas ce baragouin des marchés. Qu'est-ce que ça veut dire, "tuiles crues devant le four"?
—
Toutes ces briques et tuiles crues sur le four, elles ont beau avoir été façonnées, tant qu'elles ne sont pas encore passées à l'épreuve de l'eau et du feu, il suffit d'une forte chute de pluie pour qu'elles se dissolvent 9.
—
Ça ne va donc pas loin non plus: ça ne m'intéresse pas!
— Et si je t'enseignais le "mouvement"?
— En quoi consiste encore cette voie du "mouvement"?
— C'est pratiquer l'agir et le faire, aspirer le Yin pour renforcer le Yang', bander l'arc et tendre l'arbalète 2, se
frotter le nombril pour faire passer le souffle, préparer des décoctions selon les recettes, brûler le chaume pour forger le trépied, absorber du "plomb rouge
3", transmuter la
"pierre d'automne
4", boire le lait de la femme et autres
choses du même genre.
— Est-ce qu'on obtient aussi longue vie de cette façon?
— Autant pêcher la lune à la surface de l'eau!
—
Maître, de nouveau ce baragouin, vous y revenez!
Qu'est-ce que ça signifie, "pêcher la lune dans l'eau"?
— Quand la lune monte haut dans le ciel, elle se reflète dans l'eau. Bien qu'elle soit parfaitement visible, il n'y a pas moyen de la toucher ou de la ramasser, car c'est en fin de compte une illusion.
— Ah! non! Ça ne m'intéresse pas non plus!»
À ces mots le patriarche poussa un grognement, sauta au bas de l'estrade et, pointant sur Singet la règle de discipline qu'il tenait à la main, s'exclama:
«Sacré macaque, ceci ne m'intéresse pas, cela je ne veux l'apprendre, mais qu'attends-tu donc de moi?»
Il s'avança sur Singet, règle en main, lui en frappa la tête par trois fois et, croisant les mains dans le dos, s'en fut à l'intérieur après avoir fermé la porte centrale, plantant là les disciples. Il laissait ses auditeurs atterrés.
Dans leur émoi, tous en voulaient à Singet et chacun se mit à lui faire des reproches: «Ce voyou de singe, absolument sans manières! Comment oses-tu discuter avec le Maître au lieu de te mettre à étudier les méthodes qu'il veut bien te transmettre? Tu l'as heurté si impudemment que nul ne sait quand il réapparaîtra! » Tous se sentaient à ce moment-là au comble de l'indignation, le méprisaient et le prenaient en aversion. Mais Singet n'en éprouvait pas la moindre contrariété et restait tout sourire. C'est que le singe-roi avait résolu l'énigme à deviner, dont il gardait le secret en son for intérieur; aussi ne cherchait-il pas à discuter, gardant patiemment le silence: en le frappant trois fois, le Maître lui indiquait de se préparer pour la troisième veille
5; en croisant les
mains dans le dos et en fermant la porte derrière lui, il «Autantpécher la lime à la surface de l'eau!»
l'invitait à entrer par-derrière afin de lui transmettre la Voie en un lieu secret.
Singet passa donc la journée, avec les autres disciples, dans la plus joyeuse humeur qui fût, observant avec impatience le ciel devant la grotte aux immortels des Trois-Étoiles, tant il lui tardait que le soir tombât. Au crépuscule il se retira pour dormir comme tout le monde, mais ne faisait que semblant de fermer les yeux et respirer régulièrement, l'esprit concentré. Comme il n'y a personne dans la montagne pour annoncer les veilles
1, il ne pouvait savoir l'heure et devait l'évaluer en comptant ses inspirations et expirations. Vers le milieu de la nuit, il se leva tout doucement, enfila un vêtement, ouvrit subrepticement le portail et, sortant à l'insu de tous, leva la tête pour contempler le spectacle qui s'offrait à lui:
Sur ta pure rosée froide lune claire,
Aux huit pôles pas un seul grain de poussière!
Au fond des bois dorment les oiseaux d'alentour:
Bruissement des eaux qui coulent de la source.
L'éclat des lucioles disperse les ombres,
L'oie sauvage passe en formation sombre,
Exactement l'heure de minuit annoncée:
Le moment de chercher la Voie, la vérité!
Voyez-le suivre le sentier familier jusqu'à l'entrée de derrière: à la vue de la porte entrouverte, Singet se réjouit: «Le Maître avait donc bien l'intention de me transmettre la Voie; c'est pourquoi la porte n'est pas fermée.»
S'approchant à pas feutrés, il se glissa à l'intérieur et s'avança jusqu'au pied du lit où dormait le patriarche, recroquevillé, tourné vers le mur. N'osant le déranger, Singet s'agenouilla devant la couche. Peu après le maître s'éveillait, étirait ses jambes en psalmodiant pour lui-même:
«Difficile, difficile,
La Voie est des plus subtiles,
Ne prends point le cinabre d'or
à la légère!
A non-parfait vouloir enseigner les arcanes
Bouche se dessèche en paroles vaines. »
Livre I"
r, chapitre u
Singet répondit en élevant la voix: «Maître! Je suis là, votre disciple, qui attends depuis un bon moment...»
Le patriarche reconnut au son de la voix Conscient-dela-Vacuité: se levant aussitôt, il s'enveloppa de sa robe, s'assit en tailleur et cria:
«Sacré macaque, qu'est-ce que tu fabriques ici chez moi au lieu d'aller dormir là-bas devant?
—
Vous m'y aviez autorisé, maître, au prêche d'hier, devant tous, en me demandant de passer par la porte de derrière, à minuit, pour recevoir l'enseignement de la Voie. C'est, pourquoi j'ai eu l'extrême audace de venir tout droit saluer Monseigneur au pied de sa couche.»
Ces mots comblaient d'aise le patriarche qui pensait en son for intérieur: «Le gaillard est vraiment né du ciel et de la terre, sinon comment aurait-il résolu l'énigme que je lui ai posée?»
«Il n'y a point d'oreille indiscrète ici», reprit Singet, «il n'y a que votre disciple, maître, qui espère que vous aurez la grande compassion de le lui accorder: enseignez-moi donc l'art de longue vie, jamais je n'oublierai vos bontés!
—
Ainsi le veut ton destin aujourd'hui; je suis heureux, pour ma part, de te le dire. Puisque tu as compris mes indications cachées, approche, écoute attentivement: je vais t'enseigner la sublime voie de longue vie.»
Après avoir remercié en se prosternant jusqu'à frapper le sol du front, Singet resta agenouillé au pied du lit, l'esprit attentif et l'oreille dressée. Voici le discours que récita le patriarche:
«Pour pénétrer rondement le secret sans pareil Exo- comme éso-tériguement
Ménage et nourrit ta vitalité sans faille:
Il n'eit point d'autre enseignement!
Toute force vient de semence, souffle, âme:
Sans perte aucune', fortifie tes entrailles.
Sans perte aucune, garde ton corps:
La Voie qu'on t'enseigne prendra essor.
Savoir les formules est tout bénéfice
Pour gagner la pureté, chasser le vice.
La pureté gagnée, flamme immaculée:
lionne à jouir du clair de lune,
Tourné vers la terrasse de cinabre
La lune cache lièvre de jade
Le soleil dissimule noir corbeau
Bien sûr, à la tortue, le serpent enlacé*.
Étroitement enlacés, la vie affermie,
Vous pouvez semer dans le feu des lotus d'or
Usez des cinq dynamies
en ordre sérié,
A l'envers, et à votre guise serez
Immortel ou bouddha
À ce moment qui lui révélait l'Origine radicale, l'âme de Singet connut le bonheur parfait. Après avoir soigneusement mémorisé les formules, il s'inclina devant le patriarche pour lui exprimer sa profonde gratitude, ressortit par la petite porte et vit que le ciel blanchissait à l'Est, tandis que l'éclat doré du soleil illuminait la route de l'Ouest. I l retrouva l'entrée du devant en suivant le même chemin, poussa tout doucement la porte, entra s'asseoir là où il était supposé dormir, et, secouant bruyamment ses couvertures, s'écria: «Il fait jour, debout, il fait jour!»
Les disciples qui dormaient encore ignoraient l'aubaine dont avait profité Singet. Il se livra à ses frasques habituelles ce jour-là, mais secrètement se maintenait en forme par la pratique d'exercices de respiration avant l'heure du rat et après l'heure du cheval
Trois ans se furent bientôt écoulés. Enfin, le patriarche remonta en chaire prêcher à la multitude. Il parlait de paraboles et cas insolubles
5, discourait sur l'enveloppe du
comportement
6, quand il demanda tout à coup:
«Où donc se trouve Conscient-de-la-Vacuité?
—
Votre disciple est là, répondit Singet après s'être avancé et agenouillé.
—
Quelle voie as-tu pratiquée ces derniers temps?
—
Votre disciple a récemment commencé à pénétrer la nature des choses
et consolide sa connaissance de l'Origine radicale.
— Puisque tu pénètres la nature des choses et appréhendes l'Origine radicale, tu participes déjà du corps divin. Il ne te reste plus qu'à te garder des trois calamités les plus terribles.»
Singet réfléchit longuement et intensément avant de répondre:
«Maître, vous faites erreur: j'ai toujours entendu dire qu'il vivra aussi longtemps que le ciel, celui qui parvient à la hauteur de la Voie et au sommet de la vertu, que ni l'eau, ni le feu, ni aucune maladie ne peuvent l'affecter.
Livre I'
r, chapitre n
Comment pourrait-il se trouver menacé par trois calamités?
—
Ce n'est pas une voie ordinaire, celle que tu pratiques: tu as dérobé le pouvoir de transformation du ciel et de la terre, tu as violé le mystère du soleil et de la lune.
Quand tu auras réalisé l'élixir d'immortalité, les dieux et les démons ne sauraient le tolérer longtemps: tu auras beau avoir gardé la jeunesse et prolongé ta vie, dans cinq cents ans, le ciel te frappera de la foudre. Il te faudra garder l'esprit alerte pour l'éviter. Si tu réussis, tu jouiras d'une longévité égale à celle du ciel; sinon, c'en sera fini de ta vie.
Encore cinq cents ans et le ciel fera tomber la calamité du feu pour te brûler. Il ne s'agira pas d'un feu du ciel, ni d'un feu ordinaire, mais de ce qu'on appelle le i e u j i n, un feu intérieur: il monte du creux de la plante des pieds, la "cavité de la source jaillissante", droit jusqu'aux fontanelles, le "palais aux murs d'argile", et réduit en cendres les cinq viscères
1, laissant pourrir les quatre membres.
C'est ainsi que mille ans de dure ascèse seront réduits à néant. Cinq cents ans après, il t'enverra la calamité du vent te souffler. Ce ne sera pas un vent d'est, ni d'ouest, ni du nord, ni du sud, pas davantage un vent de saison ou une brise de fleurs, saules, pins ou bambous, mais un vent furieux qui s'engouffrera par les fontanelles dans les six organes
2, traversera le "champ de cinabre
3" et ressortira
par les neuf ouvertures
4, disloquant les os et la chair, si
bien que le corps se désintégrera de lui-même. C'est pourquoi il convient de les éviter tous! »
Atterré par ce discours, Singet se confondit en prosternations:
«J'espère ardemment que Monseigneur, dans sa grande mansuétude, daignera m'enseigner le moyen de me soustraire aux trois calamités. Je saurai lui en garder une éternelle reconnaissance.
—
Rien de plus facile, seulement, comme tu n'es pas comme tout le monde, je ne peux pas te l'enseigner.
—
Moi aussi, j'ai la tête ronde tournée vers le ciel et les pieds carrés posés sur le sol, quatre membres et neuf ouvertures, cinq viscères et six organes: et pourquoi, je ne serais pas comme tout le monde?
— C'est vrai, tu ressembles aux hommes, mais tu n'as pas autant de bajoue.»
Le singe avait en effet cette face efflanquée 5 qui lui
3 8 donnait des joues creuses et une bouche en pointe. Tendant la main pour se tâter le visage, Singet se mit à rire:
«Maître, vous n'avez pas fait le compte! Je manque peutêtre de joue, mais j'ai cette poche naturelle qui la compense amplement.
— C'est bon! Quelle méthode veux-tu apprendre? Il y a celle de la Grande Ourse du ciel qui compte trente-six transformations et celle des influx chthoniens qui en comporte soixante-dou2e.
—
Comme votre disciple est. toujours disposé à en ramasser le plus, j'étudierai les soixante-douze.
—
S'il en est. ainsi, approche, je t'enseigne les formules!»
Il lui murmura à l'oreille qui sait quels merveilleux procédés. Et puis Singet n'avait pas plus tôt appris un tour qu'il en savait cent: à peine avait-il répété les formules magiques qu'après quelque travail et pratique il savait se servir des soixante-douze transformations.
Un jour que le patriarche et ses disciples prenaient plaisir à contempler le coucher du soleil devant la grotte aux Trois-Etoiles, il lui demanda:
«Singet, c'est fait?
—
Maître, grâce à votre bonté, vaste comme l'océan, votre disciple a terminé son entraînement: il peut déjà voler et monter à la hauteur des nuées.
—
Voyons ce que tu sais faire.»
Dans le souci de faire montre de ses nouveaux talents, Singet, d'un seul élan, fit une culbute qui le propulsa à cinq ou six toises du sol: il marchait dans les nuages! Il y resta le temps d'un repas et retomba devant le patriarche, les mains respectueusement croisées, après avoir parcouru dans l'aller-retour guère plus de trois lis
«Maître, voilà qui est chevaucher les nuages!»
Le patriarche se mit à rire: «C'est tout au plus ramper sur les nuages! Chevaucher les nuages? Ne dit-on pas de l'immortel qu'il franchit le matin la mer du Nord pour atteindre au crépuscule Cangwu? Quand on prend la moitié de la journée pour ne parcourir pas même trois lis, ça ne peut même pas s'appeler "ramper sur les nuages"!
—
Qu'est-ce à dire, " franchir le matin la mer du Nord pour atteindre Cangwu au crépuscule"?
—
Le vrai chevaucheur de nuages part le matin de la mer du Nord pour franchir celle de l'Est, de l'Ouest et du Livre 1", chapitre n
Sud avant de revenir à Cangwu — Cangwu est le terme courant pour Lingling dans la mer du Nord
1. "Chevaucher les nuages", c'est dépasser les quatre mers dans la journée.
—
Ce n'est pas facile, bougrement pas facile!
—
Rien au monde n'est difficile, seule manque la volonté»
À ces paroles Singet se confondit en prosternations et supplia:
«Maître, ce que tu fais pour autrui, ne le fais pas à demi:
témoignez-moi, sans plus tergiverser, votre grande compassion en m'enseignant tout de go l'art de chevaucher les nuages. Jamais je ne l'oublierai.
—
Tous les immortels qui chevauchent les nuages frappent du pied
pour s'élever, ce qui n'est pas ton cas. Je t'ai vu partir tout à l'heure: il t'a fallu une culbute pour prendre ton élan. Je tiendrai donc compte de cette condition qui t'est particulière pour t'enseigner la "culbute dans les nuages".»
Singet se remit à saluer et supplier le patriarche qui lui apprit une nouvelle formule en lui disant: «Trace le signe, récite l'incantation, serre bien les poings, prends ton élan et bondis: une culbute te propulsera à cent huit mille lis!»
À ces mots, chacun de ricaner parmi les disciples:
«Singet a bien de la veine! S'il apprend ce tour-là, il pourra se faire embaucher comme estafette
3, porter le
courrier, transmettre les faire-part et trouvera n'importe où de quoi manger!»
Comme le ciel s'assombrissait, maître et disciples regagnèrent leur gîte dans la grotte.
Cette nuit même Singet apprit la «culbute dans les nuages» en mettant toute son âme à affiner la méthode. Il pouvait dès lors jouir tout à son aise de la félicité de longue vie, sans entraves ni contraintes, jour après jour.
Après le retour du printemps, comme venait l'été, les disciples étaient réunis à bavarder et discutaient longuement entre eux. Ils demandèrent à Singet: «En quelle existence as-tu su cultiver ce destin qui fait que notre maître te murmure à l'oreille le moyen de te transformer et d'échapper aux trois calamités? Aurais-tu tout appris?
—
Pour ne rien vous cacher, mes grands frères», répondit Singet en riant, «primo, grâce à l'enseignement 4° de notre maître et deuzio, grâce au mal que je me suis donné jour et nuit, je les connais tous, ces quelques tours.
—
Profitons de ce beau temps pour un petit essai.
Voyons un peu ce que tu sais faire.»
Piqué au vif par ces mots, Singet piaffait d'énergie retenue, tant il avait hâte de montrer ses nouveaux talents:
«Chers condisciples, veuillez me donner le sujet à traiter: en quoi voulez-vous que je me transforme?
—
Pourquoi pas en pin?»
Singet fit le signe avec ses doigts, récita la formule de mise en route et d'une secousse de son corps se changea en un arbre, qui était un pin. Assurément,
Feuillage touffu bravant les quatre saisons:
Dans la constance de l'altière frondaison,
Nulle apparence de singe magicien,
Mais de givre et neige le ferme soutien.
La foule des spectateurs applaudit en riant aux éclats, chacun s'écriant: «Le sacré singe, le brave singe!» sans se rendre compte que le tapage avait mis en émoi le patriarche. I l sortit précipitamment en traînant sa canne.
«Qui se permet pareil vacarme ici?» demanda-t-il.
L'entendant crier, les disciples retrouvèrent aussitôt leur sérieux et s'avancèrent en rectifiant leur tenue. Singet avait repris sa forme originelle et, mêlé à la foule, affirma:
«Je me permets de porter à votre connaissance, vénéré maître, que nous nous étions réunis pour discuter et que personne de l'extérieur n'est venu ici faire du vacarme.
—
Mais vous étiez en train de brailler et de piailler», s'indignait le patriarche, «ce ne sont pas du tout des façons de pratiquants de la Voie! Pour un pratiquant, ouvrir la bouche, c'est dissiper inutilement son souffle vital, remuer la langue, c'est susciter le pour et le contre! Allons, qu'est-ce que vous aviez à rire et crier?
—
Nous
ne saurions
vous le cacher, maître»,
avouèrent les disciples, «c'est Conscient-de-la-Vacuité qui s'est amusé à l'instant à se transformer. Nous lui avions demandé de se changer en pin et il est effectivement devenu l'arbre. On en était tous si époustouflés qu'on a poussé de hauts cris qui ont dérangé votre vénérable "Livre V, chapitre u
4i
personne. Nous espérons que vous aurez l'indulgence de nous le pardonner.
—
Relevez-vous et partez!» Puis, appelant Singet:
«Par ici! Je te le demande: qu'est-ce que ça signifie de faire étalage de sa force spirituelle, et pour se changer en quoi?
En pin! Ce serait donc pour amuser la galerie, ce pouvoir?
Si tu voyais quelqu'un le posséder, est-ce que tu ne le lui demanderais pas? Bien sûr que les autres vont te solliciter en constatant que tu en disposes. Si tu as peur d'avoir des ennuis, tu le leur enseigneras; si tu refuses, tu te mets en péril certain; voilà que tu as mis à nouveau ta vie en danger.
— Je n'ai d'espoir qu'en votre indulgence, maître!
—
Ce n'est pas non plus que je veuille te punir, mais il faut t'en aller.»
À ces mots les yeux de Singet se remplirent de larmes:
«Maître, où voulez-vous que j'aille?
—
Retourne là d'où tu viens, voilà tout.
— C'est que je viens de la grotte du Rideau-Torrentiel en la montagne de Fleurs et Fruits du pays de Aolai sur le continent oriental», répondit Singet dont la mémoire était brusquement revenue.
«Retournes-y bien vite pour avoir la vie sauve. Ici, ce serait absolument impossible! »
Singet reconnut sa faute: «Permettez-moi de vous le dire, maître: il y a vingt ans que j'ai quitté ma famille et je pense aux miens, ceux des jours d'antan, mais quand je songe à mon ingratitude envers votre immense générosité, je ne peux me résoudre à partir.
—
De quelle gratitude parles-tu! Pourvu que tu ne provoques quelque malheur, pourvu que tu ne m'y entraînes pas, c'est tout ce que je te demande!»
Se rendant compte qu'il n'y avait rien à faire, Singet ne put que prendre congé et faire ses adieux à ses condisciples.
Le Maître lui dit:
«Pour sûr que rien de bon ne sortira de ce départ.
Quelque malheur que tu provoques ou vilenie que tu commettes, c'est ton affaire; mais je te défends de te dire mon disciple. À la moindre indiscrétion, j'en aurai connaissance: je t'arracherai la peau et broierai tes os de macaque, précipiterai ton âme dans les
nonuples
ténèbres
d'où tu ne sortiras pas avant dix mille kalpa 7-!
nom, maître», promit Singet, «je dirai simplement que je l'ai appris tout seul.»
Après s'être ainsi excusé, Singet se retira, traça le signe magique, fit une culbute et, d'un bond dans les nuages, s'en retourna sur le continent de l'Est.. En moins d'une heure il pouvait déjà voir la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits. Conscient de sa joie, le Beau Singe-Roi se disait en son for intérieur:
«Lourd de ce corps mortel, je suis parti d'ici "Pour trouver la Voie qui rend mes os si légers, En ce monde où seule manque la volonté
De sonder l'occulte secret qui vous éblouit.
Dure fut alors la traversée des océans,
Mais comme le retour est aisé maintenant!
Aux oreilles sonnent encore les mots d'adieu, Tandis que, déjà, j'aperçois les anciens lieux.»
Singet avait pointé son nuage droit sur le mont de Fleurs et Fruits. I l marchait à la recherche d'un chemin quand il entendit le craquètement des grues et le cri des singes: le bruit de ces oiseaux se répercute par-delà les nuées, mais celui que font les singes est comme un sanglot qui vous transit de tristesse. Singet se mit alors à crier à gorge déployée: «Mes petits, me voilà de retour!»
Des fentes du rocher au pied de la falaise, des buissons et des arbres sautèrent des milliers et des milliers de singes, grands ou petits, qui, faisant cercle autour du Beau Singe Roi,_se prosternaient en s'écriant:
«Ô grand roi! Vous en avez pris bien à votre aise!
Comment avez-vous pu partir si longtemps en nous abandonnant tous ici, nous qui vous attendions tels des affamés et des assoiffés? Nous sommes persécutés depuis quelque temps par un démon qui veut nous enlever la grotte de vive force. Nous lui opposons un combat désespéré, mais il nous vole nos affaires et emporte nos jeunes, nous privant de sommeil jour et nuit, car il nous faut protéger nos biens. Heureusement
que Votre
Majesté est de retour! Sinon, nous et notre grotte serions devenus la propriété d'autrui avant que l'année ne soit écoulée.
—
Quel est ce monstre qui ose se conduire de pareille façon?» s'exclame à ces mots Singet, en proie à une vio Livre I er, chapitre u
lente colère, «racontez-moi tout cela en détail, que j'aille le trouver et vous venger!»
Les singes se prosternèrent: «Nous informons Votre Éminente Majesté que l'individu se déclare roi-démon du Chaos et qu'il réside droit au nord.
—
S'il en est ainsi, ne craignez rien! Amusez-vous pendant que je vais le trouver. »
Notre bon singe-roi prit son élan et d'un bond s'en fut:
en une culbute il atteignit le Nord et vit une haute montagne des plus escarpées. Quelle montagne!
Du pic droit comme un pinceau
Serpentent les profonds ruisseaux.
Le pic droit comme un pinceau perce les nuées, Les ruisseaux profonds atteignent les maisonnées.
Entre deux falaises arbres et fleurs perdurent, Là, pins et bambous se disputent la verdure.
A gauche le dragon semble docile et soumis,
A droite le tigre, gentiment, s'aplatit.
Là où laboure le bœuf de fonte
On voit souvent pousser des «pièces-d'or
Chants mélodieux d'oiseaux des fonds sombres, Phénix debout face à l'aurore!
Les roches polies par les eaux patientes
Sont bizarres, hideuses, inquiétantes...
Innombrables sont les montagnes célèbres
Où s'ouvrent pour se faner les fleurs funèbres.
Rien de pareil à cet éternel paysage
Que n'altèrent saisons, ni les huit engrenages'
Des trois Sphères
ile mont de Source-Périlleuse*
Alimente des cinq dynamies la caverne aqueuse...
Le Beau Singe-Roi contemplait, muet, la perfection de ce paysage, quand il entendit des bruits de voix. Partant à leur recherche par le sentier qui dévalait la montagne, il découvrit en effet la caverne aqueuse devant la falaise escarpée.
Il y avait quelques diablotins qui dansaient devant l'entrée et détalèrent à la vue de Singet. Il les interpelle:
«Halte! Je voudrais user de vos capacités articulatoires pour transmettre un message concernant une affaire qui me préoccupe. Je suis le maître de la grotte au Rideau Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits, en plein sud. Paraît qu'il y a chez vous un foutu démon, je me demande de quel chaos, qui est venu à plusieurs reprises ennuyer mes petits.
J'aimerais voir sa gueule et prendre ses mesures!»
À ces mots les petits diables se précipitèrent vers la caverne et y disparurent pour annoncer: «O grand roi, malheur!
—
Quel malheur?
—
Il y a un singe à l'entrée qui se prétend maître de la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits; il assure que vous avez maintes fois persécuté ses enfants. Il est venu tout exprès se mesurer à vous.
— J'ai sans cesse entendu ces chenapans de singes prétendre qu'ils avaient un grand roi parti pratiquer la Voie:
je présume que c'est lui qui est revenu. De quoi a-t-il l'air?
Quelles sont ses armes?
—
I l n'en a pas. Il est tête nue, en robe rouge serrée d'une ceinture jaune, et porte des bottes noires. Il ne fait pas plus religieux que laïque et n'a rien d'un immortel ou d'un prêtre taoïste. Il est à la porte à criailler les mains vides et nues.
—
Apportez-moi mes armes et mon armure! » dit alors le roi-démon.
Les petits diables s'exécutèrent aussitôt. Le démon ajusta son casque et sa cuirasse, empoigna son sabre et sortit avec les diablotins, hurlant d'une voix puissante:
«Qui est ce maître de la grotte au Rideau-Torrentiel?»
Singet ouvrait l'œil et s'en mit aussitôt plein la vue:
//portait sur la tête un casque d'or noir'
Resplendissant aux rayons de l'astre du jour, Au corps une tunique de soie-moire,
Flottant et se soulevant au vent d'alentour.
Par-dessous, il portait cuirasse de fer noir
Serrée par de solides lanières de cuir,
Aux pieds des bottes doublées, ornées au repoussoir, Mâle guerrier de grande allure:
Pas moins de dix brasses à la ceinture,
Et d'une taille de plus de dix pieds,
A la main brandissant une épée,
Fine lame brillant de mille feux,
Ee terrible monstre, entre tous fameux!
«A quoi bon avoir les yeux si grands quand on n'est pas fichu de voir son vieux copain! » lui lança Singet.
Le remarquant, le roi-démon éclata de rire: «Mais tu n'as pas quatre pieds de haut! Ça n'a pas trente ans, et rien dans les mains, et tu as l'insigne audace de faire le Livre I"', chapitre u
fanfaron! Ça prétend me chercher pour se mesurer à quoi?»
Singet se mit à l'insulter: «Monstre hideux, où t'as mis tes yeux? Tu me trouves petit: si tu me veux plus grand, pas difficile! Tu me crois désarmé: mais ces deux mains pourraient décrocher la lune! Ne t'en fais pas, tu vas déguêter le poing de ton vieux copain!»
Prenant son élan, il bondit lui décocher un direct en pleine gueule, mais le démon para le coup en étendant simplement la main:
«Toi, un nabot; moi, un géant: tu veux te servir de tes poings, alors que je manie le sabre? Je te tuerai, mais je ne veux pas me ridiculiser. Attends que je pose mon arme.
Voyons un peu en passant à la boxe!
—
Bien dit, mon brave! Par ici!»
Le roi-démon se fendit et frappa, tandis que Singet se glissait tout contre lui. Il s'ensuivit un échange rapide de coups de pieds et de poings. Les coups longs manquent en effet souvent le but, mais à courte distance ils sont durs et solides. Le démon en prenait plein les côtes; quelques bonnes bourrades dans l'entrecuisse allaient le mettre hors de combat, quand il se retira, saisit son large sabre d'acier et, visant le crâne de Singet, l'abattit, mais dans le vide, car notre singe s'était esquivé juste à temps.
Voyant qu'il devenait mauvais, Singet eut alors recours à la méthode dite du «corps au-delà du corps»: il s'arrache un poil, le fourre dans sa bouche, le mâchonne jusqu'à ce qu'il soit coupé en morceaux et le crache en l'air en criant:
«Transformez-vous!»; aussitôt quelque deux à trois cents petits singes se pressent autour d'eux.
Quand on obtient corps d'immortel, voyez-vous, il n'est de tours de magie que l'on ne sache pratiquer, transformations du corps et sortie de l'âme. Depuis que le singe-roi avait compris la Voie, chacun des quatre-vingtquatre mille poils de son corps pouvait se changer, à sa guise, en n'importe quoi. Tous ces petits singes étaient si vifs et si agiles que le sabre ne pouvait les atteindre ni la lance les toucher. Il fallait les voir bondir en avant, sauter par-derrière, s'insinuer partout, assiéger de toutes parts le démon: et je te tire, et je t'empoigne! C'est à qui se glissera entre ses jambes ou lui tirera les bottes. Et de lui flanquer coups de pied et de poing, de lui arracher les cheveux, de lui pocher les yeux, de lui tordre le nez, de le soulever Tous ces petits singes étaient si vifs et si agiles que le sabre ne pouvait les atteindre ni la lance les toucher.
"Livre I
er, chapitre n
jusqu'à le renverser pour mieux le battre à plat. C'est, alors que Singet s'empara du sabre, écarta les petits et, l'abattant sur le sommet du crâne, coupa le monstre en deux. Puis il s'engouffra dans la caverne, à la tête de la multitude de ses troupes, sans faire de quartier, exterminant tous les diables, grands ou petits. D'une secousse de sa fourrure, il récupéra les singes. Ceux qui restaient étaient les jeunes que le démon avait enlevés dans la grotte au Rideau Torrentiel.
«Comment se fait-il que vous soyez ici?» leur demanda Singet.
Il y en avait une quarantaine qui répondirent les larmes aux yeux:
« À la suite du départ de Votre Majesté en quête d'immortalité, nous avons subi deux années de disputes jusqu'à ce qu'il nous embarque tous. Est-ce que ce ne sont pas les ustensiles de notre grotte, ces bols et plats de pierre? Il nous avait tout enlevé!
— Puisque c'est à nous, emportez-les!» leur ordonna Singet avant de mettre le feu à la caverne, qui fut entièrement dévastée.
«Suivez-moi, on rentre!
—
O grand roi, quand nous sommes venus, tout ce que nous avons entendu, c'est le vent siffler à nos oreilles...
Nous sommes arrivés ici avec l'impression d'avoir flotté dans le vide. Nous ne connaissons plus le chemin: comment rentrer au pays?
—
Rien de plus facile, ce n'est qu'un de ses tours de magie. Qui sait l'un de ces procédés, les connaît tous. Je m'y connais, moi aussi. Fermez les yeux, ne craignez rien! »
Le brave Singet! I l récita une incantation, s'éleva en chevauchant un violent coup de vent, puis descendit sur un nuage. Enfin il cria:
«Mes enfants, ouvrez les yeux!»
À
peine avaient-ils foulé la terre ferme qu'ils reconnurent le sol du pays natal et, tout heureux, se précipitèrent vers l'entrée de la grotte par le chemin qui leur était familier. Les singes qui étaient surplace y pénétrèrent en foule avec eux et, en bon ordre selon l'âge et le rang, rendirent hommage au singe-roi. Vins et fruits furent disposés pour fêter l'heureux retour.
raconta par le menu, soulevant d'interminables applaudissements d'admiration.
«De quel côté est. donc allée Votre Majesté?Jamais nous n'aurions pensé que vous sauriez acquérir pareil savoirfaire!
—
L'année où jê vous ai quittés, je me suis laissé aller à la dérive sur les flots, traversant l'océan de l'Est jusqu'au continent de l'Ouest. J'ai atteint ensuite celui du Sud où j'ai appris les manières des hommes, portant ce vêtement et ces sandales. J'ai paradé et vagabondé huit ou neuf ans sans trouver la Voie. J'ai alors à nouveau franchi l'océan de l'Ouest jusqu'aux frontières du continent occidental, que j'ai longuement visité avant d'avoir la chance de rencontrer un patriarche qui m'a transmis l'authentique pouvoir de longévité égale à celle du ciel et le grand secret de l'accès à la longue vie qui ne connaît point la mort.
—
Une chance inouïe en dix mille kalpal» s'écriaient les singes en le félicitant. Singet ajouta en souriant:
«Mes petits, une autre bonne nouvelle qui vous fera plaisir: nous avons désormais tous un nom.
—
Comment s'appelle Votre Majesté?
— Je me nomme Singet; en religion je porte le nom de Conscient-de-la-Vacuité. »
À ces mots les singes se mirent à battre des mains joyeusement:
«Si Votre Majesté est Singet l'Ancien, nous sommes Singet le Cadet, Singet le Benjamin, Singet le Menu, le Petit Singet: une grande famille de Singets, un pays entier de Singets, un antre de Singets! »
Tous vinrent présenter à Singet l'Ancien grands plats et petits bols, vins de palme et de raisin, fleurs et fruits divins: une vraie et joyeuse réunion de famille! Oh!
Par te nom la personne retrouve le tréfonds même, "Et
n'attendptus que l'inscription parmi les immortels 1.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui en résulta, ni comment cela se termina en ce territoire, écoutez donc vous l'expliquer par le menu la séance qui vient.
Livre 1", chapitre m