Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre21

021 OÙ LE DÉFENSEUR DE LA LOI FAIT SURGIR UNE FERME POUR ABRITER LE GRAND SAINT, ET BON-AUGURE DU PETIT SOUMÉROU MAÎTRISE LE ROI-DÉMON VENT-JAUNE.

Revenons à la cinquantaine de petits monstres en déroute qui s'engouffraient dans la grotte, tambours brisés et bannières lacérées. «O grand roi», annoncèrent-ils, «notre tigre d'avant-garde n'a pu contenir les assauts du moine à la face velue qui le poursuit sur la pente orientale de la montagne.»

La nouvelle plongea l'ogre dans une vive contrariété. Il baissait la tête sans rien dire, réfléchissant aux Stratagèmes qu'il pourrait adopter, quand un autre petit monstre, venant du portail, lui apprit:

«O grand roi, notre tigre d'avant-garde a été tué par le moine à la face velue dont il a traîné la carcasse devant l'entrée pour nous défier au combat.

—

Il ne se rend compte de rien, ce gars-là! » s'exclama à ces mots le vieux monstre, plus contrarié que jamais, «je n'ai pas encore mangé son maître qu'il nous tue l'avantgarde en représailles! L'infâme créature! Que l'on m'apporte l'armure! Je n'ai fait qu'entendre parler de ce Singet le Novice; il ne perd rien pour attendre: nous verrons bien si c'est un moine à neuf têtes et huit queues. Je vous l'amènerai pour qu'il réponde de la vie de notre avant-garde! »

Les petits monstres lui portèrent en toute hâte l'armure.

Après l'avoir lacée et ajustée il brandit un trident d'acier et bondit hors de la caverne, à la tête des démons. Debout, immobile, le grand saint se tenait à la porte: ainsi équipé le monstre qu'il voyait surgir avait assurément l'air méchant et agressif. Voyez plutôt:

Heaume d'or étincelant de soleils,

Cuirasse dorée concentrant la lumière.

Sur le heaume flottent des plumes de faisan,

Une robe de soie jaune clair couvre la cuirasse.

La ceinture est dragon lové d'éclatantes couleurs, Le plastron, miroir de lumières éblouissantes.

Ses bottes de daim sont teintes aux fleurs de sophora.

La jupe de brocart est ornée de feuilles de saule.

Il tient en main h trident d'acier acéré

Et ne le cède en rien à l'illustre Saint

«Est-ce toi, Singet le Novice?», cria d'une voix tonitruante le monstre dès qu'il parvint hors de la caverne.

Le pied sur la dépouille du tigre et la trique de fer «À mon bon plaisir» en main, Singet répondit: «Ton grandpapa 2 Singet est bien ici: ramène-moi mon maître!»

Observant attentivement son adversaire, le monstre s'aperçut qu'il était petit et difforme, avec un visage aux joues creuses; il ne faisait pas quatre pieds 3! Partant d'un

grand éclat de rire, il se mit à le railler:

«Le pauvre! Le pauvre! Moi qui croyais avoir affaire à quelque invincible héros, je trouve en face de moi un malheureux fantôme qui n'est plus que squelette!

—

Mon fiston, tu n'as vraiment pas l'œil! » rétorqua en riant Singet, «ton grand-papa a beau être tout petit, si tu veux bien lui en flanquer sur la tête, de ton trident, il grandira de six pieds du coup!

—

Tiens tête, tu vas en déguster un solide! »

Singet attendait, sans manifester la moindre crainte. Le monstre abattit effectivement le trident. Lui se contenta de plier un peu l'échiné pour gagner six pieds de plus, ce qui lui donnait la taille d'une toise, tandis que le monstre affolé s'efforçait d'empêcher la croissance de son adversaire en appuyant sur le trident.

«Singet le Novice», s'écriait-il, «comment peux-tu t'abaisser à nous en mettre plein la vue avec ce tour de passe-passe pour te tirer de là? Cesse de nous jouer ces trucs d'illusionniste! Viens te mesurer à moi, on verra qui sait le mieux y faire!

—

Fiston», répliqua Singet en riant, «tiens-le-toi pour dit, quand on en vient aux coups, pas de quartier. Une fois que l'on a levé la main, plus de pitié: elle est lourde, celle de ton grand-papa. J'ai bien peur que tu ne tombes au premier coup de trique.»

Le monstre n'était pas d'humeur à discuter: faisant tournoyer le trident, il en dirigea la pointe sur la poitrine de Singet. Avec un calme d'expert, celui-ci dégagea sa barre de fer et, parant le coup du mouvement appelé «le dragon noir balaie le sol», frappa en visant la tête. Quel féroce duel devant la grotte du Vent-Jaune!

Le roi-démon se laisse emporter par la colère, Le grand saint lui oppose digne puissance.

Le roi-démon, se laissant emporter par la colère, Voudrait s'emparer du Novice pour venger son tigre.

Le grand saint, lui opposant digne puissance, Désire capturer l'être maléfique pour sauver le vénérable.

La trique barre le trident et le trident bloque la trique.

L'un est le généralissime commandant la montagne, L'autre, le Beau Singe-Roi, est le défenseur de la Loi.

D'abord combattant dans la poussière, ils s'élevèrent ensuite dans Trident d'acier aux pointes acérées,

[les airs.

Trique de «bonplaisir», au corps noir et cercles d'or:

Une estocade de l'un vous envoie dans l'autre monde, Un coup de l'autre assure comparution devant le juge des Enfers.

Tout dépend de la rapidité du gestie et de l'acuité du regard, Mais ilfaut aussi y mettre force et puissance.

L'un comme l'autre se battaient à mort,

Mais qui en sortira indemne, ne le savons pas encore...

Ils livrèrent l'un contre l'autre trente engagements sans parvenir à décider de la victoire. Résolu à l'emporter, Singet eut recours au procédé de «démultiplication extérieure du corps»: il s'arracha une touffe de poils, les mit en pièces en les mâchonnant et, les crachant en l'air, leur ordonna de se transformer en une centaine de sosies de Singet, chacun armé d'une trique de fer. Ils entourèrent au milieu des airs la créature maléfique qui, prise de peur, usa d'un subterfuge analogue: tournant aussitôt la tête vers le quart sud-ouest, il ouvrit par trois fois la bouche pour souffler une haleine qui brusquement se transforma en un vent jaune qui s'enflait, parti de nulle part. Quelle tornade! Ô combien redoutable:

Glacé, sifflant, vent qui transforme terre et ciel, Tomade de sable, sans ombre ni forme,

Qui se glisse dans les forêts, abat les pins, Soulève la terre, renverse les obstacles.

Le fleuve Jaune en eit remué jusqu'aux fonds.

Les eaux de la Xiang

se mettent à tournoyer.

Le palais du Taureau' en est tout secoué,

La salle Senluo

sur le point de s'effondrer.

Les cinq cents arhats

implorent à grands cris le ciel,

Les huit gardiens* se lamentent à tort et à travers.

Le lion à poils bleus de Manjus'rî

s'est enfui,

L'éléphant blanc à Puxian

refle introuvable.

[...] Aïe yayal

L'univers semble sur le point de se disloquer Fleuves et monts du monde entier en tremblent 1!

La tornade que le monstre avait provoquée fit tournoyer dans les airs, à la vitesse d'un rouet, les petits novices qui n'étaient que transformation des poils de Singet. Incapables de s'approcher de l'ennemi, comment auraient-ils songé à manier la trique? Singet était si alarmé que, d'une secousse, il récupéra ses poils et s'avança seul, la barre de fer brandie, pour engager à nouveau le combat.

Mais ne voilà-t-il pas que le démon lui souffle à nouveau du vent jaune, cette fois en pleine figure, l'obligeant à fermer ses yeux de feu aux pupilles d'or. Comme il ne pouvait manier la trique sans les ouvrir, Singet dut s'avouer vaincu, tandis que le monstre regagnait son repaire après avoir récupéré le vent.

Bref, revenons à Porcet: quand il vit le vent de sable se lever, la terre et le ciel privés de lumière, il tira le cheval et, protégeant les bagages, se tapit dans le creux de la montagne, sans même oser lever la tête, ni ouvrir les yeux, d'incessantes prières au Bouddha à la bouche.

Et il ne savait toujours pas si Singet en était sorti vainqueur, ni si le Maître était vivant. Il était assailli par ces sombres pensées, quand le vent s'arrêta et le ciel redevint bleu: il leva aussitôt la tête en direction de l'entrée de la caverne, mais n'y vit aucun mouvement d'armes, ni n'entendit de bruits de guerre. L'idiot aurait voulu s'approcher de la porte, mais il n'y avait personne pour garder le cheval et les bagages. Ne sachant entre quels maux choisir, il était en proie à cette cruelle perplexité, lorsqu'il entendit tout à coup Singet arriver par l'ouest en poussant force cris. Il s'inclina pour l'accueillir et lui dit: «Quel vent, grand frère! D'où vienstu?

—

Terrible, terrible!» s'exclama le Novice en battant des mains, «ton vieux Singet n'a de sa vie jamais vu pareille tornade. Le monstre m'a combattu avec un trident. Au bout d'une trentaine d'engagements, j'ai usé de mon pouvoir de "démultiplication extérieure du corps"

pour l'attaquer de toutes parts, ce qui l'a plongé dans une telle panique qu'il a produit ce coup de vent; un vent si méchant que j'avais peine à tenir debout: j'ai ramassé mes cliques et mes claques et me suis enfui en bravant la tempête. Quel vent, mes aïeux! Mois aussi je sais faire la pluie et le vent, mais aussi mauvais que celui de ce méchant démon, nenni!

—

Que penses-tu du niveau du monstre dans les arts martiaux?

— Tout à fait convenable. Hors pair dans le maniement du trident. Un adversaire à ma taille. Avec ce vent mauvais en plus, il sera difficile de le vaincre.

— Dans ce cas, comment sauver notre maître?

—

I l faudrait trouver un autre moyen de le tirer d'affaire. Je me demande s'il n'y aurait pas ici un maître en ophtalmologie pour me soigner un peu les yeux.

—

Qu'est-ce que tu as aux yeux?

—

Le monstre m'a craché dans les yeux un souffle qui m'a laissé comme une brûlure douloureuse au globe oculaire, ce qui fait que je ne cesse de pleurer à froid.

— Vieux frère, en pleine montagne et à cette heure tardive, ne parlons pas d'ophtalmologue, même d'un abri où dormir, nous allons devoir nous passer!

—

I l ne devrait pas être difficile d'en trouver un. Je présume que l'ogre n'osera pas faire de mal à notre maître.

Revenons sur la grand-route et cherchons un logis chez l'habitant. Nous reviendrons nous occuper du monstre demain quand il fera jour.

— Très juste! Tu as raison! »

Tirant le cheval, chargement à l'épaule, il sortit dans la combe et marcha vers la route. Le crépuscule s'assombrissait, quand ils entendirent l'aboiement des chiens au bas de la pente, du côté sud de la route. Ils s'arrêtèrent pour observer les lieux: c'était une ferme où brillait la lumière blafarde des lampes. Sans plus s'embarrasser de trouver le chemin, ils dévalèrent la pente herbeuse jusqu'au portail.

On voyait:

Des colonies d'amadouviers

Et des amas de pierres blanches;

Amadouviers dans l'herbe verte,

Un vieil homme apparut avec une bande de jeunes paysans qui tenaient fourches, râteaux et balais.

Pierres couvertes de mousses;

Lueurs intermittentes de lucioles,

Rangs serrés des arbres de la forêt;

Des orchidées au profond parfum,

De tendres bambous récemment plantés.

La source coule en ruisseau sinueux;

Lieu retiré où aucun voyageur ne passe:

A. la porte seules s'ouvrent les fleurs sauvages.

N'osant prendre la liberté d'entrer, ils se mirent tous les deux à crier: «Ouvrez! Ouvrez!»

Un vieil homme apparut avec une bande de jeunes paysans qui tenaient fourches, râteaux et balais.

«Qui êtes-vous? Qui est-ce?» demandaient-ils.

«Nous sommes les disciples du saint moine des grands Tang du pays de l'Est», répondit en s'inclinant Singet, «comme nous allons à l'Ouest solliciter du Bouddha les Écritures, notre route passe par cette montagne où Vent-Jaune a emporté notre maître. Nous n'avons pas encore pu le secourir. Il est si tard que nous avons pris la liberté de venir vous demander la faveur de nous laisser passer la nuit chez vous, en espérant ne pas trop vous déranger.

— Excusez de n'avoir su vous accueillir», répondit avec la même politesse le vieux, «par ici les nuages sont bien plus nombreux que les gens: en vous entendant appeler, nous avons craint que ce ne fussent renards, tigres ou brigands de ces montagnes. C'est pourquoi ces jeunes rustres vous ont offensés, ignorant qu'il s'agissait de deux vénérables. Donnez-vous

donc

la peine

d'entrer!»

Les condisciples pénétrèrent à l'intérieur, tirant le cheval qu'ils attachèrent, et transportant les bagages qu'ils déposèrent pour saluer comme il convenait le doyen des lieux, avant de s'asseoir. Puis un serviteur à la tête chenue offrit le thé. Le thé bu, il apporta plusieurs bols de riz au sésame

1. Quand ils eurent fini de manger,

leur hôte ordonna de préparer le coucher.

«Nous n'avons pas besoin de dormir tout de suite», assura Singet, «puis-je demander à notre bienfaiteur si l'on ne vendrait pas quelque onguent pour les yeux en son noble pays?

—

Lequel de vous deux souffre des yeux, vénérables?

—

Pour ne rien vous celer, vieil ami, nous autres 4o moines qui avons quitté notre famille ne sommes jamais malades et ne savons pas ce que c'est, d'avoir mal aux yeux.

—

Pourquoi vouloir se procurer cet onguent si vous ne souffrez pas des yeux?

—

Quand nous avons voulu aujourd'hui nous porter au secours de notre maître à l'entrée de la grotte du Vent Jaune, le monstre m'a soufflé un vent brûlant dans les yeux sans que je m'y attende, si bien qu'ils me font mal et ne cessent de pleurer. Voilà pourquoi je suis à la recherche d'un remède pour les yeux.

—

Eh bien! À un âge si tendre et quand on est moine, proférer pareil mensonge! C'est un vent des plus nocifs, celui du monarque du Vent-Jaune, rien à voir avec la brise d'automne ou de printemps, le zéphyr des pins et bambous ou encore les vents d'est, ouest, sud et nord...

— Je suppose», interrompit Porcet, «que ce doit être le vent de la méningite

1, celui de Fépilepsie

2, de la lèpre! ou

de la migraine?

—

Mais non, mais non! C'est le vent divin du samâdhï.

—

Comment ça? demanda Singet.

— C'est un vent capable de plonger l'univers dans les ténèbres, d'affliger dieux et diables, de fendre rochers et renverser falaises. I l atteint toute vie humaine. Si vous l'aviez vraiment rencontré, vous ne seriez plus de ce monde! Seul un immortel pourrait en sortir indemne.

—

En effet, en effet! » s'exclama Singet, «sans doute ne sommes-nous pas des immortels — ils sont trop jeunes pour nous — mais il m'en faudrait beaucoup plus pour en finir avec la vie! N'empêche que ça me fait bougrement mal aux yeux.

—

S'il en est comme vous le dites, vous êtes quelqu'un qui a du répondant. En cet humble endroit, nul ne vend d'onguent pour les yeux. Mais comme je souffre aussi de larmoiements, j'ai appris d'un homme étrange la recette d'un baume dit "des trois fleurs et neuf graines". Il guérit de tous les maux d'yeux dus au vent.»

À ces mots, Singet baissa la tête et demanda respectueusement: «J'aimerais en avoir un peu et l'essayer.»

Le vieil homme acquiesça et partit aussitôt chercher dans une pièce intérieure un petit pot en agate dont il fit sauter le bouchon. Il en tira un peu d'onguent avec une épingle de jade et l'appliqua sur les yeux de Singet en lui recommandant de ne pas les ouvrir et de s'endormir tranquillement: il serait guéri dès le lendemain matin. L'opération faite, le vieil homme rangea le pot d'agate et se retira avec ses jeunes serviteurs.

Porcet défit l'un des ballots, étala la literie et invita Singet à se reposer. Les yeux fermés, celui-ci cherchait à s'y retrouver à tâtons comme il pouvait.

«Maître, où avez-vous donc mis votre canne? fit Porcet hilare.

—

Espèce d'idiot bourré au son, tu me prends déjà pour un aveugle?»

L'idiot s'endormit en pouffant de rires rentrés. Singet s'était assis sur ses couvertures et s'entraînait aux arts magiques. I l ne se coucha qu'à la troisième veille, c'est-àdire minuit.

La cinquième veille

arriva insensiblement, le moment

où l'aube approche. Singet se frotta le visage, ouvrit les yeux et s'exclama:

«C'est effectivement un excellent remède: j'y vois cent fois plus clair qu'auparavant.»

Il tourna la tête pour regarder derrière lui: oh! plus de chaumière, ni de portail, mais de vieux sophoras et de hauts saules; ils étaient couchés sur un tapis de verts souchets. Porcet se réveilla à son tour:

«Qu'est-ce qui te prend de faire ce raffut, le grand frère?

—

Ouvre les yeux et regarde un peu!»

L'idiot leva la tête et, s'apercevant qu'il n'y avait plus personne, alarmé, se dressa sur son séant comme tiré par un treuil. I l s'écria:

«Et mon cheval?

— N'est-ce pas lui, là-bas, attaché à l'arbre?

—

Et les bagages?

—

Ce ne sont pas ceux posés près de ton chevet?

—

En voilà des gens qui en prennent à leur aise! On déménage sans nous en souffler mot: tout de même! S'ils me l'avaient fait savoir, je leur aurais offert quelques petits cadeaux. Je présume qu'ils cherchaient à se tailler sans mettre au courant le chef de village

2. C'est pourquoi ils ont

déguerpi dans la nuit. Aïe! Nous avons dû dormir comme des souches: comment se fait-il que nous n'ayons rien entendu pendant qu'ils démontaient leurs baraques?

—

Espèce d'idiot!» rétorqua Singet en gloussant de rire, «arrête de dégoiser! Regarde plutôt le billet qui est accroché à l'arbre!»

Porcet s'avança et le déroula de ses propres mains. Il contenait un dithyrambe

de quatre vers:

La ferme n'était point demeure de mortels,

Mais chaumière créée par protecteur du ciel

Le baume merveilleux pour te guérir les yeux

T'est donné pour les terrasser de ton mieux.

«La bande de brutes!» s'exclama Singet, «depuis que le dragon s'est, transformé en cheval, j'ai négligé de faire l'appel de ces dieux et ils en profitent pour nous jouer de mauvais tours.

— Faut pas charrier, frangin! Pourquoi qu'ils se soumettraient à ton pointage? grommela Porcet.

— Tu n'y comprends rien, frérot! Ils ont reçu mission de la part de Guanyin de protéger secrètement notre maître, ces défenseurs de la Loi, outre les six vigiles des ténèbres et les six gardes de lumière

3, les révélateurs de

vérité des cinq orients

et les quatre protecteurs du temps

Depuis que tu t'es joint à nous, je n'ai pas eu besoin d'eux, voilà pourquoi je n'ai plus fait l'appel depuis le jour où ils s'étaient présentés pour enregistrer leur nom.

— Puisqu'ils ont mission secrète d'assurer la protection de notre maître, il ne leur est pas permis de se manifester sous leur aspect véritable. Force leur était de recourir à ce Stratagème, dont on ne saurait les blâmer. Ils t'ont soigné les yeux et nous ont assuré un repas. C'est bien grâce à eux, tout cela. On ne peut nier qu'ils font de leur mieux. Il n'y a rien à leur reprocher. Allons plutôt nous porter au secours du Maître!

— Tu as raison, frérot. La grotte du Vent-Jaune n'est pas loin d'ici. Ne bouge pas, reste dans les bois à garder le cheval et surveiller le chargement. Attends que je sois allé dans la caverne m'informer des conditions de détention du Maître avant d'engager le combat.

— Tu as parfaitement raison. Il faut obtenir la certitude qu'il est en vie. Si le Maître est mort, nous pourrons chacun de notre côté vaquer à nos affaires. Et il vaut mieux être sûr qu'il ne l'est pas encore pour s'encourager à s'y mettre de tout cœur, jusqu'à l'épuisement.

— Assez déblatéré! Je m'en vais!»

D'un bond, Singet fut à l'entrée de la caverne qu'il trouva encore fermée, ses habitants étant endormis. Il se garda d'appeler et de réveiller les monstres, mais, usant d'une passe magique et d'une incantation, il se transforma d'une secousse en moustique «à pattes fleuries 1», un

insecte vraiment minuscule, ainsi qu'en témoigne le poème:

Petit corps remuant qui pique ferme,

Mince bourdonnement du tonnerre!

Il aime se glisser sous les rideaux de gaze,

Adore la chaleur moite qui vous écrase.

Il ne craint qu'encens, fumée et coup d'éventail;

Devant feu ou lumière, de passion défaille.

Léger, agile et rapide, le voilà

Qui se glisse dans la caverne de l'ogre.

Apercevant le petit monstre du portail qui ronflait, Singet s'en alla le piquer au visage, si bien que celui-ci se retourna et s'éveilla en s'exclamant: «Mes aïeux! Quel énorme moustique: il m'a fait une grosse boursouflure d'une simple piqûre.» Ouvrant les yeux: «Il fait déjà jour!» Et dans un grincement, la porte intérieure s'ouvrit.

Singet en profita pour entrer en bourdonnant: il vit le vieux démon qui donnait l'ordre de garder avec vigilance toutes les portes et de rassembler les armes: «Je crains que le vent d'hier n'ait pas réussi à le tuer. Pour sûr qu'il reviendra, si c'est le cas. I l faudra mettre alors définitivement fin à sa vie. »

À ces mots, Singet traversa en volant la salle, cherchant à gagner l'arrière, barré par une porte hermétiquement close. I l finit par trouver une fente où se glisser et découvrit une vaste cour, vide, si ce n'était le poteau à fixer le vent où le moine chinois était ligoté.

Le Maître versait d'abondantes larmes, ne songeant qu'à ses disciples Conscient-de-la-Vacuité, Conscientde-ses-Capacités, et se demandant où ils étaient passés.

Singet replia ses ailes, se posa sur sa tête et l'appela:

«Maître!»

Tripitaka reconnut sa voix: «Conscient-de-la-Vacuité, je me meurs de tant penser à toi! D'où m'appelles-tu?

—

Maître, je suis sur votre crâne. Ne vous impatientez pas, ne vous faites pas de souci: il nous faut capturer le monstre avant de vous sortir d'ici.

—

Mais quand l'auras-tu terrassé, cher disciple?

—

Le tigre qui vous avait emporté a déjà été tué par Huit-Défenses. Seulement, le vieux monstre dispose d'un vent redoutable. J'estime qu'on l'aura pour sûr capturé aujourd'hui. Rassurez-vous et cessez de pleurer, je m'en vais.»

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il repartait en bourdonnant vers l'avant de la salle, où il vit le vieux démon qui trônait, faisant l'appel des chefs d'armée. Un petit monstre surgit à l'entrée, agitant la bannière de commandement, et se précipita en avant pour annoncer:

«Votre Majesté, je patrouillais dans la montagne, non loin du portail, quand j'ai aperçu un moine au long groin et larges oreilles assis dans le bois. Il m'aurait attrapé si je n'avais pas couru assez vite. Mais je n'ai pas vu le moine à la face velue d'hier.

—

Si le novice Singet n'est plus là, c'est sans doute que le vent l'aura tué. À moins qu'il ne soit parti quelque part chercher du secours.

—

O grand roi», dit l'un des petits monstres, «ce serait notre bonne fortune si c'est bien le cas. Sinon, à supposer qu'il soit allé chercher des renforts célestes, que faire?

—

Les troupes célestes ne nous font pas peur», répliqua le vieux monstre, «tant que je dispose de la force de mon vent, il n'y a personne à craindre sauf le bodhisattva de Bon-Augure

Quand Singet entendit cette phrase du haut de la solive où il s'était installé, il ne se tint plus de joie et aussitôt s'envola vers la sortie. Il arriva dans les bois après avoir repris sa forme originelle, appellant: «Frérot!

—

Où donc étais-tu parti?» demanda Porcet, «je viens de chasser un monstre qui arborait la bannière de commandement.

—

Tu as bien fait! C'est grâce à toi que je tiens le bon renseignement», répliqua en riant Singet, «je m'étais changé en moustique pour entrer dans leur grotte et voir comment notre maître allait: je l'ai trouvé pleurant, attaché à un poteau. Après l'avoir réconforté, j'ai volé vers une solive pour surprendre leur conversation. C'est alors que ton petit monstre a surgi tout essoufflé pour annoncer que tu l'avais poursuivi et qu'il ne m'avait pas trouvé. Le vieux monstre s'est livré à des spéculations incontrôlables, affirmant tantôt que le vent m'avait tué, tantôt que j'étais parti chercher des renforts. Et c'est lui-même qui a vendu la mèche. Formidable, merveilleux!

i 3

—

De qui a-t-il parlé?

— I l a dit qu'aucune troupe céleste ne pourrait vaincre son vent sauf Bon-Augure. Mais où se trouve-t-il, ce bodhisattva?»

Ils étaient à ce point de la conversation, quand apparut au bord de la route un homme âgé. De quoi avait-il l'air?

Voyez plutôt:

Un corps robuste qui se passe de canne,

Barbe de givre, chevelure de neige,

Des yeux vifs au regard impavide,

La peau sur les os, des muscles solides.

Dos et tête courbés, il marche à pas lents,

Sous de larges sourcils, un visage d'enfant.

Il a toute l'apparence de l'être humain,

Mais n'est rien moins que l'étoile Longévité!

«Cher maître et frère», s'écria Porcet tout joyeux de le voir au loin, «rappelle-toi le dicton, qui veut connaître la route qui descend, doit la demander à l'homme qui monte. Pourquoi ne pas aller au-devant de lui l'interroger à ce sujet?»

De fait, Singet cacha la trique, tira sur ses vêtements et s'approcha pour dire: «Je vous salue, noble vieillard.

— Tu es un moine qui vient d'où?» grommela

l'homme en rendant le salut, «que fais-tu dans ces parages déserts?

—

Nous sommes des moines partis chercher les Écritures. Comme nous avons perdu hier notre maître, je me permets de vous poser une petite question: où habite le bodhisattva dit Bon-Augure?

—

Il vit droit vers le sud. I l y a encore une distance de trois mille lis à parcourir jusque là-bas, où vous trouverez une montagne qui s'appelle le petit Soumérou

1. C'est dans

cette montagne que se situe le monastère où le bodhisattva enseigne. Est-ce ses soutras que vous cherchez?

—

Non, pas les siens, mais excusez-moi de vous importuner à nouveau: je ne sais quel chemin prendre.»

Le vieux lui répondit en montrant du doigt le sud:

«C'est ce bout de chemin qui serpente.»

Singet s'y laissa prendre: le temps de tourner la tête pour observer la route, et l'aïeul, transformé en courant d'air pur, avait disparu sans bruit. Il laissait au bord de la route un billet portant un dithyrambe en quatre vers:

Voici la réponse au Grand Saint égal au Ciel:

Ce vieil homme n'est autre que Li Longue-Vie.

Là-bas se trouve le bâton Dragon-Volant,

Là où Bon-Augure reçut l'arme de Bouddha.

Singet prit le billet, fit demi-tour, et redescendit.

«Frère», lui dit Porcet, «notre chance est en baisse ces derniers temps. Voilà deux jours que l'on voit des fantômes en plein jour. Qui est. donc ce vieux qui s'est changé en courant d'air?»

Singet tendit le billet à Porcet.

«Qui donc est Li Longue-Vie?» demanda-t-il après l'avoir parcouru.

«C'est le nom de la planète Vénus, l'astre de l'Ouest.»

Porcet salua précipitamment en direction de l'espace:

«Bienfaiteur, notre bienfaiteur! Si la planète du métal n'avait sollicité l'empereur de Jade, je ne sais ce qu'il en serait de la vie de ton vieux Porcet.

— C'est bon, frérot, tu as le sentiment de la gratitude, mais tu ferais mieux de ne pas te montrer, de rester caché au fond de ces bois et de surveiller attentivement bagages et cheval, en attendant que j'aille au mont Soumérou prier le bodhisattva d'intervenir.

—

Entendu! Ne t'inquiète pas! Vas-y au plus vite! Je suis passé maître dans la stratégie de la tortue: rentrer la tête quand ce n'est pas le moment de la sortir 1! »

D'un bond dans l'espace et d'une culbute dans les nuages, Singet le grand saint monta droit vers le sud, et à quelle vitesse! Le temps d'un hochement de tête, il avait parcouru trois mille lis, un déhanchement et il en avait franchi huit cents! Dans l'instant, il vit une haute montagne émergeant d'une couronne de nuages de bon augure à travers la brume. Il y avait en effet un monastère au creux de ses flancs: on entendait sonner les cloches et vibrer les pierres sonores, on voyait l'encens monter.

Comme il se dirigeait droit vers le portail, Singet aperçut un religieux, rosaire au cou, qui récitait des prières à Bouddha.

«Je vous salue, prêtre.

—

D'où venez-vous, messire? répondit le religieux qui rendait la politesse en s'inclinant.

—

Ne serait-ce pas ici que le bodhisattva dit Bon-Augure explique les soutras?

— C'est bien ici. Que lui voulez-vous?

— Puis-je me permettre de vous importuner en vous priant de m'annoncer? Je suis le disciple du Maître de la Loi Tripitaka, le frère de Sa Majesté des grands Tang du pays de l'Est, le novice Singet Conscient-de-la-Vacuité, Grand Saint égal au Ciel pour vous servir. Je voudrais voir le bodhkattva pour une affaire urgente.»

Le religieux se mit à rire: «Votre nom est trop long, messire, je ne pourrais jamais le retenir entièrement.

— Contentez-vous de lui dire que Singet, le disciple du moine chinois, est là.»

Le religieux, comme il le demandait, monta dans la salle de prêche l'annoncer. Le bodhkattva se revêtit aussitôt de son kasâya

et fit ajouter un peu plus d'encens pour accueillir le visiteur.

C'est alors que Singet franchit le seuil et entra. Il vit:

Salle pleine de soies et brocarts,

Une pièce voile et solennelle.

Tandis que les disciples récitaient le soutra de la Loi 2,

Les anciens frappaient doucement gongs et pierres sonores.

Devant le Bouddha étaient disposés

Fleurs et fruits d'immortalité,

Sur l'autel s'étalaient mets végétariens.

Les chandelles scintillaient, lançant rayons d'arc-en-ciel.

L'encens véritable montait en Spirales de fumée colorée.

Après le prêche, l'estprit, libre, pouvait entrer en samâdhi 3,

De blancs nuages encerclant la cime des pins.

Mâra* décapité, ilfaut rentrer l'épée de sapience En la haute assemblée de la perfection de la sagesse.

Le bodhkattva rectifia sa tenue pour accueillir le Novice, qui prit la place de l'hôte. Il donna l'ordre de servir le thé, mais Singet s'interposa:

«Ne vous donnez point cette peine, je ne suis venu que pour solliciter du bodhkattva l'exercice de la haute puissance de la Loi afin de terrasser le monstre et secourir mon maître en difficulté au mont du Vent-Jaune.

— J'avais reçu l'ordre du Bouddha Ainsi-venu

de sou.mettre ce monstre. L'Ainsi-venu m'avait donné une pilule pour fixer le vent et un bâton précieux appelé "Dragon Volant". Après l'avoir capturé, je lui ai laissé la vie à la condition qu'il se retire au fond de la montagne, s'abstienne de nuire aux êtres vivants et de commettre la Bon-Augure jeta le bâton magique, qui se transforma aussitôt en dragon doré.

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moindre vilenie. J'ignorais qu'il voulait occire votre estimé maître en transgressant mes ordres: c'est ma faute. »

Le bodhisattva aurait aimé retenir le Novice et lui offrir un repas maigre, mais comme Singet voulait partir immédiatement, il prit le bâton «Dragon-Volant» et monta sur les nuages avec lui. Ils furent bientôt sur le mont du Vent-Jaune.

«Grand saint», dit le bodhisattva à Singet, «le monstre a plutôt peur de moi: je me tiendrai au bord du nuage pendant que vous irez le provoquer au combat et l'attirerez dehors, de sorte que je puisse exercer sur lui la puissance de la Loi.»

Singet s'exécuta: il atterrit avec son nuage et, sans autres explications, tira la barre de fer et se mit en devoir de défoncer le portail de la caverne en criant: «Monstre!

Rends-moi mon maître!»

Le petit diable qui servait de portier s'empressa d'en transmettre la nouvelle.

«Ce maudit singe manque vraiment de manières», grogna le vieux démon, «au lieu de s'avouer vaincu, il revient briser notre porte. Cette fois, si je sors, je lui envoie un vent qui le réduira à néant!»

Il endossa à nouveau son armure, reprit en main le trident d'acier et ressortit. À la vue du Novice, sans même prendre bec, il empoigna son arme et, visant la poitrine, se fendit. Esquivant le coup, Singet lui fit face, trique levée.

Ils ne s'étaient livrés qu'à quelques passes, lorsque le monstre tourna la tête en direction du sol vers le sud-ouest.

Il s'apprêtait à ouvrir la gueule pour convoquer le vent, quand, du milieu des airs, Bon-Augure jeta le bâton magique en récitant on ne sait quelle incantation. La chose se transforma aussitôt en dragon doré à huit pattes armées de griffes. Il en décocha brusquement deux qui clouèrent le monstre au sol, puis, lui soulevant la tête, l'envoyèrent rouler deux ou trois fois contre la falaise rocheuse avant que ce dernier ne reprît sa forme originelle, celle d'une martre à poils jaunes.

Singet la rattrapa et aurait abattu la trique, si le bodhisattva ne l'avait retenu en disant: «Grand saint, ne la tue pas! Je dois la ramener pour qu'elle comparaisse devant l'Ainsi-venu. C'était un rongeur, au pied du mont des Vautours

1, qui avait obtenu la Voie. Comme il avait

volé de l'huile pure dans une coupe de cristal, une lampe 4 i 8 s'était éteinte. Craignant d'être arrêté par les gardiens armés de foudre

1, il s'était enfui et transformé en monstre

dans ces parages qu'il hantait. Estimant qu'il ne méritait pas la mort, l'Ainsi-venu m'avait chargé de le contrôler, mais, comme il n'a pas cessé ses déprédations, je dois le ramener au mont des Vautours. Cette fois, puisqu'il vous a agressés et a piégé le moine chinois, je l'emmène voir l'Ainsi-venu pour établir clairement ses crimes. Ce n'est qu'alors que l'on pourra faire le compte des mérites À ces mots, Singet remercia le bodhisattva qui s'en retourna à l'Ouest.

Suffit à ce sujet: revenons à Porcet qui, dans le bosquet, pensait justement à Singet, quand il l'entendit appeler du bas de la pente:

«Holà! Conscient-de-ses-Capacités! Par ici avec le cheval et les bagages! »

L'idiot reconnut la voix et, rangeant en hâte le chargement, sortit des bois à la rencontre de Singet.

«Comment ça s'est passé, grand frère?

— J'ai sollicité Bon-Augure qui, s'est servi du bâton "Dragon-Volant" pour capturer le monstre, en fait l'esprit d'une sorte de rat, une martre à poils jaunes. Il l'a emmené comparaître devant Bouddha. Allons ensemble sortir le Maître de la caverne!»

L'idiot put enfin se réjouir.

Ils s'engouffrèrent tous deux dans l'antre, où ils massacrèrent tout ce qu'il pouvait y avoir d'êtres maléfiques, lièvres, renards, cerfs, l'un avec son râteau, l'autre à coups de barre de fer. Puis ils allèrent saluer et secourir le Maître dans la cour arrière. Quand il fut sorti, ce dernier demanda: «Comment avez-vous fait tous les deux pour venir à bout du monstre et me tirer d'ici?»

Singet lui raconta comment il avait demandé l'aide du bodhisattva.

Le Maître exprima son infinie reconnaissance.

Les deux disciples servirent un repas maigre avec la nourriture trouvée dans la caverne. Quand ils eurent fini de manger, ils ressortirent et retrouvèrent la grand-route en direction de l'Ouest.

Si vous ne savez ce qui se passa par la suite, en fin de compte, écoutez donc la séance qui vient.