Ainsi que le dit le récit, le moine chinois et ses deux disciples, heureusement sortis de cette épreuve, mirent plus d'un jour à franchir la chaîne du Vent-Jaune et, avançant vers l'ouest, découvrirent une vaste plaine.
Lumières et ténèbres se succèdent rapidement: l'été avait fait place à l'automne. On ne voyait plus que frileuses cigales chanter sur les saules dégarnis, tandis que la constellation du Grand-Feu
glissait vers l'ouest. Ils marchaient, quand ils tombèrent sur une vaste étendue d'eau qui roulait des vagues tumultueuses.
«Mes disciples!» leur cria Tripitaka effaré du haut de son cheval, «voyez là-bas devant nous l'immense largeur de ces eaux. Comment se fait-il que pas un seul bateau n'y circule? Par où et par quel moyen les traverser?
— Des flots aussi turbulents, en effet; aucune embarcation ne saurait les franchir», répondit Porcet au spectacle qui s'offrait à ses yeux.
Singet fit un bond dans les airs et, la main lui servant de visière, observa au loin. Lui aussi était effrayé: «Maître, c'est vraiment difficile, ça va être vraiment difficile! S'il ne s'agissait que de votre vieux Singet, il lui suffirait d'un tour de reins pour le franchir, ce fleuve. Mais pour vous, maître, ce serait mille fois trop difficile à traverser, quasiment impossible!
— D'ici, je ne vois même pas l'autre rive. Quelle en est la largeur au juste?
— Il y a une distance de huit cents lis à passer.
— Grand frère», s'étonna Porcet, «comment as-tu fait pour la calculer?
— Pour ne te rien celer, mon sage condisciple, ton vieux Singet possède une paire d'yeux capable de distinguer bonheur ou malheur à une distance de mille lis en plein jour. Du haut des airs je n'ai pas pu me rendre compte de la longueur du fleuve, mais j'ai bel et bien vu qu'il y a au moins huit cents lis à traverser.»
Fort contrarié, Tripitaka poussait des soupirs de désespoir et allait tourner bride quand il remarqua soudain une stèle sur le rivage. Tous trois s'approchèrent et virent sur la partie supérieure de la pierre l'inscription suivante en trois caractères sigillaires:
FLEUVE DES
SABLES-MOUVANTS.
Au centre s'alignaient quatre colonnes de petits caractères en style régulier normal:
Sables mouvants sur huit cents à risques,
Eaux mortes
profondes de trois milliers:
Plume d'oie ne parviendrait à flotter,
Fleur de roseau y coulerait à pic!
Maître et disciples lisaient le texte de la stèle quand ils entendirent le tumulte des flots qui se soulevaient tels des montagnes et retombaient en chaînes; en leur sein surgit, à grand fracas, un monstre parfaitement hideux:
Tête hirsute de cheveux rouge flamme,
Paire de pupilles brillant comme des lampes,
Le visage bleu-indigo, ni vert, ni noir,
Une voix de tonnerre de dragon du soir,
Il se couvrait le corps d'une cape jaune oie, Taille serrée d'une double tresse de joncs.
Neuf squelettes pendus autour du cou,
Il tenait en main une crosse terrible.
Tel un ouragan, le monstre se jeta sur la rive et se rua sur le moine chinois. Pris au dépourvu, Singet saisit dans ses bras le Maître, se précipita au plus haut de la rive et, lui tournant le dos, s'enfuit. Porcet lâcha son chargement et, sortant son râteau, l'abattit en direction de l'être maléfique. Celui-ci para le coup de sa crosse. Chacun fit preuve de vaillance au bord du fleuve des Sables-Mouvants.
Quelle bataille!
Râteau à neuf dents contre crosse maléfique,
Les deux engagés dans un corps-à-corps épique, L'un, le grand amiral des Roseaux-Célestes,
L'autre, général limogé des Rideaux-Roulés.
Eux qui, naguère, s'étaient rencontrés à la Cour', Se livraient aujourd'hui combat de forcenés.
Au râteau qui plongeait des griffes de dragon, La crosse opposait une défense d'éléphant.
Ils se lançaient des directs, membres étendus, L'un griffant à toute volée,
L'autre frappant sans retenue,
L'un, l'ogre qui régnait sur les Sables-Mouvants, L'autre, défenseur de la foi, allant de l'avant.
Ils livrèrent l'un après l'autre vingt engagements sans se départager. Singet assurait la protection de Tripitaka, après avoir tiré le cheval et placé en sûreté les bagages. À voir le combat de Porcet contre le monstre, il grinçait des dents et serrait les poings. N'y tenant plus, il sortit la trique dans l'intention de se joindre à la mêlée:
«Maître, restez assis et soyez sans crainte: laissez le vieux Singet se divertir un petit moment avec ce gars-là! »
Tripitaka le supplia vainement de n'en rien faire. Avec un long sifflement, il fut sur la scène du combat qui en arrivait à son moment le plus captivant: les deux adversaires devenaient inséparables. Singet fit tournoyer sa trique de fer et l'abattit en visant le crâne du monstre qui trouva le temps de se retourner, de rompre précipitamment la mêlée et de disparaître en se glissant sous les eaux du fleuve. Porcet en trépignait de rage:
«Qui t'a demandé de t'en mêler? Il commençait à faiblir et avait peine à parer mes coups de râteau. Trois ou quatre engagements de plus et je l'avais capturé! Dès qu'il a vu ta sinistre gueule, il a préféré trouver le salut dans la fuite.
Que faire maintenant?»
Singet se mit à rire: «Frérot, pour ne rien te cacher, ça fait un mois que je n'ai pas joué de mon bâton, depuis qu'on est descendus de la montagne après avoir vaincu le démon Vent-Jaune. À te voir goûter les délices de la bagarre avec ce monstre, ça me démangeait par trop sous les pieds: voilà pourquoi j'ai fait un saut pour jouer un moment avec lui. Un monstre qui ne sait pas s'amuser et se sauve tout aussitôt, qui l'aurait cru?»
La main dans la main, ils s'en retournèrent voir Tripitaka, tout en devisant et riant.
«L'avez-vous capturé, ce monstre? demanda le moine chinois.
— Il a lâché pied et s'est replongé dans les eaux du fleuve, répondit Singet.
— Mes disciples, depuis le temps qu'il vit dans ces parages, le monstre doit bien connaître le niveau des eaux.
C'est: quelqu'un qui connaît bien leur nature qu'il faudrait pour nous guider à travers ces eaux mortes sans limites, alors qu'il n'y a aucune embarcation.
— Voilà qui est bien dit!» approuva Singet, «comme l'énonce le dicton, qui se frotte au cinabre devient rouge, et noir qui se plonge dans l'encre. Sûr qu'à vivre ici le monstre sait ce qu'est l'eau. Capturons-le sans le tuer, en ne lui demandant qu'à faire traverser le Maître. On décidera de son sort après.
— Grand frère, point n'est besoin de tergiverser plus longtemps. Laisse à ton vieux Porcet le soin de veiller sur le Maître.
— Sage condisciple», répliqua Singet en riant, «pour cette affaire, je n'oserai me vanter d'être dans mon élément: dans l'eau je ne me sens pas tout à fait à l'aise. Même s'il ne s'agit que de marcher dans l'espace aquatique, il me faut réciter une incantation, celle qui écarte les eaux, avant de m'y aventurer. Autrement je ne m'y hasarde qu'après m'être transformé en poisson, crevette, crabe ou tortue.
Pour ce qui est des tours de main, tant que tu es en haute montagne ou dans les nuages, je les connais tous, si étrange, si insolite que soit la situation. Quant à opérer dans l'eau, là, je me sens plutôt embarrassé.
— Ton vieux Porcet, au temps où il exerçait les fonctions d'amiral sur la rivière Céleste
1, commandait
à une masse considérable de quatre-vingts mille marins.
J'ai tout de même appris un peu ce qu'est l'eau. Mais je crains que, si tout le clan rapplique, jeunes et vieux, de la septième à la huitième génération, je ne parvienne pas à le capturer. Et si c'est eux qui m'embarquent, que faire?
— Si tu entres dans l'eau pour engager le combat, il faut ne pas t'accrocher, ne pas l'emporter, mais te laisser avoir le dessous pour l'entraîner à sortir de son élément et attendre que le vieux Singet vienne te prêter main-forte.
— Tu as raison. J'y vais.»
À peine avait-il énoncé cette résolution qu'il se dépouillait de sa robe de brocart bleu, ôtait ses bottes et, faisant danser des deux mains le râteau, s'ouvrait une voie dans les eaux. Usant d'une technique apprise autrefois, il se jeta dans les flots tumultueux, plongea droit vers le fond et poursuivit sa marche.
Reparlons du monstre qui, vaincu, avait regagné son repaire: à peine avait-il repris son souffle qu'il entendit le bruit de l'eau écartée par quelque intrus, et, se dressant, vit que c'était Porcet, armé de son râteau.
«Hé! le moine, où vas-tu? Prends garde!» lui lança le monstre en brandissant sa crosse.
Porcet, de son râteau, para le coup et lui répondit:«Quel monstre es-tu donc pour avoir l'audace de nous barrer la route?
— Tu ne me reconnais donc pas non plus! Je ne suis pas plus fantôme que monstre et ne suis pas non plus dépourvu de nom et prénoms.
— Si tu n'es ni diable, ni démon, que fais-tu ici à occire les vivants? Allons, dis-moi ton vrai nom si tu veux que je t'épargne la vie! »
Le monstre déclara:
«De tempérament vigoureux dès l'enfance,
J'ai parcouru le vaste univers en tout sens.
Mon nom y est devenu illustre entre tous;
Les braves à suivre mon exemple se poussent.
Je vais à ma guise en tous pays de la terre,
Et surgis où me plaît dans les lacs et les mers.
Pour apprendre la Voie et chercher un maître, J'allais au bout du ciel et par toute la terre.
Le bol à aumônes ne me quittait jamais,
Mon et prit, pas un seul jour, ne le relâchais.
Comme le nuage poussé sur terre dix fois,
Je suis revenu cent fois aux mêmes endroits.
Ainsi j'ai fini par trouver l'immortel vrai
Qui m'a conduit à la lumière de la Voie.
J'ai d'abord ramassé la fille et l'enfant
Puis relâché le bois et le métal des parents'
L'eau des reins de Salle-Claire
coule au lac*,
Le feu du foie de Haute-Tour
plonge au cœur.
Trois mille exploits:j'ai vu la face du Ciel, Et me suis tourné vers la Lumière réelle.
L'empereur de Jade en son trône monté
M'avait nommé général des Rideaux-Roulés.
Au portail céleste du Sud fort honoré,
A la cour des Nuées-Mytlérieuses
le premier,
Je portais l'emblème du tigre à la taille,
Tenant la crosse à pourfendre la canaille,
Couvert d'une armure qui était merveille.
Des gardes du trône qui allaient et venaient, J'étais le premier à suivre dans le palais.
Au banquet de la fête des Pêches, offert
A l'étang de Jaspe par la reine mère
Je brisai par mégarde la coupe de cristal,
Devant les hôtes, à la Stupeur générale.
L'empereur de Jade, soulevé de fureur,
Se tourna sur la gauche
1, vers ses assesseurs:
Dépouillé de mon couvre-chef et dégradé,
En place d'exécution je me vis traîné.
Or, le Grand immortel aux pieds nus
3, par bonheur,
Sortit des rangs, intercédant en ma faveur.
La sentence de mort ne fut point appliquée,
Aux bords des Sables-Mouvants je fus exilé.
Repu, je dors, épuisé, au fond de ces eaux,
Affamé, pour me nourrir je fouille les flots.
Bûcheron qui me rencontre y laisse la vie,
Pêcheur qui a le malheur de me voir, périt.
Dans mes allées et venues tant de gens mangés Se sont ajoutés au nombre de mes péchés!
Puisqu'à mon portail tu fais brutale violence De mon ventre tu deviens tendre estpérance!
Ne me réponds pas que tu es trop coriace,
J'ai bonne sauce pour hacher ta carcasse!»
«Maudite créature!» se mit à vitupérer Porcet emporté par une violente colère à ces mots, «aucune considération!
Ça ne se rend compte de rien! Ton vieux Porcet, il a toujours de quoi faire venir l'eau à la bouche des gens.
Comment oser me prétendre coriace au point d'avoir besoin d'être haché menu avec une sauce! Tu me prends pour du jambonneau ramolli au salpêtre
4! Je vais Rapprendre la politesse: tu vas recevoir le coup de râteau de tes aïeux!»
Voyant venir le coup, le monstre l'esquiva par le mouvement appelé «le phénix baisse la tête». Ils luttèrent du fond à la surface, se hissant au sommet des vagues. Ce fut un combat bien différent du précédent. Voyez plutôt:
Le général des Rideaux-Roulés, l'amiral des Roseaux-Célestes, Chacun faisant montre de tours magiques vraiment adorables!
La crosse à pourfendre démons, il lui envoie, tournoyante, à la tête;
Mais le râteau à neuf dents a la détente rapide.
La montagne tremble sous le tumulte des flots.
Et le monde s'assombrit sous les vagues accumulées.
C est alors qu il vit Porcet feindre la défaite et gagner la rive orientale.
42-6
Telle i'étoile de malheur fonçant, bannières au vent, Pire que l'envoyé des Enfers arrachant portes et toit!
L'un défend, cœur battant, le moine chinois,
L'autre, monstre aquatique, estlprêt à tous les crimes.
Chaque coup de râteau fait neuf blessures,
La crosse sépare les âmes du corps, sans faute.
Ils s'empoignent de toutes leurs forces et s'efforcent de l'emporter.
Tout compte fait, fureur et tempête pour le pèlerin en quête des Les perches et les carpes en perdent leurs écailles, [Ecritures.
Les tortues, leur carapace; crevettes et crabes y laissent la vie.
Les dieux du palais des. eaux prient le Ciel, De n'entendre que vagues rouler avec un bruit de tonnerre;
Le monde s'effraye de voir lune et soleil s'assombrir.
Ils luttèrent quatre bonnes heures, sans vaincu ni vainqueur. C'était le combat de la bassine de bronze contre le balai de fer, de la pierre de jade contre la cloche de métal.
Revenons à Singet, qui montait la garde auprès du moine chinois: il contemplait de loin la lutte sur l'eau avec une impatience croissante, mais le moment n'était pas encore venu d'intervenir. C'est alors qu'il vit Porcet, après un coup pour rien de son râteau, feindre la défaite et faire demi-tour pour fuir en direction de la rive orientale.
Le monstre le poursuivait et allait gagner à son tour le rivage, quand Singet, n'y tenant plus, abandonnant le Maître, tira-sa trique de fer et, sautant au bord du fleuve, l'abattit sur la tête du monstre. Mais ce dernier, n'osant faire front, avait replongé dans le fleuve.
«Épizoologue de mon cul!» hurla Porcet, «c'est bien le singe, et sa précipitation! Si tu avais su patienter un peu, je l'aurais entraîné sur une hauteur, de façon à lui couper la retraite. Maintenant que tu l'as raté et qu'il est reparti, quand daignera-t-il réapparaître?
— Ne crie donc pas, l'idiot!» répliqua en riant Singet, «ne crie pas! Retournons plutôt voir le Maître.»
Porcet remonta auprès de Tripitaka, en compagnie de Singet.
«Mes chers disciples, vous avez été à la peine, leur dit-il en s'inclinant.
— N'en parlez pas!» répliqua Porcet, «tout aurait été parfait si nous avions capturé le monstre pour vous faire traverser le fleuve.
— Comment s'est déroulé le combat?
— Le monstre est de force égale à votre vieux Porcet.
C'est en feignant de perdre en pleine bataille que je l'ai amené à me poursuivre vers la rive. Mais à la vue de mon condisciple qui brandissait la trique, il s'est sauvé.
— S'il en est ainsi, que faire?
— Ne vous en faites pas, maître», intervint Singet, «soyez sans inquiétude. Il est trop tard ce soir: restons sur ce rocher pendant que je vais mendier de la nourriture maigre; quand vous aurez mangé, couchez-vous. On avisera demain.
— Tu as raison: pars et reviens vite!» conclut Porcet.
Singet fit aussitôt un bond dans les nuages et revint offrir au Maître un bol de nourriture maigre qu'il avait mendié chez des gens droit au nord.
Le voyant revenir si vite, Tripitaka suggéra:
«Conscient-de-la-Vacuité, allons chez ces gens qui t'ont fait l'aumône! Ne vaut-il pas mieux leur demander par quel moyen traverser le fleuve que de s'en prendre à ce monstre?
— Mais ils sont très loin, ces gens», répliqua Singet en éclatant de rire, «à une distance de six ou sept mille lis par la route! Et qu'est-ce qu'ils peuvent y connaître, à l'eau? À quoi bon le leur demander?
— Tu recommences à nous conter des sornettes, grand frère», coupa Porcet, «six ou sept mille lis? Comment donc aurais-tu fait pour être de retour aussi vite?
— Ne sais-tu pas qu'avec ma culbute dans les nuages, je parcours d'un bond cent huit mille lis? Une distance de ce genre, six ou sept mille lis, il me suffit d'un ou deux hochements de tête, d'un mouvement des rlsins et j'ai fait l'aller-retour. Aucune difficulté!
— Si c'est aussi facile, prends le Maître sur ton dos, bouge la tête, remue les reins et saute par-dessus le fleuve.
Pourquoi vouloir à tout prix se battre avec le monstre?
— Ne sais-tu pas aussi monter les nuages? Pourquoi ne le porterais-tu pas de l'autre côté toi-même?
— C'est que le Maître est plus lourd que le mont Tai avec ses os et ses muscles de mortel. Comment pourrais-je le soulever jusqu'aux nuages? Il y faut ta méthode de culbute dans les nuages.
soulever le mont Tai
1, plus léger que graine de moutarde
en comparaison? Ainsi, par exemple, ce maudit et détestable monstre qui sait pousser un vent de tous les diables, il pourrait le tirer, l'entraîner au ras du sol, mais jamais l'emporter dans l'espace. Moi aussi j'en connais des tours: me rendre invisible, raccourcir les distances, je sais tout cela. Mais il est nécessaire que le Maître soit passé par tous ces étranges pays, les uns après les autres, sans pouvoir sauter par-dessus l'océan d'amertume 2. C'est pourquoi chaque pas de cette marche sera pénible. Nous ne pouvons agir qu'en gardiens pour protéger sa vie et sa personne. Nous ne saurions prendre sur nous ses souffrances, ni lui chercher les Écritures. Quand bien même nous le devancerions auprès du Bouddha, il ne consentirait pas à nous donner les soutras, ni a toi, ni à moi. Le cas de le dire, ce qui s'obtient trop facilement, est tenu pour un simplt amusement. »
Porcet approuvait tous les mots de ce discours édifiant.
Puis ils mangèrent le simple repas, sans garniture, avant de prendre du repos auprès du Maître, à l'est du fleuve des Sables-Mouvants, au pied de la falaise.
«Conscient-de-la-Vacuité, que faire aujourd'hui? demanda Tripitaka le lendemain matin.
—
Il n'y a pas grand-chose à faire, si ce n'est d'envoyer Huit-Défenses à l'eau.
— Est-ce à dire que tu ne veux plus t'en mêler et que tu me laisses me dépatouiller dans l'eau, grand frère? répliqua Porcet.
— Cette fois, j'éviterai toute précipitation, sage condisciple. Je te laisserai le temps de l'attirer sur la rive et lui couperai la retraite. Il nous faut le capturer.»
Le brave Porcet! Il se frotta le visage, rassembla toutes ses énergies et, saisissant des deux mains le râteau, descendit vers le fleuve, s'ouvrit une voie dans les flots et retourna au repaire du monstre. Celui-ci venait de s'éveiller, quand il entendit le bruit des eaux écartées. Tournant la tête pour observer ce qui se passait, il aperçut Porcet qui s'approchait avec son râteau. Il ne fit qu'un bond pour lui barrer la route et lui cria:
«Ralentis, doucement! Prends garde!»
Porcet para le coup en levant le râteau.
«C'est un bâton de deuil que tu as là, bon pour appeler tes aïeux à prendre garde, mon fiston! railla Porcet.
— Un pauvre type comme toi, capable de comprendre ce qu'est cette crosse?
«C'est bâton de haute réputation,
Tiré de l'arbre sâla
de la lune.
De ses branches, Wu Gang
en coupa une,
Lu Ban
la façonna avec passion:
Cœur en or massif à l'intérieur,
Ligatures de perles tout autour.
C'est la crosse à pourfendre démons,
Arme à jamais placée à la Cour*.
Quand je fus nommé grand capitaine,
L'empereur de Jade me la confia.
A ma guise grandit ou raccourcit,
A ma volonté grossit ou maigrit.
Au banquet de la fête des Pêchers,
Elle a protégé Sa Majesté.
Elle a vu les immortels s'incliner
Au moment où les rideaux sont relevés
C'est arme divine, mystérieuse,
Et non point instrument de simple mortel.
Depuis que j'ai été chassé du ciel,
EUe m'a suivi au-delà des mers.
En toute modestie, sans me vanter,
Il n'est d'armes qui sauraient l'affronter.
Vois ce vieux râteau que tu tiens en main:
Il n'est bon qu'à jardiner ton terrain
Porcet se mit à rire: «Maudite créature! Je vois que tu n'as pas reçu ton compte. T'occupe pas de mon jardinage!
Quand tu t'y seras frotté, j'ai bien peur que tu ne saches plus où te passer la pommade et que ton sang gicle par neuf trous
6. Même si tu n'en meurs, tu en resteras perclus jusqu'à tes vieux jours.»
Le monstre en vint aux mains et, luttant contre Porcet, du fond des eaux remonta à la surface. Ce fut un combat pire encore que le précédent. Voyez-les:
Crosse tournoyante contre râteau qui s'abattait.
On ne se parle plus désormais:
Mère du bois'' bloque la Spatule" dans le corps-à-corps du combat.
Ni vainqueur, ni vaincu,
Mais vagues soulevées et tumulte des eaux.
L'un ne peut contenir sa rage, l'autre son amour-propre blessé.
Râteau contre crosse rivalisent de prouesses.
L'eau retournée des Sables-Mouvants agit comme du poison.
Ils soufflent et peinent,
4 3 °
Tout cela parce que Tripitaka s'en fut à l'Ouest.
Féroce avec son râteau, parfaitement à l'aise avec sa crosse.
L'un cherche à le tirer sur la rive,
L'autre à l'enfoncer dans l'eau.
Un bruit de tonnerre émeut la gent aquatique, Dieux et diables se terrent sous le ciel couvert.
Dans ce combat, ils livrèrent successivement plus de trente engagements sans que l'un se révélât plus fort que l'autre. Porcet feignit à nouveau la défaite et s'enfuit en traînant le râteau. Le monstre le poursuivit encore une fois jusqu'à la rive, dans un grand brassage de vagues.
«Tu vas voir, maudit monstre! Monte! Sur le talus et la terre ferme on pourra s'en payer! lançait Porcet.
— Ne crois pas pouvoir me berner, mon gaillard! Tu vas encore faire intervenir ton complice: redescends! On continue à se battre dans l'eau.»
Le monstre était devenu futé: il ne voulait plus remonter sur la rive et poursuivit la vitupération au bord du fleuve.
Quant à Singet, il était sur le point d'exploser tant il était exaspéré par le refus de la créature à remonter sur le rivage. Il aurait voulu la saisir sur-le-champ.
«Maître, restez assis tranquillement et laissez-moi lui faire le coup de "l'aigle affamé qui fond sur sa proie"!»
Lancé dans l'espace d'une culbute dans les nuages, il se laissa tomber du haut des airs pour empoigner le monstre.
Ce dernier était occupé à échanger avec Porcet cris et insultes, quand, au bruit que faisait le vent, il tourna brusquement la tête, aperçut Singet qui descendait de son nuage, replongea tête la première et disparut sans laisser de trace.
«Il m'a encore filé entre les doigts, le monstre!» cria Singet, en rade sur la rive, à l'adresse de Porcet, «il ne remontera plus une troisième fois. Que faire?
— Dur! Difficile! Au combat je n'arriverai jamais à l'emporter; même si je dépensais toute l'énergie que j'ai sucée avec le lait de ma mère, nous serions toujours à égalité.
— Allons voir le Maître.»
Tous deux se rendirent sur la hauteur pour le voir et lui exposer par le menu leurs difficultés à capturer le monstre.
«Comment passer si c'en est à ce point, s'exclama Tripitaka, les yeux gonflés de larmes.
— Ne vous faites pas de souci, maître», répondit Sin¬ get, «sûr qu'il est difficile d'aller plus loin avec ce monstre tapis au fond des eaux. Huit-Défenses, reste ici à protéger le Maître et ne le provoque plus au combat tant que je ne serai pas revenu des mers du Sud.
— Grand frère, qu'est-ce que tu vas y faire, aux mers du Sud?
— La bodhisattva Guanyin est à l'origine de cette histoire de quête des Écritures: c'est à elle de nous tirer d'affaire.
La route est bloquée au fleuve des Sables-Mouvants: nous ne pouvons pas aller plus loin. Comment arranger les choses, si elle ne s'y met pas? Attendez que j'aille la solliciter: ça vaut mieux que de se battre avec la créature maléfique.
— C'est vrai, tu n'as pas tort. Ne manque pas de lui exprimer ma profonde reconnaissance pour ses enseignements quand tu la verras.
— Conscient-de-la-Vacui té», coupa Tripitaka, «si c'est la bodhisattva que tu dois solliciter, il n'y a pas à tergiverser: plus vite tu seras parti, plus vite tu seras rentré!»
D'une culbute dans les nuages, Singet fut rendu aux mers du Sud. En moins d'une heure il avait sous les yeux le paysage du mont Potalaka
1. L'instant d'après, il redescendait aux abords du bois de bambous pourpres où s'avançaient pour l'accueillir les divinités des vingt-quatre chemins
«Qu'est-ce qui amène Votre Sainteté? demandèrent-ils.
— Mon maître est en difficulté. C'est pour cette raison que je viens consulter la bodhisattva.
— Asseyez-vous, je vous prie. Permettez-nous de vous annoncer.»
Le dieu de service se rendit d'une traite à la grotte du Bruit-de-la-Marée déclarer: «Singet Conscient-de-la Vacuité demande audience pour une affaire urgente.»
Guanyin contemplait les fleurs en compagnie de la princesse du Dragon-Porteur-de-Perles,
accoudée
à la balustrade de l'étang des Lotus-Précieux. À cette annonce, elle retourna à la falaise des Nuages et le fit entrer. Le grand saint la salua avec respect et dignité.
«Pourquoi reviens-tu encore me voir au lieu de t'occuper à protéger le moine chinois?
— Notre maître, quand il était au village des Gao, avait accepté un nouveau disciple qui se nomme Porcet Huit Défenses et porte en religion le nom de Conscient-de-ses Capacités, par la grâce que vous lui avez accordée. Après avoir traversé la chaîne du Vent-Jaune, nous sommes maintenant parvenus au fleuve des Sables-Mouvants de huit cents lis de large, ce qui en fait trois mille d'eaux mortes. Il aurait déjà été bien difficile au Maître de les traverser. Mais il y a, de plus, dans le fleuve un monstre, de première force dans les arts martiaux. Fort heureusement Conscient-de-ses-Capacités lui a livré trois grandes batailles sur les eaux, mais sans parvenir à remporter la viéfoire. Il nous barre le chemin. Nous ne pouvons pas franchir le fleuve. C'est: pourquoi je suis venu tout exprès vous exposer la situation, dans l'espoir que, dans votre grande bonté, vous nous donneriez un petit coup de main...
— Sacré singe! Toujours le même! Plein de lui-même!
Pourquoi ne pas en avoir dit un mot, de ta mission de protéger le moine chinois?
— Tout ce que nous voulions, c'était le capturer, ce monstre, pour l'obliger à faire traverser notre maître.
Comme je ne suis pas expert dans l'eau, c'est Conscient-deses-Capacités qui est allé le chercher dans son repaire et lui a parlé. Je présume qu'il ne lui a pas mentionné l'affaire de la quête des Écritures.
— Ce monstre du fleuve des Sables-Mouvants est le général des Rideaux-Roulés descendu sur terre, que j'ai aussi converti au bien et chargé de protéger les pèlerins en quête des soutras. Si tu avais bien voulu le lui dire, que vous étiez des gens des terres de l'Est partis chercher les Écritures, il ne vous aurait certainement pas combattus et se serait mis assurément à votre disposition.
—
Il a peur maintenant et ne veut plus remonter sur la rive. Il reste terré au fond. Comment l'amener à se soumettre et comment parvenir à faire traverser les eaux mortes à notre maître?»
La bodhisattva fit aussitôt appeler Hui'an
1. Elle lui
ordonna, en tirant de sa manche une petite gourde rouge:
«Prends ceci et va sur le fleuve des Sables-Mouvants en compagnie de Singet Conscient-de-la-Vacuité: il te suffira de crier " Conscient-de-la-Pureté " pour qu'il apparaisse. Exige d'abord qu'il se soumette au moine chinois.
Ensuite, enfile ensemble les neuf squelettes et dispose-les à la façon des neuf palais
1. Tu mettras la calebasse au
milieu et obtiendras ainsi une embarcation de la Loi qui pourra transporter le moine chinois de l'autre côté du fleuve.»
Hui'an écouta respectueusement ces consignes et sortit de la grotte en compagnie de Singet, qui portait la gourde.
Ils quittèrent le bosquet de bambous conformément aux ordres reçus. En témoigne le poème:
Les cinq dynamies
en harmonie avec le Ciel,
Il pourra reconnaître son maître d'autrefois.
Le soi élaboré, la base est prête
Au discernement des causes du bien et du mal.
Le métal retourne à semblable nature,
Le bois sollicite commune mesure
Double «terre*» assume la plénitude.
L'eau et le feu se mélangent sans poussière.
L'un et l'autre, abaissant leur nuage, furent bientôt rendus aux rives du fleuve. Porcet reconnut en Hui'an le novice Moksa et le conduisit auprès du Maître.
Quand il eut salué Tripitaka, il se tourna vers Porcet qui lui dit:
«Grâce à vos instructions, j'ai eu le privilège de rencontrer la bodhisattva et, respectant ses enseignements, j'ai aujourd'hui le bonheur d'être entré dans la communauté monastique. Nous avons été constamment en route, si bien que je n'ai pas eu l'occasion de vous exprimer ma reconnaissance. Veuillez me pardonner!
— Laisse tomber ces politesse», coupa Singet, «allons plutôt appeler le gars là-bas!
— Qui donc? demanda Tripitaka.
— Votre vieux Singet est passé voir la bodhisattva et lui a expliqué toute l'affaire. Elle m'a dit que le monstre était le général des Rideaux-Roulés, en exil ici-bas pour une faute commise au ciel. Il est devenu monstre qui a oublié sa forme première. Mais il a été ramené au bien par la bodhisattva. Il est prêt à se donner au Maître pour le suivre à l'Ouest. Toutefois, comme nous avions omis de parler de la quête des Écritures, nous lui avons livré de durs combats. Guanyin nous envoie Moksa, qui, avec cette Il sortit précipitamment!a tête des flots et reconnut Moksa le Novice.
calebasse, lui fera une embarcation de la Loi pour vous faire passer le fleuve. »
À ces mots, Tripitaka se confondit en salutations et, se tournant vers Moksa, lui dit: «Très vénéré, j'espère ardemment que vous agirez avec rapidité.»
Portant fermement la gourde, Moksa se transporta audessus du fleuve, monté moitié sur les nuages, moitié sur la brume, et appela à grands cris:
«Conscient-de-la-Pureté! Conscient-de-la-Pureté! Il y a longtemps qu'ils sont là, les pèlerins en quête des Écritures. Qu'attends-tu pour te mettre à leur obéissance?»
Rappelons que le monstre, redoutant le singe-roi, était retourné au fond des eaux et se reposait dans son repaire quand il s'entendit appeler par son nom en religion et, de ce fait, sut que ce ne pouvait être que Guanyin. Lorsqu'il apprit que les pèlerins étaient là, sans crainte de la hache ou de la hallebarde, il sortit précipitamment la tête des flots et reconnut Moksa le Novice. Tout joyeux, voyezvous, il s'approcha pour le saluer et lui dire:
«Très vénéré, pardonnez-moi de n'être venu vous accueillir. Où donc est la bodhisattva"?
— Elle n'est pas venue et me charge de la précéder pour t'ordonner de te faire sans tarder le disciple du moine chinois. Elle m'a demandé de prendre les squelettes qui pendent à ton cou pour les disposer avec cette calebasse, à la façon des neuf palais, en forme d'embarcation de la Loi, ce qui lui permettra de traverser les eaux mortes.
— Où sont les pèlerins en quête des Écritures?
demanda Conscient-de-la-Pureté.
— Et ceux là-bas, assis sur la rive orientale? répondit Moksa en les montrant de la main.
— Je me demande d'où sort cette maudite créature qui m'a combattu deux jours durant», s'exclama Conscientde-la-Pureté à la vue de Porcet, «il ne m'a pas soufflé un traître mot de sa quête des Écritures.» Puis, apercevant Singet: «Ce client-là est son acolyte, terrible, le gars! J'y renonce!
— L'autre, c'est Porcet Huit-Défenses; lui, c'est Singet le Novice. Tous deux sont les disciples du moine chinois, convertis par la bodhisattva: il n'y a rien à craindre. Je t'emmène voir le moine chinois! »
rectifia sa tenue et sauta sur la rive, mettant les deux genoux à terre pour dire à Tripitaka:
«Maître, votre disciple doit avoir des yeux dépourvus de pupille pour ne pas avoir su reconnaître votre visage vénéré. Je vous ai grandement offensé, mais je garde Fardent espoir que vous me pardonnerez.
— Espèce de ballot!» coupa Porcet, «tu aurais pu t'y mettre plus tôt, au lieu de ne songer qu'à m'attaquer!
Qu'as-tu à dire pour te disculper?
— Frérot», intervint Singet en riant, «il ne faut pas le blâmer. Après tout, c'est, notre faute à nous qui ne lui avons nullement parlé de la quête des Ecritures, ni décliné nos noms.
— Tu veux d'un cœur sincère embrasser notre
doctrine? demanda Tripitaka.
— J'ai été converti grâce à Guanyin, qui m'a donné un nom en religion en rapport avec le fleuve des Sables Mouvants en m'appelant Sablet Conscient-de-la-Pureté.
Comment pourrait-il être question de ne pas vous suivre, maître!
— Puisqu'il en est. ainsi», ordonna Tripitaka, «Conscient-de-la-Vacuité, va me chercher le rasoir de tonsure et coupe-lui les cheveux!»
Singet s'exécuta et lui rasa la tête. Ceci fait, Conscientde-la-Pureté revint présenter ses respeâs, en bon ordre, à Tripitaka, Singet et Porcet. Le voyant procéder aux salutations dans le meilleur Style monastique, Tripitaka lui donna le sobriquet de «bonze
1 ». Dès lors, il fut aussi appelé
Sablet le Bonze.
«Puisqu'il soutient et embrasse notre enseignement, inutile de perdre notre temps», déclara Moksa, «mettonsnous à construire l'embarcation de la Loi! »
Sablet se garda de traîner plus longtemps: ôtant le collier de son cou, il attacha les ossements à la façon des neuf palais, plaça en leur centre la calebasse de Guanyin et pria le Maître d'y descendre. Tripitaka y monta et s'assit dessus: l'embarcation était aussi sûre qu'une barque légère. Elle était de plus soutenue à gauche par Porcet, à droite par Sablet, tandis que Singet suivait derrière, tirant le cheval-dragon, moitié dans les nuages, moitié dans la brume. Au-dessus de leur tête, Moksa les protégeait.
C'est ainsi que le Maître traversa sans encombre le sefteur du fleuve des Sables-Mouvants, franchissant les eaux mortes par un temps parfaitement calme.
Tout se passa avec la rapidité de la flèche: un moment plus tard, ils débarquaient sur l'autre rive, échappant aux vagues monstrueuses, sans se mouiller ni se maculer de boue. Par un rare bonheur, Tripitaka gardait pieds et mains au sec, se maintenant pur et propre dans le nonagir. Les pèlerins foulaient la terre ferme. Descendant de son nuage auspicieux, Moksa récupéra la gourde. Et l'on vit les neuf ossements disparaître en se transformant en neuf courants d'air yin.
Tripitaka s'inclina devant Moksa et le chargea de remercier Guanyin.
C'est ainsi que
Moksa s'en retourna vers les océans de l'Est
Tandis que Tripitaka chevauchait vers l'Ouest.
Si, en fin de compte, vous ne savez dans combien de temps ils obtiendront le fruit de leur quête, écoutez la séance qui vient.