Longue est la route qui mène à l'Ouest,
Quand tombent les fleurs sous le givre et la bise.
Ne relâche pas les liens du singe malin,
Retiens la rosse, ne la fouette pas!
Mère du bois, père du métal
vont ensemble,
Femme jaune et nouveau-né
sont tout un.
Le vrai est d'ouvrir bille de fer avec les dents:
A. celui-là viendra perfection de la sapience'.
Autrement dit, la séance que voici énonce que la voie de la quête des Ecritures ne s'éloigne en rien de celle qui demande à la personne tout entière de se consacrer au fondamental.
Parlons des quatre pèlerins qui, après avoir compris la vérité de Vainsi des choses
1, avaient subitement brisé les
chaînes de l'illusoire poussière et, par eux-mêmes, dépassé les sables mouvants de l'océan de leur nature 2.
Tous les obstacles levés, ils s'avançaient sur la grandroute qui mène à l'Ouest. Ils passèrent par bien des collines bleues et des eaux vertes, perdus dans la contemplation de fleurs sauvages, d'immenses étendues d'herbes. Lumières et ténèbres se succèdent si vite: voilà qu'à nouveau arrivait l'automne de la neuvième lunaison 3. Voyez
Montagnes se couvrir de rouges érables,
Sous le vent du soir fleurs d'or demeurer stables.
Le chant de la cigale bientôt s'affaiblit,
Celui du criquet devient plainte infinie.
Le lotus offre des éventails craquelés,
Et massif de boules d'or, l'oranger parfumé.
Les oies sauvages en rangées adorables
Marquent de pointillés l'incommensurable.
Ils allaient, quand le soir tomba.
«Mes disciples», dit Tripitaka, «il se fait tard aujourd'hui encore: de quel côté chercher un abri pour dormir?
— Maître», répliqua Singet, «vous vous égarez dans vos paroles. Ceux qui, comme nous, ont quitté leur famille, vivent d'air pur et d'eau fraîche, dorment sous la lune et couchent sur le givre: en tous lieux se trouve leur maison. À quoi bon se demander où passer la nuit?
— Grand frère», protesta Porcet, «il faut que tu le saches: toi, tu marches les mains vides, léger, sans te soucier des autres, embarrassés de fardeaux. Depuis que nous avons traversé le fleuve des Sables-Mouvants, nous n'avons cessé de grimper la montagne, passer des cols, et c'est moi qui supporte le plus dur avec mon lourd chargement. Il nous faut trouver quelqu'un chez qui nous restaurer et reprendre un peu d'énergie: c'est la seule chose raisonnable à faire!
— Oh! là, l'idiot», rétorqua Singet, «est-ce à toi de parler sur ce ton de reproche? Te crois-tu encore au domaine du vieux Gao, où tu en prenais à ton aise sans te donner de mal? Je crains fort que ce ne soit plus possible. Dès lors que tu es entré dans la communauté pour te maintenir sur la voie juste, il te faut endurer peines et privations pour te conduire en disciple digne de ce nom.
— Frangin, sais-tu ce qu'ils peuvent peser, ces bagages?
— Frérot, depuis que toi et Sablet se sont joints à nous, je ne les ai plus portés. Comment veux-tu que je connaisse leur poids?
— Calcule donc un peu ce que peuvent faire
«Quatre nattes de lanières de jonc,
Huit cordes de longueur variable;
Et il faut les protéger de la pluie.
S'ajoutent trois ou quatre couvertures de feutre.
Et puis la perche risque d'être glissante:
Aux deux bouts il a fallu enfoncer un clou.
Il y a le bâton aux neuf anneaux, de fer damasquiné de bronze Et la grande cape de jonc et lanières de bambou.
«Une telle quantité de bagages met à la peine ton vieux Porcet, qui les porte à l'épaule jour après jour: tandis que tu te pavanes en disciple du Maître, on me traite en travailleur à gages
— Idiot!» se mit à rire Singet, «à qui parles-tu?
— À toi, grand frère!
— Eh bien, tu as tort de te plaindre à moi. Ton vieux Singet ne s'occupe que de la protection du Maître; toi et Sablet avez la charge des bagages et du cheval. Si tu négliges ton travail, tu recevras des coups de trique sur les jarrets.
— Ne parle pas de frapper, c'est user de vive force pour humilier autrui. Je sais qu'avec ta morgue, tu es trop fier pour condescendre à porter les bagages. Mais le cheval que monte le Maître, grand et gros comme il est, il ne transporte qu'un vieux moine: lui faire porter quelques articles de plus ne serait que le témoignage d'affection fraternelle d'un condisciple.
— Tu le traites de cheval? Mais ce n'est pas une monture ordinaire, c'est en fait le fils de Aorun, le roi-dragon des mers occidentales, lequel porte le titre de chevaldragon et troisième prince. Pour avoir détruit dans un incendie les perles d'une salle du palais, il avait été accusé par son père de manquement à la piété filiale et aurait été condamné à mort, si la bodhisattva Guanyin ne lui avait 4 4 °
sauvé la vie. Il attendait le Maître au torrent de la Douleur de l'aigle
depuis fort longtemps. Heureusement que la
bodhisattva lui avait enlevé ses écailles, ôté ses cornes et retiré son collier de perles, de façon à lui permettre de se transformer en cheval et d'accomplir le vœu de transporter le Maître à l'Ouest pour qu'il présente ses hommages à Bouddha. À chacun le fruit de ses mérites, tu n'as pas à te mêler des siens.
— Est-ce vraiment un dragon? demanda Sablet à ce discours.
— C'est un dragon.
— Frangin», reprit Porcet, «j'ai entendu dire que, selon les anciens, le dragon sait souffler nuages et produire brouillards, répandre la poussière et soulever le sable, qu'il a la capacité de sauter par-dessus les montagnes et le pouvoir de retourner les mers ou renverser les fleuves. Comment se fait-il que celui-là avance si lentement?
— Tu veux qu'il aille plus vite? Je vais te le faire galoper, tu vas voir!»
D'une secousse de son bâton cerclé d'or, le brave Singet produit mille traînées de nuées éclatantes de couleurs. À la vue de la trique, le cheval, de crainte d'en être frappé, s'élance des quatre sabots, rapide comme l'éclair, et fonce tel l'ouragan. Le Maître, qui avait les mains bien trop faibles pour le retenir, l'abandonne à son tempérament fougueux. Ce n'est qu'arrivé au sommet de la falaise qu'il ralentit l'allure.
Reprenant enfin son souffle, Tripitaka leva la tête et aperçut, à l'ombre d'un bosquet de pins, des bâtiments en vérité magnifiques:
Aux portes, frondaison de cèdres en camaïeu,
Résidences tout contre tes collines bleues,.
Entre les pins altiers et les bambous mouchetés.
Les chrysanthèmes de la haie brillent de givre, Les orchidées du pont rougissent l'eau vive.
Les murs de briques passés à la chaux cernent De hautes salles superbement décorées
Et de grands bâtiments calmes et détachés,
llyi'y a vache, ni mouton, chien ou poulet:
A la moisson d'automne, ce doit être la paix.
Appuyé sur la selle, le Maître observait tranquillement la scène quand il vit enfin arriver son disciple Conscientde-la-Vacuité.
«Vous n'êtes pas tombé du cheval, maître? demanda Singet.
— Maudit singe! C'est toi qui as fait peur à la bête!
Heureusement que j'ai réussi à garder l'équilibre.
— Maître, ne m'en voulez pas», sourit Singet, «c'est la faute de Porcet, qui s'est plaint que le cheval marchait trop lentement. C'est pour cette raison que je l'ai fait avancer un peu plus vite...»
L'idiot, qui avait dû se hâter quelque peu pour rattraper le cheval, grommelait, tout essouflé: «J'en ai assez, assez!
J'ai le ventre vide
et les reins rompus, voyez-vous! Cette
charge est déjà trop lourde, je n'arrive pas à la porter et l'on me fait courir à me couper le souffle derrière le cheval!
— Mes disciples, regardez plutôt de ce côté-là», annonça Tripitaka, «il y a un domaine où nous pourrions demander à passer la nuit.»
À ces mots, Singet redressa la tête et leva les yeux: il y avait en effet, à mi-hauteur dans l'espace, une chape de nuages et de brumes de bon augure. Il comprit que c'était, pour sûr, transformations surnaturelles dues aux bouddhas ou immortels, mais, se gardant de dévoiler les célestes desseins, il se contenta de s'exclamer: «Parfait, parfait!
Allons-y chercher abri! »
Descendu précipitamment de son cheval, Tripitaka vit que la tour d'entrée était décorée de lotus penchés et de «trompes d'éléphants
2»; les piliers étaient peints et les
poutres sculptées. Sablet posa son chargement, tandis que Porcet, qui tenait le cheval, faisait observer: «C'est là maison de riches qui ont de quoi!»
Singet voulut aussitôt entrer, mais Tripitaka l'arrêta:
«Non! Nous sommes des moines, toi et moi, et devons éviter de donner prise à la moindre suspicion. Il n'est pas question d'entrer sans permission. Atttendons que paraisse quelqu'un et demandons respectueusement asile.
On ne saurait procéder autrement.»
Porcet attacha le cheval et se tint affalé au pied du mur, tandis que Tripitaka s'asseyait sur le «tambour de pierre 3».
Singet et Sablet s'installèrent au bord de la plate-forme. Ils restèrent ainsi longtemps sans que personne ne parût.
Perdant patience, Singet sauta sur ses jambes et entra voir: travées, aux rideaux suspendus à une grande hauteur. Audessus de la porte-écran 1 était accrochée une peinture
horizontale de paysage aux montagnes de longévité et mers de bonheur. Sur les colonnes laquées or, de part et d'autre, étaient collées sur papier rouge vif des sentences parallèles de nouvel an, ainsi rédigées:
Faibles saules flottent sur frêle pont du soir, Flocons de prunier dans la cour printanière.
Au centre se dressait une petite table de laque noire mate, sur laquelle était posé un brûle-parfum de bronze antique, en forme d'animal. Il y avait six fauteuils. Aux murs étaient suspendus quatre panneaux, un pour chaque saison, à chaque encoignure
Singet était justement occupé à regarder à la dérobée, quand il entendit tout à coup un bruit de pas derrière la porte du fond et vit apparaître une femme d'âge mûr qui demanda d'une voix charmante:
«Qui êtes-vous pour vous permettre d'entrer chez une veuve sans y être invité?
— L'humble moine que je suis», répondit Singet pris au dépourvu, avec maintes expressions d'excuses, «vient du pays des grands Tang à l'Est, chargé de la mission d'aller à l'Ouest solliciter de Bouddha les Ecritures.
Nous sommes quatre qui passions par cette noble région alors que le soir tombait. C'est, pourquoi nous avons pris la liberté de nous hâter vers la pieuse demeure de notre respectée donatrice pour solliciter l'hospitalité d'une nuit.
— Vénérable», demanda la femme avec un sourire accueillant, «où sont les trois autres? Faites-les entrer, je vous prie.
— Maître!» se mit à crier Singet à tue-tête, «on vous prie d'entrer!»
Tripitaka ne se décida qu'alors à pénétrer à l'intérieur, accompagné de Porcet et Sablet qui tiraient le cheval et portaient les bagages. La femme s'avançait pour les accueillir, tandis que Porcet la dévisageait furtivement, les yeux mi-clos. Comment était-elle mise, vous demandezvous:
Elle portait une robe de brocart tissée de ramie vert mandarin et, par-dessus, un boléro rose, la taille serrée dans une jupe de brocart brodé Elle les pria de s'asseoir et d'attendre le thé.
de la couleur jaune clair de l'oie, assortie à des chaussures fleuries 1 à
hauts talons.
Sa coiffure à la mode sous un voile de gaze noire s'équilibrait en deux chignons bicolores enforme de dragon lové, retenue par un peigne d'ivoire, à la façon du Palais éclatant d'émeraude et vermillon. En travers étaient plantées deux épingles à cheveux en or rouge. Ses coques nuageuses volaient comme ailes dephénix; à sa paire de boucles d'oreillespendaient plusieurs rangs de perles.
Sans avoir étalé de poudre, ni mis de rouge, elle gardait une beauté naturelle et conservait le charme qui est l'apanage de la jeunesse.
En les voyant tous trois, elle redoubla d'amabilités et les invita courtoisement à entrer dans la salle de réception.
Après l'échange des politesses avec tout un chacun, elle les pria de s'asseoir et d'attendre le thé. Une jeune servante aux chignons retombants apparut soudain de derrière le paravent, portant sur un plateau d'or des tasses de jade blanc:
Le thé odorant répandait une vapeur chaude,
D'étranges fruits dégageaient fragrances mystérieuses.
Relevant sa large manche de soie aux couleurs chatoyantes pour dégager des doigts aussi fins que ciboule de printemps, la dame prit les tasses des deux mains, une par une, pour leur offrir le thé et saluer chacun. Elle ordonna ensuite que l'on préparât un repas maigre.
«Noble donatrice», demanda Tripitaka en joignant les mains, «puis-je me permettre de m'enquérir de votre nom et de celui de ce pays?
— C'est ici le continent Godânîya de l'Ouest
2. Le nom
de la famille de votre humble servante est. Lefaux 3, celui de
son défunt mari Néant
4. J'ai eu le malheur de perdre très
jeune mes beaux-parents, si bien que j'ai hérité avec mon mari de leur fortune: des ligatures de sapèques par centaines de milliers, et de bonnes terres par dizaines de milliers d'arpents
5. Le destin a privé de fils le couple que
nous formions: je n'ai eu que trois filles. Il y a deux ans, j'ai été frappée du grand malheur de perdre aussi mon mari.
Ainsi, je demeure dans le veuvage, la période de deuil étant révolue cette année. Ce riche patrimoine nous a été légué en vain, puisqu'il n'y a aucun autre parent que moi et mes filles pour en hériter. J'aimerais me remarier, mais il m'est difficile d'abandonner si beau patrimoine. Votre visite, vénérable, nous honore et vient au bon moment, car il me semble que vous êtes quatre. Nous sommes quatre, aussi, mère et filles, qui désirons inviter maris en notre domaine.
Voilà qui ne saurait tomber mieux, mais j'ignore ce que vous en pensez et si vous y consentiriez.»
À ce discours, Tripitaka se prétendit sourd et muet. Il ferma les yeux pour calmer son cœur et, gardant le silence, resta sans réponse.
«Nous avons plus de trois cents mu
} de terres irriguées»,
reprit la veuve, «plus de trente mille mu de champs au sec, autant en forêts, prés et vergers, mille têtes de buffles jaunes, des chevaux et des mulets par troupeaux, des porcs et des moutons en quantités innombrables. Nous disposons aux quatre orients de soixante à soixante-dix granges ou aires de battage. Nous avons des réserves de grains pour huit ou neuf ans, assez de soieries pour dix ans, plus d'or et d'argent que vous ne pourriez dépenser en une vie entière.
Rien ne vaut le printemps que recèlent nos rideaux de brocart, où vous attendent celles qui portent double rang d'épingles d'or, il va sans dire... Si vous consentiez, maître et disciples, à changer d'avis et à revenir sur vos vœux, si vous acceptiez d'entrer comme gendres en notre humble demeure, vous jouiriez de toute votre aise, du luxe et de la volupté. Cela ne vaut-il pas beaucoup mieux que d'aller à l'Ouest au prix de tant de peines et fatigues?»
Tripitaka restait comme hébété et frappé de Stupeur, silencieux et sans mot.
«Je suis née à l'heure du coq
2, le 3 de la troisième lune
de l'année du porc
3. Comme mon défunt mari était de
trois ans mon aîné, j'ai quarante-cinq ans cette année», précisa la veuve, «ma fille aînée qui se nomme Sincérité a vingt ans, la cadette, dont le nom est Amour 5, dix-huit
ans et la dernière, qui s'appelle Aimée
6, seize ans.
Aucune n'est promise. Vous me trouvez laide, mais, fort heureusement, mes filles ne sont pas sans quelque beauté. Il n'est aucun des travaux féminins, broderie ou couture, qu'elles ignorent. De plus, comme mon défunt mari n'avait pas de fils, elles ont reçu l'éducation d'un garçon. Elles ont, toutes petites, appris à lire les classiques confucéens et savent aussi bien réciter des poèmes que composer des distiques. Bien qu'elles vivent dans un village perdu de la montagne, elles ne sont point personnes tout à fait grossières. Il me semble qu'elles sont dignes de vous, messeigneurs. Si vous consentez à vous détendre et vous ouvrir au bonheur, à vous laisser pousser une longue chevelure
1, vous serez les maîtres de
notre humble demeure. Ne vaut-il pas infiniment mieux porter brocarts et soieries que bol de faïence, robe de bure, sandales de paille et chapeau de feuilles de bambou?»
Assis à la place d'honneur, Tripitaka ressemblait à un gosse terrifié par la foudre, à une grenouille trempée: les yeux révulsés, il paraissait sur le point de basculer à la renverse. Quant à Porcet, à entendre combien elles étaient riches, comme elles étaient belles, il en éprouvait d'intolérables démangeaisons au cœur. Il ne pouvait s'empêcher de se tortiller sur sa chaise, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme si autant d'aiguilles lui piquaient les fesses. N'y tenant plus, il s'avança vers Tripitaka et, le secouant, lui dit: «La dame qui est là vous parle, maître, elle vous fait une déclaration! Pourquoi n'y prêtez-vous aucune attention? À toute bonne parole, il convient de donner réponse.»
Tripitaka leva brusquement la tête et poussa un cri rauque qui fit reculer Porcet: «Maudit animal! Nous sommes gens qui avons quitté leur famille: il serait insensé de se laisser émouvoir par la richesse ou attirer par la beauté.
— Le pauvre, le pauvre!» s'exclama la veuve en souriant, «quel intérêt y a-t-il à quitter toute famille?
— Et quel avantage y a-t-il, madame, à rester en famille?» répliqua Tripitaka.
«Veuillez vous rasseoir, vénérable, et m'écouter vous dire les avantages qu'il y aurait à rester en famille. Comment cela? Le poème que voici vous en donnera confirmation:
«Quand printemps domine
2, mets nouvelles soies fines;
Contemple les lotus légèrement vêtue;
A l'automne bois sans chagrin vin nouvelet;
L'hiver en nid douillet, à l'ivresse me complais.
Chacune des saisons apporte jouissance,
Aussi des huit fêtes
tant rares plaisances.
Mieux vaut nuit de noces, ses édredons de soie, Que marcher, mendier et prier Amitâbha*.
— Madame, en famille vous jouissez du luxe, des honneurs et des richesses: certes, il est. bon d'avoir à s'habiller, à manger, et des enfants unis», répliqua Tripitaka, «mais vous semblez ignorer les avantages de notre vie de moines errants. Lesquels? Le poème que voici vous les dira:
«A cela ilfaut volonté peu commune,
Abattre la salle d'amour et rancune.
Rien d'extérieur n'agite langue et lèvres,
L'être se trouve en parfait équilibre"
Face à l'arche d'Or
1, mérites accomplis,
ESprit, nature clairs, on rentre au pays
Cela vaut mieux que se nourrir du sang d'autrui Et pourrir dans son enveloppe de chair. »
À cette réplique, la veuve manifesta une grande colère:
«Ce maudit moine me manque de respect! Je vous dirais ce que je pense, si je ne prenais en considération que vous venez des lointaines terres de l'Est. Alors qu'en toute sincérité je vous proposais d'entrer dans notre famille partager nos biens, vous cherchez à me blesser par vos paroles. Vous avez reçu les commandements et formulé le vœu de ne jamais retourner dans le siècle, il suffit! Mais nous accepterions comme gendre l'un de vos disciples.
Pourquoi vous accrocher si obstinément à la Loi du Bouddha?»
La voyant en colère, Tripitaka se sentit embarrassé et fit appel à Singet:
«Conscient-de-la-Vacuité, reste donc ici!
— Depuis que je suis petit, je n'ai jamais su me débrouiller dans ce genre de choses, demandez ça plutôt à Huit-Défenses.
— Eh, frangin!» rétorqua Porcet, «faut pas jouer de mauvais tours aux gens! Discutons-en à fond!
— Puisque vous refusez l'un et l'autre, à Conscient-dela-Pureté de rester ici.
— Voyez donc comme parle le Maître!» protesta Sablet, «converti grâce à la bodhisattva, j'ai reçu défenses et commandements dans l'attente du Maître: vous avez bien voulu m'accepter et me prodiguer vos enseignements.
Alors qu'il n'y a pas deux mois que je vous suis, sans même avoir acquis la moitié d'un centième de mérite, comment oserais-je convoiter ces richesses! Je veux aller au paradis de l'Ouest, dussé-je en mourir! Jamais je ne commettrai pareille perfidie! »
Les voyant trouver prétexte à refuser les uns après les autres, la femme leur tourna brusquement le dos et disparut derrière le paravent en claquant la porte mitoyenne.
Maître et disciples se trouvaient abandonnés à l'extérieur, sans boisson ni nourriture. Personne d'autre n'apparaissait.
Brûlant d'impatience, Porcet s'en prit au moine chinois: «Vous êtes bien maladroit, maître, de lui répondre de façon si directe et si désobligeante! Vous auriez pu lui faire quelques petits ronds de jambe, lui tenir un discours assez vague pour lui soutirer au moins un petit quelque chose à se mettre sous la dent et de quoi nous procurer une agréable soirée. Quant à consentir ou non à rester, cela n'aurait dépendu que de vous et moi, le lendemain. Maintenant qu'elle nous a fermé la porte au nez sans plus réapparaître, comment allons-nous passer la nuit, auprès des cendres froides du fourneau?
— Le cadet», suggéra Sablet, «reste donc chez eux comme gendre!
— Ne provoque pas ton monde! Il faut y réfléchir plus longuement.
— Réfléchir à quoi?» coupa Singet, «si tu y consens, notre maître et la dame te serviront de parents pour entrer comme gendre dans la famille de la fille. Avec la fortune qu'ils ont, pour sûr qu'elle t'apportera un trousseau conséquent et qu'ils arrangeront le banquet de mariage dont nous profiterons tous. Ton retour, ici même, à la laïcité, comblera d'aise et les uns et les autres.
— Tu as beau dire», objecta Porcet, «en ce qui me concerne ce serait quitter le siècle pour y retourner, répudier une femme pour en épouser une autre.
— Notre frère cadet était donc marié? s'étonna Sablet.
— Tu ne le sais donc pas?» reprit Singet, «il était le gendre de l'aïeul des Gao, au village du vieux Gao, du Tibet. Comme je l'avais capturé et qu'il avait reçu les défenses de la bodhisattva, il ne lui restait guère d'autre choix que de se faire bonze, d'abandonner sa femme et de suivre le Maître à l'Ouest. Depuis le temps qu'il s'en est séparé, je présume qu'il s'est mis à y repenser; il doit en avoir sacrément envie, à en entendre reparler. L'idiot, va donc te faire gendre chez eux. Fais-moi quelques courbettes de plus et je passe l'éponge!
— Balivernes, balivernes!» grommela Porcet, «tout le monde en a envie, mais c'est moi seul que tu cherches à plonger dans l'embarras. Comme le dit le proverbe, le bonze eit fantôme affamé
de satisfaction des sens. Qui n'est pas
ainsi? Chacun se tortille et joue la comédie; en attendant, c'est une bonne occasion de perdue. On n'aura pas une goutte d'eau pour le thé, personne pour s'occuper d'allumer le feu. Nous pourrons peut-être endurer une nuit froide, mais le cheval, il lui faudra demain à nouveau marcher avec un homme sur le dos: s'il continue à jeûner la nuit entière, il ne lui restera plus que la peau sur les os.
Restez assis, vous autres, pendant que je fais paître un peu la bête.»
L'idiot détacha avec précipitation le cheval et l'emmena.
«Sablet, reste ici en compagnie du Maître», lui dit Sin¬ get, «je vais avec lui voir où il va lâcher le cheval.
— Conscient-de-la-Vacuité», recommanda Tripitaka, «tu peux aller le surveiller, mais il ne faut pas le taquiner!
— Entendu!»
Le grand saint quitta la salle et, d'une secousse, se transforma en libellule rouge qui fila à travers le portail et rejoignit Porcet.
L'idiot tira le cheval là où croissait l'herbe, mais au lieu de le laisser paître, il le poussa, en criant à hue et à dia, jusqu'à la porte arrière de la résidence, où il aperçut la veuve et ses trois filles qui s'amusaient à contempler les chrysanthèmes. À la vue de Porcet, les trois jeunes filles se glissèrent à l'intérieur, mais la mère resta debout à la porte.
«Où donc allez-vous, jeune vénérable?
— Madame, je viens faire paître le cheval», répondit l'idiot en lâchant les rênes pour s'avancer et faire la révérence.
«Votre maître est bien tâtillon. Ne vaut-il pas mieux entrer comme gendre dans ma famille que de mendier le long de la route vers l'Ouest?
— C'est qu'ils n'osent contrevenir à l'ordre souverain du monarque des Tang», répondit en souriant Porcet, «et ne sauraient consentir à commettre la chose. Ils n'ont cessé un instant de me taquiner dans la salle de réception, au point que je ne savais plus où me mettre. Je crains 45o
seulement que vous ne me trouviez les oreilles trop larges et la bouche trop longue.
— Personnellement, je ne trouve pas, et, comme il n'y a pas de chef de famille, mieux vaut un gendre comme toi que pas de gendre du tout. Toutefois, je crains que mes filles ne vous trouvent pas très beau.
— Madame et chère mère, répondez à vos filles bienaimées que ce n'est, pas ainsi que l'on choisit son homme. Pensez à notre maître, le moine chinois: si beau, si élégant qu'il soit, il est, en vérité, inutilisable.
Laid, je le suis et ne le nie point, mais j'ai en trois mots bien d'autres qualités.
— Et quelles sont-elles?
— Moi,
«Je n'en disconviens pas, laid de ma personne, Travaille comme une bête de somme.
Mille et mille arpents, me dis-tu?
Je n'ai besoin de bœufs et de charrue.
De bons coups de mon râteau suffiront:
Semence poussera à la saison.
Si la pluie manque, j'en ferai tomber,
Le vent, je saurai le faire souffler.
Si la maison trop basse vous paraît,
Deux, trois étages, je vous construirai.
Si le sol n'estpas balayé, vous le balayerai, Si le fossé n'est pas drainé, vous le drainerai.
Toutes choses autour de la maison,
Petites ou grandes, vous les ferai!
— Puisque tu sais si bien t'occuper des choses de la maison, retourne en discuter avec ton maître. S'il n'y a pas de nœuds
1, je te prends comme gendre.
— Inutile d'en discuter avec lui: il n'est ni mon père, ni ma mère. Il ne dépend que de moi d'en prendre la décision.
— C'est bon! Attends que j'en aie parlé à mes filles.»
Elle se glissa à l'intérieur en claquant la porte derrière elle.
Porcet ramena le cheval devant sans l'avoir laissé paître. Comment se serait-il douté que Singet avait tout entendu? Il revint en battant des ailes, reprit sa forme originelle et commença par rendre visite à Tripitaka:
«Conscient-de-ses-Capacités ramène le cheval attaché.
45i
— S'il ne le tenait pas attaché, il pourrait s'égailler et disparaître. »
Singet éclata de rire et lui conta par le menu l'affaire que Porcet avait engagé avec la dame de céans.
Tripitaka ne savait s'il devait le croire.
Un moment plus tard l'idiot revenait en tirant le cheval et l'attachait.
«As-tu lâché le cheval? demanda Tripitaka.
— L'herbe n'était pas fameuse: je n'ai pas trouvé d'endroit où le faire paître.
— Pas d'endroit pour le lâcher, mais bon endroit à tirer son coup
1», coupa Singet.
À ces paroles, l'idiot comprit que l'affaire s'était ébruitée. Baissant la tête et se tortillant le cou, il resta un long moment silencieux, lèvres boudeuses et sourcils froncés.
Puis on entendit un grincement, et la porte
mitoyenne s'ouvrit, laissant entrer une paire de lanternes rouges et un encensoir. Dans des effluves parfumés et le cliquetis de jades entrechoqués, la dame amenait les trois jeunes filles, Sincérité, Amour et Aimée;
elles saluèrent les pèlerins en quête des Écritures. En rang, debout dans la salle, comme elles étaient jolies!
Voyez plutôt:
Chacune aux sourcils de phalène bleutés,
Leur visage poudré respirant le printemps.
Beautés charmantes, à renverser les cités,
Ravissantes à faire frissonner les cœurs.
Fleurs et bijoux ajoutent tant à leurs grâces Que ceintures flottantes les rendent divines.
Leurs lèvres entrouvertes sont cerises éclatées;
Chacun de leurs pas répand le parfum de l'orchidée.
Sur leurs têtes remplies de perles et de jades, Tremblent, innombrables, de précieuses épingles.
De leur corps entier monte une odeur exquise, A. travers la résille de fines fleurs d'or.
Qui a dit qu'elle était belle, la poupée de Chu 2,
Charmante la beauté fatale, gosse de l'Ouest
Ce sont fées descendues du neuvième ciel,
Chang'e* qui a quitté son palais dans la lune.
Tripitaka baissait la tête, les mains jointes, Singet faisait comme s'il ne voyait rien et Sablet leur tournait le dos.
Mais, voyez-vous, Porcet n'avait pas détourné le regard; l'esprit tout remué de concupiscence et la rate agitée de passion, il parvint à murmurer ces paroles embarrassées:
«Merci de vous être donné la peine de faire descendre ces êtres célestes, mais madame, je vous prie, que ces demoiselles se retirent! »
Les trois jeunes filles disparurent derrière le paravent, laissant la paire de lanternes en gaze de soie.
«Veuillez me prêter attention», dit la mère, «avez-vous décidé lequel de vous quatre s'unira à ma fille?
— Nous en avons discuté», répondit Sablet, «c'est le nommé Porcet qui deviendra votre gendre.
— Ne te moque pas de moi! » protesta Porcet, « il faut y réfléchir ensemble.
— Réfléchir à quoi?» coupa Singet, «tu as déjà consenti à tout à la porte de derrière, tu l'as même appelée "mère":
il n'y a plus rien à considérer. Notre maître sera le parent du garçon, la bonne femme celui de la fille, je ferai le témoin et Sablet servira d'entremetteuse. Inutile de consulter l'almanach
1. Le ciel en soit loué, c'est aujourd'hui un jour supérieurement faste. Viens, présente tes respects au Maître et entre remplir tes devoirs de gendre.
— Cela ne saurait se faire, ce n'est pas possible! Jamais je ne pourrai commettre pareille chose.
— Idiot! Arrête ces simagrées! Tu l'as traitée je ne sais combien de fois de "mère", "madame", "madame ma mère", et cela ne saurait se faire? Qu'est-ce que cela signifie? Dépêche-toi d'acquiescer et de nous emmener boire le vin de la célébration: ce sera au moins ça de gagné!»
Puis, empoignant d'une main Porcet et, de l'autre, retenant la veuve, Singet lui déclara: «Belle-maman, emmenez donc votre gendre à l'intérieur!»
L'idiot se disposait à entrer en traînant la patte, tandis que la maîtresse de maison appelait l'un des jeunes domestiques: «Essuie table et chaises, puis sers un repas maigre tardif
et occupe-toi de mes trois parents. Je
conduis monsieur le gendre à sa chambre.»
Par ailleurs, elle donna des instructions au cuisinier afin qu'il prépare un banquet pour le mariage du lendemain matin. Les garçons s'exécutèrent, les trois pèlerins prirent leur repas, déplièrent en hâte les couvertures et s'endormirent dans la salle de réception.
Bref, revenons à Porcet qui était entré avec sa bellemère et, en sa compagnie, franchissait l'une après l'autre des pièces en nombre incalculable. Il lui semblait qu'il n'y avait que seuils et chambranles où il se prenait les pieds, se cognant et trébuchant sans cesse.
«Mère, pas si vite! Je ne connais pas le chemin, guidezmoi un peu! implora Porcet.
— Ce ne sont que greniers, magasins, chambres de mouture et autres: nous ne sommes pas encore dans la cuisine.
— Quelle immense maison! » s'exclamait Porcet.
Il marcha encore un bon moment, en tournant et tâtonnant, non sans se cogner partout, avant d'atteindre les chambres des appartements privés.
«Mon cher gendre», dit la veuve, «je t'ai invité à entrer parce que ton condisciple nous a déclaré que c'était aujourd'hui un jour des plus fasr.es, le ciel en soit loué. Mais cette précipitation ne m'a pas laissé le temps de faire venir un astrologue
1, ni de saluer l'autel des ancêtres
et de jeter
des graines dans la chambre nuptiale
3. Contente-toi de
prier le ciel; huit fois suffira.
— Vous avez raison, madame. Veuillez vous asseoir à la place d'honneur pendant que je procéderai à ces quelques salutations qui serviront à la fois de dévotion au ciel et à la terre, et d'expression de gratitude à votre égard. N'est-ce pas là une solution qui simplifie la cérémonie?
— Ça va», fit en riant la belle-mère, «voilà, en effet, un gendre qui sait mener son affaire au moindre coût! Je suis assise, tu t'y mets?»
La salle entière étincelait à la lumière des chandeliers d'argent quand l'idiot se mit en devoir de se prosterner et prier. Il demanda, dès qu'il s'en fut acquitté: «Madame, laquelle de ces demoiselles allez-vous me donner?
— Voilà qui est bien difficile, justement: si je t'accorde l'aînée, je crains que la cadette ne m'en fasse reproche. Je t'unis à la cadette: c'est la dernière qui en concevra du dépit. Et si je voulais te donner la plus jeune, c'est la plus grande, j'en ai peur, qui se sentirait offensée. C'est pourquoi je ne sais que décider en fin de compte, répondit la future belle-mère.
— Qu'à cela ne tienne: si vous redoutez leurs querelles, donnez-les-moi toutes les trois: vous vous épargnerez prises de bec et disputes qui ruineraient le bon ordre de la famille.
— Inconcevable! Il ne t'est pas possible d'accaparer à toi tout seul mes trois filles!
— Réfléchissez à ce que vous dites, mère: qui n'a pas trois compagnes et quatre concubines de nos jours? Même quelques-unes de plus, je les prendrais avec le sourire: j'ai appris tout jeune l'art de durer dans les combats d'amour et peux vous garantir que je les rendrai chacune heureuse.
— Non et non! Cela ne saurait se faire. J'ai là un carré dont je te prie de te couvrir la tête pour cacher ton visage et te marier au hasard de la volonté du Ciel
1: je fais défiler
mes filles devant toi et celle que tu saisiras en tendant le bras sera ta femme.»
L'idiot prit le tissu et s'en couvrit la tête, comme on le lui demandait. Or, ainsi qu'en témoigne le poème:
Le fol ne comprend les causes profondes,
Ni qu'amour est épée qui tue dans l'ombre.
A.u lieu de ces rites fixés à jamais'
C'eft lui qui se couvre le chef, le niais!
Après s'en être enveloppé comme il faut, l'idiot déclara:
«Madame ma mère, veuillez faire entrer ces demoiselles.»
La future belle-mère les appelle: «Sincérité, Amour, Aimée, venez toutes ici vous marier au hasard de la volonté du Ciel et vous unir à mon gendre! »
Dès qu'il entendit le cliquetis d'anneaux et de plaques de jade, dans des effluves de musc et d'orchidée, comme si des fées étaient descendues du ciel, l'idiot tendit tout de bon le bras pour en attraper une. Il s'élançait à droite, à gauche, mais ne saisissait que le vide, allait, venait et avait l'impression que des filles en grand nombre tournaient autour de lui. Pas moyen de mettre la main sur une seule!
Se jetant de ce côté-ci, c'est une colonne qu'il embrassait, de ce côté-là c'est une cloison de bois qu'il touchait! À courir en tous sens, il avait la tête qui tournait, ne tenait plus sur ses jambes et trébuchait à chaque pas. Devant, il achoppait au vantail de la porte, derrière, il se heurtait au mur de briques. À se cogner et trébucher sans cesse, il avait la gueule enflée et la tête couverte de bleus. Il finit par s'asseoir par terre, haletant, le souffle coupé:
«Elles me glissent entre les mains, vos filles, madame.
En attraper une? Jamais je n'y arriverai! Que faire, que faire?
— Mon gendre», lui répondit la mère en lui soulevant le voile, «ce n'est pas que mes filles soient glissantes. Elles sont modestes et te cèdent l'une à l'autre avec un bel esprit de renoncement.
— Puisqu'elles ne veulent pas de moi, prenez-moi vous-même!
— Mon brave gendre, vouloir aussi la belle-mère, sans considération d'âge! Mes trois filles sont des plus habiles:
chacune a cousu une chemise de brocart enchâssé de perles. Essaye-les: tu prendras la fille qui a confectionné celle qui te va.
— Voilà qui est parfait! Apportez-les-moi toutes les trois, que je voie si elles me vont. Si j'arrive à les enfiler toutes, j'épouse les trois, n'est-ce pas?»
La dame rentra dans la chambre et en ressortit avec un vêtement qu'elle tendit à Porcet. L'idiot retira sa robe de toile de brocart bleue, prit la chemise et l'enfila, mais il n'avait pas noué le cordon qu'il s'écroulait par terre: c'est que toutes sortes de cordelettes le serraient abominablement, lui infligeant d'intolérables douleurs, tandis que toutes ces belles personnes s'éclipsaient sans plus tarder.
Revenons à Tripitaka, Singet et Sablet qui sortaient de leur sommeil, car, déjà, l'orient blanchissait. Comme ils ouvraient les yeux et levaient la tête pour observer les alentours, envolés ces nobles bâtiments et hautes salles!
Les poutres sculptées et les piliers décorés aussi avaient disparu: les uns comme les autres avaient dormi dans une forêt de pins et de cèdres. Tripitaka, affolé, se mit à appeler Singet, tandis que Sablet s'exclamait: «Nous sommes tombés sur des fantômes, nous sommes fichus!
— Que veux-tu dire?» répondit Singet avec un léger sourire, car il avait fort bien compris ce qui s'était passé.
«Tu ne vois pas où nous avons dormi? insista Tripitaka.
— Notre séjour dans la forêt n'a pas été désagréable», répliqua Singet, «mais je me demande où cet idiot reçoit sa punition.
— Quelle punition?» s'inquiéta Tripitaka.
Singet se mit à rire: «La femme et les filles de la maison d'hier, étaient des bodhisattva venues de je ne sais où, qui sont reparties dans la nuit, je présume, après s'être manifestées à nous et n'avoir infligé de leçon qu'à Porcet Huit Défenses.»
À ces mots, Tripitaka joignit les mains et s'inclina respectueusement.
Ils aperçurent un billet qui flottait, accroché à un vieux cèdre, derrière eux. Sablet s'empressa de le ramasser pour le Maître qui y lut un hymne
en huit vers:
Sans que la Mère du mont Li
y eût songe',
Guanyin l'invita à descendre ici-bas.
Puxian et Wenshu
lui furent associés
Pour se transformer en belles filles des bois.
Le saint moine s'est coupé des mondanités,
Mais Porcet ne sait ce qu'est le détachement:
Il lui faut, l'estprit au calme, se corriger,
Car ardue sera la route au négligent.
Le vénérable, le Novice et Sablet chantaient ensemble l'hymne, quand ils entendirent des cris sortir du fond des bois: «Maître! Ces cordes me serrent à mourir! Au secours! Je ne recommencerai plus!
— Conscient-de-la-Vacuité, ne serait-ce pas Conscient-de-ses-Capacités qui crie? demanda Tripitaka.
— C'eât bien lui, intervint Sablet.
— Mon frère, ne t'occupe pas de ça», trancha Singet, «partons!
— L'idiot a beau s'obstiner dans la sottise, c'est un cœur simple qui a tout de même la force de porter les bagages», objecta Tripitaka, «et puis en considération de la pensée que la bodhisattva a eu à son égard, tirons-le d'affaire pour lui permettre de nous suivre. Je pense qu'il n'osera jamais plus recommencer.»
Tandis que Sablet roulait les couvertures et refaisait les bagages, Singet détachait le cheval et conduisait Tripitaka à la recherche du disciple perdu.
Eh oui, le cas de le dire:
On ne se garde en bon chemin sans prudence,
Ni sans balayer désirs et concupiscence!
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il advint de l'idiot, écoutez la séance qui vient.