Nous disions donc que les trois pèlerins avaient pénétré dans la forêt: ils ne tardèrent pas à apercevoir l'idiot attaché à un arbre. Il gémissait sans arrêt, tant il souffrait d'intolérables douleurs.
Singet s'avança en riant: «Le beau gendre que voilà!
A cette heure encore ici à batifoler et parader au lieu de se lever pour remercier ses parents et annoncer l'heureuse nouvelle au Maître. Oh! là! Ta belle-mère? Et ta femme?
Un gendre joliment ficelé et mis à la question! »
Se voyant sur le point d'être confondu et humilié, Porcet serra les dents et contint sa souffrance, n'osant plus proférer le moindre son. Mais Sablet le prit en pitié: il posa les bagages et s'approcha pour défaire ses liens et lui porter secours.
Porcet ne savait que faire sinon les remercier en se prosternant jusqu'à toucher le sol du front. En vérité, il se sentait rempli de honte. Comme en témoigne le poème à chanter sur l'air de La Lune au-dessus du fleuve de l'Ouest:
L'amour charnel est une épée tranchante,
La concupiscence sûr chemin de la mort,
La belle de seize ans, qui est si charmante,
Plus dangereuse que démon hideux, encore.
Le fonds originel d'un chacun est une bourse
Où ne saurait s'ajouter la moindre ressource.
Il faut gérer son capital avec prudence,
Fermement le garder et n'en rien gaspiller.
Porcet prit une pincée de terre en guise d'encens et fit ses prières, tourné vers l'espace.
«As-tu reconnu les bodhisattva? demanda Singet.
— J'étais sur le point de tomber tant j'avais le vertige, les yeux troubles et le regard perdu. Comment reconnaître qui que ce soit?»
Singet tendit le billet à Porcet. À la lecture de l'hymne, ce dernier se sentit encore plus honteux.
«Notre deuxième frère et condisciple en a eu, de la veine!» s'esclaffa Sablet, «il en a touché pas moins de quatre, de bodhisattva, qui sont venues l'épouser.
— Je t'en prie, n'y fais plus allusion: je me sens avili, exclu de l'espèce humaine. Je ne me conduirai jamais plus aussi inconsidérément. Dussé-je y briser mes os et user l'épaule sous le fardeau, je suivrai notre maître jusqu'aux pays de l'Ouest!
— Tu parles enfin raison», approuva Tripitaka.
Le Novice conduisit ensuite le Maître sur la grandroute. Ils avaient marché depuis longtemps quand ils aperçurent une haute montagne qui barrait le passage. Tripitaka tira sur les rênes et posa le fouet.
«Mes disciples», dit-il, «faites attention à la montagne devant nous: je crains qu'il n'y ait là-bas démons et êtres maléfiques prêts à nous nuire.
— Mais nous sommes là, tous les trois, devant votre cheval», répliqua Singet, «quel monstre pouvez-vous redouter?»
C'est pourquoi, rassuré, le vénérable alla de l'avant.
C'était une montagne magnifique:
Haute montagne, escarpée grandement,
De son imposante dimension dominant
Le paysage, au Kunlun
enracinée,
Le sommet touchant les nuées et l'empyrée.
Des grues blanches viennent se percher aux genévriers, Des gibbons à livrée sombre se pendent aux lianes.
Le soleil se mire sur la forêt claire,
Tandis que montent mille volutes de brume.
Le vent qui s'élève de la gorge profonde
"Pousse
les nuages dans un vol de couleurs.
[...}
Et l'on voit les fleurs s'ouvrir et se faner, Et, ipeâacle qu'offre le sommet altier,
Les nuages aller et venir sur les pics escarpés et dangereux, rien de comparable au spectacle qu'offre cette montagne qui est d'une extraordinaire beauté. Si cela signifie que nous ne sommes plus très loin du monastère du Coup-de-Tonnerre, préparons-nous à rencontrer avec dignité et recueillement le plus Vénéré de la terre
— Trop tôt, bien trop tôt!» fit Singet en riant, «nous n'y sommes pas encore.
— À quelle distance sommes-nous donc du Coup-de Tonnerre? demanda Sablet.
— À cent huit mille lis. Nous n'en avons pas même parcouru le dixième.
— Il nous faudra marcher encore combien d'années avant d'arriver? s'inquiéta Porcet.
— Cette distance ne demanderait qu'une dizaine de jours, s'il ne s'agissait que de vous deux, mes sages condisciples», répondit Singet, «quant à moi, je pourrais m'y rendre cinquante fois dans la même journée, et il ferait encore jour. Mais notre maître? N'y pensons pas, n'y pensons plus!
— Conscient-de-la-Vacuité, dis-nous donc quand nous arriverons, insista Tripitaka.
— Si vous pouviez marcher depuis le temps de votre jeunesse jusqu'à celui de votre vieillesse, et puis retrouver votre jeunesse, quand bien même vous le referiez mille fois, il vous serait difficile d'y arriver. Pourvu que vous perceviez avec détermination et sincérité votre nature de bouddha, que chacune de vos pensées à chaque instant vous y ramène, vous y serez, au mont des Vautours 3!
— Grand frère», intervint Sablet, «bien que ce ne soit pas la région du Coup-de-Tonnerre, un paysage d'une telle perfection ne peut être que résidence de gens nobles et bons.
— Tu dis juste», approuva Singet, «il ne saurait y avoir ici de manifestations maléfiques. C'est sûrement le pays de quelque saint moine ou immortel. Promenons-nous lentement et à loisir.»
Bref, parlons de la montagne: elle avait nom de mont de la Longévité. S'y trouvait un temple taoïste, dit des Cinq-Fermes, où vivait un immortel vénéré qui portait le nom en religion de maître du Primordial-Subjugué 4, mais
on lui donnait le sobriquet de seigneur Egal-au-Monde. Le temple produisait une racine merveilleuse qui valait les plus étranges trésors et qui s'était formée au moment où le "Livre V, chapitre xxiv
chaos commençait à se diviser, où la nébuleuse immense se scindait, avant même que se séparent le ciel et la terre.
Des quatre continents de l'univers, seul celui de l'Ouest 1 et
ce temple produisent ce qu'on appelle le «cinabre retourné végétal
2», ou encore «fruit» de ginseng
3. Il faut
trois mille ans pour que s'ouvre la fleur, trois mille ans de plus pour que se forme le fruit et trois mille ans encore pour qu'il mûrisse: au mieux dix mille ans avant de pouvoir le consommer. Et en dix mille ans il ne s'en forme pas plus de trente. Le fruit a l'aspect d'un nouveau-né de moins de trois jours, entièrement formé, avec ses quatre membres et ses cinq sens au complet. Qui a la chance d'humer seulement l'un de ces fruits, vivra trois cent soixante ans. Qui en mange un, atteindra une longévité de quarante-sept mille ans.
Ce jour-là le grand immortel du Primordial-Subjugué avait reçu de l'empereur de Jade
un billet qui l'invitait en
son palais
du ciel de Pureté-Suprême
pour écouter un
prêche sur le fruit du chaos primordial selon la Voie taoïste
7. Le grand immortel avait formé un nombre incalculable de disciples, qui étaient devenus à leur tour immortels. Il en avait encore présentement quarante-huit, qui étaient tous des vérités-complètement-sublimées ayant obtenu la Voie. Il en avait emmené quarante-six écouter le prêche au monde supérieur, en laissant pour garder la maison deux tout jeunes: Vent-Pur, qui n'avait que mille trois cent vingt ans, et Clair-de-Lune, qui venait d'entrer dans sa mille deux centième année. Le maître avait recommandé aux deux garçons:
«Je ne peux me dérober à l'invitation de notre éminente et vénérée divinité céleste: vous resterez tous les deux à veiller attentivement sur la maison. Un ami doit passer par ici incessamment: traitez-le courtoisement. Vous pouvez cueillir deux fruits de ginseng pour les lui offrir en témoignage de mon affection des jours passés.
— Qui est cet ami, maître? Veuillez nous le dire de façon à nous permettre de le bien traiter.
— C'est un saint moine au service de l'empereur des grands Tangs à l'Est. Son appellation en religion est Tripitaka. C'est le bonze qui se rend au paradis de l'Ouest saluer Bouddha et solliciter les Écritures.
— Confucius n'a-t-il pas dit qaon ne se consulte pas entre gens qui suivent des voies différentes''}» rétorquèrent en riant les deux garçons, «nous sommes de la Porte mystérieuse de l'Unité suprême
1: pourquoi faire la connaissance d'un
bonze?
— Comment pourriez-vous le comprendre! Ce bonze est la réincarnation de Cigale-d'Or
2, le second disciple du
vénéré Bouddha Ainsi-venu
de l'Ouest. J'ai fait sa
connaissance il y a cinq cents ans à la fête d'USambana*. Il m'avait servi le thé de ses mains tandis que les fils du Bouddha me manifestaient leurs respects. Voilà pourquoi je le considère comme mon ami.»
Ces paroles convainquirent les deux jeunes immortels de suivre scrupuleusement les ordres de leur maître.
Celui-ci, avant de partir, leur recommanda encore instamment: «Mes fruits sont comptés, il ne faut pas lui en donner plus de deux!
— À l'ouverture du jardin», précisa Vent-Pur, «nous nous en étions partagé tous ensemble deux. Il en reste donc vingt-huit. Nous nous garderons bien de les gaspiller.
— Tripitaka a beau être un ami, il faut prendre garde à l'indiscipline des gens de son escorte. Il faut ne rien leur en laisser savoir!»
Quand les deux garçons eurent acquiescé, le grand immortel s'envola avec sa bande de disciples pour gagner d'une traite le monde céleste.
Revenons aux quatre pèlerins, dont le moine chinois, qui se promenaient dans la montagne. Levant les yeux, ils aperçurent dans un bosquet de pins et de bambous plusieurs tours et pavillons.
«Conscient-de-la-Vacuité, quelle sorte d'endroit est-ce là, à ton avis? demanda Tripitaka.
— Si ce n'est pas un temple taoïste, c'est pour sûr un monastère bouddhiste», répondit Singet après avoir observé les lieux, «avançons un peu et nous en aurons le cœur net.»
Ils furent bientôt au portail où l'on voyait:
Sous les pins une pente fraîche et ombragée,
Dans les bambous un sentier pur et retiré.
Des grues blanches allaient et venaient,
Des gibbons grimpaient et descendaient.
L'ombre des arbres s'allongeait sur l'étang de l'entrée, La mousse se déchirait sur le rocher fendillé.
[...]
On aurait pu contempler sans fin l'imposante
Scène inspirée par la Voie et la Vertu,
La vaste demeure des dieux et immortels
Comme Tripitaka quittait la salle et descendait de cheval, il aperçut à gauche de l'entrée une stèle qui portait en dix gros caractères l'inscription:
TERRE B É N I E DE LA M O N T A G N E DE LA
L O N G É V I T É,
CIEL DE LA GROTTE D U T E M P L E DES CINQ-FERMES.
«Mes disciples, c'est bien un temple taoïste, conclut Tripitaka.
— Maître, à considérer la fraîche beauté de ce site, ce ne peut être que la résidence d'un homme noble et bon», répéta Sablet, «entrons voir: quand nous serons de retour vers l'Est après avoir accompli le pèlerinage, ce sera un site à revisiter.
— Voilà qui est bien dit», approuva Tripitaka.
Ils entrèrent donc tous ensemble et virent au-dessus de la seconde porte les sentences parallèles de Nouvel An suivantes:
R É S I D E N C E DE JEUNESSE É T E R N E L L E, MAISON D U TAOÏSTE DE L ' Â G E D U CIEL.
Singet se mit à rire: «Ce taoïste cherche à impressionner son monde par ses vantardises. Quand j'avais provoqué ce grand remue-ménage au paradis il y a cinq cents ans, même à la porte de seigneur Laozi
je n'ai vu pareilles
prétentions.
— Ne t'occupe pas de lui», coupa Porcet, «entrons, entrons donc! Sait-on jamais, peut-être que ce taoïste a vraiment acquis quelque vertu.»
À la porte de la seconde cour, ils virent s'empresser à leur rencontre deux jeunes garçons. Comment apparaissaient-ils mis?
Purs jusqu'aux os, l'air vif, joli minois, ils portent Deux touffes de cheveux nouées au sommet du crâne.
Leurs robes se ferment comme sur des nuées,
Leurs habits de plumes flottent au vent que font leurs manches.
Leurs ceintures serrées se nouent en tête de dragon, Leurs sandales légères s'attachent par des rubans de soie.
Ils ne sont pas ordinaires, mais d'étrange beauté, Les deux enfants divins, Vent-Pur et Clair-de-Lune.
Les deux garçons sortirent les accueillir, courbés, et dirent à Tripitaka s'inclinant: «Vénéré maître, excuseznous, veuillez vous asseoir.»
Ravi de l'accueil, Tripitaka les suivit dans la salle principale, tout en observant les lieux. C'était une vaste salle de cinq travées, tournée vers le sud, où tout n'était que panneaux ouvragés, pleins en bas, à claire-voie en haut. Les garçons ouvrirent en les écartant et prièrent le moine chinois d'entrer. Au centre étaient suspendus au mur les deux grands caractères «e/et terre, brodés en cinq couleurs.
Il y avait une table à encens de laque rouge ouvragée, sur laquelle était posé un brûle-parfum en forme de vase et, commodément rangé tout contre, de l'encens.
Le moine chinois s'approcha et, prenant de la main gauche quelques baguettes, les mit dans le brûle-parfum avant de se prosterner trois fois. Cela fait, il se tourna vers les jeunes immortels:
«Votre temple des Cinq-Fermes est, certes, monde d'immortalité en la région de l'Ouest. Mais comment se fait-il que vous n'offrez aucun culte aux trois purs 1, ni aux
souverains des quatre orients
2, ni aux divinités qui gouvernent le ciel
3, et que vous ne brûlez d'encens qu'aux
deux signes écrits du Ciel et de la Terre?
— Pour ne rien vous celer, vénéré maître», répondit l'un des garçons en souriant, «de ces deux mots, seul le premier mérite nos hommages. Le second ne devrait pas recevoir les fumées de notre encens. Notre maître ne le fait que pour flatter leur amour-propre.
— Comment donc, pour les flatter?
— Les trois purs sont des amis de notre maître, les quatre souverains de vieilles connaissances, les neuf luminaires 4 de jeunes collègues et la divinité du Nouvel An 5 un
hôte de rang inférieur.»
À ces mots, Singet fut plié en deux de rire
«Frangin, de quoi ris-tu? demanda Porcet.
— Moi qui me disais que seul le vieux Singet serait capable de pareilles blagues! Ces petits taoïstes savent aussi ficeler du vent!
— Où se trouve votre maître? s'enquit Tripitaka.
— Notre maître a reçu de l'empereur de Jade une invitation à écouter au palais du ciel de Pureté-Suprême un prêche sur le fruit du chaos primordial. Il est parti. Il n'est pas chez lui.»
4 6 6
C'en fut trop pour Singet qui explosa:
«Le puant petit taoïste! Pas capable de reconnaître les gens! Sais-tu devant qui tu fais le mariolle et montes tes bateaux? Et qui est ce fameux immortel du palais des mirages
qui invite ce pauvre pied de maudit buffle à prêcher je me demande quoi! »
À le voir hors de lui, Tripitaka prit peur: une réplique du garçon pouvait provoquer un malheur. C'est pourquoi il crut bon d'intervenir:
«Conscient-de-la-Vacuité, cesse donc de le quereller.
Ressortir aussitôt entrés serait manisfester un manque évident de sentiment œcuménique
2. Ainsi va le dicton,
l'aigrette ne saurait manger chair d'aigrette. Puisque leur maître n'est point là, à quoi bon les malmener? Va faire paître le cheval devant le portail! Sablet surveillera les bagages. Dis à Porcet d'ouvrir le sac, d'y puiser du grain, de leur emprunter leur four et leurs marmites et de nous cuire le repas. Au moment de partir, on leur donnera quelques sapèques pour les fagots brûlés, voilà tout. Que chacun vaque à l'occupation que je lui ai donnée et me laisse me reposer un peu ici. Nous repartirons quand nous aurons mangé.»
Les trois partirent effect ivement vaquer, chacun au travail qu'on lui avait assigné.
Clair-de-Lune et Vent-Pur se sentaient dans leur for intérieur éperdus d'admiration: «Quel bonze! C'est vraiment un adorable saint du paradis de l'Ouest descendu sur terre, et dont la nature originelle n'est pas obscurcie. Notre maître nous avait donné l'ordre de le recevoir et de lui offrir des fruits du ginseng en témoignage de ses sentiments de vieille amitié, et en nous mettant en garde contre les gens à son service: ils ont en effet mine patibulaire et grossier tempérament. Heureusement qu'il les a éloignés. S'ils étaient restés à ses côtés, pas question de les leur montrer, les fruits du ginseng.»
«Frère», reprit Vent-Pur, «nous ne savons pas si c'est bien ce bonze qui est l'ami de notre maître. Mieux vaut le lui demander pour ne pas commettre d'erreur.»
Les deux garçons s'avancèrent à nouveau: «Permetteznous de vous demander si vous êtes bien Tripitaka des grands Tang qui se rend au paradis de l'Ouest chercher les Ecritures.
— C'est bien moi», répondit Tripitaka en leur rendant leur salut, «comment savez-vous mon humble nom?
— Avant de partir, notre maître nous avait
recommandé d'aller vous accueillir au loin. Mais vous êtes venu si vite que nous avons failli à notre tâche. Veuillez vous asseoir, maître, et attendre que vos disciples vous aient servi le thé.
— Je suis confus.»
Clair-de-Lune fit aussitôt demi-tour pour chercher dans sa chambre une tasse de thé odorant qu'il présenta au vénérable.
Le thé bu, Vent-Pur dit à son condisciple: «Allons lui chercher les fruits, il ne faut contrevenir aux instructions de notre maître.»
Les deux garçons prirent congé de Tripitaka et regagnèrent leur chambre. L'un s'arma d'un maillet d'or et l'autre prit un plateau à cinabre dont il garnit le fond de mouchoirs de soie. Ils se rendirent direétement au jardin.
Vent-Pur grimpa à l'arbre pour cogner sur les fruits tandis que Clair-de-Lune était posté au pied pour les recevoir sur le plateau. En un instant, l'un avait détaché deux fruits et l'autre en avait pris livraison. Ils s'en retournèrent droit à la salle de réception les offrir au moine chinois: «Notre temple des Cinq-Fermes est une terre perdue dans des montagnes désolées: il n'y a rien à vous offrir si ce n'est ces deux fruits, simple produit local qui pourrait soulager un peu votre soif.»
À leur vue, Tripitaka frémit et, tremblant, s'en écarta de trois pieds, avant de s'exclamer: «Bonté du Ciel! La moisson n'a pourtant pas été si mauvaise cette année pour que l'on soit ici réduit à la famine et au cannibalisme! Comment, des bébés qui n'ont pas trois jours pourraient étancher ma soif?»
«Le bonze», se dit Vent-Pur, «à vivre en ce champ clos où se combattent lèvres et langues, en cet océan de bien et de mal, n'a plus que perceptions ordinaires et ne sait reconnaître ce trésor exceptionnel de notre maison d'immortalité.»
Clair-de-Lune s'avança pour expliquer à Tripitaka:
«Ce produit s'appelle "fruit de ginseng" et il n'y a aucun inconvénient à en consommer. Prenez-en donc un!
donner naissance. Alors qu'il n'a pas trois jours, me l'apporter en guise de fruit? C'est inconcevable!
— C'est, en vérité quelque chose qui a poussé aux arbres, insista Vent-Pur.
— Billevesées, balivernes! Est-ce que les bébés poussent aux arbres? Remporte-les, c'est horrible!
Indigne!»
À le voir refuser aussi véhémentement, les deux garçons ne purent que remporter le plateau dans leur chambre. Ce sont des fruits bizarres, il faut l'avouer: ils ne peuvent se garder longtemps; sinon ils durcissent et deviennent immangeables. Ils en prirent donc chacun un et se mirent en devoir de les manger, assis au bord du lit.
Hélas! Qu'une telle chose dût arriver! C'est que leui cellule était mitoyenne de la cuisine. Même les chuchotements s'entendaient d'une pièce à l'autre. Porcet était justement occupé à faire à manger: il avait d'abord surpris leurs propos sur le maillet d'or et le plateau à cinabre, ce dont il avait pris bonne note. Quand il les entendit à nouveau parler, ils discutaient du moine chinois qui ne voulait admettre que ce fût des fruits du ginseng, résignés à les remporter dans leur cellule et à les manger euxmêmes: une conversation qui mit l'eau à la bouche de Porcet. «J'aimerais bien en connaître le goût», se disait-il.
Mais balourd comme il l'était, il hésitait à prendre quelque initiative sans en avoir discuté avec Singet. Il n'avait plus le cœur à s'occuper du feu sous les marmites et, sans cesse, passait la tête, tendant le cou pour voir si son condisciple n'arrivait pas. Il ne tarda pas à l'apercevoir qui ramenait le cheval et l'attachait à un sophora. Singet se dirigeait droit vers les bâtiments à l'arrière, quand Porcet lui fit désespérément signe de la main en criant:
«Par ici, par ici!»
Singet fit demi-tour et, arrivé à la porte de la cuisine, s'exclama:
«Qu'est-ce qui te prend de gueuler, l'idiot! Pas assez de riz, je présume. Laisse le vieux manger à sa faim. Nous irons en mendier un peu plus auprès de riches familles plus loin le long de la route, voilà tout.
— Entre donc. Ce n'est pas que le riz manque. Il y a un trésor dans ce temple, le sais-tu?
— Quel trésor?
— Je peux te le dire, mais c'est quelque chose que tu n'as jamais vu», s'esclaffa Porcet, «tu ne le reconnaîtrais pas, si je te l'apportais.
— L'idiot se paye la tête du vieux Singet. Il y a cinq cents ans, quand je cherchais la Voie d'immortalité, j'ai vagabondé aux quatre coins de l'univers. Que pourrait-il y avoir que je n'aie vu?
— Frangin, les fruits du ginseng, en as-tu vu?
— Ça jamais, à dire vrai. Mais j'en ai entendu parler: il paraît que c'est une sorte de "cinabre retourné" végétal'.
Leur consommation procure la plus grande longévité qui soit. Où peut-on les trouver présentement?
— Ils en ont ici. Les garçons en ont apporté deux au Maître qui n'a pas su les reconnaître et a cru que c'était des nouveaux-nés de moins de trois jours. Il n'a pas osé en manger. Les garçons en ont pris drôlement à leur aise:
puisque notre maître n'en voulait pas, ils auraient dû nous les céder, mais au lieu de cela, ils sont allés les croquer en cachette dans leur cellule à côté, un chacun. De les entendre les faire disparaître en les mordant à belles dents, ça m'a mis l'eau à la bouche! Comment en goûter un? J'ai pensé à toi: je sais que tu es plein de ressources. Va dans le jardin nous en voler quelques-uns, qu'on y goûte un peu!
D'accord?
— Rien de plus facile. Le temps d'y aller, et je les aurai en main, pas plus tôt arrivé! »
Se tournant brusquement, il s'élançait en avant, quand Porcet le retint:
«Hé! frangin, je les avais entendu parler de la nécessité de se servir d'une sorte de maillet d'or pour les faire tomber. Il faut procéder dans les règles et ne rien laisser ébruiter!
— Je sais, je sais!»
Quand le grand saint pénétra dans la cellule après s'être rendu invisible, les deux garçons n'y étaient plus, car, une fois les fruits mangés, ils étaient retournés dans la salle converser avec le moine chinois. Après avoir cherché dans tous les coins quelque chose qui ressemblât à un maillet d'or, Singet aperçut, suspendue au treillis de la fenêtre, une barre d'or rouge
2, d'environ deux pieds de
long, et de la grosseur du pouce; il y avait au bout un renflement de la taille d'une tête d'ail; la partie supérieure était percée: par le trou passait la cordelette de laine verte au moyen de laquelle l'objet était accroché.
4 7 °
«Je suppose que c'est ce qu'ils appellent "maillet d'or"», se dit Singet qui décrocha l'objet et sortit de la cellule. Il se rendit d'une traite derrière le bâtiment, poussa les vantaux de la porte et que vit-il? Un jardin! Voyez:
Barrières vermillon, balustrades précieuses,
Collines artificielles et sinueuses,
Fleurs rares plus éclatantes que le soleil,
Bambous qui associent leur couleur à l'azur.
Auprès du kiosque en coupe débordante
Le saule répand une brume de courbures.
A la terrasse de la lune montante
Quelques pins jettent des flèches de peinture.
Les grenades éclatent de rougeurs,
L'herbe entoure les bancs de sa verdeur.
Reflets bleutés de l'orchidée des sables
Près de l'eau du ruisseau intarissable:
Le cannelier s'y mire avec le Sterculier ' [...].
Le lieu le plus enchanteur du monde, vraiment, Le plus beau parc fleuri de l'Ouest, assurément.
Singet ne se lassait pas de le contempler. Puis, apercevant encore une porte, il la poussa et découvrit un jardin potager:
Planté de légumes des quatre saisons:
Épinards, céleri, betteraves
2, gingembre et hépatiques,
Pousses de bambou, melons, courges et cressons, Oignon, ail, coriandre, poireau, échalote;
Nénuphar creux, armoise jeune, plantain amer, Calebasse et aubergine demandent repiquage.
Les navets, carottes et patates s'enterrent.
Restent l'amarante, le chou et le sénevé.
Singet se dit en riant: «C'est donc aussi un taoïste qui mange ce qu'il sème.»
Traversant le potager, il trouva une autre porte qu'il ouvrit d'une poussée: on ne voyait que l'arbre immense qui en occupait le centre. Le feuillage luxuriant de l'odorant branchage formait une épaisse verdure. Les feuilles ressemblaient à celles du bananier. Elles montaient à mille pieds de hauteur. La base du tronc faisait bien sept à huit toises
de circonférence.
Appuyé contre l'arbre, Singet regarda en l'air et aperçut sur une branche tournée vers le sud un fruit de ginsengqui Au fait, le singe n'a pas son pareil pour grimper aux arbres.
ressemblait vraiment à un nourrisson, le pédoncule s'attachant là où aurait poussé la queue. A le voir se balancer à la branche, on avait l'impression que le bébé agitait désespérément ses jambes et ses bras, secouait la tête et poussait des cris quand le vent l'agitait. Rempli d'une infinie satisfaction, Singet s'en félicitait intérieurement: «Une belle et bonne chose qu'on ne voit pas tous les jours. Rare, assurément! »
Au fait, le singe n'a pas son pareil pour grimper aux arbres et voler des fruits. Du premier coup du maillet d'or, le fruit se détacha et tomba. Singet le suivit en sautant en bas, mais il eut beau chercher, il ne trouvait rien. Il fouilla l'herbe tout autour: pas la moindre trace.
«Bizarre, bizarre!» se dit Singet. «Supposons que ce qui a des jambes sait marcher; mais ça n'a pas pu sauter par-dessus le mur! J'ai compris: ce doit être la divinité locale du jardin qui veut m'empêcher de voler le fruit et l'aura ramassé.»
Faisant un signe incantatoire et récitant la syllabe om, il contraignit le dieu du jardin à se présenter. Ce dernier salua Singet et lui dit:
«Vous m'avez appelé, grand saint? Qu'y a-t-il pour votre service?
— Ne sais-tu pas que le vieux Singet est le plus fameux voleur de l'univers? L'année où j'ai dérobé les pêches d'immortalité, puisé dans les réserves de vin de Sa Majesté et volé de l'élixir en pilules, nul n'a osé partager le butin avec moi. Et toi, pour un malheureux fruit que je lui ai soutiré, tu prétends pouvoir t'attribuer la première part?
Ce sont des fruits qui poussent aux arbres, même l'oiseau qui passe prend sa dîme: que j'en mange un ne saurait être bien grave. Comment as-tu pu te permettre de l'emporter alors que je venais de le faire tomber?
— Vous accusez à tort l'humble divinité que je suis, grand saint. Ce trésor est un produit d'immortel de la terre, alors que je suis un immortel du monde des fantômes 1. Jamais je n'aurais eu l'audace de m'en saisir. Même de le humer, je ne me le permettrais pas et n'en ai jamais eu la chance.
— Si tu ne l'as pas pris, comment se fait-il qu'il ait disparu à peine tombé?
— C'est que vous ne connaissez que les propriétés de longévité de ce produit précieux, mais non ses origines.
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— D'où sort-il?
—
Il faut à ce précieux produit trois mille ans pour que s'ouvre la fleur, trois mille autres années pour que se forme le fruit et trois mille ans de plus pour qu'il mûrisse.
Bref, en dix mille ans il ne s'en forme que trente. Ceux qui ont la chance de les humer vivront trois cent soixante années. Qui en mange un, connaîtra un laps de vie de quarante sept mille ans. Toutefois, le produit craint les cinq dynamies
— Qu'est-ce que ça signifie?
— Au contact du métal le fruit tombe. Il se dessèche s'il rencontre du bois. L'eau le dissout. Le feu le calcine. La terre l'absorbe. Pour le gauler, il faut un instrument de métal. Il convient ensuite de le recevoir sur un plateau rembourré de mouchoirs de soie. Dans un récipient de bois, le fruit se dessécherait et le manger ne prolongerait pas la vie. Il faut le consommer dans un bol de porcelaine, dissous dans de l'eau pure. Calciné par le feu, il ne serait bon à rien. Quant à l'absorption par la terre, vous venez d'en faire l'expérience, puisque le fruit, sitôt tombé au sol, s'y est enfoncé. C'est une terre de quarante-sept mille ans qu'une pioche de diamant ne saurait pas même égratigner, car elle est trois ou quatre fois plus dure que le fer forgé.
C'est pourquoi consommer de ce fruit procure longue vie.
Si Votre Sainteté ne me croit pas, qu'Elle essaye donc de frapper le sol. »
Singet tira la barre cerclée d'or et l'abattit de toutes ses forces. Elle rebondit avec un grand bruit, mais sans laisser de marque sur le sol.
«En effet, en effet!» répéta Singet, «ma trique met le roc en miettes et laisse une trace même sur le fer forgé.
Comme se fait-il qu'elle n'ait laissé la moindre éraflure? Je t'ai accusé à tort, je l'admets. Tu peux t'en retourner.»
La divinité locale regagna aussitôt son sanctuaire.
Singet avait trouvé une solution: il grimpa à l'arbre et, d'une main maniant le maillet, de l'autre il releva en forme de sac le pan de sa longue tunique de toile de brocart. Se faufilant entre les branches et écartant les feuilles, il fit tomber trois fruits qu'il ramassa dans le pan de sa robe. Il sauta au bas de l'arbre et regagna d'une traite les cuisines, où Porcet lui demanda en souriant: «Tu en as eu, grand frère?
jamais son coup. Pour de tels fruits, il ne faut pas oublier Sablet. Passe-lui le mot!»
Porcet appela en faisant signe de la main: «Conscientde-la-Pureté, par ici!»
Sablet posa les bagages et courut à la cuisine demander:
«Qu'est-ce qu'il y a, frangins?
— Regarde donc ce que j'ai là», répondit Singet en ouvrant le ballot que formait le coin de sa robe, «qu'est-ce que c'est?
— Ce sont des fruits du ginseng, répliqua Sablet à leur vue.
— Parfait! Tu sais donc les reconnaître. Où en as-tu mangé?
— Je n'y ai jamais goûté, mais quand j'étais général des Rideaux-Roulés, j'ai eu l'occasion d'escorter le char aux phénix de l'empereur de Jade qui se rendait à la fête des Pêches d'immortalité et j'y ai vu les immortels d'outre-mer apporter ce fruit pour l'anniversaire de la Mère, reine de l'Ouest. Pour en avoir vu, j'en ai vu, mais je n'en ai jamais mangé. Frangin, tu m'en donnes un peu à goûter?
— Inutile de discuter: il y en a un pour chacun.»
Chacun eut donc son fruit à déguster. Mais Porcet avait un ventre de grosse capacité et une bouche plus grande encore. De plus, il sentait comme des vers voraces grouiller dans son estomac, depuis qu'il avait surpris la conversation des deux garçons. Dès qu'il vit les fruits, il se jeta dessus et, bouche grande ouverte, en avala un tout entier qui dévala dans sa panse à la vitesse d'un treuil. Puis, roulant les yeux d'un air penaud, il demanda à Singet et Sablet:
«Qu'est-ce que vous mangez là tous les deux?
— Des fruits du ginseng, répondit Sablet.
— Quel goût vous lui trouvez?
— Conscient-de-la-Pureté», intervint Singet, «ne fais pas attention à lui. C'est toi qui l'a mangé le premier.
A quoi rime la question?
— Frangin», répliqua Porcet, «c'est que je l'ai dévoré un peu trop vite au lieu de le mâcher et de le manger peu à peu comme vous, pour en apprécier le goût. Je l'ai ingurgité d'un coup, sans même me rendre compte s'il y avait ou non un noyau. Frangin, faut aller au bout de ses bonnes actions: ça recommence déjà à grouiller, les vers, dans mon ventre. Retourne m'en chercher un pour que je puisse le déguster lentement.
— Jamais content, jamais rassasié!» rétorqua Singet, «ce ne sont pas des nouilles ou du riz dont on peut se bourrer quand l'occasion se présente. Il faut dix mille ans pour en obtenir trente. D'en manger un, c'est déjà une chance inouïe qu'il ne faut prendre à la légère. Suffit!
Assez!»
Il se releva, jeta le maillet dans la cellule voisine par un trou de la fenêtre, et ne s'occupa plus de Porcet.
L'idiot, cependant, ne cessait de grommeler. Quand les deux garçons retournèrent dans leur chambre chercher le thé, ils entendirent Porcet se plaindre de n'avoir pas savouré le fruit du ginseng et se lamenter de ne pouvoir en déguster un autre: Vent-Pur en conçut aussitôt quelque soupçon et, s'adressant à Clair-de-Lune, lui dit: «Tu l'as entendu, le bonze à la grande gueule, prêcher sur la nécessité de manger un autre fruit du ginseng? Au moment de partir, notre maître nous avait recommandé de prendre garde à ces gens. Ne serait-ce pas qu'ils ont volé de nos précieux produits?
— Ça va mal, frère, très mal! » s'exclama Clair-de-Lune en tournant la tête vers lui, «comment se fait-il que le maillet d'or soit tombé sur le sol? Allons jeter un coup d'oeil dans le jardin!»
Ils s'y précipitèrent tous les deux et trouvèrent la porte ouverte.
«C'est moi qui l'avais fermée», s'étonna Vent-Pur, «comment se fait-il?»
Ils se hâtèrent de traverser et découvrirent qu'il en était de même à l'entrée du potager. Ils s'empressèrent de pénétrer dans le parc au ginseng et, appuyés contre l'arbre, entreprirent de compter en regardant en l'air. Ils refirent le calcul en sens inverse: il n'y avait plus que vingt-deux fruits!
«Est-ce que tu sais calculer? demanda Clair-de-Lune.
— Je connais la comptabilité», répondit Vent-Pur, «donne-moi les chiffres!
quatre, n'est-ce pas? Inutile d'en dire plus, c'est sûrement cette bande de sombres individus qui les a volés. Allons dire son fait au moine chinois! »
Du jardin, ils allèrent droit à la salle de réception.
Montrant du doigt Tripitaka, ils le traitèrent de tous les noms, de tondu par-ci, de rat chapardeur par-là, une litanie de grossièretés peu avenantes jetée pêle-mêle jusqu'à ce que, s'en lassant, Tripitaka leur dît:
«Mes garçons, quel est donc l'objet de votre agitation?
Calmez-vous! Ce que vous avez à dire, dites-le plus doucement, si vous n'y trouvez pas d'inconvénient. Mais, de grâce, cessez de parler à tort et à travers!
— Serais-tu sourd?» reprit Vent-Pur, «parlons-nous en langage barbare que tu n'entendrais pas? Tu as volé des fruits du ginseng: crois-tu nous empêcher de le répéter?
— Qu'est-ce que c'est, le fruit du ginseng?
— On vient de t'en offrir: ça ressemble à un nouveau-né, que tu avais dit, n'est-ce pas?
— Emituofo
1! Cette chose qui m'a fait frémir dès que je l'ai aperçue, j'irais en voler pour en manger? Même si je souffrais de boulimie, jamais je n'oserais commettre pareil larcin! Il ne faut pas accuser les gens à tort.
— Vous n'en avez peut-être pas mangé», concéda Vent-Pur, «mais vos gens auraient pu en voler.
— Il est possible que vous ayez raison, mais ne criez pas! Attendez que je les aie interrogés. Si c'est vrai, je leur demanderai de vous dédommager.
— Nous dédommager!» s'exclama Clair-de-Lune, «à supposer que nous ayons l'argent, où les acheter?
— S'il n'y a pas moyen d'en racheter avec de l'argent, ce sera selon le diâon,juttice et bonté valent mille pièces d'or, je leur dirai de s'excuser, voilà tout. D'ailleurs il n'est pas sûr que ce soit eux.
— Comment, ce ne serait pas eux? Même qu'ils se sont chamaillés à haute voix, se plaignant que le partage n'était pas équitable.
— Mes disciples!» cria Tripitaka, «venez tous!»
A cet appel, Sablet fut pris de panique: «Ça se gâte! Sûr que ça s'est ébruité! Le Maître nous demande, et les petits taoïstes vitupèrent. Ça ne peut être autre chose.
— C'est terriblement embarrassant», s'alarma Singet, «il ne s'agit que d'une histoire de nourriture, mais l'avouer, c'est admettre que nous volons par gourmandise.
Mieux vaut le nier.
— C'est vrai, tu as raison. Cachons-le, voilà tout!»
approuva Porcet.
Les trois compères n'avaient d'autre choix que de quitter les cuisines pour se rendre à la salle de réception.
Hélas! Si vous ne savez, en fin de compte, comment ils nièrent leur méfait, écoutez donc la séance qui vient.