Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre25

025 OÙ L'IMMORTEL PRIMORDIAL-SUBJUGUÉ CAPTURE LES PÈLERINS, ET SINGET FAIT UN BEAU RAFFUT AU TEMPLE DES CINQ-FERMES.

Nous parlions des trois disciples: arrivés dans la salle de réception, ils demandèrent au Maître: «Le riz est bientôt cuit. Pour quelle raison nous appelez-vous?

— Mes disciples, ce n'est point au sujet du repas. Ils ont dans le temple une espèce de fruit de ginseng; ça ressemble à un enfant. Lequel d'entre vous leur en a volé et mangé?

— Moi, je ne cherche pas d'histoires», balbutia Porcet, «je sais pas, j'ai rien vu.

— C'est celui qui rit! » s'écria Vent-Pur, «c'est lui, celui qui rit!

— Le vieux Singet est né la mine réjouie: tu ne vas pas m'interdire de rire parce que tu ne retrouves plus tes espèces de fruits!

— Disciple!» coupa Tripitaka, «calme-toi! Nous avons quitté nos familles, il ne nous est pas permis de mentir, ni de jouir du fruit qui blesse la conscience. Si vous leur en avez effecf ivement mangé, excusez-vous! A quoi bon le nier si farouchement?»

L'argument du Maître parut à Singet si raisonnable qu'il se décida à dire la vérité: «Ce n'était pas ma faute, c'est Porcet qui avait surpris la conversation des deux garçons de l'autre côté du mur et qui a eu envie de goûter à quelque chose de nouveau: il m'avait envoyé en gauler 47»

trois. Nous en avons mangé chacun un. Ce qui est mangé, est. mangé. Que veulent-ils qu'on y fasse?

— Ils nous en ont volé quatre! » protesta Vent-Pur, «et ce bonze prétend que ce ne sont pas des brigands!

— Emituo fo

l\ Si l'on en a volé quatre, comment se

fait-il qu'on en ait partagé trois? Tu en as fait disparaître un avant le partage!» s'écria l'idiot qui se mit à faire un raffut de tous les diables.

Comme l'interrogatoire confirmait que telle était la vérité, les deux petits immortels n'en devinrent que plus insultants, au point que les dents d'acier du grand saint claquaient de fureur contenue, qu'il roulait des yeux furibonds et avait toutes les peines du monde à se retenir d'user de sa trique cerclée d'or qu'il tripotait nerveusement:

«Les détestables garnements! C'est bon, je leur laisse le dernier mot; j'encaisse, mais ils ne perdent rien pour attendre ce que je leur prépare: un Statagème qui coupera court à tout. Plus personne n'en mangera, de leurs satanés fruits! »

Le brave Singet! Il s'arracha un poil de la nuque, lui souffla dessus son haleine magique, lui ordonna de se transformer en un autre lui-même qu'il laissa en compagnie de Tripitaka et de ses deux disciples subir l'algarade des deux garçons, tandis que sa véritable personne, par ce subterfuge merveilleux, ne faisait qu'un bond jusqu'au parc au ginseng, véhiculée par un nuage. Il tira sa trique cerclée d'or et, pif, paf! frappa l'arbre, puis, y mettant une force à renverser les montagnes, il l'abattit d'une vigoureuse poussée.

Hélas! Feuillage enchevêtré, racines à l'air, L'élixir végétal des taoïtles se trouve perdu à jamais!

Quand le grand saint eut renversé l'arbre, il fouilla les branchages à la recherche de fruits, mais n'en trouva pas la moitié d'un. C'est que ce précieux produit tombe au contact de l'or. Sa trique était enveloppée d'or aux deux bouts. D'ailleurs elle était de fer qui est aussi du métal, l'une des cinq dynamies

2. C'est ainsi qu'il avait fait tomber

les fruits en cognant sur l'arbre, lesquels, au contact de la terre, avaient été absorbés. Voilà pourquoi il ne restait plus un seul fruit sur l'arbre.

«Bon, bon!» se dit Singet, «décampons!»

Il rangea la barre de fer, retourna d'une traite d'où il venait, sur le devant de la salle, et récupéra d'une secousse le poil, opération que ne sauraient percevoir les yeux de chair des mortels ordinaires.

Revenons aux deux jeunes immortels, qui maudirent les pèlerins tout leur soûl, jusqu'à ce que Vent-Pur se sentît effleuré par le doute: «Clair-de-Lune, ces bonzes encaissent tout de même bien: nous leur en avons servi de toutes les couleurs, et depuis un bon moment, mais ils n'ont pas pipé mot. C'est, je pense, qu'ils n'ont pas dû les avoir vraiment volés. Il ne faudrait pas les avoir insultés à tort; si jamais c'était que nous ayons mal compté à cause de la hauteur et de l'épaisseur du feuillage? Retournons voir de plus près!

— Tu as raison», répondit Clair-de-Lune.

À peine sont-ils de retour dans le parc que s'offre à leurs yeux le spectacle de l'arbre déraciné, sans le moindre fruit, branches brisées et feuilles tombées. Atterré, Vent-Pur, les jambes molles, s'effondre; Clair-de-Lune, les reins comme brisés, entend ses os s'entrechoquer. L'un comme l'autre sentent leurs âmes les quitter

1. En témoigne le poème:

Quand Tripitaka atteignit le mont Longévité,

Singet détruisit le fruit de cinabre retourné.

La racine d'immortalité fut arrachée en profondeur.

Clair-de-Lune et Vent-Pur en étaient transis d'horreur.

Ils gisaient dans la poussière, proférant des paroles incohérentes et répétant: «Que faire? Comment faire? Il a détruit le cinabre de notre temple des Cinq-Fermes, interrompu la lignée de notre maison d'immortalité! Que dire à notre maître quand il reviendra?

— Ne crie pas, mon cher frère et condisciple. Rectifions plutôt notre tenue pour ne pas alarmer prématurément ces bonzes. Ce coup ne saurait venir de nul autre: comptés et leur présenter tout au contraire nos excuses.

Leur riz est cuit: attendons qu'ils se mettent à manger, ajoutons-leur quelques petits plats pour l'accompagner et, quand chacun aura son bol en main, toi, debout à gauche de l'entrée, moi à droite, on se retirera en claquant la porte que l'on verrouillera, de même que toutes les autres portes du temple, pour les empêcher de s'échapper. Attendons ensuite le retour de notre Maître et laissons-le décider de leur sort. Lui est un vieil ami du Maître: s'il tient à lui pardonner, ce sera un effet de sa bonté. Sinon, nous aurons capturé les bandits, ce qui est de nature à réduire notre faute.

— Bien raisonné; tu as raison!» approuva Vent-Pur.

Ils revinrent donc tous les deux à la salle de réception en s'efforçant de se donner un air ragaillardi et une mine réjouie. Ils s'adressèrent au moine chinois, le dos courbé, en s'inclinant:

«Maître, veuillez nous pardonner d'avoir usé à l'instant d'un langage grossier qui vous a beaucoup offensé.

— Que voulez-vous dire? s'étonna Tripitaka.

— Aucun fruit ne manque. Comme le feuillage est épais et à une grande hauteur, nous ne les avions pas bien vus. Nous venons de retourner vérifier: il y a le compte», précisa Vent-Pur.

Porcet en profita aussitôt pour le prendre un ton plus haut': «Ah, ces gosses! Des blancs-becs qui viennent nous insulter à tort et à travers sans rien avoir compris à la situation! Vous nous avez accusés injustement, c'est infect! »

Singet y voyait clair et pensait en son for intérieur, se gardant de dire quoi que ce soit: «Ce sont des mensonges, des mensonges! Qu'est-ce qu'ils nous racontent là? Les fruits, je leur ai réglé leur compte. À moins qu'ils ne connaissent le moyen de ramener à la vie ce qui est mort...»

«Puisqu'il en est ainsi», conclut Tripitaka, «qu'on apporte le riz: nous partirons après avoir mangé.»

Porcet alla remplir les bols, tandis que Sablet mettait la table et disposait les chaises. Les deux garçons s'empressèrent de chercher les petits plats de légumes, sept ou huit assiettes de courgettes et aubergines macérées au soja, de navets à la lie de vin, de haricots au vinaigre, de racines de lotus marinées et de choux rouges blanchis

2. Puis ils

apportèrent un pot de bon thé et deux gobelets, s'affairant à servir les uns et les autres. Les quatre pèlerins venaient à peine de prendre leur bol en main que les garçons, chacun de son côté, tiraient brutalement les vantaux de la porte qu'ils fermaient d'un gros cadenas de cuivre à double ressort.

«Ça ne va plus, les garçons!» s'exclama Porcet en riant, «vous avez de drôles de coutumes par ici: on s'enferme pour manger maintenant?

— Exactement», répondit Clair-de-Lune, «exactement: on vous ouvrira quand vous aurez fini de déguster, vaille que vaille...» Mais Vent-Pur éclata en invectives: «Maudits brigands de moines tondus boulimiques et gloutons! En volant nos fruits d'immortalité, vous aviez déjà commis le crime de vous attribuer le produit des champs et vergers d'autrui. Vous avez de plus abattu notre arbre d'immortalité, détruit les racines d'immortalité de notre temple, et vous avez le front de nous parler sur ce ton? Vous croyez pouvoir atteindre le paradis de l'Ouest et voir la face du Bouddha? Il vous faudra retourner pousser le char de la transmigration et attendre votre prochaine réincarnation! »

A ces mots, Tripitaka laissa tomber son bol de riz et sentit comme une énorme pierre lui peser sur le cœur.

Les garçons fermèrent les cadenas de toutes les portes, puis ils revinrent vitupérer à l'entrée de la salle, brigands par-ci, bandits par-là, jusqu'à la tombée du jour, lorsqu'eux-mêmes allèrent manger, avant de retourner dans leur cellule.

Tripitaka en voulait à Singet: «Sacrée caboche de singe! Chaque fois, tu nous mets dans le pétrin. Puisque tu leur avais volé des fruits, tu aurais dû encaisser leur accès de mauvaise humeur, les laisser te dire leurs quatre vérités et t'en tenir là. Avais-tu besoin d'abattre leur arbre? Dans un cas de ce genre, si plainte était portée, tu serais indéfendable, même si le juge était ton vieux.

— Ne vous mettez pas dans cet état, maître», répliqua Singet, «les gosses sont allés dormir: laissons-les à leur sommeil. Nous partirons cette nuit même.

— Mais toutes les portes sont verrouillées», objecta Sablet, «nous sommes enfermés: comment nous échapper?

— T'occupe pas, t'occupe! Ton vieux Singet trouvera moyen: j'ai mon idée!

4 8 2

— Ce n'est pas qu'on s'inquiète que tu ne trouves un moyen», rétorqua Porcet, «il te suffit de te transformer en quelque inseéle et tu t'envoles par une fissure du panneau!

C'est pour nous qui ne savons nous métamorphoser, qu'on se tourmente, nous qui allons rester ici à prendre sur nous tout le blâme.

— S'il nous fait ce mauvais coup, de partir sans vous ni moi», intervint Tripitaka, «je réciterai un soutra aux paroles familières qui le fera changer d'avis.

— Maître, qu'est-ce que c'est que ce soutra aux paroles familières? » demanda à ces mots Porcet, à la fois inquiet et amusé, «je n'ai entendu parler dans la doctrine du Bouddha que du Sûrahgama sûtra 1, du soutra du Lotus de la

bonne Loi

2, du soutra du Paon

3, du soutra de Guanyin

et

du soutra du Diamant

5, jamais d'un soutra "aux Paroles

familières".

— Frérot, tu n'es donc pas au courant? Le cercle que je porte autour de la tête», expliqua Singet, «c'est un cadeau de la bodhisattva Guanyin à notre maître, qui m'a induit par ruse à le mettre sur la tête, où il a pris racine: impensable de l'enlever maintenant. Son soutra aux paroles familières, c'est l'incantation, ou soutra de Constriction du cercle. Il lui suffit de le réciter pour provoquer des maux de tête: il détient ce moyen de me mettre en difficulté.

Maître, n'en faites rien! Jamais je ne vous abandonnerai. Je vous garantis que nous partirons tous ensemble.»

Un moment plus tard, le ciel entier s'assombrit. Déjà la lune montait à l'orient.

«C'est l'heure où tous les fifres se taisent

6, où le disque

glacé brille de tout son éclat, le meilleur moment pour filer, déclara Singet.

— Frangin! C'est pas celui de plaisanter», maugréa Porcet, «par où déguerpir quand toutes les portes sont cadenassées?

— Vois un peu si je n'ai pas le coup de main! » rétorqua Singet en prenant en main sa trique cerclée d'or. Lui faisant faire le tour «qui ouvre les serrures», il la pointa vers la porte: avec un bruit sec de ferraille, tous les cadenas tombèrent et les vantaux s'ouvrirent brutalement, comme par un coup de vent magique.

«Beau travail! » s'exclama Porcet en riant, «un bon petit serrurier n'en ferait pas autant!

— Avec ces portes-là, ça n'a rien d'extraordinaire.

"Livre V, chapitre xxv

Quand ce serait le portail sud du ciel, en le visant bien avec ma trique, je l'ouvrirais aussi!»

Sur ces mots, Singet invita le Maître à sortir et à remonter sur le cheval. Ils se lancèrent sur la grand-route de l'Ouest, Sablet marchant aux côtés de la bête et Porcet portant les bagages.

«Ralentissez!» leur cria Singet, «attendez que j'aille m'occuper des deux garçons et leur procurer un bon mois de sommeil.

— Disciple!» s'inquiéta Tripitaka, «il ne faut pas porter atteinte à leur vie. Sinon, tu aggraveras ton cas et seras coupable d'homicide par lucre.

— Je sais», répondit Singet qui retourna au temple et approcha de l'entrée de la cellule où dormaient les jeunes taoïstes.

Il portait à la ceinture des bêtes à sommeil qu'il avait gagnées en jouant à la mourre

avec le roi céleste Croissance

au portail oriental du ciel. Il en palpa deux qu'il lança d'une chiquenaude par un petit trou dans la fenêtre.

Les insectes se précipitèrent droit sur les visages des garçons qui se mirent à ronfler et s'enfoncèrent dans un sommeil si profond que rien n'aurait pu les réveiller.

Singet rejoignit alors à grands pas, dans les nuages, Tripitaka et les autres pèlerins qui précipitaient leur marche droit vers l'ouest, le long de la grand-route.

Cette nuit-là, le cheval ne reposa pas un instant ses sabots. Us marchèrent jusqu'à l'aube.

«Ce singe finira par me tuer!» gémit Tripitaka, «pour satisfaire ta gourmandise, il m'a fallu passer une nuit blanche.

— Il ne faut pas m'en vouloir. D'ailleurs, puisqu'il commence à faire jour, reposez-vous un peu dans ce bois au bord de la route: nous repartirons quand vous serez ragaillardi.»

Il ne restait plus au vénérable qu'à descendre de sa monture et à s'asseoir en posture de méditation contre une souche de pin. Sablet bâilla et s'endormit dès qu'il eut posé son chargement. Porcet en fit autant, se servant d'une pierre en guise d'oreiller. Seul Singet songeait à d'autres délassements: le voilà qui s'amuse à sauter de branche en branche.

Laissons les quatre pèlerins à leur repos et revenons au grand immortel: après la réunion au palais de l'empereur de Jade, il avait conduit les jeunes immortels, ses disciples, hors du paradis Tusita

et, passant par le ciel de Jaspe sut

des nuages de bon augure, n'avait pas tardé à se retrouver au portail du temple des Cinq-Fermes.

En le trouvant grand ouvert et le sol balayé, le grand immortel s'exclama: «Je vois que Vent-Pur et Clair-de Lune peuvent tout de même rendre des services. D'habitude, ils ne se sont pas même étirés quand le soleil se trouve à trois toises de hauteur. Aujourd'hui, alors que nous étions absents, ils ont donc bien voulu se lever tôt, ouvrir le portail et balayer.»

Tous les jeunes immortels s'en réjouissaient. Mais quand ils atteignirent la salle de réception, rien ne les y attendait, ni feu, ni encens. Pas trace de présence humaine.

Ne parlons pas de Vent-Pur et Clair-de-Lune!

«Ils ont dû profiter tous les deux de notre absence pour s'enfuir en emportant des choses, suggérèrent les autres disciples.

— Absurde!» gronda le grand immortel, «ceux qui cultivent l'immortalité ne sauraient commettre pareille vilenie. Je pense qu'ils sont allés se coucher hier soir en oubliant de refermer le portail et qu'ils dorment encore.»

Les disciples allèrent voir à l'entrée de leur cellule: ils ronflaient en effet, porte fermée. On eut beau frapper, cogner, appeler, crier: rien à faire pour les sortir de leur sommeil. Les jeunes immortels parvinrent enfin à forcer l'ouverture des vantaux et les tirèrent à bas du lit, mais sans les réveiller! Le grand immortel se mit à rire:

«Sacrés garçons! Qui devient immortel, en a l'esprit si plein qu'il ne songe plus à dormir. Comment se fait-il qu'ils soient si fatigués? Ne serait-ce pas qu'on leur ait joué un tour? Apportez-moi vite de l'eau!»

L'un des disciples puisa une demi-coupe d'eau et la tendit au maître. Le grand immortel récita une incantation et leur cracha au visage une gorgée d'eau. Ils furent ainsi libérés de l'emprise du démon du sommeil.

À peine éveillés, ils ouvrirent les yeux, se frottèrent la figure et, levant la tête, reconnurent autour d'eux le maître et la foule des disciples. Pris de panique, Vent-Pur se mit à se prosterner, et Clair-de-Lune en fit autant en disant:

«Maître, votre ami, le bonze venu de l'Orient 2... C'est une

bande de brigands, extrêmement dangereux!

— Soyez sans crainte», leur dit le grand immortel en "Livre V, chapitre xxv

souriant, «racontez-moi tranquillement ce qui s'est passé.

— Maître, peu de temps après que vous nous avez quittés, se sont en effet présentés quatre bonzes, dont le moine chinois, ce qui faisait cinq avec le cheval. Nous n'avons pas cru devoir contrevenir à vos instructions, maître: après nous être assurés de' son identité, nous sommes allés chercher des fruits de ginseng pour lui en offrir deux. Mais il n'a pas su reconnaître notre trésor d'immortalité, avec ses yeux de vulgaire profane et son esprit borné. Comme il se refusait absolument à en manger, affirmant que c'étaient des nouveau-nés de moins de trois jours, nous les avons mangés, un chacun. Nous ne nous attendions pas à ce que parmi ses trois disciples le dénommé Singet, prénommé Conscient-de-la-Vacuité, eût commencé par en voler quatre. Nous avons entrepris de lui parler raison et d'avoir avec lui une franche conversation, mais il n'a rien voulu entendre, a usé secrètement du procédé de la sortie de l'âme du corps et... c'est affreux! »

À ce point de leur récit, les deux garçons ne purent retenir les larmes qui roulaient sur leurs joues.

«Le bonze vous aurait frappé? demandèrent les condisciples.

— Non, mais il a jeté à bas notre arbre de ginseng.»

À cette révélation, le grand immortel ne se départit pas de son calme:

«Ne pleurez pas, ne pleurez plus! Vous ne saviez pas que le dénommé Singet dispose d'immenses

pouvoirs

magiques, que c'est un immortel vagabond de l'Unité suprême

et que c'est lui, aussi, qui avait provoqué des troubles graves au paradis. Puisqu'il est abattu, notre arbre précieux, pourriez-vous les reconnaître, ces bonzes?

— Tous, très bien, assura Vent-Pur.

— Dans ce cas, suivez-moi! Les autres, préparez les instruments du supplice que nous leur infligerons à mon retour.»

Les disciples acquiescèrent, tandis que le grand immortel montait sur un nuage de bon augure en compagnie de Vent-Pur et Clair-de-Lune, afin de rattraper le moine chinois. En un instant ils avaient franchi une distance de mille lis. Le grand immortel observa les lieux à l'extrémité ouest de son nuage: pas trace de pèlerins.

Mais quand il se retourna pour regarder du côté de l'est, il se rendit compte qu'ils avaient parcouru neuf cents lis de trop: en fait, en chevauchant toute la nuit sans s'arrêter, Tripitaka n'avait franchi que cent vingt lis. D'une secousse, le grand immortel fit rétrograder le nuage de neuf cents lis.

«Maître, là, assis sous un arbre, au bord de la route, c'est lui!» annoncèrent les garçons.

«Je vois», répondit le grand immortel, «rentrez tous les deux préparer des cordes. Je m'occupe moi-même de leur capture.»

Vent-Pur et son compagnon s'en retournèrent les premiers.

Bref, quand le grand immortel descendit de son nuage, d'une secousse il se transforma en taoïste itinérant de la sede de la «Vérité-complètement-sublimée

1». Comment

était-il accoutré, me demandez-vous?

Drapé d'une robe cent fois rapiécée,

A la manière de sieur Lff

sanglé,

Il balance une queue de yak

Et tapote un «poisson de bois"».

Des sandales à trois oreilles

aux pieds,

Un bonnet à nonuple Yang

autour de la tête,

Du vent plein les manches flottantes,

Il chante la lune montante.

Marchant droit vers l'arbre, il cria au moine chinois:

«Vénérable, l'humble taoïste que je suis vous salue!»

Tripitaka lui rendit précipitamment la salutation:

«Pardonnez mon impolitesse: je ne vous avais pas vu.

— D'où venez-vous, vénérable? Pourquoi restez-vous assis au bord de la route?

— Votre humble serviteur a été envoyé par les grands Tang des terres de l'Est chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Comme la route passait par ici, j'ai pris un moment de repos.

— Puisque vous venez de l'est, peut-être seriez-vous passé par nos montagnes désolées? s'enquit le grand immortel en feignant la surprise.

— De quelle précieuse montagne s'agit-il?

— Le temple des Cinq-Fermes du mont de la Longévité est mon humble demeure.»

À ces mots, Singet, qui n'avait pas la conscience tranquille, répondit précipitamment: «Non, mais non! Nous sommes passés par une autre route.

Singe! santa stir un nuage pour le rattraper.

— Je t'ai eu, maudit singe!» répliqua le grand immortel en le montrant du doigt dans un grand rire, «qui crois-tu pouvoir tromper? Pas du tout: tu étais dans notre temple et c'est toi qui a renversé l'arbre aux fruits de ginseng. Vous vous êtes enfuis cette nuit jusqu'ici.

Qu'attends-tu pour avouer? A quoi bon chercher un alibi? Ne te sauve pas et rends-moi l'arbre avant qu'il ne soit trop tard! »

Ainsi apostrophé, Singet sentit la fureur gagner son cœur: il tira sa trique et, sans demander d'autre explication, l'abattit en visant le crâne du grand immortel, qui fit un bond de côté et s'éleva droit dans l'espace, monté sur une luminosité de bon augure. Singet sauta sur un nuage pour le rattraper. L'immortel reprit son aspect originel dans les airs. Voyez comment il était habillé:

Une couronne d'or pur sur la tête,

En cape de duvet de grue «sans-souci»,

Il portait bottes et ceinture de soie.

Un visage de belle femme

Sur un corps de jeune garçon,

Mais encadré de barbe et favoris,

De chignons noués en ailes de corbeau,

Ilfaisait face à Singet sans autre arme

Que la queue de yak qu'il serrait dans sa main.

Singet se mit à frapper à tout va de son bâton, sans égard pour le haut ou le bas, mais de sa queue de yak à manche de jade le grand immortel parait tous les coups.

Après avoir ainsi contré deux ou trois engagements, il eut recours au tour dit «de l'univers dans la manche»:

du bout du nuage où il se tenait, il ouvrit doucement la manche de sa robe face au vent, et hop! les quatre pèlerins, comme aspirés, s'y trouvèrent encagés avec le cheval.

«Ça va mal! Nous voilà tous embarqués dans un sac, s'exclama Porcet.

— Ce n'est pas un sac, idiot!» rétorqua Singet, «nous sommes enfermés dans sa manche.

— Dans ce cas, ce n'est pas grave: d'un coup de mon râteau j'y perce un trou», suggéra Porcet, « il suffira de nous y laisser tomber; il se dira qu'il n'a pas fait assez attention, qu'il nous a perdus.»

L'idiot se mit au travail, mais il eut beau frapper en tous sens, ses efforts ne produisaient aucun effet: c'est que le tissu, doux au toucher, se révélait sous le râteau plus dur que fer.

Le grand immortel retourna sur son nuage au temple des Cinq-Fermes, où il demanda à ses disciples d'apporter les cordes. Sous le regard attentif de la foule des jeunes immortels, il sortit de sa manche les pèlerins un à un, comme des pantins, voyez-vous: d'abord le moine chinois qui fut lié à un pilier de l'auvent de la salle principale; il tira ensuite les trois autres, chacun ligoté à une colonne; le cheval fut attaché dans la cour, où on lui donna du foin. Les bagages furent jetés sous la galerie.

«Mes disciples», reprit l'immortel, «ces bonzes sont gens qui ont quitté leur famille: l'on ne saurait user contre eux d'armes blanches. Allez me chercher le fouet à lanières de cuir et donnez-leur une correction qui nous vengera des fruits du ginseng!»

Les disciples s'empressèrent d'apporter le fouet en cuir, qui n'était ni de vache ou mouton, ni de chamois ou buffle, mais de peau de dragon, celui dit «à sept étoiles», qu'on avait laissé là-bas à s'imbiber d'eau. L'un des jeunes immortels, parmi les plus costauds, prit le fouet solidement en main et demanda: «Maître, par lequel faut-il commencer?

— Tripitaka est l'aîné de cette bande qui s'est déshonorée: commence par lui!»

À ces mots, Singet se dit: «Notre vieux bonze ne supportera pas le fouet. S'il en meurt, ne serait-ce pas moi qui en porterait le péché?»

Il ne put s'empêcher d'ouvrir la bouche: «Maître, vous faites erreur: c'est moi qui ai volé les fruits, c'est moi qui les ai mangés, c'est moi qui ai abattu l'arbre! Pourquoi ne pas commencer par ma personne? À quoi rime de le battre, lui?

— Le maudit singe ne manque pas d'aplomb», s'exclama en riant le grand immortel, «dans ce cas, commençons par lui.

— Combien de coups? demanda l'un des petits immortels.

— Autant que le nombre de fruits: trente.»

Le disciple fit tournoyer le fouet avant de l'abattre.

Redoutant la puissance des moyens dont disposaient les taoïstes, Singet ouvrait l'oeil pour savoir où l'on allait le 4 9 ° frapper: c'était les jambes. D'une secousse des reins et sur l'ordre de se transformer, elles devinrent de fer forgé.

Quand les trente coups lui eurent été administrés, à intervalle mesuré, il était près de midi. Le grand immortel ordonna alors:

«Il faut maintenant châtier Tripitaka pour laxisme dans son enseignement, car c'est lui qui a laissé son disciple obstiné se déchaîner. »

L'immortel s'apprêtait à frapper, faisant tournoyer le fouet, quand Singet intervint à nouveau: «Cette fois encore, vous faites erreur, maître. Pendant que nous volions les fruits, notre maître était en conversation avec les deux garçons dans la salle de réception: il ignorait tout de ce que moi et mes condisciples avions manigancé. Quand bien même il serait coupable de ne pas nous avoir éduqués avec assez de sévérité, c'est à moi, son disciple, de subir le châtiment à sa place.

Recommencez à me flageller!

— Ce maudit singe, aussi rusé qu'entêté dans le mal, a tout de même quelque sens de la piété filiale. Puisqu'il en est ainsi, recommencez à le battre!» ordonna le grand immortel.

Le jeune immortel lui infligea trente coups de plus.

Baissant la tête, Singet remarqua que ses cuisses étaient devenues aussi brillantes qu'un miroir tant elles avaient été battues, mais il n'en ressentait ni douleur, ni même démangeaison.

Comme le soir tombait, le grand immortel ordonna de remettre le fouet dans l'eau, en attendant de reprendre l'administration du supplice le lendemain. Les disciples l'emportèrent et le mirent à tremper, puis chacun regagna sa cellule. Le repas du soir terminé, tous allèrent se coucher, il va de soi.

Des larmes pleins les yeux, Tripitaka s'en prit à ses trois disciples: «C'est vous qui avez provoqué ces malheurs, mais c'est moi qui en subis ici les conséquences. Qu'est-ce que nous pouvons faire?

— Laissez là vos ressentiments! Les coups, c'est moi, le premier, qui ai tout pris», rappela Singet, «et c'est vous, qui n'avez pas encore été battu, qui vous lamentez: ça ne rime à rien!

— Je n'ai pas encore été battu, mais j'ai mal partout à rester ainsi ligoté.

— Maître», rappela Sablet, «il y a aussi ceux qui vous tiennent compagnie ici.

— Assez rouspété, vous autres! Dans un moment nous reprendrons la route, coupa Singet.

— Frangin», objecta Porcet, «tu recommences à nous en conter: ces cordes de chanvre, qui ont été humectées, nous serrent terriblement. Ce sera une autre affaire que lorsque nous étions enfermés dans la salle et que tu as ouvert les portes par ta formule qui brise les serrures.

— Sans me vanter, ce n'est pas l'eau qui humecte leurs cordes de chanvre à triple torsion qui peut me faire peur!

Même une amarre de fibre de palmier', du diamètre d'un bol, ne me ferait pas plus d'effet que brise d'automne!»

Ainsi parlaient-ils tandis que le silence régnait depuis longtemps et que l'univers entier semblait être rentré dans le calme.

Le brave Singet! Il réduisit quelque peu les dimensions de son corps pour se dégager des liens et chuchota:

«Maître, partons!»

Sablet s'affolait: «Hé! grand frère, viens aussi à notre secours!

— Plus bas, plus bas! » répliqua Singet qui défit les liens de Tripitaka et libéra Porcet ainsi que Sablet. Ils ajustèrent leurs robes et tuniques, sellèrent le cheval, ramassèrent les bagages sous la galerie et gagnèrent ensemble la sortie.

«Va me couper quatre saules au pied de la falaise et ramène-les-moi, demanda Singet à Porcet.

— Pour quoi faire? s'étonna Porcet.

— J'en ai besoin», répliqua Singet, «va vite nous les chercher!»

L'idiot était balourd, mais costaud. Il partit et, d'un coup de gueule à chacun, en eut bientôt abattu quatre, qu'il ramena en une fois sous le bras. Singet les émonda de tous les bouts de branches et fit ramener les troncs à l'intérieur par ses deux condisciples, qui les attachèrent aux piliers avec les mêmes cordes qui les avaient retenus prisonniers.

sortit un par un de sa manche. Il fit lier Tripitaka à un petit sophora au pied des marches, tandis que Porcet et Sablet étaient attachés aux arbres de part et d'autre de l'entrée.

Quant à Singet, il fut ligoté et renversé sur le sol.

«J'imagine que c'est pour m'interroger», pensa Singet.

Peu après, quand ils furent solidement ligotés, le grand immortel fit chercher dix pièces de grosse toile.

« Porcet!» dit en riant Singet, « quelle gentille attention:

il fait quérir de quoi nous tailler des manches bouffantes.

Bah! Il en épargnerait, du tissu, en se contentant de la forme en cloche

Quand les jeunes immortels eurent apporté de la toile de fabrication domestique, le maître ordonna:

«Enveloppez-les tous dans la toile!»

Les disciples se mirent tous à l'œuvre.

Singet riait: «Voilà qui est parfait! On nous offre de notre vivant un magnifique linceul.»

Un moment plus tard, quand on eut fini de les emballer, le grand immortel fit amener de la laque. Les disciples allèrent chercher le produit, qu'ils avaient eux-mêmes recueilli, séché et préparé. Us en enduisirent entièrement les trois pèlerins, sauf la tête et le visage.

«Maître», protesta Porcet, «le haut n'a pas tellement d'importance. C'est en bas qu'il faudrait ménager un trou pour que nous puissions nous soulager.»

Le grand immortel fit apporter un énorme chaudron.

«Quelle chance, Porcet», reprit Singet en riant, «s'ils ont sorti la marmite, c'est, j'imagine, qu'ils veulent nous accommoder avec du riz.

— Tant mieux! S'ils nous laissent en manger, on aura meilleure mine en fantômes rassasiés!»

De fait, les immortels posèrent la grande marmite au pied des marches. Le maître leur fit entasser des fagots et allumer un feu d'enfer.

«Versez de l'huile claire plein le chaudron et, quand elle commencera à bouillir, jetez-y Singet le Novice: sa friture vengera notre arbre de ginseng!»

A ces mots, Singet se réjouit en son for intérieur: «C'est aller au-devant de mes désirs! Depuis le temps que je n'ai pas pris de bain, ma peau sèche commençait à me démanger. De toute façon, après ce bon bain chaud, je me sentirai tout à fait en forme.»

Un instant plus tard, la marmite d'huile se mettait à Le fond de la marmite s'était brisé.

bouillir. Toutefois, le grand saint était sur ses gardes: il craignait quelque mauvais tour du taoïste, difficile à patet une fois qu'il serait dans l'huile. Regardant précipitamment autour de lui, il aperçut d'un côté de la plate-forme,à l'est, un cadran solaire, de l'autre, à l'ouest, un lion en pierre.

D'une secousse, il roula près de la sculpture, se mordit le bout de la langue et crachant sur la bête de pierre, lui cria de se transformer. Le lion prit l'aspeéf de Singet, même masse ligotée, tandis que l'âme originelle de Conscientde-la-Vacuité s'envolait dans les nuages et, de là-haut, contemplait les taoïstes.

Il voyait les petits immortels annoncer: «Maître, l'huile est en pleine ébullition.» Et celui-ci de répondre:

«Soulevez Singet et jetez-le dedans!»

Quatre garçons s'y essayèrent sans y parvenir. Huit autres vinrent à la rescousse: en vain. Quatre autres se joignirent à eux: impossible de le soulever.

«Ce maudit singe aime tant la terre que l'on ne peut l'en détacher: petit, certes; mais ce qu'il est solide! » se disaient les immortels. Finalement une vingtaine de garçons parvinrent à le porter jusqu'au chaudron et l'y lancèrent avec un gros plouf: l'huile bouillante éclaboussa au visage les jeunes taoïstes, provoquant de grosses cloques.

On entendit aussitôt après les garçons qui s'occupaient du feu crier: «Le chaudron fuit, il fuit!»

Ils n'avaient pas fini leur phrase que l'huile s'était déjà entièrement répandue, car le fond de la marmite s'était brisé. C'est qu'ils y avaient lâché un lion en pierre!

«Le maudit singe», s'exclama le grand immortel emporté par une violente colère, «manquer si effrontément d'égards! Je vais le mettre sur-le-champ dans l'embarras! Tu aurais pu t'enfuir, mais sans renverser mes fourneaux

1! Ce maudit singe est insaisissable, autant retenir du sable ou jouer avec du mercure, attraper l'ombre ou capturer le vent! Baste! Qu'il s'en aille donc! Mais détachez-moi Tripitaka, apportez une nouvelle marmite et mettons-le à frire pour venger l'arbre de ginseng.»

Les jeunes immortels se mirent tout de bon à l'œuvre et se préparèrent à déchirer la toile laquée.

Dans les airs, Singet les entendait fort clairement. Il se dit:

«Notre maître ne sera pas à la hauteur de la situation:

au premier contact avec l'huile bouillante, il serait mort. Il serait frit au second bouillonnement. Le troisième le réduirait en bouillie de bonze. Je ferais mieux de revenir me porter à son secours. »

Le brave Singet! Il descendit de son nuage et se présenta mains jointes: «Ne déchirez point la toile laquée pour frire mon maître. Attendez que je me glisse dans la marmite d'huile!

— Tu vas voir, sacré singe! » gronda le grand immortel surpris, «comment as-tu pu me jouer ce mauvais tour et détruire mon chaudron?

— Normal que tes fourneaux se soient renversés en me rencontrant», rétorqua Singet en riant, «en quoi est-ce mon affaire? J'aurais aimé répondre à ton aimable invitation à profiter de ce bain d'huile bouillante, mais j'éprouvais un besoin si urgent de me soulager, grand et petit besoins, que j'ai eu scrupule à souiller un si bon produit. Il serait devenu inutilisable pour faire sauter tes légumes.

Maintenant que je me suis proprement soulagé, me voilà en parfaite condition pour la friture: laisse mon maître et prends-moi! »

À ce discours, le grand immortel partit d'un grand rire froid et sortit de la salle pour se saisir de Singet. Si vous ne savez la réponse qu'il trouva, ni comment il parvint à s'en sortir, écoutez la séance qui vient!

Livre sixième

LE DÉPART DE SINGET

(chapitres xxvi à xxx)