Dit un poème:
Dans la vie arme-toi de patience
Car rien ne s'obtient sans endurance
lue sens de la vie est le fil de la lame,
Mais la colère est mauvaise conseillère.
L'homme supérieur ne cherche jamais querelle, Le saint chérit la vertu: vérités éternelles 3.
A violence, violence et demie
Qui sera, à son tour, anéantie.
Nous parlions du grand immortel Primordial-Subjugué; il dit à Singet en le prenant par la main: «Je sais ce dont tu es capable et je connais ta réputation de héros, mais cette fois tu as dépassé les bornes de la raison et trahi ta conscience. Tu ne m'échapperas pas, où qu'il te plaise de bondir. Je t'en parlerai jusqu'au paradis de l'Ouest et, quand nous aurons vu le Bouddha, il te faudra bien me rendre l'arbre de ginseng. Inutile de nous jouer de tes tours de magie!
— Mon bon maître, je vous trouve bien mesquin: vous voulez que l'arbre revive? Aucune difficulté à cela, n'en doutez pas! Vous vous seriez épargné ce conflit, si vous aviez commencé par vous expliquer.
— Pas de conflit! Crois-tu que je pourrais te le pardonner?
— Si vous libérez mon maître, je vous rends l'arbre vivant. D'accord?
— Si tu as le pouvoir de guérir l'arbre, je me lie à toi par les huit salutations et deviens ton frère juré!
— Je n'en demande pas tant! Relâche-les et le vieux Singet restitue la vie à ton arbre vivant, je te le garantis!»
Comme le grand immortel était convaincu qu'ils ne sauraient lui échapper, il relâcha Tripitaka, Porcet et Sablet.
«Maître», dit Sablet, «je me demande quelle diablerie notre condisciple aîné va lui jouer...
— Quelle diablerie?» coupa Porcet, «il lui fait le coup du diable repenti. Est-ce que ça peut guérir, un arbre mort? Il fait reluire le cuir pour lui en mettre plein la vue et, sous prétexte d'aller chercher de quoi le soigner, il va se tirer seul et prendre le large. Nous sommes le dernier de ses soucis!
— Il n'osera pas nous semer», assura Tripitaka, «demandons-lui où il va chercher le remède.» Aussi se mit-il à crier: «Conscient-de-la-Vacuité, comment as-tu fait pour berner l'immortel et l'induire à nous libérer?
— Comment ça, le berner? Le vieux Singet dit toujours la vérité.
— Où vas-tu te mettre en quête du remède?
— Comme disent les anciens: Bonne médecine vient de la mer
1: je me dispose à monter vers le grand océan oriental pour faire la tournée des trois îles et dix îlots, rendre visite aux saints et immortels de grand âge. En sollicitant d'eux quelque méthode pour rendre la vie à ce qui est mort, je suis sûr de lui guérir son arbre.
— Quand pourrais-tu être de retour, cette fois?
— Pas plus de trois jours.
— Ainsi soit-il! Je t'accorde le délai de trois jours que tu demandes. Trois jours! Si, passé trois jours, tu n'es pas de retour, je réciterai le soutra que tu sais.
— À votre obéissance! Entendu! »
Le voilà qui serre précipitamment sa jupette de peau de tigre et déclare au grand immortel en sortant: «Rassurezvous, messire, je ne tarderai pas. Mais il vous faut veiller de votre mieux sur mon maître, trois thés et six repas tous les jours: rien ne doit lui manquer. Sinon, je réglerai mes comptes avec vous à mon retour et commencerai par vous défoncer les marmites! Son linge sale, il faut le lui laver et amidonner. Je ne veux pas le retrouver l'air pâlot, et s'il a maigri, je ne repartirai plus!
— Pars, pars donc!» s'impatienta le grand immortel, «je ne le laisserai pas mourir de faim, c'est sûr!»
Le brave singe-roi! D'une culbute dans les nuages, il quitta le temple des Cinq-Fermes en direction du grand océan oriental. Il filait dans l'espace tel l'éclair, tel un météore, et fut bientôt rendu aux îles Penglai, la contrée des immortels. Un endroit vraiment magnifique! En témoigne le poème:
Vastie terre d'immortels, domaine sacré,
îles qui divisez et rassemblez les flots,
T'ombre de vos tours de jaspe rafraîchit le ciel, L, 'éclat des arcs géants flotte sur la haute mer.
Ta brume colorée se troue de flûtes d'azur,
Tes neuf luminaires couvrent les tortues d'or.
Souvent viennent ici féeriques beautés
Offrir aux trois immortels pêches d'éternité.
Sans pouvoir se rassasier du spectacle, Singet pénétra dans le territoire des îles Penglai. Il marchait, quand il aperçut à l'ombre des pins trois vieillards qui jouaient au go devant la grotte des Nuages-Blancs. L'étoile de la Longévité était spectatrice, tandis que celle du Bonheur et celle de la Richesse étaient les partenaires
1. Singet s'avança et
leur cria:
«Je vous salue, vieux frères! »
A sa vue les trois étoiles repoussèrent le damier et lui rendirent son salut:
«Grand saint, qu'est-ce qui vous amène?
— Je suis venu tout exprès me distraire en votre compagnie.
— J'ai entendu dire que vous aviez abandonné la voie du taoïsme pour suivre la doctrine du Bouddha, que vous avez renoncé à tout pour assurer la protection du moine chinois qui va au paradis de l'Ouest quérir les Écritures.
Vous qui êtes par monts et par vaux tous les jours, comment trouvez-vous le loisir de venir vous distraire?
s'étonna l'étoile de la Longévité.
— En vérité, je ne vous le cèlerai point, messieurs.
Comme il me faut aller à l'Ouest, j'ai eu quelques ennuis à mi-chemin et, si je suis venu, c'est parce que j'aimerais que vous me rendiez un petit service. Je ne sais toutefois si vous y consentiriez.
— À quel endroit?» voulut savoir l'étoile du Bonheur, «des ennuis à la suite de quoi? Je vous prie de vous exprimer clairement, de sorte que nous puissions prendre une décision.
— Nous avons été arrêtés au passage du temple des Cinq-Fermes au mont de la Longévité.
— Mais ce temple est la résidence du grand immortel Primordial-Subjugué! » se récrièrent les trois vieillards, «ne serait-ce point que tu lui aies dérobé ses fruits de ginseng pour les manger?
— Et alors, qu'est-ce que ça peut bien faire? répliqua en riant Singet.
— Sacré singe! Aucune notion de la valeur des choses!
Rien que de les humer donne trois cent soixante années de vie; en manger une, quarante-sept mille ans. On les appelle "cinabre retourné végétal". Notre niveau dans la Voie est loin d'atteindre le sien, qu'il a dû obtenir avec la plus grand facilité; il se pourrait qu'il possède la même longévité que le ciel. Tandis que nous autres, il nous faut tout de même nourrir notre essence séminale, exercer nos souffles, maintenir notre esprit concentré, mêler harmonieusement le tigre au dragon 1, saisir l'eau pour renforcer
le feu
2, bref nous dépenser en multiples efforts. Comment peux-tu te demander ce que ça peut bien valoir! C'est une racine d'une efficacité unique dans l'univers.
— Racine efficace? Allons donc! Je l'ai déjà déracinée.
— Comment cela, déracinée? s'effrayèrent les trois vieillards.
— L'autre jour, quand nous sommes passés par son temple, le grand immortel n'y était pas. Il n'y avait que deux jeunes garçons pour accueillir notre maître, qui n'a pas reconnu les deux fruits de ginseng qu'ils lui offraient.
Persuadé que c'étaient des bébés de moins de trois jours, il a obstinément refusé d'en manger. Les garçons les ont remportés et mangés sans nous les proposer. Je suis alors allé leur en voler trois que nous nous sommes partagés fraternellement. Les petits immortels, sans aucun sens du respect qu'ils nous devaient, nous ont interminablement abreuvés d'invectives. J'ai perdu patience: du premier coup de bâton dont je l'ai frappé, l'arbre s'est couché. Tous les fruits ont disparu, les feuilles sont tombées, les branches se sont brisées et les racines, arrachées, sont sorties de terre: il est mort. Je ne pensais pas que les garçons nous auraient enfermés: j'ai fait sauter les cadenas 5o et nous nous sommes enfuis. Le lendemain matin, quand Messire est. rentré, il nous a rattrapés. Au cours de la discussion, il a eu des mots peu avenants qui m'ont amené à le combattre. Il m'a pris de court en déployant sa manche, dans laquelle nous avons été emprisonnés. Il nous a fait ligoter et infliger le supplice du fouet toute une journée. Dans la nuit, on s'enfuyait à nouveau, mais il nous rattrapait une seconde fois pour nous capturer de la même façon. Sans un pouce d'acier sur lui, il se défendait avec une queue de yak: aucune des trois sortes d'armes n'avait prise sur lui. Il nous a ramassés cette fois de la même façon, puis a laqué la toile dont il avait enveloppé notre maître et ses deux disciples. Moi, il m'a plongé dans une marmite d'huile bouillante. J'ai fait usage de ma capacité de fuir, non sans lui casser d'abord son chaudron. Quand il a vu qu'il ne parviendrait jamais à me retenir, il a commencé à me prendre au sérieux.
Nous avons eu alors un entretien fructueux: je l'ai convaincu de relâcher mon maître et ses deux disciples en lui promettant de rendre la vie à son arbre. Nous sommes ainsi parvenus tous deux à une trêve. Songeant que bon remède vient de la mer, j'ai voyagé jusqu'ici et me suis permis de vous rendre visite. Si vous connaissez quelque recette pour faire revivre l'arbre, veuillez me la communiquer, car il est: urgent de délivrer le moine chinois des souffrances qu'il endure.
— Sacré singe, aucune idée des gens auxquels il s'en prend!» s'exclamèrent les trois dieux, fort ennuyés, eux aussi, à ce récit, «le maître du Primordial-subjugué est le doyen des immortels de la terre, alors que nous sommes les patriarches des immortels célestes. Il est vrai que tu as obtenu une position au ciel, mais tu n'es qu'en surnombre dans l'Unité suprême
1. Toi qui ne fais pas encore partie du
corps véritable des immortels
2, comment pourrais-tu lui
échapper? Si le grand saint avait battu à mort bête, oiseau, insecte ou reptile, il suffirait de gros comme un grain de millet de notre élixir pour le faire revivre. Ces fruits de ginseng viennent de la racine du bois d'immortalité:
comment lui rendre vie? Il n'y a pas de recette possible, aucune!»
Sous l'effet de cette réponse négative, les sourcils de Singet se nouèrent et mille rides barrèrent son front.
«Grand saint», reprit l'étoile du Bonheur, «il n'y a pas de solution ici, mais peut-être y en a t-il une ailleurs;
pourquoi prendre aussitôt cet air contrarié?
— Bien sûr, je pourrais chercher ailleurs. Il me serait facile de parcourir les extrémités des cieux et des mers.
Traverser les trente-six sphères célestes serait peu de chose. Mais la loi de mon maître est sévère, son indulgence limitée: il ne m'a accordé que trois jours. Si je dépasse le délai imparti, il récitera l'incantation de la Constriétion du cercle.
— Bon! Voilà qui est parfait», s'exclamèrent en riant les trois dieux, «sans ce moyen de contrôle, tu serais allé à nouveau te fourrer au ciel!
— Rassure-toi», reprit l'étoile de la Longévité, «il ne faut pas te faire trop de souci. Bien que le grand immortel soit d'une génération supérieure, il nous connaît. Il y a longtemps que nous ne l'avons revu; c'est pour toi que nous le faisons. Nous allons lui rendre une petite visite et nous ferons part de ton problème au moine chinois pour qu'il ne récite pas l'incantation. Peu importe le nombre de jours: il attendra que tu aies trouvé le remède. Nous ne repartirons pas avant.
— Je vous en suis très reconnaissant! » répondit Singet, «je vous prie de vous mettre en route. De mon côté je pars...»
Le Grand saint prit congé des trois étoiles. Il suffit à ce sujet.
Reparlons des trois étoiles qui, montées sur une auguste lumière, se dirigèrent vers le temple des Cinq Fermes. Les gens qui s'y étaient rassemblés entendirent soudain le cri des grues dans le vaste ciel: il annonçait l'approche de bon augure des trois anciens. On voyait:
Flèches de lumière traverser l'estpace,
Embaumé des effluves de parfums rares,
Des lambeaux de brume sur les habits de plume, Bouquets de nuages soutenir leur marche
1...
À ce spectacle l'un des petits immortels annonça en toute hâte:
«Maître, les trois étoiles de la mer sont là.»
Le grand immortel était justement en conversation 5o avec Tripitaka et ses disciples. À cette annonce, il descendit les marches pour les accueillir.
Quand Porcet vit l'étoile de la Longévité et son énorme crâne dénudé, il s'approcha, le retint par le bras et lui dit en riant: «Toujours aussi replet, mon vieux bonhomme!
Longtemps que je ne t'ai vu. Et toujours aussi vert: on ne porte même pas de bonnet! »
Porcet prit alors son propre couvre-chef de moine, qu'il lui enfonça sur la tête en éclatant de rire et en battant des mains: «Parfait! Superbe! Vraiment le cas de le dire:
Ajoute le bonnet pour faire entrer la richesse 1!»
L'étoile de la Longévité arracha le chapeau et grommela: «Stupide portefaix, aucun sens du respect que tu me dois!
— Je ne suis pas un portefaix, mais vous êtes d'engeance servile.
— Toi, un coolie, tu oses traiter les gens d'esclaves!
— Si vous n'étiez pas gens de service», reprit en riant Porcet, «vous dirait-on à tout bout de champ "apporte longévité!", "apporte bonheur!", "apporte richesse!"?»
Tripitaka cria à Porcet de se retirer, tandis qu'il rectifiait sa tenue pour recevoir les trois étoiles. Les trois anciens ne consentirent à s'asseoir qu'après avoir salué le grand immortel en qualité d'aîné. Une fois installée, l'étoile du Bonheur prit la parole: «Nous sommes confus d'avoir si longtemps négligé de vous présenter nos respects et de contempler votre visage vénéré. Nous sommes venus aujourd'hui en apprenant que le grand saint Singet avait troublé votre retraite.
— Le Novice Singet serait donc arrivé aux îles Penglai? répondit le grand immortel.
— Oui», confirma l'étoile de la Longévité, «il est venu nous demander une recette pour faire revivre votre arbre d'immortalité, qu'il avait détruit. Comme nous n'avons rien, il est allé ailleurs poursuivre sa quête, mais nous craignons qu'il n'enfreigne le délai de trois jours imparti par le saint moine sous peine de réciter l'incantation de Constriétion du cercle. Nous sommes venus d'abord pour vous présenter nos respects, ensuite pour solliciter un délai supplémentaire.
— Je me garderai bien de le réciter, je m'en garderai», répéta aussitôt Tripitaka, à ces mots.
Tandis qu'ils conversaient, Porcet revint en courant, "Livre VI, chapitre xxvi
agrippa l'étoile du Bonheur et lui réclama des gâteaux. Il se mit à lui tâter les manches, à fouiller sous la ceinture et continua en lui soulevant la robe.
«Porcet, ce ne sont pas des manières! s'écria Tripitaka sans pouvoir s'empêcher de rire.
— Ce n'est pas du tout du sans-gêne, c'est ce qu'on appelle "retourner le bonheur à chaque fois
1"!»
À nouveau, Tripitaka lui ordonna de déguerpir.
Porcet sortit en traînant la patte, non sans jeter un regard noir sur l'étoile du Bonheur, qui réagit:
«Portefaix! Que t'ai-je donc fait pour que tu m'en veuilles ainsi?
— Mais pas du tout!» répliqua Porcet, «je pratique ce qu'on appelle " tourner la tête dans l'espoir du bonheur".»
En sortant, Porcet tomba sur le garçon, qui tenait à la main quatre cuillères, tandis qu'il cherchait dans le cellier les gobelets et les gâteaux pour le thé. Il les lui arracha des mains, courut jusqu'à la grande salle, y ramassa une petite pierre sonore et s'en servit pour la cogner et frapper tant et plus en faisant des cabrioles.
«Ce bonze va de mal en pis, il oublie toute dignité, s'indigna le grand immortel.
— Ce n'est pas que je perds tout sens de la dignité», rétorqua en riant Porcet, «je célèbre "bonne fête des quatre saisons
2"!»
Laissons Porcet à ses fariboles et turlupinades, revenons à Singet, qui avait quitté les îles Penglai, monté sur un nuage. Il atteignit bientôt le mont d'immortels du Pot Carré 3. C'était un endroit magnifique, comme en
témoigne le poème:
De cette montagne s'élève un autre ciel,
"Palais
suprême, rencontre des immortels.
Les terrasses éclairent les trois purs sentiers, La fragrance des fleurs flotte dans les nuées.
Le phénix vient souvent sur l'arche se percher.
Qui force le jade liquidé
à couler?
Pêches et prunes venant à maturité
Annoncent une nouvelle myriade d'années.
Singet abaissa son nuage, mais il n'était pas d'humeur à jouir du paysage. Il marchait, quand il entendit le bruissement d'une brise odorante et les cris de grues noires: il y avait là un être divin.
[...] Au mont des Vautours souvent voyait le Bouddha, Et se nommait souverain suprême de l'EM,
Premier des immortels des brumes et nuées
Singet alla timidement à sa rencontre: «Seigneur, je lève les mains en votre honneur.»
Le souverain suprême s'empressa de lui rendre le salut: «Pardonnez-moi de n'être venu vous accueillir, grand saint. Veuillez prendre le thé en mon humble demeure.»
Il fit entrer Singet en le prenant par la main. C'était en effet un somptueux palais d'immortel. On n'en finissait pas d'admirer les piscines de jaspe et les kiosques de pierres précieuses. Ils venaient de s'asseoir pour prendre le thé quand un jeune garçon sortit de derrière l'écran de jade.
Comment était-il accoutré?
Drapé d'une robe aux reflets chatoyants,
La taille serrée d'une ceinture de soie,
Tête couverte d'un bonnet de cérémonie'
Il portait sandales à gravir pics divins.
Sorti de sa coque par ascèse du vrai,
Mérites accomplis, il suivait son bon plaisir, Ayant percé le secret du Sperme et du souffle.
Son maître le savait sans faute ni vanité.
Fuyant la renommée, iljouissait d'un âge sans fin:
La ronde des saisons ne pouvait lui mettre le grappin.
Au détour des galeries; montant dans les tours, Il avait par trois fois tâtépêches au ciel.
Le petit immortel sortant de derrière l'écran, N'était nul autre que l'illustre Dongfang Shuo 3.
À sa vue, Singet s'exclama en riant:
«Il est donc ici, le petit brigand! Mais il n'y a pas de pêches à voler chez le souverain suprême!
— Qu'est-ce que tu viens faire par ici, vieux brigand?»
répondit Dongfang Shuo en s'avançant pour rendre le salut, «il n'y a pas non plus d'élixir à dérober chez mon maître.
«Manqian, tais-toi», lui cria le souverain, suprême, «viens plutôt t'occuper du thé!»
Manqian était le nom en religion de Dongfang Shuo. Il se hâta d'entrer chercher deux tasses. Quand ils eurent fini de boire, Singet reprit la parole:
«Je suis venu vous demander une faveur, mais ne sais si vous consentiriez à me l'accorder.
— De quoi s'agit-il?» demanda le souverain suprême, «veuillez me mettre au courant.
— Comme j'ai été chargé récemment de la protection du moine chinois dans son voyage à l'Ouest et que nous passions par le temple des Cinq-Fermes, j'ai eu un mouvement de colère parce que ses garçons manquaient de manières: j'ai abattu son arbre aux fruits de ginseng. Nous avons été momentanément retenus et, comme le moine chinois ne saurait s'en sortir, je suis venu tout exprès en votre noble résidence dans l'espoir que vous ne me refuserez pas un moyen de le faire revivre.
— Sacré singe! Ça provoque des catastrophes de tous côtés sans se soucier des conséquences! Le maître du Primordial-Subjugué de ce temple des Cinq-Fermes s'honore du surnom sacré de Seigneur égal au Monde car il est le doyen des immortels terrestres. Comment as-tu osé t'attaquer à lui? Son arbre aux fruits de ginseng est une sorte d'élixir végétal. Il ne te suffisait pas de t'être rendu coupable d'en avoir dérobé, il t'a fallu renverser l'arbre! Consentirait-il à s'en tenir là?
— En effet: nous nous étions échappés, mais il nous a rattrapés et nous a fourrés dans sa manche comme si nous n'étions que vulgaires mouchoirs. Il m'a bien fallu en rabattre et lui promettre de trouver un moyen de faire revivre l'arbre. C'est pour cela que je vous sollicite.
— Je possède un grain de cinabre neuf fois retourné de l'Unité suprême, mais elle ne peut traiter que les créatures vivantes, pas les arbres qui sont esprits de la terre et du bois, bénis du ciel et imprégnés par la terre.
Ce serait à la rigueur possible, s'il s'agissait de végétation ordinaire, mais ce mont de la Longévité est une terre bénie antérieure au ciel, le temple des Cinq Fermes est une grotte-ciel du continent de l'Ouest 1, les
fruits de ginseng viennent de la racine merveilleuse des origines de l'univers: comment le soigner? Il n'y a pas moyen, aucun remède!
— Puisqu'il n'y a pas moyen, je prends congé», conclut Singet.
Le souverain suprême voulait le retenir pour lui offrir une coupe de nectar de jade, mais Singet refusa: «L'affaire est trop urgente, je n'ose m'attarder.»
Il remonta sur son nuage pour se rendre en l'île maritime de Yingzhou 1. C'était aussi un bel endroit, comme en
témoigne le poème:
L'arbre de perles
illumine la brume,
Les tours du palais de Yingzhou montent aux cieux.
Collines bleues, eaux vertes: luxuriance
3 [...].
Arrivé à Yingzhou, Singet aperçut sous les arbres de perles, au pied des falaises de cinabre, plusieurs immortels à la chevelure et aux favoris d'une intense blancheur, mais au visage d'enfant encadré de chignons en forme de cigogne. Ils jouaient au go ou aux échecs, buvaient, bavardaient, riaient et chantaient. C'était vraiment:
Nuées de bon augure emplies de lumière,
Écharpes flottantes de brumes heureuses.
Chants de phénix chamarrés à l'entrée de la grotte, Hanse de grues sombres au sommet de la montagne* [...].
Les vieillards se donnaient ainsi du bon temps, quand Singet leur cria à gorge déployée: «Est-ce que je ne pourrais pas m'amuser un peu avec vous?»
A sa vue, les immortels se hâtèrent à sa rencontre. En témoigne le poème:
La racine de l'arbre à ginseng brisée,
Le grand saint partit en quête de panacée,
Du précieux bosquet auréolé de brouillard
Sont sortis le recevoir les neuf vieillards
Singet reconnu les neuf anciens et leur dit en riant:
«Mes chers vieux condisciples, vous me paraissez fort aise!
— Si le grand saint s'était maintenu dans le bon chemin et n'avait pas jeté le trouble au palais du ciel, il le serait aussi et encore plus que nous! Enfin, les choses se sont arrangées maintenant; il paraît que tu t'es rangé à la vérité et que tu te rends à l'Ouest prêter hommage au Bouddha.
Mais comment as-tu trouvé le temps de venir jusqu'ici?»
Singet leur expliqua l'affaire qui l'amenait. Les neuf anciens en furent grandement choqués: «Tu exagères, "Livre VI, chapitre xxvi
tout de même! Tu fais trop de dégâts! Honnêtement, nous n'avons rien à te proposer.
— Dans ce cas, permettez-moi de prendre congé.»
Les neuf vieillards voulurent le retenir à boire du nectar de jade et manger des racines de lotus bleu, mais Singet refusa résolument de s'asseoir, se contentant de vider debout une coupe de neéfar et croquer un morceau de racine. Il quitta en toute hâte Yingzhou en direction de la vaste mer de l'océan oriental et, bientôt en vue du mont Potalaka, abaissa son nuage sur le sommet
1, où il vit la bodhisattva Guanyin, dans le bosquet de bambous pourpres, prêcher et commenter les soutras aux divinités gardiennes du ciel ainsi qu'à Moksa
et aux filles-dragons
3. Ainsi qu'en témoigne le
poème:
La cité maîtresse de la mer épaisse
De brumes et merveilles inépuisables
Nous apprend que ces mille transformations
Sortent d'un minuscule article de foi*:
Par le juñe fruit des quatre saintes vérités', Les «six ordinaires''» compris, tu seras libéré.
La forêt de jeunesse garde d'ailleurs saveur:
L'arbre eñ rouge de fruits et fleurs pleins d'odeurs.
La bodhisattva s'était aussitôt aperçu de l'arrivée de Singet et dépêcha sur-le-champ le grand dieu protecteur de la montagne pour l'accueillir. Sortant du bois, ce dernier lui cria: «Où vas-tu, Conscient-de-la-Vacuité?
— Ours mal léché!» gronda Singet en dressant la tête, «est-ce à toi de te permettre de m'appeler par mon prénom? Si ton vieux Singet ne t'avait accordé le pardon, tu ne serais plus que fantôme d'un cadavre au mont du Vent-Noir
7. Maintenant que tu jouis des fruits du bien auprès de la bodhisattva et que, résident de cette montagne sainte, tu entends sans cesse l'enseignement de la Loi, tu ne daignes plus me traiter de "Monsieur
8"?»
L'ours noir avait effectivement obtenu juste fruit et, comme protecteur du Potalaka, avait droit au titre de «grand dieu», ce qu'il devait en partie à Singet. Il ne sut que répondre en souriant:
«Grand saint, comme le disent les anciens: Vrai gentilhomme oublie les torts du passé''. Pourquoi y revenir sans cesse?
La bodhisattva m'envoie vous accueillir.»
Singer prit alors un air digne et respectueux pour suivre le dieu protecteur jusqu'au bosquet de bambous pourpres et présenter ses hommages à Guanyin.
«Conscient-de-la-Vacuité», lui demanda-t-elle, «jusqu'où est: arrivé le moine chinois?
— Jusqu'au mont de la Longévité dans le continent de l'Ouest:.
—
Il y a le temple des Cinq-Fermes sur cette montagne.
Le grand immortel, Primordial-Subjugué, l'as-tu rencontré?
— C'est parce qu'au temple, faute de savoir que c'était lui», avoua Singet en se prosternant jusqu'à terre, «j'ai détruit l'arbre aux fruits de ginseng et l'ai offensé, qu'il retient notre maître et l'empêche de poursuivre son voyage.
— Maudit singe qui n'as aucune notion de la valeur des choses!» lui reprocha Guanyin qui possédait l'intime connaissance de toute l'affaire, «son arbre aux fruits de ginseng est une racine merveilleuse des origines du ciel et de la terre. Lui-même est le doyen des immortels terrestres.
Même moi, je dois lui céder le pas, quelque peu. Comment as-tu pu abattre son arbre!
— Votre humble disciple ne le savait pas, vraiment pas», répondit Singet en s'inclinant à nouveau, «ce jour-là, comme il n'était pas chez lui, nous avions été reçus par deux jeunes immortels. C'est Porcet qui a su qu'ils avaient des fruits de ginseng et qui voulait goûter à quelque chose de nouveau: j'en ai volé trois que nous nous sommes partagés. Quand les garçons l'ont découvert, ils nous ont tant invectivé que j'ai perdu patience et leur ai renversé l'arbre. Le lendemain, il nous a rattrapés, nous a emportés prisonniers dans sa manche, puis nous a fait lier, fouetter et interroger toute une journée.
On s'était enfuis dans la nuit, mais il nous a rattrapés et ramenés de la même façon. La troisième fois, j'ai compris qu'on ne saurait lui échapper et lui ai promis de guérir son arbre. Je viens de la mer en quête d'un remède: j'ai parcouru les trois îles, mais aucun des dieux ou immortels n'en est capable. C'est pourqupi je suis venu vous saluer d'un cœur sincère dans l'humble espoir que, dans votre infinie compassion, vous m'accorderiez le moyen de sauver le moine chinois afin de lui permettre de poursuivre sa route vers l'Ouest.
— Pourquoi n'as-tu pas commencé par venir me voir, au lieu de parcourir en vain les îles?»
À ces mots, Singet se réjouit en son for intérieur:
«Quelle chance! C'est, donc qu'elle a un remède, pour sûr. »
Il s'avança pour la supplier à nouveau.
«L'eau de douce rosée de mon vase immaculé est excellente pour le soin de plantes magiques.
— L'avez-vous essayée?
— Oui.
— Quand?
— L'année où j'ai fait un pari avec seigneur Laozi: il avait arraché une branche de mon saule et l'avait calcinée dans son four à cinabre avant de me la rendre. Je l'ai mise dans le vase: au bout d'un jour et d'une nuit, elle a reverdi, redevenant aussi belle qu'avant.
— Quelle chance, vraiment, quelle chance!» s'exclama Singet en riant, «si une branche calcinée peut revenir à la vie, à plus forte raison une plante déracinée: il n'y a donc plus aucune difficulté! »
«Je vous laisse la garde du bosquet et serai bientôt de retour», recommanda Guanyin à son entourage, tandis que, le vase immaculé à la main, elle partait, précédée d'un perroquet blanc qui roucoulait, et suivie de Singet. En témoigne le poème:
C'est l'indicible image dorée
De la Compatissante vénérée
Qui fut auprès du "Bouddha du passé
"Pour
en son corps aâuel s'accomplir
Et purifier la vague des désirs.
Le cœur lavé de toute poussière,
Par la merveille de douce rosée,
Fera revivre l'arbre éternellement.
Revenons au grand immortel, en pure conversation avec les trois vieillards, lorsque, soudain, descendant de son nuage, Singet cria:
«La bodhisattva arrive, venez vite l'accueillir, venez vite! »
Les trois étoiles et le maître du Primordial-Subjugué se précipitèrent hors de la salle, en compagnie de Tripitaka et ses disciples. Guanyin, qui avait arrêté sa nuée de bon augure, commença par dire quelques mots au grand immortel avant de saluer les trois étoiles. Quand elle eut pris place, après l'échange des salutations, Singet conduisit à ses pieds Tripitaka, Porcet et Sablet. Ce fut ensuite le tour des immortels du temple.
«Inutile de tergiverser plus longtemps, grand immortel», s'écria Singet, «prépare l'autel, l'encens, et priez la bodhisattva de remettre sur pied votre arbre aux fruits de je ne sais trop quoi! »
Le grand immortel s'inclina pour la remercier: «Comment aurais-je eu le front de vous déranger pour une si mince affaire...
— Le moine chinois est mon disciple et si Singet vous a offensé, la raison commandait de vous en dédommager.
— S'il en est ainsi», intervinrent les trois vieillards, «trêve de politesses: prions la bodhisattva de se rendre dans le parc pour jeter un coup d'œil. »
Le grand immortel donna l'ordre de préparer une table à encens et de balayer les jardins de l'arrière-cour, puis il invita Guanyin à passer la première, suivie des trois anciens. Quand Tripitaka, ses disciples et la foule des immortels atteignirent le parc, chacun put constater que l'arbre gisait sur le sol défoncé, qui laissait apparaître les racines; les branches desséchées avaient perdu leurs feuilles.
«Tends la main, Conscient-de-la-Vacuité!» ordonna Guanyin.
Singet ouvrit la main gauche. Guanyin prit la branche de saule trempée dans la rosée douce du vase et traça sur la paume du singe le signe de la résurrection. Elle lui demanda ensuite de placer sa main sous la racine et d'attendre le surgissement de l'eau. Singet referma le poing et palpa sous les racines. Un moment plus tard, une source pure se mit à sourdre.
«Cette eau ne doit pas entrer en contact avec la matière des cinq dynamies
1. Il faut l'écoper avec une louche de
jade, redresser l'arbre et l'arroser à partir de la tête:
l'écorce se recollera spontanément jusqu'aux racines, les feuilles et les bourgeons repousseront, les branches reverdiront et des fruits apparaîtront.
— Les petits taoïstes, apportez-moi vite une louche de jade! cria Singet.
— Dans la montagne déshéritée de votre humble serviteur, il n'y a pas de louche de jade», s'excusa le maître du On vit en effet i'arbre reprendre sa luxuriance de naguère.
Primordial-Subjugué, «nous n'avons que des tasses à thé et des coupes à vin qui soient en jade. Peut-on les utiliser?
— Du moment que l'instrument est en jade et peut écoper l'eau, c'est bon», répondit Guanyin, «apportez-les, on verra bien.»
Le grand immortel ordonna aussitôt aux jeunes garçons de chercher trente tasses et quarante-cinq coupes, avec lesquelles ils puisèrent l'eau pure sous les racines. Singet, Porcet et Sablet soulevèrent l'arbre et le maintinrent droit, recouvrant de terre la base. Ils présentaient un à un les récipients d'eau de source à Guanyin, qui en aspergeait délicatement l'arbre avec la branche de saule, tout en récitant une incantation. Peu après, quand elle eut vidé l'eau écopée, on vit en effet l'arbre reprendre sa luxuriance de naguère. Il portait vingt-trois fruits.
«L'autre jour, quand les fruits avaient disparu, nous avons eu beau recompter, il n'en reétait que vingt-deux.
Comment se fait-il qu'il y en ait un de plus maintenant que l'arbre reprend vie? s'étonnèrent Vent-Pur et Clair-de Lune.
—
he temps finit par rétablir la juitice», déclara Singet, «je n'en avais volé que trois l'autre jour; l'autre était tombé par terre et, selon le dieu local, avait été absorbé au contact du sol. Porcet n'a cessé de ronchonner en prétendant que j'en avais resquillé un. C'est: ainsi qu'ils ont eu vent de l'affaire qui est maintenant, enfin, éclaircie.
— Si je ne me suis pas servi d'un récipient dont la matière est faite de l'une de cinq dynamies, c'est que j'étais au courant de cette incompatibilité», confirma Guanyin.
Le grand immortel en fut fort aise et ordonna aussitôt de chercher le maillet d'or pour en détacher dix: il invitait Guanyin et les trois vieillards à retourner dans la salle de réception afin de leur exprimer ses remerciements et, en même temps, fêter les fruits de ginseng. Les petits immortels disposèrent des tables et des chaises, ainsi que les plateaux de cinabre, tandis que Guanyin prenait la place d'honneur, les trois anciens à sa gauche, Tripitaka à sa droite; le grand immortel leur tenait compagnie sur un siège avancé. Chacun consomma un fruit. Ainsi qu'en témoigne le poème:
En la céleste grotte des anciens temps
Ee ginseng fructifie tous les neuf mille ans.
"Livre VI, chapitre xxvn
i 9
La douce rosée a rendu feuilles et fruits
A l'arbre déraciné, décharné, détruit.
Trois vieillards, heureux de revoir de vieux amis:
Pour les quatre moines une chance inouïe!
Maintenant qu'ils savent dégusterfruits de ginseng, Ils connaîtront jeunesse sans fin et vie longue.
Cette fois, comme Guanyin et les trois anciens avaient chacun pris un fruit, Tripitaka fut enfin convaincu que c'était un trésor d'immortel et en mangea aussi un. Ses trois disciples en firent autant, ainsi que le maître du Primordial-Subjugué, pour leur tenir compagnie. Le dernier fut partagé entre tous les immortels du temple.
Singet remercia la bodhisattva, qui s'en retourna au Potalaka et raccompagna les trois vieillards jusqu'au tournant des îles Penglai. Le maître du Primordial-Subjugué fit ensuite servir du vin et une collation maigre, afin de jurer fraternité avec Singet. Le cas de le dire: On ne fait point connaissance sans commencerpar se battre. Les deux familles n 'en font plus qu'une.
Les quatre pèlerins, tout heureux, allèrent prendre du repos comme le soir tombait. Le vénérable avait ainsi eu la chance, enfin, de manger l'élixir végétal qui lui assurait longue vie et résistance contre les épreuves infligées par les ogres et démons.
Si vous ne savez, en fin de compte, comment ils se dirent adieu le lendemain, écoutez la séance qui vient.