Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre27

027 OÙ LA DÉMONE DU CADAVRE SE JOUE PAR TROIS FOIS DE TRIPITAKA, ET LE SAINT MOINE, EXASPÉRÉ, CHASSE LE BEAU SINGE-ROI.

Parlons de Tripitaka et de ses disciples: le lendemain, à l'aube, ils se préparaient à poursuivre leur route. Mais, depuis qu'ils s'étaient juré fraternité, Singet et le maître du Primordial-Subjugué éprouvaient l'un pour l'autre une telle sympathie que ce dernier se refusait à les laisser partir si vite. Il avait pris des dispositions pour les fêter cinq ou six jours d'affilée. Tripitaka se sentait rénové jusqu'à la moelle des os depuis qu'il avait pris de cet élixir végétal, l'esprit aussi ragaillardi que le corps. Préoccupé comme il l'était par la quête des Écritures, comment aurait-il consenti à se laisser retarder? Il n'y eut rien à faire, il leur fallait repartir.

Le maître et ses disciples avaient fait leurs adieux et pris la route depuis peu, quand ils virent une haute montagne.

«Devant nous se dresse une montagne dangereuse et si escarpée que le cheval ne pourra avancer, je le crains.

Faites attention, très attention, mes disciples!

— Rassurez-vous, maître, nous savons ce qu'il y a à faire», répondit Singet.

Le brave singe-roi! En tête, devant le cheval, il ouvrait la voie dans la montagne, le bâton en travers des épaules.

Ils gravirent une haute falaise d'où s'étendait une vue que le regard ne pouvait épuiser:

Sous l'étagement des crêtes et pics

Serpentent torrents et précipices.

Tigres et bordes de loups vont pressés,

Biches et cerfs marchent en bandes serrées.

Daims et sangliers se glissent en troupes,

Lièvres et renards fourmillent partout.

Il y a un python de mille pieds

Et un serpent de dix mille toises.

Ee python crache brouillards délétères

Et le serpent souffle un vent mauvais.

Epines et ronces encombrent le sentier,

Cèdres et pins sont de toute beauté.

Eianes et vrilles à perte de vue

Rejoignent jusqu'au ciel l'herbe touffue.

L'ombre tombe du nord sombre et glauque,

Les nuages s'ouvrent au sud du pôle.

E 'haleine d'autrefois reste en cet endroit

Où mille pics se déploient sous le soleil froid.

De quoi effrayer le vénérable sur son cheval, mais Singet fit montre de ses capacités: agitant sa trique de fer, il poussa un rugissement qui mit en fuite tigres et léopards, tandis que loups et serpents se terraient. Les pèlerins atteignaient l'endroit le plus escarpé quand Tripitaka déclara:

«Conscient-de-la-Vacuité, après cette longue journée "Livre VI, chapitre xxvu

de marche, j'ai faim: va me chercher quelque part l'aumône d'une nourriture maigre.

— Maître», répondit Singet avec un sourire gêné, «vous n'êtes vraiment pas futé: en pleine montagne? Pas trace de village devant, point d'auberge par-derrière!

Même si nous avions de l'argent, où pourrions-nous acheter quoi que ce soit? Où donc voulez-vous que je vous trouve à manger?

— Sacré singe!» rétorqua Tripitaka, fort mécontent, «quand je pense où tu en étais au mont des Deux Frontières, coincé dans ce coffre de pierre par le Bouddha, dans l'impossibilité de bouger sauf la langue! C'est moi qui t'ai sauvé la vie et t'ai reçu parmi mes disciples. Comment peux-tu me refuser ce petit effort? Toujours enclin à la paresse!

— Ne suis-je pas plutôt diligent? Quand me serais-je montré négligent?

— Comment peux-tu me refuser de mendier de la nourriture, si tu te prétends dévoué? Peut-on marcher le ventre vide? Jamais je ne pourrai atteindre le monastère du Coup-de-Tonnerre, dans ces conditions, à travers ces montagnes pestilentielles.

— Maître, trêve de reproches, n'en dites pas davantage! Je connais votre caractère ombrageux: pour peu que je vous contrarie, vous allez réciter la chose. Descendez donc de cheval et asseyez-vous tranquillement en attendant que je vous trouve à manger là où il y aurait présence humaine.»

D'un bond, Singet sauta au bout d'un nuage, d'où il se mit à observer, les yeux écarquillés, se servant de sa main en guise de visière. La route vers l'Ouest est malheureusement fort peu fréquentée: il n'y avait ni villages, ni maisons isolées. Le cas de le dire: Un lieu où les arbres sont d'autant plus nombreux que l'homme est rare. Au bout d'une longue observation, il aperçut droit au sud, sur l'adret d'une haute montagne, une zébrure de points rouge vif.

«Maître, il y a de quoi manger!» déclara Singet en descendant sur son nuage. Le vénérable lui demanda ce que c'était.

«Il n'y a ici personne à qui mendier du riz, mais une tache de rouge sur les montagnes du Sud: ce doit être des pêches sauvages arrivées à maturité. Je vais aller en cueillir quelques-unes pour calmer votre faim.

— Avoir des pêches à manger est déjà une chance non pareille pour qui a quitté sa famille», répliqua joyeusement Tripitaka.

Singet prit son bol à aumônes et, d'une culbute rapide comme l'éclair, laissant une traînée de vapeurs froides, il fut en un instant sur le lieu de la cueillette, dont il ne sera dit davantage pour le moment.

Ainsi va le dicton: Il n'est de haute montagne qui ne soit hantée, ni de cimes escarpées sans maléfices.

Effectivement, il y avait un monstre dans cette montagne. Singet l'avait dérangé en partant à la cueillette.

Fendant un vent d'outre-tombe à travers les nuages, il ne put se contenir de joie en apercevant Tripitaka assis par terre:

«Quel bonheur! Quelle veine! Depuis tant d'années que j'ai entendu parler de ce moine chinois en quête du Grand Véhicule

1! C'est en fait la réincarnation de Cigaled'Or 2, dont le corps originel a été cultivé au cours de dix générations successives. Manger un morceau de sa chair assure longévité indéfinie. Ce jour tant attendu est enfin arrivé!»

La démone s'avança dans l'intention de s'emparer de lui, mais, apercevant deux guerriers qui protégeaient la gauche et la droite du vénérable, elle n'osa pas l'accoster.

Qui étaient ces deux grands chefs de guerre? L'un était Porcet et l'autre Sablet. Peut-être n'avaient-ils point de très hautes capacités, mais Porcet avait été amiral des Roseaux-Célestes et Sablet général des Rideaux-Roulés.

Leur prestige d'antan ne s'était pas entièrement évaporé.

De là venait la crainte de la démone, qui se dit: «Essayons plutôt de lui jouer un tour, et voyons ce qui en résultera!»

Sacrée démone! Elle dirigea le vent maléfique sur une courbe de la montagne et, d'une secousse, se transforma en jeune fille au visage de lune, belle comme une fleur. On ne finirait pas de décrire la pureté de ses sourcils et la vivacité de ses yeux, la blancheur de ses dents et la rougeur de ses lèvres. Tenant de la main gauche un pot de grès bleu et de la main droite un vase de porcelaine céladon, elle se dirigeait droit sur le moine chinois, allant de l'ouest à l'est.

L e saint moine laissait son cheval reposer

Quand il vit la charmante fille s'approcher:

hes manches légères révèlent mains de jade,

L, 'iäht se dandinant se dirigea droit sur elle.

Ea jupe plissêe découvre petits petons

Sueur qui perle sous la poudre du visage

Est fleur gonflée de rosée, poussière sur le front Brume sur le saule des sourcils de phalène.

Sous son regard captif, la voilà qui s'amène...

«Porcet, Sablet!» s'écria Tripitaka à sa vue, «à l'instant même Conscient-de-la-Vacuité affirmait que ces étendues sauvages étaient inhabitées. Regardez là-bas: n'est-ce point quelqu'un qui vient vers nous?

— Maître», répondit Porcet, «restez assis avec Sablet pendant que je vais jeter un coup d'œil. »

L'idiot posa son râteau, rectifia sa tenue et, se dandinant en s'efforçant de prendre un air avantageux, il se dirigea droit vers elle, prêt à la rencontrer face à face.

Le cas de dire: L'incertain de loin, de près ne l'efl point. La jeune fille était:

Peau lisse déglace sur ossature fine,

Col ouvert sur une tendre poitrine.

Sous les sourcils de saule de teinte bleu noir E'amande de ses yeux lançait des étoiles.

E 'air digne et réservé comme la lune,

D'une allure naturellement pure,

Corps de saule où nichent des hirondelles,

Voix de loriot qui chante sous les tonnelles, C'est la rose'

du matin sous le soleil d'or,

Ea Splendeur de la pivoine qui vient d'éclore.

Quand il vit combien elle était charmante, l'idiot se laissa agiter de profanes pensées et ne put s'empêcher d'errer en paroles:

«Belle donatrice

3, où allez-vous? Que tenez-vous à la

main?»

C'était évidemment une démone qu'il était bien incapable de reconnaître. La jeune femme enchaîna en lui répondant:

«Vénérable, j'ai du riz odorant dans le pot de grès bleu, du "nerf" de farine de blé

dans le vase vert céladon. Je ne

suis venue ici pour nulle autre raison que celle d'accomplir le vœu de nourrir les moines.»

Rempli de joie à ces mots, Porcet fit demi-tour et, comme saisi du haut mal

5, courut prévenir Tripitaka:

«Maître! Le Ciel sait récompenser les siens! Comme vous aviez faim, vous avez envoyé mon frère quêter, mais je me demande où ce singe est allé s'amuser à cueillir des pêches.

D'ailleurs, si l'on en mange trop, ça vous gargouille dans le ventre et vous donne la diarrhée. Regardez: ne voilà-t-il pas quelqu'un qui vient nourrir les pauvres moines!

— Balourd de mauvais plaisant!» répliqua Tripitaka qui n'y pouvait croire, «depuis le temps que nous marchons sans avoir rencontré un seul brave homme, d'où pourrait donc sortir quelque donateur?

— Maître! La voilà!»

Dès qu'il la vit, Tripitaka sauta sur ses pieds et, les mains jointes sur la poitrine, lui dit: «Chère donatrice, où demeurez-vous? De quelle famille êtes-vous? Quelle sorte de vœu vous amène à venir ici nourrir les moines?»

C'était évidemment un être maléfique que le supérieur n'avait pas su non plus reconnaître. Se voyant ainsi interrogée, la démone prit aussitôt un air hypocrite et chercha à l'égarer par des paroles doucereuses:

«Ces montagnes dont se détournent les serpents et que craignent les bêtes sauvages s'appellent chaîne du Tigre Blanc 1. Notre maison est à ses pieds, droit vers l'ouest. Mes parents, encore en vie, aiment à lire les soutras et faire le bien. Ils nourrissent libéralement les moines qui viennent de loin ou de près. Mais, sans enfants, ils ont prié les dieux de leur accorder ce bonheur et je suis née. Us m'auraient trouvé un bon parti et m'auraient mariée ailleurs, s'ils n'avaient pas craint de se trouver sans soutien, l'âge venant. Ainsi se sont-ils résignés à prendre chez eux un gendre pour les soigner jusqu'à la fin de leur vieillesse.

— Chère donatrice, vous vous expliquez mal! N'est-il pas dit dans les livres saints que tant que les parents sont en vie, on ne s'en va pas voyager au loin et que si l'on doit voyager, ilfaut dire où

2? Puisque vos parents sont de ce monde et que l'on vous a donné un mari, n'était-ce pas à lui d'accomplir votre vœu? Comment se fait-il que vous marchiez seule dans la montagne, et sans être accompagnée de quelque serviteur?

Ce n'est point respecter la conduite qui convient à une femme honnête.

— Maître», se hâta d'ajouter la jeune femme avec un large sourire, «mon mari a emmené quelques ouvriers bêcher les champs de la combe du flanc nord. Ceci est le repas de midi que je leur avais préparé et que j'allais leur porter. En cette saison de presse de la sixième lune 3,

J 2 Ô personne n'est disponible et mes parents sont trop vieux:

voilà pourquoi je le leur apporte moi-même. Je vous ai rencontrés par hasard, tous les trois qui venez de loin et, songeant combien mon père et ma mère aiment à faire bien, je voudrais que cette nourriture fût offrande aux moines. Je serais heureuse de vous faire cet humble présent

1, si vous ne le dédaignez pas.

— Parfait, parfait!» soupira Tripitaka, «mais l'un de mes disciples est parti cueillir des fruits et sera de retour dans un instant. Je n'ose manger ce que vous m'offrez, car si je le fais et si votre mari l'apprenait, il vous maudirait: la faute en serait au pauvre moine que je suis.

— Maître! » reprit la jeune femme, le visage rayonnant de séduction, comme elle voyait que Tripitaka refusait la nourriture, «mes parents se plaisent à faire l'aumône aux moines, mais c'est bien peu de chose comparée à l'amour du bien qui anime mon mari: il consacre sa vie à construire les ponts, réparer les routes, secourir les personnes âgées et prendre en compassion les pauvres. Dès qu'il apprendra que vous avez mangé sa nourriture, maître, il me témoignera une affection bien plus grande que d'ordinaire.»

Tripitaka s'obstinait à refuser de manger. À ses côtés, Porcet en était au dernier point de l'exaspération. Faisant la moue, l'idiot grommelait intérieurement: «De tous les bonzes de la terre, il n'y a pas plus chiffe molle que celui-là! Le repas est tout prêt, il y a trois parts, mais il ne veut pas y toucher, faut qu'il attende le retour du singe pour ne le manger qu'après l'avoir divisé en quatre!»

Perdant patience, il renversa le pot d'un coup de groin et allait se mettre à table sans autre explication, quand Singet revint du sommet de la montagne du sud d'un seul bond, bol en main, après avoir cueilli quelques pêches. Ouvrant ses yeux de feu aux pupilles d'or

2, il reconnut dans la fille

un être maléfique, posa son bol, tira la trique de fer et la lui aurait assenée sur la tête, si Tripitaka, affolé, ne l'avait retenu de sa propre main:

«Conscient-de-la-Vacuité! Sais-tu qui tu t'apprêtes à frapper?

— Maître, la fille qui se tient devant vous n'est pas la brave personne que vous croyez: c'est un monstre qui cherche à vous égarer.

— Sacrée caboche de singe! Tu possédais pourtant "Livre VI, chapitre xxvn

quelque discernement, naguère. Comment se fait-il que tu en arrives à dire n'importe quoi, maintenant? La donatrice est si bonne qu'elle voulait nous offrir cette nourriture. Pourquoi la traiter de démone?

— Maître», répliqua Singet en riant, «vous n'y comprenez rien! Quand je jouais au monstre à la grotte du Rideau-Torrentiel, j'en faisais tout autant quand j'avais envie de manger de la chair humaine: je me transformais en or ou argent, en terrasse de domaine, en bonhomme ivre ou en jolie femme. Qui était assez fou pour s'attacher à moi, se voyait entraîné dans la grotte où il était à ma merci et je le consommais à ma guise, soit bouilli, soit cuit à la vapeur. Ce que je ne pouvais manger sur-le-champ, je le faisais sécher au soleil en prévision des mauvais jours.

Maître, si j'avais tardé, vous seriez tombé dans le panneau et bientôt victime de ces procédés cruels.»

Mais Tripitaka ne voulait pas le croire et répétait que c'était une brave personne.

«Maître», en conclut Singet, «je vous ai compris. C'est sûrement que vous n'avez pas été insensible à ses charmes.

Si tel est vraiment votre désir, faites abattre quelques arbres par Porcet et envoyez Sablet ramasser de l'herbe. Je ferai office de charpentier et vous construirai un gentil petit nid où vous pourrez consommer votre union avec elle. Nous irons chacun notre chemin. N'est-ce pas ce qu'il y a de mieux à faire? À quoi bon se fatiguer à chercher je ne sais trop quels soutras?»

Doux et bon comme il l'était, Tripitaka ne sut encaisser la raillerie sans rougir jusqu'au bout des oreilles. Profitant de son embarras, Singet s'enflamma à nouveau, sortit sa trique de fer et l'abattit en plein sur le visage du monstre.

La démone n'était toutefois pas sans ressources: usant de la méthode de «libération du cadavre

1», elle avait concentré toute son énergie pour s'enfuir au moment même où tombait le bâton de Singet, laissant pour mort un corps fictif gisant à terre. Le vénérable en restait tout tremblant.

Il marmonnait: «Ce singe manque franchement d'égards:

il n'obéit pas à mes objurgations répétées et se permet de détruire sans raison une vie humaine.

— Ne m'en voulez pas, maître, venez plutôt voir ce qu'il y a en réalité dans ce pot.»

Soutenu par Sablet, Tripitaka s'approcha. Que vit-il?

Au lieu de riz odorant, un pot rempli de longs asticots qui traînaient leur queue, au lieu de farine de blé, plusieurs grenouilles et crapauds qui se mirent à sauter de tous côtés.

Le vénérable commençait enfin à se laisser à moitié convaincre, mais rien ne pouvait empêcher Porcet de vider sa rancœur. Il se mit à lâcher à ses côtés des insinuations de nature à remplir le Maître de doutes:

«Pensez donc, mais cette fille, c'est une femme de paysan du coin qui nous a rencontrés en portant à manger aux champs. Pourquoi diable la traiter de démone? Le frangin a la main lourde: il a simplement voulu l'intimider sans penser qu'il la tuerait du premier coup. Il a eu peur que vous ne récitiez le soutra de la Constridion du cercle. C'est pourquoi il a eu recours à quelque tour pour vous empêcher d'y voir clair en faisant apparaître ces transformations magiques. Ce n'est que pour vous troubler la vue et vous dissuader de réciter l'incantation! »

Ce discours allait faire le malheur de Tripitaka. Il crut en effet à ce que l'idiot avait insinué et, faisant le signe approprié de la main, récita la formule de constridion.

«Ma tête!» hurla aussitôt Singet, «ma tête me fait mal, arrêtez, arrêtez! Dites-le, si vous avez quelque chose à dire!

— Je n'ai rien de plus à dire! » répliqua Tripitaka, «ceux qui ont quitté leur famille doivent sans cesse vouloir le bien d'autrui, ne jamais se départir de la charité, à chacune de leurs pensées, à chaque instant, se soucier de la vie des fourmis quand ils balayent, couvrir les lampes de gaze par égardpour les phalènes, alors que toi, tu te livres à la violence à chaque pas! À quoi bon se mettre en quête des Écritures, quand on a tué une personne innocente du bon peuple? Retourne chez toi!

— Où voulez-vous que j'aille, maître?

— Je ne veux plus de toi comme disciple.

— Je crains que vous ne parveniez jamais au bout de votre route vers le paradis de l'Ouest, si vous ne me gardez pas comme disciple.

— Ma vie dépend du Ciel. Si je dois mourir dévoré par quelque monstre, que ce soit bouilli ou cuit à la vapeur, je ne saurais m'en formaliser. Enfin, même si ce n'est pas le cas, pourrais-tu me sauver de la grande limite à toute vie impartie? Retourne au plus vite chez toi!

— Entendu, je m'en vais, maître, mais je ne me suis pas encore acquitté de la reconnaissance que je vous dois pour vos bontés.

— Quelles bontés?»

Le grand saint aussitôt s'agenouilla et se prosterna en disant:

«En jetant le trouble au palais du ciel, le vieux Singet s'est attiré les pires épreuves, écrasé par notre Bouddha au mont des Deux-Frontières. J'ai eu la chance d'être converti par Guanyin et d'être délivré par vous, maître.

Si je n'avais pas accepté de vous accompagner au paradis de l'Ouest, j'aurais été manifestement un ingrat, car:

«Qui ne rend grâce reçue n'est point gentilhomme lit pour tous les temps sera maudit comme infâme!»

Or, Tripitaka était un saint moine plein de compassion.

À voir Singet le supplier si pitoyablement, il fit retour sur lui-même et lui dit:

«Puisque tu parles de cette façon, je te pardonne pour cette fois. Ne recommence pas à te conduire sans déférence! Si jamais tu reviens à pareil acte de violence, c'est vingt fois que je répéterai l'incantation!

— Libre à vous de la réciter trente fois, mais je ne frapperai plus personne. »

Il aida le moine chinois à remonter sur le cheval et lui présenta les pêches qu'il avait cueillies. Tripitaka en mangea quelques-unes, tout en chevauchant, afin de calmer momentanément sa faim.

Parlons de la démone, qui s'était échappée en montant dans les airs. La trique de Singet n'avait pu la tuer parce que l'esprit était sorti à temps du cadavre. À l'extrémité d'un nuage, elle grinçait des dents de rage contenue contre Singet. «J'ai entendu parler de ses extraordinaires capacités depuis des années», se disait-elle, «et je constate aujourd'hui que ce n'est point réputation surfaite. Le moine chinois ne m'avait pas découverte et allait manger le riz. Il aurait suffi qu'il penchât la tête pour le humer, je l'aurais saisi et il aurait été mien, mais il a fallu que survienne celui-là, qui a ruiné l'opération!

Et j'ai bien failli recevoir un coup de son bâton. Si je le laisse aller, le bonze, je me serai donné beaucoup de mal pour rien: redescendons lui jouer un tour et l'amuser un peu! »

Le brave monstre! Il fit descendre le sombre nuage sur 53o

le flanc de la montagne la plus proche et, d'une secousse, se transforma en vieille femme, de huit décennies accomplies. Appuyée sur une canne de bambou au manche recourbé, elle avançait en pleurant à chaque pas.

Grandement alarmé à sa vue, Porcet s'écria: «Maître, catastrophe! La maman est. à la recherche de quelqu'une!

— A la recherche de qui? demanda Tripitaka.

— Mais de celle que mon frère et condisciple a tuée!

C'est, sûrement sa fille. C'est., pour sûr, la mère, qui est. à sa recherche.

— Ne raconte pas n'importe quoi, frérot!» rétorqua Singet, «la fille avait dix-huit ans alors que la vieille en a quatre-vingts. Comment pourrait-on accoucher à plus de soixante ans? Je parie qu'elle est fausse. Attends que j'aille voir ça de plus près!»

Le brave Singet! Il s'avança à grandes enjambées pour observer de près l'être maléfique:

Le voilà transformé en vieille dame:

Tempes plus blanches que neige, la femme

Avance avec lenteur calculée;

Lile marche à petits pas comptés.

Le corps frêle et décharné,

Le visage, feuille desséchée,

Pommettes saillantes

Et lèvres pendantes;

Plus fripée que feuille de lotus:

Vieillesse ne vaut jeunesse.

Singet reconnut en elle la démone: sans autre forme de procès, il leva son bâton et le lui assena sur la tête. À la vue de la trique brandie, elle avait de la même façon abandonné le faux cadavre, gisant au bord de la route, en se transformant en pur esprit.

La scène remplit le moine chinois d'une telle horreur qu'il tomba de cheval et resta couché au bord du chemin, sans pouvoir dire autre chose que prononcer vingt fois sans discontinuer l'incantation de la Constriciion du cercle. Le malheureux Singet qui en avait la tête en forme de calebasse étranglée, se roulait de douleur et suppliait, tant la souffrance était intolérable:

«Maître, arrêtez! Dites ce que vous avez à dire!

— Que dire de plus? Moine qui a la chance d'entendre de bonnes paroles ne saurait retomber en enfer. Après tant "Livre VI, chapitre XXVII

d'exhortations de ma part, comment se fait-il que tu persistes dans la violence? Tu viens de tuer une personne du bon peuple, et voilà que tu en frappes à mort une autre.

Qu'est-ce que ça signifie?

— C'est un monstre!

— Ce maudit singe raconte n'importe quoi! Comme s'il pouvait y avoir des monstres en si grand nombre! Tu es de ceux dépourvus de toute inclination au bien et portés à commettre le mal. Va-t'en!

— Vous me demandez à nouveau de partir, maître?

Puisqu'il le faut, je m'en retourne, mais il y a quelque chose qui ne va pas.

— Qu'est-ce qui ne va pas?

— Maître», intervint Porcet, «il veut partager avec vous les bagages. Lui qui vous a accompagné tant d'années, vous ne pouvez tout de même pas le renvoyer les mains vides. Donnez-lui en partage quelque vieille tunique et chapeau défoncé tirés de ce sac!

— Il va en recevoir sur la gueule, le ballot!» explosa Singet qui trépignait de colère devant ces insinuations, «j'ai toujours observé le voeu de pauvreté, sans la moindre pensée d'envie, le moindre sentiment de cupidité. Moi, vouloir partager les bagages?

— Puisque ni l'envie, ni la cupidité ne te retiennent», répliqua le moine chinois, «qu'attends-tu pour t'en aller?

— Je ne vous le cacherai pas, maître», expliqua Singet, «la vérité est qu'il y a cinq cents ans, je vivais dans le grand déploiement de fastes d'un héros à la grotte du Rideau Torrentiel de la montagne de Fleurs et Fruits; j'avais soumis les démons de soixante-douze cavernes et disposais d'une force de quarante-sept mille petits monstres. Une couronne d'or pur sur la tête, drapé d'une robe ocre rouge, la taille serrée d'une ceinture de jade de Lantian 1, chaussé

de sandales à marcher sur les nuages, à la main, en guise de sceptre, ma trique aux cercles d'or, j'étais quelqu'un, en vérité. Depuis que le nirvana

m'a fait passer au-delà du

péché et que, tonsuré, j'ai marché dans la juste voie du noviciat en vous suivant comme disciple, j'ai la tête serrée dans ce cercle d'or. Il me serait difficile de retourner ainsi parmi les miens. Maître, si vous ne voulez vraiment plus de moi, récitez, je vous en prie, une incantation de desserrement, de sorte que je puisse enlever le cercle et vous le rendre, ce qui vous permettra d'en coiffer quelqu'un d'autre. J'en serai heureux et tout ira bien. Après tout, j'ai vécu avec vous un bail, vous pouvez m'accorder cette petite faveur, n'est-ce pas?

— Conscient-de-la-Vacuité»,

s'exclama Tripitaka

grandement alarmé, «la bodhisattva m'avait enseigné secrètement, à l'époque, l'incantation de Constriéfion, mais pas celle de Desserrement.

— Dans ce cas, vous feriez mieux de me garder.

— Relève-toi!» ordonna Tripitaka qui ne voyait pas comment agir autrement, «pour la seconde fois je te pardonne, mais ne recommence pas!

— Je m'en garderai, jamais plus! » promit Singet qui aida le Maître à remonter à cheval et avança, frayant la voie.

Reparlons du monstre qui, au fait, avait aussi échappé au second coup de bâton de Singet. A mi-hauteur dans les airs, il ne tarissait pas d'éloges à son sujet: «Le brave singe-roi! Il a l'œil, c'est sûr! Il m'a encore reconnue, quand je me suis transformée de cette autre façon. Ces bonzes vont vite: quand ils auront passé la montagne, à quarante lis à l'ouest, ils ne seront plus sous mon contrôle.

Si quelque autre démon s'en empare, inutile de dire qu'ils vont se fendre la gueule et que j'en aurai le cœur lacéré. Je redescends le taquiner!»

Le brave monstre! D'un coup de vent maléfique, il atterrit sur le flanc de la montagne et, d'une secousse, se changea en vieux grand-père. Vraiment,

Plus chenu que Peng Zu

l et le dieu de Longévité,

Les oreilles sonnantes et les yeux éblouis,

La main sur une canne à pommeau de dragon,

Enveloppé du léger duvet de la grue,

Il psalmodie des soutras, chapelet en main.

Dès que Tripitaka l'aperçut du haut de son cheval, il s'exclama, fort aise: «Amitâbha buddha

2\ L'Ouest est vraiment terre bénie! Ce vieillard qui peut à peine marcher se force à réciter des soutras!

— Maître!» se contenta de faire remarquer Porcet, «vous feriez mieux de ne pas chanter son éloge, c'est la source de malheurs à venir.

— Comment cela, le début de nos malheurs?

— Mon frère et condisciple a tué sa fille, et ensuite sa femme. Lui, justement, c'est le vieux, qui est à leur recherche. Si nous tombons dans ses bras, maître, vous le payerez de votre vie. Votre vieux Porcet, en tant que complice, sera condamné à la déportation. Quant à Sablet, il en sera quitte avec les travaux forcés pour avoir obéi à vos ordres. Le condisciple aîné, Singet, trouvera le moyen de s'enfuir et ne saurait que se désoler de nous laisser tous les trois en supporter les conséquences

— Le triple idiot!» rétorqua Singet, «il va effrayer le Maître avec ces idioties! Laissez-moi encore une fois y voir de plus près! »

La trique cachée contre lui, il s'avança pour accueillir l'être maléfique et lui cria: « Cher vieux monsieur 2, où allezvous donc? Pourquoi marcher en récitant vos prières?»

Cette fois le monstre devait avoir mal lu la marque du fléau de la balance, car il prenait Singet, le grand saint, pour un personnage anodin. Il répondit en conséquence:

«Vénérable, mes ancêtres ont toujours habité par ici et j'ai consacré ma vie au bien, à nourrir les moines, dire des soutras et réciter des prières. Comme le destin ne m'avait pas donné de fils, mais seulement une fille, j'ai fait venir un gendre. J'avais envoyé ce matin ma fille aux champs porter à manger: je pense qu'elle a dû tomber dans la gueule d'un tigre. Ma femme était partie la chercher: je ne l'ai pas revue non plus. Je ne sais pas du tout où elles sont passées.

Je suis à leur recherche. Si c'est bien ce que je crains, que faire sinon ramasser leurs ossements, les ramener et leur donner une sépulture?»

Singet éclata de rire: «Je suis le roi des farceurs 3!

Crois-tu pouvoir me cacher un diable dans ta manche? On ne me la fait pas: je t'ai reconnu. Tu es un être maléfique!»

Le monstre en restait médusé et sans réplique. Singet avait tiré la trique de fer, mais il réfléchissait: «Si je ne le frappe pas, il va évidemment trouver un biais pour disparaître; mais je crains que le Maître ne récite la chose, si je le tue.» Il se dit encore, pesant le pour et le contre: «Toutefois, si je ne le tue pas, il finira par trouver le moment et l'occasion d'enlever le Maître et ne faudra-t-il pas à nouveau se creuser les méninges et s'épuiser à le sortir de ce mauvais pas? Mieux vaut frapper: quand bien même je l'aurais tué d'un coup de trique et que le Maître se mettrait à réciter l'incantation, comme le dit le proverbe, le plus cruel des tigres ne mangerait ses petits, je trouverai d'habiles paroles et de bons arguments, grâce à l'agilité de ma langue et à la mobilité de mes lèvres; j'arriverai bien à le convaincre, baste!»

Le brave Singet! Marmonnant les paroles d'une incantation, il convoqua le dieu local du coin et l'esprit de la montagne pour leur demander leur collaboration: «La démone est venue par trois fois se jouer de mon maître, Cette fois je vais l'abattre: servez-moi de témoins dans les airs et ne la laissez pas s'échapper.»

Les divinités acquiescèrent, car nul n'aurait osé lui désobéir, et se tinrent en observation au bord d'un nuage.

Quand le grand saint brandit sa trique et l'assena sur le monstre, il rompit enfin le fil de lumière de sa vie.

Tripitaka, qui était à cheval, en fut si horrifié qu'il se mit à trembler de tous ses membres sans pouvoir dire une parole. À ses côtés, Porcet se remit à ricaner: «Le brave Novice! Il devient fou à lier: il ne lui a pas fallu plus d'une demi-journée pour tuer trois personnes! »

Le moine chinois allait réciter l'incantation, quand Singet se précipita au-devant du cheval en criant:

«Maître, arrêtez, ne la récitez plus, venez plutôt voir de quoi elle a l'air!»

Ce n'était plus qu'un tas d'ossements blanchis.

«Conscient-de-la-Vacuité», s'étonna Tripitaka, grandement alarmé, «comment se fait-il qu'il soit déjà réduit à cet amas d'os, alors qu'il vient à peine de mourir?

— C'était un cadavre maléfique qui hantait ces lieux pour égarer les gens et leur faire perdre leur identité.

Elle a repris sa forme véritable quand je l'ai frappée à mort et s'appelle "dame au Squelette blanc", à en croire la rangée de caractères que vous voyez sur la colonne vertébrale.»

Ces explications lui paraissaient convaincantes, mais ne voilà-t-il pas que Porcet, à ses côtés, reprend ses insinuations:

«Maître, il a la main lourde et le bâton méchant! Quand il l'a tuée, il n'a dû avoir qu'une peur, celle que vous récitiez la chose. Ce n'est pas sans raison qu'il lui a donné cet aspect qui vous met des œillères...»

Tripitaka était influençable: il avait, comme on dit, «l'oreille molle». Convaincu maintenant par l'autre, il se remit à réciter l'incantation.

En proie à d'intolérables souffrances, Singet s'age"Livre VI, chapitre xxvu nouilla au bord de la route, en répétant: «Arrêtez! Je vous en supplie! Dites sans tarder ce que vous avez à dire!

— Caboche de singe, je n'ai rien à dire de plus! Celui qui a quitté sa famille et pratique le bien est comme la plante du jardin au printemps: elle grandit de jour en jour sans que sa croissance soit visible. Qui fait le mal est comme pierre de meule qui chaque jour se réduit sans que l'on s'en aperçoive. En ces lieux désolés, tu as pu tuer trois personnes, l'une après l'autre, sans que quiconque lève le petit doigt, mais si jamais nous étions dans une ville où il y a grande concentration de gens et que tu te mettais soudainement à frapper à tort et à travers avec ton bâton de malheur

1, comment crois-tu que je me tirerais de la catastrophe que tu aurais provoquée? Retourne chez toi!

— Maître, vos reproches ne sont pas justifiés. C'était à l'évidence une démone qui avait réellement l'intention de vous occire. Alors que c'est pour vous sauver de ce danger que je l'ai tuée, vous accordez foi aux calomnies et sarcasmes de cet idiot et m'avez chassé à maintes reprises au lieu de reconnaître ce que j'ai fait pour vous. Comme dit l'adage: En toutes choses jamais plus de trois fois! Ne pas s'en aller dans ces conditions? Ce serait vraiment se conduire en individu vil et sans vergogne! Je m'en vais, je m'en vais!

Mais quand je ne serai plus là, vous n'aurez plus personne pour vous servir.

— Le maudit singe se comporte de mal en pis», s'exclama Tripitaka indigné, «à t'en croire, il n'y a que toi qui existe, Conscient-de-ses-Capacités, Conscient-de-la Pureté ne sont pas des personnes! »

Quand le grand saint l'entendit rappeler que ses deux compagnons étaient aussi des êtres humains, il ne put s'empêcher d'en éprouver de la tristesse et se sentit si blessé qu'il s'écria: «Quelle misère! En ce temps où vous quittiez Chang'an, Liu Boqin

vous accompagnait. Quand

vous m'avez libéré, à la montagne des Deux-Frontières, j'ai salué en vous mon maître. J'ai pénétré d'antiques grottes et me suis enfoncé dans de profondes forêts pour capturer des démons et saisir des êtres maléfiques. J'ai enrôlé Porcet, obtenu les services de Sablet au prix de mille peines et de bien des fatigues. Vous me renvoyez aujourd'hui, poussé par un aveuglement qui vous fait perdre tout bon sens

3. Ainsi soit-il: L'oiseau abattu, on met plus! Mais il reste cette incantation de Constriction du cercle, et c'est trop!

— Je ne la réciterai plus, promit Tripitaka.

— Facile à dire, mais si jamais vous vous trouviez soumis à dure épreuve, aux prises avec de cruels démons sans que Porcet, ni Sablet sachent vous en tirer, c'est à moi que vous penseriez à ce moment-là: vous ne pourriez vous empêcher de la réciter, l'incantation, et même à des centaines de milliers de lis, ma tête me ferait horriblement mal. Si c'est pour que je revienne vous voir, autant renoncer à votre intention première!»

Ce flot de paroles ne fit que porter à son comble l'exaspération de Tripitaka. Il se jeta au bas du cheval, demanda à Sablet de sortir du sac papier et pinceau, puisa un peu d'eau dans le ruisseau, frotta le bâton d'encre sur un rocher et rédigea une lettre de licenciement qu'il tendit à Singet en disant: «Tiens, caboche de singe, garde ce certificat qui te servira de preuve! Je ne veux plus de toi comme disciple! Que je sois précipité au fond de l'enfer Avici', si jamais je te revois!

— Maître, inutile de prêter pareil serment», répliqua Singet en s'empressant de prendre la lettre, «je m'en vais! »

Il plia le papier, le mit dans sa manche et, dans une dernière tentative pour amadouer Tripitaka: «Maître, si je vous ai suivi tout ce temps, c'est aussi grâce aux instructions de la bodhisattva Guanyin. Maintenant qu'il me faut vous quitter à mi-chemin sans avoir rien accompli, je vous en prie, asseyez-vous et recevez mes hommages, de sorte que je puisse m'en aller rasséréné.»

Le moine chinois lui tourna le dos sans le regarder, en grommelant: «Moi qui suis un brave moine, je ne saurais accepter l'hommage d'un méchant tel que toi!»

Comme Tripitaka refusait de lui prêter attention, Singet fit à nouveau usage de sa méthode de démultiplication de la personne: il arracha trois poils de sa nuque, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer en autant de Singets, ce qui en faisait quatre, en comptant le grand saint lui-même. Entourant le Maître de tous côtés, ils lui prêtèrent hommage. Force fut au vénérable de l'accepter, dans l'impossibilité où il était de se détourner.

Sautant sur ses pieds, le grand saint, d'une secousse, // ne reilait plus au grand saint qu'à partir.

récupéra ses poils et ajouta ces recommandations à l'adresse de Sablet:

«Cher condisciple, tu es un brave garçon: méfie-toi de Porcet et de ses médisances, et fais encore plus attention en chemin. S'il arrive qu'un monstre s'empare du Maître, dis-lui que le vieux Singet est. le premier de ses disciples:

ces diables velus

1, au seul bruit de mes capacités, n'oseront

lui faire de mal.

— Un brave moine tel que moi ne saurait mentionner le nom d'un méchant tel que toi», intervint Tripitaka, «va-t'en!»

Devant l'obstination du vénérable qui refusait de changer d'avis, il ne restait plus au grand saint qu'à partir.

Voyez-le,

En larmes, se prostemer et prendre congé,

Instruire tristement Sablet des soins à donner.

D'un coup de tête écartant l'herbe là-haut,

Des deux pieds se dégageant des ronces au sol, A la vitesse d'une roue tournoyante

Il vole par-dessus les mers et montagnes.

En un moment il a disparu sans trace,

Dans l'instant, il est revenu à sa place.

D'une seule culbute dans les nuages, voyez-vous, il aurait pu retourner à la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits, après avoir quitté son maître, en contenant son ressentiment. Seul et accablé de tristesse, il entendit le grondement de l'eau qui montait. Regardant du haut des airs, il se rendit compte que c'était le bruit de la marée haute de la vaste mer de l'océan oriental. À ce spectacle, il se mit à repenser au moine chinois, ne pouvant retenir les larmes qui roulaient sur ses joues. Il arrêta le nuage et demeura là, longtemps, avant de repartir.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui lui arriva à son retour, écoutez la séance qui vient.