Nous parlions du grand saint, qui, bien que chassé par le moine chinois, n'en fut pas moins envahi de pensées nostalgiques à la vue de la vaste mer de l'océan oriental.
«Déjà cinq cents ans que je ne suis passé par cette route!»
se disait-il.
Immenses flots de brume qui montent au ciel,
Énormes vagues qui battent le pouls de la terre:
La marée, dans un grondement de tonnerre,
Submerge les baies comme sous la tornade.
Chevauchant leurs dragons ou montés sur des grues, Les immortels vont et viennent, soucieux et tendus.
Ni hameau, ni village n'occupent les rives,
Les barques des pêcheurs sont rares sur ces eaux Qui semblent rouler neige de mille années
Sous un vent mugissant d'automne avancé.
Les oiseaux des sables s'enfoncent ou voguent, D'autres paraissent ou plongent sous la vague.
On ne distingue par le moindre pêcheur en vue:
Le cri de la mouette, seul, perce l'étendue.
Au fond de l'océan les poissons sont en joie, Alors que les oies sauvages sont en émoi.
D'un bond, Singet sauta par-dessus l'océan oriental et fut bientôt rendu au mont de Fleurs et Fruits. Abaissant son nuage, il écarquilla ses pupilles, et que vit-il? Une montagne entièrement dénudée, sans vapeur ni brume. Falaises et cimes s'étaient effondrées. Les forêts étaient calcinées.
Que s'était-il donc passé, me diriez-vous? C'est qu'à l'époque où Singet avait jeté le trouble au palais du ciel et avait été emmené prisonnier au monde d'En-haut, la montagne avait été dévastée par le dieu Erlang 1 qui l'avait
incendiée à la tête des sept frères du mont des Pruniers 2; ce
Sept ou huit petits singes l'entourèrent en seproslemant.
"Livre VI, chapitre xxvm
54i
spectacle ne fit que redoubler l'accablement de Singet. En témoigne cette élégie en style antique sur le paysage désolé:
Mes larmes coulent quand je pense à elle,
Et devant elle ma peine redouble. Car
je croyais que jamais malheur ne pût l'atteindre, La montagne que je vois aujourd'hui dévastée.
[...]
Mes mauvaises actions d'autrefois, je pense,
Me conduisent à présent à ces souffrances"
Singet était noyé de tristesse, quand il entendit du bruit dans les herbes odorantes de la pente, devant lui, au creux d'un buisson, et vit surgir sept ou huit petits singes qui l'entourèrent en se prosternant et en criant: «Grand saint! Père! Vous voilà de retour?
— Pourquoi vous cacher au lieu de jouer dehors? Il y a un moment que je suis ici sans voir trace de votre ombre:
pourquoi?»
La question arracha des larmes à chacun des singes présents:
«Depuis que vous avez été emmené prisonnier au monde d'En-haut, nous sommes la proie des chasseurs, source d'intolérables tourments, en vérité. Comment nous défendre contre leurs arcs puissants et leurs impitoyables arbalètes, contre leurs cruels autours et leurs chiens méchants, leurs rets et leurs harpons? Voilà pourquoi, chacun craignant pour sa vie, nous n'osons sortir jouer. Nous ne pouvons que rester terrés au fond de la caverne ou nous abriter dans de lointaines tanières. Quand nous sommes affamés, nous nous contentons de chaparder un peu d'herbe sur la pente la plus proche et, lorsque nous sommes assoiffés, nous nous glissons au fond du ravin pour laper quelques gorgées d'eau de source. C'est votre voix qui nous a décidés à venir vous accueillir, dans l'ardent espoir que vous nous aideriez.
— Combien d'entre vous sont encore dans la montagne? demanda Singet, plus accablé que jamais à ce discours.
— Jeunes et vieux, pas plus de mille.
— J'avais alors quarante-sept mille monstres. Que sont-ils devenus?
— La montagne a été incendiée par le bodhisattva Erlang après votre départ, père. La plupart ont été brûlés ou massacrés. Nous avons eu la vie sauve en nous accroupissant au fond des puits, en nous faufilant au creux des ravins et en nous cachant sous le pont en lattes de fer.
Quand le feu s'est éteint et que la fumée s'est dissipée, nous sommes sortis, mais n'avons plus trouvé de fleurs ni de fruits pour assurer notre subsistance. La difficulté de se maintenir en vie a chassé ailleurs la moitié d'entre nous.
Les survivants ont mené une vie misérable dans ces montagnes. De cette moitié, la moitié a été enlevée par les chasseurs au cours de ces deux dernières années.
— Ils vous pourchassent pour quoi faire?
— Ces chasseurs sont horribles! Ceux d'entre nous qui ont été transpercés par des flèches ou des lances, matraqués à mort, ils les écorchent et désossent, les font cuire dans la sauce ou à Fétuvée avec du vinaigre, ou encore frire à l'huile, à moins qu'ils ne les fassent sauter au sel pour accompagner le riz. Ceux d'entre nous qui ont été pris au filet ou au piège, ils les emportent vivants, leur apprennent à jouer à la marelle, faire des culbutes et se tenir la tête en bas
1, battre le tambour et frapper le gong
dans les rues, tous les jeux possibles et imaginables!
— Qui est en charge du commandement dans la
grotte? demanda Singet, courroucé au plus haut point par ces paroles.
— Ce sont toujours les maréchaux Ma et Liu, ainsi que les généraux Ben et Ba.
— Allez les prévenir que je suis là.»
Les petits monstres se précipitèrent dans l'entrée pour annoncer:
«Notre père le grand saint est rentré!»
À cette nouvelle, Ma, Liu, Ben et Ba s'empressèrent de sortir se prosterner et de l'inviter à entrer. Ils lui demandèrent, tandis qu'il trônait au centre, la piétaille des monstres qui lui prêtaient hommage devant lui:
«Nous avons récemment appris que vous aviez obtenu la vie sauve afin de protéger un moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest. Comment se fait-il que vous soyez en votre native montagne au lieu d'aller à l'Ouest?
— Mes petits, vous ignorez que ce moine est incapable de distinguer les sages des sots. A capturer démons et êtres maléfiques tout au long de la route, j'ai épuisé mon savoirfaire. J'ai parfois tué des monstres: il m'a reproché d'user de violence et de commettre le mal, refuse de me compter parmi ses disciples et m'a chassé. Il a rédigé une lettre de licenciement définitif comme preuve que jamais plus il ne m'emploierait.»
Les monstres battirent des mains en riant aux éclats:
«Quelle chance! Qu'aviez-vous besoin de vous faire moine? Restez donc et emmenez-nous prendre du bon temps pendant quelques années. Allons vite servir du vin de palme pour célébrer le retour de père!
— Ne buvons pas encore! Dites-moi, ces chasseurs viennent tous les combien sur notre montagne?
— Grand saint», répondirent Ma et Liu, «c'est impossible à dire. Ils viennent pratiquement tous les jours commettre leurs déprédations.
— Comment se fait-il qu'ils ne soient pas venus aujourd'hui?
— Attendez, vous verrez: ils ne sauraient tarder.
— Mes petits», ordonna le grand saint, «allez tous me chercher des morceaux de rocher calcinés et empilez-moi ces pierres en tas de vingt à trente ou de cinquante à soixante. J'en aurai l'usage.»
Tel un essaim d'abeilles, ils se répandirent sur la montagne, chacun apportant sa contribution à une pile. Quand il vit le résultat de leur travail, Singet leur dit: «Mes petits, allez tous vous cacher dans la grotte et laissez-moi agir à ma façon!»
Le grand saint grimpa au sommet pour observer la situation et aperçut, venant du sud, un millier d'hommes et de chevaux, battant gongs et tambours, menant chiens et faucons, armés de lances et d'épées. À les observer attentivement, ces gens montraient des mines féroces. Les braves gaillards! Quelle vaillance. Voyez-les plutôt:
Les épaules couvertes d'une peau de renard,
Le torse serré dans une bande de brocart,
L eurs carquois remplis de flèches à dent de loup 1,
A leur cuisse des arcs suspendus aux deux bouts, Hommes pires que tigres qui rodent,
Chevaux semblables à des dragons qui sautent, Une joule de chasseurs qui conduisent leurs chiens, Leurs bras fermes chargés de faucons pèlerins.
Ils portent des armes à feu
dans des paniers,
Et des aigles ' d'une grande férocité.
Us ont des centaines de perches àgluau
Et des milliers de fourches à fouiller levrauts.
Ils usent de rets dignes de démons infernaux
Et de cordes à crocheter du roi YamaK
Ils poussent des cris d'appel ici et là,
Plus nombreux qu'étoiles en ciel de branle-bas!
A la vue de ces gens qui se déployaient sur sa montagne, le grand saint fut saisi d'une grande colère. Faisant le signe de sa main et récitant la formule, il souffla vers le sudouest, où s'éleva une tornade. Quel vent!
Il soulève la poussière, arrache la terre,
Déracine les arbres, détruit la forêt.
Les vagues de la mer deviennent montagnes
Qui déferlent en mille plis sur le rivage.
Ciel, terre, lune et soleil s'assombrissent.
Les pins secoués, tels des tigres, rugissent.
Le vent mugit dans les bambous comme un dragon.
Le ciel crie sa colère par tous les pores,
Pierres et sable blessent bêtes et gens.
Le grand saint avait soulevé cette tempête pour qu'elle emportât ces morceaux de rocher qui volaient et frappaient les malheureux cavaliers, au nombre d'un millier;
chacun voyait
Têtes noires écrasées sous les pierres,
Hippocampes blessés par le sable volant,
Nobles et seigneurs aux pics se précipitant:
Leur passage laisse rouge sang la terre
1 [...].
Dit le poème:
Hommes et chevaux morts: jamais ne rentreront, Ècheveau d'âmes en peine, fantômes sans nom:
Pitié pour ces héros qui furent pleins d'allant, Qui, fols ou sages, ont teint le sable de leur sang.
Abaissant son nuage, Singet battit des mains en riant aux éclats:
«Quelle chance! Depuis que je me suis fait bonze et ai suivi le moine chinois, il n'a cessé de me répéter: "Il ne suffit pas de pratiquer le bien mille jours, mais le mal, commis une seule fois, est. de trop!" C'est, bien vrai. Quand j'ai tué quelques monstres en sa compagnie, il m'a reproché ma violence. Aujourd'hui, à peine rentré chez moi, c'est le compte de tous ces chasseurs que j'ai réglé.» Puis il cria: «Mes petits, sortez!»
Comme la tornade était passée, les singes, à l'appel du grand saint, bondirent les uns après les autres hors de la caverne.
«Allez sur le versant sud de la montagne et revenez après avoir dépouillé les chasseurs morts de leurs vêtements: ils vous protégeront du froid quand vous les aurez lavés et débarrassés de toute trace de sang. Empilez les cadavres et jetez-les au fond du lac profond de dix mille toises. Tirez par ici les chevaux qui sont tombés. Ecorchez Ies: nous ferons des bottes de leur peau. Nous consommerons peu à peu leur chair convenablement boucanée. Avec leurs arcs et flèches, lances et épées, je vous entraînerai aux exercices militaires. Ramassez leurs bannières de toutes les couleurs: j'en aurai l'usage.»
Tous les singes acquiescèrent.
Le grand saint fit détacher et laver les étendards qui, cousus ensemble, constituèrent une immense bannière multicolore sur laquelle était inscrit en quatorze gros caractères: Rétablissement de la grotte au Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits — le Grand Saint égal au Ciel. Un poteau fut dressé à l'entrée de la grotte pour l'y suspendre. Singet recevait jour après jour bêtes et démons, engrangeait fourrages et grains et ne prononçait plus jamais le mot de «moine». L'étendue de ses relations et le prestige de ses capacités lui permirent d'emprunter sans difficulté de la douce eau d'immortalité aux rois-dragons des quatre mers et d'en laver la montagne pour la faire reverdir. Il planta des ormes et des saules par-devant, des pins et des cèdres par-derrière. Pêchers, poiriers, jujubiers, pruniers, il avait de tout, menant une vie heureuse et sans souci dans le calme et la tranquillité.
Bref, revenons à Tripitaka amené à lâcher le singe de l'esprit par cette ruse de la nature humaine. Il était remonté sur le cheval en s'agrippant à la selle. Les pèlerins marchaient vers l'Ouest. Porcet, devant, ouvrait la voie, tandis que Sablet portait les bagages. La crête du Tigre-Blanc franchie, leur apparut soudain une côte boisée, couverte de lianes, ronces, pins bleus et cyprès verts.
«Mes disciples», déclara Tripitaka, «la route escarpée était déjà bien difficile à gravir: voilà que se présente une épaisse forêt. Attention! Je crains qu'il n'y ait bêtes et monstres.»
L'idiot, voyez-vous, rassemblant toute son énergie, chargea Sablet de tenir le cheval et, frayant la voie à coups de râteau, mena Tripitaka droit dans le bois de pins. Ainsi avançaient-ils, quand le vénérable arrêta son cheval:
«Porcet! J'ai vraiment trop faim après cette journée. Ne pourrais-tu me trouver à manger quelque part?
— Maître, descendez, je vous prie, et attendez que j'aille chercher...»
Tripitaka se glissa au bas du cheval. Sablet posa son chargement et tendit son bol à Porcet.
«J'y vais, déclara ce dernier.
— Où vas-tu? demanda Tripitaka.
— Ne vous inquiétez pas! Je suis prêt à forer la glace pour en tirer du feu, à presser la neige pour en sortir l'huile: je vous trouverai à manger!»
Le voilà qui sort de la forêt et franchit une dizaine de lis vers l'ouest., sans trouver la moindre habitation humaine:
ces lieux étaient assurément plus propices aux loups et aux tigres qu'aux hommes. Comme la marche lui devenait pénible, Porcet se mit à réfléchir: «Quand Singet était des nôtres, le vieux bonze obtenait tout ce qu'il demandait.
Maintenant que c'est mon tour de le prendre en charge, il n'est que trop vrai:
«Tu ne sauras ce que coûte le riz et le bois
Que lorsque tu auras ta propre maison à toi.
Tu ne comprendras ce qu'eti l'amour des parents Que lorsque tu le donneras à tes enfants.
«Pas le moindre coin où je pourrais mendier de la nourriture! »
Porcet prolongea sa marche un moment, puis se sentant envahi par le sommeil, songea: «Si je rentre tout de suite et affirme que je n'ai pas trouvé d'endroit où demander l'aumône, le vieux bonze ne pourra croire que j'ai fait tout ce chemin. Mieux vaut y passer deux heures de plus avant de lui apporter la réponse. Baste! Autant piquer un petit somme dans l'herbe, là-bas! »
L'idiot posa la tête dans l'herbe et s'endormit. Il pensait alors se relever après une petite sieste, sans se rendre compte qu'au bout d'une longue et pénible route, on s'enfonce dans un sommeil profond dès qu'on se laisse aller.
Laissons Porcet à son sommeil et revenons au vénérable dans la forêt, si inquiet que ses oreilles le brûlaient et que ses yeux le piquaient. Se tournant vers Sablet: «Depuis le temps qu'il est. parti mendier, comment se fait-il que Conscient-de-ses-Capacités ne soit pas de retour?
— Maître, vous ne le connaissez donc pas encore?
Devant tant de familles de ces régions de l'Ouest disposées à nourrir les moines, avec le ventre qu'il a, croyez-vous qu'il pense encore à vous? Il ne reviendra que lorsqu'il sera rassasié.
— Juste, mais s'il est resté là-bas à satisfaire sa goinfrerie, où le retrouver? Il se fait tard et ce n'est pas un endroit où passer la nuit. Il vaudrait mieux aller à la recherche d'un abri.
— Peu importe, maître, attendez ici, confortablement assis, pendant que j'irai le chercher.
— Tu as raison: tant pis pour le repas. L'important est de trouver un refuge. »
Canne en main, Sablet sortit de la forêt de pins, à la recherche de Porcet.
Laissé seul dans le bois, Tripitaka était si fatigué et déprimé qu'il lui fallut rassembler toute son énergie pour se lever, entasser les bagages ensemble, attacher le cheval à un arbre, enlever son chapeau de paille, ficher en terre son bâton de pèlerin, ajuster sa robe de moine et marcher à pas lents dans la forêt sombre pour se détendre. Il contemplait les plantes et fleurs sauvages sans parvenir à entendre le pépiement des oiseaux rentrant au nid. Or, la forêt était traversée d'innombrables sentiers dans les hautes herbes.
Préoccupé comme il l'était, il prit la mauvaise direction. Il voulait à la fois se détendre et rejoindre ses deux disciples, sans se rendre compte que c'était droit vers l'ouest qu'ils étaient partis, alors que lui-même, après avoir tourné un bon moment, marchait vers le sud. Sorti de la forêt de pins, il leva la tête et aperçut par là-bas un scintillement de rayons de lumière dorée dans un halo resplendissant de brume colorée. Une observation plus attentive lui permit de reconnaître une pagode
dont le toit d'or réfléchissait
les rayons du soleil couchant. Il se dit: «Mes disciples ne sont décidément pas favorisés par le destin! En quittant les terres de l'Est, j'avais formulé le vœu de brûler de l'encens à tous les temples rencontrés, de prier Bouddha devant toutes les images qui se présenteraient, de balayer devant toutes les pagodes sur notre chemin. N'est-ce pas là l'un de ces précieux reliquaires dorés, étincelant de lumière? Comment se fait-il que nous n'ayons jamais pris ce chemin? Il doit y avoir un monastère au pied de la pagode et des moines dans le monastère. Allons voir! Quant au cheval blanc et aux bagages, rien ne saurait leur arriver dans cet endroit où personne ne passe. Si le lieu s'y prête, j'y attendrai mes disciples pour que nous y passions ensemble la nuit».
Hélas, la malchance guettait Tripitaka! Le voilà qui avance à grandes enjambées et approche du stoupa 1 [...].
Il franchit le seuil, atteint enfin l'entrée de la pagode, fermée d'un store de bambous mouchetés. Il enjambe, entre, écarte le rideau et, levant tout à coup la tête, après avoir pénétré à l'intérieur, que voit-il, couché sur le banc de pierre? Un monstre! De quoi avait-il l'air, me demanderez-vous?
L a face bleu indigo,
Une grande gueule aux crocs blancs,
Les pelotes hirsutes de ses tempes semblent teintes de rouge.
Les trois ou quatre touffes violettes de sa barbe Brillent comme des pousses de litchi.
Son nez en bec d'oiseau départage des yeux
Qui papillotent comme étoiles du matin.
Ses poings ressemblent à des bols de moine mendiant.
Ses pieds bleuis sont racines fourchues qui pendent de la falaise.
Enveloppé d'une robe jaune pâle, il tient un sabre scintillant.
Endormi sur pierre lisse et sans défaut.
Il dispose des jeunes pour les conduire en formation de fourmis, Et des vieux à mener en essaim d'abeilles.
Voyez comme il fait trembler tout un chacun,
Quand tous crient à l'unisson: «Notrepère!»
Il a fait de la lune son deuxième partenaire
Et s'est donné des ailes en se versant du thé.
Immenses sont ses pouvoirs magiques:
En un clin d'ceil il fait le tour de l'univers.
Ses bois sauvages s'animent de chants d'oiseaux, Ses antres profonds abritent serpents et dragons.
Les immortels font pousser dans ses champs du jade blanc, Les alchimistes nourrissent dans sa fournaise le cinabre.
Les pedis monstres le saisirent et l'emportèrent.
5 5 °
Petite porte de grotte ne conduit au bout de l'enfer, Mais parmi les monstres c'est un vrai yaksa
à tête de taureau
A cet aspect, le vénérable recula, terrorisé, les jambes flasques, puis, faisant demi-tour, s'enfuit. À peine s'était-il retourné que le monstre, d'une puissante lucidité, en vérité, entrouvrit ses yeux démoniaques aux pupilles d'or et cria: «Mes petits, allez voir qui se trouve à la porte!»
L'un des petits monstres passa la tête à travers l'entrée et vit un moine au crâne luisant. Il se hâta de rentrer en courant annoncer:
«Votre Majesté, c'est un bonze qui est dehors, visage large et tête ronde; les oreilles lui tombent sur l'épaule. Il a la chair tendre couverte d'une peau fine: un bel et bon moine! »
À ces mots, le monstre partit d'un rire gras: «C'est comme on dit: Mouche sur la tête du serpent, proie qui s'offre d'elle-mêmel Mes petits, rattrapez-le bien vite et amenez-lemoi! Je vous en récompenserai généreusement!»
Tel un essaim d'abeilles, les petits monstres s'élancèrent tous ensemble.
À leur vue Tripitaka aurait voulu filer comme la flèche et partir comme s'il volait. Mais il était frappé de terreur, ses jambes étaient molles et ses pieds comme paralysés. De plus, rude était le chemin de montagne, sombre la forêt au soleil couchant. Comment aurait-il pu se déplacer assez vite? Les petits monstres le saisirent et l'emportèrent corps et biens. Il était:
Dragon dans la mare harcelé par les crevettes, Tigre en terrain plat persécuté par les chiens.
Il n'est de riches aventures sans nombre d'obitacles, En est-il de pareille à celle du moine chinois?
Les petits monstres, voyez-vous, après avoir transporté le vénérable et l'avoir déposé devant le store de bambous, annoncèrent joyeusement:
«O grand roi, nous vous amenons le bonze!»
Le vieux monstre alla jeter un coup d'œil à la dérobée: il vit à la tête de Tripitaka que c'était en effet un bonze fort beau. Il réfléchit:
«Un aussi bel homme doit être d'origine supérieure, une personnalité que je ne saurais traiter à la légère. Mais 55i
comment se soumettrait-il à moi, si je ne fais pas acte d'autorité?»
Prenant soudain l'air du renard qui avait usurpé le prestige du tigre
1, ses poils roux hérissés et ses cheveux de
sang dressés vers le ciel, il gronda, les yeux exorbités:
«Amenez-moi le bonze!
— Entendu! » firent écho les petits monstres, qui poussèrent Tripitaka à l'intérieur. Le cas de dire: Lorsque l'on efl sous l'auvent, force e de baisser la tête!
Tripitaka n'avait guère le choix: il le salua en joignant les mains.
«D'où viens-tu, bonze?» demanda le monstre, «où vastu? Explique-toi clairement et sans tarder.
— Je suis un moine qui vient de la cour des Tang et qui a reçu mission de l'Empereur de se rendre à l'Ouest solliciter les Écritures. Comme je passais par votre noble montagne, j'ai voulu rendre visite au saint qui demeure au pied du stoupa. C'est par inadvertance que j'ai dérangé Votre Éminence. J'espère qu'Elle me pardonnera. Quand je serai de retour aux terres de l'Est avec les Écritures, votre nom éminent sera à jamais noté pour l'édification de la postérité.»
À ces mots, l'ogre éclata de rire: «Je me disais que vous étiez une personnalité d'origine supérieure. En effet, vous êtes exactement ce que j'aimerais manger: on ne saurait venir mieux à propos. Sinon, j'aurais fort bien pu vous manquer. Puisque votre destinée est d'être nourriture en ma bouche devant laquelle vous vous présentez spontanément, je suis au regret de ne pouvoir vous relâcher. Le voudriez-vous, vous ne pourriez vous enfuir...» Et d'ordonner aux petits monstres: «Emportez le bonze et ligotez-le!»
Ils se précipitèrent tous ensemble et l'attachèrent avec des cordes au poteau du repos de l'âme
Empoignant son sabre, le vieux monstre lui demanda encore:
«Bonze, combien êtes-vous? Ne prétends pas avoir l'audace de te rendre seul au paradis de l'Ouest!»
À la vue du sabre, Tripitaka répondit honnêtement:
«Grand roi, j'ai deux disciples, l'un se nomme Porcet, l'autre Sablet. Ils sont sortis de la forêt pour mendier de la nourriture. J'ai aussi un chargement de bagages et un cheval blanc qui sont restés dans la forêt.
— Encore une fois, la chance me sourit! Deux disciples! Ce qui fait trois avec toi, et en ajoutant le cheval blanc, quatre: de quoi s'en mettre plein la lampe!
— On vous les attrape? demandèrent les petits monstres.
— Inutile de sortir. Fermez plutôt la porte. Quand ces deux-là reviendront avec le produit des aumônes, ils chercheront sûrement leur maître et ne le trouvant pas, viendront, pour sûr, à notre porte. Comme le rappelle le dicton: Affaire à la porte est facile à conclure. Attendons tranquillement: nous les capturerons.»
Les petits monstres fermèrent le portail.
Laissons Tripitaka à ses malheurs et parlons de Sablet, qui était parti à la recherche de Porcet. Après être sorti de la forêt, il avait marché une dizaine de lis sans trouver le moindre village. Il se tenait sur une hauteur pour observer les alentours, quand il entendit comme un bruit de voix dans l'herbe. Ecartant aussitôt les hautes herbes de son bâton, que vit-il? L'idiot qui parlait en rêve! Il se réveilla au moment où Sablet lui tirait l'oreille en criant: «Quel idiot! Notre maître t'avait demandé d'aller mendier. Qui t'a permis de t'endormir ici?
— Quelle heure est-il, frérot? marmonna Porcet sortant de son sommeil.
— Debout, vite! Le Maître dit que la nourriture n'a pas d'importance, mais il nous demande, à toi et à moi, de trouver un abri où loger.»
Porcet s'en retourna d'une traite en compagnie de Sablet, l'esprit encore engourdi, tenant le bol d'une main et serrant le râteau de l'autre. Mais, arrivé dans la forêt, ils découvrirent que le Maître avait disparu.
«Tout ça, c'est ta faute, idiot!» grommela Sablet, qui lui en voulait, «tu aurais dû revenir! C'est sans doute quelque être maléfique qui l'a enlevé.
— Frérot, tu dis n'importe quoi!» rétorqua Porcet en riant, «un bois aussi charmant ne saurait être hanté. Je pense que le Maître en a eu assez de rester assis et qu'il est allé se promener quelque part. Allons le chercher.»
A sa recherche, ils sortirent donc de la forêt de pins, tirant le cheval et portant les bagages, après avoir ramassé le chapeau et le bâton.
Sans doute était-ce que le moine chinois ne devait pas mourir cette fois-ci. Les deux le cherchèrent un bon "Livre VI, chapitre xxvin
moment, en vain; quand, soudain, ils aperçurent le scintillement d'une lumière dorée en plein sud.
«Les faveurs vont aux favorisés, frérot!» s'écria Porcet, «le Maître est. allé là-bas, vois-tu. Ce qui brille là-bas, c'est un Stoupa. Qui oserait le maltraiter? Pour sûr qu'ils lui ont servi un repas maigre et l'ont retenu à jouir de leur hospitalité. Dépêchons-nous! On arrivera peut-être à temps pour manger.
— On ne peut savoir ce que ça nous réserve, mais allons toujours voir», répliqua Sablet.
Ils marchèrent vaillamment jusqu'à l'entrée. «Tiens, le portail est fermé!»
Ils remarquèrent au-dessus de la porte une plaque de jade blanc sur laquelle était gravé en six gros caractères:
Grotte de la Lune-des-Flots, au mont du Bol.
«Frangin», dit Sablet, «ce n'est pas un monastère, mais un repaire de monstres. À supposer que notre maître s'y trouve, aller le voir serait plein de dangers.
— Frérot, n'aie aucune crainte! Attache le cheval et garde les bagages pendant que je leur demande de ses nouvelles.»
L'idiot s'avança en brandissànt son râteau et en criant:
«Ouvrez! Ouvrez!»
Le petit monstre qui s'occupait du portail à l'intérieur de la grotte ouvrit et, à la vue des deux compères, fit demi-tour et courut annoncer:
«Grand roi, l'affaire est là!
— Quelle affaire?
— Il y a devant la grotte un bonze au long groin et larges oreilles, avec un autre bonze de sombre mine. Ils demandent à entrer.
— C'est Porcet et Sablet qui viennent chercher leur maître», déclara joyeusement le grand monstre. «Aïe! Ils savent chercher: et comment nous ont-ils trouvés? Puisqu'ils ont mine patibulaire, mieux vaut ne pas les sousestimer.» Il ordonna: «Que l'on apporte mon armure!»
Les petits monstres s'exécutèrent. Il la fixa, et, sabre en main, sortit à leur rencontre.
Porcet et Sablet attendaient à la porte, quand ils virent sortir le monstre à l'air féroce. Comment était-il accoutré?
Face bleue et poils rouges jlottant au vent,
Engoncé dans une armure d'or brillant,
Taillole retenue par une sangle de praires
Le plaiîron sur la poitrine serré de soie:
Le vent hurle quand il se tient sur la montagne, Les vagues se soulèvent quand il erre sur la mer.
Une paire de rudes mains hâlées, veinées de bleu, Tient fermement le cimeterre meurtrier.
Non et prénom de cette créature?
Robe-Jaune a fameuse réputation!
L'ogre Robe-Jaune passa le portail pour demander:
«D'où êtes-vous, bonzes qui osez faire du vacarme à ma porte?
— Mon garçon», répliqua Porcet, «ne me reconnais-tu pas? Je suis ton vieux père, envoyé au paradis de l'Ouest par la cour des Tang! Mon maître, Tripitaka, est le frère de l'Empereur. S'il est chez toi, renvoie-le avant qu'il ne soit trop tard: tu m'épargneras la peine d'entrer à coups de râteau.
— Mais oui, nous avons un moine chinois à la maison», répondit le monstre en souriant, «je ne l'ai pas maltraité; même que je lui fais préparer des boules farcies à la chair humaine
2. Entrez donc en prendre une!»
L'idiot s'apprêtait à entrer tout de bon. Sablet dut l'empoigner pour le retenir en lui disant:
«Frangin, il se moque de toi! Depuis quand as-tu recommencé à manger de la chair humaine?»
Comprenant enfin, l'idiot leva son râteau et l'abattit en pleine gueule, mais le monstre eut le temps d'esquiver le coup et de parer aussitôt de son sabre. Faisant usage de leurs pouvoirs magiques, l'un et l'autre poursuivirent le combat dans les airs, montés sur des nuages. Abandonnant bagages et cheval blanc, Sablet brandit son bâton et se précipita à l'aide de Porcet.
Ce fut une belle mêlée au bord des nuages entre les deux valeureux bonzes et le monstre impudent.
Le sabre va à la rencontre du bâton levé et pare le coup du râteau abaissé. Puissance et prestige! Menaçants, le râteau à neuf dents et le bâton à terrasser les démons, devant, derrière, à droite, à gauche. Mais Robe-Jaune n'a peur de rien. Son sabre d'acier brille comme de l'argent.
En vérité, non moins grands sont ses pouvoirs magiques. Ils se battent jusqu'à remplir l'estpace de brumes et de brouillards. A mi-hauteur, les falaises s'écroulent, les rochers se fendent. Il y va de sa réputation:
comment renoncerait-il? Pour ses adversaires, il s'agit de leur maître:
rien ne peut les effrayer.
Les trois engagèrent le combat plusieurs dizaines de fois dans les airs sans parvenir à emporter la décision. Chacun tenait à la vie et nul ne voulait lâcher prise. Si vous ne savez comment ils parvinrent à sauver Tripitaka, écoutez donc la séance qui vient.