Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre29

029 OÙ TRIPITAKA SE TIRE DE L'ÉPREUVE ET ATTEINT TERRE DE ROYAUME, ET PORCET, APRÈS AVOIR REÇU MISSION DE COMBAT, SE TOURNE VERS LES BOIS.

Dit le poème:

Force ne saurait détruire vaines pensées,

Pourquoi toujours vouloir chercher la vérité?

Suffit de cultiver nature de Bouddha,

Illusion et illumination sont tout un.

L'illumination opère dans l'intlant,

L'illusion traîne des myriades d'éons.

La seule pensée de parfaite union

Détruit péchés plus nombreux que sable du Gange.

Parlons de Porcet et Sablet qui avaient engagé une trentaine de combats contre l'être maléfique sans emporter la décision. Et pourquoi, me demanderez-vous? S'il ne s'était agi que de pouvoirs et capacités, ne parlons pas de deux bonzes, y en aurait-il eu vingt, ils n'auraient pas été de force contre le monstre. Ce n'est que parce que le moine chinois ne devait pas mourir et qu'ils étaient secrètement soutenus par les divinités chargées de protéger la Loi.

Porcet et Sablet avaient l'aide des six gardes de la lumière et des six vigiles des ténèbres

1, des révélateurs des cinq

orients

et des dix-huit protecteurs de la Loi.

Mais n'en disons pas plus sur leur combat à trois et revenons à Tripitaka qui se lamentait dans la grotte et pensait à ses disciples, les larmes aux yeux: «Conscientde-ses-Capacités, je ne sais toujours pas dans quel village tu as rencontré des amis du bien qui t'ont retenu par leurs dons en nourriture. Conscient-de-la-Pureté, toi, je me demande où tu es parti le chercher. L'aurais-tu retrouvé?

Comment sauriez-vous que j'ai rencontré un ogre et suis en peine ici? Quand me sera-t-il donné de vous revoir, d'échapper à cette grande épreuve et d'atteindre le mont des Vautours

Il se désolait et gémissait, quand il vit soudain sortir de la caverne une jeune femme, qui vint lui dire en s'appuyant sur le poteau:

«D'où venez-vous, vénérable? Pourquoi vous a-t-il fait ligoter ici?»

À ces mots, Tripitaka, à travers ses larmes, jeta un coup d'œil à la dérobée sur la femme, qui semblait avoir une trentaine d'années, et lui répondit:

«Chère donatrice

2, la question n'est, plus de saison. Je

dois mourir pour être entré chez vous, la chose est résolue.

Mangez-moi si vous y tenez, mais sans me poser de questions!

— Je ne suis pas une ogresse», répliqua la jeune femme, «ma famille habite à quelque trois cents lis d'ici, à l'ouest, où se trouve une cité qui a nom de royaume des Éléphantsstacrés 3. Je suis la troisième fille du roi et l'on m'a donné le petit nom

de Jalousée-des-Cent-Fleurs. Il y a treize ans, la nuit du 15 du huitième mois

5, alors que je jouissais du

spectacle de la pleine lune, j'ai été emportée dans une tornade, enlevée par cet ogre. C'est ainsi que je suis devenue sa femme depuis treize ans et lui ai donné des enfants, sans pouvoir faire parvenir la moindre nouvelle à la cour ni revoir mes parents, auxquels je ne cesse de penser. D'où venez-vous donc pour vous être laissé capturer?

— Le pauvre moine que je suis a été envoyé chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Je me promenais, quand je suis entré ici par mégarde. Il voudrait maintenant se saisir de mes deux disciples pour nous cuire tous ensemble.

— Rassurez-vous, vénérable», lui dit en souriant la princesse, «puisque vous êtes un pèlerin en quête des Écritures, je vous sauverai. Le royaume des Éléphantsstacrés est sur la grand-route qui va vers l'ouest: si vous voulez bien vous charger d'un message pour mes parents, je lui demanderai votre grâce.

— Donatrice», répondit Tripitaka en hochant la tête, «si vous parvenez à sauver ma pauvre vie, je consens à porter votre missive.»

La princesse rentra aussitôt dans ses appartements rédiger la lettre à sa famille et la mit dûment sous enveloppe, puis détacha le moine chinois du poteau et la lui remit.

Délivré, Tripitaka prit respectueusement la missive des deux mains: «Merci infiniment de me sauver la vie. Je ne manquerai pas de la remettre au roi, mais je crains qu'après tant d'années, vos parents ne refusent de la reconnaître comme authentique et ne m'accusent de mensonge éhonté.

— Mais non, le roi mon père n'a pas de fils, il n'a eu que moi et mes deux sœurs. Ils ne manqueront pas de prendre soin de vous au vu de cette lettre.»

Tripitaka serra le message dans sa manche, remercia et prenait la sortie, quand la princesse le retint: «Vous ne pouvez pas sortir par le portail. Les monstres, grands et petits, y sont occupés à crier, agiter des bannières, battre le tambour et frapper le gong: ils s'apprêtent à aider leur chef à combattre vos disciples. Passez par la porte de derrière. Si c'est: mon mari qui vous surprend, il se contentera de vous questionner. Au cas où les petits monstres vous attraperaient, je le crains, ils vous feraient passer de vie à trépas sans autre forme de procès. Attendez donc que j'aille lui parler. Si c'est lui qui consent à vous libérer, il fera signe à vos disciples pour qu'ils passent vous prendre.»

À ces mots, Tripitaka se prosterna jusqu'à terre, fit ses adieux à la princesse et, respectant ses recommandations, après avoir franchi la porte de derrière, se cacha dans un buisson sans oser aller plus loin.

Parlons de la princesse si bien avisée: elle se hâta vers le devant, passa le portail, écarta la foule des monstres et entendit le vacarme des armes entrechoquées. C'était Porcet et Sablet qui combattaient l'ogre dans les airs. La princesse lui cria de toutes ses forces:

«Sieur Robe-Jaune!»

À l'appel de sa femme, il lâcha Porcet et Sablet, abaissa son nuage et, son sabre d'acier au poing, prit de l'autre la main de la princesse pour lui demander: «Ma mie, qu'est-ce qu'il y a?

— Mon seigneur, à l'instant, alors que je dormais sous les rideaux de gaze, j'ai vu en rêve surgir un dieu cuirassé d'or.

— Que me voulait ce dieu à l'armure d'or?

— Quand j'étais petite et vivais au palais, j'ai secrètement formulé le vœu, si un sage et noble mari m'était donné, d'aller en pèlerinage sur quelque montagne célèbre prier les dieux et de faire l'aumône aux moines. Depuis que je t'ai épousé, nous avons connu un tel bonheur conjugal 3ue je n'ai pas eu l'occasion de t'en parler. Le dieu à l'armure 'or est: venu réclamer l'accomplissement du vœu. Ses cris m'ont réveillée: je me suis rendu compte que ce n'était qu'un rêve. C'est pourquoi je suis venue en toute hâte te le faire savoir, seigneur, sans penser que je trouverais un moine attaché au poteau d'exécution. Je te supplie d'exercer ta compassion et, ne serait-ce que par égard pour moi, de lui laisser la vie: ce serait l'équivalent de mon vœu de nourrir les moines. Je ne sais, seigneur, si tu veux bien y consentir.

— Ma mie, tu as trop de scrupules. L'affaire est sans importance. J'en trouverai d'autres, si j'ai envie de chair humaine. Ce moine n'en vaut pas la chandelle. Qu'on le laisse repartir!

— Seigneur», reprit la princesse, «laisse-le sortir par la porte de derrière.

— À quoi bon s'en soucier? Qu'on le relâche, qu'importe, devant ou derrière.»

Puis, empoignant son sabre d'acier, il cria: «Holà! le dénommé Porcet! Par ici! Ce n'est pas que tu me fasses peur, mais je cesse le combat. Par égard pour ma mie, j'épargne ton maître. Dépêche-toi d'aller le retrouver derrière et de poursuivre ton chemin vers l'Ouest. Ne remettez plus les pieds sur mon territoire, si vous voulez avoir la vie sauve!»

À ces mots, Porcet et Sablet eurent l'impression de revenir des portes de l'enfer. Reprenant qui le cheval, qui les bagages, ils filèrent comme des rats jusqu'à la porte de derrière, en contournant la grotte de la Lune-des-Flots. Ils crièrent: «Maître!» Tripitaka reconnut leurs voix et répondit, du buisson où il se cachait. Sablet écarta les herbes et plantes, le prit par la main et s'empressa de le remettre en selle.

Ici, le moment de réciter:

L ' o g r e à féroce face bleue rencontra,

Bonne Jalousée-des-Cent-Fleurs le protégea.

Le poisson qui s'est dégagé de l'hameçon

S'en va frétillant dans le flot des eaux sans fond.

$6o

Porcet en tête et Sablet fermant la marche, ils sortirent du bois de pins et regagnèrent la route. Imaginez les deux ne cessant de se harceler et de se faire des reproches l'un à l'autre, tandis que Tripitaka cherchait à mettre la paix entre eux.

À la tombée de la nuit, leur premier soin fut de trouver un abri et, dès le chant du coq, ils scrutaient le ciel: d'étape en étape, longue ou courte, ils eurent bientôt franchi deux cent quatre-vingt-dix lis. C'est alors que, levant la tête, ils virent une belle cité qui n'était autre que le royaume des Éléphants-Sacrés. Un bel endroit, en vérité, que l'on ne se lasserait pas de contempler

1 [...]. Les trois pèlerins ramassèrent les

bagages et se rendirent avec le cheval se reposer au poste de relais.

Tripitaka marcha jusqu'à l'entrée du palais et fit annoncer au grand chambellan qu'il y avait un moine de la cour des Tang venu tout exprès remettre un message au roi; il sollicitait audience. Le préposé s'empressa de se présenter au pied des marches de jade blanc:

«Votre Majesté, il y a un moine éminent de la cour des Tang qui désire obtenir audience et vous remettre un document.»

Dès qu'il sut qu'il s'agissait du grand empire des Tang et que c'était un saint moine de haut lignage, le roi s'en réjouit fort et fit répondre aussitôt de le faire entrer. Tripitaka fut amené jusqu'aux marches dorées, où il accomplit avec aisance tous les rites d'un cérémonial magnifiquement exécuté, faisant l'admiration des officiers civils et militaires rangés de chaque côté: «Une personnalité d'une région supérieurement civilisée, pour se comporter avec pareille élégance!»

«Vénérable», lui demanda le roi, «quelle affaire vous amène dans mon pays?

— Je suis un humble moine de la cour des Tang, fils du Bouddha, qui a reçu du Fils du Ciel mission de chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Il conviendrait que les lettres de créances que j'ai reçues soient échangées à l'arrivée en votre estimé pays. Voilà pourquoi je me suis permis de déranger Votre Majesté 2, au lieu

de me retirer.

— Puisque vous avez un message du Fils du Ciel, montrez-le-moi, que je l'examine!»

Livre VT, chapitre xxix

56i

Tripitaka le tendit des deux mains et le déroula sur la table de Sa Majesté. On lisait:

Document de voyage délivre' par le Fils du Ciel, et la volonté du deftin, du grand empire des Tang du continent du Sud': Nous, par la force de Notre faible vertu, successeur d'un immense héritage, servons les dieux et gouvernons le peuple avec une vigilance sans défaillance, comme au bord d'un précipice, comme marchant sur une mince couche de glace. Comme Nous avions naguère failli à la tâche de sauver le vieux dragon de la rivière Jing

2, Nos dix âmes entraînées aux Enfers,

Nous serions resté l'hôte de l'Impermanence sans la protection de Notre impératrice douairière. Notre laps de vie chez les vivants n'étant pas épuisé, par la grâce du souverain infernal, Nous avons été renvoyé ici-bas, ce que Nous avons célébré par de vastes cérémoniespour le salut des trépassés.

La bodhisattva toute-compatissante, Guanyin, Nom avait accordé la faveur d'apparaître en son corpsr d'or pour indiquer l'existence à l'Ouefl du Bouddha et de ses Ecritures qui sont de nature à sauver les défunts et délivrer les âmes en peine. Par la présente, mission est donnée au Maître de la Loi Tripitaka de franchir au loin mille montagnes en quête de ces soutras. A. son arrivée dans les différents pays des régions de l'Ouest, n'anéantissez pas sa vocation du bien et laissez-le aller comme le demande la présente, qu'il convient de vous communiquer. La treizième année de l'ère Contemplation-de-la-Vertu* des grands Tang, par un jour faite de l'automne.

Le document impérial était frappé de neuf sceaux sacrés. Quand le roi eut fini d'en prendre connaissance, il y apposa celui de son propre pays et le rendit à Tripitaka qui le remercia et le rangea.

«L'humble moine que je suis est venu pour l'échange de ce document, et aussi pour remettre à Votre Majesté une lettre familiale.

— Quelle lettre? demanda le roi, fort aise.

— Madame la troisième princesse de Votre Majesté, avait été enlevée par le monstre Robe-Jaune de la grotte de la Lune-des-Flots au mont du Bol. Je l'ai rencontrée par hasard et elle m'a chargé de vous la porter.

— Je ne l'ai pas revue depuis treize ans», répliqua le roi, qui en avait les larmes aux yeux, «pour cette affaire, combien d'officiers civils et militaires ont été démis de leurs fonctions, combien de servantes et d'eunuques ont été battus à mort, tant dans le palais qu'au-dehors! On J Ô 2 s'était dit qu'elle était sortie du palais et se serait égarée.

Dans toute la ville d'innombrables maisons ont été fouillées, mais sans résultat. Comment savez-vous qu'elle a été enlevée par un être maléfique? Vous comprenez certainement pourquoi cette nouvelle inattendue m'attriste et m'arrache des larmes.»

Tripitaka sortit de sa manche la missive et la présenta au roi, qui la prit et, à la vue de l'adresse, se sentit les mains molles, incapables de déchirer l'enveloppe. Il fit transmettre l'ordre de convoquer pour la lire un grand lettré de l'académie de la Forêt-des-Documents

1. Le secrétaire se

présenta aussitôt, tandis que, devant, la foule des officiers civils et militaires, derrière, les dames de la cour prêtaient une oreille attentive.

L'académicien ouvrit la lettre et lut sur un ton solennel:

Votre fille si peu filiale, Jalousée-des-Cent-Fleurs, se pro Beme cent fou devant le palais du Dragon et du Phénix pour saluer Sa Majesté, son père de grande vertu, ainsi qu'au pied du palais Refiet-du-Soleil pour honorer la reine, sa mère, et les dames des trois palais, ainsi que les sages ministres et officiers civils et militaires de la cour. Depuis que votre maladroite fille est née en ce palais, elle s'est sentie pleine de gratitude pour les mille et une attentions dont elle a bénéficié et qui vous ont coûté tant de peines. ]e n'ai pas su tout faire pour vous plaire, ni remplir pleinement mes devoirs de piété filiale. Ce fut ilj a treize ans, le i j du huitième mois, en l'heureuse occasion de cette belle nuit: mon père eut la bonté d'ordonner la préparation de banquets dans chaque palais afin de jouir de la Splendeur de la lune et de partager dans la joie les festivités du pur firmament. C'est au milieu de ces réjouissances qu'un coup de vent amena un démon aux jeux étincelants, à la face bleue et aux cheveux verts, qui se saisit de votre fille et l'emporta jusqu'à une montagne sauvage et déserte. Dans l'impossibilité de me défendre et de discuter, contrainte par le monstre,je suis devenue sa femme, réservée à son seul usage. Force m'a été de vivre ainsi treize années. J'ai donné naissance à deux petits monstres, qui sont entièrement de son engeance.

Ilfaut reconnaître qu'une telle situation est la ruine des relations humaines qu'exige la morale et qu'elle blesse les bonnes mœurs. Elle vous déshonore et je n'aurais pas dû vous en faire part, mais je craignais que votre fille ne meure sans avoirpu s'expliquer. C'est dam cette douloureuse perspective que je pensais à vous, mes chers parents, quand ce saint moine de la cour des Tangfut lui aussi capturé par le roi-démon. C'est alors que j'ai rédigé cette lettre dans les larmes et que j'ai eu ¡agrande audace de le libérer et de lui confier cette missive, en faible témoignage des sentiments que je vous porte.

J'estpère que le roi, mon père, me prendra en pitié et enverra ses généraux se saisir au plus tôt du monstre Robe- jaune et ramener à la coursafille. "Profonde serait ma reconnaissance. Pardonnez le manque de restpeét de ces lignes griffonnées en hâte. Pour le relie, puissé-je vous entendre face à face l

Votre fille rebelle, jalousée-des-Cent-Fleurs, se prosterne à vos pieds.

Quand le secrétaire eut achevé la lecture, le roi éclata en sanglots, les dames des trois palais versèrent des larmes;

les officiers civils et militaires en étaient peinés. Nul, à la cour, qui n'en ressentît commisération. Après avoir longtemps pleuré, le roi demanda à ses officiers: «Qui d'entre vous aurait le courage de lever des troupes pour me capturer le monstre et libérer ma fille?»

Il répéta plusieurs fois la question sans obtenir de réponse. Tous restaient muets comme soldats de bois sculpté, comme mandarins de terre cuite. Le roi, fort contrarié, pleurait comme une fontaine. Sur ce, les officiers, tous, tant qu'ils étaient, s'agenouillèrent pour faire valoir:

«Que Votre Majesté s'apaise! Elle était restée sans nouvelle de la princesse depuis treize ans, depuis le jour où Elle l'a perdue. C'est le hasard qui lui a fait rencontrer le saint moine et porter la missive, mais nous ne savons pas ce qui en est exactement. Par ailleurs, nous ne sommes que soldats et cavaliers de ce bas monde, entraînés à l'art classique de la guerre, seulement capables de déployer les troupes et dresser le camp afin de protéger le pays contre les agressions. L'ogre est une créature qui va et vient sur les nuées. Sans lui être confronté face à face, comment le combattre et la sauver? Nous estimons que le pèlerin en quête des Écritures est un saint moine des terres de l'Est, qu'un tel bonze doit posséder l'art de terrasser les démons, car ne dit-on pas que dragons et tigres se soumettent à qui est avancé dans la Voie, que dieux et diables respectent le poids de la Vertu? Comme dit le proverbe, l'on ne saurait parler de quelque affaire sans y être mêlé. Le plan le plus satisfaisant ne serait-il pas d'inviter le vénérable à soumettre le monstre et délivrer lui-même la princesse?»

À ces mots, le roi se tourna vers Tripitaka:

«Vénérable, si vous avez la capacité, par la puissance de la Loi, de le capturer, ce monstre, et de délivrer ma fille pour la ramener à la cour, vous n'aurez plus besoin d'aller à l'Ouest saluer le Bouddha. Laissez repousser vos cheveux et partageons le trône en frères jurés, vous et moi. Jouissons ensemble des honneurs et de la richesse! Qu'en ditesvous?

— L'humble moine que je suis», répondit précipitamment Tripitaka, «n'a qu'une grossière connaissance des prières à Bouddha; en vérité, je suis bien incapable de terrasser les démons.

— Dans ce cas, vous n'auriez pas l'audace d'aller seul au paradis de l'Ouest rendre visite au Bouddha!»

Tripitaka ne put cacher plus longtemps qu'il était accompagné de deux disciples: «Votre Majesté, il me serait certes difficile d'y parvenir seul. Je dispose de deux disciples habiles à ouvrir des routes dans la montagne et à construire des ponts par-dessus les eaux. Ils m'ont protégé jusqu'ici.

— Vous êtes un bonze qui manque grandement de considération», lui reprocha le roi, «puisque vous avez des disciples, pourquoi ne pas me les avoir présentés? Je leur aurai au moins offert un repas, même si je n'ai rien à donner qui leur convienne.

— C'est que mes disciples sont si laids que je n'ose les imposer à la cour. Je crains qu'ils ne choquent péniblement Votre Majesté.

— Voyez-vous ça!» se récria le roi en riant, «voyez comme parle le bonze! Enfin, ils ne vont tout de même pas me faire peur!

— Je n'oserais l'affirmer. Mon premier disciple se nomme Porcet et porte les prénoms de Conscient-de-ses Capacités et Huit-Défenses. Il a un long groin avec des sortes de défenses, des poils raides dans la nuque et des oreilles en éventail. Il est si grand et si gros qu'il déplace l'air en marchant. Mon second disciple s'appelle Sablet;

son nom en religion est Conscient-de-la-Pureté. Il est d'une taille de deux toises

1, large de trois coudées

aux

épaules. Il a le visage bleu indigo, la bouche large comme une bassine de sang, les yeux étincelants, les dents comme un râtelier clouté. Je n'ose prendre sur moi de les présenter à la cour avec l'aspect qu'ils ont.

— S'ils ont l'aspect que vous dites, pourquoi me feraient-ils peur? Qu'on les fasse entrer!»

On fit aussitôt parvenir au poste de relais une plaque d'or

pour les y inviter. Dès qu'il l'apprit, l'idiot dit à Sablet:

«Frérot, est-ce que tu n'étais pas d'avis de ne pas remettre la lettre? Tu en vois les avantages, maintenant:

je pense que le Maître la lui a remise et que le roi a déclaré qu'il fallait traiter convenablement le messager. Il a sûrement fait préparer un banquet pour le recevoir dignement, mais notre maître n'est pas à la hauteur quand il s'agit de manger. Il a pensé à nous et a dû mentionner nos noms. Voilà comment nous a été envoyée la plaque d'invitation. Après ce bon repas, nous serons d'attaque demain matin pour l'étape suivante.

— Savoir pour quelle raison, frangin?» répliqua Sablet, «allons voir!»

Ils laissèrent les bagages et le cheval à la garde du maître de poste et, gardant sur eux leurs armes, suivirent jusqu'à la cour le porteur de la plaque d'or. Ils furent bientôt devant les marches de jade blanc, se contentèrent d'un salut à la cour, puis se tinrent debout, immobiles.

Nul qui ne fût effrayé parmi les officiers ci vils et militaires. Ils se disaient tous: «Passe encore leur laideur, à ces deux bonzes, mais quelle grossièreté! Comment peuvent-ils se permettre de se présenter devant notre roi sans se prosterner: un petit salut et les voilà qui se tiennent simplement debout. Incroyable!

— Messieurs, pas de commentaires!» coupa Porcet en entendant leurs murmures, «nous sommes ainsi faits.

À première vue, c'est vrai, nous ne sommes pas très beaux, mais vous vous y habituerez avec le temps.»

Le roi, déjà alarmé par leur hideur, se mit à trembler quand il entendit la déclaration de Porcet, au point de perdre l'équilibre et de tomber du trône royal 2. Heureusement que les officiers les plus proches l'aidèrent à se relever. Affolé, Tripitaka, agenouillé devant la salle, se confondait en incessantes prosternations:

«Votre Majesté, je mérite mille morts! mille morts! Je vous l'avais dit, qu'ils n'étaient pas beaux, mes disciples, que je n'osais les présenter à l'audience, que je craignais qu'ils ne portent atteinte à votre royale personne. De fait, ils vous ont donné une mauvaise frayeur.»

Encore tremblant, le roi s'approcha et tendit la main à Tripitaka pour le relever: «Vénérable, encore heureux que vous m'ayez prévenu! Sinon je serais mort de peur à leur apparition, pour sûr!»

Le roi demanda, quand il eut repris ses esprits, un bon moment plus tard:

«Lequel des vénérables est le meilleur à terrasser les monstres, Porcet ou Sablet?

— Je sais, répliqua Porcet sans penser plus loin.

— De quelle école?

— Je suis l'amiral des Roseaux-Célestes. À la suite d'une infraction aux ordres, j'ai été banni en ce bas monde, mais j'ai eu la chance de me convertir à ce qui est juste et de me faire moine. Depuis que nous avons quitté les terres de l'Est, c'est moi qui me suis montré le plus habile à terrasser les démons.

— Puisque vous êtes un guerrier céleste exilé sur terre, vous devez aussi être expert en transformations.

— Expert, je n'ose le prétendre, mais j'en connais quelques-unes.

— Essayez-en une. J'aimerais assister à une petite démonstration.

— Donnez-moi, je vous prie, le sujet qui vous plaît, de sorte que je me transforme en conséquence.

— Faites-vous géant!»

Porcet, aussi, connaissait nombre de transformations, trente-six au total. Comme il voulait faire montre de ses capacités devant le trône, il fit le geste approprié de la main, récita la formule et cria: «Grandis!»

D'un mouvement des reins, il s'allongea de huit à neuf toises, prenant la dimension de la divinité qui ouvre le cortège de funérailles

1. Les fonctionnaires civils et militaires en tremblaient de tous leurs membres; le pays entier, prince et sujets, en était médusé. L'un des officiers de garde se hasarda à demander: «Vénérable, vous parvenez donc à grandir à ce point! Mais quelle est la limite extrême que vous ne pouvez dépasser?»

L'idiot ne put s'empêcher de répliquer par des idioties:

«Ça dépend du vent. Avec le vent d'est, ça va. L'ouest, tout juste. Mais si c'est le vent du sud qui se lève, je risque de faire un trou dans la voûte azurée!

— Il suffit. On voit de quoi il retourne», dit le roi, terriblement alarmé.

sablet savança pour prendre la coupe. Porcet produisit sous ses pieds un nuage.

En faisant le mouvement de s'accroupir, Porcet reprit sa taille normale et se tint debout devant le trône.

«Vénérable», lui demanda encore le roi, «de quelle arme disposez-vous pour combattre le monstre?

— Le vieux Porcet se sert d'un râteau, répondit l'idiot en le tirant de sa ceinture.

— De quoi déshonorer notre maison! » s'exclama le roi avec un rire embarrassé, «nous avons de tout ici, fouets, barres, masses, massues, sabres, lances, hallebardes, haches de guerre, épées, pics, pertuisanes et faux de bataille. Prenez ce qui vous ira le mieux en main. Quelle sorte d'arme est-ce là, un râteau!

— Votre Majesté ne se rend pas compte. L'instrument peut paraître grossier, mais depuis mon enfance je m'en suis toujours servi. C'est par la puissance de ce râteau que je dirigeais quatre-vingts mille marins quand j'étais commandant des forces navales de la Rivière-Céleste 1. Maintenant que je suis descendu en ce bas monde protéger notre maître, c'est toujours avec ce râteau que je détruis tanières de loups et de tigres, que je retourne antres de dragons et de serpents.»

Le discours remplit d'aise le roi, qui fit signe à sa neuvième concubine royale: «Apporte de ce vin réservé à mon usage personnel, toute la bouteille, pour célébrer le départ du vénérable! » Il remplit une coupe et la présenta à Porcet: «Vénérable, cette tasse, je vous la présente pour la peine que vous allez vous donner. Un grand banquet et mille pièces d'or vous attendent quand vous aurez capturé l'ogre et ramené ma fille.»

L'idiot prit la coupe en main. Si grossier qu'il fût, il était capable d'une certaine civilité; il tira une grande révérence à Tripitaka:

«Maître, il conviendrait que vous soyez le premier à boire de ce vin, mais ordre du roi, je n'ose y désobéir;

permettez-moi de vous précéder pour qu'il me monte à la tête et m'aide à la capture du monstre.»

L'idiot fit cul-sec d'un trait, avant d'en verser une autre coupe qu'il tendit à Tripitaka.

«Je ne bois pas. Au tour de ton condisciple!»

Sablet s'avança pour prendre la coupe.

Porcet produisit sous ses pieds un nuage qui le propulsa dans les airs.

«Le vénérable Porcet sait donc aussi monter dans les nuages!» s'exclama le roi.

L'idiot parti, Sablet fit à son tour cul-sec et dit:

«Maître, quand Robe-Jaune vous avait enlevé, nous l'avons combattu tous les deux sans parvenir à l'emporter.

Je crains que, s'il y va seul, il n'ait pas le dessus.

— Tu as raison, mon disciple: tu peux aller lui donner un coup de main.»

À ces mots, Sablet bondit à son tour sur un nuage.

Cette fois le roi, affolé, agrippa le moine chinois en lui disant:

«Vénérable, restez donc en ma compagnie, ne vous envolez pas vous aussi!

— Hélas, hélas! Je ne saurais même pas m'élever d'un malheureux demi-pas!»

Les deux hommes restèrent donc dans la salle du palais à converser.

Bref, revenons à Sablet qui avait rattrapé Porcet: «Me voilà, frangin!

— Qu'est-ce que tu viens faire, frérot?

— Le Maître m'a demandé de venir t'aider un peu.

— Il a eu raison. Bienvenue! » conclut Porcet, ravi, «en s'y mettant à deux, de tout notre cœur et de toute notre force, nous l'aurons, ce monstre. Ce n'est peut-être rien d'extraordinaire, mais ça nous assurera quelque réputation dans le pays! »

Voyez-les

Franchir les frontières dans un halo de lumière, Sortir de la cité soutenus par le souffle d'éther 1.

Ordre du roi de se rendre à la caveme

Et, pour capturer l'ogre Robe-Jaune, tout faire!

Bientôt rendus à l'entrée de la grotte, ils abaissèrent leur nuage. Porcet tira son râteau et en donna un furieux coup sur le portail de pierre qui défendait l'entrée. Il y perça un trou de la grosseur d'une mesure d'un boisseau. Le petit monstre de surveillance à l'entrée, terrifié, ouvrit et, à la vue des deux compères, courut annoncer:

«Grand roi! Ça va mal! Ils sont revenus cogner à la porte et l'ont cassée, le bonze au long groin et aux larges oreilles, en compagnie de celui qui a la mine si sombre.

— Ce doit être encore Porcet et Sablet. J'ai pourtant 5 7 ° épargné leur maître. Pourquoi se permettent-ils de revenir défoncer ma porte?

— Peut-être auraient-ils oublié quelque chose qu'ils reviennent chercher, suggéra le petit monstre.

— Idiotie!» pesta l'ogre, «est-ce qu'ils défonceraient ma porte pour un oubli? Il y a sûrement une autre raison.»

Il ajusta hâtivement sa cuirasse, empoigna son sabre d'acier et sortit les questionner: «J'ai relâché votre maître, les bonzes, pourquoi revenez-vous frapper à ma porte?

— Monstre maudit, tu en as fait de belles! répliqua Porcet.

— Quoi donc?

— Tu as enlevé la troisième princesse du royaume des Éléphants-Sacrés et tu l'as contrainte à devenir ta femme.

Depuis treize ans que tu l'accapares, il est temps de la rendre! Par ordre du roi, je viens t'arrêter. Rentre au plus vite te ligoter toi-même, ce qui m'évitera de mettre la main à la pâte!»

À ces mots, l'ogre fut envahi d'une terrible colère.

Voyez-moi ça! Il grince bruyamment des dents, de toute sa hauteur menaçante; il roule des yeux furibonds; il lève son sabre avec une furieuse bravoure et l'assène, prêt à faire jaillir le sang de la tête de l'ennemi. Mais Porcet a esquivé le coup d'un bond sur le côté, et déjà l'accueille de son râteau. Ensuite, Sablet brandit son bâton et se joint à la mêlée. Ce combat sur la montagne ne se compare au précédent. Assurément,

Propos mal venus suscitent contrariété,

Intentions blessantes provoquent la colère.

Un ogre féroce contre deux moines divins,

En un combat prolongé, dans le va-et-vient:

«Eu mérites la mort pour viol de la raison!»

E'autre lui répond: «Mêle-toi de tes oignons!

—

Ton mariage forcé porte atteinte au pays entier!

—

Romps le combat, ce n'est nullement ton métier!»

Tout compte fait, querelle pour une lettre

1 [•••]•

Au bout de huit à neuf engagements sur la pente de cette montagne, Porcet, qui s'était senti faiblir peu à peu, avait peine à lever le râteau. Pourquoi, cette fois, se voyait-il à ce point surclassé, me demanderez-vous? C'est qu'au cours du premier combat Porcet et Sablet avaient profité de l'aide des dieux protecteurs de la Loi, car Tripitaka était "Livre VI, chapitre xxx

5 7 i

dans la grotte. Ils étaient maintenant en la cité des Éléphants-Sacrés, afin d'assurer sa protection. Voilà pourquoi les deux disciples se trouvaient en difficulté.

«Sablet! » dit l'idiot, «viens poursuivre le combat contre lui pendant que je vais me soulager

Sans plus se soucier de son condisciple, il fila vers un taillis d'armoises, anaphales et usnées

2, se glissa dans un

buisson de ronces et de lianes et s'y laissa choir comme un treuil déroulé, insoucieux des épines qui lui lacéraient la peau du crâne, le visage et la bouche. Il se gardait bien d'en ressortir, se contentant de laisser à l'oreille de la moitié émergée de son corps le soin de suivre de loin le bruit de la bataille.

Quand le monstre s'aperçut que Porcet avait fui, il se précipita sur Sablet, pris au dépourvu, qui fut saisi et ramené captif à la grotte, pieds et poings liés.

Si vous ne savez, en fin de compte, s'il en sortit vivant, écoutez donc la séance qui vient.