Parlons du retour triomphal du Beau Singe-Roi en son pays: depuis la destruction du repaire du roidémon du Chaos et la prise de son grand sabre, Singet s'entraînait tous les jours aux arts martiaux. I l avait fait couper des bambous en guise de javelots et tailler des lattes de bois en forme de sabres par les jeunes singes. Il leur apprenait à reculer, avancer, dresser le camp, enfoncer les palissades, cela aux coups de sifflet et signaux des drapeaux et bannières. Ils s'étaient ainsi amusés depuis pas mal de temps quand soudain Singet se mit à penser à haute voix alors qu'il se reposait, assis: «Et si ces jeux étaient pris au sérieux, qu'adviendrait-il de nous ici? Quelque roi des hommes, ou des oiseaux, ou des animaux, pourrait y trouver prétexte à offense
2, j'en ai peur, déclarer que notre entraînement militaire prépare une rébellion, lever une armée et venir nous massacrer. Que pourriez-vous leur opposer avec vos perches de bambou et vos sabres de bois? Il vous faudrait lances acérées, glaives et hallebardes. Que faire maintenant?»
À l'entendre ainsi parler, pas un singe qui ne se sentît alarmé:
«Votre Majesté est d'une très grande hauteur de vue, mais quelle disposition prendre? Nous n'avons aucune possibilité...»
Ils tenaient ce genre de discours quand quatre vieux singes se présentèrent, deux macaques à croupe rouge et deux_ gibbons au dos long
«O grand roi», dirent-ils en s'avançant jusqu'à lui, «s'il s'agit de se procurer des armes tranchantes, rien de plus facile!
—
Comment cela?
—
À l'est de notre montagne se trouve une étendue 5o
d'eau de deux cents lis qui forme la frontière du pays de Aolai. I l y règne un roi dont la cité regorge de gens et de soldats. Il dispose sûrement de produits manufacturés en or, argent, bronze, fer ou autres métaux.
Si Votre Majesté veut bien s'y rendre, il vous suffirait d'acheter
ou de faire fabriquer un certain
nombre d'armes, et de nous apprendre à nous en servir pour la protection de notre territoire: n'est-ce point le cas de dire que ce serait le secret d'une prospérité durable?
— Restez ici vous amuser en attendant mon retour», répondit Singet, rempli de joie à cette suggestion.
Le brave singe-roi! Aussitôt dit, aussitôt fait: d'une culbute dans les nuages il franchit en un instant les deux cents lis d'eau et découvrit, en effet, de l'autre côté, les fossés et remparts d'une cité, aux dizaines de milliers de maisons et autant de portes, quadrillée d'avenues encadrant des marchés. La foule allait et venait sous le soleil qui illuminait le ciel. Singet se dit: «Il y a sûrement des armes toutes prêtes par ici: mieux vaut s'en procurer quelques-unes par un tour de magie que d'attendre la possibilité de les acheter!»
Il fit la passe, récita l'incantation et, tourné vers la douceur du Sud-Ouest
1, inspira, puis expira avec une telle
force qu'une violente bourrasque s'éleva, faisant voler le sable et rouler les pierres. C'était terrifiant!
Là où tonnent les nuages tremble la terre,
Obscurcie de noires nuées et poussières.
Les poissons prennent peur sous lesflots agités, Tigres et loups s'enfuient de la forêt dévastée.
Marchands et colporteurs se sont évanouis,
Plus personne aux marchés, ni aux établis.
Le roi quitte la cour pour ses quartiers privés;
A leur y a m e n
s'en sont retournés les officiers.
La Statue de mille ans a été renversée,
Jusqu'en ses fondations la tour esti secouée.
La tornade avait jeté la panique au pays de Aolai: du roi au moindre de ses sujets, chacun s'était claquemuré chez soi. Nul n'aurait osé circuler. C'est alors que Singet dirigea son nuage droit sur l'entrée du palais. Il se mit aussitôt à la recherche de l'armurerie, trouva l'entrée de l'arsenal, en força les battants et y découvrit une quantité innombrable Livre I
er, chapitre m
5i
d'armes: sabres, lances, glaives, hallebardes, haches, francisques, piques, faucilles, fouets, râteaux, baguettes, planchettes, arcs, arbalètes, tridents, lances — bref, tout ce qui pouvait exister. Fort aise à cette vue, Singet se dit: «Je ne vais pas pouvoir emporter grand-chose à moi tout seul:
mieux vaut effectuer le déménagement par le procédé de la démultiplication du corps!»
Brave singe-roi! Il s'arracha un poil, le mit dans la bouche pour le mordiller, le recracha, récita l'incantation et, à peine eut-il crié: «Transformez-vous!» que des milliers et des centaines de petits singes s'affairaient de toutes parts à transporter et se disputer les objets. Les plus coêtauds en prenaient six ou sept, les moins forts deux ou trois. Ils finirent par vider entièrement les lieux. Il remonta aussitôt sur son nuage et par le même procédé provoqua une nouvelle tornade qui ramena tout ce monde à l'endroit d'où il était parti.
C'est ainsi que les singes, grands et petits, du mont de Fleurs et Fruits entendirent soudain le vent siffler alors qu'ils jouaient à l'entrée de la grotte; ils virent en plein ciel comme un immense essaim de leurs congénères: pris de terreur, ils s'enfuyaient en désordre pour se cacher où ils pouvaient. Peu après, le Beau Singe-Roi faisait descendre le nuage, le résorbait et, d'une secousse, récupérait le poil, laissant les armes empilées n'importe comment au pied de la montagne.
«Les petits!» leur cria-t-il, «venez donc ramasser vos armes! »
S'apercevant que Singet était seul sur le terre-plein, les singes accoururent se prosterner et demander ce qui s'était passé. Singet leur raconta comment il s'était servi de la tornade pour le transport du matériel. Après avoir exprimé leur gratitude, les singes se jetèrent sur les armes, l'un s'emparant d'un sabre, l'autre d'un glaive, celui-ci empoignant une hache, celui-là une lance, cet autre tirant un arc, un autre encore emportant une arbalète; ils s'amusèrent ainsi une journée entière dans les cris et les clameurs.
daims, renards, belettes, blaireaux, lions, éléphants, gorilles, ours, antilopes, sangliers, bisons, chamois, lièvres et bien d'autres animaux étranges
Les rois de toutes sortes d'antres à démons, au nombre de soixante-douze, vinrent prêter hommage au singe-roi. Chaque année ils apportaient tribut et répondaient à l'appel aux quatre saisons. Certains participaient aux
manœuvres,
d'autres
fournissaient
des
approvisionnements quand les circonstances le demandaient. Tout cela avec ordre et discipline, si bien que le mont de Fleurs et Fruits devint une place forte plus solide que tonnelet d'acier, mieux défendue que cité aux murs de bronze. Les rois-démons des diverses provinces
offraient aussi des tambours de bronze, des étendards multicolores, des casques et des armures, jour après jour se répétait le tohu-bohu des manœuvres et des exercices.
C'est donc au milieu de la joie générale que le Beau Singe-Roi s'adressa tout à coup à la multitude: «Vous êtes maintenant parfaitement entraînés dans le maniement des armes, des arcs et des arbalètes. Mais ce sabre me paraît bien encombrant
3, en vérité: il ne me plaît pas. Que
faire?»
Les quatre vieux singes s'avancèrent pour faire respectueusement valoir à Sa Majesté que sa nature d'immortel le
rendait
inapte
à
l'utilisation
d'armes
communes: «Mais nous ignorons si Votre Majesté pourrait aller dans l'eau.
— Depuis que la Voie m'a été révélée, je dispose de la faculté de soixante-douze transformations par influx chthoniens. La culbute dans les nuages me donne une divine et incomparable ubiquité. Je suis expert en l'art de disparaître et me cacher, m'élever et me ramasser. Je connais le chemin du ciel et l'entrée de la terre. Je sais marcher au soleil ou sous la lune sans faire d'ombre, entrer sans difficulté dans la pierre ou le métal. L'eau ne peut me noyer, ni le feu me brûler! Où donc serais-je empêché d'aller?
— Puisque Votre Majesté dispose de ces pouvoirs divins, sachez que l'eau qui coule sous le pont de lattes en fer s'en va au palais du dragon de la mer Orientale. Si Votre Majesté veut bien s'y rendre et trouver le vieux roi-dragon, n'obtiendrait-elle pas satisfaction en "Livre 1", chapitre m
lui
demandant
quelque
arme
à sa convenance?
— J'y vais et reviens. Attendez-moi!» répliqua Singet, ravi de la suggestion.
Brave singe-roi! D'un bond il est à la tête du pont et, par le moyen de la fermeture des eaux, fait la passe, plonge, pénètre dans les flots et par le chemin que lui ménagent les eaux qui s'écartent devant lui, atteint d'une traite le fond de la mer Orientale. Il marchait quand un yaksa" qui patrouillait sur la mer l'arrêta pour lui demander:
«Vous là-bas, qui avancez en poussant l'eau, quel divin personnage êtes-vous? Présentez-vous donc clairement, que je puisse vous annoncer!
— Je suis Conscient-de-la-Vacuité, de céleste naissance, et viens du mont de Fleurs et Fruits, tout près de chez vous. Comment, tu ne me connais pas?»
À ces mots \ejaksa s'en retourna en toute hâte au palais de cristal aquatique annoncer: «Votre Majesté, il y a dehors un saint de naissance céleste du mont de Fleurs et Fruits qui se déclare voisin de Votre Majesté et qui va arriver d'un moment à l'autre.»
Le roi-dragon de la mer Orientale, qui s'appelait Aoguang, se leva aussitôt et sortit l'accueillir, accompagné de ses fils et petit-fils ainsi que de capitaines-crabes à la tête de soldats-crevettes.
«Éminent immortel
2, entrez, entrez donc!»
Ils firent connaissance à l'intérieur du palais. Après l'avoir installé à la place d'honneur et lui avoir offert le thé, le roi-dragon demanda à Singet:
«Quand avez-vous obtenu la réalisation de la Voie, éminent immortel, et de quels arts divins avez-vous reçu connaissance?
—
Dès ma naissance, j'ai quitté la famille pour pratiquer la Voie et obtenu un corps sans vie ni mort. Comme je me suis mis récemment à entraîner mes enfants en vue de la protection de notre caverne dans la montagne, je me suis rendu compte que je manquais d'une arme appropriée. J'ai depuis longtemps entendu parler de mon sage voisin qui jouit d'un palais de jaspe aux portails de nacre:
comme vous devez disposer d'un gros excédent d'armes divines, je me suis permis de venir dans l'expresse intention d'en solliciter une.»
envoya aussitôt une perche, qui exerçait un haut commandement régional, chercher un grand sabre de défense qu'il présenta respectueusement.
«Votre vieil ami ne sait se servir du sabre», dit aussitôt Singet, «je vous prie de m'offrir autre chose.»
Le roi-dragon dépêcha cette fois un silure, qui était le commandant en chef, pour qu'il fît apporter par une anguille géante un trident à neuf pointes. Singet sauta au bas de son siège, le prit en main et fit un essai:
«Léger, trop léger! Et puis il n'est pas à ma main.
N'auriez-vous pas autre chose à me proposer?
—
Eminent immortel», rétorqua le roi-dragon en
riant, «vous ne l'avez pas essayé, ce trident fait trois mille six cents livres!
—
Mais il n'est pas à ma main, je ne l'ai pas bien en main! »
Le roi-dragon commençait à prendre peur: il ordonna à nouveau à une brème, qui était haut-commissaire, et une carpe, qui était brigadier-général, d'apporter une hallebarde à la hampe décorée, laquelle pesait sept mille deux cents livres. Dès qu'il la vit, Singet se précipita en avant pour s'en saisir: il fit quelques moulinets, deux ou trois feintes et, la fichant en terre, déclara:
«C'est encore bien trop léger! Trop léger!»
Cette fois, sous le coup de la frayeur, le roi-dragon balbutia:
«Eminent immortel, c'est ce que nous avons de plus lourd au palais, je n'ai rien d'autre...
—
Allons donc!» s'exclama Singet en riant, «qui ne connaît le dicton, ce ne sont pas les trésors qui manquent au palais du dragon] Cherchez un peu mieux. Si vous avez quelque chose qui me plaît, je vous en paierai le prix jusqu'au dernier centime!
— Je n'ai vraiment plus rien.»
Au moment où ils échangeaient ces propos, la
femme et la fille du dragon, se glissant hors de leur poste d'observation derrière, crurent bon d'intervenir:
«Majesté, ne voyez-vous pas que ce saint ne saurait être traité à la légère? N'y a-t-il pas dans nos magasins marins cette pièce de fer merveilleuse qui servit à mesurer le fond du fleuve céleste
1? Elle émet depuis
quelques jours une lumière ravissante ainsi qu'une exhalaison de bon augure. N'est-ce point signe qu'il Livre I
er, chapitre m
faille la montrer et lui faire rencontrer ce saint?
—
C'est une barre qui avait servi à Yu le Grand 1 quand
il avait drainé les eaux pour mesurer la profondeur des fleuves et des océans, un morceau de fer magique, mais que pourrait-il en faire?
—
Que t'importe ce qu'il peut en faire? » lui rétorqua sa femme, «donne-le-lui, qu'il le transforme à sa guise!
Pourvu que tu le reconduises hors du palais...»
Le vieux roi-dragon fit ce qu'on lui conseillait et raconta tout cela à Singet qui lui dit: «Sortez-le donc pour me le montrer!
—
Impossible», répliqua le dragon avec un geste de dénégation de la main, «on ne peut le transporter, ni même le soulever tant il est lourd. Il faudrait que vous y alliez jeter un coup d'œil.
—
Où est-il? Conduisez-moi!»
Le roi-dragon l'amena donc au magasin marin où ils virent tout à coup mille feux briller.
«C'est ce qui émet toute cette lumière», précisa le roidragon en montrant le phénomène du doigt. Singet releva les pans de sa robe, s'avança et le prit en main: c'était un pilier de fer de l'épaisseur d'un boisseau et d'une longueur de plus de deux toises
2. Il lui fallut employer toute sa force
pour l'arracher:
«C'est un rien trop gros et trop long! En l'amincissant et le rapetissant quelque peu, je pourrais m'en servir...»
À peine avait-il prononcé ces mots que le trésor se raccourcit de plusieurs pieds et s'amaigrit d'un empan.
«Un peu plus mince vaudrait mieux», fit Singet en le balançant.
Et la barre s'amincit dans des proportions vraiment sensibles!
Au comble de la satisfaction, Singet la sortit du magasin pour l'examiner: il y avait à chaque bout un cercle d'or et au milieu une section de fer noir
3. Tout près de
l'un de ces cercles était gravée cette colonne de caractères: Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or. Poids: treize mille cinq cents livres.
«C'est donc que ce trésor doit se plier au bon plaisir de son possesseur, j'imagine!»
plus merveilleux, une fois de dimensions un peu plus réduites: au moment où il l'avait sortie, la barre n'avait plus que deux toises de long et le diamètre d'un bol.
Le voilà qui fait montre de ses pouvoirs magiques avec force bottes et moulinets et s'en retourne jusqu'au palais de criétal aquatique: le vieux roi-dragon en était tout tremblant et les jeunes princes n'avaient plus l'âme chevillée au corps 1; les tortues de toutes espèces
rentraient leur
cou, les poissons, crabes, crevettes et carets 3 se cachaient la
tête.
Son trésor en main, Singet s'assit à la place d'honneur de la grande salle du palais et dit en souriant au roidragon:
«Merci beaucoup! Je suis touché de votre généreuse attention, cher et sage voisin.
— Je vous en prie, de rien!
—
Un bout de ferraille bien utile, et, cependant, j'aurais un mot de plus à dire...
— Qu'avez-vous à ajouter, éminent immortel?
—
Si je ne l'avais pas, ce morceau de fer, on en serait reêté là. Mais maintenant que je l'ai en main, me voilà sans rien à me mettre qui aille avec: que faire? Si vous possédez quelque chose de ce genre, n'hésitez pas à me l'offrir,
je ne vous marchanderai
pas ma
reconnaissance!
—
Désolé, je n'ai rien de ce genre.
—
Un obligé ne saurait déranger deux hôtes: si vous n'avez rien, pour sûr que je ne m'en irai pas d'ici!
— Sans vouloir vous importuner, éminent immortel, ne pourriez-vous aller faire un tour dans une autre mer:
peut-être auraient-ils quelque chose là-bas...
—
Mieux vaut rester assis dans une seule maison qu'aller en courir trois: je vous prie instamment de bien vouloir me donner un équipement.
— Je vous assure que je n'en ai pas. Sinon, je vous l'offrirais respectueusement sur-le-champ!
—
Si vous n'en avez vraiment pas, permettez-moi d'essayer la barre sur vous.
—
N'en faites rien, éminent immortel», s'exclama le roi-dragon, perdant son sang-froid, «ne bougez pas, attendez que j'aille voir s'il n'y en aurait pas un chez mes jeunes frères; je vous en rapporte un sur-le-champ!
Livre I
er, chapitre m
— Où habitent donc vos frères?
— Ce sont Aoqin, le roi-dragon des mers du Sud, Aoshun qui règne sur la mer du Nord, et Aojun, le roi des mers occidentales.
— Le bon Singet n'ira pas là-bas! Je n'irai pas! Comme dit le proverbe, deux tiens valent mieux que trois tu l'auras':
débrouillez-vous pour m'en trouver un, c'est tout ce que je demande.
—
Mais Votre Éminence n'a nul besoin d'y aller: je dispose ici d'un tambour de fer et d'une cloche d'or.
S'il y a quelque urgence, il suffit de battre le tambour et de frapper la cloche
2, mes frères arriveront dans
l'instant.
—
Dans ce cas, dépêchez-vous de battre tambour et sonner cloche! »
Le général-tortue et le commandant-caret s'exécutèrent tout de bon. Peu après le message parvenait aux roisdragons de ces trois mers qui arrivèrent dans l'instant; ils se trouvaient réunis à l'entrée du palais.
«Cher grand frère», demanda Aoqin, «quelle affaire urgente t'as donc fait battre le tambour et sonner la cloche?
— C'est une longue histoire, mon cher frère, nous avons ici un saint personnage né du ciel de je ne sais trop quel mont de Fleurs et Fruits, qui est venu tantôt me traiter en voisin et me réclamer finalement une arme. Le trident en acier, il l'avait trouvé trop petit et la hallebarde trop légère. Il a pris lui-même en main cette pièce de fer précieux qui a servi à mesurer la Voie lactée et s'est livré à quelques passes d'escrime. Il est pour le moment assis au milieu du palais: il exige de plus quelque vêtement approprié. Comme nous n'en avons pas, j'ai fait frapper tambour et cloche pour vous prier de venir et bien vouloir lui en offrir un, si vous en disposez, afin de me débarrasser de sa présence.»
Hors de lui à ce discours, Aoqin s'écria: «Mes frères, levons nos armées et emparons-nous de l'impudent!
— I l ne saurait en être question!» s'effraya l'aîné des dragons, «ne parlez point de le capturer: une petite caresse de cette barre serait mortelle, une tape fatale! À l'effleurer, vous vous déchireriez la peau, à vous y frotter, les muscles! »
—
Tu as raison», approuva Aoshun, le roi-dragon de la mer du Nord, «j'ai ici des sandales en fibres de lotus pour marcher dans les nuages.
—
Et moi j'ai apporté une cotte de mailles en or», ajouta Aojun, le dragon des mers occidentales.
«J'ai à lui offrir un casque d'or rouge à ailes de phénix», dit alors Aoqin, le dragon des mers du Sud.
L'aîné s'en réjouit grandement et les conduisit au palais de cristal aquatique où ils rencontrèrent Singet et lui présentèrent leurs cadeaux. Conscient-de-la-Vacuité se mit le casque sur la tête, enfila la cotte de mailles en or et les sandales et, balançant le gourdin de fer à la façon d'un sceptre
1, s'en fut d'une traite en criant aux dragons:
«Radoteurs! I l n'y en n'a pas? Agace-oreilles 2!»
Les rois des quatre mers en étaient outrés et se consultèrent aussitôt en vue de présenter une plainte en haut lieu.
Mais laissons cela: voyez plutôt notre singe-roi écarter les eaux et revenir d'une traite à l'entrée du pont de lattes en fer auprès duquel attendaient les quatre vieux singes, à la tête de la foule de leurs congénères. Ils aperçurent tout à coup Singet bondissant hors des flots, sans qu'il soit mouillé de la moindre goutte d'eau, et marchant vers eux sur le pont, tout luisant d'or. Les singes se jetèrent tous ensemble à genoux tant ils étaient impressionnés:
«Ô grand roi, magnifique, resplendissant!»
Rayonnant d'aise, Singet gravit le trône élevé et y planta la barre de fer. Dans leur innocence, les singes voulaient tous prendre en main le trésor, mais ils n'arrivaient pas même à l'ébranler, tels des libellules cherchant à secouer un arbre de fer
3. Chacun de se mordre les doigts et de tirer la langue: «Mes aïeux! Que c'est lourd! Mais comment as-tu fait pour l'apporter?»
Singet s'approcha, ouvrit les mains et d'une empoignade la souleva. Il déclara en riant à la foule:
« À chaque chose son maître: ce trésor était enfoui au fond des mers depuis je ne sais combien de milliers d'années, quand, précisément ces derniers temps, il s'est mis à émettre de la lumière. Le roi-dragon n'y voyait qu'un morceau de fer noir qui aurait servi à mesurer la Voie Les rois des quatre mers en étaient outrés.
6o
lactée. Comme aucun de ces gaillards ne pouvait le porter, ni même le soulever, ils m'ont prié d'aller le chercher moi-même; l'objet faisait alors plus de deux toises de long;
il était de la grosseur d'un boisseau. Je l'avais trouvé trop grand, quand je l'ai eu en main: à cette pensée, il a diminué de beaucoup. J'ai continué à le rapetisser, une fois, deux fois, trois fois! En le regardant à la lumière, j'ai remarqué l'inscription -.Bâton de Bon-Plaisir cerclé d'or. Poids:
treize mille cinq cents livres. Écartez-vous, tous, que je vous fasse une démonstration! »
Retournant le trésor dans la main, il lui cria: «Plus petit! Plus petit!». La barre prit aussitôt la dimension d'une aiguille à broder qui pouvait se glisser dans le creux de l'oreille. Fort impressionnés, les singes se mirent à crier: «O grand roi! Ressortez-la, qu'on s'amuse un peu!»
Singet se fouilla tout de bon l'oreille, mit l'aiguille dans le creux de sa paume et lui ordonna: «Grandis! Plus grand!»
L'aiguille reprit sans tarder la dimension d'une barre de deux toises, grosse comme un boisseau. Se prenant au jeu, Singet sauta sur le pont, sortit de la caverne et, le trésor bien en main, recourut à l'un de ses tours de magie cosmique; il cria en faisant une révérence: «Grandis!» et le voilà de la taille d'une montagne de dix mille pieds, la tête aussi haute que le Taishan
1, l'échiné telle une chaîne
escarpée, les yeux lançant des éclairs, la bouche comme une bassine de sang, les dents pareilles à des hallebardes;
quant au bâton qu'il tenait à la main, un bout touchait au trente-troisième ciel
tandis que l'autre atteignait le dixhuitième enfer 3.
L'apparition avait plongé tigres, léopards, loups et autres créatures de la montagne toute entière, ainsi que les rois-démons des soixante-douze cavernes, dans une telle frayeur qu'ils s'étaient prosternés front contre terre, tremblant de tous leurs membres, leurs âmes sur le point de se séparer de leur corps
En un clin d'œil, Singet reprit sa forme première, réduisit le trésor à la dimension d'une aiguille à broder, qu'il cacha dans son oreille, et retourna à sa résidence dans la grotte recevoir l'hommage des rois-démons apeurés.
C'est alors que l'on déploya des bannières et battit le tambour dans le vacarme des gongs de bronze. Au grand banquet qui offrait mille saveurs rares, les coupes ne Livre 1", chapitre m
désemplissaient pas de vin de palme et de raisin. Singet festoya longtemps avec la foule et, reprenant l'entraînement, conféra aux quatre vieux singes de hauts commandements, les deux macaques à croupe rouge étant nommés maréchaux Ma et Liu, tandis que les gibbons à long dos recevaient le titre de généraux Beng et Ba. Formation du camp, établissement des retranchements, récompenses et châtiments, tout était soumis à la direction de ces quatre commandants en chef.
Ainsi déchargé de ces soucis, Singet pouvait passer ses journées à chevaucher les nuages, parcourir les quatre mers, et vagabonder à plaisir dans les montagnes. Il allait partout rendre visite aux preux pour leur montrer son savoir ès arts martiaux et se lier à de sages amis en jouant de sa compétence en magie. C'est aussi à cette époque qu'il fit la connaissance de ceux qui constituèrent la fraternité des sept: le roi-démon-taureau, le roi-démon-caïman 1, le roidémon-rock
2, le roi-chameau-lion
3, le roi-macaque et le
roi-gibbon à poils longs
4, ce qui faisait sept en comptant
Singet lui-même.
Ils passaient leurs journées à discuter de questions civiles et militaires, à échanger des coupes, chanter et danser. Ils partaient le matin pour ne rentrer que le soir, ne se refusant aucun plaisir, franchissant des distances de dix mille lis comme s'il ne s'agissait que de traverser le jardin, le cas de dire -.Trois mille lieues franchies en un hochement de tête, huit cents et quelques étapes en un tour de reins.
Un jour qu'il avait ordonné aux quatre commandants en chef de préparer un banquet en leur caverne en vue d'inviter les six rois à boire et qu'on avait abattu buffle et tué cheval pour les sacrifices au ciel et à la terre, la foule des diablotins avaient chanté et dansé à cœur joie, puis tous avaient bu à se rendre ivres-morts. Après avoir reconduit les six rois et distribué des gratifications aux chefs de tous grades, Singet s'était couché à l'ombre du pin qui poussait près du pont de lattes en fer et s'était aussitôt endormi. Les quatre généraux assuraient sa protection à la tête de la multitude qui l'entourait et n'osait élever la voix.
garottée et encore titubante, droit jusqu'aux abords d'une ville murée. Singet, qui commençait à se réveiller, leva brusquement la tête et que vit-il? sur une plaque de fer accrochée à la muraille, les trois mots: Monde des ombres.
Soudainement dégrisé, il leur demanda: «Mais le monde des ombres est. le séjour du roi Yama, juge des Enfers! Que suis-je venu faire ici?
—
Ton laps de vie chez les vivants se termine, nous avons reçu mandat de t'amener.
—
Mais moi, votre vieux Singet, j'ai transcendé les trois mondes et ne fais plus partie du cycle des cinq dynamies
1. Je ne suis plus soumis à la juridiction du juge des Enfers: comment peut-il pousser la crétinerie jusqu'à avoir l'audace de me faire arrêter?»
Les deux convoyeurs des morts étaient bien trop occupés à le pousser et à le tirer pour l'écouter, résolus à le faire entrer bon gré mal gré.
Commençant à trouver la situation déplaisante, Singet perdit patience, tira le trésor de son oreille et, après l'avoir fait grossir de la taille d'un bol par une simple demi-rotation, l'abattit d'un léger mouvement de la main sur les deux convoyeurs qui furent réduits en chair à pâté. Il défit ses liens, dégagea ses poignets et entra en ville en faisant des moulinets avec son bâton. Les diables à tête de bœuf et face de cheval s'enfuyaient dans toutes les directions, cherchant à se terrer, tandis que les cohortes de fantômes se précipitaient vers le palais du Filet de la forêt des apparences
pour annoncer: «Malheur, Votre Majesté! Malheur! Il y a dehors un dieu du tonnerre à face velue qui se fraye un passage jusqu'à nous! »
Alarmés, les dix rois infernaux vinrent voir ce qui se passait, non sans avoir rectifié leur tenue. À la vue de son visage féroce et menaçant, ils se mirent en rang pour crier d'une même voix:
«Éminent immortel, veuillez nous laisser votre nom!
Eminent immortel, votre nom!
—
Puisque vous ne me connaissez pas, comment avezvous pu vous permettre de me faire arrêter?
—
Nous ne saurions en avoir l'audace! Sans doute est-ce une erreur commise par les messagers...
— C'est moi, Singet Conscient-de-la-Vacuité, le saint homme né du ciel, de la grotte au Rideau-Torrentiel "Livre I
er, chapitre m
du mont de Fleurs et Fruits. Et vous, quels sont vos rangs?
—
Nous sommes les rois des dix cours de justice infernale», répondirent-ils en s'inclinant, «nous appartenons au Fils du Ciel du monde des ténèbres.
—
Vos noms, et plus vite que ça, si vous ne voulez tâter de mon gourdin!
—
Nous sommes roi de Qinguang, roi de la rivière Chu, roi de l'Empereur-Song, roi des Mandarins-Rebelles, roi Yama, roi de l'Égalité, roi du Taishan, roi de la Capitale, roi de la cité de Bian et roi de la Roue de la destinée 1.
—
Si vous avez rang royal, vous devriez être des créatures sensibles et intelligentes: comment pouvez-vous être ignorants à ce point? Pourquoi me faire arrêter, moi qui ai obtenu la Voie, une longévité égale au ciel, moi qui ai transcendé les trois mondes et suis sorti du cycle des cinq dynamies!
—
Éminent immortel, apaisez votre colère: c'est qu'il y a en ce monde tant de gens qui portent mêmes nom et prénom. Il faut supposer que les convoyeurs se sont trompés d'adresse...
— Sottises! Balivernes! Le proverbe ne le dit-il pas:
Mandarin, greffier peuvent se tromper, mais jamais le gars qui vient vous chercher? Allez en vitesse me chercher le registre des vivants et des morts que j'y jette un coup d'œil!»
À ces mots les dix rois le prièrent de monter au palais l'examiner.
Tenant son bâton à la façon d'un sceptre, Singet s'y rendit donc d'une traite et s'assit à la place d'honneur, au centre, face au sud. Les dix rois ordonnèrent au juge chargé des dossiers d'apporter les registres et de les vérifier. Le préposé ne se fit pas prier, se hâtant d'aller chercher dans une chambre latérale une demi-douzaine de liasses de documents, ainsi que les registres des dix espèces de créatures 2. I l les examina page à page: les bêtes sans poil (dont fait partie l'homme), celles à fourrures, celles à plumes, les insectes, celles à écailles ou carapaces. Le nom de Singet n'y figurait pas. Puis il parcourut la partie réservée aux primates. Or notre singe, quoique ressemblant à l'homme, ne figurait pas sur la liste des créatures humaines; bien que semblable aux créatures sans poil, il ne résidait pas dans leur monde. Quoique semblable aux animaux marchant sur terre, il ne relevait pas de l'administration de la Il découvrit enfin son not» sous l'âme ¡f
ijjo.
licorne; il n'était pas non plus soumis à la juridiction des phénix, bien que semblable aux créatures volantes: il avait fallu prévoir un registre spécial que Singet examina lui-même; il découvrit enfin son nom sous l'âme n° 1350.
On y avait porté l'annotation: Singe de pierre produit par le ciel. Age prévu: y 42 ans. Finira de mort naturelle.
Singet se dit: «Je ne me souviens pas de mon âge. Le mieux serait de rayer mon nom.» «Apportez-moi un pinceau!» ordonna-t-il.
Le juge se hâta de lui présenter un pinceau gorgé d'encre. Singet s'empara du registre et en profita pour rayer par la même occasion tous les noms de la catégorie des singes. Jetant le cahier, il s'exclama: «Les comptes sont réglés! Voilà qui y met un terme: désormais je ne suis plus soumis à votre administration!» Et brandissant sa barre, il se fraya un passage hors du monde des ombres.
Les dix rois se gardèrent de se frotter à lui, préférant se rendre au palais des Nuées-Turquoise pour y saluer de conserve le bodhisattva Ksitigarbha
et discuter d'un rapport
à présenter au Ciel d'En-haut, ce dont notre récit ne parlera pas ici.
En se frayant un passage hors de la cité, Singet se prit dans un entrelacs d'herbes sèches, trébucha... et se réveilla brutalement: tout cela n'avait été qu'un rêve. Il s'étirait, à peine éveillé, quand il entendit les quatre généraux et la foule des singes s'écrier:
«Votre Majesté a dû en boire, du vin, pour dormir toute la nuit! N'est-il pas temps de se lever?
—
Dormir est bien peu de chose, mais j'ai rêvé de deux hommes qui venaient m'arrêter ici même et qui m'ont emmené à la cité du monde des ombres avant que je m'éveille. En manifestant mes pouvoirs magiques, je suis allé tempêter jusqu'au palais du Filet de la forêt des apparences et me suis querellé avec les juges des dix Enfers qui m'ont montré le registre des vivants et des morts qui nous concerne: nos noms, je les ai tous biffés; ils n'ont plus prise sur nous! »
Les singes se prosternèrent en signe de gratitude.
Beaucoup de singes des montagnes ne vieillissent plus; telle en est la raison.
Parlons plutôt du grand compatissant et saint suprême du haut firmament, l'auguste empereur de Jade 1: un jour
qu'il avait réuni à l'audience du matin ses ministresimmortels, civils et militaires, en la salle des Nuées-Mystérieuses du palais des Nuages de l'Arche d'or, 1 ' « homme vrai
2», Qiu Hongji, vint tout à coup lui annoncer:
«Votre Impérissable Majesté, Aoguang, le roi-dragon de la mer Orientale, attend vos ordres devant la salle Translucide afin de présenter un rapport.»
L'empereur de Jade fit transmettre l'ordre de l'introduire. Aoguang fut amené au pied de la salle des Nuées Mystérieuses: quand il eut fini de présenter ses hommages et respects, le garçon-immortel chargé de la transmission des rapports, qui se tenait sur le côté, reçut la requête et la présenta à l'empereur de Jade, qui en commença la lecture par le début, que voici:
Votre humble serviteur Aoguang, pauvre petit dragon des mers de l'Est du continent oriental, du monde inférieur de la Sphère aquatique 3,fait respectueusement savoir au Maître suprême du Ciel, notre éminent Empereur, ceci: à la suite de sa naissance au mont de Fleurs et Fruits et de sa résidence à la grotte du Rideau- Torrentiel, l'immortel pervers, dénommé Singet Conscient-de-la-Vacuité, a brimé et humilié votre humble dragon, s'est imposé en sa résidence aquatique, lui a soustrait deforce une arme et a usé d'intimidation pour exiger un équipement vestimentaire, sans ménager menaces et violences, frappant de terreur la gent aquatique et mettant en fuite tortues et crocodiles. Te dragon des mers du Sud en était tout tremblant, celui des mers de l'Ouest transi et désolé, celui de la mer du Nord rentrait la tête de désestpoir, résigné à se soumettre; votre serviteur Aoguang l'a salué très humblement. Nous lui avons offert un bâton de fer merveilleux, un casque d'or à plumes de phénix, et, avec la cotte de mailles, une paire de sandales pour marcher dans les nuages. Nous l'avons ensuite raccompagné courtoisement. Mais il a continué ses démonstrations de force et de magie en nous traitant de «radoteurs» et «agace-oreilles».
Nous ne sommes évidemment pas en mesure de l'affronter et de le mettre à la raison. C'est pourquoi je me permets d'exprimer très humblement mon estpoir en votre sainte justice. Nous vous supplions de Livre I", chapitre m
dépêcher vos célestes armées pour réduire ce monstre pervers afin de rétablir la tranquillité sur les mers et les monts, la paix et la prospérité dans la Sphère inférieure du monde aquatique.
À
r issue de cette lecture, l'Empereur saint et sacré décréta: «Que le dieu-dragon retourne à ses mers! J'enverrai sans tarder mes généraux le saisir et l'amener.»
Le roi-dragon aîné remercia front contre terre et s'en fut.
Ne voilà-t-il pas qu'à nouveau se présente le céleste précepteur, le vénérable immortel Ge
pour annoncer:
«Votre impérissable Majesté, il y a ici le roi Qinguang, juge des Enfers, venu présenter une requête du bodhisattva Ksitigarbha, le pape du monde des ombres
2. »
Sur le côté se tenait la fille de jade, chargée de transmettre les communications. Elle prit le document et l'apporta à l'empereur de Jade qui le parcourut également du début à la fin. Voici ce que disait la requête:
Le monde des ombres relève de la juridiction yin de la terre.
Ainsi que l'ordonne le cycle du Yin et du Yang, les dieux sont au ciel comme les fantômes se trouvent sous terre. Ainsi naissent les oiseaux et meurent les animaux, viennent et reviennent mâles et femelles. La vie est constante transformation, la fille enceinte forme un garçon: telle est la combinatoire de la nature que l'on ne saurait modifier.
Or, voilà qu'est apparu un singe pervers né du ciel, Conscient-dela-Vacuité de la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits, lequel se livre au mal et pratique la violence, refusant de se soumettre à nos astreintes et convocations. Usant de tours de magie, il a détruit nos envoyés-fantômes des nonuples ténèbres 3; abusant de sa
position de force, il a terrorisé les dix rois compatissants des Enfers, provoqué des troubles graves au palais du Filet de la forêt des apparences et biffé de vive force les noms numérotés. Il en résulte que l'estpèce simiesque échappe à tout contrôle et que l'engeance des macaques jouit d'une vie trop longue: il bloque la roue de la transmigration en supprimant la naissance et la mort pour chacune de ces créatures.
Te misérable moine que je suis a cru devoir prendre le risque de déranger Votre Majesté Céleste en présentant ce rapport.
Il vous supplie de bien vouloir dépêcher vos troupes divines pour capturer et soumettre cet êtrepervers, afin de rétablir l'ordre du Yin et du Yang ainsi que la paix aux Enfers, àjamais. Très respectueusement vôtre.
La lecture achevée, l'empereur de Jade décréta:
«Que le prince des ténèbres retourne aux Enfers, je le fais arrêter sans tarder!»
Le roi Qinguang, à son tour, remercia front contre terre et repartit.
Le dieu suprême du ciel rassembla ses ministresimmortels civils et militaires pour leur demander:
«Quand donc est né ce singe pervers et de quelle génération est-il pour être ainsi parvenu à maîtriser la Voie?»
À peine avait-il fini de poser la question que sortaient du rang Œil-de-Mille-Lieues et Oreille-Bon-Vent pour rappeler:
«C'est le singe de pierre produit par le ciel il y a trois cents ans. Nous n'y avions alors pas attaché grande importance, aussi ignorons-nous quand il est parvenu à l'immortalité au cours de ces quelques années, ni comment sa capacité de dompter dragons et tigres
lui a permis d'annuler de vive force le registre des morts.
—
Un volontaire pour descendre sur terre le mettre à la raison!...»
Sans attendre la fin de la phrase de l'empereur de Jade, le dieu de la planète Vénus
sortit des rangs pour suggérer en
se prosternant:
«Votre Majesté qui régnez sur les trois mondes, sachez que tout être pourvu de neuf orifices
peut obtenir l'immortalité. Quoi qu'il en soit, avec ce corps façonné par le ciel et la terre, parachevé par le soleil et la lune, avec son crâne pointé vers le ciel et ses pieds sur terre, nourri de rosée et de nuées, en quoi ce singe est-il différent d'un être humain, maintenant qu'il a obtenu la Voie de l'immortalité et la faculté de soumettre tigres et dragons?
Votre serviteur se permet donc de suggérer à Votre Majesté de songer à la bienveillante compassion des transformations sans naissance
et de promulguer un édit
sacré de pacification, le convoquant en ce monde d'Enhaut afin de lui conférer quelque charge, mineure ou majeure, qu'importe: il sera inscrit sur nos registres et nous pourrons le contrôler ici-même. S'il obtempère aux ordres célestes, nous saurons l'en récompenser ultérieurement par des promotions. S'il les enfreint, il sera facile de l'arrêter sur place. Ce serait le moyen, d'une part, de s'épargner une levée en masse et une pénible expédition Livre I'
r, chapitre m
militaire, d'autre part de récupérer un immortel qui possède la Voie.
—
Qu'il en soit fait comme le propose notre ministre», trancha l'empereur de Jade, ravi de la suggestion. I l fit aussitôt rédiger le décret par le dieu de la littérature 1 et
chargea celui de la planète Vénus de le porter à Singet.
Conformément à la consigne reçue, le messager sortit par la porte céleste du Sud et dirigea le nuage de bon augure, qu'il chevauchait droit sur la grotte au Rideau Torrentiel. Il se présenta ainsi à la foule des jeunes singes:
«Je suis un envoyé du Ciel muni d'un édit sacré qui invite votre grand roi à se rendre au monde d'En-haut. Allez bien vite le lui faire savoir!»
Les petits singes qui jouaient autour de la caverne se passèrent le message qui parvint enfin au fond de la grotte:
«O grand roi, il y a un vieil homme dehors, porteur d'une missive, qui se dit envoyé céleste dépêché par le ciel d'En-haut où vous invite son édit sacré. »
Singet fut ravi de l'apprendre: «Je songeais justement ces derniers jours à faire un petit tour au ciel, voilà qui tombe bien! Qu'on le fasse entrer tout de suite! »
Singet rectifia sa tenue et vint l'accueillir à la porte. Le dieu entra et debout, face au sud, déclara: «Je suis la planète Vénus de l'Ouest, porteur d'un édit de pacification émanant de l'empereur de Jade, et suis descendu vous inviter de sa part à monter au ciel afin de recevoir respectueusement une charge d'immortel inscrite sur le registre.
— Je suis très touché de la grâce que vous me faites», répondit en souriant Singet; il ordonna: «Mes petits, préparez un banquet pour recevoir dignement notre hôte!
— Je n'oserai m'attarder alors que je suis porteur d'un édit sacré», protesta le dieu, «je dois prier Votre Majesté de m'accompagner: nous aurons ample loisir de bavarder ensemble après votre glorieuse promotion.
— C'est moi qui suis honoré. Désolé de vous laisser repartir les mains et le ventre vides!» répliqua Singet. Il convoqua aussitôt les quatre commandants pour leur faire ces recommandations:
«Ne relâchez pas votre vigilance dans l'entraînement de mes enfants; attendez que je sois monté au ciel et que j'aie 7°
exploré le chemin pour voir si je ne pourrais pas vous emmener tous habiter là-bas avec moi.»
Les quatre solides généraux acquiescèrent.
Singet et le dieu de la planète Vénus, montés sur leur nuage, furent bientôt au-dessus de l'espace.
Le cas de rappeler:
En suprême position
d'immortel céleste,
Son nom au rang des nuages sur le registre
Si vous ne savez, en fin de compte, quels charge et honneurs il reçut, écoutez la séance qui suit vous l'exposer.