Or le monstre, après avoir fait ligoter Sablet, ne le tua ni ne le frappa. Il n'eut pas même un mot d'insulte. Tandis qu'il empoignait son sabre, il réfléchit: «Le moine chinois est une personnalité d'un pays de culture supérieure: il ne saurait ignorer ce qu'exigent les rites et la justice. Alors qu'en fin de compte je lui ai épargné la vie, serait-il possible qu'il envoie l'un de ses disciples me capturer? Ah! Ce doit être ma mie qui aura fait passer quelque message jusqu'à son pays pour ébruiter la chose.
Allons l'interroger!»
Et, prenant soudainement une mine féroce, il s'apprêtait à tuer la princesse.
monstre, les sourcils contractés, jetant des regards furieux en grinçant des dents. La princesse lui dit, en s'efforçant de prendre un visage souriant: «Seigneur, qu'est-ce qui vous contrarie à ce point?
— Femme vile au cœur de chienne!» gronda le
monstre, «aucun sens des relations humaines! Tu n'avais pourtant rien eu à redire quand je t'ai amenée ici pour la première fois! Vêtue de brocart, parée d'or, manques-tu de la moindre chose, je te la procure. Tu jouis chaque jour des dons des quatre saisons et de ma profonde affection.
Comment peux-tu ne penser qu'à tes parents, sans éprouver le moindre sentiment conjugal?»
Frappée de terreur à ces mots, la princesse se jeta à genoux et s'écria:
«O seigneur, mon mari, pourquoi en arriver à prononcer aujourd'hui ces paroles de séparation?
— Est-ce toi ou moi, qui cherche la séparation? Je me le demande. Alors que j'avais capturé le moine chinois et comptais en jouir, pourquoi ne m'avais-tu pas prévenu avant de le délivrer? C'est que tu avais secrètement rédigé une lettre que tu l'avais chargé de transmettre. Sinon, comment ces deux moines seraient-ils revenus forcer ma porte et réclamer ton retour? N'est-ce pas toi qui as monté l'affaire?
— Seigneur, vous m'accusez à tort. Je n'ai jamais envoyé le moindre message.
—
Il n'est plus temps de le contester. L'adversaire que j'ai présentement capturé ici n'en est-il pas la preuve?
— Qui est-ce?
— C'est Sablet, le second disciple du moine chinois.»
Or, confronté à la mort, nul ne saurait s'y résigner. Nier restait sa dernière ressource. Elle répliqua:
«Apaisez votre colère, seigneur. Allons vous et moi le questionner. Si missive il y a eu, tuez-moi sous les coups, j'y consentirai volontiers. Dans le cas contraire, commettriez-vous un meurtre injuste?»
À ces mots, le monstre ouvrit une main bleue aussi large qu'un van et, sans autre explication, saisit la princesse par sa magnifique chevelure pour la traîner devant la caverne et la jeter à terre, tandis que, sabre en main, il interrogeait Sablet.
«Bonze!» gronda-t-il," «si vous avez eu tous les deux l'audace de prendre sur vous d'attaquer notre porte, ce doit être qu'un message de cette femme est arrivé au pays dont le roi vous aurait envoyés ici.»
Ligoté comme il l'était, Sablet pensait en son for intérieur, à la vue de la mine des plus féroces du monstre qui avait jeté à terre la princesse et tenait haut le sabre, prêt à la tuer: «Il est clair qu'elle a fait envoyer une lettre, mais d'avoir libéré mon maître est le plus grand des bienfaits.
Ce serait une étrange façon de montrer ma gratitude que de le pousser à la tuer en avouant la vérité. Il suffit! Après tout, je n'ai pas acquis le moindre mérite depuis que je suis avec mon maître: puisque je suis captif ici aujourd'hui, autant donner ma vie en témoignage de gratitude à son égard.»
Il cria en conséquence: «Monstre, gardez-vous de toute action inconsidérée. Où donc est cette lettre qui vous permet de lui faire tort et de porter atteinte à sa vie? C'est pour une autre raison que nous sommes venus réclamer la princesse. Du fait qu'il a été emprisonné dans la grotte, notre maître a pu observer son air et ses mouvements. Quand il est arrivé au pays des Éléphantsstacrés, au moment de l'échange des lettres de créance, le souverain s'est enquis de la princesse, en montrant portraits et dessins. La réponse de notre maître l'a convaincu qu'il s'agissait bien de sa fille. Il nous a donc offert le vin et demandé de vous capturer et de la ramener au palais. Telle est la vérité: il n'y a jamais eu la moindre lettre! S'il vous faut tuer, tuez-moi plutôt qu'une personne qui ne vous a rien fait, meurtre qui porterait gravement atteinte aux grands principes de la raison céleste!»
Devant les fortes et courageuses paroles de Sablet, l'ogre lâcha le sabre pour soutenir des deux mains la princesse:
«Je me suis conduit sur le moment comme une brute et vous ai gravement offensée. Pardonnez-moi! »
Il l'aida à remettre de l'ordre à sa coiffure et, avec tendresse et douceur, la ramena à l'intérieur en la pressant contre lui, la mine aimable et réjouie. Puis il la pria de prendre la place d'honneur pour recevoir ses excuses. La princesse qui, comme toute femme, avait un tempérament de la nature de l'eau, à le voir si respeéfueux, fit retour sur elle-même, bien à tort, à vrai dire, et demanda, dans un autre ordre d'idées:
«Seigneur, pour l'amour que nous nous portons, entre mari et femme, ne pourriez-vous relâcher un peu les liens du moine Sablet?»
À ces mots, le monstre ordonna de délier Sablet et de le tenir sous les verrous. Ce dernier put se relever et se dit avec une joie secrète: «Comme le disent les anciens: Faire le bien aux autres, c'est le faire à soi-même. Si je ne lui avais rendu ce service, se serait-elle souciée de me faire délier?»
Le monstre fit disposer un banquet en dédommagement de la frayeur qu'il avait causée à la princesse. Ils en arrivaient à la demi-ivresse quand, tout à coup, le mari se changea pour mettre de brillants vêtements, une épée précieuse à la ceinture. Il dit à la princesse, en la caressant de la main: «Ma mie, reste à boire à la maison, occupe-toi des deux enfants et ne laisse pas s'échapper le bonze. Je voudrais profiter de la présence du moine chinois au pays pour rendre visite à ma belle-famille.
— Quelle belle-famille?
— Mais le roi, ton père. Je suis son gendre royal, il est mon beau-père. Pourquoi n'irais-je point lui présenter mes respeéts?
— Vous ne pouvez y aller!
— Pourquoi pas?
— Le roi, mon père, n'a pas conquis son territoire à dos de cheval, dans les combats, mais l'a hérité de ses ancêtres. Il est monté sur le trône jeune encore et n'a jamais franchi les portes de la cité, où ne se trouve aucun gaillard qui ait votre mine redoutable. Il sera terrassé par la frayeur à votre vue, ce qui ne ferait que mauvais effet. Mieux vaut renoncer à cette visite de courtoisie familiale.
— S'il en est ainsi, je n'ai qu'à me changer en quelque garçon élégant.
— Essayez quelque chose, que je voie ce que ça donne.»
Le brave monstre! Là, au milieu du banquet, il se transforma d'une secousse en beau jeune homme. En vérité, Elégant d'allure
Et de haute Stature;
Mandarinat en son bavardage,
Tout en cachant le feu du plus bel âge;
A l'aisance du poète Cao Zhi
Il joignait la beauté de Pan An
Il portait sur la tête un bonnet à queue de pie Sur une chevelure aux noires volutes ramassées.
Le corps en longue tunique de gaze vert jade
Aux larges manches bouffantes,
Il avait aux pieds des bottes sombres décorées.
A la taille brillait une ceinture aux couleurs du phénix.
Un homme exceptionnel à son air,
Beau, grand, fort, altier et fier!
La princesse fut on ne peut plus heureuse du changement.
«Ma mie», fit en riant le monstre, «ne suis-je point ainsi à mon avantage?
— La transformation est merveilleuse, merveilleuse!
Comme le roi, mon père, est indéfectible dans les liens de famille, il ne manquera pas de pousser les officiers civils et militaires à vous retenir à des banquets. Si vous buvez, soyez vigilant, faites très attention à ne pas révéler votre visage d'origine, à ne pas laisser dépasser le sabot du cheval
et la chose s'ébruiter, ce qui réduirait à néant la bonne impression que vous auriez faite.
— Il va de soi, recommandations inutiles... J'en fais mon affaire.»
Par les nuages, voyez-vous, il atteignit sans tarder le pays des Éléphants-Sacrés et se présenta à la porte du palais.
«Le troisième gendre impérial est venu en ma personne tout exprès rendre visite à Sa Majesté», annonça-t-il au grand commissaire du pavillon d'entrée, «veuillez prendre la peine de le lui faire savoir.»
Le gardien le fit savoir au portail Jaune
2, dont le préposé
aux rapports se présenta au pied des marches de jade:
«Votre Majesté, le troisième gendre royal est venu vous voir et attend la réponse à la porte du palais.» Le roi était justement en conversation avec Tripitaka. Quand il entendit la mention d'un troisième gendre royal, il se tourna vers ses officiers:
«Mais je n'ai que deux gendres! D'où viendrait le troisième?
— Ce troisième gendre doit être le monstre.
— Convient-il de le convoquer en ma présence?
— Votre Majesté», intervint le vénérable, effrayé, «c'est un monstre qui ne le serait point s'il ne possédait de pouvoirs surnaturels. Il est capable de percer le passé et l'avenir, de monter les nuages et les nuées: il entrera, que vous le convoquiez ou non. Mieux vaut l'inviter à se présenter pour vous épargner discussions vaines et perte de face.»
Le roi lui accorda donc audience et fit introduire le monstre aux pieds des marches d'or où il exécuta sans faille ni omission le ballet d'hommages au souverain.
Devant sa beauté et son élégance, les officiers ne pouvaient croire qu'il s'agissait d'un ogre. À leurs yeux de chair de mortels ordinaires, c'était un brave homme. À son air noble et digne, le roi pensa qu'il pourrait être pilier ou solive capable de soutenir le monde et le questionna en conséquence: «Où habite ta famille, mon cher gendre?
D'où sont-ils? Quand as-tu épousé ma princesse? Pourquoi as-tu attendu ce jour d'aujourd'hui pour rendre visite à tes beaux-parents?
— Seigneur», répondit l'ogre en se prosternant, «votre serviteur vient de la grotte de La Lune-sur-les-Flots du mont du Bol à l'est de la ville.
— À quelle distance se trouve cette montagne?
— Pas loin, à trois cents lis seulement.
— Trois cents lis! Comment ma fille a-t-elle pu se rendre là-bas pour s'unir à toi?»
Le monstre répondit mensongèrement par d'habiles paroles: «Cher beau-père, votre très humble serviteur a toujours aimé l'équitation et le tir à l'arc. Aussi a-t-il choisi de vivre de la chasse. Il y a treize ans, à la tête de plusieurs dizaines de mes garçons de ferme, je lâchais les faucons et les chiens, quand nous aperçûmes un féroce tigre tacheté.
Il dévalait la pente de la montagne, une jeune fille sur le dos. Je décochai une flèche qui abattit la bête et ramenai la fille au domaine. Je lui sauvai la vie et la fit revenir à elle en lui faisant ingurgiter des potions chaudes. Elle n'avait pas fait la moindre allusion à sa qualité de princesse, quand je l'ai questionnée au sujet de sa famille. Aurais-je eu le front de m'unir à elle, si elle m'avait dit qu'elle était la troisième princesse de Votre Majesté? Je me serais présenté au palais afin d'obtenir quelque position qui m'aurait rendu moins indigne d'elle. Je ne l'ai retenue au village que parce qu'elle se prétendait fille de gens du peuple. Nous sommes restés mariés toutes ces années parce que nous nous accordions, bref, par consentement mutuel. Après notre union, comme je m'apprêtais à tuer le tigre et inviter nos parents, la princesse s'y est opposée pour une raison qui se dit fort bien en ces quatre vers:
«Par le ciel et la terre nous sommes époux,
Mariés sans témoins, ni entremetteuse,
Liés par le fil rouge
de vies antérieures:
Ainsi le tigre a servi d'entremetteur.
«Ces paroles m'ont persuadé de détacher les liens du tigre et lui laisser la vie. La bête s'en est allée, griffes sorties et queue agitée, portant encore la blessure causée par la flèche. J'étais loin de m'imaginer qu'ainsi épargné, le tigre parviendrait en quelques années d'ascèse à se sublimer en monstre attaché à égarer et occire les gens.
J'ai entendu dire qu'il y a des années plusieurs moines en quête des Écritures sont passés par ici, tous se disant chinois, venus du pays des grands Tang. Le tigre a dû les tuer et s'emparer de leurs documents, prendre leur aspect et venir à la cour vous berner, mon cher beaupère. La personne assise sur le coussin brodé est précisément le tigre féroce qui avait emporté la princesse il y a treize ans; elle n'est pas réellement le pèlerin en quête des Écritures!»
Le souverain, voyez-vous, était de la nature changeante de l'eau. Incapable de détecter l'ogre de ses yeux de chair faciles à égarer, il prit tout au contraire pour argent comptant ces mensonges.
«Mon sage gendre, comment peux-tu reconnaître en ce bonze le tigre qui avait emporté la princesse ma fille?
— Cher beau-père, je vis dans la montagne où ce que je mange est du tigre, ce que je porte est du tigre: avec lui je dors et me lève, pour ainsi dire. Comment ne pas le reconnaître!
— Dans ce cas, peux-tu nous le faire apparaître sous sa forme véritable?
— Il me suffit d'une demi-coup d'eau pure pour ce faire.»
Le roi ordonna à l'un de ses officiers de chercher de l'eau qu'il tendit à son gendre.
Le monstre prit l'eau en main, se redressa et s'avança pour pratiquer le tour dit «noircir les yeux, fixer le corps».
Il récita la formule et cracha une gorgée d'eau en direétion de Tripitaka. D'un cri, «change!» il rendit invisible le corps véritable du vénérable et fit apparaître un énorme tigre tacheté. Cette fois, le roi et la cour voyaient de leurs yeux de chair une tête
A sa vue, le roi du pays sentit ses âmes le quitter.
Au front blanc et à la tête ronde,
Le corps zébré et des éclairs dans les yeux.
De ses quatre pattes dressées sortaient vingt griffes, A la courbe tranchante et acérée.
Des dents de scie cernaient sa gueule,
Ses sourcils se terminaient en oreilles pointues.
Il avait l'aspect effrayant d'un énorme chat, Plus massif qu'un taureau brun-noir.
La barbe de sa moustache se dresse comme fis d'argent, Sa langue acérée se montre pour cracher des miasmes délétères.
C'était bien la féroce bête tachetée terrassant De sa réputation tous les rangs de la cour.
À sa vue, le roi du pays sentit ses âmes le quitter. Les officiers, effrayés, s'étaient tous cachés, sauf quelques militaires de grand courage qui s'étaient élancés à la tête de leurs hommes, abattant sur l'animal des armes de toutes sortes. De quoi réduire en hachis vingt moines et plus!
Mais le deétin ne voulait pas que Tripitaka mourût: cette fois, fort heureusement, les dieux chargés de sa protection et cachés dans les airs firent en sorte qu'aucune arme ne puisse l'atteindre. Ce fut un beau chahut jusqu'au soir, avant que les officiers ne réussissent à capturer vivant le tigre, qui fut chargé de chaînes de fer et mis dans une cage de même métal, puis placé dans l'une des chambres du palais.
Le roi fit transmettre au service compétent
l'ordre de
préparer un grand banquet de remerciements en l'honneur du gendre qui l'avait sauvé de justesse des entreprises du bonze. Ce soir-là, quand les officiers se furent retirés de la cour, le monstre entra dans la salle de la Paix-d' Argent 2,
où avaient été choisies dix-huit charmantes filles du palais pour jouer, chanter, danser et l'entraîner à boire et s'amuser. Assis seul à la place d'honneur, le monstre était au milieu de séduisantes et ravissantes personnes.
Pensez donc s'il en profita! Vers la deuxième veille 3,
l'ivresse lui montant à la tête, il ne put se contenir plus longtemps. Se dressant d'un bond, il éclata d'un rire énorme et reprit son aspect originel. Retrouvant la violence de son cœur, il ouvrit des mains larges comme des vans, se saisit de l'une des filles qui jouaient du pipa* et lui croqua la tête à grand bruit de mâchoires. Les dix-sept autres beautés du palais, affolées, s'enfuirent en tous sens se terrer. Voyez:
58o
Ces dames du palais frappées de panique,
Les belles filles affolées.
Ce sont hibiscus sous une torrentielle pluie nocturne, Ce sont pivoines prises dans une rafale de printemps.
Elles brisent leur pipa pour sauver leur vie, Piétinent les cithares et luths' pour échapper à la mort.
Peu leur chaut nord ou sud, l'est ou l'ouest!
Elles se cognent, se griffent, déchirent leur gentil minois.
Chacune cherche le salut: sauve-qui-peut général!
Elles n'osaient crier, ni troubler d'aucune manière le sommeil de Sa Majesté en pleine nuit. Toutes allèrent se cacher, tremblantes, sous l'auvent d'un mur bas.
Bref, revenons au monstre resté assis à la place d'honneur: il continuait à se servir à boire et tirait à lui le cadavre dégoulinant de sang pour en mordre quelques bouchées de plus. Tandis qu'il se régalait à l'intérieur, au-dehors se répandait le bruit que le moine chinois était en fait un tigre maléfique. La rumeur finit par atteindre le poste de relais où il n'y avait personne à pareille heure, sauf le cheval blanc qui mangeait du foin à l'étable. Or, souvenez-vous, c'était, en fait, le jeune roi-dragon des mers occidentales qui avait eu les cornes sciées et les écailles arrachées pour infraction aux ordres du Ciel. Il s'était transformé en cheval blanc afin de soutenir Tripitaka dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest.
Quand il entendit les gens parler du moine chinois comme étant l'esprit d'un tigre, il se mit à réfléchir: «Mon maître est évidemment un brave homme qui n'a pu qu'avoir été perfidement transformé en tigre par le monstre.
Que dire, que faire? Notre condisciple aîné est parti depuis belle lurette et nous sommes sans nouvelles de Porcet et Sablet. »
Il rongea son frein jusqu'à la deuxième veille 2. «Si je ne
me porte pas au secours du moine chinois», s'écria-t-il en se dressant d'un bond, «tout est perdu, perdu!»
N'y tenant plus, il brisa ses rênes, jeta d'une secousse la selle et, d'un brusque effort, retrouva sa forme de dragon.
Chevauchant les nuages, il monta d'un élan jusqu'aux espaces de l'empyrée afin d'observer la situation. En témoigne le poème:
58i
En sa quête à l'Ouest Tripitaka
A. rencontré maléfice sur ses pas.
Épreuve sans issue? Tigre, le voilà!
Jetant ses rênes, cheval blanc s'élança.
Du milieu des airs, le jeune roi-dragon ne voyait que la salle de la Paix-d'Argent vivement éclairée. C'est, que les huit chandelles des huit candélabres de la salle brûlaient.
Quand, abaissant son nuage, une observation plus attentive lui révéla l'ogre assis seul à l'intérieur, buvant plus que de raison et se gorgeant de chair humaine, le jeune dragon se dit en souriant:
«Le gaillard n'est, pas à la hauteur! Il a laissé passer le sabot du cheval
et s'ébruiter la réalité. La sandale aplatie ne passera plus pour un contrepoids
2! Dévorer les gens ne
le mènera pas loin. Puisque je ne sais où se trouve le maître, autant rencontrer le maudit monstre et m'amuser un peu de lui en attendant. Si j'obtiens le dessus, il sera toujours temps de libérer mon maître après l'avoir capturé.»
Le brave roi-dragon! D'une secousse de son corps, il se transforma en fille du palais, à la fois légère et plantureuse, pleine de charme et de séduction. Elle entra à pas précipités et, saluant le démon, lui dit:
«Je viens vous servir à boire, noble gendre royal, ne me prenez point la vie!
— Verse-moi donc du vin! »
Le jeune dragon prit le pichet et remplit une coupe qui débordait d'un demi-pouce
sans que rien ne se répandît,
car il avait eu recours à la méthode dite «de constridfion des liquides», ce que le monstre ignorait. Ce dernier s'en réjouit et s'exclama:
«Tu en connais, des tours merveilleux!
— Je peux le verser encore un peu plus haut.
— Verses-en un peu plus, encore plus! »
Le dragon leva le pot: plus il versait, plus le vin montait, jusqu'à prendre l'aspect effilé d'une pagode de treize étages, cela sans que la moindre goutte se répandît. L'ogre avança les lèvres pour vider le gobelet et tira à lui le cadavre pour en dévorer une bouchée. Puis il demanda:
«Tu sais chanter?
— je me débrouille», répondit le dragon qui lui chanta un petit air avant de lui présenter un autre gobelet.
«Est-ce que tu sais danser? redemanda le monstre.
— Plus ou moins, mais danser les mains vides ne serait pas beau à voir.»
Le monstre souleva sa robe et détacha l'épée qu'il avait fixée à la ceinture. La sortant du fourreau, il la tendit au jeune dragon. Celui-ci prit soin de multiplier les pas de danse devant le convive avant de rompre la chorégraphie.
L'ogre le regardait, ébloui: ce fut le moment qu'il choisit pour s'arrêter et lui assener un coup d'épée. Mais le brave démon l'esquiva d'un bond et se saisit précipitamment d'un candélabre. C'était un objet de fer forgé qui faisait, avec la poignée, quelque quatre-vingts à quatre-vingt-dix livres.
Tous deux sortirent de la salle de la Paix-d'Argent. Le dragon reprit sa forme originelle et, monté sur un nuage, poursuivit le combat contre le monstre dans les airs.
Quelle bataille, et dans le noir! Comment cela?
L ' a » monstre nourri au mont du Bot, l'autre véritable dragon banni des mers occidentales; l'un émettant lumière plus blanche que l'éclair, l'autre crachant tornade mordante comme dans un heurt dt nuages rouge sombre. L'un évoque la démarche de l'éléphant aux blanches défenses parmi les hommes, l'autre rappelle le chat sauvage aux griffes de métal qui se jette sur le monde. L'un maintient la colonne de jade du ciel, l'autre cadre l'océan d'une solive d'or. Le dragon d'argent vole et danse; le diable jaune saute et culbute. A gauche, à droite, l'épée précieuse ne ralentit point son effort; le candélabre va et vient sans repos.
Au bout de huit à neuf engagements au bord des nuages, le jeune dragon se sentit les mains molles et les membres gourds, car le vieux démon était fort et vigoureux. Incapable de soutenir plus longtemps le combat, le jeune dragon lui lança à la tête l'épée, mais son adversaire savait comment la recevoir: rattrapant d'une main l'épée, il lui jeta de l'autre le candélabre. Pas assez rapide pour l'éviter, le jeune dragon fut touché à la jambe, abaissa son nuage en catastrophe et ne dut le salut qu'à l'eau des fossés de la cité royale. Il plongea tête la première et devint invisible aux yeux du démon qui le poursuivait. Ce dernier retourna à la salle de la Paix-d'Argent, épée et candélabre en mains, continua à boire comme si de rien n'était et bientôt s'endormit.
Bref, reparlons du jeune dragon caché au fond de l'eau.
Comme il n'entendait toujours rien au bout d'une heure, il serra les dents pour sauter sur un nuage malgré la douleur qu'il ressentait à la jambe et s'en retourna d'une traite au poste de relais, où il reprit la forme du cheval et se coucha au pied de l'auge. Le pauvre était trempé et blessé à la patte. Un moment où
Le cheval de la pensée et le singe de l'estprit étaient séparés.
Où métal mâle et bois femelle
sont dispersés,
Où la vieille femme jaune'
est coupée de tout:
Rien ne se peut faire quand s'écartent raison et justice.
Ne parlons plus du malheur de Tripitaka et de la défaite du jeune dragon et revenons à Porcet: depuis qu'il avait abandonné Sablet, il était resté la tête cachée dans le fourré, vautré comme un cochon. Il ne s'éveilla de ce petit somme qu'à minuit passé et sans trop bien comprendre où il était. Il lui fallut se frotter longuement les yeux avant de retrouver ses esprits. Il eut beau tendre l'oreille:
Aucun aboiement de chien dans la montagne profonde, Ras le moindre cri de coq dans l'étendue déserte...
À la ronde des constellations, il comprit que ce devait être la troisième veille
et pensa qu'il devait retourner se
porter au secours de Sablet: «Mais unefibre nefait unfil, ni une seule main un claquement... Baste! Allons plutôt en ville voir le Maître et lui faire part de la situation. J'irai demain secourir Sablet, quand on m'aura choisi de valeureux renforts en hommes et chevaux, voilà tout!»
L'idiot retourna à la cité, monté sur un nuage, et fut rendu en un instant au poste de relais. C'était l'heure où la lune brille dans le silence. Il ne put découvrir le Maître sous aucune des galeries, ne trouvant que le cheval blanc endormi à Fétable, tout mouillé, un bleu aussi large qu'une assiette au jarret.
«Double mésaventure!» s'effraya Porcet, «ce voyou n'a pas voyagé: comment a-t-il attrapé ce coup de sueur et cette contusion à la patte? Des brigands ont dû emporter le Maître et blesser le cheval.»
Reconnaissant Porcet, le cheval blanc se mit soudain à parler le langage des humains et pousser un «Condisciple aîné! » qui fit tomber à la renverse Porcet, Stupéfait. Il se h.e cheval blanc le retint en le mordant aux vêtements.
relevait pour prendre la sortie et s'enfuir, quand le cheval blanc le retint en le mordant aux vêtements et lui dit en s'inclinant:
«Grand frère, il ne faut pas avoir peur de moi!
— Comment se fait-il que tu te mettes aujourd'hui à parler?» lui répondit Porcet tout tremblant, «sans doute a-t-il dû arriver un grand malheur.
— Sais-tu que le Maître est en difficulté?
— Non.
— Tu ne le sais pas! Quand toi et Sablet vantiez vos capacités devant le souverain, pensiez capturer le monstre et tirer récompense de votre exploit, vous ne vous doutiez pas qu'il serait le plus fort, que vous ne seriez pas à la hauteur et que vous n'en viendriez pas à bout. L'un de vous aurait au moins dû revenir donner des nouvelles. Le monstre s'est transformé en lettré élégant pour entrer à la cour et se faire reconnaître comme gendre par le roi, tandis qu'il changeait notre maître en tigre tacheté qui a été capturé et jeté dans une cellule du palais, chargé de chaînes. J'en avais le cœur comme poignardé, d'apprendre les tourments qu'il endurait. Vous aviez disparu depuis bientôt deux jours et je craignais à tout moment pour la vie du Maître. Il ne me restait plus qu'à reprendre mon aspect originel et aller à son secours, mais je ne le trouvai point à la cour. Apercevant le monstre dans la salle de la Paix-d'Argent, je me suis transformé en dame de la cour pour le berner. Comme il me faisait danser une danse du sabre, j'ai attendu le moment de pouvoir frapper, mais il a esquivé le coup et m'a vaincu en maniant des deux mains un candélabre. Je lui ai lancé l'épée qu'il a réussi à intercepter au vol et, en abattant le candélabre, il m'a blessé à la jambe. J'ai eu la vie sauve en me cachant dans les fossés. C'est lui qui m'a fait cette contusion au jarret...
— Ça s'est vraiment passé de cette façon? s'étonna Porcet.
— Crois-tu que je te raconte des histoires?
— Que faire, que faire? Est-ce que tu peux bouger?
— Et alors, si j'y arrive?
— Si tu y arrives, regagne l'océan. Moi, je remets les bagages à l'épaule et retourne au village du vieux Gao, reprendre mon rôle de gendre au foyer.»
et refusa de lâcher prise. Ne pouvant retenir les larmes qui lui coulaient des yeux, il supplia:
«Mon maître et condisciple, je t'en prie, ne te laisse pas aller à l'indolence!
— Pourquoi pas? Notre frère Sablet, il l'a capturé. Je ne suis pas de taille contre lui. Si l'on ne profite pas de cette dispersion, qu'attendre d'autre?
— Frère aîné, ne prononce pas ce mot de "dispersion", je t'en prie», répondit le dragon, qui ajouta, après un moment de silence, à nouveau envahi par les larmes, «si tu veux vraiment sauver notre maître, il te faut aller inviter quelqu'un à la rescousse.
— Qui ça?
— Va, sans perdre de temps, monté sur un nuage, à la montagne de Fleurs et Fruits prier notre grand frère Singet de venir. Il possède toujours la force de terrasser les démons par la puissance de la Loi. Sûr qu'il sauvera notre maître et vengera notre défaite à tous deux.
— Frérot, demande-le à quelqu'un d'autre. Nous ne nous entendons pas très bien, moi et ce singe. Il m'en a voulu la dernière fois, d'avoir poussé le Maître à réciter l'incantation de Conslriélion du cercle, quand il avait frappé à mort la dame au Squelette blanc dans les monts du Tigre-Blanc. Je l'avais fait pour rire, sans penser que le Maître la réciterait pour de bon et le chasserait. Je me demande à quel point il peut m'en vouloir. Sûr qu'il ne consentira pas à revenir. Il suffirait d'un petit différend au cours de notre conversation: son bâton de funérailles est fameusement lourd. Si jamais il s'oubliait et m'en flanquait quelques coups, qu'en serait-il de ma vie?
— Il ne te frappera pas. C'est un roi-singe qui possède le sens de la justice et de la bonté. Quand tu le verras, ne lui dis pas que le Maître est en difficulté, mais simplement qu'il pense à lui. Tu l'amèneras à revenir par ce mensonge et, lorsqu'il verra dans quelle situation nous sommes, il ne se mettra pas en colère. Il voudra sûrement se mesurer au monstre. Il est certain qu'il le capturera et délivrera notre maître.
— C'est bon, c'est bon! Tu y mets tant de cœur, que si je n'y vais pas, c'est que je n'en ai pas, manifestement. Que le Novice consente à revenir, je reste avec lui. Sinon, il ne faudra plus compter sur moi: je ne reviendrai pas non plus.
5«7
— Va, va! Il viendra, je le garantis!»
L'idiot rangea son râteau, ajusta sa tunique et, d'un bond, foula les nuages, se dirigeant droit vers l'Est.. Cette fois encore, c'était le destin qui protégeait Tripitaka.
L'idiot avait le vent en poupe: il lui suffit d'étendre les oreilles à l'instar de voiles et il eut tôt fait de franchir l'océan oriental. Le soleil se levait quand il abaissa son nuage et commença à chercher son chemin dans la montagne.
Il marchait, quand il entendit tout à coup des bruits de voix. En scrutant plus attentivement les alentours, il découvrit que c'était Singet qui avait rassemblé au creux de la montagne la foule de ses petits monstres. Assis sur un rocher en haut de la falaise il avait devant lui mille deux cents singes alignés selon leur rang. Ils criaient: «Vive le grand saint, notre seigneur et père! »
«Comme ce doit être bon! Quelle jouissance!» se dit Porcet, «pas étonnant qu'il ne tenait plus à rester bonze et voulait rentrer chez lui. La maison, avec tant de bons côtés, et cet immense patrimoine, et tous ces petits singes pour le servir! Si je disposais de ce territoire, moi aussi, je ne serais plus moine. Maintenant que j'y suis, que faire? Il me faut le rencontrer.»
Mais l'idiot avait trop peur de lui pour se présenter carrément. Se faufilant au bord des herbes, il se glissa parmi la foule des singes et avec elle se prosterna.
Il ne se rendait pas compte que, de la hauteur où il était assis et avec l'acuité de la vision dont il jouissait, Singet l'avait fort clairement repéré.
«C'est un barbare, là-bas dans les rangs, qui se prosterne à tort et à travers! D'où vient-il? Qu'on me l'amène!»
Il n'avait pas fini sa phrase que les petits singes, tels un essaim d'abeilles, poussaient en avant Porcet et le maintenaient contre terre.
«Tu es un barbare de quelle région?» lui demanda Singet.
Porcet répondit en baissant la tête: «Je n'ose accepter l'honneur d'être interrogé. Je ne suis pas un barbare, mais un familier, l'une de vos connaissances.
prêter allégeance, il te faut commencer par remettre ta carte d'identité, inscrire ton nom de sorte que je puisse faire l'appel au rang qui te serait assigné. Comment peut-tu te permettre de me rendre ici hommage avant même que nous ayons décidé de t'accepter?
— Éhonté! » grogna Porcet en gardant la tête baissée et cachant son groin, «je vais te le montrer, mon visage!
Nous étions frères jurés des années et tu prétends ne plus me reconnaître? Tu me traites en quelconque barbare!
— Lève la tête et laisse-moi t'examiner, répliqua Sin¬ get en riant.
— Regarde donc! » cria Porcet en dressant son groin, «si tu ne me reconnais pas, la gueule que j'ai doit te dire quelque chose!
— Porcet Huit-Défenses!» s'exclama Singet en pouffant.
À ce mot, il se releva comme remonté par un treuil:
«Exact, c'est moi, Porcet Huit-Défenses!» tout en se disant: «S'il me reconnaît, il me sera plus facile de lui parler.»
«Qu'est-ce que tu viens faire ici au lieu d'accompagner le moine chinois dans sa quête des Écritures? Je parie que tu l'as offensé et que le Maître t'a banni. As-tu la lettre de licenciement? Montre-la-moi.
— Je ne l'ai pas offensé et n'ai aucune lettre de la sorte.
Il ne m'a pas non plus chassé.
— Si tu n'as été ni congédié, ni chassé, que viens-tu faire par ici?
— Le Maître pense à toi et m'a envoyé te chercher.
— Il ne m'a pas prié de venir et il ne pense pas à moi.
Ce jour-là, il en avait fait le serment devant le Ciel et avait de sa main rédigé la lettre de bannissement. Pourquoi aurait-il condescendu à penser à moi et t'envoyer me chercher? Il ne m'est absolument pas possible d'y retourner.
— C'est qu'il pense à toi, il pense vraiment à toi!
s'empressa de répondre Porcet, s'enfonçant dans le mensonge.
— Comment ça?
— Le Maître allait sur son cheval, quand il a crié "Disciples! ". Je ne l'avais pas entendu et Sablet faisait le sourd.
C'est alors que le Maître a pensé à toi, en nous disant que nous ne te valions pas, que c'était toi le plus vif et le plus intelligent, que tu répondais sur-le-champ à son appel et trouvais dix réponses à chacune de ses questions. C'est en pensant ainsi à toi qu'il m'a envoyé tout exprès te chercher. Je te supplie de venir faire un tour, tant pour ne pas décevoir son espoir que pour ne pas m'avoir fait venir de si loin inutilement.»
À ce discours, Singet sauta au bas de la falaise et, prenant les mains de Porcet, lui dit: «Sage frère, toi que j'ai fait venir de si loin, viens t'amuser un peu avec moi.
— Nous sommes si loin et je ne voudrais pas faire trop attendre le Maître. Je ne peux plus m'amuser!
— Puisque tu es venu, viens au moins regarder le paysage.»
L'idiot n'osait s'obstiner dans un refus désobligeant. Il le suivit dans la promenade. Us marchèrent la main dans la main jusqu'au sommet de la montagne, les petits monstres derrière eux. La magnifique montagne! Depuis le retour du grand saint, elle avait été restaurée en quelques jours et semblait comme neuve
Porcet ne se rassasiait pas du spectacle qu'il avait sous les yeux et, ravi, s'exclama: «Quel endroit merveilleux, frangin! La plus belle montagne du monde en effet!
— De quoi y passer ses jours, mon sage condisciple.
— Que me dis-tu là!» s'esclaffa Porcet, «en ces lieux bénis du Ciel, parler de "passer" ses jours?»
Les deux amis devisèrent longuement dans les rires, tout en descendant la montagne. Le long du chemin, de petits singes offraient des grappes de raisins pourpre, d'odorantes poires, des nèfles d'un jaune pulpeux et des arbouses d'un rouge charnel. Agenouillés au bord de la route, ils criaient: «Grand saint, seigneur et père, pour votre déjeuner!
— Mon frère Porcet», répondait en riant Singet, «a un gros appétit et ne saurait se contenter de fruits pour son petit déjeuner... Néanmoins, cher frère, prends-en quelques-uns pour t'ouvrir l'appétit. Excuse-nous du peu...
— A chaque contrée ses coutumes, qu'il me plaît de suivre, si gros que soit mon appétit. C'est bon, apportez, apportez-les-moi. J'en goûterai volontiers quelques-uns.»
Le soleil s'élevait peu à peu, tandis qu'ils dégustaient les fruits. De peur d'arriver trop tard pour sauver Tripitaka, Porcet ne cessait de presser son compagnon: «Frangin, le 5 9 °
Maître, là-bas, nous attend, toi et moi. Il espère que nous serons très bientôt de retour.
— Je te prie de venir te distraire à la grotte du Rideau Torrentiel, sage condisciple.»
Porcet opposa un ferme refus: «Je suis très touché de ta gentillesse, mais nous avons fait attendre le Maître trop longtemps. Ne te donne pas cette peine.
— Dans ce cas, je ne te retiens pas, faisons nos adieux ici-même.
— Tu ne viens plus?
— Où veux-tu que j'aille? Ici je suis libre et heureux, soumis ni au ciel ni à la terre: y renoncer pour me faire bonze? Vas-y, moi je n'y vais pas. Porte au moine chinois la réponse qu'il n'y a plus lieu de penser à moi, dès lors qu'il m'a chassé.»
À ces mots, l'idiot n'osa pas insister trop lourdement, de peur de provoquer sa colère et de recevoir des coups de bâton. Il ne lui restait d'alternative que de marmonnet quelques mots d'adieu et d'aller son chemin.
Quand Singet le vit partir, il ordonna à deux petits singes agiles de le suivre et d'écouter ce qu'il aurait à dire.
De fait, lorsque l'idiot eut dévalé la montagne, trois ou quatre lis plus loin, il se retourna et, montrant Singet du doigt, se mit en devoir de vitupérer:
«Sacré singe! On préfère se faire monstre que bonze!
Quel macaque! Je suis venu dans la meilleure des intentions le prier de revenir, mais il refuse. Reste donc!»
Il fit quelques pas et reprit ses invectives.
Les deux petits singes coururent présenter leur rapport:
« Grand saint, seigneur et père, ce Porcet n'est pas fiable: il vous insulte à chaque pas.»
Singet se mit dans une belle colère: «Qu'on me l'amène!» hurla-t-il.
La foule des singes s'élança pour lui tomber dessus, et le ramener, le saisissant aux chignons et aux oreilles, le tirant par la queue et les poils.
Si, en fin de compte, vous ne savez comment Porcet fut traité, ni s'il y survécut, écoutez la séance qui vient. Elle vous l'exposera en détail.
« Votre Majefté, c'esl par là que vous devez sortir. »
Livre septième
LE RETOUR DE SINGET
(chapitres xxxi à xxxv)