Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre31

031 OÙ PORCET FAIT APPEL AU SENS DE LA JUSTICE DU ROI DES SINGES ET SINGET FINIT PAR TERRASSER LE MONSTRE GRÂCE À SA SAGESSE.

Quand Fraternité se noue par justice,

La Loi retourne à sa propre source '

Métal et bois formeront juñe fruit

Par union avec le singe de l'estprit

Ensemble monteront vers la béatitude

Et passeront la porte de la non-dualité

Les soutras sont commun chemin de perfection:

Le Bouddha y joint son âme de fondation".

Les condisciples forment triple connexion,

Aux cinq âynamies répondent monñres et démons.

Coupez-vous des six deñinées mensongères

Aussitôt serez rendus au Coup-de-Tonnerre

Nous parlions de l'idiot, dont l'essaim entier de singes s'était emparé. Comme ils le poussaient et tiraient plus qu'ils ne le portaient, ils avaient fini par déchirer sa robe.

«Fini! Je suis fini! Cette fois, c'est, l'impasse: il va me tuer!» répétait Porcet comme s'il psalmodiait une litanie.

À l'entrée de la grotte, le grand saint, assis sur un rocher, se mit à l'invectiver: «Gros ballot bourré de son!

Il ne te suffisait pas de t'en aller tranquillement. Il a fallu que tu m'insultes. Pourquoi?

— Frangin, mais je ne t'ai pas insulté! Sinon, que j'avale ma langue! J'ai simplement dit qu'il fallait l'annoncer au Maître, puisque tu ne viens pas. C'est, tout. Comment aurais-je osé t'injurier?

— Crois-tu pouvoir mêle cacher? Il me suffit de tendre 5 9 vers le haut mon oreille gauche pour entendre les gens parler au trente-troisième ciel

et de tirer vers le bas mon

oreille droite pour savoir comment les dix rois des Enfers'

règlent les comptes avec leurs juges. Alors que tu m'as insulté en marchant, je ne t'aurais pas entendu?

— Frangin, j'ai compris: avec ta caboche de fouine, tu as dû te transformer en créature qui m'a suivi et épié...

— Mes petits! » cria Singet, « choisissez un gros bâton et commencez par lui ramollir les mollets en lui en administrant vingt coups comme entrée. Vous lui en donnerez vingt autres sur le dos en attendant que je l'expédie dans l'autre monde avec ma barre de fer.

— Frangin!» s'écria Porcet affolé, frappant le sol du front, «par égard pour notre maître, pardonne-moi!

— Je tiens notre maître pour un homme juste et bon.

— Laisse notre maître, frangin, mais pardonne-moi par égard pour la bodhisattva Guanyin qui réside au-dessus de la mer!»

A la mention de Guanyin, Singet se laissa fléchir quelque peu: «Je ne te battrai pas, puisque tu en viens à cet argument, frérot. Toutefois, parle sérieusement et ne me cache rien: pourquoi chercher à me berner, alors que le moine chinois est. en difficulté?

— Mais non, frangin, il ne se passe rien, c'est, que, vraiment, il pense à toi.

— Maudit ballot qui n'es que bon à battre!» s'impatienta Singet, «tu insistes! J'ai beau être retourné à la grotte du Rideau-Torrentiel, mon esprit suit pas à pas le moine dans sa quête des Ecritures. Il est voué aux épreuves à chaque étape et doit subir quelque malheur en tous lieux.

Parle avant qu'il ne soit trop tard, si tu veux t'épargner les coups!

— Frangin», répondit à ces mots Porcet en se prosternant, «j'ai évidemment cherché à te tromper pour te persuader de venir, sans penser que tu serais aussi perspicace.

Épargne-moi et permets-moi de parler debout.

— C'est bon, lève-toi! »

Les singes lâchèrent prise. Debout d'un bond, Porcet se mit à tendre le cou de tous côtés.

«Qu'est-ce que tu fais?

— Je regarde de quel côté la voie est la plus large et propice à la fuite.

— Jusqu'où penses-tu courir? Quand bien même je te Livre VU, chapitre xxxi

donnerais trois jours d'avance, j'aurais le pouvoir de te rattraper. Parle sans tarder. Si tu me mets à nouveau hors de moi, point de pardon!

— Je vais te dire la vérité sans rien celer, frangin.

Depuis ton départ, c'est, moi et Sablet qui avons assuré la protection du Maître pour la suite du voyage. À la vue d'un bois de pins sombres, le Maître était descendu de sa monture et m'avait demandé de collecter des aumônes.

Comme j'étais allé loin, sans trouver la moindre maison, et me sentais fatigué, j'avais piqué un petit somme dans l'herbe, sans imaginer que Sablet à son tour quitterait le Maître pour me chercher. Tu sais que le Maître n'aime pas rester assis: il avait fait quelques pas pour jouir du paysage dans la forêt. À peine en était-il sorti qu'il avait vu la lumière que répandait une pagode d'or qu'il prenait pour un monastère, alors que dessous s'y cachait un monstre du nom de Robe-Jaune, lequel s'est emparé de lui. Quand nous sommes revenus le chercher, moi et Sablet, à l'arrière des bâtiments, nous n'avons trouvé que le cheval blanc et les bagages. Le Maître avait disparu. À sa recherche, nous sommes arrivés à l'entrée de la grotte, où nous avons combattu le monstre. Dans l'antre, le Maître a eu la chance de rencontrer l'étoile de son salut.

suggéré d'aller te prier de venir, en soulignant que tu étais une noble personne pleine de bonté et de justice, que tu saurais oublier les torts passés et que tu viendrais certainement te porter au secours du Maître. Je te supplie instamment de n'oublier l'adage: Maître un seuljour, père pour la vie!

Il faut le sauver à tout prix!

— Espèce d'idiot! Au moment de vous quitter, je te l'ai pourtant dit et répété, si notre maître était capturé par un monstre, de le lui dire, à ce monstre, que le vieux Singet est son premier disciple. Pourquoi ne l'as-tu pas fait?»

Porcet réfléchit et se dit qu'il valait mieux provoquer un homme de guerre que le solliciter. Aussi répondit-il:

«Frangin, j'aurais mieux fait de ne pas parler de toi: de mentionner ton nom l'a rendu déchaîné.

— Que veux-tu dire?

— Je lui avais dit: "Monstre! pas d'insolence, ne touche pas à notre maître! Il a un autre disciple, notre condisciple aîné, qui s'appelle Singet le Novice et possède d'immenses pouvoirs, expert à terrasser les monstres de ton espèce. S'il s'amène, tu auras droit à une mort sans sépulture." Ces menaces n'ont fait que redoubler la colère du démon qui s'est exclamé: "Crois-tu me faire peur avec un quelconque Singet? Qu'il vienne, je l'écorcherai vif, je lui arracherai la chair, je lui croquerai les os, je lui dévorerai le cœur. Et s'il est trop maigre, je le hacherai menu pour le mettre à frire!"»

Le discours remplit Singet d'une fureur telle qu'il se mit à sauter en tous sens en se grattant l'oreille et se labourant les joues:

«Qui donc est-il pour oser m'insulter de la sorte?

— Calme ta colère: c'est Robe-Jaune qui te maudissait ainsi et que je me suis permis d'imiter pour que tu le saches.

— Lève-toi, sage condisciple! Il me faut y aller. L'insolence du monstre m'y oblige. Je ne saurais m'y dérober.

Il y a cinq cents ans, lorsque j'avais provoqué des troubles graves au palais céleste, pas un dieu qui, à ma vue, ne s'inclinât bien bas en me donnant le titre de "grand saint".

Et ce monstre a l'impudence de m'insulter dans mon dos et par-derrière! J'y vais de ce pas, et quand je l'aurai capturé, je mettrai son cadavre en miettes pour venger l'affront. Cela fait, je reviendrai ici.

— Tu as raison, frangin. Va capturer le monstre et « Mes petits, que dites-vous /à/J'ai mission de protéger Je mine chinois. »

6oo venge-toi. Tu décideras après, comme il te plaira, si tu nous suis ou non.»

Le grand saint sauta enfin au bas de la falaise, se précipita dans la grotte et se débarrassa de ses vêtements de monftre pour ajuster une tunique de brocart, serrer une jupette de peau de tigre et ressortir, sa trique de fer en main.

«Grand saint, seigneur et père! » criait la foule des singes affolés qui cherchaient à le retenir, «où donc allez-vous?

Ne vaut-il pas mieux rester avec nous vous amuser quelques années de plus?

— Mes petits, que dites-vous là! J'ai mission de protéger le moine chinois. Chacun sait que Singet est son disciple, là-haut au ciel comme en bas sur terre. Ce n'est pas qu'il m'ait chassé: il m'a simplement renvoyé voir ce qui se passait et me détendre un peu à la maison. Mais depuis, à cause de cette affaire... Veillez avec soin sur la propriété et ne manquez pas de planter en leur temps saules et pins. Pas de négligence et laisser-aller! Attendez que j'aie accompagné le moine en quête des Écritures et l'aie ramené aux terres de l'Est. Je reviendrai jouir avec vous de la vérité de la nature après avoir accompli cette mission.»

Tous les singes acquiescèrent.

Singet prit alors Porcet par la main et, monté sur un nuage, quitta la grotte, franchit l'océan oriental et, arrivé sur la rive occidentale, arrêta le brillant nuage. S'adressant à son condisciple: «Ralentis un peu par ici, pendant que je descends dans la mer me purifier le corps!

— Nous sommes pressés. Quel besoin de te laver?

— Tu n'y comprends rien. Depuis mon retour, il a suffi de quelques jours pour que je sente le monstre. Le Maître aime la propreté et je ne voudrais pas qu'il me prenne en aversion.»

Ce souci convainquit enfin Porcet de la sincérité du Novice: Singet n'était donc pas animé par quelque autre intention.

L'instant d'après, la baignade terminée, ils remontaient sur leurs nuages et poursuivaient vers l'ouest. Us furent bientôt en vue de la tour dorée qui émettait de la lumière.

Porcet la montra du doigt:

«N'est-ce pas la maison du monstre Robe-Jaune? Sablet y est encore enfermé.

— Reste dans les airs et attends que j'aille jeter un coup "Livre VU, chapitre xxxi

d'œil sur le terrain devant le portail avant d'engager le combat contre l'ogre.

— Il n'est pas chez lui. Inutile d'y aller.

— Je sais.»

Le brave singe-roi! Abaissant le nuage lumineux, il descendit observer les alentours de l'entrée de la grotte.

Deux enfants s'amusaient à donner des coups à un volant à plumes avec un bâton recourbé, au jeu appelé «disputer le nid

1». L'un avait une dizaine d'années, l'autre huit ou neuf ans. Us étaient absorbés par leur jeu quand Singet les rejoignit et, les attrapant par leurs toupets sans se soucier de savoir s'ils étaient à Pierre ou à Paul, les emporta. Sous le coup de la frayeur, les gosses s'étaient mis à hurler et pleurer, donnant l'alarme aux petits monstres de la grotte qui annoncèrent précipitamment à la princesse:

«Madame, un inconnu vient d'enlever les deux petits princes! »

C'était en effet les enfants que la princesse avait eus avec le monstre.

À ces mots, la princesse s'èmpressa de sortir de la grotte et vit Singet qui balançait à bout de bras les deux enfants, debout sur la falaise. Il se disposait à les jeter dans le vide.

Leur mère, affolée, hurlait:

«Le gars là-bas, je n'ai jamais eu affaire à toi, pourquoi m'enlever mes enfants? Leur vieux est féroce: s'il leur arrive la moindre chose, il n'en restera pas là!

— Tu ne me connais donc pas: je suis le premier disciple du moine chinois, le Novice, Singet Conscientde-la-Vacuité. Mon condisciple Sablet est dans ton antre.

Délivre-le et je te rends tes gosses. Deux pour un, le marché est à ton avantage! »

À ces mots, la princesse se précipita à l'intérieur, cria aux petits monstres de se retirer et détacha Sablet de ses propres mains.

«Princesse», lui disait Sablet, «ne touchez pas à mes liens: je crains qu'à son retour votre mari ne vous questionne et me réclame. Vous seriez la victime de sa fureur.

— Vénérable, vous êtes mon bienfaiteur, vous m'avez sauvé la vie en m'aidant à me disculper au sujet de la lettre.

Je songeais aux moyens de vous libérer quand, inopinément, s'est présenté à l'entrée votre condisciple Singet.

C'est lui qui me demande de vous délivrer.»

Ô 0 2

Alléluia! Au nom de Singet, Sablet se sentit la tête arrosée d'ambroisie, le cœur empli de douce rosée. Une joie immense l'envahit, comme si tout prenait un air printanier, comme s'il avait ramassé de l'or ou du jade, plutôt que reçu l'annonce d'une simple visite. Le voilà qui se précipite dehors en secouant ses vêtements pour saluer Singet:

«Tu tombes du ciel, vraiment! Je t'en supplie, au secours, frangin!

— Sacré Sablet! Tu aurais pu condescendre à dire un mot quand le Maître récitait l'incantation de la Conslriâion du cercle, alors que vous êtes restés tous deux bouche bée. Puisque tu t'étais chargé de la protection du Maître, que fais-tu assis là au lieu de marcher vers l'Ouest?

— N'en dis pas plus, frangin. Gentilhomme ne revient sur le passé. Nous sommes les chefs d'une armée défaite, auxquels il n'appartient plus de parler de bravoure. Viens à notre secours!

— Monte!»

Sablet prit alors son élan pour sauter au sommet de la falaise.

Quand Porcet, qui se tenait immobile dans les airs, vit Sablet sortir de la grotte, il abaissa son nuage pour l'interpeller:

«Frérot, tu as tenu le coup!

— D'où viens-tu? demanda Singet en s'inclinant.

— Hier, vaincu, je suis rentré en ville à la nuit; j'y ai retrouvé le cheval blanc qui savait le Maître en difficulté:

Robe-Jaune avait trouvé moyen de le changer en tigre. Le cheval blanc m'a conseillé de prier notre condisciple aîné de venir. »

Singet les interrompit: «Assez caqueté, l'idiot! Prenez chacun un gosse et commencez par entrer dans la cité des Éléphants-Sacrés pour provoquer le monstre, que je lui flanque une dérouillée ici même.

— Le provoquer comment? demanda Sablet.

— Montez sur un nuage et tenez-vous au-dessus de la salle des Clochettes-d'Or

1. Sans vous soucier du reste,

précipitez les enfants sur les marches de jade blanc. Si l'on vous demande de qui il s'agit, répondez que ce sont les fils de Robe-Jaune que j'avais capturés. Quand le monstre l'apprendra, pour sûr qu'il reviendra par ici. Il ne faut pas que j'entre en ville le combattre. La lutte soulèverait poussières et nuages qui incommoderaient grandement la cour et la population.

— Frangin», fit en riant Sablet, «dès que c'est, toi qui mènes l'affaire, tu nous mets dedans.

— Je vous mets dedans? En quoi?

— Les gosses en ont la rate éclatée de peur, depuis que tu les as raflés. Ils sont déjà rendus muets par les sanglots.

Dans un moment ils seront morts, sans aucun doute. Si nous les jetons, ils seront réduits en chair à pâté. Tu crois que le monstre nous laissera tranquilles? Il voudra sûrement nous le faire payer de notre vie, tandis que toi, tu pourras t'en laver les mains. Pas de témoins: n'est-ce pas nous mettre dedans?

— S'il s'en prend à vous, combattez de façon à l'amener par ici, où le champ de bataille est large et spacieux.

C'est ici que je l'attends.

— Très juste, tu as raison, frangin. On y va!» répliqua Sablet.

Forts de la puissance que leur donnait le retour de Singet, tous deux emportèrent les enfants.

Singet sauta au bas du rocher et se rendit à l'entrée de la pagode où la princesse lui dit: «Tu es totalement dépourvu de scrupules, sans une once de bonne foi, moine! Tu avais promis de me rendre mes enfants contre la libération de ton condisciple: voilà qui est fait, mais tu les retiens toujours et reviens à ma porte; pour quoi faire?

— Ne m'en voulez pas, princesse», répondit Singet en souriant, «il y a si longtemps que vous êtes partie qu'il était bon d'emmener vos fils faire la connaissance de leur grand-père maternel.

— Trêve d'insolence, moine! Mon mari n'est pas d'espèce commune. Si tu as effrayé mes enfants, il faut commencer par les rassurer et réconforter.

— Princesse», répliqua en ricanant Singet, «quel est le crime, par excellence, pour l'homme né entre le ciel et la terre?

— Je sais.

— Que savez-vous, femme changeante?

— J'ai reçu l'éducation de mes père et mère quand j'étais petite au palais et me souviens de cette phrase des livres anciens: "Trois mille crimes relèvent des cinq châtiments 1, mais aucun n'est aussi grave que le manque de piété filiale

— C'est précisément votre cas. Car

«O mon père qui m'avez engendré

O ma mère qui m'avez nourri

Pitié pour mes parents qui ont tant peiné pour moi 1...

«Il ressort de ce poème que la piété filiale est la source de toute conduite, le fondement du bien. Comment avezvous pu vous accoupler à un monstre et lui donner votre corps sans plus penser à vos père et mère? Si ce n'est un crime contre la piété filiale, comment qualifier cette conduite?»

Devant ces justes paroles, la princesse resta longtemps le visage écarlate, rouge jusqu'aux oreilles, ne sachant où se mettre tant elle avait honte. Elle finit pas rompre le silence: «Ce sont d'excellentes paroles, vénérable: comment pourrais-je oublier mes parents! C'est que le monstre m'a enlevée par traîtrise, qu'il exerce une vigilance de tous les instants et qu'il m'est difficile de marcher loin. Grande était la distance qui me séparait d'eux et je n'avais personne pour leur transmettre de mes nouvelles. J'aurais voulu mettre fin à ma vie, mais je craignais que mes parents soupçonnassent une fugue et que l'affaire demeurât à jamais obscure. Voilà pourquoi il ne me restait d'autre solution que de prolonger ma fragile existence. En vérité, je suis la plus grande pécheresse qui soit entre le ciel et la terre!» Elle acheva dans les larmes, qui jaillissaient comme d'une fontaine.

«Ne vous désolez pas, princesse. Porcet m'a dit que vous avez sauvé la vie de notre maître et aviez préparé une lettre pour vos parents: elle prouve que vous pensiez à eux. Je suis là, votre vieux Singet, qui garantis de vous le capturer, le monstre, et de vous ramener à la cour voir Sa Majesté.

Vous pourrez alors trouver ailleurs un beau parti et veiller sur vos parents jusqu'à la fin de leur vie. Qu'en pensezvous?

— C'est la mort que vous allez chercher! Vos deux condisciples, hier, pourtant si vaillants, ne sont pas venus à bout de mon mari. Pauvre diable efflanqué et sans ossature, qui ressemblez à un crabe, les os saillant au-dehors, de quelles capacités pouvez-vous vous targuer pour oser prétendre capturer le monstre?

— Vous n'avez pas l'œil, ce me semble, et ne savez Livre VU, chapitre xxxi

reconnaître votre homme», répliqua en riant Singet, «comme dit le proverbe: Si grande qu'elle soit, vessie ne pèse grandpoids; si petit qu'il soit, le contrepoidsfait mille livres. Ils font grande figure, mais elle ne sert de rien. Ils déplacent du vent et ne payent pas l'étoffe qu'il faut pour les couvrir. Ils ne sont que feu de paille et n'ont pas les reins solides: ils ne valent pas la nourriture qu'ils consomment. Petit, je le suis, mais je vaux tout mon poids

— Vous en avez vraiment la capacité?

— Vous n'avez jamais vu la pareille. Nul ne sait mieux que moi terrasser monstres et démons.

— Surtout, ne m'entraînez pas dans une sale histoire!

— Certainement pas.

— Puisque vous êtes expert en la matière, comment allez-vous vous y prendre pour le capturer, lui?

— Éloignez-vous plutôt et ne restez pas devant mes yeux. S'il survient, il me serait difficile d'agir. Je crains que vos sentiments à son égard soient trop profonds pour que vous renonciez à lui.

— Comment cela? Je suis ici contre ma volonté.

— Comment pourriez-vous ne rien ressentir après avoir été sa femme treize ans? Ce ne sera pas un jeu d'enfant quand je le verrai: un coup sera un coup, poings ou bâton. Il me faudra l'abattre pour que vous retourniez à la cour et revoyiez le roi, votre père.»

La princesse suivit les conseils de Singet et se retira en un lieu écarté. Le destin voulait que son mariage prît fin; il lui avait fait rencontrer le grand saint dans ce dessein.

Après avoir caché la princesse, le singe-roi, d'une secousse, se transforma en sa copie conforme et retourna dans la grotte attendre le monstre.

Revenons à Porcet et Sablet qui avaient emporté les deux enfants au pays des Éléphants-Sacrés: ils les précipitèrent sur les marches de jade blanc, transformant les malheureux en chair à pâté, leurs os en miettes et leur sang frais répandu.

Ce fut un bel affolement à la cour où les officiers annoncèrent:

« Malheur, malheur! Deux personnes ont été précipitées du ciel!

— Ces gosses sont les fils du monstre Robe-Jaune», clama d'une voix forte Porcet, «que moi et Sablet venons de ramener.»

Battant des paupières, la fausse princesse fit jaillir les larmes plus dru que la pluie.

Le monstre était encore à cuver son vin dans la salle de la Paix-d'Argent quand, perdu dans ses rêves, il s'entendit appeler par son nom. Il se retourne, lève la tête et que voit-il? Porcet et Sablet qui criaient au bord d'un nuage.

Le monstre se mit à réfléchir:

«Porcet, je veux bien. Mais Sablet, je l'avais ligoté à la maison: comment peut-il s'être échappé? Pourquoi ma femme aurait-elle consenti à le relâcher? Comment mes enfants sont-ils tombés entre leurs mains? Je crains que Porcet n'ait eu recours à ces procédés que pour me provoquer à un combat que j'aurais été enclin à refuser. Si je m'y laisse prendre... Aïe! C'est que je suis encore sous l'effet de la boisson. Pour peu que j'encaisse un coup de son râteau, mon prestige sera entamé. Mieux vaut attendre que je sois rentré à la maison: je saurai s'il s'agit bien de mes enfants, ou non. Il sera temps alors de me reprendre de bec avec lui.»

Le brave monstre! Sans même prendre congé du trône, il s'en retourna dans les bois de la montagne, filant droit vers la grotte pour en avoir le cœur net, cela au moment où la cour s'était rendu compte de qui il s'agissait. En effet, lorsqu'il avait dévoré une fille du palais, les dix-sept autres, qui lui avaient échappé, avaient aux aurores fait rapport au roi sur ce qui s'était passé. Son départ sans adieux avait renforcé la conviction de tous que le monstre, c'était lui. Le roi avait donné à ses officiers consigne de surveiller le faux tigre.

Bref, revenons à l'ogre, qui était rentré d'une traite dans son antre. Le voyant de retour, Singet trouva moyen de le berner: battant des paupières, la fausse princesse fit jaillir les larmes plus dru que la pluie et, tapant des pieds, se frappant la poitrine, remplit la grotte de violents sanglots et bruyantes lamentations. Sur le moment, le monstre ne put que s'y laisser prendre. Il s'avança pour la serrer dans ses bras: «Ma mie, que t'arrive-t-il pour te tourmenter pareillement?

— O seigneur», répondit Singet à travers les larmes, composant un tissu de mensonges, «ainsi va le dicton:

Mari privé de sa femme, perd de ses biens la maîtresse; épouse sans époux tombe dans la détresse. Que n'êtes-vous rentré hier après vous être présenté à la cour! Porcet est venu aujourd'hui nous enlever Sablet, et du même coup mes deux garçons.

Je l'ai en vain supplié. Il m'a affirmé qu'il les emmenait 6o pour les présenter à la cour. Depuis, je ne les ai pas revus et, ne te voyant pas non plus revenir, sans savoir s'ils sont toujours en vie, comment veux-tu que je ne me sente déchirée? Telle est la raison de mon tourment et des larmes que je ne peux retenir.

— Ce sont mes fils, vraiment? s'exclama le monstre, saisi d'une énorme colère.

— Exactement, ils ont été enlevés par Porcet.

— Tant pis, tant pis! » s'exclama le monstre en sautillant tant la fureur le tenaillait, «il les a tués, mes fils, en les jetant des airs; il n'est plus temps de leur rendre la vie. Il ne reste plus qu'à faire payer le moine. Ma mie, ne pleure plus! Comment te sens-tu? Je vais te soigner.

— Rien de particulier, si ce n'est que mes enfants me manquent terriblement et que j'ai pleuré à en avoir des douleurs au cœur.

— Ce n'est pas grave. Relève-toi, je te prie. J'ai là un trésor qu'il te suffira de frotter à l'endroit où tu as mal pour que cesse la douleur. Mais attention de ne pas y donner de chiquenaude avec ton pouce: tu verrais apparaître ma forme originelle.»

À ces mots, Singet ricana intérieurement: «La maudite créature ne laisse pas d'être naïve: elle est spontanément passée aux aveux sans que l'on ait eu besoin de toucher aux instruments de torture. Attendons qu'elle produise son trésor et que j'essaye de lui donner quelques chiquenaudes pour voir de quel monstre il s'agit.»

L'ogre prit Singet par la main et l'emmena tout au fond de la grotte, en un lieu secret où il sortit de sa bouche un trésor qui avait la grosseur d'un œuf de poule: une sorte de relique en forme de pendentif, faite de cinabre interne 1.

Singet se réjouit en son for intérieur: «Une belle et bonne chose! Qui sait combien d'exercices de méditation en position assise a demandé cet objet, combien d'années de dures épreuves, combien de tournées d'union du mâle et de la femelle il a fallu pour former cette "relique" de cinabre interne! Elle est aujourd'hui tombée entre les mains du vieux Singet par l'éminente Loi du destin!»

La fausse princesse s'en saisit et, sans ressentir la moindre douleur, s'en frotta ostensiblement, puis du pouce lui donna une chiquenaude. Le monstre alarmé chercha aussitôt à la lui arracher des mains.

Pensez donc, si le singe n'était pas un démon d'astuce et d'agilité! Fourrant le trésor dans la bouche, il l'avala.

Comme le monstre levait le poing et allait frapper, Singet le retint d'une main, et l'autre, se la passa sur la figure pour reprendre son visage premier, tout en lançant:

«De la tenue, monstre! Regarde-moi bien: qui suis-je?

— Oh! ma mie», répliqua l'ogre grandement interloqué, «pourquoi me fais-tu cette tête?

— Eh là! Maudit démon, pour qui prends-tu ta mie?

Pas même fichu de reconnaître ses ancêtres:

— Il me semble que je t'ai vu quelque part, grommela l'ogre, comme pris d'une soudaine illumination.

— Je ne cognerai pas tout de suite: regarde un peu mieux.

— Tu m'es familier, mais sur le moment je n'arrive pas à me rappeler ton nom. Qui es-tu donc? D'où viens-tu?

Où as-tu planqué ma femme avant de venir dérober insidieusement mon trésor? Une conduite infâme, vraiment.

Infed!

— Tu ne me reconnais toujours pas: je suis le premier disciple du moine chinois et m'appelle Singet Conscientde-la-Vacuité», dit le Novice. «Je suis ton ancêtre d'il y a cinq cents ans!

— Allons donc! Il n'en est rien. Quand j'ai capturé le moine, il avait, à ma connaissance, deux disciples seulement, Porcet et Sablet. Je n'ai jamais entendu parler du dénommé Singet. Tu es un être maléfique venu ici me berner et sorti de je ne sais où!

— Si je n'étais pas avec eux deux, c'est parce que j'ai l'habitude de cogner sur les monstres et en ai tué un peu trop. Mon maître, qui est un homme plein de bonté et de compassion, m'avait renvoyé à cause de cela et je n'étais donc pas en chemin avec eux. Tu me parais ignorer le nom de ton ancêtre.

— Aucune dignité, tu n'es pas un homme! Chassé par ton maître, comment peux-tu avoir le front de te présenter devant les gens?

— Maudite créature! Ne connais-tu pas les adages, maître un seul jour, père pour la vie et Rentre père et fils il n'es!

d'inimitié qui tienne plus d'une nuit} Tu t'es attaqué à mon maître: crois-tu que je puisse rester les bras croisés? Et ce n'est pas tout, tu m'insultes dans mon dos! Qu'as-tu à répondre?

— Quand t'aurais-je insulté?

i o

— C'est Porcet qui me l'as dit.

—

Il ne faut pas le croire. Avec son museau pointu, ce Porcet possède une langue de mégère. Comment peux-tu l'écouter!

— Trêve de futiles discussions. Je me contenterai de te rappeler qu'aujourd'hui je t'ai rendu visite et que tu n'as pas traité convenablement ton hôte venu de loin. Si tu n'as ni vin ni collation à lui offrir, il te reste la tête: aie l'obligeance de me la tendre pour que je lui flanque un bon coup de bâton. Voilà qui remplacera le thé!»

À cette menace, le monstre partit d'un grand rire: «Tu t'es fourvoyé dans tes plans, mon brave Singet! Tu n'aurais pas dû entrer avec moi, si, comme tu le prétends, tu veux te battre. J'ai ici à mon service des dizaines et des centaines de monstres, grands et petits, par cent et par dix!

Quand bien même tu aurais des mains sur tout le corps, tu ne sortirais pas vivant d'ici!

— Ne dis pas de bêtises! Cent ou dix? Tu aurais beau en avoir des milliers et des centaines de milliers et les appeler un par un au combat, mon bâton n'en manquerait aucun.

Vous serez exterminés jusqu'au dernier!»

A ces mots le monstre fit aussitôt transmettre l'ordre de battre l'appel de ses troupes dans et hors la grotte, devant et derrière la montagne. Chacun se saisissait de son arme, tandis que les portes des trois ou quatre enceintes étaient hermétiquement closes et barricadées.

Ravi de ces préparatifs, Singet se mit à manier des deux mains sa trique en criant: «Transformation! » Il lui poussa trois têtes et six bras. D'un mouvement scintillant de la barre cerclée d'or, il la multiplia par trois. Le voilà les maniant de ses six bras pour se frayer un passage dans la foule, tel un tigre au milieu d'un troupeau de moutons, un aigle dans un poulailler. Les pauvres petits monstres!

Leurs têtes étaient écrabouillées, à peine effleurées, et leur sang coulait à flots. Singet allait et venait en tous sens comme s'il parcourait une contrée inhabitée. Il ne restait plus que le vieux monstre, qui le rattrapa à la sortie pour l'insulter: «Maudit singe, une vraie calamité! Pourquoi viens-tu narguer les gens chez eux?»

Singet se retourna aussitôt et lui fit signe de la main:

«Viens, viens donc! Je n'aurai gagné quelque mérite que lorsque je t'aurai abattu!»

Le monstre brandit son sabre pour lui fendre la tête tandis que Singet lui faisait face en dressant son bâton.

Cette fois, le combat se déroula au sommet de la montagne, entre brumes et nuages.

Aux pouvoirs de divine magie du grand saint,

Le démon opposait force hors du commun.

L'un barrait de sa trique de ferforgé,

L'autre penchait son sabre d'acier trempé.

La lame levée illuminait les nuées,

La barre chassait les nuages colorés.

Maintes virevoltes pour protéger la tête,

Tant d'allées et venues autour des corps leñes!

L'un, selon le vent, change d'expression,

L'autre tient le terrain sans émotion.

L'un ouvre grand ses yeux de feu et tend le bras.

L'autre plie sa taille de tigre maintes fois.

Fonce, attaque: en d'incessantes mêlées,

Sabre et barre s'entrechoquent sans pitié.

La trique obéit à triple ñratégie

Aux six coups fourrés le sabre d'acier se plie.

L'un déploie sa force de protection,

L'autre veut assurer sa domination.

A férocité, vaillance féroce:

C'eñ une lutte à mort dans l'efpace.

Tout cela pour une quête lointaine...

Au bout d'une cinquantaine d'engagements, ni l'un ni l'autre n'avaient emporté la décision.

«La maudite créature! Son sabre contient les assauts de ma trique», se dit Singet avec une secrète satisfaction, «attends un peu: on va te servir une feinte et voir si tu sauras la reconnaître.»

Le brave singe-roi leva la barre des deux mains, adoptant la figure appelée «observer le cheval de haut». Le monstre n'avait pas compris que c'était un subterfuge:

voyant un vide, il fit tournoyer son sabre et le précipita vers le bas, mais Singet l'écarta aussitôt d'un rapide mouvement dit de 1' «égalisation par le grand milieu». Puis, passant à la figure appelée «voler des pêches sous les feuilles», il assena un grand coup de trique sur la tête de l'ogre, qui disparut sans laisser ombre ni trace.

Singet récupéra la trique et eut beau regarder de tous côtés: éclipsé! Se remettant de sa surprise: «Mon garçon!

Tu encaisses mal: envolé au premier coup! Mais si tu étais vraiment mort, tu aurais laissé du sang ou autre liquide de 6 l 2 putréfaction. Mais rien, pas l'ombre d'une trace: il a dû s'enfuir!»

D'un bon, Singet fut sur un nuage d'où il scruta l'horizon: aucun mouvement dans les quatre directions. «Le vieux Singet dispose d'une paire d'yeux auxquels rien n'échappe, où que ce soit. Comment a-t-il pu disparaître avec telle agilité? J'ai compris! Le monstre disait qu'Use souvenait vaguement de moi. Ce ne doit pas être un monstre ordinaire, mais très probablement un esprit descendu du ciel.»

Ne pouvant contenir sur le moment son exaspération, le grand saint, d'une culbute, atteignit le portail sud du ciel, la trique de fer au poing, jetant la panique parmi les gardes, Pang, Liu, Gou, Bi ainsi que Zhang, Tao, Deng et Xin, qui, le corps incliné et le dos voûté, se rangèrent de part et d'autre sans oser lui barrer de passage, le laissant aller droit sur la salle de Lumière-Pénétrante 1. Les quatre

grands précepteurs célestes Zhang, Ge, Xu et Qiu lui demandèrent aussitôt: «Qu'est-ce qui nous vaut la visite du grand saint?

— Du fait que j'assure la protection du moine chinois, au pays des Éléphants-Sacrés, il y a un monstre que j'ai combattu car il s'est attaqué à notre maître après avoir séduit la princesse. Il a disparu au cours du combat. Je présume que ce n'est pas un monstre ordinaire, mais un esprit céleste: je suis venu tout exprès vérifier si quelque créature du ciel n'aurait pas quitté les rangs.»

À ces mots, les précepteurs se rendirent à la salle des Nuées-Mystérieuses

présenter un rapport. Ordre fut aussitôt donné de procéder à l'appel des diverses catégories de divinités: les neuf luminaires, les douze «branches 3», les

cinq orients, est, ouest, sud, nord et centre, les dieux de la Voie lactée, les cinq pics et les quatre fleuves. Nul n'aurait osé y manquer. La vérification se poursuivit audelà du palais de la Grande Ourse: vingt-sept des vingthuit «maisons» étaient présentes. Seule manquait l'étoile Kui

«Kui, la constellation du loup et du bois, est descendue sur terre, concluait le rapport des précepteurs.

— Depuis quand n'était-elle plus au ciel? demanda l'empereur de Jade.

— Elle a manqué quatre appels, lesquels ont lieu tous "Livre VII, chapitre xxxi

les trois jours. C'est, donc aujourd'hui le treizième jour de son absence.

— Treize jours au ciel font treize ans sur terre», rappela l'empereur de Jade en donnant aussitôt l'ordre au département responsable de la ramener dans le monde d'En-haut.

Obéissant à la volonté impériale, les vingt-sept constellations sortirent du ciel, chacune récitant une incantation pour émouvoir la constellation manquante. Vous vous demandez où elle se cachait? C'était en fait un guerrier céleste qui avait été terrifié quand le grand saint avait provoqué de grands troubles au paradis. Il se cachait dans un torrent de montagne dont la vapeur d'eau dissimulait son nuage démoniaque, de sorte qu'il n'était pas repérable.

Il n'osa sortir la tête que lorsqu'il entendit les incantations de ses collègues, et les suivit au monde d'En-haut. Le grand saint voulut lui barrer le passage au portail du ciel et le frapper, mais les constellations réussirent heureusement à l'en dissuader et conduisirent le coupable devant l'empereur de Jade. Tirant une plaque d'or de sa ceinture, le monstre se prosterna au bas des marches et reconnut sa faute.

«Kui, astre du loup et du bois, au lieu de jouir de l'infini spectacle du monde d'En-haut, tu t'es enfui secrètement.

Pourquoi? demanda l'empereur de Jade.

— Votre Majesté», dit-il en se prosternant, «pardonnez à votre serviteur ce crime qui mérite la mort. La princesse royale du pays des Éléphants-Sacrés n'est pas une mortelle ordinaire. C'était en fait une fille de jade chargée du service de l'encens à la salle Couverte-de Parfums. Elle me désirait, mais je redoutais de souiller le territoire sacré du palais céleste. Aussi songeait-elle à prendre forme humaine. Elle est descendue la première en ce bas monde et, pour ne pas trahir l'engagement antérieur, je me suis à mon tour transformé en monstre pour occuper une montagne célèbre, l'enlever et la garder en ma résidence où nous sommes restés unis treize ans. // n'est une gorgée, une bouchée qui ne soit prédestinée: l'exploit remporté par le grand saint Singet m'amène aujourd'hui devant vous.»

Sur cette réponse, l'empereur de Jade décréta le retrait de sa plaque d'or et le bannit au paradis des Bienheureux 1, ses tâches avec mérite; dans le cas contraire, la peine serait aggravée.

Singet se réjouit des dispositions prises par l'Empereur.

Il lui tira une grande révérence et remercia les autres divinités de la peine qu'elles s'étaient donnée.

«Toujours le même, aussi rustre, ce singe», dirent en riant les précepteurs, «nous lui avons capturé le monstre, mais au lieu de montrer convenablement sa gratitude, il se contente de se retirer avec une révérence.

— Il est heureux qu'il ait quitté le ciel paisiblement et sans autre incident», répliqua l'empereur de Jade.

Abaissant l'éclat de bon augure de son nuage, le grand saint passa d'abord à la grotte de la Lune-sur-les-FIots chercher la princesse. Il lui exposait ce que le monstre avait raconté de son avatar, quand il entendit, du milieu des airs, Porcet et Sablet lui crier de toute la force de leur voix: «Frangin, s'il reste des monstres, laisse-nous-en quelques-uns à tabasser!

— Ils sont exterminés.

— Dans ce cas», lui dit Sablet, «rien ne s'oppose plus à notre retour. Ramenons la princesse à la cour. Pas la peine d'écarquiller les yeux. Frères, servons-nous de la magie de contraction du terrain! »

La princesse eut à peine le temps d'entendre le vent siffler à ses oreilles qu'elle était rendue en ville. Tous trois l'emmenèrent à la salle des Clochettes-d'Or, où elle salua le roi, son père, et la reine, sa mère. Quand elle fut réunie à ses sœurs, les officiers vinrent tous lui rendre hommage.

«C'est grâce aux pouvoirs sans limites du vénérable Singet», fit valoir la princesse à son père, «que Robe-Jaune a été terrassé et que j'ai été sauvée.

— Quelle sorte de monstre est donc Robe-Jaune?

demanda le roi.

— Le gendre de Votre Majesté», répondit Singet, «est la constellation Kui du monde d'En-haut et votre bienaimée n'est autre que la fille de jade du service de l'encens.

C'est leurs pensées profanes qui les avaient fait tomber parmi les humains, ce qui n'est pas rien. Leur union était donc voulue par leurs vies et destinées antérieures. Sur le rapport que j'ai présenté à l'empereur de Jade, il est apparu qu'il s'était absenté treize jours, ce qui fait treize ans icibas. Les collègues de son département l'ont ramené au monde d'En-haut, où il a été exilé au paradis des Bien Livre VU, chapitre xxxi heureux pour se racheter. C'est ainsi que j'ai réussi à sauver votre bien-aimée.»

Après avoir remercié Singet de sa vertu agissante, le roi proposa:

«Allons voir votre maître!»

Les trois disciples se rendirent dans la salle au trésor, où les officiers avaient apporté la cage de fer et retiré les chaînes au faux tigre. Il paraissait vrai aux yeux de tous sauf à ceux de Singet, qui voyait bien que c'était un homme. En fait, Tripitaka se trouvait comme ensorcelé:

il comprenait ce qui se passait sans pouvoir bouger ni ouvrir les yeux ou la bouche.

«Maître», lui dit en riant Singet, «vous êtes un brave moine: comment en êtes-vous arrivé à prendre cette horrible apparence? Vous m'aviez chassé en me reprochant ma mauvaise conduite et parce que vous vouliez vous donner entièrement au bien. Comment avez-vous tout à coup présenté une gueule pareille?

— Frangin! » coupa Porcet, «sors-le de là et cesse de le harceler!

— Tu fourres ton groin partout! Puisque tu es son disciple chéri, pourquoi chercher le vieux Singet au lieu de le tirer d'affaire toi-même? Comme je te l'avais dit, après avoir vaincu le monstre pour me venger de ses insultes, je m'en retourne.

— Grand frère!» supplia Sablet qui s'était avancé et agenouillé, «ainsi que le disent les anciens, si ce n'estpour l'amour du moine, du moins par égard pour le Bouddha: puisque tu es venu jusqu'ici, je t'en prie, sauve-le. Si nous pouvions le faire, nous nous serions bien gardés d'aller si loin te solliciter.»

Singet tendit la main pour le relever: «Comment pourrais-je en bonne conscience m'y refuser? Vite, apportezmoi de l'eau!»

Telle une étoile filante, Porcet se précipita au relais, sortit des bagages le bol d'or pur, le remplit d'eau et le tendit à Singet, qui le prit en main. Il récita une incantation et recracha le liquide sur la tête du fauve: l'ensorcellement fut rompu et l'effluve de tigre dissipé.

Le Vénérable reprit sa forme première et, retrouvant ses esprits, put ouvrir les yeux et reconnaître Singet, dont il saisit aussitôt les mains: «Conscient-de-la-Vacuité, d'où viens-tu?»

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Sablet, debout à, ses côtés, lui raconta tout ce que Singet avait fait. Tripitaka lui en témoigna une infinie gratitude:

«Mon sage disciple, c'est grâce à toi; je te dois tout! Espérons que cette fois nous arriverons bientôt à l'Ouest Quand nous serons de retour sur les terres de l'Est, je signalerai dans mon rapport au souverain des Tang que tu es le plus méritant.

— N'en parlez pas, n'en parlons plus! » répliquait Singet en riant, «il me suffirait que vous renonciez à réciter la chose pour que je sois sensible à votre amour et votre générosité.»

Le roi, à ces mots, remercia à son tour les quatre pèlerins et leur fit préparer un grand banquet végétarien.

Après avoir ainsi profité des bontés royales, le maître et ses disciples prirent congé pour aller à l'Ouest. Le roi, à la tête de ses officiers, les accompagna fort loin. Ce fut ainsi que Le roi retrouva sûreté pour ses terres,

Les moines le chemin du Coup-de-Tonnerre

Si, en fin de compte, vous ne savez ce qui arriva par la suite, ni quand ils atteignirent le paradis de l'Ouest, écoutez la séance qui suit.