Le récit a dit comment le moine chinois reprit Singet à son service. Dès lors, soudés comme en un seul corps animé d'un même cœur, maître et disciples cheminaient ensemble vers l'Occident. Depuis qu'ils avaient sauvé la princesse du pays des Éléphants-Sacrés et s'étaient laissés accompagner à l'ouest de la cité par la foule des courtisans, mangeant et buvant quand la faim et la soif les y contraignaient, s'arrêtant la nuit et repartant à l'aube, ils avaient franchi tant d'étapes que le récit en serait interminable. Et déjà revenait la saison du printemps, le temps où Livre VU, chapitre xxxn
Saule sous la brise chatoie comme la soie,
Paysage digne de beaux chants de joie.
C'est le temps où le ramage prend de l'ampleur, Où, sous l'effet de la chaleur, s'ouvrent les fleurs.
Partout se répandent leurs parfums et odeurs.
Couple d'hirondelles dans la cour arrière:
Le moment de jouissances printanières.
Sur les sentes pourpres tombe rouge poussière.
Cordes et pipeaux, brocarts et soieries:
Passent les coupes au milieu de jeux fleuris.
Tandis que maître et disciples avançaient tout en jouissant du temps printanier, ils aperçurent à nouveau une montagne qui leur barrait la route.
«Attention, mes disciples!» déclara Tripitaka, «haute est la montagne devant nous: tigres et loups risquent de nous bloquer le passage, j'en ai peur.
— Maître», répliqua Singet, «qui a quitté sa famille ne doit parler comme s'il y était resté. Rappelez-vous les paroles du soutra du Cœur
1, que vous avait donné le bonze
du Nid-aux-Corbeaux
2: Débarrasse ton cœur de tout obstacle!
Sans obstacle, il ne connaîtra plus la peur, loin des illusions et rêves renversants. Mais il faut balayer le cœur de ses impuretés, laver les oreilles de leurpoussière. Sans avoir subi la douleur des douleurs, il est difficile de devenir l'homme des hommes. Ne vous faites point de soucis, car tant que le vieux Singet se tient à vos côtés, vous serez en sûreté, je peux vous le garantir, quand bien même le ciel s'effondrerait. Et vous redoutez quelque malheureux tigre ou loup?»
Retenant son cheval en tirant sur les rênes, le Vénérable répondit: «Moi,
«En l'année où je reçus l'ordre de quitter Chang'an Ne pensais qu'à partir vers l'Ouestl voir Bouddha en face, L'éclat de l'image dorée du pays des Vautours 3,
La blancheur de jade de ses sourcils dans le Stoupa A.
j'ai passé tous les cours d'eau sans nom du monde, Franchi des montagnes que nul n'avait gravi,
• Traversé couche sur couche de lourds brouillards.
Quand doncpourrai-je trouver loisir et repos?»
À ce discours, Singet éclata de rire: «Si c'est le repos que vous voulez, maître, c'est là chose bien facile. Quand vous aurez accompli votre tâche méritoire, les mille causes circonstancielles
auront cessé, toutes choses
seront
i 8 vides: à ce moment-là n'obtiendrez-vous pas tout naturellement le repos?»
A ces mots, Tripitaka ne put que se contenter d'oublier son inquiétude, lâcher le mors et agiter les clochettes d'argent
1, rouler les rênes et presser le dragon de jade 2.
Maître et disciples commençaient à gravir la montagne qui était dangereusement escarpée. Vraiment une redoutable ascension. Quelle montagne!
Pointes acérées sur la crête imposante:
A.U fond du torrent qui serpente l'on entend
L'eau jouer en éclaboussant.
Le long de la paroi de la falaise abrupte,
On aperçoit le tigre des forêts, queue en cisaille 3 [...]•
Comme le Vénérable tirait sur les rênes pour retenir le cheval et observer le terrain montagneux, si difficile à gravir, il aperçut, se tenant sur la pente verte, un bûcheron. De quoi avait-il l'air, vous demandez-vous?
Un vieux chapeau de feutre bleu sur la tête,
Une robe de bure noire sur le corps:
Curieuse protection contre le soleil et la pluie, Étrange manière de se montrer heureux et sans soucis.
Il tient en main une hache d'acier poli
Et serre fermement les fagots de bois coupé.
Aux deux bouts de sa palanche le printemps
Demeure aux quatre saisons, secrètement.
Libre et toujours béni des trois Etoiles",
Il lui suffit de vivre en suivant son lot,
Ni honte ni gloire n'entre dans son enclos.
Le bûcheron
Coupait du bois sec devant la pente:
Moine venu de l'Est se présente.
Ilpose la hache et sort des bois,
A. grands pas monte au rocher sans émoi..
Il crie d'une voix forte à Tripitaka:
«Vénérable qui avancez vers l'ouest, arrêtez-vous un instant! J'ai un mot à vous dire: il y a en cette montagne une bande de démons cruels et de monstres féroces qui ne se repaissent que de gens venant de l'est et allant à l'ouest.»
À ces mots, Tripitaka sentit ses âmes le quitter 1. Il
tremblait si fort qu'il ne tenait plus sur sa selle travaillée. Il tourna brusquement la tête pour appeler en hâte ses disciples: «L'avez-vous entendu, le bûcheron? Il nous annonce de cruels démons et féroces monstres dans la montagne. Lequel d'entre vous aurait le courage d'aller lui demander des renseignements plus détaillés?
— Rassurez-vous, maître», répondit Singet, «attendez que j'aille lui en tirer un bout!»
Le brave Singet! Gravissant la montagne à grandes enjambées, il interpella le bûcheron d'un retentissant «grand frère!» accompagné d'un bref salut les mains jointes. L'homme répondit:
«Vénérable, pour quelle raison êtes-vous venus par ici?
— Pour ne rien vous cacher, nous sommes envoyés des terres de l'Est chercher les Écritures au paradis de l'Ouest.
Celui qui est à cheval, c'est notre maître. Il est plutôt peureux. Comme vous venez de le prévenir de la présence de démons cruels et de monstres féroces, je viens vous poser quelques questions: combien d'années ont-ils, ces démons et ces monstres? Est-ce que ce sont de vieux routiers ou des blancs-becs? Excusez-moi de vous importuner en vous priant de me répondre exactement, de sorte que je puisse les faire arrêter par le dieu de la montagne et la divinité locale.»
À ces mots, le bûcheron éclata d'un grand rire, le visage tourné vers le ciel: «Tu es donc un bonze fou!
— Je ne suis pas fou; je parle sérieusement.
— Si tu parles sérieusement, comment peux-tu prétendre les faire embarquer?
— À en croire ta façon de magnifier leur puissance et de chercher à nous décourager par ces racontars, tu dois être de leurs parents; sinon un parent, un voisin; sinon un voisin, du moins un ami.
— Sacré bonze fou», rétorqua en riant le bûcheron, «tu perds la raison! C'est dans la meilleure des intentions que je suis venu vous prévenir du danger, afin que vous vous teniez sur vos gardes au long de la route. Et c'est sur moi que tu en rejettes la responsabilité! Mettons que je sache où elles se trouvent, ces créatures maléfiques, comment aurais-tu l'audace de les livrer? Et les livrer où?
«•C'est vous, justement, qu'ils veulent dévorer.
— Si ce sont des démons célestes, à l'empereur de Jade.
Si ce sont des créatures chthoniennes, aux Enfers. Ceux de l'Ouest seront renvoyés à Bouddha. Ceux de l'Est aux saints, ceux du Nord livrés à Zhenwu
1, ceux du Sud à la
Vertu-du-Feu
2. Les dragons seront remis au souverain
des océans, les fantômes au roi Yama
3. À chaque catégorie, son territoire et son orient. J'ai des relations partout, prêtes à lancer des mandats d'arrêt par courrier urgent, même la nuit!»
Le bûcheron ne put retenir un ricanement méprisant:
— Qu'est-ce qu'ils ont de si méchant?
— Cette chaîne de montagnes s'étend sur six cents lis et porte le nom de Sommet-Plat. Il y a dans la montagne une grotte appelé Fleurs-de-Lotus, et dans cet antre deux chefs de démons qui tiennent prêts plans et portraits; ils ont noté noms et prénoms tant ils désirent manger le moine chinois. Passe encore si vous veniez d'ailleurs, mais au seul mot de "Chine", aïe! Ne songez pas réussir à passer: vous ne passerez pas!
— Nous venons précisément de Chine, de la cour des Tang.
— C'est vous, justement, qu'ils veulent dévorer.
— Quelle coïncidence! Quelle chance! Mais j'ignore comment ils s'y prendront.
— Comment veux-tu qu'ils s'y prennent?
— Qu'ils commencent par la tête, voilà qui serait assez amusant. S'ils dévorent d'abord les pieds, ce serait moins drôle.
— La tête ou les pieds d'abord, quelle importance?
— Mon cher, tu n'es jamais encore passé par là. S'ils commencent par la tête et me l'avalent d'un coup de dents, je serait mort et ne sentirai rien de quelque façon qu'ils m'accommodent, frit, bouilli ou rissolé. Mais s'ils me croquent les pieds et continuent en mastiquant mes mollets, je gigoterai encore quand ils en seront aux os du pelvis. Je risque de souffrir à petit feu. Voilà pourquoi j'ai dit que ce ne serait pas drôle.
Ô 2 2
— Bonze, crois-tu qu'ils auront tout ce temps à perdre?
Dès qu'ils t'auront capturé, ils te ligoteront dans une cage où, après t'avoir fait cuire à la vapeur, ils t'avaleront entier.
— Voilà qui est. mieux encore!» s'exclama Singet en riant, «mieux encore: pas la moindre souffrance à endurer, sauf l'air alourdi de vapeurs.
— Trêve de rodomontades! Les monstres disposent de cinq palladiums et de pouvoirs extrêmement étendus.
Même si vous disposiez du pilier de jade qui soutient le ciel ou du pont d'or qui enjambe les océans, à supposer que vous parveniez à l'assurer, le passage du moine chinois, ce ne sera pas sans quelque vertige.
— Combien de vertiges?
— Tu risques de perdre conscience trois ou quatre fois.
— Quelle importance? Nous en subissons sent à huit cents par an: nous ne sommes pas à trois ou quatre accès de vertige près: nous passerons! »
Le brave Singet! Pas le moins du monde effrayé, et ne songeant de tout son cœur qu'à la protection de Tripitaka, il planta là le bûcheron et s'en retourna à grandes enjambées. D'une traite, il fut devant le cheval sur la pente:
«Maître, ce n'est rien de bien grave. Il y a une paire d'êtres maléfiques, mais les gens du coin sont des couards. Je suis là: il n'y a pas lieu d'en avoir peur. En route, en route!»
À ce discours, Tripitaka ne put que suivre en calmant ses appréhensions. Au moment où ils s'étaient mis en route, le bûcheron avait disparu.
«Comment se fait-il qu'on ne le voie plus, ce bûcheron chargé d'un message? s'inquiéta Tripitaka.
— Notre fortune est en baisse», conclut Porcet, «nous sommes tombés sur un fantôme en plein jour!
— Je présume qu'il s'est glissé dans la forêt à la recherche de fagots», rétorqua Singet, «attendez, je vais y jeter un coup d'œil.»
Cher grand saint! Il écarquilla ses yeux de feu et ses pupilles d'or, parcourut du regard les cimes les plus lointaines, sans en découvrir la moindre trace, et soudain, levant la tête, aperçut au bord d'un nuage le protecteur du jour. Il se lança à sa poursuite en répétant: «Malotru du diable! Pourquoi n'es-tu pas venu me parler franchement, si tu avais quelque chose à dire, au lieu de me jouer cette comédie?
— Grand saint», répondit respectueusement la divinité, effrayée, «ne m'en veuillez pas de mon retard à vous annoncer la nouvelle. Pardonnez-moi! Les monstres sont vraiment doués de pouvoirs étendus et capables de toutes sortes de transformations. Mais je vois que vous êtes d'une astuce supérieure: usez de votre divine perspicacité, prenez le soin le plus attentif à protéger votre maître: la moindre négligence, et jamais vous n'atteindrez le paradis de l'Ouest.»
Après avoir rembarré et renvoyé le protecteur, Singet garda toutefois ces mots gravés dans l'esprit. Comme il abaissait son nuage vers la montagne, il se dit, à la vue du vénérable qui avançait, entouré de Porcet et de Sablet: «Si je rapporte fidèlement au Maître les paroles du protecteur, il risque de ne pas être à la hauteur de la situation et de se mettre à pleurer. En lui cachant la vérité, je pourrai le conduire sans qu'il s'inquiète. Mais comme dit le proverbe: L'on ne peutjuger de la profondeur du marais avant de s'y être embourbé. Si jamais il se faisait enlever par l'un des monstres, ce serait à moi de me dépenser... Ne vaut-il pas mieux "soigner" Porcet et voir d'abord comment il se tire d'un combat avec les monstres? S'il l'emporte, il y gagnera quelque mérite. Au cas où il aurait le dessous et serait capturé, il serait toujours temps de retourner le délivrer, une occasion de manifester mes talents et d'accroître ma gloire.» Mais, après plus ample réflexion, il pensa: «Je crains que Porcet ne soit trop paresseux pour y consentir.
Et puis le Maître est partial à son égard. Trouvons quelque autre moyen de l'y pousser.»
Le brave Singet! Voyez à quel subterfuge il va recourir:
il se frotte les yeux jusqu'à en sortir des larmes et s'avance à la rencontre du Maître. À ce spectacle, Porcet s'écrie précipitamment:
«Sablet, pose ton chargement, sors les bagages et divisons-les entre nous deux!
— Pourquoi les partager, le cadet?
— Partage-les! Tu retournes faire le monstre à la rivière des Sables-Mouvants, tandis que je vais au village du vieux Gao voir ce que devient ma femme. Vendons le cheval blanc pour acheter un cercueil qui accompagnera le Maître dans sa vieillesse et séparons-nous! Plus question d'aller vers le paradis de l'Ouest! »
Le Vénérable les entendit du haut de son cheval: «Le ballot! Qu'est-ce que c'est que ces bêtises alors que l'on est justement en route?
— C'est votre fiston qui divague», répliqua Porcet, «ne voyez-vous pas que Singet revient en pleurant? C'est pourtant un brave qui ne craint ni la hache, ni le bûcher, plonge dans l'huile bouillante, se glisse au ciel et entre sous terre. S'il porte ce masque soucieux et verse des larmes, c'est sûrement que la montagne est dangereuse et que les monstres sont redoutables. Ce n'est pas nous, faibles humains, qui pourrions poursuivre notre chemin.
— Trêve de propos stupides! Attendez que je lui aie posé la question, on verra de quoi il en retourne.» S'adressant à Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, s'il y a quelque chose, discutons-en face à face! Qu'est-ce qui t'ennuie à ce point? À nous présenter ce visage gonflé de larmes, tu me fais peur.
— Maître! Celui qui nous apportait des nouvelles à l'instant, c'était le protecteur du jour. Il m'a dit que les monstres étaient féroces et que l'on passerait difficilement. La montagne est trop haute, la route trop escarpée:
nous ne pouvons aller plus loin. Attendons un jour meilleur.»
À ces mots, recroquevillé de peur, le Vénérable le retint par sa jupette en peau de tigre: «Maintenant que nous avons couvert la moitié du chemin, pourquoi profères-tu ces paroles décourageantes?
— Ce n'est pas que je ne sois prêt à agir de mon mieux, mais je crains que mes forces ne soient à la hauteur du nombre et que je ne me trouve isolé. Le morceau a beau être de fer, au fourneau ne donnera que quelques clous...
— Tu as raison, mon disciple. Un seul serait en difficulté, bien sûr. Comme le disent les traités d'art militaire, on n 'affrontepas un ennemi qui vous surclasse en nombre. Mais ici je dispose de Porcet et de Sablet qui sont aussi mes disciples:
utilise-les à ta guise, soit pour te protéger, soit pour te seconder. Joignez vos forces et vos cœurs pour dégager un chemin et me conduire de l'autre côté de la montagne.
Nous obtiendrons ainsi le juste fruit de nos efforts.»
Singet n'avait monté cette comédie tordue que pour amener le Maître à prononcer ces mots. Il essuya ses larmes: «Pour passer la montagne, maître, il faut que Porcet me suive sur deux points: nous aurons alors une chance sur trois d'y réussir. Nous n'en aurons pas la moitié "Livre VII, chapitre xxxn
d'une, s'il ne m'aide pas. Mieux vaudrait alors ne plus y songer.
— Frangin», répliqua Porcet, «si l'on ne va pas plus loin, séparons-nous. Ne me mêle pas à cette affaire!
— Disciple!» reprit Tripitaka, «commence par interroger ton condisciple et considère ce qu'il te demande de faire.
— Frangin, qu'est-ce que tu veux que je fasse?
demanda tout de bon l'idiot à Singet.
— Premièrement protéger le Maître, deuxièmement patrouiller dans la montagne.
— Surveiller le Maître consiste à s'asseoir ici, et patrouiller à parcourir la montagne. Tu ne veux tout de même pas que je m'asseoie un moment pour me remettre à marcher, ou marcher un instant pour me rasseoir? Comment assurer les deux missions à la fois?
— Je ne te demande pas de faire les deux, il suffirait que tu en assures une seule.
— Voilà qui est facile à régler», répondit Porcet en retrouvant le sourire, «toutefois j'ignore en quoi consiste surveiller le Maître, ni comment patrouiller dans la montagne. Explique-moi d'abord un peu ce que j'aurai à faire pour accomplir les tâches qui conviennent.
— S'occuper du Maître: si le Maître a besoin de se soulager, veiller sur lui; si le Maître veut marcher, le soutenir; si le Maître désire manger, mendier de la nourriture pour lui; si tu le laisses un tant soit peu souffrir de la faim, tu seras battu; s'il a mauvaise mine, tu seras battu;
s'il maigrit, tu seras battu.
— C'est trop difficile, beaucoup trop difficile!» s'exclama Porcet, effaré, «veiller sur lui, le soutenir, ce n'est pas grand-chose; même ne pas le quitter d'une semelle et le porter, ce serait facile. Mais si jamais il me demandait d'aller mendier dans les villages, qui saurait: sur la route de l'Ouest que je suis un moine en quête des Écritures? Ils se diront que je suis un cochon en pleine santé, à peu près adulte: les gens m'entoureront avec fourches et balais, me renverseront et m'emmèneront chez eux pour me tuer et me saler en vue du Nouvel An. N'est-ce pas pire que la peste et le choléra?
— Patrouille dans la montagne.
— En quoi ça consiste?
— Eh bien, pénétrer dans la montagne, t'informer du 6z
nombre de créatures maléfiques, de quelle montagne il s'agit, de quelle grotte, de façon à faciliter notre passage.
— C'est le moins que je puisse: ton vieux Porcet ira patrouiller!»
L'idiot retroussa ses vêtements et, son râteau haut levé, s'enfonça bravement dans la montagne. Il pressait le pas sur la grand-route, plein d'allant et de fierté.
Singet ne put retenir une pouffée de ricanements. Le Vénérable le réprimanda: «Maudit singe! Bien que frères et condisciples, vous ne faites que vous jalouser les uns les autres, sans aucune pensée d'amour et compassion. Par ta méprisable astuce, d'habiles paroles et mines empruntées 1, tu l'as
induit à partir dans la montagne. Et de plus, tu te moques de lui!
— Ce n'est pas que je me moque de lui. Il y a dans mon rire une autre signification qui a son sel! Vous verrez:
Porcet est bien parti, mais sûrement pas pour une tournée dans la montagne. Croyez-vous qu'il ose surprendre les monstres? Il a dû aller se cacher un moment je ne sais où et reviendra nous raconter des balivernes.
— Comment sais-tu tout cela de lui?
— C'est ce que je présume par déduct ion. Si vous ne me croyez pas, laissez-moi le suivre et l'écouter: je pourrai toujours l'aider à terrasser les monstres, et d'autre part m'assurer de la sincérité de sa dévotion à Bouddha.
— Parfait, parfait! Mais ne lui joue pas de mauvais tours!»
Singet acquiesça et, gagnant d'une traite la pente de la montagne, d'une secousse se transforma en insecte jiaoliao i, une métamorphose raffinée. Voyez-le donc:
Ailes minces, dansant sous le vent sans effort, Taille fine, corps effilé en aiguille,
Il se faufile entre les joncs, frôle,
Plus rapide qu'une étoile filante,
Les yeux brillants, perçants, la voix douce, sourde.
C'est le plus petit de tous les insectes:
Bien taillé et plein de profondes ressources.
Il aime à se reposer au fond des bois,
Le corps invisible à tous les regards.
D'un coup d'aile, en bourdonnant, il rattrapa Porcet et se fixa au pied d'une touffe de ses poils raides derrière l'oreille. Comment l'idiot s'en serait-il aperçu, préoccupé comme il l'était par sa marche en avant? Au bout de sept à huit lis, il lâcha le râteau, se retourna en direction du moine chinois et se mit à fulminer avec force gesticulations:
«Espèce de vieux moine ramolli, épizoologue sans scrupules, poule mouillée de Sablet, ils en prennent à leur aise là-bas! Mais moi, ils me font marcher. En quête des Écritures, ils veulent tous en recueillir le fruit, et c'est moi qu'ils envoient patrouiller dans cette maudite montagne.
Ha, ha! Puisque vous saviez qu'il y avait des monstres, suffisait d'avancer en se cachant un peu. Mais non, il vous fallait m'envoyer les chercher! Tant pis pour vous! Je vais piquer un somme quelque part, je m'en retournerai quand j'aurai dormi et leur raconterai n'importe quoi au sujet de ma patrouille; leur compte sera bon!»
Sur le moment, la chance favorisa l'idiot: empoignant son râteau, il repartit, trouva une combe aux pentes couvertes d'herbes rousses, s'y glissa, aplanit le sol d'un coup de râteau et s'endormit à la vitesse d'un treuil qui se dévide. Il murmura en s'étirant: «Quel plaisir! Même ce maudit épizoologue ne doit pas se sentir aussi bien que moi!»
Or Singet, derrière son oreille, n'en perdait pas un mot.
Ne pouvant se contenir plus longtemps, il s'envola, décidé à le taquiner. D'une secousse, il se transforma en pic qui s'attaque aux insectes du bois.
B ec de fer effilé rouge grenade,
Éclatant et chatoyant plumage,
Griffes d'acier plus pointues que clous,
Il aime la paix des bois et forêts,
Surtout les troncs pourris, quand la faim le pousse, Avec une prédilection pour les vieux arbres,
Yeux ronds, queue franche, habile et plein d'allant.
Ses coups de becs sont martèlements bien plaisants.
Cet insectivore était de taille moyenne et ne pesait guère plus de deux ou trois onces, le bec rouge, dur comme le bronze et les pattes noires comme fer forgé. Il descendait du ciel à grand bruissement d'ailes. Porcet dormait la tête renversée quand il reçut un violent coup de bec sur les babines. Réveillé en sursaut, l'idiot se leva affolé en criant: «Les monstres sont là! Ils arrivent! Ils m'ont donné sur la bouche un coup de pic qui me fait affreusement mal.» Comme il tendait la main pour se 6z tâter, il sentit le sang couler et se dit: «Bizarre, je n'ai aucun joyeux événement à célébrer; comment se fait-il que l'on me suspende du rouge
sur la gueule?» Considérant sa main ensanglantée, il jeta en marmonnant des coups d'œil apeurés de tous côtés et se demanda: «Mais il n'y a aucune créature maléfique! D'où vient ce coup de lance?»
Levant la tête, il aperçut le pic qui volait dans les airs.
L'idiot pesta en grinçant des dents: «Le bandit! Les brimades de l'épizoologue me suffisent: faut-il que tu t'en mêles aussi? Ah!... J'ai compris: il n'a pas dû se rendre compte que je suis un être humain et a dû prendre mon groin pour un morceau de bois pourri rempli d'insectes. Je n'ai qu'à dormir en me cachant le nez contre la poitrine.»
Porcet se laissa retomber et se rendormit à la vitesse d'un treuil qu'on dévide. Singet redescendit en volant et le piqua cette fois derrière l'oreille. L'idiot se réveilla en sursaut:
«Le brigand! Il me persécute! Sans doute qu'ici se trouve son nid avec des jeunes. Il me harcèle ainsi de peur que je m'en empare. C'est bon, c'est bon! Je ne dors plus ici, je m'en vais!» Il empoigna son râteau, sortit du creux tapissé d'herbes rousses et repartit à la recherche du chemin.
Singet en était plié de rire, à en tomber à la renverse:
«Le ballot, avec ses deux grands yeux, pas même capable de reconnaître les siens!»
Le cher grand saint! D'une secousse, il reprend la forme de l'insectejiaoliao, se fixe derrière son oreille et ne le quitte plus. L'idiot s'enfonce dans la montagne de quelque quatre ou cinq lis. A la vue, dans une combe, de trois rochers carrés grands comme des tables, il pose son râteau et leur tire la révérence. Singet rigolait intérieurement:
«L'idiot, les pierres ne sont pas des gens: elles ne savent pas plus parler que rendre la politesse. À quoi rime de les saluer? Bel aveuglement!»
En fait, Porcet imaginait que les rochers étaient Tripitaka, Sablet et Singet, et s'entraînait face à eux à répéter ce qu'il leur dirait.
«Cette fois, quand je verrai le Maître, s'il me demande si j'ai découvert des monstres, je lui répondrai affirmativement. S'il veut savoir de quelle sorte est la montagne, j'aurai l'air d'un sot si je leur dis qu'elle est pétrie de boue, faite de terre, d'étain battu, de bronze fondu, de farine gonflée, en papier collé ou simplement peinte: je me contenterai donc d'affirmer que la montagne est rocheuse.
S'il me questionne sur la grotte, j'en dirai autant:
rocheuse! Quelle sorte de portail? En lattes de fer clouées, répondrai-je. S'il m'interroge sur la profondeur de la résidence, je dirai: trois cours successives. Et s'il cherche à obtenir des détails, comme par exemple le nombre de clous, je répliquerai que j'étais trop pressé pour l'avoir noté exactement. Maintenant que tout est arrangé comme il convient, allons berner l'épizoologue! »
Après avoir fabriqué la réponse qu'il ferait, il s'en retourna droit vers la route en traînant le râteau, sans se douter que Singet, derrière son oreille, n'en avait pas perdu un traître mot. Dès qu'il le vit sur le point de rentrer, le Novice s'envola pour le devancer et reprendre sa forme première.
«Te voilà, Conscient-de-la-Vacuité», lui dit le Maître, «comment se fait-il que Conscient-de-ses-Capacités ne soit pas avec toi?
—
Il est resté là-bas à concoéfer des mensonges et ne va pas tarder, répondit en riant Singet.
— Avec ses deux oreilles sur les yeux, quelle sorte de mensonges pourrait-il entortiller? Un garçon aussi stupide! C'est encore toi qui as fabriqué quelque histoire que tu cherches à lui mettre sur le dos!
— Maître, vous êtes toujours prêt à excuser ses fautes. Il suffira de le questionner, je vous assure. » Singet lui raconta au préalable comment Porcet s'était endormi dans l'herbe, comment il avait été réveillé d'un coup de bec, comment il avait salué des rochers et inventé l'existence de monstres, portail de fer, montagne et grotte rocheuses.
À peine avait-il achevé que l'idiot se présentait. Et de peur d'oublier son histoire, il se la répétait à voix basse.
«Qu'est-ce que tu récites là, l'idiot!» lui lança Singet.
Dressant l'oreille, Porcet regarda autour de lui et s'exclama: «Mais je suis arrivé!» Il s'avança pour se prosterner. Le Maître le releva:
«Tu dois être fatigué, mon cher disciple!
— Évidemment, qui marche et grimpe la montagne est le premier fatigué.
— Y a-t-il des créatures maléfiques?
— Oui, toute une bande!
— Comment t'ont-ils accueilli?
grand-père maternel, m'ont régalé d'un repas végétarien et de soupe au vermicelle. Ils ont promis de nous accompagner à travers la montagne avec drapeaux et fanfare...
— Je présume que tu t'es endormi dans l'herbe et que tu nous racontes ton rêve», insinua Singet.
Atterré à cette remarque au point de rapetisser de deux pouces, Porcet se dit: «Mes aïeux, comment peut-il savoir que j'ai dormi?...»
Singet s'avança et l'empoigna: «Viens par ici que je t'interroge!»
Pris de panique, l'idiot répondit tout tremblant:
«Interroge-moi, c'est bon, mais que signifie de me tirer de cette façon?
— Quelle sorte de montagne est-ce?
— Une montagne rocheuse.
— Quelle genre de grotte?
— Une grotte rocheuse.
— Comment était le portail?
— Une porte clouée en lattes de fer.
— Quelle profondeur à l'intérieur?
— Trois cours successives.
— Il suffit, je me souviens très bien de la suite. Mais de crainte que le Maître ne me croie, je vais la dire pour toi.
— L'impudent! Tu n'y étais pas, avec moi! Qu'en sais-tu pour prétendre le dire à ma place?»
Singet se mit à rire et récita: Quant au nombre de clous sur la porte, je dirai que le vieux Porcet était trop pressé pour l'avoir noté...
Est-ce exacf?»
L'idiot se jeta à genoux.
«N'est-ce pas que tu t'es tourné vers des rochers pour les saluer et leur parler comme s'ils étaient nous trois? Tu as fini par ajouter: Maintenant que tout est arrangé, allons berner l'épizoologue. N'est-ce pas vrai?»
L'idiot se prosterna précipitamment: «Condisciple aîné, comment as-tu donc fait pour m'accompagner, quand je suis parti?
— Espèce de ballot bourré de son! En ces graves circonstances, on t'avait demandé de patrouiller dans la montagne et, au lieu de cela, tu vas dormir! Tu y serais encore, à roupiller, si un pic ne t'avait réveillé. Une fois éveillé, tu fabriques ce tissu de mensonges. N'est-ce pas compromettre la réussite de notre grande entreprise? Sors tes guibolles pour recevoir cinq coups de bâton dont tu te souviendras!
— Ton bâton de funérailles est. trop lourd», protesta Porcet affolé, «un seul effleurement et ma peau serait arrachée, un simple frottement et mes tendons seraient atteints. Cinq coups, ce serait la mort!
— Si tu as peur d'être battu, pourquoi mentir?
— C'est, la dernière fois, je ne le ferai plus jamais!
— Bon, je me contenterai de trois coups cette fois.
— Mes aïeux, je n'en supporterai pas la moitié d'un! »
Il ne restait à l'idiot que de s'accrocher au Maître:
«Parlez en ma faveur!
— Quand Conscient-de-la-Vacuité m'avait assuré que tu avais tissé un écheveau de mensonges, je ne l'avais pas cru. Maintenant qu'il en est bien ainsi, tu mériterais vraiment d'être battu», répliqua Tripitaka, «mais nous traversons la montagne et avons besoin de chacun de nous; nous sommes déjà trop peu nombreux. Épargne-le, Conscientde-la-Vacuité! Tu pourras le battre quand nous aurons franchi la passe.
—
Obéir aux paroles et sentiments de ses père et mère est le premier des actes de piété filiale, disaient les anciens. Puisque le Maître me le demande, je t'épargnerai, mais retourne patrouiller dans la montagne. Si tu recommences à mentir et à brouiller les choses, je ne te ferai pas cadeau du moindre coup! »
Il ne restait plus à l'idiot qu'à se relever et repartir. Le voilà galopant sur la grand-route, suspicieux comme si partout se cachaient des fantômes, à chaque pas se demandant si quelque transformation de Singet ne le suivait point. Au moindre objet qu'il apercevait, il croyait voir le Novice. Au bout de sept à huit lis de marche, voilà qu'il tombe sur un tigre qui dévalait la pente. Sans aucune crainte, il l'apostrophe en brandissant son râteau: «Tu es venu écouter mes affabulations, condisciple aîné? Cette fois, je ne mentirai plus.»
Un peu plus loin, une bourrasque de montagne abat un arbre mort qui roule à ses pieds. Il s'écrie en trépignant et se frappant la poitrine:
«Qu'est-ce que ça signifie, frangin? Je te l'ai dit, que je ne te raconterai plus de bobards. Pourquoi chercher à me frapper, changé en bois mort?»
pousse plusieurs cris au-dessus de sa tête: «Tu devrais avoir honte, frangin! Je te l'ai dit et je tiens parole. À quoi bon te changer en corneille? Pour m'écouter?»
En fait, cette fois, Singet ne l'avait pas suivi. Porcet était perclus de doutes et soupçons sans fondement, s'imaginant que le Novice était partout derrière lui. Mais suffit au sujet des peurs et incertitudes de Porcet.
Parlons de la montagne dénommée Sommet-Plat et de la grotte appelée Fleurs-de-Lotus. Deux monstres y habitaient. L'un du nom de grand roi à la Corne d'Or, l'autre de celui de grand roi à la Corne d'Argent. Ils étaient assis quand Corne-d'Or dit à Corne-d'Argent:
«Il y a combien de temps que nous n'avons patrouillé dans la montagne, cher frère?
— Quinze jours.
— Ne veux-tu pas me rendre le service d'aller y faire un tour aujourd'hui.
— Pourquoi aujourd'hui? demanda Corne-d'Argent.
— Tu n'es donc pas au courant: j'ai récemment entendu dire que l'empereur Tang des terres de l'Est avait envoyé son frère présenter ses hommages au Bouddha à l'Ouest. Ils sont quatre moines, lui et Singet, Porcet, Sablet, ce qui fait cinq avec le cheval. Va voir où ils se trouvent et amène-les-moi.
— Nous pourrons toujours nous en procurer d'autres, quand nous aurons envie de chair humaine. Qu'ils aillent où ils veulent, ces bonzes, laissons-les passer!
— Ne le sais-tu pas? L'année où j'ai quitté le monde céleste, j'ai entendu dire que ce moine chinois était l'avatar du vénérable Cigale-d'Or, un excellent homme qui s'était cultivé au cours de dix incarnations sans perdre une goutte de son énergie mâle. Quiconque mangera de sa chair prolongera indéfiniment sa vie.
— Dans ce cas, à quoi bon se livrer à des exercices de méditation, chercher à se procurer des mérites, forger le tigre et le dragon, accoupler le mâle et la femelle'?
Mangeons-le, je vais te le chercher!
— De la patience, mon frère, pas de précipitation! Si tu sors et te saisis du premier bonze venu qui ne serait pas le moine chinois, nous aurons commis un crime inutile. Je me souviens de leur aspeâ et vais te les dessiner. Emporte leurs portraits: si tu rencontres des bonzes, tu pourras vérifier.»
Livre VU, chapitre xxxn
Il l'instruisit aussi du nom de chacun.
Muni des portraits, au courant des noms, Corne¬ d'Argent sortit de la grotte, battit l'appel d'une trentaine de petits monstres et partit inspecter la montagne.
Revenons à Porcet, dont la chance allait tourner court.
Il marchait, quand il tomba sur une bande de démons qui lui barrèrent le passage en criant:
«Quelle sorte d'individu est-ce là?»
L'idiot leva les yeux, écarta ses oreilles et, reconnaissant des êtres maléfiques, prit peur. Il se dit: «Si je leur révèle que je suis un moine en quête des Écritures, ils m'embarquent. Mieux vaut leur dire que je suis un voyageur qui passe.»
Les petits monstres revinrent donc annoncer à leur roi que c'était un voyageur de passage. Mais parmi les trente démons, certains le reconnurent, qui avaient reçu des instructions. «Le moine nous rappelle le portrait de Porcet Huit-Défenses», insistèrent-ils. On fit suspendre le portrait. À sa vue, Porcet reçut un choc: «Pas étonnant que ces derniers temps je me sentais si morne et abattu: ils ont mis mon énergie vitale dans le tableau
Tandis que les petits monstres le tenaient suspendu au bout de leurs lances, Corne-d'Argent expliquait en montrant du doigt:
«Celui qui monte le cheval blanc est le moine chinois.
Celui qui a un visage poilu est Singet le Novice...»
À ces mots, Porcet se mit à marmonner toutes sortes de vœux: «Dieu des murs et des fossés! Si je n'y suis pas, parfait! Trois têtes de cochon et pures libations en vingtquatre parties...»
Mais le monstre poursuivait l'énumération: «Le grand noiraud est Sablet, celui au long museau et grandes oreilles est Porcet...»
Affolé de s'entendre nommer, l'idiot cacha précipitamment son groin dans sa poitrine. «Moine, montre ton nez!
lui cria le monstre.
— C'est une maladie de naissance, je ne peux pas le sortir. »
Comme le monstre donnait l'ordre de le lui extraire avec des crochets, Porcet, pris de panique, tendit son groin: «Je suis ainsi fait. Regardez tant que vous voulez.
Pourquoi crocheter?»
Le monstre reconnut Porcet et, tirant son sabre, Toute la bande fut sur lui, le plaquant contre le sol.
"Livre VII, chapitre xxxu
l'abattit. Parant le coup de son râteau, l'idiot le défia: « Mon fiston, trêve d'insolence. Prends garde à mon râteau!
— Ce moine a quitté sa famille à mi-chemin de la vie, répliqua le monstre en riant.
— Quelle perspicacité, mon fiston! Comment le saistu?
— Si tu sais manier le râteau, c'est que tu l'as volé après avoir été embauché à ratisser des jardins potagers.
— Mon fiston, tu n'es pas capable de reconnaître le râteau de ton aïeul. Il n'est pas de ceux qui servent à ratisser. C'en est un
Aux dents plus acérées que griffes de dragon, Tels crocs de tigre, trempé d'or et du bon.
Il répand sur l'ennemi un vent glacial
Et soutient le choc en produisant des flammes.
Capable d'éliminer tous les obstacles,
Il capture les monstres sur la route de l'Ouest.
Quand il tournoie, le brouillard cache les astres, La brume couvre les étoiles et le rette.
Terreur des tigres, il renverse monts et bois, Soulève les océans, effraye les dragons.
Monstre, si habile sois-tu, épargne-toi
De ce râteau neuf trous sanglants et sans pardon!»
Ce n'était pas un discours de nature à inciter la créature maléfique à céder. Maniant l'épée aux Sept étoiles 1, il
fonça sur Porcet. Vingt engagements se succédèrent sans vainqueur ni vaincu. Devenu féroce, Porcet se mit à lutter avec l'énergie du désespoir. À le voir battre des oreilles, baver et hurler, le monstre commença à prendre peur et, tournant la tête, appela les petits à la rescousse. En combat singulier, Porcet aurait pu tenir. Mais quand il vit tous les petits monstres se jeter à l'attaque, pris de panique, submergé par le nombre, il rompit l'engagement et, leur tournant le dos, s'enfuit.
l'emportèrent prisonnier dans la grotte. Hélas! le cas de dire:
Lorsque se déclarent tant de démons du corps, Les éliminer n'est plus de notre ressort.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il en fut de la vie de Porcet, écoutez la séance qui vient.