Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre33

033 OÙ VOIE HÉTÉRODOXE ÉGARE NATURE-EN-VÉRITÉ, ET L'ÂME ORIGINELLE ASSISTE L'ESPRIT-EN-SOI.

Parlons du monstre qui faisait amener Porcet dans la grotte.

«J'en ai capturé un! dit-il à son frère.

— Montre-le-moi! lui répondit joyeusement l'aîné.

— N'est-ce pas celui-là?

— Frérot, ce n'est pas le bon. Ce moine n'est d'aucune utilité.»

Porcet sauta sur l'occasion de tirer le fil: «Grand roi, un bonze inutile, autant le relâcher. Ne soyez pas inhumain!

— Ne le relâche pas, mon frère», s'inquiéta le cadet, «bien qu'il ne serve à rien, il était avec le moine chinois et se nomme Porcet Huit-Défenses. Laissons-le tremper dans le bassin d'eau pure, derrière, jusqu'à ce que se dissolve sa toison, puis mettons-le à saler et sécher pour accompagner le vin les jours de pluie.

— Quelle déveine», grommela Porcet à cette proposition, «tomber sur des ogres qui trafiquent en salaison!»

Les petits monstres remportèrent Porcet et le jetèrent à l'eau.

Bref, revenons à Tripitaka assis devant la pente. Il avait chaud aux oreilles et les yeux le picotaient. Il se sentait mal à l'aise. Il finit par s'écrier: «Conscient-de-la-Vacuité, comment se fait-il que Conscient-de-ses-Capacités, parti depuis si longtemps, ne soit pas encore de retour?

— Vous ne savez donc pas encore ce qu'il a en tête, maître?

— Qu'a-t-il en tête?

— Maître, s'il y avait des monstres dans cette montagne, il lui aurait été pénible d'avancer, ne serait-ce que de la moitié d'un pas: il aurait sûrement fait demi-tour pour courir nous l'annoncer en dramatisant la situation. Je présume qu'il n'y a aucune créature maléfique, que la route est bonne et tranquille, que donc il continue droit devant lui.

— Si, vraiment, il s'en est ainsi allé, où le retrouver?

On est ici dans une vaste étendue déserte et sauvage, non pas dans une ville avec ses boutiques et marchés.

— Maître, ne vous inquiétez pas! Je vous en prie, remontez sur votre cheval. L'idiot est indolent. C'est assurément à pas lents qu'il marche: activez un peu votre monture. Nous le rattraperons et irons de conserve. »

Tripitaka grimpa tout de bon sur son cheval, Sablet prit le chargement sur son épaule et Singet marcha en avant pour les guider sur le chemin qui montait.

Reparlons de l'ogre, qui appela son cadet: «Puisque tu as capturé Porcet, le moine chinois n'est sûrement pas loin. Retourne inspecter la montagne, et, cette fois, ne le manque pas!

— Je pars à l'instant! À l'instant!»

Il battit l'appel d'une cinquantaine de petits monstres, voyez-vous, et s'en fut patrouiller dans la montagne.

Ils marchaient, lorsqu'ils aperçurent une couronne de nuages et de souffles d'heureux auspices qui tournoyaient.

«Le moine chinois arrive, conclut le cadet.

— Où est-il? demandèrent les petits.

— Les nuées d'heureux auspices se forment au-dessus de la tête de l'homme de bien, tandis que les méchants émettent un souffle noir qui monte jusqu'au ciel. Le moine chinois est un avatar du vénérable Cigale-d'Or, un saint homme qui a pratiqué la vertu au cours de dix réincarnations: c'est la raison de cette formation de nuages de bon augure.»

Comme sa troupe ne parvenait pas à la distinguer, le monstre la montra du doigt: «N'est-ce pas cela là-bas?»

Tripitaka, sur son cheval, se sentit aussitôt parcouru d'un frisson, et puis d'un second quand l'ogre le désigna à nouveau du doigt. Il pointa ainsi son doigt trois fois, ce qui lui infligea trois tremblements successifs.

«D'où me viennent ces frissons?» demanda Tripitaka inquiet à ses disciples.

— Les frissons sont, je pense, dus à des troubles de la digestion, opina Sablet.

— Absurde!» coupa Singet, «à traverser les profondeurs de ces montagnes escarpées, le Maître, tendu comme il est, est évidemment assailli de frayeurs sans objet. Ne craignez rien! Je vais vous frayer la voie avec mon bâton pour vous calmer les esprits. »

Le brave Novice! Faisant des moulinets avec sa trique, il fit devant le cheval la démonstration de numéros d'arts martiaux impeccablement exécutés, trois au-dessus, quatre en dessous, cinq à gauche, six à droite. C'était un spectacle incomparable, unique en son genre, que Tripitaka contemplait du haut de sa monture.

Comme Singet leur ouvrait ainsi la voie, le monstre faillit tomber à la renverse de saisissement. A l'observer du sommet de la montagne, il n'avait plus l'âme chevillée au corps. Ces mots lui échappèrent: «Il y a des années que j'ai entendu vanter Singet: je me rends compte aujourd'hui que sa réputation n'est pas usurpée.

— Grand roi», lui reprochèrent les petits monstres en se portant en avant, «pourquoi magnifier sa puissance et diminuer notre prestige? Qui vantez-vous?

— Les pouvoirs de Singet le Novice sont trop étendus:

nous ne parviendrons pas à le manger, le moine chinois.

— Grand roi, si vous n'en avez pas la capacité, laissons quelques-uns d'entre nous prévenir le grand roi aîné et demandons-lui de mobiliser toutes nos forces. Pas de danger qu'il puisse s'échapper!

— N'avez-vous pas remarqué sa barre de fer? Il est d'une bravoure à culbuter dix mille vaillants guerriers, alors que nous ne disposons que de quatre à cinq cents'

hommes dans notre caverne. Comment pourraient-ils s'opposer à cette arme?

— S'il est vrai que le moine chinois est intouchable, n'est-ce pas une erreur d'avoir saisi Porcet? Autant le renvoyer.

— Ce n'était pas une erreur de l'avoir capturé et, quant à le renvoyer, l'on ne peut se permettre de le faire inconsidérément. C'est le moine chinois, en fin de compte, que nous voulons manger, seulement nous ne le pouvons pas dans l'immédiat.

— Est-ce à dire qu'il faudra attendre plusieurs années?

— Plusieurs années ne seront pas nécessaires. A mon avis, l'on ne saurait prendre ce moine chinois que par la douceur, non par la violence. Si nous cherchons à le capturer par la force, nous ne pourrons pas même le renifler. Il nous faut le toucher par le bien, gagner son cœur, qui aux nôtres se sentira uni, et tirer du bien le stratagème qui nous permettra d'atteindre notre but.

— Vous pouvez compter sur nous quand vous aurez arrêté le plan de sa capture.

— Retournez tous à vos camps respectifs, mais n'en laissez rien savoir au grand roi aîné. Si vous l'alertez, la rumeur s'en répandra et mes plans seront ruinés. Je dispose de moyens de transformations magiques qui me permettront de le capturer.»

Les monstres se dispersèrent tandis que leur chef sautait au bas de la montagne et, d'une secousse au bord de la route, se changeait en vieux prêtre taoïste. Comment était-il accoutré, en vérité?

Un scintillant bonnet étoile

Sur d'hirsutes cheveux chenus,

Une robe à plumes ceinte de brocart,

Lit des sandales de latanier tressé.

Les yeux clairs et vifs de l'immortel étranger, Leste et solide tel le dieu Longévité,

Sans parler du taoi'Ste au buffle noir

Plus que le maître de la Tablette blanche'

fausse image qui ressemble à la vraie,

Illusion fabriquée imitant le réel!

Il feignait au bord de la route d'être un prêtre taoïste qui s'était cassé la jambe, et, le pied dégoulinant de sang, ne cessait de gémir: «Au secours! Au secours!»

Revenons à Tripitaka, qui avançait joyeux, car, pouvant se fier à Singet et Sablet, il se sentait confiant. Ils allaient, quand ils entendirent appeler: «Maître, au secours!»

«Bonté divine!» s'exclama Tripitaka, «qui peut bien crier dans ces étendues sauvages, sans le moindre village aux alentours? Ce doit être la victime terrifiée d'un tigre, loup ou léopard.» Le Vénérable tira sur les rênes et appela: «Vous qui êtes en difficulté, qui êtes-vous? Veuillez vous montrer.»

Le faux prêtre rampa hors du buisson et se mit à frapper frénétiquement le sol du front devant le cheval de Tripitaka. Reconnaissant du haut de sa monture un prêtre et remarquant son grand âge, celui-ci se sentit fort mal à l'aise et se précipita au bas du cheval pour le prendre par la main: «Je vous en prie, levez-vous! Levez-vous!

— J'ai mal, mal!» gémissait le monstre.

Le lâchant pour examiner la blessure, Tripitaka vit la jambe en sang et demanda, effrayé: «D'où venez-vous, maître? Comment vous êtes-vous blessé le pied?

— À l'ouesT: de cette montagne se trouve un temple retiré», expliqua l'ogre avec d'artificieuses paroles et sur un ton emprunté, «je suis le prêtre de ce temple.

— Que faites-vous par ici au lieu de veiller aux cérémonies et réciter les soutras?

— C'est que l'autre jour, un donateur au sud des montagnes a invité des prêtres à propitier les astres et distribuer les bénédictions. Nous étions en retard, moi et mes deux disciples, et marchions avec allant, quand, dans un défilé, nous sommes tombés sur un tigre féroce. Il a emporté mes disciples. Tout tremblant, ne sachant où fuir, j'ai trébuché sur les rochers de la pente et me suis fracassé la jambe. Je ne savais plus comment rentrer. J'ai eu la chance immense, aujourd'hui, de vous rencontrer, maître, et j'espère ardemment que, dans votre infinie compassion, vous me sauverez la vie. Quand j'aurai regagné mon temple, je saurai vous témoigner ma profonde gratitude, quand bien même je devrais me vendre pour ce faire!...»

À ces mots, Tripitaka crut qu'il disait la vérité.

«Maître», dit-il, «nous sommes, vous et moi, de la même corporation, je suis bonze, vous êtes prêtre. Nos habits sont différents, mais le sens de nos pratiques est le même. Si je ne vous portais pas secours, je serais indigne de ceux qui ont quitté leur famille. Je ne demande qu'à vous sauver, mais vous ne pouvez plus marcher.

— Comment marcher, alors que je ne peux même pas me tenir debout!

— C'est bon, c'est bon! Je marcherai et vous cède le cheval que vous me rendrez quand vous serez arrivé au temple.

— Maître, grand merci de votre générosité, mais je suis blessé aussi à la cuisse et ne saurais chevaucher.

— En effet», et s'adressant à Sablet: «Mets les bagages sur le dos du cheval et porte-le pour ce trajet!

— Entendu!» répondit Sablet.

Tournant vivement la tête, le faux prêtre jeta un coup d'oeil sur ce dernier et déclara: «Maître, la bête féroce m'a rendu peureux et la mine sombre de ce moine-là me rend plus inquiet encore: je ne veux pas qu'il me porte!

— Conscient-de-la-Vacuité, porte-le, toi, ordonna Tripitaka.

— Entendu, je m'en charge! » répliqua aussitôt Singet.

Assuré que Singet le porterait, le monstre se laissa faire docilement et ne dit plus rien.

«Il n'a pas les yeux en place, le vieux prêtre», ricana Sablet, «je ne lui plais pas; c'est l'autre, au contraire, qu'il lui faut pour le porter: dès qu'il sera hors de la vue du Maître, ce sont tous tes tendons qu'il va rompre sur une pierre triangulaire!»

Tandis qu'il le hissait sur ses épaules, Singet marmonnait, en riant sous cape: «Maudit démon! Comment peux-tu avoir le front de me provoquer? Tu aurais dû te renseigner et savoir que je ne suis pas né de la dernière pluie! Tes discours sont tout juste bons à tromper le moine chinois, pas moi! Je t'ai repéré, monstre de la montagne:

je présume que tu veux un morceau de mon maître. Mais mon maître n'est pas de ceux que tu peux te mettre sous la dent. Il faudrait d'abord que tu en cèdes plus de la moitié au vieux Singet!

— Je suis fils de bonne famille qui s'est fait prêtre», répondit l'ogre qui avait entendu Singet marmonner, «j'ai eu la malchance de tomber aujourd'hui sur des bêtes féroces, je ne suis pas un monstre!

— Dans ce cas, pourquoi ne récites-tu pas le soutra de la Grande Ourse

Tripitaka surprit l'échange de répliques comme il montait à cheval. Il s'en prit à Singet: «Le maudit Singe! Sauver une vie humaine vaut mieux qu'élever pagode de sept étages! Porte-le et ne t'occupe pas du reste. Quel besoin de discourir sur le soutra de la Grande ou de la Petite Ourse

— Le gars a de la chance!» maugréa Singet, «mon maître est un être compatissant qui aime le bien, et qui se laisse prendre aux apparences. Il me blâmerait si je refusais de te porter. Bon, je te porte! Mais j'aime mieux m'expliquer clairement avec toi: si tu as besoin de te soulager, préviens-moi. Si tu me mouilles les épaules, je n'en supporterai pas l'odeur, car si tu souilles mes vêtements, je ne trouverai personne pour les laver et les amidonner.

— À mon âge, comment ne pas te comprendre?»

Singet accepta alors de le hisser et de le garder sur le dos.

Avec le Vénérable et Sablet, ils se hâtèrent sur la grandroute, vers l'ouest. Là où elle devenait accidentée, Singet prenait soin de ralentir sa marche de façon à laisser Tripitaka en tête.

Ils n'avaient parcouru pas plus de quatre ou cinq lis, quand Singet perdit de vue ses compagnons qui étaient descendus dans un creux de la montagne. Il en voulait au Maître, bougonnant: «À son âge, être incapable de comprendre la situation! Voyager sur une longue distance est déjà bien assez pénible, même les mains vides, et il me demande de porter ce monstre, dont il me tarde de me débarrasser! Un monstre: même si c'était un brave homme, à son âge, il a vécu assez longtemps. Jetons-le par-dessus bord, à quoi bon continuer à l'avoir sur le dos?»

Mais au moment même où le grand saint supputait qu'il était temps de le précipiter dans un ravin, le monstre savait à quoi se préparait Singet. Comme il connaissait l'art de déplacer les montagnes et renverser les océans, il fit le signe magique et récita l'incantation sur le dos même du Novice: du milieu des airs le mont Soumérou 1 lui

tomba sur la tête. Singet la pencha précipitamment de façon à faire glisser la montagne sur l'épaule gauche et lui dit en riant:

«Mon fiston, tu cherches à écraser le vieux Singet sous quelque corps lourd. Ce n'est pas ça qui me fait peur, mais un chargement mal équilibré n'est pas facile à porter.»

«Une seule montagne ne l'arrêtera pas», se dit le monstre. Il se remit à réciter une incantation qui transporta le mont Emei 2 dans l'espace et le fit descendre sur

Singet qui, d'un mouvement de tête, le fit passer sur l'épaule droite. Imaginez-le courant après le Maître, deux grandes montagnes sur les épaules! L'ogre en avait des sueurs froides, il en était trempé! «Diable, il sait porter les montagnes!» murmurait-il, Stupéfait. Enfin, rassemblant ses esprits, il récita une incantation qui fit tomber le mont Tai

en plein sur la tête du Novice: cette fois ce dernier sentit ses forces se dérober et ses muscles paralysés par une crampe. Le poids était tel que ses trois divinités parasites viscérales

craquaient, que le sang jaillissait par les sept ouvertures 2.

Le brave monstre! Après avoir écrasé au sol Singet par ce tour de magie, il monta sur un grand vent pour rattraper Tripitaka. Du bord du nuage, il tendit la main pour emporter le cavalier. Pris de panique, Sablet lâcha les bagages, tira son bâton à terrasser les êtres maléfiques et fit face pour l'en empêcher. Le monstre brandit l'épée aux Sept étoiles, prêt à le recevoir de front. Quelle bataille!

L'épée aux Sept étoiles,

La trique démonifuge brillent comme l'éclair.

L'un roule des yeux plus féroces que le noir dieu de la mort.

L'autre, masque de fer, est vrai capitaine aux Rideaux-Roulés 3.

Déployant d'immenses pouvoirs, le monstre

Met tout en œuvre pour capturer le moine.

L'autre s'efforce de le protéger: plutôt mourir que céder!

Us crachent brouillards et nuées jusqu'aux palais du ciel, Soulèvent terre et poussière qui cachent les constellations.

Ils se battent à faire pâlir le soleil,

A précipiter l'univers dans les ténèbres.

Aux prises huit à neuf fois, ils vont et viennent:

Sablet sera défait, qu'à cela ne tienne!

Le monstre était d'une extrême férocité et d'une dextérité telle que son épée devenait pluie d'étoiles filantes.

Sablet faiblissait et, ne pouvant plus soutenir ses assauts, lui tourna le dos pour fuir, mais, son bâton bloqué, il fut saisi par la main puissante de l'ogre qui le serra sous son aisselle, tandis que de la dextre il s'emparait de Tripitaka à cheval, retenant du bout d'un pied les bagages et, entre ses dents serrés, la crinière de la monture. D'une passe magique, en une bourrasque, il les transporta tous dans la grotte des Fleurs-de-Lotus, criant à tue-tête:

«Frère, je les ai, les bonzes! Tous!

— Amène-les, que je les voie, répondit l'aîné, ravi.

— Mais ils sont là.

— Mon sage frère, tu t'es encore trompé.

— Tu m'avais pourtant dit de prendre le moine chinois.

— C'est bien le moine chinois, seulement celui qui est plein de ressources, Singet le Novice, n'est pas encore capturé. L'on ne saurait manger l'un sans avoir pris l'autre. Il ne faut y toucher tant qu'on ne l'aura capturé. Le singe-roi possède d'immenses pouvoirs et capacités de transformations. Jamais il n'acceptera que nous lui dévorions son maître. Il viendrait faire du raffut à notre porte:

plus question de vivre en paix!

— Mon frère», objecta en riant le cadet, «tu ne sais que vanter autrui à l'excès. À t'en croire, il n'a pas son pareil sur terre et bien peu au ciel. À mon point de vue, il n'a rien d'extraordinaire.

— Tu l'as capturé?

— Il est bloqué en bas sous trois grosses montagnes que j'ai déplacées, dans l'incapacité de se mouvoir d'un pouce.

C'est ainsi que j'ai amené d'un coup moine chinois, Sablet, cheval et bagages. »

À ces mots, l'aîné s'écria, rempli d'aise: «Quelle chance! Quelle chance! Le gars capturé, nous pourrons nous mettre le moine chinois sous la dent.»

Se tournant vers les petits monstres: «Apportez-moi vite du vin, que j'offre à votre grand roi cadet la coupe de la victoire!

— Mon frère, ne buvons pas encore. Demande aux petits de sortir Porcet de l'eau et de le suspendre.»

C'est ainsi que Porcet fut suspendu sous la galerie de l'est, Sablet sous celle de l'ouest et Tripitaka au milieu. Le cheval blanc fut envoyé à l'écurie et les bagages mis de côté.

«Un superbe tour de main, mon frère», dit en souriant l'aîné au cadet, «tu en as pris trois en deux fois. Mais Singet a beau se trouver écrasé sous les montagnes, il faudrait trouver moyen de le mettre à bouillir avec les autres.

— Assieds-toi. S'il est nécessaire de le capturer, inutile d'y mettre la main nous-mêmes. Il suffit d'envoyer deux petits avec deux de nos trésors pour l'y faire entrer et nous le ramener.

— Quels trésors leur faire emporter?

— Qu'ils apportent ma gourde rouge en or pur et ton vase sacré en jade couleur graisse-de-mouton.»

L'aîné sortit les trésors et demanda: «Qui envoie-t-on?

— Envoyons Diable-Futé et Petite-Bête-Maligne.» Il leur donna ces instructions: «Prenez ces objets et montez le plus haut possible. Retournez-les de sorte que le fond regarde le ciel et l'ouverture la terre. Appelez Singet le Novice par ce nom. S'il répond, il sera aspiré à l'intérieur.

Scellez aussitôt les récipients d'une bande portant CH

l'inscription: Puisse seigneur Laozi agirpromptement conformément aux lois et règlements. Il sera liquéfié en trois heures et demie.»

Les deux petits monstres se prosternèrent et emportèrent les trésors en vue de la capture de Singet.

Bref, revenons au grand saint que le monstre retenait prisonnier sous les montagnes. Dans l'adversité et le malheur, il pensait intensément au saint moine Tripitaka, tant qu'il s'écria d'une voix forte: «Ô maître, je me souviens du temps où, arrivé au mont des Deux Frontières, vous m'aviez délivré d'une terrible épreuve, en arrachant la bande qui scellait ma prison. J'ai alors embrassé la doctrine des moines du Bouddha. Par la grâce de Guanyin, j'ai reçu la pieuse consigne de demeurer et d'étudier avec vous, de partager votre destin, votre savoir et vos connaissances. Par quelle infortune en suis-je arrivé là, écrasé sous ces montagnes qu'il a déplacées? Pitié! Pitié! Serait-ce que vous êtes voué à la mort?

Mais pourquoi réserver ce sort cruel à Sablet, Porcet et au jeune dragon qui s'est changé en cheval? Le cas de rappeler:

«Arbre qui grandit attire le vent, vent qui le détruit.

L'homme que renom grandit, par la renommée périt. »

Il acheva dans les soupirs et les larmes, qui tombaient plus dru que la pluie.

Singet eut tôt fait d'alerter le dieu de la montagne, la divinité locale et les révélateurs des cinq orients 1. Ils se

réunirent avec Tête-d'Or

2, qui leur demanda: «À qui est

la montagne?

— À nous, répondit la divinité locale.

— Qui se trouve coincé sous votre montagne?

— Je ne sais pas.

— Vous ne le savez donc pas. Eh bien, c'est le Grand Saint égal au Ciel qui provoqua des troubles graves aux palais célestes il y a cinq cents ans, Singet le Novice, qui s'est aujourd'hui converti et s'est fait disciple du moine chinois. Comment avez-vous pu fournir au monstre vos montagnes pour l'écraser? Vous êtes pratiquement morts.

Le jour où il s'en sortira, croyez-vous qu'il vous le pardonnera? Même la plus grande indulgence conduirait à la dégradation de la divinité locale réduite à servir dans un relais de poste, ou condamnée au bannissement dans l'armée du dieu de la montagne et aux pires ennuis pour nous.

— Nous ne le savions vraiment pas», insistèrent le dieu et la divinité, qui commençaient à prendre peur, «quand nous avons entendu les incantations de ce chef de démons, nous avons déplacé les montagnes sans nous douter qu'il s'agissait du grand saint.

— Rassurez-vous. Faute par ignorance ne sera point poursuivie: c'est écrit dans les lois. Discutons des dispositions qui nous permettraient de le faire sortir sans qu'il se mette à nous battre.

— C'est insensé! C'est nous qu'il battrait, alors qu'on l'aurait délivré?

— Vous n'êtes pas au courant. Il dispose d'un bâton magique cerclé d'or extrêmement redoutable. Un coup, c'est la mort immédiate. Un heurt provoque une blessure grave, une tape brise les tendons, un effleurement arrache la peau.»

Alarmés, la divinité et le dieu, après en avoir discuté avec les révélateurs, se rendirent à l'entrée des trois montagnes et crièrent:

«Grand saint, le dieu de la montagne, la divinité locale et les révélateurs des cinq orients sont là, venus vous voir!»

Le brave Novice! Au point où il en était réduit, le courage ne l'avait pas abandonné et c'est nattyellement, sur un ton de fierté et d'une voix forte et claire, qu'il répondit: «Que me voulez-vous?

— Permettez-moi de vous le faire savoir», répliqua la divinité locale. «Nous allons écarter les montagnes: nous vous prions de bien vouloir sortir et nous pardonner notre manque de respect.

— Allez-y, je ne vous battrai pas.» Il cria: «Exécution!» comme pour une proclamation officielle.

Les divinités récitèrent des incantations qui remirent les montagnes à leur place et dégagèrent Singet qui sauta sur ses pieds. Il se secoua pour se débarrasser de la terre, ajusta sa jupette et tirant de derrière son oreille la trique convoqua le dieu et la divinité:

«Allons, étendez-moi vos guibolles, deux coups chacun pour commencer, histoire de dissiper ma mauvaise humeur!»

Les divinités furent saisies d'une belle frayeur: «Mais vous nous aviez pardonné à l'instant. Comment pouvezvous ne pas tenir parole, à peine sorti?

— Mes braves, vous ne craignez pas le vieux Singet, mais les monstres, si!

— Ces démons», expliqua la divinité locale, «disposent d'immenses pouvoirs et d'une force puissante dans les arts magiques. Ils nous convoquent dans leur caverne par des incantations et nous obligent à y prendre tous les jours chacun notre tour de service.»

Au mot de «service», ce fut au tour du Novice d'être choqué. Face tournée vers le ciel, il s'écria d'une voix forte: «O Ciel azuré! Depuis la division du chaos, la séparation du ciel et de la terre et ma naissance au mont de Fleurs et Fruits, partout je suis allé en quête de maîtres éminents pour m'enseigner le secret de la vie indéfinie.

Quand je pense que je peux me transformer au gré du vent, soumettre le tigre et terrasser le dragon et que j'ai acquis le titre de grand saint en jetant le trouble au ciel! Je n'ai jamais frauduleusement pris à mon service de dieux locaux ou de la montagne. Comment ces monstres peuvent-ils aujourd'hui avoir l'impudence de le faire et les appeler à prendre leur tour comme de vulgaires esclaves ou domestiques? O Ciel, puisque vous avez bien voulu donner naissance au vieux Singet, comment avez-vous pu engendrer ces créatures

Le grand saint donnait ainsi libre cours à son indignation, quand il aperçut une lueur brillante qui venait du fond de la montagne.

«Puisque vous prenez du service à la grotte, vous devez pouvoir me dire quelle sorte d'objet émet cette lumière.

— Ce sont les trésors des monstres qui produisent cette lumière», répondit la divinité locale, «je présume qu'on est allé les chercher pour vous terrasser.

— Voilà qui promet de l'amusement! J'ai autre chose à te demander: quel genre de gens les fréquentent dans leur grotte?

— Ils se plaisent à élaborer drogues et brûler cinabre, aiment à recevoir des taoïstes de la secte de la Vérité complètement sublimée

— Peu importe qu'il se soit transformé en vieux prêtre pour berner notre maître. Puisqu'il en est ainsi, la bastonnade est remise à plus tard, vous pouvez vous retirer, en attendant que je les capture.»

"Livre VII, chapitre xxxm

Les divinités s'élevèrent dans les airs et disparurent, chacune de son côté.

D'une secousse, le grand saint se changea en vieux taoïste. Vous vous demandez de quoi il avait l'air?

Les cheveux ramassés en deux chignons,

En robe entièrement rapiécée,

Frappant tambour en forme de poisson

Il porte ceinture de maître Lu

Il n'attend plus que les petits monstres,

Singet, pour leur donner une leçon.

Les deux petits monstres ne tardèrent pas à se présenter à la hauteur de Singet, qui tendit sa barre cerclée d'or.

Comme ils ne s'y attendaient pas, ils s'y prirent les pieds et s'étalèrent par terre. Ils n'aperçurent le Novice qu'au moment où ils se relevaient, et se mirent à crier: «Vous auriez pu faire attention! Si notre grand roi ne respectait les gens de votre sorte, vous auriez eu à vous mesurer à nous.

— Mesurer quoi?» rétorqua en riant Singet, «un taoïste qui rencontre un autre taoïste, on est de la famille!

— Qu'est-ce que vous faites ici à dormir? Vous nous avez fait trébucher.

— Quand des jeunes comme vous rencontrent un

vieux comme moi, il leur faut une petite chute en guise de cadeau de bienvenue.

— Notre grand roi n'exige que quelques taëls d'argent aux entrevues qu'il accorde. Comment se fait-il que vous nous demandiez de trébucher? Ce sont des coutumes d'une autre localité. Vous n'êtes sûrement pas un taoïste de par ici.

— En vérité je n'en suis pas, puisque je viens des monts Penglaï

— Mais c'est une île dans la mer où séjournent les immortels!

— Si je ne le suis pas, qui le serait?»

Passant de la colère à la joie, les petits monstres s'avancèrent en s'écriant: «Immortel respecté, nos yeux de chair ne nous ont pas permis de vous reconnaître: veuillez nous pardonner de vous avoir offensé par nos paroles!

— Je ne vous en veux pas. Comme le dit le proverbe:

Corps d'immortel nefoule terre profane; comment pouviez-vous Les petits monstres tirèrent de leur. viche les deux objets et les tendirent des deux mains à Singet.

le deviner? Je suis descendu sur cette montagne dans l'intention de faire le salut d'un brave homme capable de devenir immortel et de comprendre la Voie. Lequel de vous deux consent à me suivre?

— Maître, je vais avec vous!» répondit Diable-Futé, tout comme Petite-Bête-Maligne.

Bien que le sachant pertinemment, Singet leur demanda à dessein: «D'où venez-vous tous les deux?

— De la grotte aux Fleurs-de-Lotus.

— Où alliez-vous?

— Nous emparer de Singet le Novice comme notre grand roi nous l'a ordonné.

— Vous emparer de qui?

— De Singet le Novice.

— Serait-ce celui qui accompagne le moine chinois en quête des Écritures?

— Exactement. Vous le connaissez donc aussi?

— Ce singe est. un impertinent. Je le connais et il m'a quelque peu indisposé. Je vais avec vous le capturer: ce ne sera qu'une modeste participation à votre exploit.

— Maître, nous n'avons pas besoin de votre aide. Nos deux grands rois, par leur art magique, l'ont coincé sous trois grosses montagnes. Il ne peut bouger d'un pouce!

Nous avons l'ordre de l'enfermer dans deux trésors.

— Quelle sorte de trésors?

— Le mien est. une gourde rouge», répondit Diable Futé, «le sien un vase sacré en jade.

— Comment allez-vous l'y mettre?

— La base vers le ciel, l'ouverture vers la terre. Pour peu qu'il réponde à notre appel, il y sera aspiré et ne pourra en sortir, si nous scellons l'ouverture d'une bande au nom de seigneur Laozi. Il sera réduit en liquide épais en trois heures et demie.»

«Fichtre!» se dit Singet, «le protecteur du jour avait parlé de cinq palladiums: en voilà deux. Que peuvent bien être les trois autres?» Il reprit avec le sourire: «Mes chers, pourriez-vous me passer ces trésors que j'y jette un coup d'œil?»

l'on m'en avait fait cadeau...» Mais après réflexion: «Ce n'est pas une solution. Rien de plus facile que de les voler, mais je ruinerais ma réputation. C'est, qu'on m'accuserait de vol, aggravé de violence en plein jour.» Il leur rendit les objets en disant: «Vous n'avez pas vu les miens.

— Quels trésors avez-vous, maître? Permettez-nous de les regarder à notre tour, ce qui éloignera de nous toute calamité.»

Le brave Singet! Tirant un poil de sa queue, il le pétrit et d'un mot le changea en une grande gourde rouge d'or pur d'un pied sept pouces. Il la tira de sa ceinture en disant:

«Avez-vous vu ça?»

Petite-Bête-Maligne la prit en main, l'examina et conclut: «Maître, votre gourde est grande et belle. Elle a de l'allure, mais elle ne sert à rien.

— Comment donc, elle ne sert à rien?

— Chacun de nos deux trésors peut enfermer mille personnes.

— Qu'est-ce qu'il y d'extraordinaire à pouvoir les remplir de gens? Dans la mienne je peux même y enfermer le ciel.

— Vraiment?

— Bien sûr.

— Je crains que ce ne soit mensonge. Nous ne le croirons que lorsque vous nous en aurez fait la démonstration.

Sinon, impossible de vous prendre au mot!

— Quand le ciel me contrarie, je l'y mets sept à huit fois dans le mois. Autrement, six mois peuvent s'écouler sans que je le fasse.»

«Frangin», dit Petite-Bête à Diable-Futé, «un trésor qui contient le ciel! Échangeons le nôtre contre le sien!

— Pourquoi y consentirait-il, si c'est le cas?

— S'il ne veut pas, ajoutons-y le vase sacré.»

Secrètement ravi, Singet se récitait:

«Gourde contre gourde

En prime le vase:

Deux choses pour une,

Affaire opportune

Il s'avança pour tirer à lui Petite-Bête: «Si j'y mets le ciel, on échange?

Livre VU, chapitre xxxm

— Entendu, pourvu que vous y mettiez le ciel. Parole donnée! Sinon...

— C'est bon! Je vous fais la démonstration! »

Le brave Singet! Baissant la tête, il fit une passe et récita une incantation qui convoquait le dieu de la patrouille de jour, celui de la patrouille de nuit et les révélateurs des cinq orients:

«Allez d'urgence me présenter un rapport à l'empereur de Jade et lui apprendre que le vieux Singet, s'étant converti au juste fruit, assure la protection du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest, que de hautes montagnes bloquent la route et que mon maître rencontre de terribles épreuves. Je cherche à induire les monstres à échanger leurs trésors et pour m'aider à y parvenir, je le supplie instamment de bien vouloir me prêter le ciel pour l'enfermer une petite heure. S'il montre la moindre réticence, force sera de me rendre chez lui, en la salle des Nuées-Mystérieuses, et de prendre les armes! »

Le dieu de la patrouille de jour gagna d'une traite le portail sud du ciel, se rendit à la salle d'audience et fit à l'empereur de Jade un exposé complet de l'affaire qui l'amenait.

«Le maudit singe», répondit l'Empereur, «me parler avec une pareille désinvolture! Guanyin m'avait naguère informé qu'elle l'avait libéré pour qu'il protège le moine chinois et j'avais en conséquence dépêché les révélateurs des cinq orients et les quatre protecteurs pour assurer à tout de rôle leur sécurité. Voilà que maintenant il prétend m'emprunter le ciel pour le mettre en bouteille. Peut-on mettre le ciel en bouteille?»

À peine avait-il affirmé la chose impossible, que le troisième prince Nata

sortit des rangs pour faire valoir:

«Votre Majesté, le ciel aussi peut se mettre en bouteille.

— Comment cela?

— Quand le chaos a commencé à se diviser, le pur et léger a formé le ciel, le lourd et turbide est devenu terre.

que l'océan: il nous faut présentement aider Singet à réussir.

— Quelle aide proposes-tu?

— Veuillez promulguer un décret demandant à

Zhenwu

1, au portail nord du ciel, de mettre à notre disposition sa bannière de plumes noires afin de la déployer au portail sud, de sorte que soient cachés le soleil, la lune et les étoiles. On ne pourra plus se voir face à face et le blanc ne se distinguera plus du noir. Le monstre s'y trompera et sera convaincu que le ciel est enfermé: nous aurons ainsi aidé le Novice à remplir sa mission.

— Qu'il en soit fait comme tu le proposes!»

Conformément au commandement qu'il avait reçu, le prince se rendit au portail nord du ciel, vit Zhenwu et lui fit part de l'affaire dans tous ses détails. La bannière fut en conséquence remise au prince Nata.

Le dieu de la patrouille de jour descendit aussitôt murmurer à l'oreille de Singet: «Le prince Nata vient à votre secours.»

Le Novice leva la tête et vit en effet, au halo de nuages de bon augure, qu'un dieu approchait. Il se tourna vers les petits monstres: «On le met en bouteille, ce ciel?

— Mets-le, si tu veux le mettre, pas besoin de prêchiprêcha 2!

— je viens de me concentrer pour la récitation de l'incantation.»

Les petits monstres ouvraient l'œil, curieux de voir comment il s'y prendrait. Singet jeta en l'air la fausse gourde. Songez que ce n'était que la transformation d'un poil. Quel pouvait en être le poids? Emportée par le vent qui soufflait au sommet de la montagne, elle flotta une bonne heure dans l'espace avant de retomber. Ne voilà-t-il pas qu'au portail sud du ciel le prince Napa avait, d'un vaste geste, déroulé entièrement l'étendard noir, couvrant ainsi les astres dans leur totalité. C'était vraiment comme si le monde avait été teint en noir, comme si l'univers s'était drapé de bleu nuit.

Les petits monstres n'en revenaient pas: «Mais il était à peine midi quand nous conversions. Comment peut-il faire déjà noir?

— Quand le ciel est mis en bouteille», répliqua Singet, «comment savoir l'heure et comment éviter la nuit?

— Mais comment peut-il faire si noir?

"Livre VU, chapitre xxxin

— La lune, le soleil, les étoiles, tout y est inclus, il ne reste plus aucune lumière: il ne peut que faire noir!

— Maître, où êtes-vous? D'où nous parlez-vous?

— Est-ce que je ne suis pas devant vous?»

L'un des petits monstres tendit la main, tâtonnant en vain: «Maître, je vous entends parler, mais je ne vous vois plus du tout. Où sommes-nous donc, ici?

— Ne bougez pas! Nous sommes au bord de la mer 1.

Vous allez y tomber si vous avancez le pied et il vous faudra huit jours pour en atteindre le fond.

— Ça suffit, ça suffit! Relâchez le ciel. Nous avons compris comment faire. Si nous tombons à l'eau dans un moment de distraction, nous ne reverrons jamais plus nos familles! »

Le brave Singet! Voyant qu'on le prenait au sérieux, il récita une incantation pour alerter le prince, qui enroula la bannière, et l'on revit le soleil de midi.

«Merveilleux!» s'écriaient les petits monstres en riant, «un trésor pareil! Si nous n'effectuions pas l'échange, nous serions des fils indignes!»

Diable-Futé remit la gourde à Petite-Bête, qui sortit le vase et remit le tout à Singet. Celui-ci leur tendit en échange la fausse gourde. Cela fait, il voulut rendre la transaction définitive. Tirant un poil de dessous le nombril, il souffla dessus de son haleine magique pour le transformer en sapèque. Il appela l'un des garçons: «Va m'acheter une feuille de papier avec ce sou!

— Pour quoi faire?

— Je voudrais que nous rédigions un contrat en deux parties. Comme vous échangez deux trésors à enfermer les gens contre un seul, je crains qu'on ne trouve la transaction inéquitable et que vous ne soyez amenés à la regretter dans quelques années. Ce serait fort déplaisant. C'est pourquoi je tiens à ce que chacun détienne la preuve de la régularité de l'opération.

— Nous n'avons ici ni encre ni pinceau. À quoi bon s'embarrasser de documents écrits? Prêtons serment!

— Comment cela?

— Nous avons échangé nos deux trésors contre le tien.

Que la peste nous frappe en toute saison, si nous en avons le moindre regret!

Singer, «si jamais je venais à le regretter, que la peste me frappe donc aussi.»

Le serment prononcé, d'un élan Singet bondit avec un battement de queue jusqu'au portail sud du ciel pour remercier le prince Napa du service qu'il lui avait rendu en dépliant la bannière. Le prince retourna au palais présenter un rapport sur ces événements et rendit l'étendard à Zhenwu. Nous n'en dirons pas plus à ce sujet.

Singet restait dans l'espace à observer les petits monstres.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment les choses s'arrangèrent, écoutez donc la séance qui suit.