Nature pleine et claire pénètre tout:
D'une culbute il s'est échappé du filet.
Maîtriser les transformations n'est pas le fait De commun mortel, ni forger longue vie pour tous.
Pur et trouble suivent leur cycle maintes fois, A chaque kalpa
le monde recommencé,
A travers les années sans nombre des éons,
Il demeure, rayon divin du grand vide.
Ce poème présente de secrètes correspondances avec les merveilles de la Voie embrassée par Singet le grand saint.
Comme il s'était procuré l'authentique trésor de l'ogre, qu'il enfermait dans sa manche, il se dit joyeusement: «Le maudit démon a beau s'être décarcassé pour me capturer, il n'y a pas mieux réussi que s'il s'agissait de pêcher la lune dans un marigot! Mais à moi, il me sera plus facile de le piéger que fondre glace au feu! »
"Livre VU, chapitre xxxv
Cachant la gourde, il se glissa dehors, reprit sa forme première et cria à pleins poumons: «Esprit malin, ouvremoi la porte!
— Quel est encore cet individu qui ose crier de pareille façon? répondit le petit monstre de faction.
— Grouille-toi d'annoncer à ton maudit vieux que moi, Novice Singet, je suis là! »
Le petit monstre rentra précipitamment: «O grand roi, il y a un certain Novice Singet à la porte.»
«Mon sage frère», se récria l'aîné des ogres, alarmé, «ça tourne mal! On s'est fourré dans un guêpier! Nous avons pris Singet le Novice avec la corde d'or et enfermé Viceno Singet dans la gourde. D'où peut bien sortir ce Novice Singet? J'espère que maintenant la série de ses frères est complète!
— Rassure-toi, mon frère», répliqua le cadet, «notre gourde peut en prendre mille. J'y ai introduit Viceno à l'instant, pas de danger que Novice ne suive! Attends que je sorte jeter un coup d'œil et les aspire tous d'un coup.
— Attention, frérot!»
Voilà le cadet, gourde en main — la fausse —, qui s'avance d'un air martial et arrogant, tout comme la fois précédente. Passé le portail, il interpelle l'étranger d'une voix tonitruante: «De quel clan es-tu pour oser venir crier par ici?
— Tu ne me reconnais pas?
«J'habitais sur le mont de "Fleurs et Fruits, A la grotte du Rideau-Torrentiel.
Pour avoir jeté le trouble au ciel,
Je mis longtemps terme à tout conflit.
Echappant heureusement au malheur,
J'ai laissé le Tao pour suivre Bouddha,
Monter au Coup-de-Tonnerre
avec foi,
Chercher les soutras et juñe ferveur.
Les sauvages démons queje rencontre
Tâtent de ma puissance magique.
Rends-moi mon maître, le moine unique!
Nous allons à l'Oueñ à Sa rencontre,
Que chacun mette fin à ces conflits
Et demeure en paix dans ses frontières!
Ne me pousse point à la colère
Si tu veux sauver ta misérable vie!
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— Approche donc! Je ne me battrai pas avec toi», répliqua l'ogre, «mais oseras-tu me répondre si je t'appelle?
— Si tu m'appelles, je répondrai; mais si moi je t'appelle, me répondras-tu? rétorqua en riant Singet.
— C'est moi qui possède la gourde précieuse qui aspire les gens lorsqu'on les appelle. De quoi disposes-tu pour vouloir en faire autant?
— Je possède aussi une gourde.
— Montre-la-moi, puisque tu en as une.
— Regarde, maudit démon!» répliqua Singet en la sortant de sa manche et l'y remettant, après ne la lui avoir fait miroiter qu'un instant, de peur que l'ogre ne la lui arrachât des mains.
Grandement surpris à la vue de l'objet, le monstre se dit: «D'où peut bien venir sa gourde? Comment se fait-il que ce soit la même que la nôtre? Même si elles avaient poussé sur la même branche, elles n'auraient pas tout à fait la même taille ni la même inclinaison. Or, elles sont exactement pareilles. »
«Novice Singet», demanda-t-il sérieusement, «d'où vient ta gourde?»
Comme Singet n'en savait rien, il lui renvoya aussitôt la question:
«Et la tienne?»
L'ogre ne se rendait pas compte que c'était une astuce et crut naïvement devoir satisfaire sa curiosité par l'explication détaillée de son origine:
«Cette gourde qui est nôtre date du début de la division du chaos, quand se sont formés le ciel et la terre. La déesse Nùwa
1, transformation par dissolution du patriarche d'En-haut
2, forgeait des pierres pour réparer la voûte céleste et sauver le monde du Jambu
3. Comme elle arrivait
à une faille de terrain près des palais célestes, elle aperçut au pied des monts Kunlun* une branche de liane d'immortel sur laquelle s'était formée cette gourde rouge d'or pur. C'est seigneur Laozi qui nous l'a conservée jusqu'au jour d'aujourd'hui.
— Ma gourde vient du même endroit, répondit avec aplomb Singet, prêt à broder sur le même thème.
— Comment cela?
— Au début de la séparation du pur et du turbide, le ciel étant incomplet au nord-ouest et la terre au sud-est, le patriarche taoïste d'En-haut s'est dissous et transformé en Nüwa pour combler ces lacunes. Comme elle marchait au pied des monts Kunlun, elle a trouvé une liane d'immortel sur laquelle s'étaient formés deux fruits. J'ai le mâle, vous avez la gourde femelle.
— Mâle ou femelle, qu'importe! Le vrai trésor, c'est celui qui aspire les gens.
— Tu as raison. Je te laisse donc opérer d'abord.»
Ravi de cette proposition, l'ogre fut d'un bond dans l'espace et, tenant la gourde, cria: «Novice Singet!»
À cet appel, le grand saint répondit d'un même souffle huit ou neuf fois, mais rien à faire: pas moyen de se faire aspirer. Le monstre redescendit, trépignant et se frappant la poitrine:
«O Ciel! Dire que rien n'a changé dans le monde!
Même un pareil trésor a peur de son homme
1! Â la vue du
mâle, la femme n'ose plus aspirer.
— Tu peux la ranger», suggéra Singet en riant, «c'est à mon tour de t'appeler.»
D'une culbute, il fut dans les airs et, la gourde renversée, fond au ciel, embouchure vers le sol, en direction du monstre, il cria: «Corne-d'Argent!»
N'osant rester bouche close, l'ogre répondit et fut aussitôt aspiré. Singet colla la bande qui portait l'inscription Paisse seigneur Haozi agir promptement conformément aux lois et règlements, et s'exclama, intérieurement ravi: «Mon fiston, à ton tour de goûter à cette expérience neuve! »
Abaissant son nuage, il atterrit et, la gourde en main, l'esprit entièrement occupé par le souci de sauver son maître, il se dirigea vers la grotte aux Fleurs-de-Lotus. La route de montagne était inégale et pleine de fondrières.
Par ailleurs, il avait les jambes plutôt arquées. Il avançait donc clopin-clopant, ballottant la gourde tant et plus, si bien qu'elle sonnait continuellement. Et pourquoi donc, vous demandez-vous?
C'est que le corps de Singet, raffiné dans un fourneau d'alchimie, n'aurait pu se dissoudre si rapidement. Mais l'ogre, s'il était capable de dépasser les nuages et chevaucher les nuées, ce n'était que par sa connaissance des arts magiques; comme il était encore loin de s'être débarrassé de son enveloppe mortelle, il avait aussitôt commencé à se décomposer dans la gourde.
Singet ne le savait pas et se disait en riant: «Mon fiston, 08o
je ne sais si tu pisses ou si tu te gargarises. Ce truc, ton vieux Singet le connaît. Dans moins de huit jours, tu seras complètement liquide, mais moi, je n'ouvrirai pas pour voir. Rien ne me presse. Quelle importance? Quand je pense avec quelle facilité j'en suis sorti, mieux vaut attendre mille ans avant d'y jeter un œil!»
Balançant la gourde tout en se parlant à lui-même, il atteignit l'entrée de la grotte. Il secoua le récipient qui fit plus de bruit que jamais.
«Ça sonne comme dans un tube de divination. Parfait pour consulter les sorts! Demandons-lui quand le Maître sortira de ce portail.»
Le voilà occupé à la secouer sans arrêt, tout en récitant:
«O roi Wen du Classique des mutations
1, ô saint homme
de Confucius, ô maître Fleur-de-Pêcher
2, ô maître de la
Vallée-des-Fantômes
3! »
À ce spectacle, les petits monstres de la grotte vinrent annoncer:
«Catastrophe, Votre Majesté! Novice Singet a mis notre seigneur le grand roi en second dans la gourde pour consulter le sort!»
A cette nouvelle, l'aîné sentit ses âmes le quitter, ses os mollir et ses muscles se roidir. Il tomba à la renverse, puis éclata en sanglots:
«Mon cher frère, nous avions secrètement quitté la sphère d'En-haut pour rejoindre ce monde de poussière dans l'espoir de jouir ensemble du luxe et de la gloire, maîtres de cette grotte et de ces montagnes à jamais. Comment pouvions-nous savoir que, par la faute de ce moine, tu perdrais la vie et que serait rompu le lien établi par une même chair!»
Tous les monstres de la grotte étaient dans les larmes et les sanglots.
À entendre ce concert de lamentations, suspendu à la poutre, Porcet ne put s'empêcher de crier: «Ne pleurez donc pas, les monstres! Laissez-moi vous expliquer: Singet le Novice qui était venu d'abord, Singet Viceno qui est apparu ensuite et Novice Singet qui s'est manifesté le dernier constituent un seul et même nom diversement renversé qui désigne la même personne, laquelle est mon condisciple. Il dispose du pouvoir de soixante-douze transformations, se déplace à sa guise, a dérobé le trésor et y a fourré votre honorable petit frère. Puisqu'il est mort, à uoi bon le pleurer si lamentablement? Vous feriez mieux e nettoyer au plus vite le fourneau et les marmites, de préparer des champignons parfumés', des cèpes 2, des
germes de soja
3, des pousses de bambou, du fromage de
soja, du gluten de blé
4, des oreilles-des-bois
et des légumes
pour nous inviter, nous et notre maître, à réciter le rouleau du soutra de Réception de la vie
dont bénéficierait votre
honorable petit frère.
— On ne fait que répéter que ce Porcet est un naïf», s'exclama à ce discours l'ogre aîné, submergé de colère, «mais ce n'est, pas du tout un garçon rangé! Plaisanter en un pareil moment et se foutre de moi!» Et de donner aux petits monstres l'ordre: «Arrêtez les lamentations!
Descendez-moi Porcet et mettez-le cuire à la vapeur jusqu'à ce qu'il soit tendre: quand je m'en serai mis plein la panse, nous irons nous saisir de Singet pour venger mon frère!»
Sablet en voulait à Porcet: «C'est du beau travail! Je t'ai assez dit de fermer ton caquet. C'est le bavard qui sera cuit et dévoré le premier!»
L'idiot lui-même commençait à se sentir inquiet, lorsque l'un des petits monstres qui se tenait non loin déclara: «Grand roi, il ne va pas être facile de cuire Porcet à la vapeur.»
«Amitâbha Bouddha
1 /», s'écria Porcet soulagé, «est-ce
que le frère aîné veut s'acquérir des mérites secrets? Je ne suis assurément pas bon à la vapeur.»
«Quand on l'aura écorché, il sera facile à cuire, suggéra un autre monstre.
— Je suis facile à cuire, des plus faciles», insista Porcet pris de panique, «si épais que soient la peau et les os, je serai tendre dès que l'eau se mettra à bouillir. Ouille!
Ouille!»
Il était en train de gémir, lorsqu'un petit monstre venant du portail annonça:
«Novice Singet est revenu nous invectiver à la porte!»
Ce fut un nouveau choc pour l'ogre aîné: «Ce gaillard me tient pour non existant! Mes petits, rependez Porcet là où il était suspendu, et voyez combien de trésors il nous reste.
—
Il y en a encore trois dans la grotte, répondit le petit monstre qui faisait fonction d'intendant.
— Lesquels?
Le vieil ogre invettiva Singet.
— Il reste l'épée aux Sept étoiles, l'éventail en Feuilles de bananier et le vase sacré.
— Le vase ne sert plus à rien: normalement, il devrait aspirer qui répond quand on l'appelle. On a dû révéler la formule à Singet le Novice qui a réussi, tout au contraire, à enfermer mon frère dans la gourde. Je ne m'en servirai pas, laissez-le ici. Apportez-moi sans délai l'épée et l'éventail.»
L'intendant présenta aussitôt les deux objets à l'ogre, qui fourra l'éventail dans le col de son vêtement derrière la nuque et prit en main l'épée. Il fit ensuite l'appel de quelque trois cents monstres, grands et petits, leur demandant de s'armer de lances, bâtons, lacets et sabres. Le vieil ogre se coiffa d'un heaume et endossa une cuirasse, couverte d'une cape de soie rouge flamboyant. Ils se déployèrent en formation de bataille pour capturer le grand saint.
Sachant depuis longtemps que l'ogre cadet s'était liquéfié dans la gourde, Singet se l'accrocha solidement à la ceinture et, la barre cerclée d'or en main, se prépara à la bataille. Voilà le vieux monstre hors du portail, bannière rouge déployée: comment était-il accoutré?
Sur sa tête flamboie le heaume à glands;
La taille ceinte de couleurs claires,
Sur l'armure en écailles de dragon,
Il porte une tunique rouge flamme.
Ses yeux grands ouverts jettent des éclairs,
Sa barbe d'acierfume de rage.
L'épée parait légère en sa main.
L'éventail cache à demi l'épaule.
Il court comme nuages sur l'océan.
Sa voix est tonnerre qui secoue les monts.
Terrifiant capitaine, défi du Ciel,
Il mène les monstlres hors de la grotte.
Après avoir aussitôt donné l'ordre aux petits monstres de se déployer en formation de bataille, le vieil ogre invectiva Singet:
«Maudit singe, sombre brute, tu as occis mon frère, mon bras droit, maudit soit la plus détestable des créatures!
— Tu cherches la mort, être maléfique! Toi qui ne peux te résigner à perdre la vie d'un seul malheureux monstre, comment crois-tu que je puisse supporter que soient tout bonnement suspendus dans ta grotte mon maître et mes condisciples, quatre âmes y compris le cheval? Comment l'accepter, raisonnablement? Rends-lesmoi au plus vite, ajoute quelques provisions de voyage, fête joyeusement le départ du vieux Singet et je te laisserai ta chienne de vie!»
Sans attendre d'autre explication, l'ogre leva son épée précieuse pour l'assener sur le crâne de Singet, qui brandit des deux mains la trique avant de la recevoir. Quel combat à l'entrée de la caverne! Aïe!
Trique aux cercles d'or contre épée
Aux Sept étoiles jette des éclairs.
Un souffle glacial transit jusqu'aux os,
De sombres nuages couvrent les hauts.
L'un, par seul attachement à son frère,
Ne saurait relâcher sa colère.
L'autre, dans cette quête des soutras,
Ne saurait jiéchir ni céder d'un pas.
Même haine les anime chacun
D'une même fureur, un contre un.
Ils se battent à plonger ciel et terre
Dans les ténèbres, les dieux dans la peur.
L'un grince des dents comme s'il taillait des clous de jade, De l'autre les yeux lancent des flammes tant monte sa rage!
Ils vont et viennent, montrant leur valeur,
Croisant sans cesse l'épée et la trique.
Comme l'ogre avait engagé le combat contre Singet à plus de vingt reprises sans parvenir à emporter la décision, il pointa son épée et cria: «Mes petits, à l'assaut!»
Les trois cents monstres se jetèrent tous ensemble sur le grand saint, l'entourant complètement.
Le brave Singet! Sans manifester la moindre alarme, il maniait son bâton, frappant à gauche et à droite, se protégeant devant et se couvrant derrière. Mais les petits monstres n'étaient pas sans ressources: plus ils combattaient, plus ils montraient d'ardeur; tels des flocons de bourre de soie, ils s'accrochaient au corps, tirant les jambes, prenant la taille. Alarmé, le grand saint se décida à recourir au procédé de démultiplication de la personne: il arracha une touffe de poils sous son aisselle gauche, les mâchonna et les recracha en criant: «Transformation! » Chaque poil se changea en un autre Singet.
Voilà les grands maniant la trique, les petits jouant des poings et les plus petits encore, faute de mieux, mordant les mollets: les jeunes monstres, bientôt mis en déroute, s'écriaient: «Grand roi, l'affaire tourne mal! Nous sommes en difficulté, la montagne est pleine de Singets!»
Les petits monstres, repoussés, laissaient l'ogre seul, pressé de toutes parts et la retraite coupée. Pris de panique, il fit passer dans sa main gauche l'épée et, glissant la droite derrière son cou, tira l'éventail en Feuilles de bananier.
Tournant de l'est au sud, direction de la dynamie du feu, exactement face au «palais» du trigramme correspondant 1,
d'un grand coup d'éventail il fit surgir du sol des flammes immenses, car tel était ce trésor, capable de faire jaillir le feu de n'importe où. Impitoyable, vraiment, ce monstre, qui donna successivement sept à huit coups d'éventail, provoquant un énorme incendie. Quel feu!
Ce feu ne venait pas du ciel,
Ni n'était non plus feu de four;
Ce n'était feu de montagne,
Ni de ce feu sous le fourneau,
C'était une étincelle tirée du Feu élémentaire.
C'est que l'éventail n'était pas de ces choses ordinaires:
Non point objet sorti des mains de l'homme,
Mais vrai trésor, produit à partir du chaos.
Le feu attisé par cet éventail
Flamboyait plus rouge que la foudre,
Brûlait en nuées iridescentes.
Pas le moindre brin de fumée bleutée:
La montagne entière rougeoyait.
Les pins des sommets n'étaient plus que torches, Les cèdres de la falaise, lanternes.
Craignant pour leur vie, les bêtes quittent leur tanière, De peur de roussir leurs plumes, les oiseaux s'envolent au loin.
Un feu divin qui embrase l'estpace,
A fondre les pierres, tarir les rivières,
Et rendre rouge brique la terre entière!
Le spectacle de ce féroce incendie fit trembler jusqu'à Singet qui se dit: «Ça tourne mal! Mon corps y résisterait, mais pas mes poils: dans pareil feu ne brûleraient-ils avec la facilité d'un pelage de gibier flambé?»
après avoir fait de la main la passe de protection contre le feu, d'une culbute bondit hors des flammes et se précipita vers la grotte aux Fleurs-de-Lotus, dans l'intention de se porter au secours de Tripitaka. Comme il descendait de son nuage, il vit à l'entrée une centaine de petits monstres, tous blessés, peau arrachée, plaies ouvertes, jambes brisées ou gueules cassées. C'étaient les victimes de sa démultiplication, qui se tenaient là, gémissant et glapissant de douleur. À leur vue, le grand saint ne put retenir la férocité de sa nature mauvaise et, faisant tournoyer sa barre de fer, se fraya la voie en frappant sans pitié. Hélas, leurs durs efforts pour acquérir forme humaine se trouvaient réduits à néant; les voilà redevenus amas de poils et de peaux!
Après avoir exterminé les petits monstres, Singet s'engouffra dans la grotte pour délivrer le Maître, mais, à la vue d'une lueur d'incendie à l'intérieur également, il fut pris de panique: «C'est fichu! Si le feu a pris aussi parderrière, il me sera difficile de sauver le Maître.»
En proie à la plus vive inquiétude, il regarda plus attentivement et s'aperçut que la lueur venait d'un faisceau de lumière dorée. Calmant ses esprits, il avança pour observer le phénomène de plus près: c'était l'éclat émis pas le vase sacré de jade graisse-de-mouton. Rempli d'aise, il se dit: «Le vase brillait déjà quand le petit monstre l'avait emporté dans la montagne. Je l'avais obtenu sans penser que l'ogre me le reprendrait. C'est donc ici qu'ils l'ont caché, et il n'a pas cessé d'émettre de la lumière.»
Le voilà donc qui décroche l'objet, fait demi-tour et s'en retourne, sans délivrer Tripitaka. À peine sorti, il tombe sur l'ogre aîné revenant du sud, l'épée et l'éventail en main. Trop tard pour l'éviter: le monstre lui assène un grand coup de son arme, mais d'une culbute dans les nuages, le grand saint l'esquive et disparaît sans laisser de trace.
Bref, reparlons de l'ogre: ne voyant plus que des cadavres gisant à l'entrée, son armée tout entière réduite à néant, il poussa un long soupir, tourné vers le ciel, et ne put se retenir d'éclater en sanglots, s'écriant: «Ah! douleur! Ah! misère!»
Ainsi qu'en témoigne le poème:
Détestable acharnement du singe et du cheval, Descendus en ce monde de poussière sans aval.
Une mauvaise pensée les a chassés du ciel,
Jetés sur cette montagne, oublieux du réel.
O la peine de l'oie sauvage esseulée,
Des monstres le clan entier a péri, ô douleur!
Le châtiment reçu, quand cessera leur malheur?
Quand retourneront-ils à leur être premier?
En proie à une infinie désolation, pleurant à chaque pas, l'ogre pénétra dans la grotte. Il trouva meubles et objets intacts, mais il y régnait un lourd silence, car il n'y avait pas l'ombre d'une présence. C'était d'une tristesse qui mettait le comble à son accablement. Seul dans la caverne, il s'appuya sur une table de pierre; posant l'épée en travers sur le bord et serrant l'éventail contre l'épaule, il s'endormit d'un lourd sommeil. Car ne dit-on pas;
Joyeux événement excite l'etprit,
Mais l'accablement sitôt l'engourdit.
Revenons à Singet qui, faisant la culbute en sens inverse, se tenait devant la montagne et songeait aux moyens de délivrer Tripitaka, le vase solidement accroché à la taille. Il vint jusqu'à l'entrée de la grotte et, guettant ce qui se passait, aperçut les deux vantaux ouverts. Comme il y régnait un profond silence, il se glissa à l'intérieur à pas feutrés, et vit, affalé sur la table, le monstre qui ronflait, l'éventail dépassant de son vêtement à l'épaule et lui couvrant à demi la nuque. L'épée aux Sept étoiles était posée sur le bord. S'approchant sur la pointe des pieds, Singet tira l'éventail et, faisant aussitôt demi-tour, courut vers la sortie sans dire ouf!
Or, la poignée de l'éventail avait effleuré les cheveux de l'ogre, ce qui avait suffi à le réveiller. Levant la tête, il vit que c'était Singet qui le lui avait volé et se lança aussitôt à sa poursuite, épée en main.
Celui-ci avait déjà franchi le portail et passé l'éventail à sa taille. Faisant tournoyer sa barre de fer des deux mains, il affronta le monstre. Une belle bataille!
peu trop du monde! Non content de me détruire toutes ces vies, tu m voies mon trésor. Cette fois, pas de quartier. C'est combat à mort!» ht grand saint apostrophe le monstre: « Tu ne sais pas à qui tu parla:
c'est le disciple qui prétend combattre son maître, l'œuf qui se cml capable de briser la pierre!» Et les deux d'en venir aux mains, épit contre trique sans quartier ni pitié. Ils engagent leur va-tout, déploient leur connaissance des arts martiaux. Car, à cause du moine en quête h Ecritures et pour voir Houddha au mont des Vautours, Feu et Mêtalnt s'entendent plus, les cinq dynamies sont en désordre et disharmonie. \k montrent leur puissance et leur force magique, soulèvent le sable et petit rouler les pierres. Ee soleil lentement descend sur les combats -.lemonstn faiblit et le premier se retire.
L'ogre avait livré trente à quarante engagements contre Singet. Le ciel s'assombrissait. Incapable de soutenir de nouveaux assauts, il s'enfuit, vaincu, en direction du sudouest, prendre refuge dans la grotte du Dragon-Écrasé. De cela nous ne dirons pas plus.
Abaissant son nuage, Singet s'était engouffré dans la grotte aux Fleurs-de-Lotus et avait détaché le moine chinois, Porcet et Sablet. Sauvés du péril, tous trois remercièrent Singet et lui demandèrent où étaient passés les ogres.
«Le cadet est. enfermé dans la gourde où il doit être liquéfié à cette heure. Battu à plate couture à l'instant, l'aîné s'est enfui dans la grotte du Dragon-Écrasé au sudouest. Quant aux petits monstres, j'en avais tué la moitié par le procédé de démultiplication de ma personne et j'ai ensuite exterminé le reste qui, vaincu et mis à mal, s'était réfugié dans la grotte où je suis enfin entré vous libérer.
— Mon cher disciple», lui dit Tripitaka en le remerciant profusément, «heureusement que tu as bravé toutes ces épreuves!
— Sûr que c'était éprouvant», répondit en riant Singet, «vous en avez subi la peine en suspens, après tout, au sens propre du terme, tandis que moi, je n'ai pu reposer un instant mes jambes, plus bousculé qu'un factionnaire de poste urgente. De l'intérieur à l'extérieur, il m'a fallu aller et venir sans un moment de répit. Je n'ai pu en venir à bout qu'après leur avoir volé leurs trésors.
— Maître et condisciple», lui dit Porcet, «pourrais-tu sortir la gourde pour nous la montrer? Je crains que l'ogre cadet ne soit déjà complètement fondu. »
Livre VU, chapitre xxxv
Singet détacha d'abord le vase sacré, puis tira la corde d'or et l'éventail avant de prendre la gourde en main:
«Ne regardez pas l'intérieur! J'y ai été moi-même enfermé auparavant: en me gargarisant, je les avais induit à ouvrir et j'ai réussi de cette façon à m'échapper. Ne retirons pas le bouchon; si jamais il avait recouru à quelque subterfuge pour s'enfuir!»
Maître et disciples se mirent joyeusement à la recherche de riz, farine et légumes, nettoyèrent fourneau et marmites, puis, après avoir mangé à satiété, se couchèrent et passèrent dans la grotte une nuit paisible, jusqu'à l'aube du lendemain.
Reparlons de l'ogre aîné, qui s'était réfugié dans la grotte du Dragon-Écrasé: après avoir rassemblé les ogresses, grandes et petites, il leur rapporta en détail comment sa mère avait été tuée, son frère aspiré par la gourde, ses troupes massacrées et les trésors escroqués. Les ogresses éclatèrent en sanglots. Au bout de longues lamentations, il leur dit: «Ne vous désolez point! Il me reste l'épée aux Sept étoiles, et je désire réunir, derrière la grotte, les guerrières aux troupes de ma parenté maternelle. Je suis résolu à les venger par la capture de ce Singet!»
Il n'avait pas achevé de parler qu'un petit monstre venant du portail annonça: «Grand roi, votre oncle maternel qui habite derrière la montagne se présente à la tête de ses troupes.»
À cette nouvelle l'ogre aîné se changea précipitamment pour se mettre en deuil, de la soie blanche écrue, et l'accueillit en s'inclinant.
Cet oncle était le jeune frère de sa mère et portait le nom de grand roi Renard VII. Il avait appris par ses patrouilles que sa sœur avait été tuée par Singet, que celui-ci avait pris son aspect pour dérober les trésors de son neveu qui, depuis plusieurs jours, affrontait l'ennemi au mont du Sommet-Plat. Amenant de sa caverne un renfort de quelque deux cents monstres, il était d'abord passé chez sa sœur prendre des nouvelles. À peine entré, il vit que l'ogre aîné était en deuil. Tous deux éclatèrent en sanglots. Us pleurèrent longuement avant que le neveu procédât aux salutations et lui rapportât ce qui s'était passé. Saisi d'une grande colère, Renard VII ordonna à l'ogre de reprendre son épée et d'enlever ses vêtements de deuil. Ensemble ils montèrent dans le vent et les nuages pour se précipiter du côté du nord-esît.
Singet venait de demander à Sablet de préparer le petit déjeuner, dans l'intention de se mettre en route aussitôt après avoir mangé, quand il entendit soudain comme un bruit de vent et sortit voir: c'était une troupe de monstres qui venait du sud-ouest. Grandement surpris, Singet fit aussitôt demi-tour et s'empressa d'appeler Porcet: «Frérot, le monstre revient avec des renforts!
— Disciples», balbutia Tripitaka, pâle d'effroi, «que faire?
— Calmez-vous! Rassurez-vous! Leurs trésors me les captureront tous!» répliqua en riant Singet. Il attacha la gourde et le vase à sa ceinture, fourra la corde d'or dans sa manche, enfonça l'éventail derrière l'épaule et, faisant tournoyer des deux mains la trique de fer, confia à Sablet la garde du Maître, assis en sécurité dans la grotte. Luimême, après avoir demandé à Porcet de se munir de son râteau, sortit avec lui à la rencontre de l'ennemi.
Les monstres se déployaient en ordre de bataille, Renard VII à leur tête. Il avait une face de jade, une longue barbe, des sourcils d'acier et des oreilles en forme de couteau courbe. Il portait un heaume forgé avec de l'or et une cotte de mailles, une hallebarde «à ciel carré 1» en main.
«Tu vas voir, impudent et maudit singe!» cria-t-il d'une voix forte, «comment peux-tu avoir l'audace de persécuter ainsi autrui? Tu as dérobé nos trésors, occis nos parents, massacré nos soldats et tu y ajoutes l'impudence d'occuper notre résidence! Tendez sans tarder vos cous pour recevoir la mort qui vengera la famille de ma sœur!
— Ramassis de poils voué à la mort, tu vas apprendre ce que sait faire ton aïeul Singet! Ne te sauve pas, prends-en un bon coup, de ce bâton! »
Le monstre l'esquiva d'un bond sur le côté et fit front de sa hallebarde. Ils avaient livré trois ou quatre engagements sur la montagne lorsque, ses forces faiblissant, le monstre, vaincu, battit en retraite. Lancé à sa poursuite, Singet fut intercepté par l'ogre aîné qui l'attaqua à trois reprises.
C'est alors que Renard VII revint l'assaillir. Ce que voyant, Porcet l'arrêta aussitôt de son râteau à neuf dents.
Un contre un, ils combattirent longtemps sans emporter la décision. D'un cri, l'ogre ordonna à ses troupes de faire mouvement pour cerner l'ennemi.
Dès que Singet s'en aperçut, il sauta dans les airs et détacha le vase sacré de sa ceinture.
Revenons à Tripitaka, assis dans la grotte. Entendant clameurs et bruits de bataille à faire trembler le sol, il appela Sablet: «Va voir où en sont tes condisciples.»
Sablet sortit donc, armé de son bâton à terrasser les démons, et, à grands cris, repoussa la foule des monstres.
Voyant la situation prendre mauvaise tournure, Renard VII se tourna pour s'enfuir, mais fut rattrapé par Porcet qui, d'un coup de râteau assené de dos, lui fit neuf trous d'où jaillit le sang frais: le malheureux! Nature authentique d'une âme, il s'en retournait à l'étape précédente 1.
Le traînant aussitôt à lui pour le dépouiller de ses vêtements, Porcet se rendit compte que lui aussi était un esprit-renard.
Quand l'ogre vit que son oncle avait péri, abandonnant Singet, il brandit son épée et se jeta sur Porcet.
Celui-ci para le coup de son râteau. Sablet fonça se joindre à la mêlée, brandissant son bâton pout frapper.
Incapable de soutenir ce double assaut, l'ogre s'enfuit vers le sud, porté par le vent et les nuages, Sablet et Porcet à ses trousses. Dès que Singet s'en aperçut, il sauta dans les airs, détacha le vase sacré de sa ceinture et, le dirigeant pour couvrir le monstre, cria: «Grand roi Corne-d'Or!»
L'ogre, se croyant appelé par l'un des petits monstres en déroute, se retourna pour répondre affirmativement: il fut aussitôt aspiré dans le vase, que Singet ferma en collant la bande au nom de seigneur Laozi. L'épée aux Sept étoiles, qu'il avait laissé tomber dans la poussière, revint aussi au Novice.
«Frangin, tu lui as pris l'épée, mais l'ogre, où est-il?
demanda Porcet, qui arrivait.
— Il est fini, fini!» répliqua Singet en riant, «enfermé dans ce vase qui est mien.»
À ces mots, Sablet partagea la joie extrême de Porcet.
Après avoir ainsi débarrassé le terrain de toutes ces créatures maléfiques, ils retournèrent à la grotte annoncer la bonne nouvelle à Tripitaka:
«La montagne est nettoyée. Il n'y a plus aucun monstre: maître, nous vous prions de remonter à cheval et de reprendre la route.»
Tripitaka ne pouvait se contenir de joie. Le petit déjeuner avalé, maître et disciples firent leurs bagages, préparèrent la monture et se hâtèrent d'aller retrouver la route de l'Ouest.
Ils marchaient, quand, soudain, un aveugle apparut au bord de la route, s'avança et retint le cheval de Tripitaka en clamant: «Moine, où vas-tu? Rends-moi mes trésors!»
«On est fichu! » s'exclama Porcet, terrifié, «c'est le vieux monstre qui revient réclamer ce qui lui appartient! »
Singet l'observa plus attentivement, et, reconnaissant seigneur Laozi d'En-haut, se précipita en avant pour le saluer: «Et vous, messire, où allez-vous?»
Le patriarche monta aussitôt sur son précieux trône de jade et du haut des airs répéta: «Singet, rends-moi mes trésors!
— Quels trésors? demanda le grand saint en le rejoignant dans l'espace.
— La gourde me sert à contenir le cinabre, le vase à garder l'eau, l'épée à châtier les démons, l'éventail à souffler sur le feu et la corde d'or de ceinture pour l'une de mes robes. Quant aux deux monstres, l'un était le garçon chargé de surveiller mon fourneau d'or, l'autre celui qui s'occupait de mon fourneau d'argent. J'étais justement à leur recherche, car ils s'étaient enfuis dans le monde d'Enbas après avoir volé mes trésors. C'est eux que vous avez capturés aujourd'hui, un mérite qui vous sera compté.
— Messire, vous agissez avec beaucoup de désinvolture», rétorqua Singet, «en laissant les gens de votre maison se conduire ainsi; vous portez la responsabilité de ne pas les avoir tenus dans une Stricte discipline.
— Ce n'est pas mon affaire. Il ne faut pas s'en prendre à celui qui n'y est pour rien. C'est la hodhisattva Guanyin qui m'avait demandé avec insistance de les lui envoyer pour qu'ils s'incarnent en démons et mettent à l'épreuve la sincérité de votre volonté d'aller à l'Ouest.»
Devant ces explications, Singet pensa: «Cette Guanyin est une vieille chipie! Quand elle m'avait délivré et demandé de protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures à l'Ouest, comme je lui avais dit que le voyage serait difficile et plein d'embûches, elle m'avait promis de venir en personne nous secourir en cas d'extrême danger.
Or, c'est elle-même qui envoie ces monstres nous harasser.
ne vous les aurais pas rendus! Remportez-les puisqu'il en est. comme vous dites.»
Seigneur Laozi ramassa les cinq palladiums, ouvrit la gourde et le vase, les renversa pour laisser sortir les deux souffles d'immortel et, d'un mouvement de doigts, les retransforma en deux garçons, d'Or et d'Argent, qui se tinrent à sa gauche et à sa droite. On ne vit plus qu'un faisceau de mille rayons lumineux.
Ensemble s'en retournaient chez les Bienheureux 1,
Libres, regagnaient le Grand Filet des deux
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui arriva par la suite, comment Singet assura la protection du moine chinois ni quand ils atteignirent le paradis de l'Ouest, écoutez la séance qui vient!
Livre huitième
A U PAYS D E COQ-CORBEAU
(chapitres xxxvi à X L )