Or, comme nous le disions, Tripitaka, assis dans la salle de méditation du monastère du Bois-Sacré, tantôt psalmodiait la litanie de l'Eau de l'empereur Liang 2, tantôt lisait
l'authentique soutra du Paon
3. A la lumière d'une lampe,
il continua ainsi jusque vers la troisième veille, à minuit, et s'apprêtait à se lever pour aller se coucher, après avoir remballé les rouleaux dans le sac, quand il entendit comme des bruits sourds contre la porte, dans la plainte persistante d'une étrange bise. De crainte que le vent n'éteignît la lampe, il se hâta de la protéger d'un pan de sa manche. A voir la lumière vaciller, il frissonnait d'inquiétude, mais était si recru de fatigue qu'il s'effondra de sommeil sur la table. Les yeux fermés, il gardait l'esprit clair et entendait le sifflement à ses oreilles d'un vent sépulcral. Quel vent! Vraiment,
"Livre VIII, chapitre xxxvu
Sifflant et mugissant,
Soufflant et balayant,
Il emporte les feuilles tombées,
Bouscule les nuages flottants.
Par tout le ciel s'obscurcissent les étoiles, Sables et poussière se répandent sur ta terre entière.
Tantôt ouragan violent,
Tantôt brise gentille:
Ouragan violent, il soulève vagues des lacs et fleuves:
Brise gentille, il chante doucement dans les pins et bambous.
Les poissons de mer sautent affolés,
Les portes et fenêtres sont arrachées,
Dieux et diables demeurent bouche bée!
Les vases à fleurs de la salle roulent à terre, La lumière de sagesse faiblit,
Dans la lampe de verre secouée,
Le brûle-parfum renversé répand ses cendres,
Les chandelles des chandeliers inclinés fument.
Bannières et baldaquins se déchirent,
Tours et terrasses sont remuées jusque dans leurs fondations.
Engourdi par le sommeil, le Vénérable écoutait depuis un moment le vent gémir, comme dans un rêve, lorsqu'il s'entendit appeler d'une voix sourde au-dehors de la salle de méditation: «Maître!»
Levant brusquement la tête, il aperçut confusément à la porte un homme qui se tenait debout, trempé des pieds à la tête, versant des larmes et murmurant sans discontinuer:
«Maître!
— Ne serais-tu point lamie, goule, strige ou autre monstre pervers venu te jouer de moi en cette heure avancée de la nuit?» lui demanda Tripitaka en faisant mine de se lever. «Mais je ne suis pas de ceux portés à la colère ou à la concupiscence. Je suis moine illustre de grande rectitude, chargé de mission par les grands Tang des terres de l'Est, en quête des Écritures au paradis de l'Ouest auprès du Bouddha. J'ai trois disciples à mon service, nobles héros capables de terrasser tigres et dragons, vaillants guerriers qui savent nettoyer le pays des monstres et autres êtres maléfiques. S'ils te voient, ils te réduiront en poudre. Je t'en préviens par pure bonté d'âme: disparais sans tarder, éloigne-toi et ne reviens plus à ma porte!
— Maître, je ne suis Strige, ni lamie, ni monstre, ni démon, insista l'homme, qui restait appuyé contre la porte de la salle.
A cette vision, Tripitakapâlit de sa'tsisse Pient et, s'inclinanlprécipitamment, s'écria [...] "Livre Vili, chapitre xxxvn
— Si tu n'es de cette sorte, que viens-tu faire ici en pleine nuit?
— Maître, ouvrez donc vos yeux sur moi! »
Tripitaka fixa son regard et, quand il l'eut observé attentivement, que vit-il? Ah!
Couronne à toucher le ciel sur la tête,
Ceinture jade-émeraude à la taille,
Drapé de phénix volants et de dragons dansants, Il portait des bottes sans-souci à bout en forme de nuage et ouverture [brodée.
A la main il tenait un sceptre de jade blanc constellé d'étoiles^.
Il avait le visage de l'empereur de Longue-Vie 1,
L'allure du seigneur de la civilisation, Wenchang 3.
À cette vision, Tripitaka pâlit de saisissement et, s'inclinant précipitamment, s'écria: «Sur quelle cour régnezvous? Je prie Votre Majesté de s'asseoir.»
Il tendit la main pour l'aider, mais tombant sur du vide, se retourna pour s'installer en position assise. Il regarda de nouveau: l'homme était toujours là.
«Où êtes-vous empereur? De quel pays êtes-vous le roi?» redemanda Tripitaka. «Je présume que des troubles ont éclaté et que vous avez été trahi pour ainsi chercher le salut dans la fuite en pleine nuit. Je vous en prie, dites-moi ce que vous avez à dire.»
Les larmes roulant sur ses joues, il parle de l'affaire, Les sourcils contractés, il en dénonce l'origine.
«O Maître!» répondit-il, «ma maison est exactement à l'ouest, à une distance de quarante lis. Là-bas se trouve la cité entourée de murs et de douves, laquelle fut la base de mon pouvoir.
— Comment s'appelle-t-elle?
— À vrai dire, maître, c'est moi qui lui ai donné le nouveau nom de Coq-Corbeau* quand j'ai fondé le royaume.
— À la suite de quelle circonstance Votre Majesté est-Elle tombée en pareille détresse?
— Ah! maître! Il y a cinq ans avait régné chez nous une telle sécheresse que l'herbe ne poussait plus et les gens mouraient tous de faim. C'était affreux.
— Mais, Votre Majesté», répliqua Tripitaka en souriant et hochant la tête, «les anciens ne disent-ils pas:
Quand le pays suit la droiture, le Ciel lui e agréable? Je présume que vous n'avez pas traité avec compassion la population. Comment avez-vous pu quitter votre domaine, alors que régnait la famine? Cela, au lieu d'ouvrir vos greniers pour secourir le peuple, vous repentir de vos torts passés, rétablir le bien, amnistier et libérer les victimes d'injustices. Le cœur du Ciel vous aurait alors été naturellement acquis, vous rendant favorables vents et pluies.
— Les greniers de mon royaume était vides, ses revenus épuisés. Le traitement des fonctionnaires civils et militaires était suspendu et la viande absente de mon service de table. J'ai suivi l'exemple du roi Yu lorsqu'il draina la Chine
1, partageant les souffrances de la population, me purifiant et observant l'abstinence, priant et offrant de l'encens jour et nuit. Ainsi je fis pendant trois ans, mais sans autres résultats que rivières et puits à sec.
C'est dans cette situation désespérée que soudain parut un prêtre de la seéte de la Vérité complète sublimée!,
venant des monts du Bout-du-Sud
3. Il savait convoquer
les vents et les pluies, changer les pierres en or*. Après avoir rencontré les mandarins civils et militaires, il passa me voir et je l'invitai aussitôt à dresser un autel.
Ses prières furent effectivement exaucées. Au moment même où il faisait claquer les tablettes, une pluie torrentielle se mit à tomber. Je me serais estimé satisfait de trois pieds, mais il m'assura qu'après une si longue sécheresse, ce ne serait pas suffisant pour humidifier le sol: il fit tomber deux pouces de plus. A le voir si magnanime, je lui jurai fraternité par le serment aux huit inclinations.
— Une joie éternelle pour Votre Majesté, n'est-ce pas?
— Et pourquoi donc?
— Puisque ce prêtre disposait de pareilles capacités, ne suffisait-il pas de le lui demander pour obtenir de la pluie?
Pour avoir de l'or, il ne restait plus qu'à lui faire transmuter les pierres. Que vous manquait-il donc encore pour avoir quitté les portes de votre cité et être venu ici?
— Je n'ai mangé et dormi avec lui que deux ans. Quand revint le doux temps du printemps, lorsque fleurissent les amandiers et les pêchers, que filles et garçons de noble maison s'en vont partout jouir de la beauté des fleurs qui s'ouvrent, le prêtre et moi, nous nous promenions à pas lents, tandis que les mandarins civils et militaires rentraient à leur résidence et que les épouses royales retournaient dans leurs appartements. Nous étions entrés dans le parc royal et avions marché jusqu'au puits octogonal quand il y jeta je ne sais trop quoi qui emplit de mille rayons de lumière dorée la cavité. C'est ainsi qu'après m'avoir traîtreusement incité à me pencher au bord pour voir ce que c'était, il lui vint l'infâme idée de m'y précipiter: j'y tombai avec un gros plouf! Il ferma le puits d'une dalle de pierre qu'il recouvrit de terre. Puis il y planta un bananier.
Pauvre de moi! Voilà trois ans que je suis mort, spectre qui a perdu la vie au fond d'un puits sans avoir été vengé! »
À l'entendre se déclarer fantôme, le moine se sentit défaillir, jambes molles et poils hérissés. Il ne put faire autrement que de lui adresser à nouveau la parole: «Ce que Votre Majesté vient de dire paraît parfaitement invraisemblable. Si vous êtes mort depuis trois ans, comment se peut-il que les mandarins civils et militaires, les reines des trois palais
ne vous aient point cherché, alors
qu'ils sont reçus en audience tous les trois jours?
— Maître, c'est que, de tels pouvoirs, on en voit peu en ce bas monde! Aussitôt après m'avoir occis, il s'est, dans le parc, transformé d'une secousse: il a pris mon apparence, sans qu'il y eût la moindre différence. Il s'est ainsi emparé de mes terres et de mon royaume. Il s'est annexé les quatre cents fonctionnaires de la Cour, les reines des trois palais et les concubines royales des six établissements: tout!
— Votre Majesté est trop faible.
— Comment cela?
— Votre Majesté, le monstre dispose certes du pouvoir magique de prendre votre apparence et d'usurper votre univers sans que les mandarins s'en aperçoivent, sans que vos épouses s'en rendent compte. Seul vous-même, qui êtes mort, y voyez clair. Pourquoi ne pas porter plainte auprès du juge des Enfers? Faites donc état du tort que l'on vous a fait, faites-en état!
— Ses pouvoirs sont très étendus; c'est un familier du mandarinat: le dieu tutélaire de la cité trinque souvent avec lui; le roi-dragon des océans lui est entièrement dévoué; l'égal au Ciel du pic de l'Est
est l'un de ses bons
amis; les dix juges des Enfers se considèrent comme ses frères. Voilà pourquoi je n'ai aucune possibilité de porter plainte.
7 2 2
— Mais enfin, si Votre Majesté n'est pas capable de le dénoncer dans l'autre monde, que vient-Elle chercher dans le mien?
— Maître, comment me serais-je permis de vous importuner pour rien, moi qui ne suis qu'une simple âme en peine? C'èst qu'il y a à la porte du monastère tous ces gardiens protecteurs de la Loi, les six gardes du jour et les six vigiles de la nuit, les révélateurs des cinq orients, les quatre protecteurs du temps
et les dix-huit défenseurs de
la doârine
2; tous vous suivent à courte distance de votre cheval. C'est un coup de vent du dieu de la patrouille de nuit qui m'a poussé auprès de vous. Il m'a dit que les trois années d'épreuve dans l'eau devaient se terminer et m'a envoyé vous saluer. Il m'a assuré que le disciple aîné sous vos ordres était le Grand Saint égal au Ciel, des plus habiles à décapiter les monstres et terrasser les démons. Je viens d'un cœur sincère vous supplier de bien vouloir aller jusqu'à mon royaume vous saisir du monstre et mettre en lumière ce qui distingue le juste du pervers. Je vous en garderai une éternelle reconnaissance
et saurai vous
récompenser de votre bienfait.
— Votre Majesté est donc venue ici pour prier mon disciple de lui éliminer le monstre en question?
— Exactement, exactement!
— À d'autres tâches, mon disciple ne serait peut-être pas à la hauteur, mais terrasser les démons et capturer les êtres maléfiques est le genre de travail qui lui convient à merveille. Toutefois, vous auriez beau l'en charger, je crains qu'il n'éprouve quelque difficulté à le mener à bien, logiquement.
— Quelle difficulté?
— Par la vertu de ses vastes pouvoirs, le monstre s'est transformé en un autre vous-même qui a su s'attacher, par d'aimables paroles, l'obéissance des mandarins civils et militaires de la cour entière, et, par des sentiments réciproques, l'amour des dames du palais. Encore qu'il en ait la capacité, mon disciple ne saurait recourir aux armes inconsidérément. Si nous sommes arrêtés pour complot contre l'État et condamnés pour haute trahison, prisonniers dans la ville, n'est-ce pas courir à l'échec, peindre un tigre qui aura l'air d'un chien ou sculpter un héron ressemblant à un canard 4?
— Il me reste quelqu'un à la cour.
"Livre VIII, chapitre xxxvn
— Parfait! Quelque chef de famille princière, je présume, envoyé je ne sais où garder les frontières?
— Non, j'ai au palais un prince héritier, que j'ai moimême engendré.
— Je présume qu'il a été banni par le démon.
— Pas encore, mais il ne peut demeurer que dans la salle aux Clochettes-d'Or
ou dans la tour des Cinq Phénix
2, soit à commenter les livres avec des lettrés, soit à trôner en compagnie du prêtre taoïste. Depuis trois ans, le palais de la reine lui est interdit et il n'a pu s'entretenir avec sa mère.
— Pour quelle raison?
— C'est un stratagème auquel a eu recours le monstre, car il craint que, si la mère et le fils se voient, ils n'aient vent de quelque chose au cours de leurs discussions. C'est pourquoi il demeurera indéfiniment sur le trône tant qu'ils ne se verront pas.
— Votre malheur doit être voulu par la providence céleste et ressemble à celui que j'ai subi. Mon père avait été tué par des pirates qui avaient enlevé ma mère. Elle m'a donné naissance trois mois plus tard. J'ai eu la vie sauve en me confiant aux flots, car j'ai eu la chance d'être recueilli par le maître compatissant du monastère de la Montagne-d'Or qui m'a élevé jusqu'à l'âge d'homme. Je me souviens de mon enfance sans père ni mère. Cruel est le sort de celui qui a perdu ses deux parents! Mais comment rencontrer le prince héritier qui est tout de même resté à la cour?
— Pourquoi pas?
— Il est sous le contrôle du monstre et ne peut même pas voir sa propre mère: quelle raison invoquer, moi un simple moine, si je veux le rencontrer?
— Il quitte la cour demain matin.
— Pour quoi faire?
— Demain matin de bonne heure, à la tête de trois mille hommes et chevaux, avec chiens et fauconniers, il sortira de la ville pour chasser. Il vous faut absolument le rencontrer, maître. Si vous voulez bien lui répéter ce que je vous ai dit, il vous croira.
— Mais il n'a qu'yeux de chair et constitution ordinaire: induit à demeurer dans cette salle du palais par le monstre, il ne passe de jour sans qu'il l'appelle "royal père": comment pourrait-il consentir à me croire?
7 2 4
— Puisque vous craignez son incrédulité, je vous laisserai un gage à lui remettre.
— Quoi donc?»
Le roi posa le sceptre de jade blanc incrusté d'or qu'il tenait en main: «Cet objet servira de gage.
— Comment cela?
— Quand le prêtre de la Vérité complète sublimée s'est transformé en un autre moi-même, il ne lui manquait que ce trésor. Arrivé au palais, il a prétendu que le faiseur de pluie le lui avait volé. Voici trois ans que l'objet n'a pas été retrouvé. Quand mon prince le verra, il se souviendra de son possesseur et je serai immanquablement vengé.
— C'est bon. Laissez-le-moi et attendez que je vous envoie mon disciple; mais où?
— Je ne peux me permettre d'attendre. Il me faut m'en aller et solliciter du dieu de la patrouille de nuit un coup de vent qui m'enverra dans la cour du palais de la reine, où je lui apparaîtrai en rêve pour lui demander de s'entendre avec notre fils afin d'agir en accord avec vous, maître et disciple.»
Tripitaka acquiesça en hochant la tête: «Retirez-vous.»
Comme l'âme en peine se prosternait pour prendre congé, et que Tripitaka levait le pied pour le raccompagner, sans trop savoir comment, il trébucha et fit une culbute qui le réveilla en sursaut: ce n'avait été que le rêve d'un instant
1. Face à la lampe blafarde, il se mit à crier fébrilement:
«Disciples, mes disciples!
— Dis quoi? Médis quoi
2?» grommela Porcet en
s'éveillant. «Ah! ce bon temps où j'étais un joyeux lascar me repaissant de bonne venaison et chair humaine! Il a fallu qu'il quitte sa famille et que nous courions les chemins pour assurer sa protection! On m'avait dit que je serais bonze, mais on me traite en esclave: dans la journée, faut que je me coltine les sacs et que je tire le cheval; la nuit, me faut porter le pot de chambre et sentir la puanteur des pieds, couché tête-bêche. À pareille heure, au lieu de dormir, appeler ses disciples! Pourquoi?
— Mes disciples, je viens de faire un rêve étrange sur la table où je m'étais assoupi.
— Maître», intervint Singet, sautant sur ses pieds, «les rêves viennent de la pensée imaginaire. Avant même de gravir les montagnes, vous en redoutez les créatures maléfiques. Et vous vous tourmentez à l'idée que jamais vous ne parviendrez au bout d'une route si longue. Vous pensez à Chang'an et vous vous demandez quand vous serez de retour: les rêves sont d'autant plus nombreux que l'esprit est préoccupé. Mettez-y la sincérité du vieux Singet, l'esprit entièrement tourné vers l'Ouest et tendu par la volonté de voir le Bouddha: pas le moindre rêve ne me travaille.
— Mon cher disciple, ce rêve-là n'est pas celui de la nostalgie. J'avais à peine fermé les yeux que dans un violent coup de vent s'est présenté à la porte de la salle de méditation un souverain qui s'est déclaré être le roi du pays de Coq-Corbeau. Les yeux gonflés de larmes, il était complètement trempé.»
Il raconta le rêve dans tous ses détails à Singet.
«Il va sans dire», s'exclama ce dernier en riant, «s'il s'est confié à vous par ce rêve, c'est évidemment pour me procurer du travail. C'est sûrement un être maléfique qui a usurpé le trône pour s'emparer du royaume. Comptez sur moi pour découvrir l'imposteur. Là où s'abattra ma trique, l'affaire sera dans le sac, quoi qu'en ait le monstre!
— D'après lui, mon disciple, il possède des facultés magiques très étendues.
— Elles ne me font pas peur. Il n'aura pas plus tôt appris mon arrivée qu'il regrettera de voir toute retraite coupée!
— Je me souviens qu'il m'a laissé un gage pour servir de signe de reconnaissance.
— Ne délirez pas, maître! Ce n'était qu'un rêve. Foin de paroles oiseuses!
—
Si vous ne croyez en la droiture de ce qui est droit», intervint Sablet, «ilfaut se garder de la méchanceté de la bonté: allumons une torche, ouvrons la porte et voyons un peu ce qu'il en est.»
Singet ouvrit donc la porte: que virent-ils à la lumière de la lune et des étoiles? Sur le bord de la marche était effectivement posé un sceptre de jade blanc incrusté d'or.
Porcet s'avança pour le ramasser:
«Qu'est-ce que c'est, frangin?
— C'est le trésor que tenait en main le roi du pays et que l'on appelle sceptre de jade», répondit Singet, «maître, puisque l'objet est là, il y a tout lieu de penser que l'affaire est véritable. La capture du monstre, j'en prends entièrement la charge, mais il me faut vous demander d'encaisser trois coups du sort.
— Voilà qui est parfait!» s'indigna Porcet, «il fait un rêve et il faut qu'il le lui raconte. Singet a toujours su rouler son monde: vous voilà prêt à recevoir trois coups du sort.
— Lesquels? demanda Tripitaka, une fois rentré.
— Vous aurez à porter la jarre, à essuyer la colère et attraper la peste, répondit Singet.
— Une seule de ces choses est bien assez pénible», s'esclaffa Porcet, «comment supporter les trois!»
Intelligent comme il l'était, le moine chinois demanda:
«Disciple, que signifient ces trois choses?
— Inutile de vous les expliquer», répliqua Singet, «laissez-moi d'abord vous remettre ces deux objets.»
Le brave Singet! Il s'arracha un poil, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se changer en coffret rouge et or; il y plaça le sceptre de jade blanc et dit:
«Maître, prenez cet objet en main. A l'aube, enfilez votre kasâya de brocart et allez vous asseoir dans la salle principale à réciter des soutras, tandis que j'irai jeter un coup d'œil en ville. Si c'est bien un monstre, je le tuerai, un mérite de plus que nous aurons acquis ici. Sinon, ne provoquons point de malheur.
— Très bien! approuva Tripitaka.
— Si le prince héritier ne sort pas des murs, on en restera là. Mais s'il quitte vraiment la cité comme promis en rêve, je l'amèrerai ici vous voir.
— Que faudrait-il alors lui dire?
— Quand il arrivera, je vous préviendrai: soulevez alors légèrement le couvercle jusqu'à ce que je m'y glisse sous forme de bonze de la taille de deux pouces. Gardez le tout en main. Quand le prince sera entré dans le monastère, il ne manquera pas de prier Bouddha. Ne lui prêtez aucune attention, quelles que soient ses marques de dévotion. En vous voyant rester sans mouvement, il ne manquera pas de vous faire arrêter: laissez-vous faire, battre, ligoter, tuer, à sa guise!
— Aya! S'il me fait exécuter pour de bon, par la vertu de son haut commandement militaire, que faire?
— Il ne vous arrivera rien: je serai là. Dans cette situation critique, je vous protégerai, bien entendu. S'il vous questionne, répondez-lui que vous êtes un moine des terres de l'Est en mission impériale pour chercher les Écritures et offrir des trésors au Bouddha. Comme il vous demandera de quel trésor il s'agit, parlez-lui de votre kasâya de brocart, en précisant que ce n'est que trésor de troisième ordre, qu'il en existe de première et seconde catégorie. Pour peu qu'il pose la question, dites-lui que dans ce coffret se trouve un trésor qui connaît cinq siècles du passé, cinq siècles à venir et cinq siècles entre les deux;
les événements d'un laps de mille cinq cents années lui sont entièrement connus. Laissez-moi alors sortir de la boîte. Je lui raconterai ce que vous avez appris en rêve. S'il consent à me croire, j'irai capturer le monstre, ce qui vengera le roi son père et nous rendra célèbres. S'il ne me croit pas, montrez-lui le sceptre de jade blanc. Mais je crains cm'il ne soit trop jeune pour le reconnaître.
— O disciple, voilà qui est un plan merveilleux! Mais pour ce qui est de ces trésors, l'un s'appelle kasâya de brocart, l'autre sceptre de jade blanc. Comment nommer le trésor qui résulte de ta transformation?
—
Appelez-le donc "faiseur de roi"!»
Tripitaka en prit bonne note. Maître et disciples ne dormirent pas de la nuit, attendant impatiemment l'aube.
Ils auraient voulu d'un hochement de tête faire sortir le soleil du pays de Fusang
1, disperser d'un souffle les étoiles
du ciel.
Bientôt l'est blanchit. Avant de les quitter, Singet recommanda encore à Porcet et Sablet de ne pas déranger les moines en se promenant n'importe où: «Attendez que je revienne victorieux pour que nous nous baladions ensemble. »
D'une culbute, il fut dans l'espace. De ses yeux de feu grands ouverts, il découvrit en effet une cité en plein à l'ouest. Vous vous demandez comment il pouvait la voir?
La cité en question n'était qu'à quarante lis du monastère:
il suffisait de prendre assez de hauteur pour l'apercevoir.
Observant plus attentivement, Singet reconnut des miasmes démoniaques, en plusieurs couches, au-dessus de la ville, ainsi que des tourbillons et souffles maléfiques. Il se dit en soupirant:
«Si le vrai roi était sur le trône, il y aurait lumières et nuées fastes. Si de noires vapeurs bloquent le portail d'or, c'est qu'un monstre usurpe le siège du dragon.»
Singet restait ainsi dans les airs à soupirer, quand il entendit le bruit du canon
1, et vit sortir de la porte de l'Est
hommes et cavaliers, une expédition de chasse, de la taille d'une imposante armée.
Quittant la cité interdite à l'aube,
Ils se déploient dans les broussailles en groupes.
Le soleil brille dans les plis des gonfalons, Les chevaux blancs s'élancent comme l'ouragan.
Boum, boum! roulent les tambours de peau de lézard, Tandis que s'entrechoquent les lances à glands.
Les fauconniers avancent d'un air féroce,
D'une allure martiale les maîtres de chiens.
Les coups de canon font trembler jusqu'au ciel, Tandis que les rouges gluaux brillent au soleil.
Chacun s'arme de l'arbalète ou de l'arc.
On étend des filets au pied de la pente,
Sur les sentes et sentiers l'on tend des pièges.
Dans un effrayant claquement de tonnerre
Mille cavaliers pressent l'ours et la panthère.
Le lièvre rusé a peine à sauver sa peau,
L'astuce du cerf malin est aussi à bout.
Le renard et l'antilope n'ont plus d'issue.
Où peut s'envoler le faisan de montagne?
Le coq de bruyère ne sait où s'abriter.
Ils ratissent la montagne entière,
Coupent les arbres pour abattre ce qui vole.
Après être sortis des murs, ces hommes marchèrent à travers les faubourgs de l'Est, et furent bientôt rendus sur un haut plateau à vingt lis de là. Au milieu du campement militaire, l'on voyait un tout jeune général. Coiffé d'un heaume, engoncé dans une cuirasse serrée d'une ceinture à fleurs et formée de dix-huit plaques, il brandissait une épée précieuse à la pointe bleutée, chevauchant un destrier bai clair. Il portait à la taille un arc prêt à bander. C'était assurément l'image d'un monarque caché, au noble visage de souverain. Il avait une allure hors du commun. Tous ses mouvements trahissaient vrai dragon.
«Il va sans dire que voilà le prince héritier: jouons-lui un tour», se réjouit secrètement Singet du haut des airs.
Le brave Singet! Il abaissa son nuage et, se jetant au milieu de l'armée, d'une secousse se transforma en lièvre blanc qui se mit à courir, affolé, devant le cheval du prince héritier: de quoi combler d'aise ce dernier qui, à cette vue, Le prince (ira une flèche de sou carquois, banda /'arc à fond et la décocha.
7 3 o
tira une flèche de son carquois, banda l'arc à fond et la décocha, atteignant le lièvre.
En fait, Singet s'était volontairement laissé toucher, mais grâce à l'acuité de son regard et à la rapidité de ses gestes il avait pu saisir la pointe de la flèche, laisser tomber les plumes de l'empennage et détaler. Constatant que la flèche avait atteint le lapin de jade
1, le prince fit aller de
l'avant sa monture pour une chasse en solitaire. Il ne se rendait pas compte que Singet filait comme le vent quand le cheval pressait l'allure, qu'il allait plus lentement quand la bête ralentissait: le lièvre restait à courte distance devant lui. Quand il eut ainsi amené le prince devant l'entrée du monastère, Singet reprit sa forme première.
L'animal avait disparu, laissant la flèche fichée dans le chambranle de la porte.
Singet s'était précipité à l'intérieur pour prévenir Tripitaka: «Maître, il vient, il est là!» Et, se retransformant, il devint petit moine de deux pouces qui se glissa dans le coffret.
Or donc, lorsque le prince atteignit l'entrée du monastère et ne vit du lapin de jade que la flèche à. empennage fichée dans le chambranle du portail, il se dit, pâle d'étonnement: «Bizarre, bizarre! Alors que ma flèche avait clairement touché le lièvre, comment a-t-il pu disparaître en laissant là le trait? Par la magie des années accumulées, l'animal a dû devenir un être maléfique.»
Il arracha la flèche et, comme il levait la tête, aperçut au-dessus du portail l'inscription en cinq gros caractères:
MONASTÈRE DU BOIS-SACRÉ, FONDATION IMPÉRIALE.
«Quelque chose que je connais», se dit le prince, «je me souviens qu'il y a des années, le roi, mon père, trônant en la salle des Clochettes-d'Or, avait dépêché des officiers offrir or et soie aux bonzes pour qu'ils aménagent une salle au Bouddha et y érigent des Statues. Me voilà donc inopinément ici même. Le cas de rappeler:
«Rencontrer un moine en passant par la cour,
N'eil-ce pas gagner sur te fil inconstlant des jours Loisir de bavarder une demi-journée
«Allons y faire un tour!»
Sautant à bas de son cheval, il s'apprêtait à entrer, quand tòlsi garde montée, forte de trois mille hommes et chevaux, le rejoignit. Tous s'engouffrèrent en grande presse à l'intérieur, tandis que la foule des moines, alarmée, se hâtait de les recevoir en se prosternant et de les conduire à la salle principale prêter hommage à la Statue du Bouddha.
Le prince venait de relever les yeux pour contempler les alentours et s'apprêtait à se promener sous les galeries pour jouir du paysage, quand il aperçut un bonze assis immobile en plein milieu de la salle.
«Quelle impudence!» s'exclama le prince, saisi d'une grande colère, «devant moi sur qui retombe la moitié de la majesté royale, il aurait dû au moins se lever à l'approche de la troupe, quand bien même, en l'absence d'avis préalable, il ne soit point tenu d'aller nous accueillir au loin.
Rester assis sans mouvement!» «Qu'on le saisisse!»
ordonna-t-il.
Les officiers alignés de part et d'autre répondirent: « À vos ordres!» d'une même voix, prêts à saisir sur-le-champ le moine chinois et à le ligoter.
Dans le coffret, Singet récitait silencieusement une litanie adressée aux dieux et génies protecteurs: «O divinités protectrices de la Loi, je cherche un moyen de terrasser le monstre, mais le prince héritier, incapable de le comprendre, veut faire lier mon maître. I l vous faut le protéger sans tarder, car s'il y parvient, vous en serez tenus responsables.»
Comment auraient-ils osé désobéir à l'ordre secret du grand saint? Ils assuraient à Tripitaka une protection telle que nul n'aurait pu ne serait-ce qu'effleurer son crâne brillant. C'était comme si un mur empêchait de l'approcher.
«D'où es-tu pour oser me défier par cette magie?» s'indignait le prince héritier.
Tripitaka s'avança pour saluer et répondre: «L'humble moine que je suis ne saurait recourir à de tels procédés. Je viens des terres de l'Est, et je suis le troisième Chinois chargé de monter au monastère du Coup-de-Tonnerre saluer le Bouddha, solliciter les Écritures et lui présenter nos trésors.
— Tes terres de l'Est ont beau constituer la plaine centrale, leur pauvreté est sans pareille. Quels trésors peuvent-elles offrir? Dis-moi donc lesquels!
— Le kasâya que je porte est un trésor de la troisième catégorie. J'en ai de plus beaux, de premier et deuxième ordre.
— Que peut donc valoir ce vêtement qui te couvre la moitié du corps, laissant l'épaule à découvert, pour que tu aies le front de le traiter de trésor?
— La robe ne couvre sans doute pas entièrement le corps, mais je vous citerai à ce propos ces quelques vers:
«Moitié d'habit du Bouddha, il va sans dire,
Mais il couvre vérité libératrice.
Mille fils concourent à former juste fruit,
Neuf perles et huit trésors en l'âme unis.
De saintes filles l'ont cousu avec restpetl,
Offert en purification d'un corps souillé.
De l'ignorer, Votre Altesse est pardonnable,
Mais vous ne l'êtes point de n'avoir vengé votre père. »
À ces mots, le prince se laissa emporter par la colère:
«Ce maudit bonze divague! Libre à toi de laisser ta langue vanter avec extravagance cette moitié d'habit, mais j'aimerais bien t'entendre me dire comment mon père resterait invengé.»
Tripitaka avança d'un pas et demanda en joignant les mains:
«En cette vie entre le ciel et la terre, combien de grâces peut recevoir l'homme?
— Quatre!
— Lesquelles?
— La grâce que nous accordent le ciel et la terre de nous soutenir et couvrir, la grâce de la lune et du soleil de nous éclairer et chauffer, la grâce que nous apportent le sol et les eaux du roi du pays, la grâce que nous tenons de nos parents qui nous ont élevés et nourris.
— Il y a erreur dans les paroles de Votre Altesse», fit remarquer Tripitaka en souriant, «l'homme ne dispose que du ciel et de la terre pour le couvrir et soutenir, du soleil et de la lune pour l'éclairer et chauffer, de la terre et des eaux du roi, mais non du père et de la mère pour le nourrir et l'élever.
— Ce bonze n'est qu'un vagabond qui s'est fait ton¬ surer pour se rebeller contre son seigneur», répliqua le prince en colère, «d'où vient l'homme sans père ni mère qui l'aient nourri et élevé?
— Votre Altesse, l'humble moine que je suis n'en sait rien, mais il y a dans ce coffret rouge un trésor qui s'appelle "faiseur de rois". Il connaît cinq cents ans du passé, cinq cents du présent et cinq cents à venir, soit, en tout, les événements de mille cinq cents années, qui sont arrivés ou arriveront. Il sait qu'il n'y a point de grâce des parents et c'est lui qui m'avait demandé de vous attendre ici.
— Montre-le-moi!» ordonna le prince à ces mots.
Tripitaka souleva le couvercle du coffret d'où Singet sortit d'un bond et se mit à courir en tous sens, clopinclopant.
«Qu'est-ce que ce ridicule petit bout d'homme peut bien savoir?»
Quand Singet s'entendit déprécié pour sa petitesse, il usa d'un tour de magie: à peine s'était-il étiré qu'il grandit de trois pieds cinq pouces, plongeant dans l'étonnement les hommes de la troupe, qui s'exclamèrent: «S'il pousse à ce rythme, dans quelques jours il aura percé le ciel!»
Mais quand Singet eut atteint sa taille naturelle, il cessa de grandir.
«"Faiseur de rois", lui demanda le prince, le vieux moine prétend que tu connais passé et futur, bonheur et malheur. Est-ce par la divination sur écaille de tortue, ou par l'achillée
1? Est-ce par les phrases des livres que tu juges du destin des gens?
— Je n'use de rien de tout cela. Je ne me fie qu'à ma langue de trois pouces pour connaître toutes choses à fond.
—
Ce gars-là aussi déraisonne. Le Livre des mutations a de tous temps été considéré comme l'arcane des arcanes par lequel se détermine exhaustivement tout ce qui arrive sous le ciel, par lequel l'homme sait comment se diriger.
C'est pourquoi la divination opère soit par l'écaillé de tortue, soit par l'achillée. À t'en croire, sur quoi se fonder?
Ce ne sont qu'extravagances propres à égarer l'esprit des populations!
— transmuter la pierre en or. Le roi s'enticha de lui au point de lui jurer fraternité. En est-il bien ainsi?
—
Oui, mais oui! Continue voir!
—
Trois ans plus tard, le prêtre de la Vérité complète sublimée disparut. Qui est donc celui qui se déclare l'unique?
—
Il y avait en effet un prêtre de la secte de la Vérité complète sublimée que mon père traitait en frère, partageant le lit et la table. I l y a trois ans, alors qu'ils se promenaient dans le jardin royal, d'un coup de vent magique le taoïste s'en retourna dans les montagnes, emportant le sceptre de jade blanc incrusté d'or que mon père tenait en main. Depuis, il n'a pas cessé de penser à lui et a fait fermer le jardin, dont il n'avait plus le cœur de jouir. Il y a de cela trois ans déjà. Comment celui qui est sur le trône pourrait-il ne pas être mon père?»
À ces mots, Singet se mit à ricaner sans arrêt. Aux questions du prince il ne répliquait que par de nouveaux ricanements. Le prince finit par perdre patience: «Pourquoi se taire quand il faut parler et ricaner de la sorte, mon gaillard?
— J'ai beaucoup à dire encore, mais pas en présence de tout ce monde. »
Voyant qu'il ne parlait pas sans raison, le prince, en déployant la manche de sa tunique, fit signe à ses hommes de se retirer. Les officiers donnèrent aussitôt l'ordre aux trois mille cavaliers de planter leur camp au-delà des portes du monastère. Maintenant que la salle s'était vidée, le prince trônait à la place d'honneur, le Vénérable debout devant lui et, à sa gauche, Singet. Tous les moines du monastère s'étaient retirés, eux aussi. C'est alors que Singet s'avança pour annoncer solennellement:
«Votre Altesse, celui que le vent avait emporté est le père qui vous a engendré; celui qui occupe actuellement le trône est le taoïste qui avait provoqué la pluie.
—
Bêtises, mensonges! » s'indigna le prince, «depuis le départ du prêtre, mon père a fait régner la paix et la prospérité, pluies propices et vents favorables. À t'en croire, ce ne serait pas mon père. Je ne tolère ces allégations que par la faiblesse de mon jeune âge. Si mon père entendait tes sarcasmes, il te ferait saisir et hacher menu!»
Il cria à Singet de déguerpir. Ce dernier se tourna vers Tripitaka:
«N'est-ce pas? Je l'avais dit, qu'il ne me croirait pas. Effectivement, effectivement! Prenez le trésor et présentez-le-lui. On repartira vers le paradis de l'Ouest après l'échange des lettres de créance.»
Tripitaka remit le coffret rouge à Singet qui le prit et, d'une secousse de son corps, le fit disparaître. En fait, comme c'était la transformation de l'un de ses poils, c'était simplement qu'il l'avait récupéré. Il présenta donc des deux mains le sceptre de jade blanc au prince héritier.
«Sacré bonze!» s'écria le prince à cette vue, «sacré bonze! C'était donc toi le taoïste qui nous a dérobé notre trésor de famille il y a cinq ans. Tu t'es déguisé en moine pour nous le rendre. Qu'on le saisisse!»
Devant cet ordre retentissant, le Vénérable atterré s'en prit à Singet:
«Sacré épizoologue! Sans son pareil pour m'entraîner dans des malheurs qu'il tire de rien et fait tomber sur nos têtes.»
Singet s'avança pour le retenir: «Ne criez pas! N'en laissez rien ébruiter.'Je ne m'appelle nullement "faiseurde rois": je possède un autre nom, le vrai.
— Approche!» cria le prince courroucé, «je te demande ton vrai nom, de façon à t'envoyer devant la cour de justice.
— Je suis le premier disciple du Vénérable et réponds au nom de Singet Conscient-de-la-Vacuité», dit le Novice. «Comme je suivais mon maître vers le paradis de l'Ouest pour chercher les Écritures, nous sommes arrivés à la nuit ici en quête d'un abri. Mon maître récitait des soufras quand, vers minuit, il vit en rêve votre père, qui lui déclara avoir été berné par un prêtre de la Vérité complète sublimée et poussé dans le puits octogonal du parc impérial. Le taoïste avait pris son aspect, sans que nul s'en aperçoive à la Cour. Vous-même étiez trop petit pour vous en rendre compte. Il vous interdit le palais de votre mère et a fait fermer le parc. Tout cela, de peur que ne filtre la vérité. La nuit où le roi votre père m'avait prié de terrasser le démon, j'avais d'abord craint qu'il ne le soit point, mais, des airs, j'ai pu observer qu'il l'était effectivement.
J'allais entrer en action et le saisir, quand vous êtes sorti de la ville pour chasser. Le lièvre que votre flèche avait atteint n'était autre que moi-même, votre vieux Singet, qui vous a conduit dans le monastère voir mon maître. Pas un mot de nos confidences qui ne soit la vérité. Puisque vous reconnaissez ce sceptre de jade blanc, comment pouvez-vous ignorer le sentiment de reconnaissance que vous devez à votre père et le laisser invengé?»
Fort marri à ces mots, le prince se disait, anxieux:
«J'aurais beau ne pas les croire, il resterait un tiers de vérité dans ces paroles. Mais si je leur accorde foi, comment tenir pour père celui qui trône au palais?»
Il était dans la situation où l'esprit questionne les lèvres, lorsque avancer paraît aussi difficile que reculer, où les lèvres sollicitent l'esprit, lorsqu'il faut patienter et réfléchir à trois fois.
Le voyant hésitant et indécis, Singet s'avança pour ajouter:
«Inutile de rester en proie aux doutes, Votre Altesse:
retournez en votre pays et touchez-en un mot à madame votre mère; voyez ce qu'il en est de leur affection conjugale comparée à ce qu'elle était trois ans auparavant. Cette simple question vous permettra de connaître la vérité.
«Juste!» répondit le prince en faisant retour sur luimême, «attends que j'aille questionner ma mère.»
Il sauta sur ses pieds et, serrant le sceptre de jade blanc, s'en fut. Singet le retint: «Si la troupe entière s'en retourne avec vous, n'est-ce pas laisser ébruiter la chose et mettre en péril le succès de mon entreprise? Il faut rentrer en cavalier seul, sans tambour ni trompette. N'entrez pas au palais par le portail central du Soleil, mais par la porte de service, derrière. Quand vous verrez votre mère, ne lui parlez point d'une voix forte et impérieuse, mais murmurez avec douceur. Redoutez l'immense pouvoir du monstre: s'il a vent de la moindre chose, les vies de votre mère et de vous-même, son enfant, seraient difficiles à protéger.»
Le prince héritier suivit scrupuleusement ces conseils.
Il ordonna aux officiers en sortant du monastère: «Restez au camp sans opérer le moindre mouvement. J'ai une affaire à régler. À mon retour, nous repartirons ensemble pour la ville.»
Voyez-le transmettre l'ordre aux hommes d'établir le camp, tandis qu'il monte sur son cheval et s'en retourne à la cité comme s'il volait.
Si vous ne savez s'il rencontra sa mère à la suite de ce départ, ni quelle conversation il eut avec elle, écoutez la séance qui vient vous l'exposer en détail.
Tivre Vili, chapitre xxxvm