Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre39

039 OÙ, PAR UNE PILULE DE CINABRE OBTENUE DU CIEL, LE SOUVERAIN MORT DEPUIS TROIS ANS RETROUVE LES MORTELS.

Or donc, dit le récit, pris d'insupportables maux de tête, Singet suppliait pitoyablement: «Maître, arrêtez! Ne récitez plus! Laissez-moi le guérir!

—

Le guérir comment? demanda le Vénérable.

—

Il n'y a qu'une solution, passer aux Enfers, se renseigner pour savoir chez quel juge 1 réside son âme et le

prier de me laisser la ramener pour le sauver.

—

Maître, n'en croyez rien», intervint Porcet, «il m'avait affirmé qu'il n'avait nullement besoin d'aller aux Enfers, qu'il ne ferait la démonstration de ses capacités qu'en effectuant la résurrection dans le monde des vivants.»

Se laissant souffler cette suggestion perverse, Tripitaka se remit à réciter la formule de Constriétion du cercle.

"Livre VIII, chapitre xxxix

Affolé, Singé s'empressa d'avouer et d'accepter: «Je le guéris dans le monde des vivants, je lui rends la vie dans le monde des vivants!

— N'arrêtez pas!» coupa Porcet, «continuez, poursuivez la récitation!

— Maudit crétin, bête du mal», pestait Singet, «tu ne cherches qu'à pousser le Maître à me jeter ce mauvais sort!»

Porcet trépignait de rire: «Frangin! Mon bon frangin, tu te croyais donc seul capable de me jouer des tours? Tu ne pensais pas que je saurais en faire autant.

—

Maître, arrêtez la récitation! Laissez-moi le sauver dans le monde des vivants, suppliait Singet.

— Comment feras-tu dans le monde de lumière?

demanda Tripitaka.

— D'une culbute dans les nuages », répondit Singet, «je pénétrerai par le portail sud du paradis, mais je n'entrerai ni au palais du Taureau et de la Cuiller

1, ni dans la salle

des Nuées-Mystérieuses

2: j'irai d'une traite au trentetroisième ciel, à la cour des Bienheureux du palais céleste Sans-Regrets

3, voir seigneur Laozi pour solliciter une

pilule de son cinabre du rappel de l'âme neuf fois transmuté 4. Résurrection garantie!

— Va et reviens vite, répliqua Tripitaka, fort aise de cette réponse.

—

Nous sommes à la troisième veille, aux alentours de minuit, mais je ne serai pas de retour avant l'aube. Laisser cet homme reposer ici, froid et solitaire, de quoi aurionsnous l'air? On ne saurait se dispenser d'un pleureur pour le veiller.

—

Inutile d'en dire plus», fit Porcet, «le macaque tient à ce que je le pleure.

— Je crains que tu ne refuses. Si tu ne pleures pas, je n'arriverai pas à le guérir, déclara Singet.

—

À toi d'aller ton chemin, à moi de le pleurer, voilà tout!

—

Il y a bien des façons de pleurer. Hurler en n'actionnant que ses cordes vocales, c'est pousser des lamentations. Pleurer n'est qu'extraire quelques larmes de l'œil. Il faut pleurer à la fois avec larmes et sanglots de douleur pour que ça compte comme vraie séance de deuil et gémissements.

—

Vous allez voir comme je sais pleurer», répliqua Porcet qui sortit d'on ne sait où une feuille de papier qu'il roula entre ses doigts avant de se la fourrer dans le nez une ou deux fois, ce qui le fit éternuer. Voilà ses yeux qui se gonflent de larmes, la morve qui coule et les sanglots qui montent. D'incessants gémissements agitent ses lèvres, des propos sans suite, tout comme s'il avait vraiment perdu un proche. Ses pleurs atteignent une telle intensité que le Vénérable à son tour se met à verser des larmes avec un pincement au cœur.

«Parfait», déclara Singet en riant, «c'est exactement ce qu'il faut, mais tu ne dois pas t'arrêter: ne t'en avise pas dès que j'aurai le dos tourné. Je pourrai toujours t'entendre. Sur ce ton, c'est: très bien; mais si tu t'arrêtes, même un instant, ce sera vingt coups sur les cuisses.

—

Va donc!» répliqua Porcet, hilare, «je peux pleurer deux jours d'affilée quand je m'y mets.»

Sablet ne voulut point être de reste et alla chercher quelques bâtonnets d'encens à offrir au mort.

«Splendide! » s'exclama Singet qui riait, «quand toute la famille manifeste de telles marques de respeél, l'on ne saurait faire que de son mieux!»

Ce fut donc à l'heure de minuit que le grand saint prit congé du Maître et de ses deux disciples. D'une culbute dans les nuages, il se trouva rendu à la porte sud du ciel. De fait, il ne visita ni la salle des Nuées-Mystérieuses ni le palais du Taureau et de la Cuiller: la trace lumineuse de son nuage fila d'une traite au trente-troisième ciel, jusqu'au palais des Bienheureux. La porte à peine franchie, il aperçut seigneur Laozi, justement assis dans la chambre d'élaboration du cinabre, en compagnie des immortels garçons qui agitaient des éventails de feuilles de bananier pour activer le feu de transmutation de l'élixir. A la vue de Singet, il recommanda à ces derniers: «Attention! Le voleur d'élixir est revenu!»

Singet s'inclina en souriant: «Je ne mérite pas ce remue-ménage, cher vieux monsieur. Pourquoi se méfier de moi? Je ne saurais commettre aujourd'hui pareille vilenie.

—

Sacré macaque, tu m'as volé un nombre incalculable de pilules il y a cinq cents ans, quand tu avais plongé le paradis dans une pagaille noire. Il a fallu envoyer le jeune saint Erlang t'arrêter et t'amener au monde d'Enhaut: j'ai gaspillé des quantités de charbon, lorsqu'il t'a fait mettre dans mon fourneau à transmuter le cinabre, où tu étais resté quarante-neuf jours. Maintenant que tu en es sorti, tu as la chance de pouvoir compter sur les fruits de la bouddhéité; tu protèges le moine chinois en quête des Écritures au paradis de l'Ouest, et pourtant, l'autre fois, tu m'en as fait, des difficultés, pour me rendre mes trésors après avoir terrassé le démon sur la montagne au Sommet Plat. Que reviens-tu faire aujourd'hui?

— Mais l'autre jour, ton vieux Singet n'a pas traîné, il te les a rendus sur-le-champ, tes cinq trésors. Pourquoi me faire des reproches et me tenir en suspicion?

— Pourquoi te faufiler dans notre palais au lieu de continuer ta route?

— Depuis que nous nous sommes quittés, nous avons poursuivi notre chemin vers l'Ouest jusqu'à un pays nommé Coq-Corbeau. Le roi du pays a été assassiné par un monstre qui se faisait passer pour un thaumaturge taoïste capable de provoquer vents et pluies, lequel a pris l'aspeâ de sa victime et occupe actuellement le trône. C'est à mon maître, alors qu'il lisait des soutras au monastère du Boisstacré, que le défunt roi est apparu pour qu'il me prie de terrasser le démon et séparer le juste du pervers. En l'absence de preuve matérielle, je me suis rendu avec mon condisciple Porcet, la nuit, dans le parc, à la recherche de l'endroit où il devait être enterré. Nous avons retiré alors d'un puits octogonal le cadavre intact. Nous l'avons ramené au monastère où notre maître, mû par la compassion, m'a demandé de le faire revivre, sans me permettre d'aller aux Enfers chercher son âme. Songeant qu'il n'existait pas d'autre moyen de le ramener à la vie, je me suis permis de vous rendre tout exprès cette visite. Je mets tout mon espoir en la pitié du patriarche de la Voie:

veuillez me prêter un millier de vos pilules de cinabre du rappel de l'âme neuf fois transmuté pour que je lui sauve vie.

—

Il délire, ce singe. Mille? Pourquoi pas deux mille!

Ma parole, il prend les pilules pour des grains de riz, pour de la vulgaire nourriture. Crois-tu que c'est aussi facile à faire que de se rouler des boulettes d'argile? Pouah!

Déguerpis au plus vite! Il n'y en a pas.

— C'est bon», se mit à rire Singet, «une centaine fera l'affaire.

—

Il n'y en a pas, te dis-je.

Le grand saint remercia enfin le patriarche et quitta le palais du ciel des Bienheureux.

"Livre VIII, chapitre xxxix

— Allons bon, une dizaine donc.

— Ce maudit singe ne vous lâche pas! » pesta Laozi en colère, «Non et non! Ouste! Dehors!

— Si vous n'en avez vraiment pas», sourit Singet, «j'irai en solliciter ailleurs.

— Va-t'en, mais va-t'en donc! » cria seigneur Laozi.

Singet tourna les talons et partit à grandes enjambées.

Mais seigneur Laozi se dit tout à coup, à l'issue d'une brève cogitation: «Ce singe est un tel vaurien! À le voir partir dès que je le lui dis, j'ai bien peur que ce ne soit que pour revenir en voler.» Il se ravisa, ordonnant aussitôt à un jeune immortel de le rappeler: « À croire que les pieds et les mains te démangent, sacré singe! Je t'en donne une, de ces pilules à rappeler l'âme.

— Cher vieux monsieur, puisque vous savez de quoi je suis capable, ne feriez-vous pas mieux de le sortir, votre élixir doré, et de le partager avec moi, en jolies petites parts, quatre contre six, et vous y gagnerez. Sinon, ce sera le coup de filet au gant de cuir: d'un mouvement j'enlève le tout!

Laozi retourna sa gourde, d'où tomba une pilule dorée, qu'il tendit à Singet en disant: «C'est tout ce qui me reste.

Emporte-la! Va! Je te la donne, cette pilule; de ressusciter le roi ne comptera que pour ton seul mérite.

— Rien ne presse», répondit Singet en prenant ce qu'on lui offrait, «je vais y goûter. Si jamais elle était fausse... Je ne vais pas me laisser rouler.»

Il se la fourra dans la bouche devant le patriarche atterré, qui se jeta en avant pour l'en empêcher, lui serra la peau du cou et leva le poing en pestant:

«Si ce maudit singe l'avale, je le tue sur place!

— Tu n'as pas honte», rit Singet, «quelle mesquinerie!

Qui voudrait le manger, ton produit de deux sous! Beaucoup trop surestimé. N'est-il pas toujours là?»

Au fait, les singes disposent d'une poche sous la joue.

C'était là qu'il avait caché la pilule. Quand il l'eut senti avec les doigts, Laozi lui cria: «Va-t'en, va-t'en et ne reviens plus m'importuner!»

Le grand saint remercia enfin le patriarche et quitta le palais du ciel des Bienheureux.

Le voilà qui redescend vers la poussière du monde, dans l'éclat de mille nuages, après avoir quitté le portail de jaspe auréolé de mille nuées de bon augure. Comme il s'en retournait vers l'est, au-dessous de la porte du ciel, il voyait le soleil s'élever au-dessus des étoiles. Il abaissa son nuage droit vers l'entrée du monastère du Bois-Sacré. Porcet pleurait encore, quand il survint en criant: «Maître!

—

Conscient-de-la-Vacuité»,

s'exclama

Tripitaka

joyeusement, «te voilà! L'aurais-tu, ce remède au cinabre?

— Je l'ai.

—

Comment pourrait-il ne pas l'avoir?» grommela Porcet, «il volerait s'il le fallait.

—

Tu peux t'en aller, frérot», répliqua en riant Singet, «on n'a plus besoin de toi. Essuie-toi les yeux ou bien va pleurer ailleurs.» Puis, s'adressant à Sablet: «Va me chercher un peu d'eau! »

Sablet se hâta d'aller tirer de l'eau du seau placé pour cet usage sur le puits, derrière les bâtiments, et d'en remplir un demi-bol à aumônes, qu'il tendit au Novice. Singet le prit, recracha la pilule qu'il plaça sur les lèvres du roi, lui desserra les dents des deux mains et, d'une gorgée d'eau claire, lui fit glissser le remède dans l'estomac. Au bout d'une petite heure, des gargouillements se firent entendre dans son ventre, mais le corps ne bougeait toujours pas.

«Maître», s'inquiéta Singet, «si mon cinabre d'or ne peut le faire revivre, serait-ce la torture à mort qui m'attend?

—

Pourquoi ne revivrait-il pas? I l n'y a pas de raison.

Comment pourrait-il avaler de l'eau, le cadavre de quelqu'un mort depuis si longtemps? C'est par la puissance surnaturelle du cinabre d'or que ses entrailles se sont mises à chanter à son entrée dans l'intestin. C'est signe que la circulation sanguine reprend son mouvement harmonieux, mais le souffle, coupé, ne parvient pas à retrouver son expansion. Même un morceau de fer serait rouillé après trois ans d'immersion dans un puits; de l'homme, n'en parlons pas! Ce n'est que le résultat de l'épuisement du souffle vital: il suffirait qu'on lui fasse du bouche-àbouche pour qu'il se rétablisse. »

Porcet s'avança pour lui passer son souffle, mais Tripitaka le retint d'une poigne solide: «Pas possible! C'est toujours à Conscient-de-la-Vacuité de le soigner.»

Le Maître était fort avisé: en effet, Porcet avait le souffle impur, car depuis l'enfance il avait commis le péché de détruire la vie et manger de l'homme, alors que Singet s'était cultivé tout jeune, vivant de fruits, pêches, pignons de pin et cyprès: son souffle était pur.

Les moines présentèrent aussitôt de /'eau chaude pour le /aver et le changer.

Singet s'approcha et, posant sa bouche de duc du Tonnerre sur les lèvres du roi mort, d'une forte expiration fit entrer dans la gorge son souffle, qui passa de la «haute tour

1» à la «salle claire

2», et de là directement dans le

«champ de cinabre

3», puis de la «source jaillissante» des

talons monta jusqu'au «palais aux murs d'argile» du crâne.

Avec un râle bruyant, le souverain revint à lui, ses souffles rassemblés et son esprit de retour, se renversa et, agitant pieds et poings, ne poussa qu'un cri: «Maître!»

Se jetant ensuite à genoux dans la poussière, il déclara:

«Moi qui me souviens vous avoir rendu visite la nuit dernière en l'état de fantôme, jamais je n'aurais pensé revoir vivant l'aube, ce matin!»

Tripitaka se hâta de le relever: «Votre Majesté, je n'y suis pour rien; c'est mon disciple que vous devez remercier.

—

Que dites-vous là, maître! » protesta Singet en riant, «comme le souligne 1!'adage,point de maison avec deux maîtresl

Il n'y a pas de mal à recevoir ses hommages.»

Grandement embarrassé, Tripitaka prit le roi par la main et entra avec lui dans la salle de méditation. Ce dernier n'accepta de s'asseoir qu'après avoir salué une nouvelle fois Porcet, Singet et Sablet. Ne voilà-t-il pas que les moines, qui avaient préparé le repas maigre du matin et s'apprêtaient à l'apporter, aperçoivent tout à coup le roi en vêtements mouillés: chacun de s'étonner et de se poser des questions.

Singet surgit et se mit à leur expliquer: «Ne vous alarmez donc pas ainsi, les bonzes! C'est bien le roi de Coq Corbeau, votre véritable souverain. Un monstre lui avait ravi la vie il y a trois ans. C'est moi qui l'ai ressuscité cette nuit. Allons maintenant en sa cité faire la lumière et séparer le pervers du juste. Si vous avez préparé quelque chose, apportez-le. Nous partirons quand nous aurons mangé.»

Les moines présentèrent aussitôt de l'eau chaude pour le laver et le changer: ils ôtèrent au roi sa robe ocre, tandis que le supérieur du monastère lui donnait deux longues tuniques droites à enfiler; on détacha la ceinture de jade de Lantian pour lui nouer une bande de soie jaune. On lui retira ses sandales pour lui mettre une paire de vieilles chaussures de moine. Quand tous eurent fini le repas, on sella le cheval.

«Porcet», demanda Singet, «combien pèsent tes ballots?

— Frangin, je peine jour après jour sous ces bagages, mais j'ignore leur poids.

— Bien, divise ta charge en deux, portes-en une et laisse l'autre au roi, puis allons en ville régler cette affaire au plus tôt.

— Quelle chance! » s'exclama Porcet ravi, «moi qui me suis tant dépensé à me le coltiner, il me remplace maintenant qu'il est revenu à la vie!»

En finaud rusé, l'idiot divisa les bagages, fit chercher une palanche et prit pour lui la charge la plus légère tandis qu'il donnait au roi la plus lourde.

«Votre Majesté», dit en riant Singet, «j'espère que vous n'êtes pas trop mortifié d'avoir à nous suivre ainsi attifé, palanche à l'épaule?

—

Maître», répondit le roi en s'agenouillant précipitamment, «vous, qui m'avez rendu la vie, êtes comme mon père et ma mère. Ne parlons pas de porter des bagages: je suis prêt à prendre le fouet et passer les étriers au service du Vénérable jusqu'au paradis de l'Ouest.

—

On ne vous en demande pas tant. Mais j'ai mes raisons pour vous les faire porter sur les quarante lis qui mènent à la cité. Attendez que le monstre soit capturé pour exercer à nouveau vos fonctions royales, tandis que nous repartirons chercher nos soutras.»

À ces mots, Porcet s'exclama: «Est-ce à dire qu'il ne fera que quarante lis et que je vais rester coolie à perpète?

—

Frérot, la ferme», trancha Singet, «sors nous guider sans plus tarder!»

Effectivement Porcet s'en fut en avant pour guider le roi, tandis que Sablet se tenait au service du Maître sur son cheval, Singet fermant x a marche. Les cinq cents moines les raccompagnèrent jusqu'au portail, en bon ordre, avec une fanfare de musique raffinée.

«Inutile de nous raccompagner plus loin, les bonzes», dit Singet en souriant, «si jamais quelqu'un parmi les officiels se rendait compte de quelque chose et que notre affaire soit éventée, ce serait désastreux. Repartez au plus vite! Mais veillez à nettoyer et préparer les habits royaux:

il faudrait les envoyer en ville ce soir ou demain matin. Je vous obtiendrai une récompense.»

tandis que Singet rattrapait son maître à grandes enjambées.

E'Oueit détient la formule de vérité,

De bois et métal unis sort l'etprit affiné.

La mère du cinabre'

se perd en rêve,

E'enfançon se désole de ses entraves.

Il fallu chercher le seigneur au fond du puits, Et au ciel de Eaozi solliciter l'appui.

De vacuité

à retour au fond naturel:

Trajet de l'homme destiné à l'essentiel.

Il ne fallut pas plus d'une demi-journée de route pour que maître et disciples découvrissent, non loin, les murs et fossés de la ville.

«Conscient-de-la-Vacuité», déclara Tripitaka, «je pense que c'est la cité de Coq-Corbeau, là-bas devant nous.

—

Exactement», répliqua Singet, «rentrons au plus vite mener notre affaire.»

Ils entrèrent, trouvèrent les rues pleines de monde et d'activités, et découvrirent de magnifiques bâtiments. En témoigne ce poème:

Palais d'outre-mer

dignes du suzerain",

Chants et danses comme dans la Chine d'antan:

Eesfleurs accueillent des nuées roses d'éventails, E'émeraude des robes brille sous le soleil.

Tel un paon s'ouvre le paravent odorant,

Rideaux de perles roulés, bannières déployées.

Eouable tableau de paix et prospérité:

En rang, les mandarins n'ont rien à signaler.

Tripitaka descendit de cheval et suggéra: «Mes disciples, allons de ce pas à la cour échanger nos lettres de créance

5, ce qui nous épargnera les tracasseries des yamen

—

Vous avez raison», approuva Singet, «mais nous vous accompagnons tous les trois: le nombre facilite les discussions.

— Si vous y allez tous, ne vous montrez pas grossiers.

Ce n'est qu'après avoir accompli les rites de sujets à souverain qu'il convient de parler.

— Ces rites signifient donc qu'il faudrait se prosterner.

—

Exactement, le grand cérémonial des cinq saluts et trois prosternations.

"Livre VIII, chapitre xxxix

— Maître, vous n'y êtes pas!» se mit à rire Singet, «pour lui, nous y soumettre? Ce serait stupide. Laissezmoi donc entrer le premier et aviser sur les dispositions à prendre. S'il parle, laissez-moi répondre. Si je m'incline, inclinez-vous aussi. Accroupissez-vous, si je

m'accroupis.»

Ce singe-roi de malheur, voyez-vous, les amena à la porte du palais et s'adressa au grand chambellan: «Nous sommes des envoyés de Sa Majesté impériale des grands Tang des terres de l'Est., chargés de solliciter les Écritures du Bouddha au paradis de l'Ouest.. De passage ici, nous aimerions échanger nos lettres de créance et nous vous prions de nous annoncer, dans l'intention de ne point vous faire manquer d'acquérir les fruits de cette bonne action.»

L'officier de garde à la porte Jaune se rendit aussitôt à la salle d'audience et, agenouillé au pied des marches rouges, fit son rapport: «Il y a cinq moines à la porte, qui se disent envoyés par le pays des Tang en quête des Écritures. Ils sont venus ici échanger leurs lettres de créance, mais n'osent prendre sur eux d'entrer sans l'autorisation qu'ils attendent dehors.»

Le roi-démon donna aussitôt l'ordre de les introduire.

Les moines chinois entrèrent ensemble. Le souverain revenu à la vie suivait. Tout en marchant, il ne put s'empêcher de laisser les larmes rouler sur ses joues; il pensait en son for intérieur: «Quelle pitié! Qui aurait cru qu'il se serait emparé de mes terres plus impénétrables que mesure en bronze, des autels de mes ancêtres comme cuirassés de fer!»

«Votre Majesté», lui souffla Singet, «il ne faut pas vous laisser aller à votre chagrin au risque de tout révéler prématurément. La trique que je tiens au creux de l'oreille saute d'impatience: soyez sûr que vous allez voir dans l'instant ce dont elle est capable. Le démon sera écrasé et les monstres balayés, je vous le garantis. Vos terres vous seront bientôt rendues.»

Se gardant de lui désobéir, le roi se résigna à essuyer ses larmes du coin de sa robe et les suivit dans la salle d'audience, prêt à y laisser la vie.

Puis ils passèrent devant les fonctionnaires civils et militaires, quatre cents au total, chacun toisant les nouveaux venus d'un air sévère et hautain. Singet conduisit le moine chinois au pied des marches de jade blanc. Il restait debout, immobile.

Les officiers qui se tenaient au bas du trône tremblaient d'indignation: «Ce bonze est d'une grossièreté inouïe!

Comment peut-il refuser de se prosterner devant notre roi, ni prononcer la moindre parole de politesse? Pas même une inclination! L'impudente effronterie!»

Ils n'avaient pas fini d'échanger ces propos que le roidémon se fit entendre en posant la question: «D'où vient ce bonze?

—

Nous sommes des chargés de mission impériale du pays des grands Tang dans les terres de l'Est du continent du Sud, le Jambûdvîpa

1», répondit avec hauteur Singet,

«envoyés pour solliciter du Bouddha vivant les Ecritures authentiques au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes dans les territoires de l'Ouest

2. Arrivés en cette

région, nous sommes venus dans l'intention de procéder à l'échange de nos documents de voyage, par souci de ne pas l'avoir traversé en vain.»

À ces mots, le roi-démon sentit la colère le gagner: «Et alors, vos terres de l'Est! Nous ne portons pas tribut à votre cour, ni n'entretenons de relations avec votre pays.

Comment osez-vous refuser de procéder au cérémonial des salutations?

— C'est que la cour céleste de nos terres de l'Est est établie de toute antiquité», répliqua en souriant Singet, «que la supériorité de notre empire est reconnue depuis longtemps, que vous n'êtes qu'une contrée en marge de terres inférieures. Comme dit l'adage, empereur de pays supérieur: père et suzerain; empereur de pays inférieur: sujet et fils.

Comment pouvez-vous nous reprocher notre impolitesse alors que vous-même avez commis celle de ne pas descendre nous accueillir!»

Le roi-démon, furieux, donna à ses officiers l'ordre de saisir ces sauvages. Sur le mot: «Saisissez-les!» voici tous les mandarins qui s'élancent. Mais d'un cri et d'un signe de la main, Singet les arrête: «N'approchez pas!» C'est que d'un seul doigt il avait usé de la magie d'immobilisation, de sorte qu'aucun officier ne pouvait bouger. Le cas de le dire:

Les commandants tels des idoles de bois devant les marches, Les capitaines réduits à des statues d'argile dans la salle.

Voyant tous ses officiers immobilisés, le roi-démon n'eut qu'un mouvement: sauter au bas du trône pour s'emparer de l'intrus. Le roi-singe s'en réjouissait secrètement: «Parfait! Voilà qui entre exactement dans mes intentions. Approche! Quand bien même tu aurais crâne de fer ou de bronze, dès qu'il se sera frotté à ma trique, elle y fera un trou», se disait-il.

Le roi-démon allait passer à l'action quand surgit à son côté l'étoile de son salut. Qui? vous demandez-vous.

Eh bien, le prince héritier du royaume de Coq-Corbeau qui se précipita en avant pour le retenir par ses vêtements, s'agenouiller et lui dire: «Royal père, apaisez votre colère!

— Que veux-tu dire, mon fils?

— Permettez-moi de vous le faire savoir, royal père:

j'ai entendu parler il y a trois ans d'un saint moine envoyé par la cour des Tang à l'Ouest, en quête des Écritures. Le voilà enfin dans notre pays, alors qu'on ne l'attendait plus. Si vous vous laissez emporter par le feu de votre tempérament et faites saisir le moine pour le décapiter, je crains que les grands Tang ne finissent un jour par le savoir, ce qui ne saurait manquer de provoquer leur indignation. Songez à Li Shimin 1: depuis qu'il

est monté sur le trône, il ne s'est, pas contenté d'avoir unifié l'empire; il s'est lancé dans des expéditions audelà des mers 2. S'il apprend que notre roi a tué le saint

moine, son frère juré

3, il lèvera certainement une armée

et lancera contre nous sa cavalerie. Que ferions-nous avec nos faibles forces? Les regrets viendront alors trop tard. Je me permets donc de vous suggérer de commencer par procéder à une investigation de nature à clarifier les origines de ces quatre moines et d'établir leur crime de lèse-majesté avant de les poursuivre.»

Le prince héritier n'avait agi que dans le souci de protéger Tripitaka en retenant le monstre, sans du tout savoir ce que Singet avait préparé. Le roi-démon se laissa convaincre et, debout devant son trône, cria d'une voix forte: «Quand donc ce moine a-t-il quitté les terres de l'Est? Pour quelle raison le roi des Tang vous a-t-il envoyés chercher les Écritures?

—

Mon maître est frère juré de l'empereur des Tang», répondit avec hauteur Singet, «on l'appelle Tripitaka. La raison est que le premier ministre sous les ordres de 77° l'empereur des Tang, Wei Zheng, avait décapité en révèle dragon de la rivière Jing, conformément à l'ordre venu du Ciel. Revenant à la vie après avoir parcouru en rêve les tribunaux infernaux, notre empereur fit procéder à une grande cérémonie par l'Eau et la Terre pour le salut des âmes en peine et des fantômes pervers

1. Comme mon

maître expliquait les soutras et prêchait la compassion, il incita la bodhisattva Guanyin à lui recommander d'aller à l'Ouest Mon maître en fit alors le vœu avec joie, décidé à servir son pays avec une totale loyauté, muni de lettres de créance par son souverain. Ce fut trois jours avant le milieu de la neuvième lune et la treizième année de l'ère Contemplation-de-la-Vertu

2. Après avoir quitté les terres

de l'Est., au mont des Deux-Frontières, il me reçut en qualité de premier disciple sous le nom de Singet Conscient-de-la-Vacuité», dit le Novice. «Puis, au village des Gao, sur les confins du Tibet, il prit pour second disciple Porcet Conscient-de-ses-Capacités, dit Huit Défenses. Aux limites du fleuve des Sables-Mouvants, il s'adjoignit un troisième disciple, Sablet Conscient-de-la Pureté. L'autre jour, au monastère du Bois-Sacré, il a accepté à nouveau un taoïste errant pour nous aider à porter les bagages.»

L'exposé privait le roi-démon de la possibilité d'embarrasser Singet en questionnant plus à fond Tripitaka. Il demanda, les yeux enflammés de colère: «Bonze, tu avais quitté seul les terres de l'Est, puis tu as pris quatre disciples. Passe pour les trois premiers, ce sont des moines, mais le quatrième ne me paraît pas admissible: ce garçon a sûrement été enlevé. Comment s'appelle-t-il? A-t-il un certificat d'ordination? Amenez-le, qu'on prenne sa déposition!»

Le roi, effrayé, se mit à trembler de tous ses membres:

«Maître, que puis-je dire?

— N'ayez pas peur, je répondrai pour vous», lui chuchota Singet en le pinçant.

Sacré grand saint! Il s'avança à pas pressés et déclara d'une voix forte au monstre: «Le vieux servant est muet, Votre Majesté, et souffre d'une certaine surdité. Nous l'avons engagé parce qu'il a été au paradis de l'Ouest dans sa jeunesse et connaît le chemin. Je sais tout sur sa vie et ses origines. Avec l'indulgente permission de Votre Majesté, je vais déposer pour lui.

77i

— Fais-le sans tarder, avec la plus grande exactitude, si tu veux lui éviter des poursuites.»

Singet récita:

«L'accusé se reconnaît d'âge avancé,

Sourd, muet, fiupide et sa maison ruinée,

D'ici où fut la demeure de ses parents,

Car malheur le frappa cinq ans auparavant.

Ciel sans pluie: la sécheresse sévissait.

Le roi avec son peuple priait et jeûnait.

Ils se purifiaient, en vain rendaient hommages:

Mille lieues à la ronde, pas un nuage!

Tourments de pendu frappaient la population.

Quand survint un prêtre Pleine-Sublimation,

Qui provoqua la pluie et montra son pouvoir

Avant de le faire secrètement choir.

Dans le parc il le poussa au fond du puits noir, Et usurpa le trône sans rien laisser voir.

Heureusement nous, de grand mérite, vînmes.

Et sans encombres au mort la vie rendîmes.

Converti, il formula le vœu monacal,

Prêt à nous suivre au confin occidental.

Un taoïste se fait passer pour le roi,

Mais c'eît le taoi Êe qui est le vrai roi!»

À ce discours, le roi-démon, qui se tenait dans la salle aux Clochettes-d'Or, sentit son cœur bondir comme un faon et son visage s'enfler de vapeurs rouges. Il aurait voulu s'enfuir sur-le-champ, mais il n'avait aucune arme sous la main. Comme il se retournait, il aperçut un officier de la garde, sabre à la ceinture, qui se tenait là, raide et droit, muet et comme hébété, car il avait été immobilisé par la magie de Singet. Il s'approcha, lui arracha l'arme et, monté sur un nuage, disparut dans l'espace.

De dépit, Sablet poussa un grondement de tonnerre, tandis que Porcet laissait éclater sa fureur contre l'impatience du singe: «Si tu avais gardé ta langue, tu l'aurais retenu, au lieu de quoi il s'est enfui. Où le retrouver maintenant?

— leur léthargie, ils présentent leurs hommages à leur souverain, le vrai. Quand ils auront été mis au courant, j'irai le chercher.»

Le brave Singet! Ceci fait, il recommanda à Sabletet Porcet de protéger prince et sujets, père et fils, reine et concubines. Il n'avait pas plus tôt prononcé les mots «je pars», qu'il disparaissait sans laisser de trace.

C'est qu'il avait bondi jusqu'aux neuvièmes cieux, où il ouvrait l'œil, scrutant tous les horizons à la recherche du démon. I l vit l'animal fuyant pour sa vie en direction de, l'est. I l lui cria, quand il l'eut rattrapé:

«Monstre, où vas-tu? Me voilà!»

Tournant brusquement la tête, le roi-démon dégaina en hurlant:

«Salaud de Singet, que j'occupe le trône d'autrui ne te concernait pas. Pourquoi te muer en justicier et dévoiler mes secrets?

—

Voilà bien l'impudence de cette maudite créatute!

Te permettre l'exercice de la royauté?» gronda en riant Singet, «dès lors que tu savais qui j'étais, tu aurais dû t'éloigner au lieu de provoquer mon maître et de lui réclamer une insultante déposition. Tu l'as eue, maintenant, n'est-ce pas? Ne bouge pas, je vais te faire goûter de ma trique! »

Le démon esquiva le coup avant de répliquer en abattant de front son sabre. Les deux en venaient aux mains, en une belle mêlée:

Féroce singe-roi contre fort roi-démon:

Us osent s'affronter, sabre contre bâton.

JLes trois mondes, en ce jour, sont assombris, Parce qu'un monarque a son trône repris.

Après plusieurs engagements, incapable de soutenir plus longtemps les assauts du singe-roi, le démon fit demitour et s'enfuit d'où il était venu, en la cité où il se jeta dans les rangs des officiers civils et militaires qui se tenaient au pied des marches de jade blanc. D'une secousse, il se transforma en l'exacte image de Tripitaka, debout, les mains jointes, au pied des marches. Comme Singet l'avait rattrapé et allait lever sa trique pour frapper, le monstre protesta: «Arrête, disciple! C'est moi.»

Aussitôt de brandir le bâton vers l'autre Tripitaka, qui s'exclama à son tour: «Arrête, disciple, c'est moi!»

Exactement sur le même ton: il était réellement difficile de les distinguer.

«Si je tue le Tripitaka qui n'est, que la transformation du monstre», se disait Singet, «ce sera un exploit méritoire, mais si jamais c'était mon maître, le vrai... Que faire?»

Force lui fut de reposer son bras et de demander à Porcet et Sablet lequel en fin de compte était le monstre, lequel leur maître.

«Quand vous étiez à vous battre et hurler dans les airs», répondit Porcet, «clignotant des yeux, j'ai vu double et ne sais pas non plus lequel est le vrai, lequel est le faux.»

À ces mots, Singet fit une passe et récita une incantation qui convoquaient les divinités protectrices de la Loi: les six dieux de la lumière et les six des ténèbres 1, les révélateurs des cinq orients

2, les quatre protecteurs du temps

3, les

dix-huit défenseurs de monastères

4, la divinité du lieu et le

dieu de la montagne du coin. Il leur dit: «Votre vieux Singet est venu ici pour terrasser un démon qui s'est transformé en une image si parfaite de mon maître que je ne sais comment les ditinguer. Vous qui, invisibles, en pénétrez le secret, priez mon maître de monter les marches de sorte que je saisisse l'autre.»

Or, le monstre, habile à culbuter dans les nuages, avait surpris la conversation: il grimpa, séante tenante, dans la salle aux Clochettes-d'Or. Singet abattit sa trique sur le vrai Tripitaka. Le malheureux! Si les dieux n'avaient été présents, y eût-il vingt Tripitaka, ils auraient été transformés en chair à pâté. Les divinités avaient heureusement bloqué la barre de fer en le prévenant: «Grand saint, le monstre, qui sait monter les nuages, l'a devancé dans la salle.» Singet l'y rattrapa, mais ce dernier eut le temps de sauter au bas des marches, de s'emparer de l'autre Tripitaka et de se mêler à la foule, où ils redevinrent indiscernables.

Singet se sentait fort mécontent. Aussi, à la vue de Porcet qui ricanait, il s'emporta: «Qu'est-ce qui te prend, espèce de ballot? Te voilà avec deux maîtres à servir, est-ce le moment de tant te réjouir?

—

Frangin, tu me traites d'idiot, mais à idiot, idiot à demi!» répliqua en riant Porcet, «pourquoi te fatiguer pour un maître que tu ne peux reconnaître? Il ne te reste plus qu'à supporter quelques maux de tête: demande à notre maître de réciter un instant la formule que tu sais.

Moi et Sablet prendrons en main chacun des deux pont écouter. Celui qui ne la connaît, sera forcément le démon.

Rien de plus facile!

—

Merci, frérot! Exact, il n'y a que trois personnes»

la savoir, cette formule. Née de l'esprit de notre Bouddha Ainsi-venu 1 qui l'a produite et transmise à la

bodhisattva Guanyin, elle a été communiquée par celle-ci à notre maître et nul autre. C'est bon, maître, récitez donc! »

Le vrai Tripitaka se mit à la prononcer. Le roi-démon, qui l'ignorait, ne pouvait que bredouiller n'importe quoi.

«C'est lui, le monstre!» s'exclama Porcet en le lâchant pour saisir le râteau et l'abattre, mais le monstre n'avait fait qu'un bond et déjà s'enfuyait sur un nuage.

Le brave Singet! D'un cri, il fut à son tour dans les nuages à le poursuivre. Abandonnant Tripitaka, Sablet sortit en hâte son bâton pour monter au combat. Le moine chinois mit enfin terme à la récitation. Endurant le mal de tête, Singet les avait rejoints dans l'espace, traînant sa trique de fer. Oh! Quelle bataille: les trois bonzes féroces entouraient le maudit démon.

Le monstre était pris en tenaille par Porcet et Sablet, l'un à gauche, l'autre à droite, armés du râteau et du bâton.

Singet se mit à rire et leur dit: «Mieux vaut repartir: si je frappe de front, comme il a plutôt peur de moi, il risque de s'enfuir à nouveau. Attendez que je prenne de la hauteur et lui administre le coup fatal, à la façon du pilon qui écrase l'ail.»

Le grand saint s'éleva jusqu'aux neuvièmes cieux et allait porter le coup décisif, quand il entendit crier, d'une nuée multicolore au nord-est: «Arrête ton bras, Conscient-de-la-Vacuité! »

Singet se retourna et reconnut le bodhisattva Manjusrî 2.

Mettant aussitôt sa trique de côté, il s'avança pour saluer et demander: «Où allez-vous, bodhisattva?

— Je viens te capturer le démon.

—

Merci du dérangement.»

Manjusrî sortit de sa manche un miroir à révéler les êtres maléfiques et y capta la forme véritable du démon.

Singet appela Porcet et Sablet à venir voir. Le roi-démon y apparaissait d'une redoutable férocité:

Des jeux gros comme des assiettes émaille'es, La tête plus large qu'un chaudron à cuisiner, Corps couleur de l'indigo à la canicule,

Griffe plus blanche que givre en fin d'automne, Oreilles tombantes, longue queue balayante,

Le poil plein d'ardeur, des yeux à reflets d'or, Dents plates en rang, telles dalles de jade:

L'image authentique ainsi reflétée

Etait celle du lion de Mañjusri!

«Bodhisattva», s'étonna Singet, «n'est-ce pas le lion au pelage bleu qui vous sert de véhicule? Comment se fait-il qu'il soit venu jouer au monstre sans que vous l'ayez ramené à la raison?

— Conscient-de-la-Vacuité, il ne s'était pas enfui; c'est le Bouddha qui l'avait envoyé.

—

Quoi donc, c'est sur l'ordre du Bouddha que l'animal devenu monstre aurait usurpé le trône? Il m'en faudrait combien, de décrets impériaux, pour protéger le moine chinois contre toutes ces misères?

— Ce que tu ignores, c'est qu'à l'origine le roi de Coq-Corbeau aimait le bien et se plaisait à nourrir les moines. Le Bouddha m'avait envoyé le ramener à l'Ouest pour lui obtenir sans tarder le corps doré d'un arhat\ Comme je ne pouvais pas me présenter sous ma forme originelle, je m'étais transformé en moine ordinaire venu lui demander l'aumône. Mis dans l'embarras par quelques mots que je lui avais dit, ne sachant pas que j'étais homme de bien, il me fit ligoter et jeter dans les douves, où je restai immergé trois jours et trois nuits. Heureusement que les six dieux des ténèbres me tirèrent de là et me ramenèrent à l'Ouest, où je fis rapport au Bouddha, lequel chargea ce monstre de le pousser dans le puits où il est resté dans.l'eau trois ans en rétribution de l'épreuve de trois jours "qu'il m'avait fait subir. Gorgée ou bouchée, il n'est rien qui ne soit prédestiné!

— "Gorgée ou bouchée", comme vous dites, vous avez satisfait une rancune privée. Mais au prix de combien de victimes innocentes que le démon a dû occire? objecta Singet.

— I l n'a fait de mal à personne. Depuis son arrivée, jamais les saisons n'ont été aussi clémentes qu'au cours de ces trois années; le pays prospère et le peuple est en paix.

Qui aurait-il lésé?

—

Même s'il en est ainsi, reste la reine et les dames des trois palais qui ont couché avec lui. En les souillant, n'a-t-il pas violé les grands principes qui régissent les relations humaines? N'est-ce pas nuire à autrui?

—

Il aurait été bien en peine de les souiller: c'est un lion castré.»

A ces mots, Porcet s'en approcha, le caressa et dit en riant:

« Nez de poivrot qui ne boit pas! La bête ne mérite pas sa réputation.

— Dans ce cas, ramenez-le», ajouta Singet, «sûr que je ne lui aurais pas laissé la vie, si vous n'étiez pas venu.»

Manjusrî prononça une incantation et cria:

«Sale bête, qu'est-ce que tu attends pour revenir sur le droit chemin?»

Le roi-démon reprit enfin sa forme originelle. Le bodhisattva, après avoir lâché une fleur de lotus qui dompta la créature, s'assit sur son dos et, foulant une nuée lumineuse, prit congé de Singet.

"Droit

vers le mont Wutai'

s'en fut, sans plus,

Écouter le prêche du Trône de lotus.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment le moine chinois et ses disciples quittèrent la ville, écoutez donc la séance qui vient.