Revenons à Singet et ses condisciples qui, abaissant leur nuage, se retrouvèrent au milieu de la cour. Prince, sujets, reines se tenaient en rangs pour les recevoir et leur exprimer leur reconnaissance. Chacun se livrait à d'interminables prosternations tandis que le Novice narrait comment le bodhisattva avait soumis et emmené le monstre.
Ils s'en félicitaient joyeusement lorsque l'officier du portail Jaune vint annoncer: «Seigneur et maître, il y a quatre autres moines qui attendent à la porte.
— Frangin», s'écria Porcet alarmé, «ne serait-ce pas à nouveau un tour de cette créature maléfique qui se serait fait passer pour le bodhkattva Manjusrî, en nous trompant tous, tant que nous sommes? I l revient, déguisé en bonze, ruser contre nous!
— Absurde! » trancha Singet en donnant l'ordre de les introduire.
On les fit entrer sur les instructions que transmettaient les officiers civils et militaires. C'étaient en fait des religieux du monastère du Bois-Sacré qui apportaient respectueusement la couronne, la ceinture de jade émeraude, la robe ocre rouge et les sandales.
«Vous venez à point nommé!» s'écria Singet, fort aise.
Il invita le servant à s'approcher, lui ôta le turban pour le remplacer par la Couronne à toucher le ciel, lui fit enlever son vêtement de toile pour qu'il enfilât la robe ocre rouge, lui dénoua la bande de soie pour attacher la ceinture de jade, lui retira ses chaussures de moine pour lui mettre les sandales, puis demanda au prince héritier de produire le sceptre de jade pour le lui mettre en main. Le roi fut aussitôt invité à monter dans la salle pour être déclaré l'unique, car, comme le dit l'adage: La cour ne saurait re Ber un seul jour sans monarque.
Mais le roi refusait obstinément de s'asseoir sur le trône.
Agenouillé au milieu des marches, il sanglotait: «Moi qui suis mort depuis trois ans et dois la vie au Maître ici présent qui m'a sauvé, comment aurais-je l'impudence de m'arroger cet honneur? Priez-le donc d'occuper le trône.
J'irai volontiers vivre avec ma femme et mon fils hors de la ville et y trouverai entière satisfaction.»
Tripitaka n'était évidemment pas disposé à considérer l'offre, lui dont l'esprit était tourné vers le Bouddha et la recherche des Écritures. Sollicité à son tour, Singet répondit en riant:
«Pour ne rien vous celer, mes amis, si j'avais voulu exercer ces fonctions, j'aurais été monarque dans tous les pays et continents. Mais je me suis trop bien habitué à la vie sans contrainte des moines. Si je devenais roi, il me faudrait me laisser pousser les cheveux longs. Impossible de se coucher au crépuscule ou de dormir après le cinquième coup de tambour
1. L'annonce de rapports venus des
frontières me plongerait dans l'inquiétude. La nouvelle de calamités naturelles me précipiterait dans une impuissante anxiété. Jamais je ne pourrais m'y faire! Vous feriez mieux de reprendre votre métier de roi, et nous laisser au nôtre qui est de nous cultiver et d'acquérir des mérites.»
Ses efforts désespérés pour céder le trône restant vains, le souverain dut se résigner à monter dans la salle et, face au sud, se laisser proclamer l'unique. Il promulgua une amnistie générale et renvoya les religieux du monastère du Bois-Sacré avec honneurs et cadeaux. Le pavillon de l'Est fut alors ouvert pour un banquet en l'honneur du moine chinois. Par la même occasion, des peintres furent convoqués pour dessiner l'heureux visage des quatre pèlerins, de sorte que leurs portraits fussent constamment honorés dans la salle d'audience.
Après avoir ainsi rendu la paix au royaume, maître et disciples ne voulurent tarder plus longtemps et s'apprêtèrent à prendre congé de Sa Majesté pour gagner l'Ouest.
Le roi, les dames des trois palais, le prince héritier et les courtisans offrirent en témoignage de gratitude les trésors de la couronne, or, argent et soie. Mais Tripitaka refusa d'accepter quoi que ce soit, si ce n'est l'échange des lettres de créance, pressant ses disciplines de seller le cheval et partir sans tarder. Le roi en était très affecté. I l fit préparer le char impérial, pria Tripitaka d'y prendre place: deux rangs d'officiers conduisaient le cortège, tandis que la famille royale poussait la voiture. Tripitaka ne put descendre et faire ses adieux à la foule qu'au-delà des faubourgs.
«O maître», lui dit le roi, «il vous faudra repasser jeter un coup d'oeil sur mon humble territoire quand vous reviendrez du paradis de l'Ouest avec les Écritures.
— Je n'y manquerai pas.»
Le roi s'en retourna avec ses sujets, les yeux gonflés de larmes.
Le groupe des quatre pèlerins montait la route qui serpentait
1, l'esprit tout entier tourné avec dévotion vers le mont des Vautours
2. C'était au moment où l'automne
cède la place à l'hiver.
Le givre grave
Les feuilles rouges de la forêt amaigrie,
La pluie a partout mûri le millet jaune.
"Livre VIII, chapitre XL
Les pruniers des sommets s'ouvrent au soleil.
Le bambou de montagne gémit sous la bise.
II y avait bientôt quinze jours que maître et disciples avaient quitté le pays de Coq-Corbeau, s'arrêtant la nuit et repartant le matin, quand soudain apparurent à nouveau de hautes montagnes, à toucher le ciel et obscurcir le soleil, vraiment! Alarmé, Tripitaka, sur son cheval, tira brusquement les rênes et appela précipitamment Singet, qui répondit: « À vos ordres, maître.
— Vois cette immense montagne escarpée à nouveau devant nous. Il faut nous tenir sur nos gardes, exercer la plus grande attention, car je redoute à tout moment une nouvelle a.yession de créatures maléfiques.
— Ne v 'is en souciez pas; ne vous préoccupez que de poursuivre la route», se mit à rire Singet, «je saurai vous protéger!»
S'efforçant de se rassurer, le Vénérable éperonna sa monture, saisit fouet et s'élança vers la falaise bordée de précipices terriblement dangereux.
Voyez plutôt:
Est-elle haute, la montagne?
Le sommet touche aux nuées d'azur.
LSt-il profond, le précipice?
Il semble descendre jusqu'aux Enfers.
Devant la montagne un ballet
De nuages blancs et de noirs brouillards
Découvre de verdoyants mélèzes,
Bambous turquoise et prunus roses.
Derrière le mur de la montagne
L'immense plateau des âmes en peine
Cache d'étranges antres à démons,
D'où tombe l'eau de source goutte à goutte,
Qui, plus bas, devient torrents qui serpentent.
Offrant des fruits, les singes se balancent,
Tandis que les cerfs portant ramures
Contemplent Stupidement ceux qui passent,
Tigre du soir qui gagne sa tanière,
Dragon du matin hors de sa rivière.
Un bruit violent à l'entrée de la grotte
Jette l'effroi parmi les volatiles,
Tandis que détalent les animaux.
A la vue de la panique des bêtes,
L'homme se sent palpiter de frayeur.
Salle renversée de caverne face
A caverne renversée d'immortel:
Le granité étale mille jades
Sous le voile bleuté des nuages
Les pèlerins étaient déjà remplis d'appréhension, quand ils aperçurent une nuée rougeoyante qui surgissait d'une combe de la montagne et montait droit jusqu'au neuvième empyrée pour former une boule de feu. Grandement alarmé, Singet se porta en avant, tira par la jambe le moine chinois à bas du cheval et s'exclama: «Mes frères, n'allez pas plus loin, un monstre s'amène!»
Affolé, Porcet brandit son râteau, tandis que Sablet faisait tournoyer son bâton. Ils entourèrent Tripitaka.
Le récit bifurque: disons-le, la lumière rougeoyante venait en effet d'une créature maléfique. Elle avait entendu parler, bien des années auparavant, de ce moine chinois en quête des Écritures au paradis de l'Ouest, réincarnation du vénérable Cigale-d'Or 2, un saint homme qui
s'était cultivé au cours de dix générations successives.
«Manger de sa chair prolongerait la vie d'une durée égale à celle du ciel et de la terre», se disait-elle. Elle avait attendu chaque matin, dans la montagne, ce jour qui était enfin arrivé. Du milieu des airs elle était justement en train d'observer les trois disciples qui se tenaient sur leurs gardes, entourant le moine à cheval. «Le bel et bon moine», se disait-elle avec une admiration sans borne, «le bonze grassouillet au visage si blanc que j'aperçois chevauchant est sûrement le saint moine venu de la cour des Tang, mais pourquoi se cache-t-il derrière ces trois vilains religieux? Chacun tend le poing, manche retroussée, brandissant son arme, comme s'ils étaient prêts à en découdre.
Aïe! Je me demande si l'un d'entre eux n'aurait pas un regard assez perspicace pour me reconnaître. Dans ce cas, goûter à la chair du bon moine, mieux vaut n'y pas songer!»
La créature resta longuement plongée dans ces réflexions, s'interrogeant et pesant le pour et le contre:
«Si je cherche à le capturer de force, je risque de ne pas même pouvoir m'en approcher. Mais il me tombera entre les mains si je l'égaré par l'attrait du bien. Que je parvienne à séduire son cœur, il me suffira de susciter l'occasion propice pour le capturer à coup sûr. Descendons lui jouer quelque tour!»
La brave créature! Elle dissipa aussitôt la nuée rouge et 7 8 i
atterrit sur un nuage, au flanc de la montagne où, d'une secousse, elle se transforma en garnement de sept ans 1,
tout nu, sans un fil, pieds et mains liés par une corde de chanvre; il était ainsi suspendu très haut à l'extrémité d'une branche de pin. L'enfant criait sans discontinuer:
«Au secours! Au secours!»
Or, au moment de lever la tête pour observer à nouveau le phénomène, Singet s'aperçut que la nuée rouge s'était dissipée et que la boule de feu avait complètement disparu.
Il en conclut: «Maître! Remontez à cheval, je vous prie;
poursuivons notre route.
— Poursuivre notre route? Tout simplement, alors que tu viens de dire qu'un monstre était aux alentours?
— Oui, à l'instant une nuée s'était élevée de la terre pour former dans l'espace une boule de feu, ce qui est assurément signe d'une présence démoniaque. Puisqu'elle s'est dissipée le moment d'après, je présume qu'il s'agit d'une créature de passage qui ne saurait s'attaquer à l'homme. Allons-y!
— I l nous en baille de belles», ricana Porcet, «mon maître et condisciple: qu'est-ce que ça veut dire, des passants? Chez les démons!
— Tu n'y connais rien», rétorqua Singet, «si le roidémon de l'une des cavernes de ces montagnes offre un banquet, il a invité toutes les créatures maléfiques de la région à s'y joindre; il en vient donc par les routes des quatre orients. Elles ne circulent que dans l'intention de s'y rendre, sans songer ni oser s'en prendre à l'homme. Ce sont donc des démons de passage.»
Tripitaka ne savait trop que croire, mais que pouvait-il faire, sinon s'agripper à la selle pour remonter sur son cheval et aller de l'avant, le long de la route? C'est alors qu'il entendit appeler au secours et, grandement alarmé, se tourna vers ses disciples: «Qui donc peut ainsi crier au milieu de ces montagnes qui interdisent tout moyen de transport?
—
Maître», répliqua Singet en s'avançant, «allez votre chemin et ne vous encombrez point l'esprit de litière, palanquin, chaise à porteurs ou voiture à mulets. À supposer que vous trouviez par ici une chaise, vous n'auriez pas les porteurs.
—
Mais ce n'est pas de cela que je parle
2! s'impatienta
Tripitaka.
— Je sais», fit en riant Singet, «mais allez votre chemin, ne vous occupez pas du reste.»
Tripitaka éperonna son cheval et repartit en avant comme on l'y invitait. À peine avait-il parcouru un li qu'il entendit à nouveau appeler au secours.
«Mes disciples», insista le Vénérable, «ces cris ne viennent pas de quelque créature maléfique; si c'était le cas, il n'y aurait pas d'écho. Écoutez donc ces appels qui se succèdent: ce doit être sûrement quelqu'un en difficulté.
Portons-nous à son secours!
—
Maître», objecta Singet, «veuillez pour aujourd'hui mettre un peu de côté votre compassion. Attendez donc que l'on ait traversé la montagne pour l'exercer! C'est, un coin sinistre qui regorge de dangers. Vous savez, c'est comme ce que l'on dit des plantes parasites:
tout peut devenir créatures maléfiques. Pour le toutvenant, passe encore, mais si c'était la transformation d'une sorte de python qui s'est cultivé depuis des années, elle serait parfaitement capable de vous appeler par votre petit nom! On peut à la rigueur s'en tirer si on ne répond pas à cette créature qui vous appelle dissimulée dans l'herbe ou dans une anfractuosité; à la moindre réplique, elle vous arrache l'âme
1, vous poursuit dans la nuit et vous enlève à coup sûr la vie.
Pressons! Pressons! Comme disent les anciens, soyez reconnaissants aux mânes et aux dieux de vous en être sorti] Ne l'écoutez à aucun prix!»
Le Vénérable ne pouvait qu'obtempérer: il repartit en pressant sa monture à coups de fouet.
«Je me demande où se cache la maudite créature qui ne fait que crier et crier», se dit Singet en son for intérieur, «je vais lui jouer un de mes tours de géomancie, "levercoucher du jour 2", de sorte qu'ils ne risquent pas de se
rencontrer.»
Le brave Singet! I l appela auprès de lui Sablet pour lui demander de prendre le cheval: «Vas-y doucement, laisse-moi le temps de me laver un peu les mains 3.»
Quand le moine chinois l'eut devancé de quelques pas, voyez-vous, il récita une incantation de façon à déplacer les montagnes et rétrécir le terrain; en pointant sa trique cerclée d'or vers l'arrière, il fit passer le pic aux pèlerins qui poursuivaient leur route en laissant derrière eux la créature maléfique. Singet rattrapait à grandes enjambées "Livre VIII, chapitre XL
Tripitaka, lorsque, de l'autre côté de la montagne, se firent à nouveau entendre des appels au secours.
«O disciples», s'inquiéta le Vénérable, «le malheureux en difficulté n'a vraiment pas de chance: il nous a manques. Nous l'avons dépassé: ne l'entendez-vous pas crier de l'autre côté de la montagne?
— S'il est. toujours là, il devrait être devant», fit observer Porcet, «c'est que le vent a tourné.
— Qu'importe que le vent ait tourné ou non», coupa Singet, «en route!»
Sur ce, chacun se tut, regrettant de ne pouvoir franchir ces montagnes d'une seule enjambée.
Bref, revenons à la créature maléfique, sur le flanc de la montagne, qui avait lancé plusieurs appels sans que personne ne vînt. Elle réfléchissait:
«Il était à moins de trois lis quand je me suis postée ici à l'attendre, ce moine chinois. Comment se fait-il qu'il ne soit toujours pas arrivé? I l a dû prendre un raccourci.» Elle se secoua pour se libérer des liens et reprit en altitude son poste d'observation sous forme de lumière rouge. Instinctivement, Singet se retourna et comprit qu'il s'agissait de la créature. I l tira sur la jambe de Tripitaka pour le faire descendre à nouveau du cheval: «Mes frères, attention, attention! Le monstre est revenu!»
Porcet et Sablet, affolés, reprirent chacun leur arme en main et entourèrent le moine chinois pour le protéger.
La scène qu'il observait des airs remplit l'esprit maléfique d'admiration: «Les braves bonzes! À l'instant même, celui au visage si pâle était à cheval. Comment ont-ils fait pour le cacher, les trois autres? Je le saurai quand je les aurai vus de plus près. Je ne pourrai capturer le moine chinois qu'après avoir abattu celui au regard si pénétrant. Sinon je me serai fatigué en vain et n'aboutirai à rien.»
Il redescendit, reprit la transformation précédente, suspendu en haut d'une branche de pin, et attendit, cette fois à moins d'un demi-li des voyageurs.
Reparlons de Singet: quand il releva la tête et vit que la nuée rouge s'était dissipée, il pria à nouveau son maître de remonter à cheval.
«Pourquoi me demander de reprendre la route alors que tu viens de dire que le monstre est revenu? s'étonna Tripitaka.
Levant la tête, le Vénérable vit que c'était un enfant tout nu, pendu en haut de l'arbre.
"Livre VIII, chapitre XL
— C'est qu'il s'agit encore une fois d'un monstre de passage qui ne saurait s'attaquer à nous.
— Ce maudit singe se moque du monde!» s'irrita le Vénérable, «quand il y a vraiment présence maléfique, il vous dit que ce n'est, rien. Mais en ces lieux si paisibles, il ne cesse de vous effrayer en criant à tout moment au fantôme. Au moindre semblant de réalité, il m'attrape la jambe, sans considération aucune, pour me jeter à bas du cheval. Voilà maintenant qu'il prend prétexte d'un monátre de passage! Qui passe son chemin? S'il me cassait quelque chose, je l'aurais mauvaise. Quel... Quel...
— Ne m'en voulez pas, maître! Si vous vous cassez un membre ou si vous vous blessez, on pourra toujours vous soigner. Mais que le monstre vous emporte, où vous retrouver?»
Suffoquant de colère, Tripitaka aurait récité la formule de Constriction du cercle, si Sablet ne l'en avait véhémentement dissuadé. Il ne lui restait plus qu'à se remettre en selle pour repartir. À peine y était-il confortablement installé qu'il entendit à nouveau: «Maître, au secours!»
Levant la tête, le Vénérable vit que c'était un enfant tout nu, pendu en haut de l'arbre. Il tira les rênes en arrière et se mit à vitupérer Singet:
«Quel vaurien, ce maudit singe! Pas la moindre graine de bonté en lui! Ça ne pense qu'à se livrer à la violence!
Alors que je le lui disais, que c'était les cris d'un être humain, il lui fallait criailler mille et cent fois que c'était un monstre! Tu le vois bien que c'est un être humain, pendu à l'arbre!»
Devant ce déluge de reproches, à voir l'expression indignée du Maître, qu'il observait à la dérobée, Singet se sentait impuissant. Comme s'y ajoutait la crainte qu'il ne récitât la formule de Constricción, il restait tête baissée sans oser répliquer. Il laissa Tripitaka aller sous l'arbre et demander à l'enfant, en le montrant du bout du manche de fouet:
«Où sont tes parents? Pourquoi te trouves-tu suspendu ici? Raconte-moi, pour me permettre de te secourir.»
Hélas! Il était évident que c'était une créature maléfique qui s'était ainsi transformée, mais le Maître ne pouvait le voir de ses yeux de chair.
l'ouest de la montagne coule un torrent dit du Sapin-Sec, au bord duquel se trouve un village. Je suis de là-bas. Mon grand-père se nommait Lerouge et, comme il avait su amasser une immense fortune, on l'appelait le Millionnaire. Il est mort à un âge avancé, il y a longtemps, léguant à mon père tous ses biens. De récentes dépenses inconsidérées ont fini par réduire notre patrimoine au point que le sobriquet de mon père est passé à "Cent-Mille". Il ne faisait que se lier avec des fiers-à-bras venus des quatre horizons et leur prêter or et argent dans l'espoir d'en tiret bénéfice. Il ne s'attendait pas à être grugé par ces gens sans aveu et à perdre capital et intérêts dans ces opérations.
Mon père s'est juré de ne jamais plus prêter un sou. Acculés par la pauvreté, tous ses débiteurs se sont acoquinés, puis, armés de torches et de bâtons, nous ont assaillis en plein jour, tuant mon père et faisant main basse sur nos richesses. Comme ma mère n'était pas sans beauté, ils l'ont enlevée pour servir de dame du repaire. Ne pouvant se résoudre à m'abandonner dans ces tristes circonstances, elle a suivi les bandits, pleurant et tremblant, me portant dans son giron. Mais une fois dans la montagne, ils voulurent me tuer à mon tour. Heureusement, les supplications de ma mère m'ont épargné de mourir sous le fer: ils m'ont ligoté à l'arbre pour me laisser mourir de faim et de froid. Je ne sais où les bandits ont emmené ma mère. Il y a trois jours et trois nuits que je suis pendu ici sans que personne ne soit passé. Je ne sais quels mérites d'une vie antérieure m'ont procuré la chance de vous rencontrer, maître. Si, par l'effet de votre grande compassion, vous consentiez à me sauver la vie et à me ramener chez moi, je serai prêt à me vendre pour vous témoigner une reconnaissance que jamais je n'oublierai, jusqu'à ce que la terre jaune me recouvre le visage...»
Tripitaka le crut sur paroles et demanda à Porcet de le détacher. L'idiot, qui n'était pas plus clairvoyant, allait s'y mettre, quand Singet, n'y tenant plus, éclata: «Maudite créature, il y a ici quelqu'un qui voit ce que tu es! Trêve de mensonges et diableries inventées de toutes pièces! Si tes biens sont pillés, ton père assassiné et ta mère enlevée, à qui te confier quand tu seras sauvé? Qu'est-ce que tu vas nous donner en remerciement? Ton histoire ne tient pas! »
À ces mots, la créature maléfique prit peur, comprenant que le grand saint était quelqu'un de capable, qui l'avait à "Livre VIII, chapitre XL
l'œil. L'enfant se remit à trembler de tous ses membres et répondit en versant des larmes:
«Maître, j'ai perdu père et mère, il est vrai, et toute notre fortune, mais les propriétés n'ont pas été touchées et tous mes autres parents sont en vie.
— Quels parents? demanda Singet.
— La maison de mon grand-père maternel est au sud de la montagne, mes tantes vivent au nord du pic. Au bout du torrent habite mon oncle Li le Quatrième, le mari de la sœur de ma mère. Benjamin Lerouge, dans les bois, est un oncle éloigné. J'ai aussi des cousins un peu partout dans le village. Maître, si vous consentez à me porter secours, vous verrez tous ces parents, à votre arrivée au village. Je leur dirai que je vous dois la vie et vendrai 1 de mes propriétés afin de vous témoigner notre reconnaissance par une grosse récompense.»
Le discours fit un tel effet sur Porcet qu'il arrêta d'une bourrade Singet et se mit à l'apostropher: «Frangin, ce n'est qu'un petit gosse, tu ne peux continuer à l'interroger de pareille façon! Il a raison, les brigands leur ont pillé les biens meubles, comment auraient-ils pu leur emporter terres et maisons? Quand il en aura parlé aux parents, si grand que soit notre appétit, nous ne saurions manger pour plus de dix mu
de rizières! Descendons-le!»
L'idiot ne pensait qu'à s'en mettre plein la panse. Que lui importaient les conséquences! De son couteau de bonze
3, il coupa les cordes et libéra le monstre qui se confondit en prosternations, les larmes aux yeux, devant le cheval de Tripitaka.
«Mon enfant, grimpe sur le cheval, je t'emmène, lui dit le Vénérable, compatissant.
—
Maître, j'ai les mains et les pieds tout engourdis, mal au dos et aux reins, et puis, je suis un campagnard qui ne sait pas monter à cheval.»
Comme Tripitaka demandait à Porcet de le porter sur les épaules, le monstre objecta en s'essuyant les yeux:
«Maître, j'ai la peau brûlée par le froid et ne saurais me laisser porter par ce maître-là. Son long groin et ses larges oreilles me font peur, et ces soies raides, dans son cou, me piqueraient terriblement.
— Je demande à Sablet de te porter.
—
Maître», reprit le monstre en se frottant les yeux, «quand les bandits étaient venus piller la maison, ils s'étaient barbouillé la figure et portaient de fausses barbes, tandis qu'ils maniaient le couteau et le bâton. J'en ai conçu une telle frayeur qu'à la seule vue de ce maître à la mine sinistre, je sens mon âme m'abandonner. Je ne voudrais pas qu'il me porte, lui non plus.»
Tripitaka s'adressa donc à Singet qui répondit en riant aux éclats:
«Entendu, je porte, je porte!»
Cachant sa satisfaction, le monstre se laissa docilement prendre par Singet. Quand ce dernier le soupesa au bord de la route, l'enfant ne faisait guère plus de trois livres dix onces.
«Maudite créature, tu vas mourir aujourd'hui!» ricana Singet, «jouer tes tours devant moi, Singet? Je sais bien que tu en es!
— Maître», protesta le monstre, «je suis fils de bonne famille frappé par ce grand malheur. Comment cela, "j'en suis"?
— Si tu étais fils de bonne famille, tu ne serais pas aussi léger.
— C'est que je suis petit.
— Tu as quel âge cette année?
— Sept ans
— Une livre par an», répliqua en riant Singet, «ça devrait te faire sept livres. Explique-moi pourquoi tu en pèses moins de quatre.
— J'ai manqué de lait quand j'étais petit.
— C'est bon. Je te porte. Si tu veux faire caca ou pipi, tu me le dis! »
Tripitaka partit alors en avant, en compagnie de Porcet et Sablet, tandis que Singet suivait, l'enfant sur les épaules.
Le groupe poursuivait le voyage droit vers l'Ouest.
En témoigne le poème:
A haute vertu obstacle démoniaque,
La méditation éveille les démons.
L'efprit souverain foule la Voie du milieu,
Folle mère du bois
s'égare hors de saison.
Cheval de la pensée tait désirs et envies,
La femme jaune* s'inquiète sans mot dire.
L'hôte pervers
triomphe et se réjouit:
En vain, le juste fera tout évanouir.
La créature, qui avait tout vu du haut des airs, ne put retenir ("indignation qui i'mfiammait.
Sous le poids du monstre qu'il portait, Singet contenait son ressentiment, car il en voulait à Tripitaka d'ignorer sa peine: «Dans ces montagnes escarpées où il était déjà difficile d'avancer les mains vides, me faire porter ça!
Même si c'était un brave petit gars, puisqu'il n'a plus de parents, à qui diable l'amener? Ne vaut-il pas mieux le balancer dans quelque ravin?»
Le monstre avait aussitôt compris les pensées de celui qui le portait: usant de ses pouvoirs magiques, il aspira une gorgée de souffle dans les quatre directions, puis expira dans le dos de Singet qui eut l'impression de soutenir mille livres.
«Mon fiston», ironisa Singet, «tu cherches à écraser ton vieux père?»
À ces mots, craignant que Singet le tue, le monstre se dégagea du corps; en en sortant l'âme qui ne fit qu'un bond, se tenant au neuvième empyrée. La charge sur le dos du Novice ne faisait que s'alourdir. Perdant patience, le singe-roi l'empoigna et la précipita sur un rocher au bord de la route: le cadavre fut réduit en chair à pâté. Et, de peur d'un mauvais tour, il lui arracha les quatre membres dont il jeta les morceaux de chaque côté de la route.
La créature, qui avait tout vu du haut des airs, ne put retenir l'indignation qui l'enflammait: «Ce singe-bonze n'est qu'une brute! Même en tant que monstre prêt à m'attaquer à ton maître, comment peux-tu me traiter de pareille façon avant même d'avoir donné le moindre signe de mise à exécution de ce dessein! Heureusement que j'ai eu la prévoyance de me tirer, sinon j'étais victime d'un meurtre auquel je ne t'avais pas poussé. Si je ne profite pas de ce moment même pour m'emparer du moine chinois, si j'attends une autre occasion, il me réservera quelque chose de pire!»
Le brave monstre! Aussitôt de provoquer du milieu des airs une tornade d'une telle violence que les pierres roulaient et que le sable était soulevé dans un ululement continu. Quel vent!
1/ tournoie dans une aqueuse puanteur,
Obscurcit le soleil sous de noires vapeurs.
Les arbres des crêtes sont déracinés,
Les pruniers sauvages jusqu'au tronc ratissés.
Le vent jaune aveugle les voyageurs,
Des éboulis de rocs arrêtent les marcheurs.
Il boule, déboule sur la plaine assombrie,
Tandis que partout les bêtes poussent des cris.
Il soufflait si fort que Tripitaka avait peine à se tenir sur son cheval. Porcet n'osait lever les yeux et Sablet, tête baissée, se couvrait la face. Quant à Singet, il savait pertinemment que la tornade avait été provoquée par le monstre. Il se précipita, mais avant même de s'être laissé rattraper, la créature avait emporté le moine chinois sur les ailes du vent: aucune trace, pas le moindre indice de la direction dans laquelle le Vénérable avait disparu.
Le moment d'après, le ululement du vent s'apaisait et le soleil recommençait à briller. Comme il s'avançait pour observer la situation, Singet aperçut le dragon-cheval blanc frissonnant et poussant de lamentables hennissements. Les bagages étaient abandonnés au bord de la route.
Porcet geignait, pelotonné sous le rebord d'un rocher, tandis que Sablet poussait des gémissements, accroupi contre la pente. «Porcet!» cria Singet.
L'idiot reconnut la voix de Singet et, levant la tête, s'aperçut que la tempête s'était calmée. Il se remit sur ses pieds et, s'accrochant à lui: «Quel vent, frangin!»
Sablet s'approcha à son tour: «C'était une tornade, frangin. Où est le Maître? demanda-t-il ensuite.
—
Le vent était si violent», répondit Porcet, « que nous nous cachions tous la tête en nous couvrant les yeux.
Chacun cherchait à s'abriter. Le Maître a dû se coucher sur le cheval.
—
Mais où est-il passé maintenant? s'inquiéta Singet.
—
À croire qu'il n'est pas fétu de paille, emporté par la tourmente! conclut Sablet.
—
Mes frères, déclara Singet, le moment est venu de nous séparer ici même.
—
Parfaitement», renchérit Porcet, «le plus tôt sera le mieux. À chacun de chercher son chemin: la route du paradis de l'Ouest est sans fin, jamais nous n'en trouverons le bout!»
Frappé de Stupeur à ces mots, Sablet se sentit comme foudroyé d'indignation:
«Mes condisciples, que racontez-vous là? C'est pour racheter par nos mérites les crimes commis dans nos vies antérieures que la bodhisattva Guanyin nous avait accordé la grâce d'entrer dans les ordres en nous posant la main sur la tête et en nous donnant des noms en religion; nous avons accepté d'observer les défenses pour obtenir les fruits qu'apporte la conversion; nous nous sommes volontairement engagés à protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures à l'Ouest. Si aujourd'hui, au point où nous sommes, nous abandonnons tout soudain et parlons d'aller chacun de notre côté, n'est-ce pas trahir les bonnes intentions de Guanyin, détruire le fruit de notre vertueuse entreprise et nous exposer au ridicule de nous voir reprocher de ne rien savoir mener à bien?
—
Tu as raison, frérot», répliqua Singet, «mais que faire de notre maître qui n'écoute personne? Mes yeux de feu aux pupilles d'or distinguent le bien du mal. Cette tornade, à l'instant, c'est le gosse pendu à l'arbre qui l'avait provoquée. J'avais bien vu que c'était une créature maléfique. Vous ne le saviez pas. Le Maître non plus, qui l'avait pris pour un garçon de bonne famille et m'avait obligé à le porter. Comme je me proposais de lui régler son compte, il a cherché à m'écraser en me jouant le tour de l'alourdissement du corps. Je l'ai alors écrabouillé en le jetant contre une pierre. Il a dû avoir recours au procédé de séparation du cadavre et soulever cette tornade pour enlever notre maître. Voilà pourquoi je lui en veux de ne jamais consentir à m'écouter, pourquoi je me suis senti si découragé que j'ai parlé de nous disperser. Ta volonté pleine de sincérité, mon sage frère, me plonge dans l'embarras. Et toi, Porcet, que penses-tu faire?
— Je me suis aussi laissé aller à dire n'importe quoi. En vérité, il ne faut pas se séparer. Il n'y a pas d'autre solution, frangin: il faut se fier à ce que dit Sablet, retrouver le monstre et sauver le Maître.
—
Frères!» s'exclama Singet, passant du ressentiment à la joie, «il faut nous y mettre tous ensemble, d'un même cœur, rassembler les bagages et le cheval, gravir la montagne à la recherche de la créature et nous porter au secours du Maître!»
Tous trois parcoururent une soixantaine de lis sans trouver le moindre indice, fouillant pentes et ravins, en s'accrochant aux plantes grimpantes. La montagne semblait entièrement vide d'oiseaux et d'animaux, mais ne manquait pas de vieux cèdres et de pins altiers. Singet s'impatientait;
d'un bond il sauta au sommet d'un pic et, criant:
«Transformation! » se changea en divinité à trois têtes et six bras, comme du temps où il avait provoqué de graves désordres au paradis. D'un mouvement de la trique cerclée d'or, il en produisit trois et, pif! paf! se mit à frapper à gauche et à droite sans discontinuer, s'ouvrant une voie vers l'est, une voie vers l'ouest.
À ce spectacle, Porcet secoua la tête: « Ça va mal, Sablet.
Le condisciple aîné donne libre cours à sa mauvaise humeur: ce n'est pas de cette manière qu'il retrouvera le Maître!»
Au bout d'un moment, à battre ainsi la montagne, Singet avait fait sortir toute une bande de misérables dieux dépenaillés. Fonds de culottes déchirés ou pantalons en lambeaux, ils s'agenouillaient en criant: «Grand saint, les dieux de la montagne et les divinités locales vous présentent leurs respects!
— Comment se fait-il que vous soyez si nombreux?»
s'étonna le Novice.
«Permettez-nous de vous l'expliquer, ô grand saint», répondirent-ils en se prosternant, «vous êtes ici dans les montagnes du Sanglot-aux-Pointes-d'Alène
qui s'étendent sur six cents lis. Comme il y a un dieu et une divinité tous les dix lis, nous sommes trente dieux de la montagne et trente divinités locales. Nous avions appris votre arrivée hier, mais nous n'avons pu nous rassembler assez vite, de là notre retard qui a suscité votre colère. Nous vous supplions de nous le pardonner.
— Je vous pardonne pour cette fois. J'ai une question à vous poser: combien y a-t-il de créatures maléfiques dans ces montagnes?
— Seigneur et père, il n'y en a qu'une: elle nous a complètement tondus! Elle a réduit à rien les offrandes d'encens et de papier-monnaie qu'elle veut bien nous laisser, et nous prive totalement de nourriture sanglante.
Nous n'avons plus de quoi nous nourrir et nous vêtir, les uns comme les autres. Combien de ces créatures voulezvous que la montagne fasse vivre!
—
Le monstre vit-il derrière ou devant la montagne?
— de la cuisine, surveiller la porte et, la nuit, lui agiter des clochettes ou pousser le cri du veilleur. De plus, ses petits monstres profitent de l'occasion pour nous soutirer des gratifications dites "coutumières".
—
Mais, vous qui êtes les immortels du monde des fantômes, vous n'avez pas d'argent!
— Justement, comme nous n'avons pas d'argent à leur donner, il nous faut attraper des antilopes de montagne ou des cerfs sauvages pour nous attirer leurs bonnes grâces. Si nous n'avons rien à leur offrir, ils ne manquent pas de venir saccager nos temples, arracher nos vêtements et nous rendre la vie impossible. Nous vous supplions de nous débarrasser de cette créature, ô grand saint, et de sauver les êtres vivants de la montagne.
— Puisque vous subissez sa domination et allez souvent dans son repaire, sauriez-vous d'où il vient et quel est: son nom?
—
A vrai dire, sans doute le connaissez-vous aussi.
C'est: le fils du démon à tête de taureau, celui qui fut élevé par une râksast
1. Au bout de trois cents ans d'ascèse sur les monts de Feu
2, il est. parvenu à élaborer le "vrai feu du samâdbi
3 " et à obtenir d'immenses pouvoirs. C'est son père qui l'a envoyé garder les monts du Sanglot. Son nom de lait est Bébé-Rouge
4, et son appellation Grand roi-enfant
saint.»
Ravi de ce qu'il entendait, Singet cria aux dieux et divinités de se retirer, reprit sa forme première et, sautant au bas du pic, dit à Porcet et Sablet: «Rassurez-vous, mes frères! Ne vous faites plus de soucis. Rien n'arrivera au Maître: le monstre est un parent de votre vieux Singet.»
Porcet éclata de rire: «Trêve de galéjades, frangin! Tu es du continent de l'Est
5, alors que lui est d'ici, le continent
de l'Ouest
6. Ils sont séparés par des milliers et des milliers de fleuves et de montagnes, outre deux océans. Comment pouvez-vous être apparentés?
—
La bande de tout à l'heure était composée de divinités locales et dieux des montagnes. Je les ai interrogés sur les origines du monstre: c'est le fils du roi-démon-taureau, élevé par la râksasî, appelé Bébé-Rouge. Je me souviens qu'il y a cinq cents ans, quand j'avais fait cette virée au paradis, visité toutes les montagnes célèbres de l'univers et rencontré les grands de la vaste terre, j'avais juré fraternité avec le roi-démon-taureau, dans une confrérie à sept.
Comme j'étais le plus petit de ces cinq ou six rois-démons, je traitais le démon-taureau de grand frère. Puisque le monstre est le fils de ce roi-démon et que je connais son père, jépeux me considérer, après tout, comme son oncle.
Comment oserait-il occire mon maître? Allons-y sans tarder!
— Frangin!» s'esclaffa Sablet, «comme dit l'adage, absence de trois ans abolit la parenté. Tu l'as quitté il y a cinq ou six cents ans sans avoir, depuis, échangé la moindre coupe de vin, ou quelque invitation de saison. Comment peux-tu le considérer comme un parent?
— Comment peux-tu ainsi juger les gens? L'on finit toujours par se retrouver quelque part, comme feuille de lentille d'eau rejoint l'océan. Il ne s'attaquera pas à notre maître, quand bien même il ne me tiendrait pas pour un sien parent. Me retenir à un banquet, je n'y compte pas, mais sûr qu'il me restituera le moine chinois entier.»
Revenus à de pieux sentiments, les trois disciples poussèrent droit vers la grand-route, tirant le cheval blanc chargé des bagages.
Marchant jour et nuit, ils parcoururent plus d'une centaine de lis avant d'atteindre une forêt à travers laquelle serpentait un torrent aux eaux tumultueuses, vert émeraude. Au bout, un pont de pierres plates conduisait à l'entrée d'une grotte.
«Mes frères», dit Singet, «voyez là-bas cette falaise rocheuse: ce doit être la résidence du monstre. Ouvrons la discussion: qui reste à garder les bagages et le cheval, qui m'accompagne pour terrasser la créature?
— Je n'ai pas la patience de rester assis», répliqua Porcet, «je vais avec toi.
—
Bon, parfait!» répondit Singet, recommandant à Sablet: «Cache les bagages et le cheval au fond de la forêt, et surveille-les bien pendant que nous allons tous les deux à la recherche du Maître.»
Sablet s'exécuta, tandis que Porcet et Singet, les armes à la main, se portaient en avant. Le cas de dire:
Avant que ne triomphe le feu pervers de l'enfançon, Singe de l'estprit et mère du bois ensemble s'en vont.
Si vous ne savez comment, en fin de compte, se termina leur expédition, écoutez la séance qui vient.
Livre neuvième
VERS LE PAYS D E CHAR-TARD
(chapitres X L I à X L V )