Bien ou mal s'oublient sur le moment,
Tes honneurs laissent indifférent.
Que t'importe, flotter ou sombrer:
Mange à ta flaim, bois, assoiffé!
Ame en repos: paix ininterrompue!
Tes démons guettent les estprits confus.
Te bois de méditation envahissent,
Lorsque les cinq dynamies
faiblissent.
Qui ne frissonne quand souffle te vent?
Nous parlions de Singet le grand saint, qui avait quitté Sablet: emmenant Porcet, il avait sauté par-dessus le torrent du Pin-Mort et se dirigeait droit vers l'étrange falaise rocheuse, où l'on voyait en effet une caverne. La vue qui s'offrait était exceptionnelle:
Le long du vieux chemin sombre et calme,
Cris de grues mystérieuses sous la lune.
La rivière reflète de brillantes nuées
Et coule sous le pont d'immortelles pensées.
Les gibbons sifflent, les oiseaux piaillent;
L'orchidée triomphe de la broussaille.
La brume ouvre un vertige vert,
Tins et bambous saluent le phénix clair.
Tels un paravent les sommets lointains
Surplombent grottes d'immortel destin.
Les veines des Kunlun
lancent dragons
Dont les prédestinés seuls jouiront.
8oo
Comme ils s'approchaient de l'entrée, ils aperçurent une stèle sur laquelle était gravée en huit gros caractères l'inscription:
G R O T T E D U N U A G E - D E - F E U D E L A G O R G E D U PIN-MORT D U M O N T D U S A N G L O T.
Une bande de petits monstres y gambadaient et s'amusaient à manier la lance et l'épée. Singet leur cria d'une voix tonitruante:
«Les petits, allez faire savoir sans tarder à votre maître qu'il ferait bien de libérer le moine chinois, le nôtre, s'il veut épargner la vie des créatures de la caverne entière.
Qu'il lâche le moindre "non" entre ses dents, et je renverse sa montagne, j'aplatis sa résidence!»
A ces mots, les petits monstres firent demi-tour, se réfugiant dans la grotte, dont ils fermèrent les vantaux de pierre avant de courir annoncer: «Votre Majesté, malheur!»
Après avoir ramené Tripitaka dans la caverne, le monstre l'avait fait ligoter dans la cour arrière, les quatre fers en l'air, dépouillé de ses vêtements. Il avait envoyé des petits monstres chercher de l'eau pure pour le brosser et le laver en vue de le mettre à cuire à l'étuvée, quand il entendit ces exclamations annonçant des malheurs à venir. Abandonnant les opérations, il se porta en avant pour demander ce qui était arrivé.
«Il y a un bonze au visage poilu avec une gueule de duc du Tonnerre qui réclame à l'entrée un certain moine chinois. I l est accompagné d'un autre bonze au long groin et aux larges oreilles. Il menace de jeter à bas la montagne et de piétiner la grotte au moindre "non"
murmuré entre les dents», expliquèrent les petits monstres.
«Ce sont Singet et Porcet», répliqua le roi-démon avec un petit rire dédaigneux, «ils ont donc su le retrouver.
Comment ont-ils fait? Il y a plus de cent cinquante lis de la montagne où j'ai emporté leur maître jusqu'ici! Mes petits, que les préposés aux chars les sortent!»
L'équipe qui en avait la charge poussa cinq petites charrettes et ouvrit le portail du devant. Ce que voyant, Porcet s'exclama:
«Frangin, j'ai l'impression que les monstres prennent peur, ils déménagent.
— Mais non, vois comment ils les disposent», rétorqua Singet.
Les petits monstres plaçaient en effet les cinq chars selon l'ordre des dynamies, métal, bois, eau, feu et terre.
Cinq restaient de garde, tandis que les cinq autres rentraient présenter leur rapport.
«C'est fait? demanda le roi-démon.
— Tout est en ordre, répondirent-ils.
— Apportez-moi la lance! »
Il fallut deux petits monstres de l'équipe chargée de l'arsenal pour porter l'arme à pointe de feu, longue de huit toises. Quand le roi l'eut prise en main, il partit à grandes enjambées en la faisant tournoyer, pieds nus, sans autre armure qu'une jupe de combat brodée, en brocart, autour de la taille.
Singet et Porcet levèrent les yeux et virent une créature A la face si blanche qu'elle semblait poudrée, Aux lèvres si rouges qu'elles paraissaient peintes, Chignons noirs à faire pâlir toute teinture,
Sourcils tels croissant de lune coupé au couteau.
Sur sa jupe de guerre s'enlacent phénix et dragons.
Il monte carrure plus forte que Ñata
Des deux mains il lève la lance menaçante,
Et sort, protégé d'un halo de lumière.
Ses jeux lancent flammes plus vives que l'éclair, Sa voix est grondement de tonnerre au printemps.
De ce démon voulez-vous connaître le vrai nom?
Bébé-Rouge
eil nom de long et grand renom.
La porte franchie, le monstre Bébé-Rouge le prit de haut:
«Qui est cet individu qui se permet pareil tapage chez moi?
— Assez joué la comédie, mon sage neveu», répliqua en riant Singet, qui s'était avancé, «ce matin, au bord de la route de montagne, suspendu à la plus haute branche d'un pin, tu étais ce bébé maigre et apeuré, malade de la jaunisse, qui a roulé mon maître. Alors que je t'avais porté avec la meilleure des intentions, tu t'es permis d'enlever mon maître dans ce petit vent de ta fabrication. Crois-tu que je ne te reconnais pas sous ton nouveau déguisement?
doivent des parents. Je crains que ton père ne l'apprenne et ne me reproche d'abuser de ta jeunesse, ce qui me mettrait dans un cruel embarras.
—
Maudit macaque!» vitupéra à ce discours le
monstre, emporté par la colère, «qu'est-ce que ces sentiments de parenté que j'aurais à partager avec toi? Balivernes que tout cela! Que nous chantes-tu là? Ton sage neveu? Depuis quand?
—
Tu n'es pas au courant, mon cher. L'année où j'ai juré fraternité avec ton père, tu n'étais pas encore de ce monde.
—
Ce singe divague! Comment pourrais-tu être le frère juré de mon père? Sais-tu d'où tu viens et d'où je viens?
—
Mieux que toi. C'est que je suis le Grand Saint égal au Ciel qui provoqua un terrible grabuge au paradis il y a cinq cents ans. Avant cela, j'avais parcouru le monde, jusqu'à l'extrémité des mers et aux limites du ciel. J'ai visité les quatre continents; partout, je suis allé. En ce temps, je n'admirais que force et vaillance. Ton père, le roi-démon-taureau, s'était déclaré grand saint au niveau du Ciel. Nous avions formé une confrérie de sept membres dont il était l'aîné. Le second était le roi-démon-caïman, appelé grand saint couvrant les mers. Le troisième était le roi-démon-rock
1, cet immense oiseau, lequel s'était donné
le titre de grand saint obscurcissant le Ciel. Le quatrième était le roi chameau-lion
2, grand saint qui déplace les
montagnes. Le roi macaque, grand saint perce-vent, était le cinquième, et le sixième, le roi gibbon à poils longs 3,
grand saint chasseur des dieux. Comme j'étais le plus petit, avec mon titre de Grand Saint égal au Ciel, je me plaçais au septième rang. Tu n'étais pas encore né, à cette époque où nous nous amusions si bien entre frères.»
N'en croyant pas un mot, le monstre leva sa lance à la pointe de feu pour en transpercer Singet. Celui-ci l'esquiva avec le calme d'un expert et, faisant tournoyer sa trique de fer, l'apostropha: «Petit malotru, tu ne sais pas à qui tu t'en prends! En garde! »
Le monstre sut aussi esquiver le coup.
«Maudit singe, tu n'es plus de notre temps! Prends garde à la lance! »
Il n'était plus question de parenté entre eux. La mine décomposée, l'un comme l'autre usant de tous leurs moyens, ils bondirent dans les nuages. Quelle bataille!
Singet a grand renom, le démon vastes dons.
L'un dresse en travers la barre cerclée d'or, L 'autre lève droit la lance à la pointe de feu:
Ils crachent brouillards à couvrir les trois mondes, Soufflent nuées à boucher les quatre orients.
Leurs vociférations meurtrières emplissent le ciel, Le prive de l'éclat du soleil, de la lune et des étoiles.
l'as un mot de conciliation, point de sentiments:
L'un manque à toutes les règles de la courtoisie, L'autre, dans sa fureur, ne se soucie plus des liens de parenté.
La trique frappe comme l'ouragan,
La lance fonce sauvagement.
Celui-ci est le véritable Grand saint du chaos primordial, Celui-là Sudhana, l'enfant du bien et de la fortuné*.
L'un s'efforce de l'emporter sur l'autre,
Simplement parce qu'un moine chinois s'en va saluer Bouddha.
Le monstre avait livré contre Singet plus de vingt engagements sans emporter la décision. Porcet, qui s'était tenu à l'écart, voyait clairement où en étaient les choses: le monstre ne se donnait pas encore pour vaincu, mais il ne pouvait que parer les coups, incapable de passer à l'attaque. Sans être le vainqueur, Singet surclassait son adversaire par son maniement de la trique; elle ne s'éloignait guère du crâne de ce dernier.
«Ça va mal», se disait Porcet, «ce futé de Novice, à la première faute, il amènera le démon à se fendre et d'un coup de trique l'abattra, gloire à laquelle je n'aurai aucune part...»
Le voilà qui rassemble ses énergies, brandit son râteau à neuf dents et s'élance dans l'espace pour l'assener sur la tête de la créature, laquelle prend peur et s'enfuit en traînant la lance.
«Poursuis-la! Rattrape-la donc!» crie Singet à Porcet.
Tous deux le poursuivirent jusqu'à l'entrée de la caverne où le monstre sauta au milieu de l'une des charrettes, la lance à pointe de feu dans une main; il se donna de l'autre, poing fermé, deux coups sur le nez.
«La honte ne le gêne pas, ce gars-là!» s'écria Porcet, «tu m'en diras tant! Se donner un coup de poing sur le nez pour ensanglanter son visage! Où crois-tu pouvoir porter plainte contre nous?»
Mais, suite à ces deux coups de poing, le monstre récita une incantation, si bien qu'il se mit à cracher le feu tandis En un clin d'ail, les flammes envahissaient tout.
qu'une épaisse fumée lui sortait du nez: en un clin d'ceil, les flammes envahissaient tout. Leur éclat jaillissait des cinq petits chars. Quelques bouffées de plus et l'incendie embrasait le ciel, couvrant d'un rideau de fumée la caverne. L'univers entier semblait en feu.
«Frangin», s'effraya Porcet, «ça tourne mal! Nous ne survivrons pas, si nous nous fourrons dans ce feu. J'y serais cuit à point. Il ne lui resterait plus qu'à y ajouter des épices pour me déguster! Filons, vite!»
Sur ces mots, il courut jusqu'au torrent sans se préoccuper de Singet.
Or, ce dernier
disposait
d'immenses
pouvoirs
magiques. Faisant en se pétrissant les doigts la passe antifeu, il se précipita dans les flammes à la recherche du monstre. A la vue de Singet, celui-ci vomit de nouvelles bouffées qui rendirent le feu plus violent que jamais.
Quelles flammes!
Brûlantes, elles embrasent le firmament,
Couvrent la terre d'un terrible rougeoiement.
Hiles montent et descendent telles une roue,
Comme la braise du charbon dansent partout.
Ce n'eit point feu produit parfrottement du bois*, Ni celui que, pour son fourneau, Laozi emploie, Ce n'eit ni feu du ciel, ni feu de brousse,
Mais feu du samâdhi à la rescousse'
Les cinq charrettes forment les cinq djnamies:
C'estî le feu que leur transformation produit.
Le bois du foie amplifie le feu du cœur,
Feu du cœur aplanit terre de la rate.
Terre produit métal qui se change en eau;
De l'eau naît le bois qui complète le cycle
Naissances et transformations viennent du feu:
Toutes choses brillent par celui des deux.
Tant que le démon saura souffler samâdhi,
Il reñera le premier de l'Ouest soumis.
Dans cet embrasement, Singet ne parvint pas à retrouver le monstre. Il ne voyait plus le chemin qui menait à l'entrée de la grotte. Il bondit hors des flammes, ce que vit fort clairement son ennemi, du portail où il se tenait.
Constatant sa fuite, celui-ci récupéra son matériel incendiaire, ramena sa troupe à l'intérieur, ferma les vantaux de pierre et fit préparer un grand banquet pour célébrer joyeusement la victoire.
8o
Bref, revenons à Singet, qui avait bondi hors de la gorge du Pin-Mort et abaissait son nuage vers un bois où il entendait les éclats de la conversation que Porcet avait engagée avec Sablet.
«Espèce d'idiot!» cria Singet à Porcet, «tu n'es pas un homme! Me laisser tomber et t'enfuir par peur de ce feu de malheur! Heureusement que j'ai plus d'un tour dans ma manche.
—
Frangin», se mit à rire Porcet, «le monstre te l'avait bien dit, tu n'es plus de ton temps, en effet! Comme le disent les anciens, iln'eit de héros que de son temps. T'imposeï comme parent, alors que le monstre ne voulait rien savoir!
Et quand il t'a combattu en lâchant ce feu terrible, au lieu de fuir, il a fallu que tu cherches le contact!
—
Est-il de mon niveau?
—
Non.
—
Son jeu à la lance vaut-il le mien?
—
Pas davantage. Quand j'ai vu qu'il faiblissait, ton vieux Porcet est venu te prêter main-forte, un bon coup de râteau sans penser que ce serait un aussi mauvais joueur, qu'il abandonnerait aussitôt pour s'enfuir et mettre inconsidérément le feu.
—
Tu n'aurais pas dû t'y mettre, justement. Deux ou trois engagements de plus et je lui balançais avec dextérité le coup de grâce. Est-ce que ça n'aurait pas mieux valu?»
Tandis qu'ils discutaient des capacités du monstre et s'inquiétaient de la nocivité de son feu, Sablet, appuyé contre le tronc d'un pin, était secoué par le fou rire.
«Frérot», lui demanda Singet dès qu'il s'en aperçut, «de quoi ris-tu? Tu ne vas pas me dire que tu connaissais le moyen de capturer le monstre et de briser sa ligne de feu?
La chose aurait été à l'avantage de tous, comme dit le proverbe: lue ballon se roule par l'agrégat de poils 1. Le capturer
et sauver le Maître aurait été aussi l'un de tes plus grands mérites.
— Je n'ai aucune capacité particulière, ni ne sais comment le vaincre. C'est votre précipitation à tous les deux qui me fait rire.
—
Notre précipitation?
—
Le monstre t'est inférieur, son escrime à la lance ne vaut pas la tienne, aussi est-il incapable de l'emporter. Il ne retrouve quelque avantage que dans l'incendie. À mon humble avis, il n'y aurait aucune difficulté à le capturer en Uvre IX, chapitre XLI
jouant du cycle de production et réduction successive des cinq dynamies
À ces mots, Singet éclata de rire: «Tu as raison, frérot.
Nous avons effectivement perdu notre sang-froid et oublié cette possibilité. Le principe de réduction exige de l'eau pour vaincre le feu. Ne suffit-il pas d'en chercher quelque part pour l'éteindre et sauver le Maître?
— Exactement. Inutile d'hésiter plus longtemps.
— Restez là tous les deux sans le provoquer au combat», leur recommanda Singet, «attendez que je sois allé à l'océan oriental requérir l'aide de dragons-soldats pour rapporter de l'eau, éteindre le feu démoniaque et capturer ce maudit monstre.»
Sacré grand saint! Quittant les lieux sur un nuage, il fut dans l'instant rendu à l'océan. Mais il n'était guère d'humeur à jouir du paysage maritime: il fendit les vagues, usant de la magie qui écarte les flots. Comme il avançait, il rencontra unjaksa
en patrouille, qui, à la vue de Singet, fit aussitôt demi-tour en direction du palais de cristal pour l'annoncer au vieux roi-dragon. Aoguang ordonna sur-lechamp à ses fils, petits-fils, soldats-crabes et crevettes d'aller à sa rencontre l'accueillir et l'inviter à entrer s'asseoir. Après les politesses d'usage, on servit le thé.
«Ne vous en donnez pas la peine», insista Singet, «mais pardonnez-moi de vous importuner au sujet d'une affaire qui me préoccupe. Mon maître, le moine chinois, a été enlevé par le démon Bébé-Rouge — qui porte le titre de Grand roi saint enfançon —, alors qu'il passait devant la grotte du Nuage-de-Feu dans la gorge du Pin-Mort sur sa route vers l'Ouest en quête des Écritures. Je suis allé l'y chercher, mais au cours du combat le démon a mis le feu.
Nous n'avons pas réussi à le contenir. Comme l'eau, je présume, peut venir à bout du feu, je me suis déplacé dans le but exprès de vous en demander un peu: faites-moi tomber de grandes pluies pour éteindre ce feu d'enfer et délivrer le moine chinois de cette épreuve!
—
Grand saint, vous vous trompez d'adresse. Ce n'est pas moi qu'il faut solliciter pour obtenir de l'eau de pluie.
—
N'êtes-vous point le roi-dragon des quatre mers, directeur des réserves de pluie? Où m'adresser, si ce n'est à vous?
—
I l est vrai que j'ai la direction des pluies, mais je ne puis en user à ma guise. Il me faut un décret émanant de 8o
l'empereur de Jade et précisant l'endroit, la quantité et l'heure. Et ce n'est pas tout: le paraphe des trois bureaux est indispensable avant la transmission du document pat le dieu de l'Étoile polaire
1, qui le fait savoir au duc du
Tonnerre, à la mère de la Foudre, au comte du Vent et aux garçons des Nuages. Ainsi va le dicton: Dragon sans nuées m saurait bouger.
— Je n'ai nul besoin de vent, nuages, tonnerre ou éclairs; tout ce que je demande, c'est de la pluie pour éteindre le feu.
—
Votre Sainteté n'en a pas besoin, certes, mais, seul, je ne peux rien faire pour vous. Voulez-vous que je charge mes jeunes frères de se concerter dans le but de vous aider?
—
Où habitent vos nobles frères?
—
Aoqin est le roi-dragon des mers du Sud, Aorun celui des mers du Nord et Aoshun le roi de l'océan occidental.»
Singet se mit à rire; «S'il me faut encore traverser trois océans, j'aurai plus vite fait de monter au ciel solliciter le décret de l'empereur de Jade lui-même.
—
Votre Sainteté n'a pas besoin d'y aller. Il me suffit de battre le tambour de fer et de sonner la cloche d'or: ils seront là dans l'instant.
—
Frappez et sonnez sans plus tarder, mon cher roidragon.»
L'instant d'après se présentaient en hâte les trois dragons qui demandaient:
«Grand frère, qu'y a-t-il pour vous servir?
—
Singet le grand saint est ici», répondit Aoguang, «il voudrait emprunter de la pluie pour soumettre la créature maléfique.»
Après l'échange des salutations, Singet leur exposa en détail les raisons de ce besoin en eau. Chacun se montra heureux de l'obliger. Us mobilisèrent aussitôt:
A l'avant-garde vont le preux requin
Et le poisson-scie à grande bouche.
Général carpe bondit sur les flots.
Commandant brème souffle embruns et vents.
Major maquereau sonne l'appel à l'est.
\J anguille presse la marche à l'ouest.
Au sud dansent cavaliers à l'œil rouge,
Au nord foncent les coquilles noires.
Brigadier estlurgeon commande au centre.
A.ux cinq orients, partout, de vaillants héros.
Les tortues sont de subtils Stratèges,
Sages et avisés iguanes et caïmans.
"Faisant
tournoyer de longues épées,
Les crabes avancent sur le côté.
Dames crevettes sautent, arcs tendus.
Le nez dans ses registres, poisson-chat
Pointe les troupes qui partent de là.
En témoigne le poème:
Les dragons des quatre mers sont heureux d'aider Le grand saint, lequel les avait sollicités.
Ils portent l'eau qui éteindra le feu,
Car le sort de Tripitaka est en jeu.
À la tête de la troupe des dragons, Singet fut bientôt rendu à la gorge du Pin-Mort de la montagne du Sanglot.
«Mes chers frères du clan des Ao», leur dit-il, «je vous ai fait venir de loin. C'est ici que demeure le démon, mais je vous prie de rester dans les airs et de ne pas vous montrer.
Laissez-moi le combattre: si je l'emporte, inutile d'intervenir; si j'ai le dessous, il n'est pas non plus nécessaire de participer au combat. I l vous suffira, quand il répandra t'incendie, de cracher tous ensemble la pluie à mon appel. »
Les rois-dragons acquiescèrent.
Singet descendit ensuite sur son nuage dans le bois de pins où il voyait Porcet et Sablet. Comme il les appelait, Porcet répondit le premier:
«Tu n'as pas mis longtemps, frangin. As-tu réussi à les faire venir, les dragons?
—
Ils sont tous là. Vous feriez bien de faire attention aux bagages, qu'ils ne se mouillent pas sous les averses quand je serai parti le combattre.
— Sois tranquille,» répliqua Sablet, «tu peux y aller, nous nous occuperons de tout comme il convient. »
Singet sauta par-dessus la gorge et, arrivé à l'entrée, cria: «Ouvrez!»
Les petits monstres retournèrent annoncer: «Singet est de nouveau là! »
Bébé-Rouge partit d'un grand rire, la face tournée vers le ciel: «Le singe est revenu parce qu'il s'imagine que le feu 8 i o
ne saurait le brûler. Mais ce ne sera pas comme l'autre fois: je ne m'arrêterai pas avant de l'avoir calciné.»
Il sauta sur ses pieds et, dressant la longue lance, ordonna:
«Mes petits, sortez les charrettes à feu!»
Puis, devant le portail, il apostropha Singet: «Que reviens-tu faire ici?
—
Rends-moi mon maître!
—
Tu as la tête dure, sacré macaque! Si le moine chinois peut te tenir lieu de maître, pour moi, il fera un plat excellent à déguster accompagné de vin. Et tu crois pouvoir le.réclamer? N'y pense plus, n'y songe plus!»
Hors de lui à cette réponse, Singet brandit la trique cerclée d'or et l'abattit. Le monstre s'avança à sa rencontre, parant aussitôt le coup de sa lance à la pointe de feu. Cette fois, le combat ne se déroula pas de la même façon:
La fureur emporte le démon,
Le singe vibre d'indignation.
L'un ne cherche qu'à sauver le pèlerin,
L 'autre tient à Tripitaka pour son festin.
A cœurs aliénés point de parenté;
Sentiments éloignés: point àe quartier]
L'un voudrait écorcher vif l'ennemi juré,
L'autre le dévorer dans la sauce trempé.
Quelle vaillance, et quelle férocité!
Sans vaincu ni vainqueur trique à lance mêlée:
Vingt combats les retrouvent à égalité.
Voyant qu'il ne pourrait l'emporter au bout de vingt reprises, le monstre, d'une feinte, se dégagea et, se donnant deux coups sur le nez, se remit à cracher le feu, enflammant d'un coup les charrettes de l'entrée. Une épaisse fumée jaillissait de sa bouche et de ses yeux. Singet se tourna pour crier: «Holà! princes-dragons, où êtesvous?»
Les frères dragons, à la tête de leur troupe aquatique, déversèrent la pluie sur les flammes démoniaques. Quelle pluie!
D'abord
Comme si toutes les étoiles du ciel tombaient, Puis comme si
8 I I
Toutes les vagues de l'océan se déversaient.
Au début, de l'eau par poignées,
Ensuite à pleines bassines,
La pluie couvre la terre de colverts
Et rend bleuté le sommet des montagnes
Le ravin se remplit de mille toises de jade,
Le torrent se gonfle de milliers de paillettes.
Le carrefour eU inondé,
Le ruisseau aux neuf méandres coule droit.
Pour aider le moine chinois en difficulté,
C'est la Rivière céleile
qui se déverse!
Si torrentielle que fût la pluie, elle ne pouvait réduire l'incendie déclenché par le monstre. Cette pluie secrète des dragons n'était bonne qu'à réduire le feu ordinaire, non pas celui du samâdhi. Elle ne faisait que l'aéfiver comme l'huile jetée sur le feu.
«Je fais une passe et me glisse dans les flammes», déclara Singet. Faisant tournoyer sa trique de fer, il se jeta à la poursuite du monstre. Le voyant resurgir, le démon lui cracha une bouffée de fumée à la figure. Singet eu beau tourner aussitôt la tête, il sentit les yeux le brûler si douloureusement qu'il ne put s'empêcher de verser des larmes. En effet, si le grand saint ne redoutait pas le feu, il craignait la fumée. L'année où il avait provoqué de graves désordres au paradis, seigneur Laozi l'avait mis à transmuter dans son fourneau aux huit trigrammes: Singet avait fort heureusement réussi à se placer dans la position du trigramme du vent
1, de sorte qu'il n'avait pas brûlé.
Mais la fumée soulevée par le vent l'avait roussi en lui donnant des yeux de feu et des pupilles d'or. I l en avait gardé la crainte de la fumée. Aussi, quand le monstre lui en souffla une nouvelle bouffée, Singet ne put y tenir et s'enfuit sur un nuage. Le démon rangea une seconde fois son équipement d'incendiaire et retourna dans la grotte où il résidait.
Les flammes et la fumée avaient donné si chaud à Singet que, ne pouvant en supporter davantage, il avait cherché le salut en se jetant droit dans les eaux du torrent, sans penser que le froid brutal provoquerait un tel choc: le souffle du feu attaquant le cœur, ses trois âmes quittèrent leur demeure. Le malheureux gisait inanimé, le souffle coupé, gorge et langue froides. Du haut des airs, les quatre rois-dragons, affolés, arrêtèrent la pluie et se mirent à 8 1 2 crier: «Amiral des Roseaux-Célestes
1! Général des
Rideaux-Roulés
2! Ne vous cachez pas dans les bois, venez
chercher votre condisciple!»
S'entendant appeler par leur titre divin, Porcet et Sablet se hâtèrent de détacher le cheval, de charger les bagages et, sans se soucier de la boue, descendirent le torrent à la recherche de Singet. Ils aperçurent vers l'amont des eaux tumulteuses qui roulaient par-dessus un cadavre. Sablet se jeta tout habillé à l'eau, le prit dans ses bras et le ramena sur la rive: c'était le corps de Singet. Hélas! Voyez ses membres raides et recroquevillés, le corps entier froid comme la glace.
«Pauvre cher condisciple!» s'écria Sablet, les yeux embués de larmes, «toi qui étais voué à une vie de milliers et millions d'années, te voilà l'infortunée victime d'un accident de parcours!
—
Ne pleure pas,.frère!» dit en riant Porcet, «le singe simule la mort pour nous faire peur. Tâte-le: ne lui restet-il pas un peu de chaleur sur la poitrine?
—
Il est. froid des pieds à la tête. Comment le faire revivre avec un reste de chaleur?
—
Qui est. capable de soixante-douze transformations, dispose de soixante-douze vies. Tire-lui les pieds pendant que je l'arrange.»
Sablet se mit tout de bon à le tirer par les pieds tandis que Porcet lui soutenait la tête, le dressait sur son séant et, lui repliant les jambes, l'asseyait en tailleur. Après s'être frotté les mains pour les réchauffer et lui avoir bouché les sept ouvertures
3, ce dernier entreprit de le masser selon les méthodes de la méditation
4. En fait, Singet avait le souffle
bloqué au «champ de cinabre» du bas-ventre, sous l'effet du choc provoqué par l'eau glacée, et ne pouvait émettre le moindre son. Fort heureusement, massé, frotté, pétri par Porcet, Singet poussa un moment plus tard le cri «Ô maître!» car le souffle s'était remis à circuler, franchissant les «trois passes
5», et, revenant de la «salle-claire
6», avait
débouché les septs ouvertures du corps.
«Frangin», se récria Sablet, «tu ne vivais que pour le Maître et, mort, son nom te reste sur les lèvres. Réveilletoi, nous sommes ici!
—
Vous êtes là, mes frères?» répondit Singet en ouvrant les yeux, «j'en ai bavé, cette fois!
—
Tu étais évanoui», répliqua Porcet en riant, «si je ne t'avais pas secouru, ton compte était bon. Et on ne me remercie pas! »
Singet se mit debout, leva la tête vers le ciel et demanda:
«Où sont les frères Ao?
— Nous sommes ici, à votre service, répondirent, du milieu des airs, les quatre rois-dragons.
— Je suis désolé de vous avoir dérangés pour rien.
Rentrez chez vous, je vous prie. Je vous renouvellerai mes remerciements un autre jour.»
Les dragons reconduisirent leurs troupes aquatiques, en un majestueux défilé que le récit ne vous détaillera pas.
Sablet prit Singet par le bras pour l'aider à revenir au bois de pins, où ils s'assirent. Peu après, comme son souffle reprenait son cours normal, il ne put retenir les larmes qui roulaient sur ses joues et s'écria une seconde fois: «O maître!
«Je me souviens de l'année où, quittant le pays, Vous m'aviez sauvé du malheur sous les éboulis.
Par monts et par vaux tant d'obstlacles franchis Nous ont coûté mille souffrances et ennuis.
Au gré du bol d'aumônes, vide ou rempli,
Nous mangions, ne trouvant que dans les bois logis.
Vous, dont le seul souci est d'accomplir le fruit, J'ignore dans quels tourments vous vous trouvez pris.
— Ne te tourmente donc pas, frangin», répondit Sablet, «établissons sans tarder un plan pour trouver de l'aide quelque part et secourir notre maître.
—
Où chercher du secours?
—
Quand la bodhisattva Guanyin nous avait chargés de la protection du moine chinois, ne nous avait-elle pas promis que le Ciel et la Terre ne resteraient pas sourds à nos appels? Où trouver ailleurs secours?
— Je me souviens que du temps où j'avais fait des miennes au paradis, aucune troupe céleste n'avait été capable de m'arrêter. Puisque les pouvoirs magiques de ce monstre ne sont pas plus faibles que les miens, il faudrait quelqu'un d'un peu plus fort pour le vaincre. Étant donné que les dieux du ciel ne sont pas à la hauteur, et que les génies de la terre sont incapables, la seule solution, si nous voulons capturer le démon, est d'aller chercher Guanyin; mais je 8 i 4 me sens trop mal en point pour une culbute dans les nuages, peau éraflée, muscles froissés, reins et genoux douloureux. Que faire?
— À tes ordres», répondit Porcet, «j'irai la chercher.
— C'est bon, tu peux y aller», répliqua en souriant Singet, «quand tu seras reçu par la bodhisattva, il faudra surtout ne pas la regarder dans les yeux, mais la saluer tête basse. Attends qu'elle te questionne pour lui préciser le lieu, le nom du démon et la nécessité de se porter au secours du Maître. Si elle consent à venir, la créature sera capturée à coup sûr.»
Sur ces mots, Porcet monta sur les nuées et se dirigea vers le sud.
Revenons au monstre en sa caverne.
«Mes petits», dit-il avec une immense satisfaction, «Singet le Novice en a pris pour son grade. Il n'est pas mort, mais on peut dire qu'il a été sonné et bien sonné. Aïe! Je crains qu'il n'aille à nouveau chercher du renfort. Ouvrez la porte que j'aille voir qui il a bien pu inviter!»
Les petits monstres s'exécutèrent et leur chef bondit dans l'espace pour observer la situation. Il aperçut Porcet qui filait vers le sud. Certain que cette direction ne pouvait mener nulle part ailleurs que chez la bodhisattva Guanyin, il abaissa aussitôt son nuage et appela les petits: «Apportezmoi mon sac en cuir. I l y a longtemps que je ne m'en suis pas servi: la cordelette de la fermeture ne doit plus être très solide. Changez-la-moi et posez le sac au pied de la porte intérieure. Je me charge d'attirer le cochon par ici et de le mettre dans le sac: quand il sera cuit à point et bien tendre, vous aurez votre part.»
Au fait, le démon disposait d'un sac à tout usage appelé «comme-il-vous-plaira». Les petits monstres allèrent le chercher, changèrent la cordelette et le déposèrent à l'intérieur.
Bref, disons que leur chef connaissait bien la région, qu'il habitait depuis fort longtemps. Il savait quelle était la voie la plus rapide pour les mers du Sud et, empruntant celle-ci, monté sur un nuage, il rattrapa et dépassa sans difficulté Porcet. Assis majestueusement sur le sommet d'une falaise, il se transforma en fausse Guanyin et l'attendit.
L'idiot allait bon train sur son nuage quand, tout à coup, lui apparut la bodhisattva. Comment aurait-il pu distinguer la vraie de la fausse? Ce n'était après tout que prendre l'image pour la réalité du Bouddha. Il arrêta son véhicule et se prosterna: «Votre
disciple
Porcet
Conscient-de-ses-Capacités vous salue.
— Quelle affaire t'amène à venir me voir au lieu de protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures? lui demanda la fausse Guanyin.
— Un monstre nommé Bébé-Rouge a enlevé notre
maître alors que votre disciple passait devant la grotte du Nuage-de-Feu dans la gorge du Pin-Mort de la montagne du Sanglot, en route avec lui dans la quête des Écritures.
Moi et mes condisciples l'avons retrouvé et provoqué au combat, mais le monstre sait lancer des flammes et nous n'avions pas réussi à vaincre au premier combat. Au second, nous avons demandé l'aide de la pluie aux roisdragons, mais sans mieux parvenir à éteindre l'incendie.
Notre condisciple, gravement brûlé, ne peut bouger et m'a envoyé solliciter votre aide. Nous espérons ardemment en votre compassion,
délivrez notre maître de cette
épreuve!
— Le maître de la grotte du Nuage-de-Feu n'est pas de ceux qui s'attaquent aux êtres vivants. C'est vous, certainement, qui l'avez provoqué.
— Pas moi, mais mon condisciple Conscient-de-la Vacuité. Le monstre s'était chargé en petit gosse pendu à un arbre pour éprouver notre maître qui est si compatissant! I l m'avait demandé de le détacher, et à mon condisciple de le porter, pour la durée de l'étape: c'est lui qui l'a précipité dans un ravin et c'est alors que le monstre a déclenché une tornade à la faveur de laquelle il a enlevé notre maître.
—
Lève-toi et suis-moi auprès du maître de la grotte:
je lui parlerai en ta faveur, tu lui feras tes excuses et je te ramènerai ton maître.
—
Si vous voulez bien nous le rendre, je lui ferai volontiers une prosternation.
—
Suis-moi! »
Avec une parfaite inconscience, l'idiot l'accompagna en revenant sur ses pas jusqu'à l'entrée de la caverne du Nuage-de-Feu, au lieu de prendre la direction des mers du Sud.
«Ne t'inquiète pas», dit le monstre en passant la porte, «c'est un vieil ami, entre!»
A grands cris, les monilres se jetèrent tous ensemble sur lui.
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L'idiot n'avait guère le choix. I l franchit le seuil. À grands cris, les monstres se jetèrent tous ensemble sur lui et le poussèrent dans le sac de cuir, dont ils serrèrent solidement la cordelette qui fermait l'ouverture, puis le suspendirent très haut, à la maîtresse poutre. Le démon reprit sa forme première et, trônant au milieu de la salle, l'apostropha:
«De quelle capacité te targues-tu donc, Porcet, pour avoir la prétention de protéger le moine chinois dans sa quête des Écritures et l'audace d'inviter la bodhkattva à me terrasser? Tu ferais mieux d'ouvrir grands les yeux: tu ne me reconnais toujours pas? Je suis le Grand roi saint enfançon. Tu es maintenant entre nos mains et tu resteras quatre ou cinq jours suspendu, avant d'être cuit à l'étuvée et distribué à nos petits monstres pour être servi avec du vin.
— Maudite créature!» se mit, à ces mots, à tempêter Porcet, «quelle impudence! Si vous me mangez à l'issue de ces infâmes intrigues, je me promets de vous donner à tous et à chacun la peste céleste qui fait enfler la tête
L'idiot poursuivit longtemps ses cris et vitupérations, sur lesquels nous ne nous étendrons pas davantage.
Revenons à Singet, qui était assis en compagnie de Sablet lorsqu'il sentit un courant d'air putride lui passer sur le visage. Il éternua et s'exclama: «Mauvais! Ce coup de vent n'augure rien de bon. Porcet a dû se tromper de chemin.
—
Ne peut-il pas demander son chemin, s'il s'est égaré?
— Je pense qu'il est tombé sur le monstre.
—
Dans ce cas, ne serait-il pas capable de rentrer en courant?
—
Ce n'est pas évident. Reste ici sur tes gardes, pendant que je cours aux nouvelles du côté du torrent.
— Avec tes reins qui te font encore mal, j'ai peur que tu ne tombes entre ses mains. Laisse-moi y aller.
—
Tu ne serais pas à la hauteur de la situation. Il vaut mieux que ce soit moi.»
Le brave Singet! Serrant les dents pour supporter la douleur, il traversa le torrent, trique en main, et devant la grotte, lança: «Maudite créature!»
Le petit monstre qui gardait la porte se précipita à l'intérieur pour annoncer: «Le Novice est revenu crier à la porte!»
Comme le roi leur donnait l'ordre de le capturer, la foule des petits monstres, par la porte aussitôt ouverte, se précipita dehors en criant, se poussant et se bousculant, armés de lances et d'épées. «Attrapez-le! Attrapez-le», hurlaient-ils. Singet se sentait trop fatigué pour oser les affronter. Se cachant sur le côté de la route, il récita une incantation et, criant: «Transformation!» se changea en un ballot enveloppé d'un tissu brodé d'or. Ce que voyant, les petits monstres rapportèrent: «Votre Majesté, le Novice a pris peur et s'est enfui en abandonnant un ballot, dès qu'il nous a entendu crier "Attrapez-le!".
— Le ballot ne doit rien contenir de précieux», répliqua en riant le roi, «sans doute quelques tuniques de bonze toujours en faire des chiffons après les avoir lavés.»
L'un des petits monstres, ignorant que c'était une transformation de Singet, revint avec le ballot sur le dos.
«Parfait», se dit Singet, «ils m'ont pris en charge.»
Sans y attacher plus d'importance, le monstre l'abandonna à l'intérieur.
Le brave Singet! Le voilà créant une imitation du fara et l'illusion de l'illusoire: il s'arracha un poil et, de son souffle magique, le transforma en un autre ballot exactement semblable au précédent. Lui-même se changea cette fois en mouche, qui se posa sur le chambranle. Il entendait Porcet grogner de façon indistincte, comme un cochon atteint de fièvre porcine. Voletant en bourdonnant, Singet découvrit qu'il était suspendu dans le sac en cuir. Il s'y posa et put entendre la litanie de ses malédictions à l'adresse du monstre: «Aller jusqu'à se faire passer pour Guanyin, me ramener et me pendre et, qui plus est, menacer de me dévorer! Le jour viendra où mon condisciple aîné,
déchirées et de vieux chai
Apportez-le: on pourra
«Déployant son immense pouvoir, égal au Ciel, Vous capturera tous, à l'inttant, sans appel.
Il ouvrira le sac pour me laisser sortir:
Tu auras mille coups de râteau pour finir!»
À ce discours, Singet rit intérieurement: « L'idiot ne m'a pas l'air d'avoir perdu son allant, bien que ce doive être plutôt étouffant là-dedans. I l faut absolument que je le capture, ce monstre; la seule façon d'avoir ma revanche!»
Il cherchait quelque moyen de délivrer Porcet, quand il entendit le roi crier:
«Où sont les six puissants commandants?»
Il y avait alors six jeunes monstres qui avaient les faveurs du roi-démon; il leur avait conféré le titre de «puissant commandant», chacun portant un nom particulier: l'un Brouillard-de-Nuage et l'autre Nuage-de¬ Brouillard; l'un Rapide-comme-le-feu
et l'autre Vifcomme-le-vent;
l'un Chauffe-Gril
et l'autre
Gril Chauffe.
Les six commandants s'avancèrent et s'agenouillèrent.
«Connaissez-vous Sa Majesté le vieux roi?
— Nous le connaissons!
— Partez de nuit, s'il le faut, l'inviter à venir ici, où nous lui offrirons, cuit à la vapeur, le moine chinois que nous avons capturé et qui lui prolongera mille fois la vie.»
Les six monstres acquiescèrent et, se retirant respectueusement, partirent immédiatement.
Singet quitta en bourdonnant le sac en cuir et suivit les six commandants hors de la grotte.
Si vous ne savez, en fin de compte, comment fut invité le vieux roi, écoutez donc la séance qui vient.