Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre42

042 OÙ LE GRAND SAINT SE REND, PLEIN DE RESPECT, AUX MERS DU SUD, ET GUANYIN, PAR COMPASSION, SE CONTENTE DE LIER BÉBÉ-ROUGE.

Le récit nous a dit comment les six puissants commandants franchirent la porte de la grotte: ils partirent en suivant la route qui s'en allait droit vers le sud-ouest.

soyons séparés, je me souviens de son apparence: prenons-la et voyons si le vieux s'y laissera prendre.»

Le brave Singet! Faussant compagnie aux six petits monstres, il déploya ses ailes et s'envola à plusieurs dizaines de lis de ces derniers, puis, d'une secousse de son corps, se changea en démon-taureau. Il s'arracha quelques poils pour les transformer en autant de petits monstres.

Faucon au poing et chiens en laisse, arcs et arbalètes tendus, ils se donnaient l'air, en attendant l'arrivée des six puissants commandants, d'avoir encerclé le gibier dans la combe.

La compagnie marchait clopin-clopant, quand tout à coup leur apparut le roi-démon-taureau, trônant au milieu de ses gens. Gril-Chauffe et Chauffe-Gril se jetèrent à genoux: «Votre très vénérable Majesté était donc là!»

Nuage-de-Brouillard et Brouillard-de-Nuage, Rapidecomme-le-feu et Vif-comme-le-vent n'avaient d'yeux que de chair et n'étaient pas non plus capables de discernement. Ils tombèrent tous à genoux, frappant le sol du front et s'écriant: «Seigneur et père! Nous sommes envoyés par l'Enfant saint, grand roi de la grotte du Nuage-de-Feu, inviter Votre Majesté à manger de la chair du moine chinois, ce qui prolongerait Sa vie mille fois.

— Relevez-vous mes enfants, et rentrez avec moi, que je me change, prétexta Singet.

—

À votre convenance, mais il n'est pas utile de retourner à la résidence», objectèrent les petits monstres en se prosternant, «la route est longue et Sa Majesté notre roi nous le reprocherait. Nous vous prions de partir de ce pas.

—

Les braves petits! » s'exclama Singet en riant, «c'est bon! Ouvrez la voie, je vais avec vous.»

Pleins d'énergie, les six monstres allèrent de l'avant en criant de faire place tandis que le grand saint les suivait.

Ils furent bientôt arrivés là où ils étaient attendus. Vifcomme-le-vent et Rapide-comme-le-feu se précipitèrent à l'intérieur pour annoncer:

«Votre Majesté, le très vénérable grand roi votre père est là.

—

Vous savez vous rendre efficaces: déjà de retour!»

se réjouit le démon. Et d'ordonner sur-le-champ aux capitaines des différents corps d'armée d'aligner leurs troupes, de déployer les bannières et battre tambour pour accueillir dignement Sa Majesté père.

Tous les monstres de la caverne, conformément à l'ordre reçu, sortirent s'aligner. Bombant le torse et prenant un air hautain, Singet récupéra d'une secousse les poils qu'il avait changés en fauconniers et piqueurs, puis entra à grandes enjambées s'asseoir face au sud, au milieu de la salle.

Bébé-Rouge s'agenouilla devant lui et lui dit en se prosternant: «Royal père, votre fils vous salue.

— Trêve de cérémonie, mon fils», répliqua Singet.

Le roi-démon ne se tint debout à ses pieds qu'après quatre grandes révérences.

«Mon fils», reprit Singet, «pourquoi m'as-tu fait venir?

— Votre indigne fils a capturé hier une créature qui n'est autre que le moine des grands Tang des terres de l'Est. Comme c'est un homme qui s'est cultivé au cours de dix générations successives, j'ai depuis toujours entendu dire que manger un morceau de sa chair procurerait une longévité aussi grande que celle des immortels des îles Penglai ou Yingzhou

1. Ne pouvant se résoudre à le

consommer seul, votre Stupide fils s'est permis de vous convier à le partager pour que vous atteigniez mille éons de plus.»

À ces mots, Singet feignit de perdre contenance: «Quel moine chinois, mon fils?

— Celui parti en quête des Écritures au paradis de l'Ouest.

—

Ne serait-ce point le maître de Singet le Novice, mon fils?

—

Exactement.

—

Ne te frotte pas à lui! » fit Singet en agitant la main et secouant la tête, «n'importe qui d'autre, à la rigueur, mais lui! Ne sais-tu donc pas de quoi il en retourne, mon sage garçon? Ne l'as-tu donc jamais rencontré? Immenses sont les pouvoirs de ce singe grâce à ses transformations multiples. Au temps des graves troubles qu'il avait provoqués chez les fonctionnaires célestes, l'empereur de Jade avait dépêché cent mille hommes de troupes célestes, déployé filets du ciel et nasses terrestres sans parvenir à le capturer.

Et tu aurais l'audace de vouloir manger son maître?

Renvoie-le au plus vite et garde-toi de provoquer le singe!

Si jamais il l'apprenait, il n'aurait nul besoin de venir te combattre, il lui suffirait de percer un trou au flanc de la montagne avec sa trique cerclée d'or; et il te l'emporte,la montagne! Mon fils, où pourrais-tu alors trouver abri,où m'enverrais-tu prendre refuge, à mon âge?

—

Que dites-vous là? En magnifiant la puissance d'autrui, vous réduisez à rien celle de votre enfant. Singet et ses deux frères avaient mené le moine chinois jusqu'à michemin de notre montagne, quand je leur ai enlevé le Maître par le subterfuge d'une transformation. Le singe est alors venu à ma porte me provoquer avec le dénommé Porcet et s'est, mis à déblatérer à propos d'une prétendue parenté, ce qui m'a exaspéré au point de le combattre à plusieurs reprises. Je ne lui ai rien trouvé de si remarquable. Lorsque Porcet s'est mêlé à la bataille, j'ai craché le feu du samâdhi qui les a mis en déroute. I l a été pris d'une telle panique qu'il est allé chercher les quatre dragons-rois des océans, mais leurs pluies n'ont pu éteindre mon feu: il a été si gravement brûlé qu'il est tombé évanoui. Il avait envoyé en toute hâte Porcet demander du secours à la bodhisattva Guanyin des mers du Sud, mais en prenant l'aspect de cette dernière j'ai induit Porcet à venir ici même où il est toujours, suspendu dans un sac et prêt à être passé à la vapeur pour être distribué à nos petits monstres quand il sera cuit à point. Le Novice était revenu tempêter à la porte, mais quand j'ai donné l'ordre de s'emparer de sa personne, il a eu si peur qu'il s'est enfui en abandonnant son baluchon. C'est alors que je vous ai fait inviter, père, pour que vous le voyiez vivant avant la cuisson, ce moine chinois, et que vous en mangiez afin d'obtenir vie éternelle sans vieillesse.

—

Mon sage fils!» ricana Singet, «tu ne sais le vaincre que par le feu du samâdhi. Ignores-tu qu'il dispose de soixante-douze transformations?

— Je le reconnaîtrais, quelles qu'elles soient. Jamais il n'oserait franchir notre porte.

—

Mon enfant, s'il se changeait en quelque chose de gros comme un éléphant, tu le reconnaîtrais et il lui serait difficile de franchir ta porte, mais te serait-il facile de le détecter s'il se changeait en quelque chose de petit?

—

Qu'il se transforme en si menu qu'il lui chante: je dispose à chaque entrée de quatre ou cinq petits monstres.

Comment échapperait-il à leur vigilance?

—

Tu ne te rends pas compte: il peut se changer en mouche, en moustique, en pou, ou encore en abeille, papillon et criquet, et même prendre mon propre aspect.

Le reconnaître? Allons donc!

— Ne vous en souciez point: aurait-il cœur de bronze et rate de fer, il n'oserait s'approcher de notre porte.

— Ce qui revient à dire, mon sage fils, que tu disposes effectivement

des moyens

de le surclasser; sinon,

m'aurais-tu invité à partager la chair du moine chinois? Je ne saurais, toutefois, en manger aujourd'hui.

— Pourquoi pas?

— Comme je me fais vieux, ta mère ne cesse de me pousser à faire de bonnes actions. Je ne vois pas autre chose que l'abstinence de viandes.

— Avez-vous fait vœu d'abstinence permanente, mon royal père, ou mensuelle, simplement?

— Ni permanente, ni mensuelle. Je pratique l'abstinence dite "du tonnerre 1": quatre jours par lune seulement.

— Quels jours?

— Le six, et les trois jours marqués par la combinaison avec le huitième des troncs célestes, xin. Or, nous entrons ce

matin dans une journée xinyou: xin

commande l'abstinence; de plus, on ne reçoit pas un jour you. Attendons demain: je m'occuperai moi-même de le nettoyer, laver et cuire pour que nous en jouissions tous ensemble.»

À cette réponse, le roi-démon se mit à réfléchir en son for intérieur: «Mon père a toujours vécu de chair humaine: après plus de mille ans, pourquoi se serait-il mis en tête de manger végétarien? Ce ne sont pas ces trois ou quatre jours d'abstinence qui pourraient compenser l'accumulation des mauvaises actions qu'il a commises depuis le début de son existence. Le prétexte est louche.

C'est suspect, très suspect!»

Il fit aussitôt demi-tour, franchit la porte intérieure et convoqua les six commandants pour leur demander:

«Où avez-vous rencontré le vieux roi quand vous lui avez présenté mon invitation?

—

À mi-chemin.

— Je trouvais que vous étiez rentrés vite et vous en avais fait la remarque. C'est que vous n'étiez pas allés jusque chez lui.

—

En effet.

—

Ça va mal! Il nous a roulés! Ce n'est pas le roi mon père!

—

Mais, Votre Majesté», protestèrent les six monstres en s'agenouillant, «même votre propre père, seriez-vous incapable de le reconnaître?

— L'aspect, les gestes sont parfaitement ressemblants, mais il ne parle pas comme lui. Je crains qu'il ne nous ait eus. Tenez-vous sur vos gardes: ceux qui manient l'épée, qu'ils la sortent du fourreau; que les lanciers aiguisent leur lance; qu'ils se tiennent prêts, ceux qui se servent d'une trique, tout comme ceux qui sont armés de cordes. Attendez que j'aille l'interroger et observez ses réponses. S'il s'agit vraiment de mon père, qu'importe s'il ne le mange ni aujourd'hui ni demain, ou même dans un mois! Mais s'il répond de travers, à mon appel, jetez-vous tous sut lui! »

Les démons acquiescèrent.

Le roi retourna à l'intérieur et s'inclina à nouveau devant Singet qui lui dit: «Trêve de cérémonies en famille, mon fils. Ces politesses sont inutiles. Parle si tu as quelque chose à me dire.

—

Votre stupide garçon», répondit le roi en s'inclinant jusqu'à terre, «vous a invité pour deux raisons, vous offrir la chair du moine chinois et vous poser une question.

L'autre jour, comme je me promenais et étais monté au neuvième ciel sur une luminosité faste, je suis tombé sur maître Zhang Daoling, le patriarche

—

Zhang Daoling, le précepteur céleste?

—

Exactement.

—

Qu'est-ce qu'il t'a dit?

—

Quand il a vu comme j'étais bien bâti et assuré dans mes cinq sens, frappé par l'harmonie des trois parties de mon visage, il m'a demandé l'année, le mois, le jour et l'heure de ma naissance. Mais votre fils était trop jeune pour s'en souvenir précisément. Expert en astrologie 2, le

maître voulait calculer mon horoscope. Telle est la question que je souhaitais vous poser en vous invitant ici, de façon à lui permettre de tirer mon horoscope la prochaine fois que je le rencontrerai.»

À ces mots, Singet se mit à ricaner intérieurement, assis sur sa chaise: «Sacré monstre! Depuis que j'ai embrassé la doctrine du Bouddha et protégé le Maître venu de Chine, j'en ai capturé plus d'une, de ces créatures maléfiques, mais "Livre IX, chapitre XLII

aucune aussi retorse que celui-là! J'aurais toujours su lui en sortir des miennes s'il m'avait interrogé sur des affaires de ménage ou s'était plaint de manquer de riz ou de fagots.

Mais comment diable savoir quand il est né?»

Le brave singe-roi était des plus malins. Majestueusement assis, sans laisser percer la moindre inquiétude, il répliqua en arborant le plus beau des sourires:

«Relevez-vous, mon sage fils. Je me fais vieux et j'ai l'esprit constamment assailli d'affaires de toutes sortes, si bien que sur le moment je ne parviens pas à me souvenir de l'heure de ta naissance. Attends demain, que je le demande à ta mère à mon retour.

— Mais, père, vous aviez toujours à la bouche les huit caractères de mon horoscope, répétant à qui voulait l'entendre que j'aurais longévité égale à celle du Ciel. Comment auriez-vous pu l'oublier maintenant? C'est invraisemblable! C'est le faux! » Il poussa un cri et les monstres en armes se bousculèrent pour se jeter à la tête de Singet, qui parait leurs coups de sa trique cerclée d'or. Reprenant sa forme originelle, il apostropha Bébé-Rouge:

«Tu perds la raison, mon fils. S'attaquer à son père?»

Rempli de confusion, le roi-démon n'osait ni répondre ni le regarder. Singet en profita pour quitter la résidence, transformé en rayon d'or.

«Votre Majesté, le Novice s'est enfui! s'écriaient les petits monstres.

— C'est bon, c'est bon! Laissez-le partir! I l m'en a fait assez baver. Fermez la porte et laissez-le tranquille. Venez brosser et nettoyer le moine, on va le cuire et le manger, voilà tout!»

Trique en main, Singet était revenu près du torrent, riant aux éclats. Alerté par le bruit, Sablet était aussitôt sorti du bois pour l'accueillir:

«Frangin, comment se fait-il que tu ne rentres que maintenant, et pourquoi de tels éclats de rire? Sans doute as-tu réussi à secourir le Maître.

—

Non, mais j'ai gagné la première manche.

—

Que veux-tu dire?

— chair du Maître. Pensant qu'il s'agissait du roi-démontaureau, j'ai pris son apparence et suis entré m'asseoir chez lui. J'ai eu le plaisir d'être traité en père et de recevoir ses révérences. Cette fois, je l'ai bien eu!

—Je crains, frangin, qu'à ne chercher que de petits avantages de cette sorte, la vie du Maître ne soit mise en péril.

—

Ne t'inquiète pas. Laisse-moi

faire venir la

bodbisattva.

—

Mais n'as-tu pas mal aux reins?

—

Non, c'est passé. Comme disent les anciens, il suffit d'être heureux en affaires pour se sentir rempli d'énergie.

Je m'en vais. Surveille bien les bagages et le cheval en mon absence.

— Tu l'as poussé à la vengeance: je crains qu'il ne mette à mal notre maître. Pars et reviens vite!

— Je serai de retour en moins de temps qu'il n'en faut pour cuire un repas.»

Le brave Singet! I l quitta Sablet au milieu de cette conversation et, d'une culbute dans les nuages, atteignit les mers du Sud. I l ne lui fallut pas une heure pour apercevoir du haut des airs le paysage du Potalaka. L'instant d'après, abaissant son nuage, il atterrissait sur la falaise Raka et, tandis qu'il marchait respectueusement, vit les dieux des vingt-quatre chemins qui accouraient pour l'accueillir.

«Où allez-vous, grand saint? demandèrent-ils.

— Je voudrais voir la bodbisattva, répondit Singet après les avoir salués.

—

Un instant. Permettez-nous de vous annoncer.»

Hârîtî

et les autres divinités se rendirent à la grotte du Bruit-de-la-Marée prévenir Guanyin: «Singet Conscientde-la-Vacuité est venu tout exprès vous rendre visite.»

À cette annonce, la bodbisattva donna l'ordre de le faire entrer immédiatement. Le grand saint reéf ifia sa tenue et, avançant à petits pas, se prosterna devant elle.

«Conscient-de-la-Vacuité, que viens-tu faire ici au lieu de protéger Cigale-d'Or dans sa quête des Écritures à l'Ouest?

—

Permettez-moi de présenter mon rapport: votre disciple avait assuré la protection du moine chinois jusqu'à une région où se trouve la grotte du Nuage-de-Feu dans la gorge du Pin-Mort de la montagne du Sanglot. Là, la Une créature étrange portait le vase immaculé sur son dos.

créature maléfique Bébé-Rouge, qui porte le titre de Grand roi saint enfançon, a enlevé notre maître. Nous étions allés le provoquer au combat à sa porte, votre disciple et Porcet Conscient-de-ses-Capacités. Mais nous n'avons su le vaincre, ni secourir notre maître lorsqu'il a lancé le feu du samâdhi. Il a fallu de toute urgence aller dans l'océan oriental faire appel aux rois-dragons des quatre mers pour qu'ils déversent de l'eau de pluie. Mais elle n'a pas pu vaincre le feu. Votre disciple a failli y perdre la vie, tant il a été brûlé.

—

Puisqu'il s'agissait du feu de samâdhi, aux pouvoirs magiques immenses, pourquoi être allé chercher les dragons au lieu de me demander?

— Je voulais le faire, mais j'étais si roussi et enfumé que je ne pouvais plus monter les nuages; j'ai dû charger Porcet de vous prier de venir.

—

Conscient-de-ses-Capacités n'est pas venu.

—

Bien sûr. Avant d'atteindre votre montagne sacrée, il a été berné par la créature maléfique qui avait pris votre aspect et qui l'a amené à la grotte, où il est toujours, suspendu dans un sac de cuir dans l'attente d'être cuit et mangé.

—

Cette maudite créature a osé prendre mon apparence!» s'écria à ces mots Guanyin, envahie d'une violente colère. Poussant un cri de dépit, elle jeta à la mer le vase sacré qu'elle tenait à la main.

Terrifié, le poil hérissé, Singet, à ses pieds, se dressa en balbutiant:

«La bodhisattva n'a pas su contenir son tempérament de feu. C'est ma faute! Je n'aurais pas dû parler inconsidérément et ruiner sa vertu. Elle a jeté le vase immaculé: quel malheur, quel dommage! Si j'avais su! N'auriez-vous pas mieux fait d'avoir l'extrême générosité de me le donner?»

Il n'avait pas fini de parler que, du milieu des flots, réapparut le vase dans le déferlement des vagues. Une créature étrange le portait sur son dos. Singet l'observait attentivement. De quoi avait-elle l'air?

L e titre d'Eboueur

elle méritera,

Brillant au fond des eaux d'un illustre éclat.

Cachée du monde, elle connaît ciel et terre

Et des dieux et des diables sait le myttère.

"Livre IX, chapitre XLII

Offerte à la cour de l'empereur Fuxt',

Elle inspira les trigrammes au roi Wen

Avec la grâce d'un dragon sur les nuées,

Elle pousse et crache les flots surchargés.

Sa carapace comme tissée de fils d'or

De point en point en écailles se colore,

La couvre de huit trigrammes et neuf palais

Sous le lutlre répandu de l'habit vert.

Après sa vie, plus brave que dragon peut l'être, Elle porte la tablette des ancêtres.

"Voulez-vous savoir le nom de la créature?

C'etl la noire tortue qui soulève vents et vagues.

La tortue qui portait le vase rampa jusqu'au rivage et hocha vingt-quatre fois la tête en direction de Guanyin, l'équivalent de vingt-quatre salutations.

Ce que voyant, Singet se dit en riant: «C'est donc elle qui a la surveillance du vase; s'il disparaît, il suffit de le lui demander.

—

Conscient-de-la-Vacuité, qu'est-ce que tu racontes tout bas? lui demanda la bodhisattva.

— Je n'ai rien dit.

—

Rapporte-moi le vase.»

Le Novice descendit le chercher: aïe! Pas question de le bouger d'un pouce, pas plus qu'une libellule ne saurait ébranler une colonne de pierre.

Singet s'avança pour s'agenouiller et avouer: «Votre disciple n'a pas la force de le remuer.

— Caboche de singe qui ne sais que parler. Comment peux-tu prétendre terrasser les créatures maléfiques si tu n'es pas capable de porter un malheureux vase?

—

Pour ne rien vous celer, j'en suis habituellement capable, mais pas aujourd'hui. J'ai dû perdre des forces en luttant contre le monstre.

— Le vase est normalement vide, mais il a été jeté dans la mer: il est passé par les trois fleuves, les cinq lacs, les huit mers et. les quatre grands cours d'eau. Il rassemble la quintessence de toutes ces eaux. Comment pourrais-tu avoir la force de porter les océans? Voilà pourquoi tu ne peux le remuer.

—

Votre disciple l'ignorait», reconnut Singet en joignant les mains.

La bodhisattva s'avança, souleva doucement et sans effort le vase de la main droite et le plaça sur sa paume 83o

Hochant la tête, la tortue était repartie en se glissant dans les flots.

«Le balourd a donc été élevé pour la garde de votre vase, fit remarquer Singet.

—

Conscient-de-la-Vacuité, le concentré de rosée, dans mon vase, n'est pas comparable à la pluie privée des rois-dragons, il est capable d'éteindre le feu du samâdhi. J'aurais voulu te laisser l'emporter, mais tu ne peux pas le remuer! Laisser la fille-dragon de Bonne Fortune 1 partir avec toi? L'on ne saurait se fier à tes bonnes intentions, toi qui ne sais que tromper autrui. En voyant combien la fille est jolie, d'autant que le vase immaculé est un trésor, si tu me les détournes, quand trouverai-je le temps de te chercher? I l faut me laisser quelque chose en gage.

—

Quelle pitié que vous soyez si soupçonneuse:

depuis que votre disciple s'est fait moine, il ne commet plus pareilles frasques. Vous laisser un gage, mais quoi? La longue tunique de brocart que je porte, c'est vous-même qui me l'avez donnée. La jupette de peau de tigre ne saurait valoir plus de quelques sous. J'ai besoin de la trique en fer pour me protéger. Il ne reste que le cercle autour de ma tête, il est en or, mais vous avez trouvé moyen de me le fixer de telle sorte que je ne peux pas l'enlever. Si vous voulez un gage, je veux bien vous le céder. Récitez l'incantation de Relâchement du cercle et ôtez-le-moi. Je n'ai rien d'autre à proposer.

—

Eh! On en prend à son aise! Je ne veux ni de tes vêtements, ni de la trique de fer, ni du cercle d'or. Il me suffirait d'un seul des poils salvateurs qui te poussent dans la nuque.

—

Mais ces poils, c'est vous aussi qui m'en avez fait don. À en arracher un, j'ai peur d'abîmer les autres; ils ne pourraient plus me sauver.

—

Sacré singe!» grommela Guanyin, «si tu ne peux t'arracher un malheureux poil, comment veux-tu que je t'abandonne Bonne-Fortune?

—

Vous entretenez trop de soupçons, bodhisattva», se plaignit Singet en souriant, «.par égarapour Bouddha, sinon son moine: il faut absolument tirer notre maître de cette épreuve!»

Guanyin

Avec grâce descendit du trône de lotus,

A pas aériens monta sur la falaise:

Car le saint moine était en grave danger,

Il fallait vaincre le monstire et le sauver.

Ravi, Singet l'escorta hors de la grotte du Bruit-de-la Marée. Les dieux se tenaient en rang sur le Potalaka.

«Traversons la mer, Conscient-de-la-Vacuité!

— Après vous, répliqua Singet en s'inclinant.

— Traverse d'abord!

— Votre disciple n'ose déployer ses facultés devant vous», insista le Novice en se prosternant, «en faisant la culbute dans les nuages, je crains de révéler une partie de mon corps qui offusquerait la bodhisattva. »

Devant cette objection, Guanyin envoya la fille-dragon à l'étang aux lotus détacher un pétale qu'elle lâcha dans l'eau du haut de la falaise.

«Monte sur le pétale de lotus, je te ferai traverser la mer, ordonna Guanyin au Novice.

— Bodhisattva», s'inquiéta Singet à sa vue, «comment ce pétale si mince et léger pourrait-il me porter? Il s'enfoncera dès que j'y mettrai le pied. Ma jupette de peau sera trempée, le tannage au salpêtre dissous: je ne pourrai plus la porter quand il fera froid.

— Monte, tu verras bien! »

Singet n'osait désobéir: il sauta au risque de sa vie.

Aussi petite que légère à première vue, l'embarcation se révélait d'un bon tiers plus grande qu'une barque de mer.

v.Bodhisattva\» s'écria joyeusement le Novice, «elle tient!

— Dans ce cas, qu'est-ce que tu attends pour traverser?

— Sans perche, ni rame, ni voile, ni même de mât, comment faire?

— Tu n'en as pas besoin», répliqua Guanyin qui l'éloigna de la rive d'une expiration et, d'une autre, lui fit passer les flots amers des mers du Sud jusqu'au rivage opposé.

Le Novice mit le pied sur la terre ferme en riant: «La bodhisattva sait faire montre de ses pouvoirs: me promener ici ou là ne lui coûte pas le moindre effort! »

Guanyin recommanda aux dieux la garde des lieux saints, chacun à son poste, fit fermer l'entrée de la grotte par la fille-dragon de Bonne-Fortune et, montée sur un nuage de bon augure, s'éloigna du Potalaka. Arrivée à destination, elle appela Hui'an

1. Hui'an était le second fils, communément nommé Moksa, du divin roi Li Porte-Pagode 2.

C'était un disciple qui avait reçu l'enseignement de Guanyin en personne et qui ne la quittait jamais. Appelé novice Hui'an protecteur de la Loi, il se tint à sa disposition, les mains jointes.

«Dépêche-toi de monter là-haut passer chez le roi ton père. Demande-lui les épées des étoiles de la Grande Ourse

—

Combien vous en faut-il, maître?

—

Le lot entier!»

Hui'an obtempéra et, monté sur un nuage, se rendit d'une traite au portail sud du ciel, le franchit et, arrivé au palais de la Tour-des-Nuages, se prosterna devant le toi son père qui lui demanda: «D'où viens-tu?

—

Comme Singet est venu prier mon maître de terrasser une créature maléfique, Guanyin me charge de vous saluer et de vous emprunter les épées des étoiles célestes.»

Le roi envoya Napa

chercher les trente-six épées, qu'il

tendit à Moksa.

«Frère», dit Moksa à Nata, «salue bien de ma part notre mère à ton retour. L'affaire est trop urgente: je me prosternerai devant elle quand je rapporterai les épées.»

Il fit ses adieux en toute hâte et, abaissant l'éclat nuageux, descendit d'une traite aux mers du Sud remettre les armes à la bodhisattva.

À peine les eut-elle en main qu'elle les jeta en l'air, tout en récitant une incantation: les épées se transformèrent en trône de lotus à mille pétales. D'un bond, la bodhisattva s'assit au milieu, solennelle. Singet se mit à ricaner en aparté: «Elle pousse un peu loin le sens de l'économie.

Les plates-formes de lotus ne manquent pas dans son étang; à croire qu'elle rechigne à les user, il lui faut emprunter celle d'autrui!

—

Conscient-de-la-Vacuité,

tais-toi et suis-moi!»

commanda Guanyin.

Tous quatre partirent sur leur nuage, s'éloignant de la mer. Un perroquet blanc volait en avant, ailes déployées, tandis que Singet et Hui'an suivaient derrière.

En un instant, ils aperçurent le sommet d'une montagne.

«C'est le mont du Sanglot», déclara Singet, «il doit y avoir dans les quatre cents lis d'ici à l'entrée de la résidence du monstre.»

À ces mots, Guanyin ordonna la descente sur le sommet, où elle n'eut pas plus tôt prononcé la syllabe sacrée Onî qu'une foule de dieux et démons accoururent de toutes parts se prosterner devant le trône de lotus.

«Ne vous alarmez point», leur dit Guanyin, «je suis venue capturer l'ogre-roi. Nettoyez-moi la région: je ne veux pas un être vivant dans un rayon de trois cents lis.

Emmenez pour leur sécurité toutes les petites créatures des nids et anfraéhiosicés sur les crêtes!»

Les divinités se retirèrent après avoir respectueusement acquiescé. Un moment plus tard, elles revenaient annoncer que l'ordre avait été exécuté.

«Puisque c'est fait,

vous

pouvez

regagner

vos

sanctuaires.»

Elle retourna en conséquence le vase immaculé, d'où l'eau sortit à gros bouillons, dans un bruit de tonnerre.

Elte se déversait sur te sommet de la montagne Avec une force océanique,

Elle se frayait un passage dans le mur de rochers Avec une violence inouïe.

De noirs brouillards rendaient humide le ciel entier, Des vagues bleues coiffaient le soleil d'un éclat froid.

Ees flots de jade montaient à l'assaut de la falaise, Ea mer entière se couvrait de lotus d'or.

Guanyin déploie son art de terrasser les démons, Elle sort de sa manche la méditation tranquillisante 1.

Elle change les lieux en séjour d'immortels,

Semblable à celui des mers du Sud.

Ea tendre fleur de /'udumbara

sort des roseaux,

Ee palmier déploie ses feuilles fraîches dans l'herbe odorante.

Ees perroquets se reposent sur les bambous pourpres, Des bandes de perdrix pépient dans les bosquets de pins.

A perte de vue se pressent les vagues,

Ee vent hurle sur les eaux à l'assaut du ciel.

Le spectacle remplit Singet d'admiration: «Elle est vraiment pleine de compassion et de commisération. Si c'était moi qui avait disposé de cette puissance de la Loi, les animaux et les insectes auraient été le dernier objet de mes soucis au moment de renverser le vase!»

«Conscient-de-la-Vacuité, viens par ici et tends la main», lui ordonna Guanyin. Singet rectifia sa tenue et présenta la main gauche. La bodhisattva retira la branche de saule, la trempa dans la rosée et traça sur la paume du Novice le caractère mi, «égarement». Elle lui dit: «Ferme le poing et va sans tarder provoquer l'ogre au combat; il faut perdre et non gagner, de façon à l'amener auprès de moi, où j'ai les moyens de le mettre à la raison.»

Singet obéit et retourna à l'entrée de la grotte. Fermant le poing d'une main et de l'autre maniant la trique, il cria:

«Ouvrez, maudites créatures!» Les petits monstres retournèrent annoncer qu'il était revenu.

«Gardez la porte solidement close, ne vous occupez pas de lui, ordonna le roi.

—

Mon garçon», criait le Novice, «laisser son vieux à la porte! Dépêche-toi de me faire ouvrir!»

«Singet se remet à vous insulter, vinrent rapporter les petits monstres.

—

Ne faites pas attention à lui», se contenta de répéter Bébé-Rouge.

Constatant que ce second appel ne produisait aucun effet, le Novice, emporté par une violente colère, leva la trique et l'abattit sur la porte, qu'il fractura. Affolés, les petits monstres revinrent en trébuchant annoncer: «Il a cassé la porte!»

Cette fois, le roi se dressa d'un bond et sortit invectiver Singet, la lance dressée: «Sacré singe! À ton âge, ne pas savoir se tenir! Je t'ai laissé l'avantage, mais ça ne te suffit pas, il faut que tu reviennes me persécuter! Sais-tu ce que tu mérites pour avoir brisé la porte?

—

Et toi, mon garçon, pour avoir laissé ton vieux dehors?»

Honteux et furieux, le monstre plongea la lance en direction de la poitrine de son adversaire, mais Singet para le coup en levant sa trique et lui rendit la pareille. Ils en vinrent ainsi aux mains à quatre ou cinq reprises, jusqu'à ce que le Novice, serrant le poing et traînant le bâton, battît en retraite.

Debout devant la montagne, l'ogre s'écria: «Je vais de ce pas nettoyer et préparer le moine chinois!

—

Mon fiston, le Ciel t'a à l'œil. Viens donc! »

Redoublant de rage à ces mots, le monstre poussa un cri et se jeta en avant, la lance menaçante. Singet combattit à plusieurs reprises encore, faisant des moulinets de sa trique, avant de s'enfuir, invectivé par son adversaire:

«Holà! le singe, toi qui avais été capable de soutenir vingt à trente combats la dernière fois, comment se fait-il que tu t'enfuies au beau milieu du duel? Pourquoi?

Livre IX, chapitre XL.II

— Mon sage fils», rétorqua en riant le Novice, «ton vieux redoute le feu que tu vas cracher.

— Je n'en ferai rien, amène-toi!

— Dans ce cas, écarte-toi. Un brave ne se bat pas devant sa porte! »

Ne comprenant pas que ce n'était qu'une ruse, la créature maléfique se mit tout de bon à le poursuivre la lance en avant. Singet fermait le poing et traînait sa trique. Mystifié, le monstre ne songeait plus qu'à le rattraper. L'un filait comme un météore, l'autre suivait à la vitesse de la flèche.

Au bout d'un moment, ils furent en vue de la bodhisattva.

«Tu me fais peur», dit Singet au monstre, «laisse-moi aller. Tu m'as poursuivi jusque chez Guanyin dans les mers du Sud: ne serait-il pas temps de t'en retourner?»

La créature n'en croyait rien et, les dents serrées, ne songeait qu'à le rattraper. D'une torsion du corps, le Novice disparut dans l'ombre de l'éclat divin de Guanyin.

Le monstre ne le voyait plus. Il s'approcha et, écarquillant les yeux, apostropha la bodhkattva: «Fais-tu partie des renforts appelés par le Novice?» Pas de réponse. Il fit rouler la lance dans sa main et hurla: «Holà! Tu es des renforts demandés par Singet?»

Pas de réponse. Le monstre plongea son arme en plein dans le cœur de la bodhkattva, qui se transforma en rayon d'or et monta d'une traite au neuvième empyrée.

«Tu t'es moquée de moi», grommela Singet en la suivant du regard, «pourquoi fais-tu la sourde et muette alors qu'il t'a posé trois fois la question. Tu t'enfuis au premier coup de lance en lui abandonnant le trône de lotus!

—

Silence!» se contenta de répliquer Guanyin,

«observe plutôt ce qu'il va réclamer maintenant.»

Singet et Moksa regardaient, épaule contre épaule, du haut des airs.

Voilà le monstre qui part d'un grand rire sarcastique:

«Maudit singe, tu n'as pas compris à qui tu avais affaire!

Pour qui me prends-tu, moi, le saint enfançon? Incapable de me surclasser, tu es allé chercher je ne sais quel ballot de bodhisattva qui a disparu sans laisser de trace au premier coup de lance. On m'abandonne le trône: je vais donc l'essayer.»

Voilà le brave ogre qui se met en devoir de s'y asseoir à la façon d'un bodhisattva, bras et jambes croisés.

«C'est du propre!» se mit à marmonner Singet, «on lui en fait cadeau, de la plate-forme de lotus!

—

Que dis-tu là, Conscient-de-la-Vacuité? s'indigna Guanyin.

—

Ce que je dis? Je dis qu'on fait cadeau du trône de lotus. Quand il y aura posé son cul, vous ne pourrez plus vous en servir.

— C'est justement ce que je cherche.

—

Comme il est petit, il s'y sentira encore plus confortable que vous.

—

Tais-toi! Observe plutôt la puissance de la Loi.»

Elle dirigea la branche de saule vers le bas et cria l'ordre: «Retirez-vous!»

Aussitôt les fleurs disparurent et la plate-forme perdit tout éclat: le monstre se trouvait en fait assis sur la pointe des épées. Se tournant vers Moksa: «Manie le pilon démonifuge et frappe sur les poignées! »

Moksa descendit sur un nuage et se mit à taper mille et une fois, comme s'il damait la terre d'un mur. Les deux jambes percées, le monstre avait la peau et les chairs lacérées, perdant abondamment son sang. Abandonnant sa lance, serrant les dents et surmontant la douleur, il s'efforçait désespérément d'arracher les pointes avec les mains.

«Le monstre ne craint pas la douleur», fit remarquer Singet à Guanyin, «il cherche à s'arracher les épées! »

Ce que voyant, la bodhisattva appela Moksa à elle: «Ne le prive pas de la vie. » Puis, abaissant à nouveau la branche de saule, elle prononça la syllabe incantatoire Om: les épées se transformèrent en crochets et crocs impossibles à retirer.

Enfin pris de panique, le monstre, que retenaient les pointes d'épées, se mit à supplier lamentablement:

«Bodhisattva, votre disciple avait les yeux vides de leurs pupilles et n'a su reconnaître la puissance immense de la Loi. Je vous implore de me laisser la vie, épargnez-moi! Je ne commettrai plus d'actes de violence, je consens à entrer dans l'obéissance de la Loi et l'observation des commandements.»

À ces mots, Guanyin descendit avec ses disciples et le perroquet blanc.

«Acceptes-tu de pratiquer nos défenses?

L.e ws/iítre ampia ¡'ordwatim, m cbtrtbaat que la vie sauve.

—

Si vous me laissez la vie sauve, je m'y engage, répondit le monstre en hochant la tête et en pleurant.

—

Entreras-tu dans la communauté? demanda Guanyin.

—

Oui, si vous me laissez la vie.

— Dans ce cas, reçois les commandements pendant que je pose ta main sur ta tête.»

Elle sortit de sa manche un rasoir à tonsure, s'approcha et, en quelques coups, lui dégagea le sommet du crâne, à la façon du Taishan: elle lui laissait trois touffes dont on pouvait faire des nattes.

«Le monstre n'a vraiment pas de chance», ricana Sin¬ get, «il ne ressemble plus à rien, pas plus à un garçon qu'à une fille.»

«Puisque tu as reçu de moi l'ordination», lui dit la bodhisattva, «je ne te traiterai pas sans égards: je te déclare mon "garçon de Bonne-Fortune

1". Qu'en penses-tu?»

Le monstre accepta l'ordination en baissant la tête, ne cherchant que la vie sauve. Avec un signe du doigt, Guanyin cria: «Retirez-vous!»

Les épées magiques tombèrent d'elles-mêmes dans la poussière, laissant le corps du garçon indemne.

«Huai'an!» appela la bodhisattva, «ramasse les épées et rapporte-les à ton père au ciel. Ne reviens pas me chercher, mais rejoins-moi directement à l'assemblée des dieux au Potalaka.»

Moksa exécuta ces ordres, sur lesquels on ne s'étendra pas.

Revenons à ce garçon, dont la sauvagerie n'était pas calmée. Constatant que la douleur était passée, ses blessures refermées, et que sa chevelure était réduite à trois touffes, il s'avança en brandissant la lance et, s'adressant à Guanyin: «Moi, vaincu par la puissance de la Loi?

Allons donc! Ce n'est en fait que par un tour de magie. Pas question de recevoir quelque commandement que ce soit!

Prends garde à mon arme!» Et de la diriger en plein sur le visage de la bodhisattva. Hors de lui, Singet faisait tournoyer sa trique et allait l'abattre, quand Guanyin lui cria:

«Arrête, je saurai comment le châtier!»

Elle sortit de sa manche un cercle d'or: «Ce trésor m'a été donné par le Bouddha Ainsi-venu quand j'étais à la recherche de quelqu'un qui, dans les terres de l'Est, fût capable de se mettre en quête des Écritures. Il y avait trois cercles, " O r ", "tords", "sors

1". "Tords",

le

constrictif, je te l'ai fait d'abord porter. "Sors" m'a servi à soumettre la divinité qui garde la montagne du Potalaka a.

{e n'ai pas encore utilisé ce cercle d'or-ci: je vais en faire lénéficier cette impudente créature.»

La brave Guanyin! Elle agita le cercle contre le vent et lui ordonnant d'un mot «Change!» en fit cinq qui se jetèrent sur le garçon dès qu'elle leur eut crié de s'y mettre:

l'un autour du crâne, deux à chaque main et deux autres aux pieds.

«Conscient-de-la-Vacuité, écarte-toi un peu pendant que je vais réciter l'incantation du cercle d'Or.

— Bodhisattva}» s'écria Singet, alarmé, «je vous avais demandé de venir terrasser le monstre. Pourquoi m'infîiger l'incantation?

— Ton

incantation, c'est

celle

du

cercle

de

Constricfion. Il s'agit pour l'instant de celle du cercle d'Or, destinée à ce garçon.»

Enfin rassuré, Singet resta près des autres à l'écouter.

La bodhisattva fit la passe avec les doigts, puis récita silencieusement, à plusieurs reprises. Le monstre se frottait les oreilles et se labourait les joues, puis se roula par terre les quatre fers en l'air.

Assurément,

Un mot qui atteint tous les grains de sable:

Immense est la puissance de la Loi.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment ce garçon se soumit à la Loi, écoutez donc la séance qui vient.