Les douleurs qui tourmentaient le monstre ne cessèrent que lorsque Guanyin se tut, après avoir récité maintes fois l'incantation. Mais quand il reprit ses esprits et se releva, il se rendit compte que des anneaux d'or lui serraient douloureusement le cou, les poignets et les chevilles: pas question de les retirer, pas même de les déplacer d'un quart de poil! Ces trésors avaient comme pris racine dans la racine: plus on y touchait, plus ils faisaient mal, «Mon doux bébé», plaisanta Singet, «sans doute est-ce par crainte de ne pouvoir t'élever jusqu'à l'âge d'homme que la badhisattva te fait porter collier et bracelets protecteurs!»
Piqué au vif par la remarque, le garçon brandit sa lance et voulut en percer Singet qui s'écarta et, se plaçant derrière la bodhisattva, se mit à crier: «L'incantation! Récitezla!»
Guanyin trempa la branche de saule dans la rosée et, l'en aspergeant, cria: «Croisé!» Voilà le garçon qui lâche son arme et croise les mains sur la poitrine sans plus pouvoir les séparer. De là vient la posture que l'on appelle encore aujourd'hui «nœud de Guanyin». Ainsi immobilisé sans pouvoir ramasser la lance, le garçon comprit enfin la puissance de la Loi du Bouddha. Il ne put faire autrement que s'incliner, tête baissée.
Par la force des paroles magiques qu'elle récitait, tandis qu'elle renversait le vase immaculé, l'eau de mer tout entière fut récupérée dans les océans, sans perte de la moindre goutte.
«Conscient-de-la-Vacuité»,
dit-elle à Singet,
«le
monstre est vaincu, mais sa sauvagerie n'est pas domptée.
Laisse-moi lui demander un salut à chaque pas, cela jusqu'à ce qu'il atteigne le Potalaka, avant que je ne le libère.
Quant à toi, rends-toi au plus vite à la caverne te porter au secours de ton maître!
—
Permettez à votre disciple qui vous a fait venir de si loin de vous raccompagner...
—
Inutile, je crains pour la vie de ton maître. »
Singet se réjouit de cette réponse, se prosterna et prit congé.
Quant au monstre qui était revenu au juste fruit 1, il
rendit obéissance à Guanyin, son cinquante-troisième maître
Sur la réception de ce garçon c o m m e disciple, il suffit:
parlons de Sablet, qui était resté longtemps assis au milieu des bois, dans l'impatient espoir de voir enfin le Novice de retour. I l chargea les bagages sur le cheval, le bâton à terrasser les démons dans une main, les lacets à les capturer dans l'autre et, sortant de la forêt de pins, dirigeait son regard vers le sud quand il aperçut Singet qui arrivait tout joyeux.
«Enfin de retour, frangin! Tout ce temps pour aller chercher la bodhisattva? Tu m'as fait mourir d'inquiétude!
—
Tu rêves! C'est fait, je l'ai fait venir, le monstre est terrassé.» Et Singet de raconter en détail comment Guanyin avait exercé la puissance de la Loi du Bouddha.
«Allons nous porter au secours du Maître!» conclut Sablet, ravi.
Tous deux sautèrent par-dessus le torrent et s'élancèrent jusqu'à la caverne. Après avoir attaché le cheval, ils en forcèrent l'entrée, exterminèrent les monstres, descendirent le sac en cuir et libérèrent Porcet.
L'idiot remercia Singet: «Où sont ces infectes créatures, frangin? Que je leur flanque quelques coups de mon râteau pour soulager ma fureur!
—
Allons plutôt chercher le Maître», répliqua le Novice.
Les trois se précipitèrent au fond où ils trouvèrent le Maître nu comme un ver, qui pleurait, attaché d^ns la cour. Sablet se hâta de dénouer ses liens tandis que Singet cherchait des vêtements et l'aidait à s'habiller. Puis tous trois s'agenouillèrent devant lui:
«Vous avez beaucoup souffert, Maître.
—
Mes sages disciples», remercia Tripitaka, «je vous ai donné bien du mal; comment avez-vous fait pour terrasser le monstre?»
Le Novice exposa à nouveau comment il avait sollicité Guanyin et comment elle avait pris le garçon à son service.
À ce récit, Tripitaka se jeta aussitôt à genoux et s'inclina, tourné vers le sud.
«Il n'y a pas lieu de la remercier, c'est nous qui lui avons procuré le bonheur d'ajouter ce garçon à ses disciples», fit observer Singet.
Telle est l'histoire de l'hommage du garçon Sudhana à Guanyin, que l'on raconte encore aujourd'hui, de ses cinquante-trois darsand
et de ses trois visites au Bouddha.
Sablet fut chargé de ramasser les trésors de la caverne, tandis que les autres trouvaient du riz et préparaient un repas maigre en l'honneur du Maître.
Sa vie, la devait entièrement au grand saint, Les Écritures n'obtiendra que grâce au beau singe.
Tripitaka sortit de la grotte avec ses disciples, se remit en selle et retrouva la grand-route, la volonté tendue vers l'Ouest.
Ils marchaient depuis un mois quand, tout à coup, le grondement de l'eau se mit à vibrer à leurs oreilles.
«D'où vient cette rumeur aquatique, mes disciples?
s'écria Tripitaka, alarmé.
—
Cher vieux maître», rétorqua en riant Singet, «vous vous faites beaucoup trop de souci pour un moine! De nous quatre, vous êtes le seul à entendre un bruit d'eau.
Auriez-vous de nouveau oublié le soutra du Cœur 1?
—
Le soutra du Cœur m'avait été enseigné oralement par le maître de méditation du Nid-aux-Corbeaux du mont du Stoupa
2. Il comprend en tout et pour tout
cinquante-trois stances et deux cent soixante-dix mots. Je l'avais alors retenu à la première audition et je n'ai, depuis, cessé de me le réciter. Sais-tu quel verset j'aurais oublié?
—
Maître», répliqua Singet, «vous avez oublié sans yeux, oreilles, nez, langue, corps ou eiprit. Nous autres, qui avons quitté nos familles, nous devons avoir des yeux qui ne voient ni formes ni couleurs, des oreilles qui n'entendent aucun son, un nez insensible aux odeurs, la langue sans la moindre sensation gustative, un corps qui ne connaît ni chaud ni froid et un esprit dépourvu de pensées vaines. On appelle cela avoir exorcisé les six brigands
3. Or, dans votre
quête des Écritures, vous êtes sans cesse assailli de pensées;
vous ne voulez pas abandonner votre corps, dans la crainte constante des créatures maléfiques; vous tenez à manger végétarien et votre langue s'active; vous aimez sentir la douce odeur de l'encens; au moindre bruit, vos oreilles s'alarment; vous fixez votre regard sur toute chose.
Bref, comment pourriez-vous atteindre le paradis de l'Ouest et voir Bouddha en convoquant en foule les six brigands?»
À ce discours, Tripitaka resta longtemps plongé dans une réflexion silencieuse avant de répondre: «Ô disciples, «Depuis l'année où j'ai quitté le souverain
jour et nuit j'ai bravé les vagues du chemin.
Sandales aux pieds, j'ai ouvert te passage,
Cape au dos pour écarter les nuages.
Le cri des gibbons la nuit arrache des soupirs, Le chant des oiseaux sous la lune paraît pire.
Quand accomplirai-je le triple objet de la foi Et obtiendrai-je les textes de sublime Loi?»
À ce discours, Singet ne put s'empêcher d'éclater de rire et de battre des mains: «Le Maître a bien de la peine à se débarrasser de la nostalgie du pays natal. La réalisation du triple objet de la foi ne présente aucune difficulté! Comme dit le proverbe: L'accomplissement suit le mérite de lui-même...
— Frangin», rétorqua Porcet en tournant la tête, «à franchir sans cesse de pareils obstacles, nous n'accomplirons rien avant mille ans!
—
Nous sommes bien pareils, toi et moi», dit Sablet à l'adresse de Porcet, «ne frotte pas le grand frère à rebrousse-poil avec ces propos malsonnants! Usons nos épaules sous la charge, le jour du succès finira par arriver.»
Tout en devisant, maître et disciples ne cessaient d'avancer, le cheval trottant jusqu'à ce que le passage fût barré par un immense jaillissement d'eaux noires qui montaient jusqu'au ciel. Tous quatre de s'arrêter au bord et d'observer attentivement le speâacle:
Étagement de lourdes vagues,
Succession de remous turbides;
Lourdes vagues qui retournent une épaisse matière noire, Remous turbides qui barattent une huile sombre;
Des eaux qui ne reflètent pas l'homme qui s'approche, Où l'on chercherait en vain l'ombre des arbres lointains.
Bouillonnement d'encre noire, flots de cendres à l'infini.
L'écume semble poussière de charbon sur le charbon que la vague Vache ni mouton ne boivent de cette eau trop noire.
[retourne.
Pies et corbeaux en redoutent l'étendue sombre.
Seuls les roseaux de la rive connaissent les saisons, L'herbe des bords ose un étonnant vert.
Lacs et rivières ne manquent sur cette terre, Ruisseaux, torrents, étangs et sources aussi.
Qui n'en a fait l'expérience au cours de sa vie?
Mais nul n'a jamais vu ce fleuve aux eaux noires!
«Mes disciples», demanda Tripitaka en descendant de cheval, «comment se fait-il que ces eaux soient si foncées?
8 4 4
—
Ils ont dû y déverser leurs jarres de teinturiers, répliqua Porcet.
—
Mais non», fit Sablet, «ils y ont lavé leurs pinceaux et écritoires.
—
Trêve de spéculation, assez de bêtises! » trancha Sin¬ get, «trouvez plutôt le moyen de faire traverser le Maître en toute sécurité.
—
Si c'était moi», répliqua Porcet, «je n'aurais aucun mal à le passer, ce fleuve, soit par-dessus, sur un nuage, soit par-dessous, à la nage: je serais de l'autre côté en moins de temps qu'il n'en faut pour terminer un repas.
—
En ce qui me concerne aussi», ajouta Sablet, «je pourrais traverser en un instant, sur l'eau ou par les nuages.
—
Facile pour nous autres, mais difficile pour le Maître, objecta Singet.
—
Quelle est la largeur de ce fleuve, mes diciples?
demanda Tripitaka.
—
Au juger, une dizaine de lis environ.
—
Mettez-vous d'accord sur celui qui me portera.
—
Porcet vous portera! décida Singet.
—
Le porter? Pas possible! Monter sur un nuage avec lui sur le dos? Je n'arriverais même pas à trois pieds du sol!
Comme dit le proverbe, un mortel eË plus lourd qu'une montagne. Si je nage en le portant, il s'enfoncera dans l'eau en m'y entraînant.»
Maître et disciples discutaient au bord du fleuve quand ils virent apparaître, venant de l'amont, un homme qui pagayait dans une petite barque.
«Voilà un bateau qui vient, mes disciples», s'écria joyeusement Tripitaka, «demandons-lui de nous faire passer!
—
Batelier, par ici! » cria à pleins poumons Sablet, « il y a du monde à faire passer!
— Je ne suis pas le bac», répondit l'homme au canoë, «pourquoi diable vous faire traverser?
—
Sur terre comme au ciel, rendre service est l'acte le plus méritoire qui soit. Sans doute n'êtes-vous pas le bac, mais nous ne vous avons pas très souvent dérangé. Nous sommes des fils du Bouddha envoyés en mission officielle chercher les Écritures: ayez l'obligeance de nous faire traverser. Merci à vous.»
À ce discours, l'homme se rapprocha de la rive et, appuyé sur la pagaie, objecta: «Maître, ma barque est trop petite et vous êtes trop nombreux: impossible de vous taire traverser tous ensemble!»
Tripitaka regarda de plus près: l'embarcation était taillée dans un tronc évidé au milieu, où deux personnes au plus pouvaient prendre place.
«Que faire? demanda Tripitaka.
— Le canoë n'a qu'à faire deux tours», suggéra Sabiet.
Porcet, toujours prêt à tirer au flanc, sauta sur l'occasion pour proposer:
«Tu restes avec notre grand frère de ce côté à surveiller les bagages et le cheval, pendant que j'assurerai la protection du Maître en partant le premier. On reviendra ensuite te chercher, toi et le cheval. Notre frère aîné n'a qu'à sauter par-dessus le fleuve.»
Singet approuva de la tête: «Tu as raison.»
L'idiot aida le moine chinois à monter à bord, puis le batelier poussa le canoë vers le large et, levant la rame, partit en avant. Ils atteignaient le milieu du fleuve, quand se fit entendre le mugissement d'un tourbillon qui soulevait des vagues et renversait les flots au point d'obscurcir le ciel et cacher le soleil. Une tornade d'une violence des plus périlleuses s'élevait. Quel vent!
En plein ciel nuages de tonnerre
Soulèvent mille étages d'eaux noires.
Le sable des rives voile le soleil,
Hurlent les arbres tirés de leur sommeil.
Au fond des mers les dragons prennent peur,
Boues et poussières flétrissent les fleurs.
Grondement de tonnerre au printemps,
Ou bien tigres affamés rugissant?
Crabes et crevettes prient vers là-haut,
Chassés de leur nid s'enfuient les oiseaux.
Partout font naufrage les matelots,
Les gens de mer sont en grave péril.
Quand il renonce, le pêcheur à la ligne,
Comment pourrait pagayer le batelier?
Tuiles arrachées, les maisons s'effondrent,
Il n'est jusqu'au mont Tai qui ne tremble!
Le coup de vent, en fait, avait été provoqué par le batelier lui-même, car il était en réalité un être maléfique du fleuve des Eaux-Noires.
Sablet et Sitiget voyaient de leurs yeux Tripitaka et Porcet sombrer dans les flots.
Sablet et Singet voyaient de leurs yeux Tripitaka et Porcet sombrer dans les flots avec le bateau, sans laisser traces ni ombre de vestiges, sans savoir où ils avaient pu être emportés. Alarmés, ils se disaient:
«Que faire? Le Maître rencontre quelque malheur à chaque pas; à peine a-t-il échappé à cet obstacle démoniaque et repris la route sans encombres qu'il lui faut subir cette épreuve nouvelle!»
«N'est-ce pas le bateau qui s'est retourné?» suggéra Sablet, «ne ferions-nous pas mieux de nous mettre à leur recherche en aval?
— Ce n'est pas l'embarcation qui s'est renversée», répliqua Singet, «si c'était le cas, Porcet, qui sait nager, aurait certainement sorti le Maître de l'eau. Le batelier ne me disait rien qui vaille: je présume que le gaillard a suscité la bourrasque exprès pour entraîner le Maître sous les eaux.
— Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt?» se récria Sablet à ces mots, «surveille le cheval et les bagages pendant que je plonge à leur recherche!
— L'eau est d'une couleur qui ne me dit rien qui vaille: je crains que tu ne puisses y entrer.
— Qu'a-t-elle de plus redoutable que celle de la rivière aux Sables-Mouvants, cette eau? Bien sûr que je peux y aller, bien sûr que si! »
Le brave Sablet! Il ôta sa tunique, se frotta les pieds et les mains et, faisant tournoyer son bâton à terrasser les démons, plongea avec un gros plouf! Ecartant les flots, il pénétra dans les eaux, avançant à grandes enjambées. Il marchait, lorsqu'il entendit un bruit de voix.
Sablet se glissa sur le côté pour observer ce qu'il en était: il y avait là-bas une terrasse surmontée d'un pavillon, à l'entrée de laquelle s'alignait en huit gros caractères l'inscription horizontale suivante:
R É S I D E N C E D E L A D I V I N I T É
D U F L E U V E D E S E A U X - N O I R E S D E L A V A L L É E H E N G Y A N G.
Puis il entendit distinctement la créature qui trônait à l'intérieur déclarer: «Les temps ont été durs, mais j'ai enfin réussi à mettre la main sur quelque chose de bien aujourd'hui; ce moine est un brave homme qui s'est cultivé au cours de dix existences successives; il suffit d'en manger un morceau pour obtenir longue vie sans vieillesse. Il y avait si longtemps que je l'attendais... Enfin, ce matin il n'a pas déçu ma patience...»
«Mes petits!» ordonna-t-il, «allez vite me chercher la cage en fer: on va les cuire entiers à la vapeur, ces deux moines. Voici une carte d'invitation à porter à mon deuxième oncle pour fêter ensemble son anniversaire.»
À ces mots, Sablet ne put contenir l'indignation qui réchauffait, brandit son bâton et se mit à tambouriner sur la porte, l'invective à la bouche:
«Maudite créature! Dépêche-toi de me rendre mon maître, le moine chinois, et mon condisciple, Porcet!»
Le monstre de faction à l'entrée, effrayé, courut annoncer: «Malheur!
—
Quel malheur?
—
Il y a dehors un moine à la mine patibulaire qui frappe à la porte en tempêtant et en réclamant des gens.»
A ces mots, le démon se fit apporter sur-le-champ son armure, qu'il fixa solidement, tenant à la main un fléau formé de pièces d'acier à joints de bambou'. L'image même de la violence perverse:
Face carrée aux yeux ronds lançant des éclairs, Bouche aux lèvres ourlées, grand bol de sang, Le poil rare et raide comme fil de fer,
Les tempes ébouriffées rouge éclatant,
Taille de la hauteur d'étoile du malheur'
La mine du duc du Tonnerre en colère,
Il porte armure ornée de fleurettes,
"Heaume
d'or lourd d'incruftations sur la tête.
En main il tient le fléau à nœuds de bambou
Et lève à chacun de ses pas un vent fou.
Né maléfique, créature de l'onde,
Il est devenu ce redoutable monstre.
Voulez-vous connaître son véritable nom?
Il s'appelait Petit crocodile-dragon.
«Quel est cet individu qui frappe à ma porte? cria le monstre.
—
Tu vas voir, maudite créature qui ne doutes de rien», répliqua Sablet, «comment as-tu pu avoir l'impudence de nous jouer ce tour minable, te changer en batelier pour enlever notre maître? Rends-le-nous sans tarder si tu veux avoir la vie sauve!
—
Pauvre moine qui ne sais ce qu'il t'en coûtera», rétorqua le monstre en partant d'un grand rire, «c'est bien moi qui ai capturé ton maître et je m'apprête à le cuire pour le servir aux amis! Viens donc te mesurer à moi! Si tu tiens jusqu'à la troisième reprise, je te le rendrai, ton maître. Sinon, tu seras cuit et mangé avec lui: plus question de chercher les Écritures à l'Ouest!»
Emporté à ces mots par une violente colère, Sablet fit tournoyer son bâton et l'abattit sur le crâne de son adversaire, qui para le coup de son fléau. Le féroce combat se poursuivit au fond de l'eau:
Canne à terrasser les démons contre fléau à nœuds de bambou, Chacun, furieusement, cherche à porter le premier coup.
L'un est démon de mille ans du fleuve des Eaux-Noires, L'autre fut immortel auprès de la salle des Mystères.
Par convoitise de la chair de Tripitaka agit celui-ci, Alors que celui-là ne veut que protéger le pitoyable moine chinois.
Au fond des eaux ils se battent, ne cherchant que la victoire, Un combat qui pousse poissons et crevettes, tremblants, à se cacher, Crabes et tortues à se recroqueviller, têtes baissées.
Ecoutez! Les monstres de la résidence aquatique battent tambours, Les démons à la porte hurlent à qui mieux mieux.
Vraiment conscient de sa pureté, Sablet combat seul et déploie des [prouesses.
Dans les flots remués ni victoire ni défaite, canne et fléau mêlés.
Tout cela, somme toute, parce que le moine chinois le voulait, Obtenir les Ecritures authentiques et saluer Bouddha.
Ils se livrèrent une trentaine de combats sans que l'un l'emportât sur l'autre.
«Cette créature est un adversaire à ma hauteur», se dit Sablet, «puisqu'il est vain de songer à en triompher, attirons-la hors de l'eau, où mon condisciple aîné l'écrasera.»
Sablet feignit de manquer la dernière parade et s'enfuit en traînant son bâton. Mais au lieu de le poursuivre, le démon déclara: «Va-t'en! Je cesse le combat contre toi, car j'ai des cartes d'invitation à rédiger.»
Sablet sortit tout essoufflé de l'eau et dit à Singet, dès qu'il le vit:
«Frangin, cette créature est infecte!
—
Depuis le temps que tu as passé au dernier dessous, tu dois savoir de quelle créature il s'agit, en fin de compte.
As-tu retrouvé le Maître?
—
Il y a là-bas un pavillon. J'ai tout entendu, caché sur 85o
le côté: il a fait nettoyer une cage de fer pour cuire le Maître et Porcet, et inviter son deuxième oncle à célébrer son anniversaire. J'en ai ressenti une telle colère que je me suis mis à frapper à sa porte. Le monstre est. sorti avec un fléau de pièces d'acier à joints de bambou et nous avons combattu longtemps, à une trentaine de reprises, sans emporter la décision. J'ai usé d'une feinte pour l'attirer dehors et obtenir ton aide, mais elle est maligne, cette créature: elle s'en est retournée envoyer les cartes d'invitation au lieu de chercher à me rattraper. Je suis alors remonté.
— Sais-tu qui c'est?
— Elle ressemble à une tortue géante; non, c'est un crocodile-dragon.
— Ne saurais-tu pas qui est son oncle?»
I l n'avait pas fini sa phrase qu'un vieil homme, sorti d'une anse en aval, s'agenouillait à bonne distance et criait: «Grand saint, le dieu du fleuve, celui des Eaux Noires, se prosterne.
—
Serais-tu cette créature perverse qui manœuvrait le canoë, revenue cette fois pour m'égarer?
— Non, grand saint», répondit le vieil homme, pleurant et se prosternant, «je ne suis pas un monstre, mais le véritable dieu du fleuve. L'année passée, au cours de la cinquième lune, cette créature a profité de la grande marée pour venir jusqu'ici, des mers occidentales, me combattre. Affaibli par l'âge, je ne pouvais lui résister. Je lui ai abandonné la résidence que j'occupais et dont il s'est emparé non sans occire nombre de mes compagnons de la gent aquatique. Je n'avais d'autre solution que de porter plainte au service des Océans. Or, le roi-dragon des mers occidentales est son oncle maternel: il a rejeté ma plainte et m'a ordonné de lui céder la place. J'aurais voulu présenter une supplique au Ciel d'En-haut, mais, humble divinité de fonction modeste, je n'ai pu obtenir audience auprès de l'empereur de Jade.
Apprenant que Votre Sainteté était de passage ici, j'ai accouru tout exprès remettre ma vie entre vos mains dans l'espoir fervent que vous saurez redresser le tort qui m'est fait.
— Autrement dit, le dragon des mers occidentales doit en être tenu coupable aussi. Quant à lui, il vient d'enlever mon maître ainsi que mon condisciple et se vante de se préparer à les cuire pour égayer l'anniversaire qu'il célèbre en l'honneur de son oncle. Je me disposais justement à le capturer quand tu es venu si opportunément m'en donner des nouvelles. Bon, dans ce cas, tiens compagnie à Sablet qui surveille ici pendant que je vais dans la mer me saisir de la personne du roi-dragon et lui demander d'arrêter cette créature maléfique.
— Je suis profondément reconnaissant de la grâce extrême que Votre Sainteté m'accorde», répondit le dieu du fleuve.
Singet monta sur un nuage et se rendit d'une traite jusqu'à la grande mer de l'océan occidental. Descendu de sa culbute, il fit le signe qui écarte les flots. Il avançait résolument, quand il tomba sur un esprit-poisson noir qui portait un coffret en or natif. Il filait comme une flèche, du fond vers le haut, lorsque Singet, le heurtant de face, tira sa trique de fer et la lui assena sur le crâne: la cervelle éclatée et la mâchoire fracturée, le malheureux monta avec un bruit sourd à la surface des eaux où son cadavre se mit à flotter. Singet ouvrit le coffret et y trouva un message ainsi libellé:
«Votre humble neveu, Intègre-Crocodile, qui se prosterne cent fois à vos pieds, cher et respecté oncle Ao, a l'honneur de porter à votre connaissance ce qui suit, très touché des bontés que vous avez eues pour lui: je viens de capturer deux créatures qui sont des moines des terres de l'Est, assurément produits d'une grande rareté que je n'ose réserver à mon seul usage. C'est pourquoi, me souvenant que l'anniversaire sacré de mon oncle très respecté était imminent, j'ai disposé un modeste banquet pour vous souhaiter longévité de mille ans. J'entretiens le fervent espoir que vous m'accorderez l'honneur d'une visite rapide.»
Singet se mit à rire: «Le gaillard me confie par avance ses aveux!» I l glissa la carte dans sa manche et reprit sa marche. Il fut bientôt repéré par un jaksa^ en patrouille, qui fit aussitôt demi-tour pour annoncer au palais aquatique de Cristal: «Seigneur Singet le Grand Saint égal au Ciel arrive!»
Le roi-dragon Aoshun donna l'ordre à sa gent aquatique de sortir l'accueillir: «Grand saint, entrez donc en notre humble palais vous asseoir un moment et prendre le thé!
—
Vous avez bu de mon vin avant que je ne boive de votre thé», rétorqua Singet.
«Mais, grand saint», fit en souriant le roi-dragon, «depuis que vous avez embrassé la doctrine du Bouddha, vous ne touchez plus au vin ni à la viande. Quand donc aurions-nous été invité?
— Sans en avoir bu vous avez commis le crime d'en boire.
—
De quoi se serait rendu coupable l'humble dragon que je suis?»
Singet sortit la carte de sa manche et la tendit au roi.
Atterré à sa lecture au point de sentir ses âmes le quitter, le dragon s'agenouilla précipitamment et dit en se prosternant:
«Pardon, grand saint! Le gaillard est le neuvième fils de ma sœur. Mon beau-frère avait été condamné par les tribunaux célestes pour mauvaise exécution des ordres — il avait réduit la quantité de pluie. I l a été décapité en rêve par le ministre Wei Zheng, des services mandarinaux du monde des vivants. Comme ma sœur n'avait pas d'autre refuge, votre humble serviteur l'avait amené ici pour l'élever jusqu'à sa maturité. Ma sœur est malheureusement décédée soudainement il y a deux ans et, comme il ne savait où aller, je lui ai procuré ce séjour au fleuve des Eaux-Noires pour qu'il s'y cultive. Jamais je n'aurais pensé qu'il puisse commettre pareille vilenie: je le fais arrêter et amener ici sur-le-champ!
—
Combien de sages garçons a eu votre honorée sœur?
Sont-ils tous devenus des créatures maléfiques?
—
Ma sœur a eu neuf
fils. Les huit autres ont bien
tourné: le premier, Petit-Jaune, réside actuellement dans la Huai; le cadet, Petit-Noir, habite la Ji; Dos-Bleu, le troisième, occupe le Yangzi; le quatrième, Barbe-Rousse, s'est établi au fleuve Jaune
1; le cinquième, Travaille-pour Rien, est le sonneur de cloches du Bouddha; le sixième, Bête-Tranquille, garde le faîte du palais divin 2; Respectueux, le septième, surveille pour l'empereur de Jade la colonne commémorative en l'honneur du Ciel; le huitième, le Bivalve, est installé sur le Grand Pic 3 avec mon
frère aîné. C'est du neuvième qu'il s'agit, le Crocodile; du fait de son jeune âge il n'avait pas grand-chose à faire. Il n'a été affecté au fleuve des Eaux-Noires qu'il y a deux ans, pour se former en attendant de se faire un nom et d'être transféré à un autre poste. Qui aurait cru qu'il contreviendrait à mes consignes et offenserait Votre Sainteté?
— Combien de maris a donc connus votre sœur? s'enquit à ces mots Singet en souriant.
— Un seul, le roi-dragon de la rivière Jing. Depuis l'année où il a été exécuté, elle a gardé le veuvage ici et a été emportée par la maladie il y a deux ans.
— Comment le même homme et la même femme ontils pu donner naissance à autant de variétés?
— Ne dit-on pas que le dragon produit neuf espèces, toutes différentes?
— Je me sentais à l'instant si contrarié que j'étais sur le point de porter plainte à la Cour céleste pour enlèvement et complicité avec une créature maléfique, sur la foi de cette carte d'invitation. Mais, puisque, selon vos dires, c'est lui qui vous aurait désobéi, je vous pardonne pour cette fois: je tiens compte d'une part des bonnes relations que j'ai toujours entretenues avec vous et vos frères, d'autre part de l'ignorance de la jeunesse. D'ailleurs, vous n'étiez pas au courant. Faites-le arrêter au plus vite et faites libérer mon maître. Nous aviserons ensuite.»
Aoshun convoqua le prince Mo'ang: «Dépêche-toi de rassembler cinq cents soldats poissons et crevettes pour arrêter Petit-crocodile. Par ailleurs, fais préparer un banquet en l'honneur de Sa Sainteté.
— Ne vous mettez donc point martel en tête! Puisque nous nous sommes expliqués et que je vous ai pardonné, à quoi bon un festin? Il me faut m'en retourner dès maintenant, d'abord parce notre maître est en danger, ensuite parce que mes condisciples m'attendent impatiemment.»
Le vieux dragon insistait désespérément, lorsque parut une fille-dragon. Singet prit debout la coupe de thé parfumé, fit ses adieux au roi et, à la suite du prince Mo'ang à la tête de sa troupe, quitta les mers occidentales. Ils furent bientôt dans le fleuve des Eaux-Noires.
«Sage Prince», lui dit Singet, «capturez-le à tout prix, je remonte sur le rivage.
—- Soyez tranquille. Je vous le présenterai pour que vous décidiez de sa punition et avant de me permettre de le ramener devant mon père je raccompagnerai le Maître. »
les eaux, sauta hors des flots et atterrit directement sur la falaise de la rive orientale.
Sablet et le dieu du fleuve l'accueillirent par ces mots:
«Comment se fait-il que tu sois revenu par le fleuve alors que tu étais parti dans les airs?»
Le Novice leur raconta comment il avait obtenu le coffret à message en tuant un esprit-poisson, vu le dragonroi et conduit des troupes avec le prince héritier. Il va sans dire que Sablet était ravi et que tous attendaient sur la rive, debout, le retour de Tripitaka.
Revenons au prince Mo'ang, qui avait envoyé un éclaireur à l'entrée de la résidence aquatique annoncer à la créature maléfique son arrivée. Cette nouvelle inattendue plongea le monstre dans la perplexité: «J'avais envoyé Poisson-Noir porter l'invitation à mon oncle cadet, mais il n'est toujours pas de retour; au lieu de l'oncle, c'est le cousin qui vient! Que se passe-t-il?» Il en était à ces réflexions, quand parut un petit monstre de la patrouille qui lui fit à son tour ce rapport: «Votre Majesté, il y a un corps de troupes dans le fleuve, à l'ouest de la résidence aquatique; leurs bannières portent l'inscription: Jeune maréchal Mo'ang, prince héritier des mers occidentales. »
«Le cousin est d'une folle arrogance», se dit le monstre, «je suppose que mon oncle lui a donné l'ordre de se joindre au banquet, comme lui-même ne pouvait venir. Mais pourquoi amener des troupes et fatiguer ses hommes puisqu'il ne s'agit que d'un banquet? Hum! Il doit y avoir quelque raison par là-dessous.» Sur ce, il ordonna: «Mes petits, tenez-vous sur vos gardes, avec mon armure et mon fléau à ma portée: je crains que les choses ne tournent mal tout à coup. Observez ce qui se passe pendant que je sors l'accueillir.»
Les petits monstres s'exécutèrent, chacun se tenant prêt, se frottant les poings et les paumes.
En franchissant la porte, Crocodile vit en effet un corps de troupes marines qui avaient dressé leur camp à droite.
C'était:
Pennons brodés de bannières flottantes,
Hallebardes en nuées brillantes,
Scintillements d'épées précieuses,
Pompons rouges de lances glorieuses,
Arcs comme autant de jeunes lunes,
"Livre IX, chapitre XLIII
Flèches rangées en crocs de loup des dunes,
Larges sabres flamboyants de lumière,
Triques courtes et dures, derrière.
Baleines, tortues, huîtres et moules
Avec crabes, poissons et crevettes
Sont tous en rangs serrés, grands ou petits.
Leurs armes forment une forêt fournie.
Qui oserait s'écarter de la ligne
Tant que le commandant n'a point fait signe?
À cette vue, Crocodile s'avança jusqu'à l'entrée du camp pour crier de toutes ses forces: «Estimé cousin, je t'attends ici et t'invite!»
Une conque qui patrouillait aux alentours vint aussitôt annoncer à la tente centrale: «Longue vie à Votre Altesse: un dragon-crocodile vous adresse une invitation.»
Le prince mit sur la tête son heaume d'or, se serra la taille dans une ceinture précieuse, et sortit du camp à grandes enjambées, une barre triangulaire
à la main:
«Que signifie cette invitation?
— J'avais envoyé une invitation à mon oncle, ton père», répondit poliment le crocodile, «je présume qu'il a dû la décliner et t'envoie à sa place. Puisque c'est à un banquet que tu te rends, pourquoi mobiliser une pareille troupe? Au lieu d'entrer chez moi, tu dresses ton camp ici.
Et tu t'armes de pied en cap! Pourquoi?
— Dans quel but as-tu invité mon père?
— Je dois à ses bontés de résider ici, et il y a longtemps que je l'ai quitté sans avoir encore eu l'occasion de lui témoigner mon respectueux attachement. J'ai capturé hier un moine des terres de l'Est qui, paraît-il, a cultivé la pureté de son corps au cours de dix existences successives.
Comme en manger prolonge la vie, je souhaitais inviter mon oncle à passer me voir et le cuire à la vapeur en cage de fer pour célébrer son anniversaire.
—
Voilà qui est d'une stupidité sans nom!» tonna le prince, «sais-tu seulement qui est ce moine?
— C'est un moine venu de la cour des Tang, en quête des Écritures au paradis de l'Ouest.
— Tu sais que c'est un moine chinois, mais tu ignores combien ses disciples sont dangereux.
—
L'autre, qui se nomme Porcet Huit-Défenses, a le groin allongé. Je l'ai capturé aussi et compte le cuire avec le moine chinois. I l dispose d'un autre disciple, le moine Sablet, un gars noiraud à la mine patibulaire. Il était venu hier me réclamer son maître, mais je l'ai chassé à la tête de mes troupes fluviales. Il a pris une telle volée de mon fléau qu'il n'a pu trouver le salut que dans la fuite. Je ne vois pas ce qu'il a de dangereux.
—
C'était donc que tu ne le savais pas: il a encore un autre disciple, le Grand Saint égal au Ciel, immortel d'or de l'Unité suprême
1, celui qui provoqua il y a cinq cents
ans des troubles graves au palais du Ciel. Il est. maintenant chargé de la protection du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest. C'est la grande compatissante et miséricordieuse Guanyin du Potalaka qui a changé son nom en Novice Conscient-de-la-Vacuité Sin¬ get, après l'avoir engagé dans la voie du bien. Tu n'avais donc rien de mieux à faire que de provoquer cette catastrophe? D'autant qu'il est tombé sur ton messager en mer, lui a arraché la missive et est entré au palais de Cristal où il a commencé à nous malmener, père et fils, en nous accusant du crime d'enlèvement et complicité avec une créature maléfique. Renvoie-lui au plus vite le moine chinois et Porcet, laisse-moi lui présenter nos excuses pour qu'il te laisse au moins la vie. Plus question de la préserver, ni de demeurer ici, à la moindre réticence!»
A ce discours, Crocodile s'emporta: «Nous sommes cousins proches, et tu prends parti pour un étranger! À t'en croire, je n'ai qu'à renvoyer le moine chinois, c'est tout simple: ce serait tout de même un peu trop facile!
Parce que tu as peur de lui, faudrait-il que moi aussi je capitule? S'il possède de telles capacités, qu'il vienne donc à la porte de ma résidence aquatique me livrer trois combats avant que je lui rende son maître. Il sera capturé à son tour et cuit avec les autres s'il n'est pas à la hauteur. Pas de famille ni d'invitation: je fermerai ma porte et, assis à la place d'honneur, je laisserai mes petits chanter et danser. Nous en prendrons à notre aise, je te le dis. On te le bouffera jusqu'au cul de sa mère! »
Devant cette réplique, le prince héritier l'ouvrit toute grande:
«Maudite créature! Parfaitement irresponsable! Nul besoin de pousser Singet le grand saint contre toi:
oserais-tu te mesurer à moi?
— Un brave n'a peur de rien!» Et de crier: «Qu'on apporte mon armure! »
Les petits monstres qui le suivaient la lui apportèrent et lui présentèrent le fléau de pièces d'acier. Le visage des deux adversaires changeait d'expression. Ordre fut donné de battre tambour. Us étaient prêts aux exploits les plus héroïques. Ce fut un combat tout différent de celui mené contre Sablet. C'était:
Scintillement de bannières et gonfalons, lances et hallebardes, Ici campement dispersé, là portes grandes ouvertes.
Le prince Mo'ang lève la barre d'or, Crocodile fait tournoyer le fléau.
Au coup de canon surgissent les féroces soldats du fleuve, Aux trois coups de gong répondent les vaillantes troupes marines.
Crevettes contre crevettes, crabes contre crabes;
La baleine avale la carpe rouge, la brème lève un cyprin jaune.
Le requin dévore le mulet et met le maquereau en fuite, La moule prend peur quand l'huître coince la praire.
L'espadon dispose d'unefine lame, l'estiurgeon chasse l'anguille blanche, Et la perche se saisit du congre noir.
Le fleuve entier s'anime dans ce combat où se mesurent des dragons.
Lutte confuse dans le bouillonnement des flots: leprince est aussi vaillant [que lanceur de foudre
D'un cri il abat la lourde barre d'or et capture le crocodile pervers.
De son arme triangulaire, le prince opéra une feinte à laquelle le monstre se laissa prendre: il plongea en avant;
d'un coup bien calculé, le prince abattit la barre sur le bras droit de son adversaire, le faisant vaciller; puis, se portant en avant, il le fit rouler à terre en lui décochant un coup de pied. Les troupes marines surgirent aussitôt pour le clouer au sol, le renverser et lui lier les mains dans le dos; puis, lui passant une chaîne de fer dans la clavicule, elles l'amenèrent jusqu'à la rive. Il fut ainsi traîné devant Singet:
«Grand saint, l'humble dragon que je suis a capturé le crocodile pervers. Veuillez décider de son sort.»
À sa vue, Singet, en compagnie de Sablet, lui tint ce discours:
«Tu as désobéi aux ordres, mon gaillard. Ton oncle t'avait installé ici pour que tu te gardes de mauvaises manières et te cultives en attendant que tu te fasses une réputation qui t'aurait valu un autre poste. Comment as-tu pu occuper de vive force la résidence du dieu du fleuve, abuser de ta position, tromper tes supérieurs et abuser notre maître ainsi que notre disciple?
Singet l'arrêta: «Frérot, laisse-lui la vie, par amitié pour le sage A.oshun et son fils..
Le vieux Singet te flanquerait volontiers un coup de sa tant lourde trique, s'il ne craignait que tu y laisses la vie. Où as-tu confiné notre maître?
— Grand saint», répondit le monstre en se confondant en prosternations, «j'étais dans l'ignorance de votre illustre nom. Contre toute raison, j'ai cru pouvoir user de violence à l'égard de mon cousin, qui m'a arrêté. Je vous suis infiniment reconnaissant de me faire grâce de la vie.
Votre maître est resté attaché dans la résidence aquatique:
j'espère que vous m'enlèverez la chaîne et me détacherez les mains pour me permettre d'aller vous le chercher.
— Grand saint», intervint Mo'ang qui se tenait sur le côté, «c'est une créature rebelle, des plus retorses; je crains qu'il ne lui vienne de mauvaises pensées, si vous la libérez.
— Je sais», coupa Sablet, «laissez-moi chercher le Maître.»
Ils se jetèrent tous deux à l'eau, lui et le dieu du fleuve, et se rendirent d'une traite devant l'entrée de la résidence aquatique. Le portail était grand ouvert, sans la moindre garde. Ils entrèrent et trouvèrent Tripitaka et Porcet ligotés tout nus dans le pavillon. Sablet se hâta de délier le Maître, tandis que le dieu du fleuve libérait Porcet. Chacun en prit un sur le dos et remonta vers la rive.
À la vue du monstre enchaîné et ligoté, Porcet brandit son râteau et s'approcha, l'invective à la bouche: «Maudite bête! Tu as renoncé à me dévorer, maintenant?»
Singet l'arrêta: « Frérot, laisse-lui la vie, par amitié pour le sage Aoshun et son fils.»
Mo'ang présenta ses salutations: «Grand saint, je n'ose tarder plus longtemps. Puisque votre maître est sauvé, j'emmène le coupable devant mon père. Vous lui avez épargné la mort, mais mon père ne saurait l'exonérer de quelque autre forme de châtiment. Il reviendra vous présenter ses excuses quand il aura été décidé de son sort.
—
Puisqu'il en est ainsi, emmenez-le et transmettez tous mes respects à votre père, en attendant qu'il me permette de le remercier en personne.»
Le prince plongea dans les flots avec son prisonnier le crocodile, et regagna d'une traite les mers occidentales avec sa troupe, il va sans dire.
Revenons au dieu du fleuve des Eaux-Noires, qui remercia Singet: «Grâce soit rendue au grand saint de m'avoir restitué ma résidence!»
86o
«Ô disciples», s'inquiétait le moine chinois, «nous sommes toujours sur la rive orientale: comment traverser ce fleuve?
—
Ne vous faites pas de souci, monseigneur», répondit le dieu du fleuve, «remontez à cheval, je vous prie: je vous ouvre la voie et vous conduirai de l'autre côté.»
Tripitaka se mit alors en selle sur le cheval blanc, tandis que Porcet tenait les rênes, Sablet portait les bagages et Singet soutenait son maître.
Ne voilà-t-il pas que le dieu, usant de son pouvoir d'arrêter les flots, empêche le courant d'amont de couler!
L'aval s'asséchant, en un instant s'ouvre une large voie.
Les pèlerins marchèrent jusqu'à la rive ouest, remercièrent le dieu du fleuve et, gravissant la falaise, remontèrent sur la route. Le cas de le dire:
Ce n'estpas sans secours que le moine atteignit les pays de l'Oueff, Et c'est sur terre sèche, sans vagues, qu'il franchit le fleuve Noir.
Si vous ne savez, en fin de compte, comment ils rendirent hommage au Bouddha et obtinrent les Écritures, écoutez la séance qui vient.