Ainsi va le poème:
En quête des soutras, échappant aux dangers,
Vers l'Ouest par tant de montagnes réputées...
Courent lièvre de la nuit et corbeau du jour'
Chante printemps, tombent fleurs d'automne, tour à tour:
Trois mille mondes dans un grain de poussière, Sous le bâton du pèlerin quatre cents terres.
Nourris de vent, ils grimpent le sentier violet, Sans savoir quand ils reviendront, mais sans regret.
Le récit nous a conté comment Tripitaka fut heureusement délivré du monstre par le fils du dragon, et la voie ouverte par le dieu du fleuve aux Eaux-Noires que les pèlerins purent traverser, gagnant ainsi la grand-route menant droit vers l'Ouest. Vraiment, le cas de le dire:
Face au vent et bravant la neige,
Coiffés de la lune et couverts d'étoiles...
Longtemps ils marchèrent, avant que ne revînt le temps des premiers jours de printemps. Voyez plutôt comment:
Toutes choses brillent quand revient le triple Yang 1:
Le ciel entier déroule une peinture qui nous sourit, Les pleurs couvrent le sol d'un tapis de brocart.
Le prunier ne présente plus que quelques taches de neige, Tandis que s'étend le flot vaporeux des blés.
La glace libère les cascades de montagne,
Les bourgeons éclatent sans trace de brûlure.
Le cas de le dire: l'Est prend les commandes 1,
Le dieu de la végétation dirige la saison
La brise parfumée agite la douceur de l'air,
Les saules déploient leur verdure au bord des chemins, La pluie vivifiante nourrit le printemps aux mille visages.
Le cheval allait l'amble; maître et disciples se promenaient sur la route en jouissant du paysage, quand ils entendirent tout à coup un ahanement, comme si dix mille personnes criaient en même temps. Transi de peur, Tripitaka tira sur les rênes sans pouvoir avancer plus loin et, tournant brusquement la tête, demanda à Singet:
«Conscient-de-la-Vacuité, d'où vient ce vacarme?
—
Des gens qui crient et des chevaux qui hennissent, répliqua Porcet.
—
Comment savoir? Aucun de nous ne le devinera», répondit en riant Singet, «attendez que j'aille voir ce qu'il en est.»
Le brave Novice! D'un bond il fut dans les nuages et, s'élevant dans les airs, scruta le lointain, où lui apparut une cité entourée de murs et fossés. Il regarda de plus près:
elle était toutefois auréolée d'une luminosité de bon augure. Aucune trace de brume maléfique. «Un bel endroit! D'où peut bien venir ce bruit assourdissant?» se demandait Singet. «Et l'on ne voit ni bannières ni gonfa¬ lons briller en ville, ni hallebardes scintiller. Ce ne saurait Singet abaissa lentement son nuage pour y voir de plus près.
être non plus le bruit du canon. Comment s'expliquer cette clameur d'hommes et chevaux?»
Telles étaient les questions qu'il se posait, lorsqu'il aperçut sur un terrain sablonneux, hors les murs, un grand nombre de bonzes, en groupe serré, qui poussaient un char. En fait, ils criaient à l'unisson, chaque fois qu'ils joignaient leurs efforts: «O puissant roi compatissant 1!»
C'est ainsi qu'ils avaient alarmé Tripitaka.
Singet abaissa lentement son nuage pour y voir de plus près. Aya! La voiture était chargée de matériaux de construction tels que briques, tuiles, bois et mottes de terre. Sur le haut de la dune passait un étroit chemin de crête, flanqué de deux grandes barrières au-dessous desquelles la route montait droit la pente escarpée. Comment tirer le chariot jusqu'au sommet? Malgré la douceur de la température, tous ces gens étaient couverts de robes en loques. Devant ce tableau d'extrême misère, Singet ne savait que penser: «Je présume qu'ils construisent un monastère. Sans doute obtient-on ici des récoltes si abondantes qu'on ne trouve pas de main-d'œuvre pour des travaux occasionnels
2; voilà pourquoi les moines euxmêmes doivent s'y mettre.»
Il en était encore à ces conjectures lorsqu'il vit sortir de la porte de la ville, avec un air important, deux jeunes prêtres taoïstes. Comment étaient-ils mis, vous demandezvous? Eh bien, Bonnet étoile sur la tête, ils étaient couverts de brocart brodé, bonnet scintillant et robe chatoyante, aux pieds, chaussures à bouts ornés de nuages, la taille serrée par une bande de soie fine 3: l'allure élégante
d'hôtes immortels du ciel de jaspe, visage de pleine lune, tout de finesse et d'intelligence.
À la vue des taoïstes, les bonzes se mirent à trembler et, redoublant d'efforts,
tiraient désespérément. Singet
comprit enfin: «Ah! C'est donc que ces moines bouddhistes ont peur des prêtres taoïstes. Sinon, pourquoi se donneraient-ils tant de peine à pousser? J'avais entendu parler d'un coin sur la route de l'Ouest où les prêtres sont respectés et les moines persécutés: c'est ici, certainement.
être incapable de m'assurer de la réalité de la situation?
Mieux vaut descendre les questionner pour en avoir le cœur net avant de rapporter la réponse au Maître.»
À qui s'adresser, vous demandez-vous? Le brave Sin¬ get! I l abaissa son nuage, gagna le pied de la muraille et, d'une secousse, se changea en prêtre vagabond de la secte de la Vérité complètement sublimée
1, un panier d'en-cas
pendu à l'épaule gauche, de sa main libre frappant un «tambour de pêcheur
3» pour accompagner les paroles
d'un chant taoïste
4. Se dirigeant vers la porte de la ville, il accueillit les deux prêtres d'une inclination avec ces mots:
«Votre humble serviteur du Tao vous salue, maîtres.
—
D'où venez-vous, l'aîné? lui répondirent les taoïstes en lui rendant son salut.
—
Votre humble disciple erre des coins perdus de la mer aux extrémités du ciel. Je suis venu ici ce matin dans l'intention de mettre à contribution les braves gens.
Puis-je me permettre de vous demander, chers aînés, quelles avenues sont favorables au Tao, quelles ruelles sont accueillantes à nos sages? J'aimerais mendier quelque nourriture maigre.
—
Pourquoi tenir des propos aussi consternants, mon cher?
— En quoi seraient-ils consternants?
—
Vous voulez mendier de quoi manger: n'est-ce pas navrant?
—
Ne vivent-ils pas de mendicité, ceux qui ont quitté leur famille? Sinon, où trouver l'argent pour acheter de quoi se nourrir?
—
Vous venez de loin», se mirent à rire les prêtres, «vous n'êtes pas au courant de la situation dans notre cité.
Ce ne sont pas seulement les mandarins civils et militaires qui sont favorables au Tao dans notre ville; les riches patriciens aiment nos sages et il n'est point d'hommes ou de femmes, de gens importants ou modestes, qui ne nous saluent et ne nous prient d'accepter des offrandes. Mais tout cela ne mérite pas d'être mentionné. Le plus important, c'est que Sa Majesté aime et respecte le taoïsme.
— Je suis jeune et suis ici par hasard, venant de loin: en vérité je l'ignorais. Puis-je me permettre de vous demander le nom du pays, et le détail de cet attachement du roi pour le Tao, au nom de l'affection qui nous unit dans une commune Voie?
"Livre IX, chapitre XLIV
— Cette cité s'appelle royaume de Char-Tard. Le roi, sur son trône sacré, est des nôtres.»
À ces mots, le Novice éclata de rire: «Dois-je en conclure que c'est un prêtre taoïste qui règne en souverain?
— Non pas. C'est simplement qu'il y a vingt ans la sécheresse a frappé la population, si sévèrement que pas une goutte ne tombait du ciel. Les récoltes étaient perdues.
Toutes les maisons, tous les foyers priaient le Ciel pour obtenir la pluie, du roi au plus humble de ses sujets, grands ou petits. Chacun brûlait de l'encens après s'être purifié par des ablutions, comme suspendu entre la vie et la mort, lorsque soudain descendirent du ciel trois vénérables immortels pour se pencher sur le sort de ces êtres vivants.
—
Quels immortels?
—
C'étaient nos maîtres.
—
Quelles
appellations
portaient
vos
maîtres
respectés?
—
L'aîné s'appelle Éminent immortel par la puissance du Tigre, le cadet Éminent immortel par la puissance du Cerf et le benjamin Éminent immortel par la puissance du Bélier.
—
De quelle puissance magique disposaient vos trois respectés maîtres?
—
Ils savaient convoquer le vent et la pluie d'un tournemain, changer l'eau en huile en la montrant du doigt et transmuter la pierre en or aussi aisément que vous vous retournez dans votre lit. C'est parce qu'ils disposent de cette puissance qui leur permet d'arracher au ciel ou à la terre leur pouvoir de transformation, d'altérer les mystères des constellations, que le roi et ses ministres nous respectent et se sont unis à nous par des liens de parenté.
—
Ce souverain a bien de la chance. Comme dit le proverbe: Le grand art émeut nobles et seigneurs. Il n'a vraiment rien à perdre à se lier à des maîtres aussi puissants.
Hélas, ce n'est pas l'humble prêtre que je suis qui aurait le moindre espoir d'obtenir audience auprès de ces maîtres vénérés.
—
Si vous désirez les voir, quelle difficulté?» répliquèrent en souriant les taoïstes, «nous sommes tous les deux de leurs plus intimes disciples. D'ailleurs nos maîtres aiment tant le Tao et ses sectateurs, qu'à sa seule mention, ils sortiraient vous accueillir par la grande porte. Et si c'est nous deux qui vous introduisons, ce ne sera pas plus difficile que de souffler sur la cendre! »
Singet leur tira une grande révérence: «Merci de votre précieuse recommandation: entrons de ce pas en ville!
—
Attendez un instant. Asseyez-vous là. Nous irons avec vous quand nous aurons fini de vaquer à une affaire d'intérêt public.
—
Qui a quitté sa famille, se trouve libéré de tout lien;
libre et sans souci, il n'a plus à vaquer à quoi que ce soit!»
Les prêtres montrèrent du doigt les bonzes qui s'affairaient sur la dune:
«Ils travaillent pour nous. I l nous faut faire l'appel, de peur qu'ils ne cherchent à tirer au flanc. Nous serons tout de suite à vous.
—
Vous êtes dans l'erreur», objecta le Novice avec le sourire, «bouddhistes ou taoïstes, nous sommes tous gens qui ont quitté leur famille. Pourquoi travailleraient-ils pour nous et se soumettraient-ils à notre contrôle?
—
Vous n'êtes pas au courant: c'est que l'année où il avait fallu solliciter de la pluie, les moines, de leur côté, priaient Bouddha, les prêtres, du leur, se plaignaient auprès de l'Étoile polaire, les uns et les autres sollicitant des rentrées de grains pour la Cour. Or, les bonzes se montraient inefficaces, priant et récitant en vain, incapables de remédier à la situation. Par la suite, à l'arrivée de nos maîtres, qui convoquèrent aussitôt vents et pluies, l'affliâion qui pesait sur la multitude fut levée. La cour, fort mécontente de ces moines inutiles, fit démolir leurs monastères, détruire les images du Bouddha, révoquer leurs certificats d'ordination sans les laisser retourner dans leur pays d'origine, car le roi nous les donnait pour travailler à notre service tout comme des serfs
1. C'est eux qui font le feu
chez nous; toujours eux qui balaient. C'est encore eux qui surveillent nos portes. Comme nous avons, derrière, des bâtiments inachevés, nous envoyons ces
moines apporter briques, tuiles et madriers pour finir la construction. De crainte que ces mauvaises têtes ne paressent et rechignent à pousser le chariot, on nous a envoyés les surveiller un moment.»
À ces mots, le Novice fondit en larmes et dit aux taoïstes en les tirant par le vêtement: «Quand je vous disais que je n'avais pas de chance, c'est que je n'ai vraiment pas de chance: il ne me sera donc pas permis de voir les visages vénérés de vos maîtres.
— Et pourquoi donc?
— Si j'erre par le monde, c'est pour deux raisons, subsister et retrouver un mien parent.
— Quelle sorte de parent?
— Un oncle paternel qui avait quitté tout jeune sa famille pour se faire tonsurer comme moine bouddhiste, à la suite d'une famine; il avait dû aussi s'expatrier pour mendier. Il y a des années qu'il n'est pas revenu. La pensée de la gratitude que je dois à mes ancêtres m'a mis à sa recherche. Je me demande s'il n'est pas retenu dans une région telle que la vôtre, se trouvant dans l'impossibilité de la quitter. Pourvu que je le retrouve et le revoie au moins une fois, je pourrai ensuite vous suivre en ville.
— Rien de plus facile. Si vous voulez bien prendre la peine de les inspecter sur la dune, nous resterons ici tous les deux, assis à vous attendre. Il suffit de vérifier si les cinq cents y sont. Voyez donc si votre oncle se trouve parmi eux. Si oui, nous le libérerons par solidarité taoïste, et nous irons avec vous dans la cité. Ça vous va?»
Singet se confondit en remerciements et prit congé avec une longue inclination, les mains jointes, avant de se diriger vers la dune en frappant son tambour de bois.
Quand il eut franchi les deux barrières et pris le tournant de l'étroite crête, les bonzes s'agenouillèrent tous
ensemble pour se prosterner et lui donner des assurances:
«Seigneur, nous n'avons point relâché nos efforts. Les cinq cents sont là. Il n'en manque pas la moitié d'un. Tous s'affairent à tirer le char.»
À leur vue, le Novice ne put s'empêcher de rire intérieurement: «Ces bonzes ont été terrorisés par les coups.
Si un faux prêtre taoïste tel que moi les met dans cet état, pour sûr qu'ils seraient morts de peur devant un vrai!»
Singet leur fit signe de la main: «Relevez-vous et n'ayez aucune crainte! Je ne viens pas surveiller les travaux, mais chercher ici un parent. »
À ce discours, les moines firent cercle autour de lui, chacun toussant et tendant le cou dans l'espoir qu'il serait réclamé comme tel, se demandant qui pouvait bien être ce parent. Après les avoir dévisagés un moment, le Novice éclata de rire.
retrouvé votre parent, seigneur? lui demandaient les moines.
— Savez-vous ce qui me fait rire? C'est de voir la bande de ratés à laquelle j'ai affaire! Vos parents ont dû se débarrasser de vous parce que vous étiez nés sous une mauvaise étoile
1, que vous portiez malheur à vos père ou
mère
ou que vous empêchiez la venue de petites sœurs'.
Au lieu de respecter les trois joyaux* et la Loi du Bouddha, au lieu de lire les soutras et réciter les litanies, comment se fait-il que vous vous laissiez commander comme des esclaves et travailliez pour ces taoïstes?
—
Êtes-vous venu pour nous humilier, seigneur?
Vous venez de loin, sans doute, et ne savez pas dans quelle situation terrible nous nous trouvons.
— Je viens en effet de loin et j'ignore ce qu'il y a de terrible ici.
—
Le roi de notre pays», reprirent les moines en versant des larmes, «est. aussi partial qu'inhumain; il ne se plaît qu'auprès de personnes telle que Votre Seigneurie, et ne déteste rien autant que nous autres, fils du Bouddha.
— Pourquoi donc?
—
Uniquement à cause de cette sollicitation de vents et pluies: quand les trois immortels sont venus ici ils nous ont ruinés et ont détourné la confiance du prince. Il a détruit nos monastères, révoqué nos ordinations, sans nous renvoyer chez nous ni nous permettre de servir dans l'administration subalterne, mais nous a livrés à la merci des maîtres taoïstes. Notre misère est intolérable. Le moindre serviteur vagabond du Tao qui passe par ici est reçu et gratifié par le roi sitôt qu'il le demande. Si c'est un bonze qui se présente, d'où qu'il vienne, on le saisit et on le livre aux gros travaux pour le compte des supérieurs taoïstes.
— Je présume que ces âaoshi ont maîtrisé de subtils pouvoirs magiques qui ont séduit le monarque. Ce n'est pas en faisant tomber la pluie, art mineur de sectes hétérodoxes, qu'ils ont pu toucher le cœur du roi!
—- Ils savent transmuter le plomb et raffiner le cinabre
5, s'asseoir en méditation pour concentrer leurs esprits, transformer l'eau en huile, la pierre en or. Us ont présentement construit un temple aux trois purs 6, où ils
lisent des soutras et conduisent des cérémonies au ciel et à la terre jour et nuit, priant pour la perpétuelle jeunesse du roi, ce qui ne manque pas de le séduire.
— Il en est donc ainsi. Vous n'avez qu'à vous en aller tous.
— Mais, Votre Seigneurie, on ne le peut pas! Avec l'approbation du roi on a fait nos portraits, qui sont affichés aux quatre coins du pays en permanence. Si grand que soit ce royaume de Char-Tard, il n'est pas de préfecture, sous-préfecture, canton, village ou place de marché sans portraits de bonzes authentifiés par le pinceau du roi en personne: toute personne qui s'emparerait d'un moine en fuite, si elle occupe un poète mandarinal, sera élevée de trois degrés, ou sinon, recevra cinquante onces d'argent en récompense. Voilà pourquoi la fuite ne nous est pas possible. Et il n'y a pas que nous: il suffit d'avoir les cheveux coupés, d'être chauve ou d'avoir le cheveu rare pour ne pouvoir échapper à leur surveillance; il y a partout des inspecteurs et agents secrets 1. Quoi qu'on fasse, la
fuite est: impossible. Nous n'avons d'autre solution que de supporter notre misère ici.
— S'il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux mourir?
— Beaucoup sont morts, Votre Seigneurie. Nous étions plus de deux mille, avec les moines arrêtés un peu partout. Six à sept cents ont péri et autant se sont suicidés, ne pouvant supporter plus longtemps d'aussi dures conditions d'existence, la chaleur brûlante, le froid intense, bref, incapables de s'acclimater. Nous ne sommes plus que cinq cents à n'avoir pu trouver la mort.
—
Comment cela, ne pas trouver la mort?
—
Quand on se pend à la poutre, la corde casse; le tranchant du couteau ne coupe plus; quand on se jette dans la rivière, on flotte au lieu de s'enfoncer; le poison ne produit aucun effet.
—
Vous en avez de la chance! Le Ciel vous accorde la vie perpétuelle.
—
Il y manque une précision, Votre Seigneurie, dites plutôt: "le châtiment perpétuel". Nos trois repas de la journée consistent en bouillie claire de riz grossier. Le soir, nous nous reposons à même la dune, exposés à la rosée. Les dieux ne viennent nous protéger que lorsque nous fermons les yeux.
—
Vous êtes si recrus de fatigue que vous avez des hallucinations de fantômes, je suppose.
—
Ce ne sont pas des fantômes, mais les six dieux du jour, les six dieux de la nuit
et les défenseurs de la doctrine
1. Dès que la nuit arrive, ils viennent nous protéger; ceux qui veulent mourir, ils les en empêchent.
—
Ces dieux ne sont pas raisonnables: ne devraient-ils pas vous encourager à mourir au plus vite pour vous permettre de renaître au paradis? A quoi rime de venir vous protéger?
—
Ils nous encouragent en rêve dans notre sommeil.
"Ne cherchez pas la mort", nous disent-ils, "endurez vos peines en attendant la venue du saint moine des grands Tang dans les terres de l'Est, un arhat en quête des Écritures du paradis de l'Ouest. I l a sous ses ordres un disciple qui dispose de pouvoirs immenses, le Grand Saint égal au Ciel. Il a gardé un cœur plein de loyauté et bonté, toujours prêt à redresser les torts et injustices chez les hommes, à se porter au secours de ceux qui sont en danger ou en difficulté, à aider la veuve et l'orphelin. Attendez donc qu'il vienne manifester son divin pouvoir: il écrasera les daoshi et rétablira le respect de votre communauté et de sa doctrine."»
À ce discours, Singet souriait intérieurement, se disant:
« Qui prétend Singet de pouvoirs dépourvu
Alors que les dieux annoncent sa venue?»
Il leur tourna aussitôt le dos et, frappant son «tambour de pêcheur», quitta les moines pour regagner d'une traite la porte de la ville et retrouver les deux taoïstes, qui l'accueillirent en lui demandant: «Lequel d'entre eux est votre estimé parent, maître?
—
Tous les cinq cents!
—
Comment pourriez-vous avoir autant de parents?
—
Cent sont mes voisins de gauche, cent habitent à ma droite; cent autres sont du côté de mon père; il y en a autant du côté de ma mère. Les cent qui restent sont mes commensaux. J'entrerai en ville avec vous si vous consentez à les libérer, tous les cinq cents; sinon, je n'y vais pas!
—
Vous nous semblez devenu un peu fou, pour déraisonner ainsi tout à trac! Ces bonzes sont des dons royaux:
pour en relâcher ne serait-ce qu'un ou deux, il faut remettre aux maîtres un certificat attestant la maladie, puis le compléter par celui du décès. Ce n'est qu'à cette condition que l'affaire est close. Les libérer tous! C'est insensé, insensé! Ce n'est pas seulement que nous n'aurions plus "Livre IX, chapitre XLIV
personne à notre service, la cour aussi nous blâmerait.
Leur chef de secteur
peut à tout moment envoyer des
inspecteurs vérifier. Parfois, Sa Majesté Elle-même se déplace pour faire l'appel. Comment nous permettre de les relâcher!
— Vous refusez?
— Nous refusons.»
À la troisième reprise, Singet perdit patience, tira de son oreille la trique de fer qui, d'une manipulation contre le vent, devint aussi grosse qu'un bol; il lui fit faire un quart de tour en effleurant le visage des deux prêtres: les malheureux en eurent la tête fracassée et s'effondrèrent dans une mare de sang, le cou brisé et la cervelle répandue.
Les moines sur la dune, qui avaient assisté à la scène de loin, abandonnèrent le chariot pour accourir en criant:
«Malheur, catastrophe! Il a tué des parents du roi!
— Lequel est-ce?» demanda Singet. Les
moines
l'avaient encerclé avec leurs vans et leurs pelles. Ils lui répondirent: «Ces maîtres entrent et sortent de la salle d'audience sans saluer le roi qui les traite de "maître et frère aîné". Pourquoi es-tu venu ici provoquer pareil désastre? Que leurs disciples soient chargés de surveiller les travaux ne te concernait en rien: pourquoi les avoir fait passer de vie à trépas? Les supérieurs ne t'accuseront pas du meurtre, mais diront que tu étais venu surveiller et que c'est nous qui les avons tués. Que deviendrons-nous?
Viens avec nous en ville reconnaître mort d'hommes.
—
Ne criez pas, messieurs,» rétorqua en riant Singet, «je ne suis pas un prêtre vagabond de la seéfe de la Vérité complètement sublimée. Je suis venu vous sauver.
—
Comment cela, nous sauver, alors que ces meurtres nous nuisent et ajoutent à notre fardeau.
— Je suis le disciple du saint moine des grands Tang, Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Novice, venu tout exprès vous sauver la vie.
—
Ce n'est pas vrai! Nous le reconnaîtrions, notre sauveur.
—
Mais vous ne l'avez jamais rencontré! Comment pourriez-vous le reconnaître?
—
Nous avons constamment vu en rêve un vieillard qui se déclarait être la très blanche étoile du Métal 2 et qui
nous a enseigné assidûment l'aspect de Singet le Novice en nous recommandant de ne pas nous tromper.
Le grand saint fit traverser au char les deux barrières, le souleva et le mit en pièces.
— Comment s'en es~t-il expliqué?
— Il nous a dit: "Le grand saint a
« "lefront bombé, des jeux d'or scintillants, la tête ronde et la face velue aux joues creuses, les dents serrées dans une bouche pointue et un tempérament capricieux; il est d'un aspect plus étrange encore que ne l'est le duc du Tonnerre. Il sait se servir à merveille d'une trique de fer cerclée d'or, avec laquelle il a déjà forcé les portes du ciel. Il est maintenant rentré dans le droit chemin pour protéger le saint moine et sauver les gens du malheur. "»
Singet se sentait à la fois flatté et furieux. Il était content de la réputation qu'on lui faisait, contrarié d'apprendre que ce brigand galvaudait l'image de son aspect authentique auprès d'ordinaires mortels. Il n'y tint plus: «Messieurs, vous avez raison de ne pas me tenir pour Singet le Novice; je ne suis que de ses gens, venu ici provoquer quelque catastrophe pour m'amuser. N'est-ce pas lui, làbas, qui vient?»
Montrant l'est, de la main, il leur fit tourner la tête, tandis que lui-même reprenait sa forme première. La foule des moines le reconnut enfin. Chacun de saluer jusqu'à terre: «Nous n'avons pas su reconnaître la transformation de Votre Seigneurie. Nous espérons qu'EUe ne nous en tiendra pas rancune, effacera les torts qui nous ont été faits et entrera sans tarder en ville éliminer la perversité et rétablir la rectitude!
— Venez avec moi.»
Les moines le suivirent en le serrant de près.
Le grand saint monta sur la dune et, usant de ses pouvoirs magiques, fit traverser au char les deux barrières, puis, après lui avoir fait passer le chemin de crête, le souleva et le mit en pièces en le précipitant de l'autre côté avec son chargement de tuiles, briques et madriers. Il cria aux moines:
«Du large! Ne restez donc pas collés à mes pieds! Attendez demain que je voie ce monarque et vous écrase les daoshil
—
Votre Seigneurie, nous n'osons nous éloigner, de peur d'être pris et livrés par les officiels: on serait battus et vendus; ce serait à nouveau malheurs sans fin!
—
Dans ce cas, je vais vous donner le moyen de vous protéger.»
8 7 4
Le brave Singet! Il s'arracha une poignée de poils, les coupa en morceaux entre ses dents et en donna un fragment à chaque moine en leur expliquant:
«Glissez-le sous l'ongle de l'annulaire, fermez le poing et ne songez qu'à marcher. Si personne n'ose vous arrêter, parfait. Sinon, serrez fort le poing et appelez: "Grand Saint égal au Ciel!" Je viendrai immédiatement à votre secours.
—
Mais, Votre Seigneurie, si nous sommes si loin qu'on ne vous voit plus et que vous ne puissiez nous répondre, que faire?
—
Vous pouvez être tranquilles: quand bien même je serais à dix mille lis de distance, je vous le garantis, rien ne peut vous arriver.»
Les plus audacieux des moines fermèrent le poing et murmurèrent le nom du Grand Saint égal au Ciel: ils virent se dresser devant eux un duc du Tonnerre, maniant la trique de fer, dont n'aurait osé s'approcher la plus vaste des armées. Sur le moment, une centaine répétèrent le même appel, suscitant une centaine de grands saints assurant leur protection.
Les moines se prosternèrent en s'exclamant: «Une apparition miraculeuse, en effet, Votre Seigneurie!
—
I l vous suffit de crier le mot "repos!" pour la faire disparaître», précisa Singet.
Effectivement, il leur suffit de crier «repos!» pour retrouver, comme auparavant, le bout de poil sous l'ongle.
Enfin heureux de s'être enfuis, les moines se dispersèrent.
«N'allez pas trop loin», leur recommanda Singet, «restez attentifs aux nouvelles à mon sujet en ville. Si l'on affiche un appel aux moines bouddhistes, entrez dans la cité me rendre mes poils!»
Bref, les cinq cents bonzes se séparèrent, chacun de son côté, qui à l'est, qui à l'ouest, les uns marchant, les autres debout demeurant sur place.
Revenons à Tripitaka, qui était resté au bord de la route: n'en pouvant plus d'attendre la réponse de Singet, il demanda à Porcet de reprendre la marche vers l'Ouest en tirant son cheval. Ils rencontrèrent quelques moines en fuite, puis, comme ils s'approchaient des murs, aperçurent le Novice entouré d'une dizaine de bonzes qui ne s'étaient pas encore dispersés.
«Conscient-de-la-Vacuité!» s'écria Tripitaka en tirant sur les rênes, «te fallait-il si longtemps pour te renseigner sur cette clameur? Qu'y a-t-il?»
Singet amena la bande de moines, qui saluèrent devant le cheval du moine chinois et racontèrent ce qui s'était passé. Tripitaka en fut grandement alarmé:
«Dans ce cas, qu'en va-t-il être de nous!
— Rassurez-vous», lui dirent les moines, «le grand saint est un dieu qui nous est tombé du ciel. Il possède d'immenses pouvoirs qui vous garantissent de tout mal.
Nous sommes des moines du monastère de la cité, Profon¬ deurs-de-la-Sagesse. Comme l'établissement avait été construit sur l'ordre du fondateur de la présente lignée royale, que la Statue du défunt roi s'y trouve encore, il a été épargné. Mais toutes les autres fondations bouddhiques de la ville, grandes ou petites, ont été détruites. Nous vous prions d'y entrer au plus tôt et de venir vous reposer en notre humble résidence. Le grand saint prendra les dispositions qui s'imposent demain matin de bonne heure.
— Vous avez raison», répondit Singet, «entrons sans tarder dans la cité.»
Le Vénérable descendit de son cheval et ils marchèrent jusqu'aux portes de la ville. Le soleil se couchait déjà à l'ouest. Us franchirent le pont-levis, traversèrent une succession de trois portes et se trouvèrent dans la rue: les gens se détournaient à la vue des moines du monastère Profondeurs-de-la-Sagesse, qui portaient les bagages et conduisaient le cheval. Ils furent bientôt rendus à l'entrée, au-dessus de laquelle était suspendu un large panneau portant en caractères d'or l'inscription:
M O N A S T È R E D E S P R O F O N D E U R S - D E - L A - S A G E S S E, É T A B L I P A R D É C R E T.
Les moines poussèrent la porte, traversèrent la salle des Porteurs-de-Foudre
et ouvrirent le bâtiment principal.
Tripitaka n'entra qu'après s'être enveloppé dans son kasaya
et avoir prié le Bouddha au corps doré.
«Hé là! Le gardien!» crièrent les moines. Un vieux bonze parut et, à la vue du Novice, le salua en disant:
«Vous êtes donc là, Votre Seigneurie!
—
Quel seigneur as-tu reconnu en moi pour me saluer de cette façon?
— Je sais que vous êtes seigneur Singet, le Grand Saint égal au Ciel. Je vous vois en rêve toutes les nuits. La très blanche étoile du Métal vient constamment m'assurer en rêve que nous n'aurons la vie sauve qu'à votre venue. Je constate aujourd'hui qu'en effet votre estimé visage n'est en rien différent de celui que je voyais en rêve. Quel bonheur, seigneur, que vous soyez déjà là! Si vous aviez tardé un ou deux jours de plus, nous serions tous devenus des fantômes!
—
Relève-toi, je t'en prie», répliqua en riant Singet, «les choses seront tirées au clair demain.»
Les moines préparèrent le repas maigre, que maître et disciples mangèrent de bon appétit, puis balayèrent la cellule du supérieur pour qu'ils y passent la nuit.
Singet avait l'esprit si préoccupé qu'il ne trouvait pas le sommeil. Vers la deuxième veille
1, il entendit de la
musique, se leva discrètement, enfila ses vêtements et bondit dans les airs pour voir d'où elle venait: il y avait en effet, plein sud, des lampes et des chandelles qui brillaient.
Il abaissa son nuage en vue d'un examen plus attentif:
c'étaient les prêtres du temple des Trois-Purs qui procédaient à la propitiation des constellations. On voyait:
Les bâtiments altiers d'une aire Spirituelle, La vraie salle d'un terrain béni,
Les uns offrant la majestlédes paysages des îles Penghu 2,
L'autre la pureté mystérieuse du palais de la Joie-Transformée.
De part et d'autre les prêtres soufflaient dans des orgues à bouche, Tandis que les officiants, au centre, élevaient leur tablette de jade.
Ils récitaient la litanie de repentance qui écarte les désastîres 3,
Et entamaient le commentaire du Livre de la "Voie et de la Vertu'.
Après avoir soulevé la poussière
plusieurs fois, ils achèvent l'envoi des
Et se protternent tous au moment de la déclaration 1. [grimoires
L'eau sanctifiée, ils expédient le placet,
Tandis que la flamme vacillante des chandelles atteint le monde [d'En-haut.
Ils examinent les constellations et mesurent la Grande Ourse', Tandis que la fumée de l'encens traverse le pur empyrêe.
Sur l'autel s'étalent des offrandes fraîches, Sur les tables est disposé un somptueux banquet maigre.
À l'entrée était suspendue une paire de sentences parallèles, vingt-deux grands caractères brodés sur brocart de soie jaune, à savoir:
Puissent vents et pluies nous être favorables Par la puissance sans limites des deux,
Faites que les eaux soient limpides et calmes, Tant d'années donnez à Sa Majesté le pieux!
Singet aperçut trois vieux prêtres dans leur robe de cérémonie et se dit que ce devaient être les éminents immortels Puissance-du-Tigre,
Puissance-du-Cerf et
Puissance-du-Bélier. En contrebas se tenait une foule de six à sept cents taoïstes, en rang de chaque côté, s'occupant des cloches et tambours, ou récitant, bâtonnets d'encens en main. Singet s'en réjouit secrètement.
«J'aimerais bien descendre y mettre un peu de pagaille», se disait-il, «mais ainsi va le proverbe, une seulefibre de soie ne sauraitformer un fil; Userait difficile defaire entendre un claquement d'une seule main... Retournons prévenir Porcet et Sablet pour nous amuser un peu ensemble!»
Il abaissa son nuage droit sur la cellule du supérieur, où il trouva Porcet et Sablet qui dormaient côte à côte. Singet commença par réveiller Conscient-de-la-Pureté: «Tu ne dors pas encore, frangin?
—
Lève-toi!» lui répondit le Novice, «nous allons nous en payer...
— En plein milieu de la nuit, alors que j'ai la gorge sèche et les yeux qui pignent, nous payer quoi?
—
Il y a un temple des Trois-Purs en ville. Les daoshi du coin y conduisent un service. C'est plein d'offrandes dans la salle des Trois-Purs: des boules de pain
grosses comme un
boisseau, des gâteaux
qui font cinquante à soixante livres
pièce, d'innombrables plats pour accompagner le riz, et des fruits tout frais. Allons en profiter ensemble! »
À entendre comme en rêve parler de bonne chère, Porcet s'éveilla et s'écria:
«Frangin, tu ne m'emmènes donc pas?
— Si tu veux manger quelque chose, ni cri ni chuchotement: tu risques de réveiller le Maître. Viens avec nous! »
Tous deux enfilèrent leurs vêtements, se glissèrent dehors, montèrent sur le nuage derrière Singet et bondirent dans l'espace. L'idiot voulut se mettre à l'œuvre dès qu'il aperçut les lumières. Singet le retint:
«Pas de hâte intempestive. Attendons qu'ils se soient retirés pour descendre.
— Pourquoi se retireraient-ils? Ils viennent de se mettre en train.
— Tu vas voir: je vais leur jouer un de mes tours et ils se sépareront sur-le-champ.»
Le brave Singet! Il fit une passe, récita une incantation, prit une inspiration dans la direction du sud-ouest et lâcha une expiration qui se transforma en tornade. Elle s'engouffra directement dans la salle des Trois-Purs, renversant vases, chandeliers, arrachant les ex-voto accrochés aux murs et soufflant toutes les lumières. Les prêtres, alarmés, en étaient tout tremblants.
«Dispersons-nous, mes disciples», déclara l'éminent immortel Puissance-du-Tigre, «puisque ce vent divin est passé en éteignant lampes, chandelles et encens, que chacun rentre se coucher. Nous nous lèverons un peu plus tôt demain pour compléter le nombre de rouleaux à réciter.»
Effectivement, tous les daoshi se retirèrent.
Emmenant Porcet et Sablet, Singet abaissa son nuage et s'engouffra dans la salle des Trois-Purs. Sans se soucier de le tâter pour savoir s'il était cru ou cuit, l'idiot s'empara d'un gâteau et ouvrit la bouche toute grande pour le croquer. Le Novice tira sa trique de fer et lui en donna un coup sur la main, que Porcet retira prestement en maugréant: «Tu me tapes alors que je n'y ai même pas goûté!
— Foin de ces manières de rustre! Asseyons-nous comme il faut pour déguster.
— Comme il faut? Alors que nous volons à manger?
La honte ne t'étouffe pas! Que ferions-nous si nous étions invités?
— Qui sont ces bodhisattva assis là-haut?»
Porcet éclata de rire: «Même pas capable de reconnaître les trois purs 1! Des bodhisattva!
— Quels trois purs?
— Au milieu, c'est le vénérable céleste du Commencement originel; le seigneur de la voie du Trésor spirituel est à gauche et, à droite, c'est seigneur Laozi le Très-Haut.
— On ne pourra manger tranquillement qu'en prenant chacun leurs apparences», conclut Singet.
L'idiot, à sentir tant de bonnes odeurs, n'y tenait plus tant il était pressé de manger: il grimpa sur l'estrade et d'un coup de groin en fit tomber seigneur Laozi: «Vous êtes resté assis là assez longtemps, le patron, au tour du vieux Porcet! » Et de prendre l'aspect du très-haut seigneur Laozi. Singet se transforma en vénérable céleste et Sablet en seigneur de la Voie. Ils poussèrent en bas les Statues; à peine s'étaient-ils assis que Porcet faisait main basse sur les énormes boules de pain.
«Tu n'es pas si pressé! grogna Singet.
— Frangin, pourquoi attendre plus longtemps, puisqu'on s'est transformés?
— Mes chers condisciples», reprit Singet, «voler à manger ne tire pas à conséquence, mais révéler notre secret serait grave. Les Statues sont tombées par terre: si jamais l'un des prêtres, levé de bonne heure, vient sonner les cloches et balayer, pour peu qu'il culbute dedans, nous serons découverts, n'est-ce pas? Cachez-les dans un coin.
— Ces lieux me sont inconnus », protesta Porcet, «je ne sais même pas où tâtonner pour trouver la porte. Où donc les planquer?
— Quand je suis entré», répliqua Singet, «j'ai remarqué une petite porte à main droite; à en juger par la puanteur qui filtrait, ce doit être l'endroit où les cinq céréales entrent dans le cycle de la transmigration
1. Tu n'as qu'à les
y envoyer.»
L'idiot était imbattable dans les travaux de force: il sauta au bas de l'estrade, chargea sur ses épaules les trois Statues, les porta dehors et, arrivé devant le chalet, poussa du pied la porte. Il découvrit une vaste fosse d'aisance et se mit à rire: «Notre épizoologue
sait assurément parler et
donner aux latrines une superbe appellation taoïste, "l'endroit où les cinq céréales entrent dans le cycle de la transmigration "! »
Au lieu de décharger ses épaules, l'idiot se mit à marmonner une prière:
« 0 trois purs,
O trois purs, laissez-moi vous dire:
De loin venons, destructeurs de démons.
Nous aurions aimé partager, mais où nous mettre à l'aise?
Nous vous empruntons vos sièges pour un petit moment.
Vous qui êtes rettés assis si longtemps, descendez aux latrines.
Vous qui avez joui de tant de bonnes choses en purs taoïstes, Il vous faut aujourd'hui goûter aux saletés,
Quitte à vous faire vénérables célestes malodorants!»
La prière achevée, il les balança dans un grand plouf!
qui éclaboussa de purin une bonne partie du devant de son 88o vêtement. Comme il remontait dans la salle, Singet lui demanda: «Tu les as bien cachés?
—
Pour ça, oui! Mais j'ai éclaboussé mon habit qui sent plutôt mauvais. J'espère que ça ne te donnera pas la nausée.
—
Peu importe! » répliqua en riant Singet, «viens donc t'en mettre, mais je me demande maintenant si nous pourrons nous en sortir propres et nets! »
L'idiot reprit l'aspect de seigneur Laozi. Tous trois se mirent à table et s'en payèrent à cœur joie. Ils commencèrent par les grosses boules, puis s'attaquèrent aux horsd'oeuvres, aux petits plats, aux amuse-gueule, grillades, galettes, fritures et fromage de soja cuit à la vapeur. Froid ou chaud, peu leur importait: ils bâfraient sans se soucier du reste. En fait, Singet n'était guère friand de plats cuisinés: il se contentait de manger des fruits pour tenir compagnie aux deux autres qui dévoraient tout, tels des météores chassant la lune ou une tornade emportant les derniers lambeaux de nuages. Il ne restait plus rien, mais au lieu de s'en aller, ils demeuraient là à bavarder plaisamment en attendant d'avoir digéré.
Aïe! Il fallait que la chose arrivât! Il y avait dans la galerie un prêtraillon qui venait de s'endormir quand il se réveilla en s'écriant: «J'ai oublié ma clochette dans la salle. Si je ne l'ai pas, je me ferai gronder par les maîtres demain.» Puis, se tournant vers son compagnon: «Dors, je vais aller la chercher. »
Sans même enfiler de sous-vêtements tant il était pressé, il se contenta d'une simple tunique pour aller chercher la clochette dans la salle principale. Tâtonnant ici et là, il finit par la retrouver. I l allait s'en retourner quand il entendit un bruit de respiration et prit peur. Comme il courait vers la sortie à grandes enjambées, sans trop savoir comment, il marcha sur un noyau de litchi, glissa et s'étala de tout son long. Avec un bang! sonore, la clochette se cassa en mille morceaux. Porcet ne put retenir un éclat de rire qui remplit de terreur le petit taoïste. Dès qu'il eut rassemblé une partie de ses esprits, il se précipita en trébuchant jusqu'aux cellules des supérieurs, criant en tambourinant sur la porte: «Maîtres! Affreux! Malheur!»
Les trois anciens ne s'étaient pas encore couchés. Ils ouvrirent la porte et demandèrent: «Quel malheur?»
L'autre répondit tout tremblant: «Comme j'avais 88 I
oublié ma petite clochette à main, et que j'étais allé la chercher dans la salle, j'ai entendu quelqu'un s'esclaffer.
J'ai failli en mourir de frayeur.
— Qu'on apporte des lanternes!» ordonna l'un des supérieurs à ce récit, «nous verrons de quel être maléfique il s'agit.»
L'ordre aussitôt transmis jeta l'alarme parmi les taoïstes des deux galeries, jeunes et vieux: tous sortirent de leur lit et, allumant lampes ou torches, se dirigèrent vers la salle principale pour voir ce qui se passait.
Si vous ne savez ce qui en résulta, écoutez donc la séance qui vient!