Après avoir constaté de visu que Singet possédait le moyen de commander aux dragons et d'user des pouvoirs de sa sainteté, le roi, comme l'a conté le récit, allait apposer son sceau sur les documents de voyage pour les remettre aux pèlerins et les laisser poursuivre leur route vers l'Ouest. Les trois taoïstes étaient si alarmés qu'ils restaient prostrés au bas des marches. Le roi descendit de son trône et, les relevant de ses propres mains, leur demanda: «Chers maîtres d'État, pourquoi vous livrer à des marques de respect aussi extrêmes?
—
Votre Majesté, nous sommes venus ici soutenir les autels sacrés de la cité
1, protéger le pays et donner la paix
au peuple. Vingt ans de durs efforts ont été aujourd'hui détruits par la puissance de la Loi manipulée par ces bonzes. Ils ont ruiné notre réputation. Pour une malheureuse averse, vous leur pardonnez le crime d'homicide: n'est-ce pas faire bien peu cas de nos personnes?
Nous espérons que Votre Majesté retiendra leurs documents et nous permettra d'engager contre eux une nouvelle compétition dont Elle verra bien l'issue.
—
Quel genre de compétition, maîtres?» répondit le roi en reprenant les documents, car il était vraiment obtus, toujours prêt à donner raison au dernier qui avait parlé 2.
«Je suis disposé à jouer une partie de position assise en méditation, répliqua l'éminent immortel Puissancedu-Tigre.
— Vous vous égarez, maître», objecta le roi, «ces bonzes sont issus d'une doctrine de méditation 1 dont ils
ont certainement maîtrisé tous les secrets avant d'accepter le décret impérial de se mettre en quête des Écritures.
Pourquoi rivaliser contre eux sur ce terrain?
—
Il ne s'agit pas de s'asseoir comme on le fait d'ordinaire: un autre nom de la méditation dont je parle est "manifestation de sainteté sur une échelle de nuages".
— Que veut dire "manifestation de sainteté sur une échelle de nuages"?
— Il faut cent tables, dont on fait pour chacun une plate-forme de méditation en les empilant l'une sur l'autre. Il est interdit de grimper en s'aidant des mains ou d'une échelle: chacun doit monter sur un nuage et rester assis là-haut immobile plusieurs heures, dont le nombre sera fixé au préalable.»
Estimant que l'opération devait présenter quelque difficulté, le roi commença par interroger les bonzes: «Nos maîtres d'État aimeraient engager contre vous une partie de méditation dite "manifestation de sainteté sur une échelle de nuages". Lequel d'entre vous en serait capable?»
Comme Singet restait coi, Porcet lui demanda: «Frangin, pourquoi ne réponds-tu pas?
— Pour ne rien te cacher, frérot, oui, si ce n'était qu'envoyer d'un coup de pied le ciel, tête la première, dans un puits, soulever les mers ou retourner les rivières, transporter des montagnes ou chasser la lune, déplacer les constellations: tout cela je saurais le faire. Quand bien même il s'agirait de me couper la tête ou de me hacher la cervelle, de m'ouvrir le ventre ou de m'arracher le cœur, ça ne me ferait pas peur. Mais ne me parle pas de m'asseoir en méditation, je serais perdant. Comment aurais-je la patience de rester assis? Tu m'enchaînerais à une colonne de fer que je trouverais moyen d'y monter et descendre.
Demeurer en repos sans bouger, n'y songe pas! »
Tripitaka prit soudain la parole: «Moi, je sais rester assis en méditation.
— Parfait, parfait!» s'exclama le Novice, enchanté, «pendant combien de temps?
— Quand j'étais jeune, j'ai rencontré un maître de méditation itinérant qui m'en a enseigné l'art: on peut aussi bien rester assis deux ou trois ans, quand l'esprit demeure concentré et la nature de l'être fixée à ses fondements dans la passe entre la vie et la mort.
— Autant renoncer à notre quête des Écritures, maître, si vous demeurez immobile deux ou trois ans. Cinq ou six heures au plus suffiraient.
— Mais je ne saurais pas y monter, mon cher disciple.
— Je m'en charge: présentez-vous et répondez oui.»
Le Vénérable, effectivement, s'avança, les mains jointes devant la poitrine: «L'humble moine que je suis sait s'asseoir en méditation.»
Le roi ordonna de dresser la plate-forme. L'État disposait d'une force à renverser les montagnes: en moins d'une heure, les deux constructions s'élevaient dans la salle aux Clochettes-d'Or, à gauche et à droite.
L'éminent immortel Puissance-du-Tigre redescendit et, debout au milieu des marches, d'une secousse de son corps, s'éleva tout droit, sur un coussin de nuages, jusqu'à être à la hauteur de la plate-forme qui se trouvait du côté de l'ouest, et s'y assit. Singet s'arracha un poil pour laisser auprès de Porcet et Sablet une image illusoire de luimême, tandis que, transformé en nuée multicolore, il emportait Tripitaka et l'installait sur la plate-forme de l'est. Puis, résorbant le nuage lumineux, il se changea en insecte
et vola à l'oreille de Porcet pour lui murmurer:
«Surveille attentivement le Maître et ne recommence plus à parler au substitut de ton vieux Singet.
— Je sais», pouffa l'idiot, «j'ai compris.»
Or, Puissance-du-Cerf, assis sur un coussin brodé, les observait depuis belle lurette perchés là-haut, sans que rien pût les départager. Il lui vint l'idée d'aider son condisciple aîné: s'arrachant un cheveu derrière la nuque, il le roula en boule et le lança d'une chiquenaude sur le crâne du moine chinois, où la chose se transforma en grosse punaise qui s'y fixa et le piqua. A la démangeaison succéda la douleur. Or, il n'est pas permis de remuer la main quand on pratique la méditation; le faire aurait été s'avouer perdant. Le prurit devenant intolérable, le Vénérable rentra la tête dans les épaules, cherchant à la frotter contre le col du vêtement.
«Ça tourne mal!» s'exclama Porcet, «le Maître est au bord de l'étourdissement.
— Non», rétorqua Sablet, «ce doit être la migraine.
— Notre maître est un honnête homme, fiable et Ç)o sérieux», coupa Singet, quand il les entendit, «s'il a dit qu'il savait méditer, c'est assurément qu'il le peut. Un honnête homme ne saurait mentir. Taisez-vous tous les deux, attendez que j'aille jeter un coup d'oeil!»
Le brave Novice! Bourdonnant autour de la tête de Tripitaka il aperçut une punaise grosse comme une fève qui s'y était ancrée. Il l'arracha en hâte, caressant la morsure. Soulagé, le Vénérable reprit une position droite et solennelle.
«Le crâne rasé des moines ne saurait abriter le moindre pou», se demandait Singet, «d'où peut venir cette punaise?
Je parie que c'est un mauvais tour du daoshi pour nuire à mon maître. Ha, ha! En vain. Leur victoire n'est pas en vue: je vais leur en jouer des miennes. »
Il s'envola et atterrit sur l'extrémité du toit en forme d'animal où, d'une secousse, il se métamorphosa en scolopendre de sept pouces et alla aussitôt piquer le daoshi à l'intérieur du nez. Le malheureux perdit l'équilibre et fit une culbute qui lui aurait coûté la vie, si les officiers de tous rangs ne s'étaient portés à son secours.
Grandement alarmé, le roi le fit transporter par le grand précepteur de service dans le bâtiment de la Splendeur-des-Lettres pour qu'il se lavât et se peignât.
Singet reprit la forme d'un nuage et descendit son maître, déclaré vainqueur.
Le roi allait les laisser partir, lorsque l'éminent immortel Puissance-du-Cerf fit à nouveau valoir: «Votre Majesté, c'est que mon confrère souffre d'une maladie chronique qui le rend sensible aux étourdissements 1: làhaut, exposé au vent céleste, une crise l'a terrassé, ce qui a permis au bonze de gagner. Laissez-nous jouer contre lui une partie de mourre
spéciale "derrière des planches".
—
Qu'est-ce que c'est, "la mourre derrière des
planches"?
—
Votre humble serviteur du Tao a les moyens de deviner ce qu'il y a derrière des planches. Voyons si ces bonzes peuvent en faire autant. S'il me bat, laissons-les aller. Sinon, que Votre Majesté les punisse comme Elle le jugera bon, de sorte que soit lavé l'affront qu'ils nous ont fait et que demeurent sans tache nos vingt ans de service au bénéfice du pays.»
Le roi avait l'esprit si confus qu'il se laissa convaincre par ces paroles fallacieuses et donna l'ordre aux eunuques d'apporter un coffre laqué rouge, après avoir demandé à la reine d'y placer l'un de ses trésors. Peu après, on les déposait sur les marches de jade blanc de la salle du trône.
«Mesurez la puissance respective de vos deux doctrines en devinant quel trésor se trouve dans le coffre, déclara le roi.
— Comment voulez-vous, mes disciples, que je devine ce qu'il y a là-dedans?» s'inquiéta Tripitaka.
Singet résorba l'auréole lumineuse, reprit la forme d'un insecte et se posa sur la tête de Tripitaka pour lui souffler:
«Maître, rassurez-vous. Attendez que j'aille voir.»
Le brave Singet! I l atteignit le coffre d'un vol léger, rampa sous les pieds et aperçut entre les planches une fente qui lui permit de se glisser à l'intérieur: il y avait un plateau de laque rouge cinabre sur lequel étaient placés des habits de cour, une robe d'apparat et une jupe de cérémonie
1. Il les souleva, les chiffonna et se mordant le bout de la langue, cracha dessus du sang, puis jeta le mot «Transformation!»: les habits devinrent guenilles de cape
bonne à jeter; avant de repartir, il y vida sa vessie pleine d'une urine malodorante et, ressortant par la même fente, vola jusqu'à l'oreille du moine chinois pour le prévenir: «Maître, dites que c'est: une vieille cape bonne à jeter.
—
Mais il a parlé d'un trésor. Ce ne saurait être le cas de vieux chiffons!
—
Ne vous occupez pas de ce qu'il a dit, mais de deviner juste, un point c'est tout! »
Le moine chinois s'avança d'un pas et allait répondre quand l'éminent immortel Puissance-du-Cerf déclara:
«Moi d'abord! Il y a dans le coffre une robe d'apparat où figurent les autels de la patrie et une jupe de cérémonie à motifs de symboles du ciel et de la terre.
—
Non pas», rétorqua Tripitaka, «le coffre contient une cape de rebut en lambeaux.
—
Ce bonze est d'une insolence rare! » s'indigna le roi, «oser se moquer de notre pays comme s'il ne possédait pour tout trésor qu'une guenille! Arrêtez-le! »
Les gardes qui se tenaient de part et d'autre allaient se saisir du moine chinois, affolé. Celui-ci joignit les mains et se mit à protester à grands cris: «Votre Majesté, suspendez votre jugement le temps d'ouvrir le coffre: si c'est un trésor, je veux bien être déclaré coupable. Dans le cas 9o
contraire, n'auriez-vous point porté tort à l'humble moine que je suis?»
Le roi donna l'ordre d'examiner l'intérieur du coffre.
L'officier de service l'ouvrit et en sortit des deux mains le plateau de laque rouge: c'était en effet une cape déchirée bonne à jeter.
«Qui a mis cette chose dégoûtante? s'écria le roi, outré.
— Mon maître», répondit la reine, qui s'était glissée derrière le trône, «j'y avais placé de mes propres mains une robe d'apparat et une jupe de cérémonie; je ne comprends pas comment ces objets se sont changés en loques.
—
Retirez-vous, madame. Nous comprenons: où
trouverait-on ce genre de guenilles au palais alors qu'on n'y utilise que des soieries fines? Apportez-moi le coffre, que j'y mette moi-même un trésor, et recommençons l'expérience. Nous verrons.»
Le monarque se rendit aussitôt à l'arrière du palais et cueillit sur l'arbre, dans le parc, une pêche d'immortalité grosse comme un bol. Il la mit dans le coffre et ordonna de le redescendre pour une nouvelle épreuve.
«Disciple», murmura Tripitaka, «il faut recommencera deviner.
—
Rassurez-vous», répliqua le Novice, «attendez que j'aille jeter un coup d'œil.»
Il repartit en bourdonnant, retrouva la fente et vit que c'était une pêche: il ne pouvait souhaiter mieux. Aussi, reprenant sa forme originelle, il s'assit dans le coffre et se mit à la croquer de si bon appétit qu'il ne laissa rien du fruit, y compris la partie concave de chaque côté 1.
Puis il remit le noyau en place, reprit l'aspect d'un insecte et s'envola pour se poser sur l'oreille de Tripitaka: «Maître, dites simplement que c'est: un noyau de pêche.
—
Ne te moque pas de moi! Si je n'avais pas réagi assez vite, tout à l'heure, j'étais arrêté et exécuté. Ce ne peut être qu'un trésor, cette fois. Un noyau de pêche ne saurait en être un!
— N'ayez pas peur. L'important est de gagner, ne vous occupez pas du reste.»
Tripitaka allait ouvrir la bouche, quand il entendit l'éminent
immortel
Puissance-du-Bélier
déclarer:
«L'humble serviteur du Tao d'abord: c'est une pêche d'immortalité.
— Ce n'est pas une pêche, mais un simple noyau, objecta le moine chinois.
— Comment donc un noyau? Une pêche que j'ai^mise moi-même!» se récria le roi, «le troisième maître d'État a deviné juste.
— Ouvrons et constatons, voilà tout, Votre Majesté.»
Le préposé remonta le coffre, l'ouvrit et en sortit le plateau: c'était bien un noyau nettoyé de toute chair ou peau.
Stupéfait et alarmé, le monarque s'exclama: «Maîtres, renoncez à toute compétition avec eux et laissez-les partir.
Nous y avons mis nous-même une pêche. Qui l'aura mangée pour qu'il n'en reste que le noyau? Ils doivent être aidés par les dieux ou les diables!»
À ce discours, Porcet ne put s'empêcher de ricaner à l'oreille de Sablet: «Et il ne se rend pas compte que notre frangin a des années d'entraînement dans l'art de manger les pêches! »
Ils échangeaient ces propos quand parut Puissance-du Tigre, sortant du pavillon de la Splendeur-des-Lettres où il s'était lavé et peigné.
«Votre Majesté», dit-il en s'avançant, «le bonze connaît l'art de déplacer les objets. Faites apporter le coffre: je saurai y parer et souhaite reprendre la compétition.
—
Maître d'État, sur quoi voulez-vous jouer à la devinette?
—
Son art ne porte que sur les objets inanimés et non sur les êtres humains. Cachez-y l'un de nos jeunes garçons qui servent le Tao: je vous garantis qu'il ne saura le remplacer.»
On mit effectivement un jeune servant dans le coffre, dont on referma le couvercle avant de le redescendre et d'ordonner au bonze de détecter pour la troisième fois le trésor qui s'y trouvait.
«Us remettent ça! grommela Tripitaka.
—
Attendez», répondit Singet, «je retourne voir.»
Il partit en bourdonnant, se glissa à l'intérieur et reconnut un jeune garçon. Le brave Singet! Plus avisé, on n'en trouverait pas! D'aussi futé, assurément il en est peu en ce monde.
D'une secousse il se transforma en l'exacte image de l'éminent taoïste et, entrant dans le coffre, appela: «Disciple!
—
Maître, d'où venez-vous?
— Je suis entré par la magie de l'invisibilité.
— Qu'y a-t-il pour votre service?
— Le bonze t'a vu entrer dans le coffre: nous serons encore perdant, s'il devine juste. Je suis venu en discuter avec toi: le mieux est de te raser la tête. Nous dirons que c'est un moinillon.
— Comme vous en déciderez, maître, pourvu que nous soyons les gagnants. Si nous perdons encore une fois, il en ira non seulement de notre réputation, mais il est à craindre que la cour ne nous témoigne plus aucun respect ni estime.
— Tu as raison», approuva Singet, «approche, mon petit. Tu seras généreusement récompensé quand nous les aurons battus.»
Il transforma le bâton cerclé d'or en rasoir à tonsure, prit l'enfant dans ses bras et lui murmura: «Mon gentil petit, ça va te faire mal, mais serre les dents, pas de bruit, surtout. Laisse-moi te raser la tête.»
En un instant la chevelure était coupée. Il la rassembla en boule pour l'enfoncer dans un coin du coffre. Le rasoir rangé, il caressa son crâne luisant:
«Mon fiston, tu as maintenant la tête d'un bonze, mais les vêtements ne conviennent pas. Enlève-les, je t'en donne d'autres à mettre.»
Le garçon portait une robe de plumes de grue blanc oignon bordée de brocart brodé de fleurs et nuages, qu'il enleva tout de bon. Singet souffla dessus de son haleine magique; quand il cria «Transformation!», le vêtement se changea en une longue tunique droite de couleur ocre qu'il lui donna à enfiler. Puis il s'arracha deux poils pour les transformer en un «poisson de bois
1» qu'il lui mit en
main en disant: «Écoute-moi bien, disciple: tant qu'ils appelleront "Garçon du Tao!", ne sors pas, à aucun prix!
Mais, dès que tu entendras "Bonze!", ouvre-moi le coffre et glisse-toi dehors en frappant le poisson de bois et récitant un soutra du Bouddha. Ce n'est qu'à cette condition que nous triompherons.
— Je ne connais que le classique des Trois Officiers 2,
celui de la Grande Ourse
et celui de la Conjuration des
fléaux
4. Je ne sais pas réciter de soutras bouddhiques.
— Tu saurais prier Bouddha?
— Emituofo
s, qui ne saurait le dire?
"Livre X, chapitre XLVI
— Ça va, tu pries donc Bouddha, ça m'épargnera la peine de t'apprendre autre chose. N'oublie rien, je m'en vais.»
Reprenant le forme d'un insecte, Singet se glissa dehors et vola jusqu'au lobe de l'oreille de Tripitaka: «Maître, dites que c'est un moine bouddhiste.
— Pour sûr que cette fois nous allons gagner.
— Qu'est-ce qui vous donne pareille assurance?
— Les Écritures ne parlent-elles pas des "trois Joyaux" que sont le Bouddha, la Loi et la communauté?
Le moine est aussi un trésor.»
Ils échangeaient ces propos lorsque l'éminent immortel Puissance-du-Tigre déclara: «Votre Majesté, cette fois c'est un garçon du Tao.»
Mais il eut beau l'appeler, il ne sortait pas.
«C'est un moine, affirma à son tour Tripitaka, les mains jointes.
— C'est un bonze qui est dans le coffre! » insista Porcet de toute la force de ses poumons.
Le garçon souleva tout à coup le couvercle et se glissa dehors, répétant le nom du Bouddha en tapant sur le « poisson de bois». La scène remplit de joie les rangs des fonctionnaires civils et militaires, qui éclatèrent en bravos unanimes, mais de consternation les trois taoïstes, qui restaient sans paroles, les dents serrées.
«Ces bonzes sont secondés par les dieux ou les diables!
Comment peut-on entrer taoïste dans ce coffre et en ressortir transformé en bouddhiste? Admettons qu'un barbier soit parvenu à entrer avec lui, il n'aurait pu que le tonsurer. D'où lui viennent les vêtements appropriés? De plus, il prie Bouddha! Maîtres d'État, laissez-les donc partir!
— Votre Majesté», insista Puissance-du-Tigre, «il n'est de joueur d'échecs qui ne trouve adversaire à sa taille, il n'est de capitaine qui ne rencontre d'ennemi à sa hauteur.
Je suis résolu à entrer en compétition avec lui en usant de l'art martial que j'ai appris quand j'étais jeune, dans les monts du Bout-du-Sud
— Quel genre d'art martial?
comme si de rien n'était. Nous pouvons aussi nous baigner dans une marmite d'huile bouillante.
—
Mais ce sont là trois voies qui conduisent à la mort certaine, se récria le roi, alarmé.
—
Si j'ose être aussi affirmatif, c'est que nous les avons, ces pouvoirs. Je n'aurai de répit tant que cette partie ne sera engagée contre lui. »
Le roi appela Tripitaka: «Bonze des terres de l'Est, nos Maîtres d'Etat ne consentent pas à te lâcher et veulent à nouveau jouer contre toi, à tête coupée, ventre ouvert et bain dans l'huile bouillante.»
Transformé en insecte, Singet allait et venait aux nouvelles. Dès qu'il entendit la proposition, il récupéra le poil, reprit sa forme originelle et s'exclama avec un grand rire: «Quelle veine! L'affaire est dans le sac 1!
—
L'affaire dans le sac, alors que ces trois petits jeux sont affaires à y laisser la peau! rétorqua Porcet.
—
Tu ne m'as pas l'air de savoir encore ce dont je suis capable.
— Toutes ces transformations, frangin, ce n'est déjà pas si mal. Aurais-tu donc aussi du savoir-faire de ce côté-là?
—
Moi?» répondit Singet,
«Je peux te parier la tête coupée,
Te planquer une rossée le bras tranché,
Je sais marcher les jambes amputées,
Ventre ouvert, tripes rembobiner!
Cela, comme on fait les raviolis'
L'ensemble est remballé, pli à pli!
Bain d'huile bouillante: quoi de plus aisé?
Rien ne vaut bon bain chaud pour se laver!»
À ce discours, Porcet et Sablet rirent à gorge déployée.
Singet s'avança: «Votre Majesté, l'humble bonze que je suis sait se séparer de sa tête.
—
Comment cela, se séparer de sa tête? demanda le roi.
—
À l'époque où j'étudiais dans un monastère, j'ai rencontré un maître de méditation qui m'a appris une méthode pour se trancher la tête. Je ne sais trop ce qu'elle vaut et aimerais profiter de cette occasion de l'essayer.
—
Le jeune bonze me paraît trop jeune pour
comprendre la vie», répliqua le roi en riant, «la décollation n'est pas un essai que l'on peut expérimenter pour sa Ces divinités retinrent bei et bien la tête de Singet.
nouveauté. La tête commande les six sens
1: on perd la vie
en la faisant tomber.
—
Votre
Majesté»,
intervint
Puissance-du-Tigre,
«c'est exactement ce que je voudrais qu'il fît, pour nous libérer du dépit qui nous étouffe.»
Le roi obtus le prit au mot et ordonna de dresser l'estrade sur la place des exécutions publiques.
Aussitôt l'ordre transmis, trois mille hommes de la garde de la Forêt-de-Plumes
s'alignèrent à la sortie du
palais.
«Bonze», commanda le roi, «à vous le premier, allez vous faire couper la tête.
— Je suis le premier!» s'exclama joyeusement le Novice, «je suis le premier! » Puis il ajouta, mains poliment jointes: «Maître d'État, pardonnez l'insigne audace que j'ai de passer avant vous.»
Faisant demi-tour, il marchait vers la sortie quand Tripitaka le retint:
«Attention, mon cher disciple. Ce n'est pas de la rigolade, là-bas!
—
I l n'y a rien à craindre. Lâchez-moi, je reviens», répliqua Singet.
Le grand saint gagna d'une traite le terrain d'exécution, où il fut saisi par le bourreau et ligoté. Plaqué au sol au sommet du tertre, à peine eut-il entendu le cri: «En garde
3! » que la tête tomba dans le sifflement de la lame. Le bourreau lui décocha un coup de pied qui l'envoya rouler comme une pastèque à trente ou quarante pas plus loin.
Pas une goutte de sang ne jaillissait du cou tranché; une voix sortant du ventre criait: «Tête, reviens!»
Alarmé devant pareil savoir-faire, Puissance-du-Tigre récita précipitamment une invocation au dieu et autres esprits des lieux pour leur ordonner:
«Si vous retenez la tête jusqu'à ce que nous soyons vainqueurs des bonzes, je demanderai au monarque du pays de construire un grand temple sur votre petit sanctuaire et de remplacer vos statues d'argile par du véritable bronze doré.»
Or, ces divinités, comme il possédait la méthode des «cinq tonnerres», ne pouvaient que se soumettre et obtempérer: elles retinrent bel et bien la tête de Singet.
Celui-ci se remit à crier: «Tête, reviens!»
Mais la tête semblait avoir poussé des racines: impossible de la mouvoir. Le Novice était sur des charbons ardents. I l serra les poings, se débattit et brisa les liens qui l'enserraient avant de lancer: «Pousse!»
Dans un bruissement de coup de vent lui sortit du cou une nouvelle tête. Le bourreau et ses aides étaient Stupéfaits, les gardes tremblaient. L'officier chargé de surveiller la décollation courut présenter un rapport au trône:
«Votre Majesté, le jeune moine dont on a coupé la tête, il lui en est poussé une autre!»
«Sablet», se mit à ricaner Porcet, «qui aurait cru que notre frangin ait pareil tour dans son sac!
— Puisqu'il est capable de soixante-douze transformations, il doit disposer de soixante-douze têtes!» répliqua Sablet.
Il n'avait pas fini sa phrase que Singet revenait et appelait: «Maître!
— Pas trop douloureux, mon cher disciple? demanda Tripitaka, tout heureux.
— Pas du tout; au contraire, très amusant.
—
Frangin», s'enquit Porcet, «te faut-il un baume de blessures dues au couteau?
— Tu peux tâter: est-ce que tu sens une cicatrice?»
L'idiot tendit la main et s'écria, le sourire figé et les yeux écarquillés d'étonnement: «Incroyable, merveilleux!
Complètement repoussé, sans même la trace d'un bourrelet!»
Les disciples donnaient libre cours à leur joie lorsqu'ils entendirent le roi les appeler à reprendre leurs documents: «Je vous amnistie. Filez! Filez donc!
—
On veut bien reprendre nos passeports», répondit Singet, «mais le maître d'État doit se rendre à son tour au lieu d'exécution se faire trancher la tête; il lui faut aussi tenter cette expérience nouvelle.
—
Éminent maître », reprit le roi, « le bonze ne veut pas non plus vous tenir quitte. Continuez la partie, mais sans trop m'effrayer.»
Puissance-du-Tigre dut s'exécuter: il fut saisi et ligoté par le bourreau et ses aides, jeté à terre, retourné et décapité, sa tête expédiée d'un coup de pied à une trentaine de pas. Le sang ne jaillit pas non plus de son cou et il cria de la même façon: «Tête, reviens!»
Singet s'était hâté de s'arracher un poil, de souffler dessus de son haleine magique et de le transformer d'un cri en chien jaune
qui se précipita au milieu du terrain des
exécutions, attrapa dans sa gueule la tête du taoïste et courut droit aux douves du palais où il la laissa tomber.
Bref, l'éminent immortel eut beau l'appeler par trois fois, la tête ne revenait pas. Comme il ne savait la faire repousser à la manière de Singet, le cou se mit à enfler et rougeoyer, annonçant le prochain jaillissement du sang.
Le malheureux: la science de la convocation des vents et de la pluie ne lui était d'aucun secours. Comment pouvait-il rivaliser avec un véritable immortel en attente du juste fruit
2? Le moment d'après, il s'effondrait dans la poussière. Que vit alors la foule assemblée? Un tigre sans tête à toison fauve.
L'officier de surveillance revint en faire rapport:
«Votre Majesté, le premier maître d'État a eu la tête coupée, mais comme il n'a pu la faire repousser, il est tombé mort: c'est un tigre sans tête, à poil jaune.»
À cette nouvelle, le monarque, pâle d'effroi, regarda fixement les deux autres prêtres taoïstes.
«Il était sans doute écrit que mon condisciple devait perdre la vie, mais comment serait-il un tigre? C'est un mauvais tour du bonze, qui a dû user de magie pour lui donner l'aspect d'une bête fauve. Je ne peux le lui pardonner, moins que jamais, et tiens absolument à poursuivre le tournoi, ventre ouvert et cœur arraché!»
annonça Puissance-du-Cerf.
À ce discours, le roi reprit enfin ses esprits. Il rappela Singet:
«Holà! le bonze, le second maître d'État veut poursuivre la partie contre toi.
—
Il y a si longtemps que je n'avais mangé de plats cuisinés», répondit le Novice, «que l'autre jour, j'ai cédé à l'insistance d'un donateur et mangé quelques boules 3 de
trop. J'ai eu mal au ventre ces derniers jours. Je pense que ce sont des vers: je voulais justement emprunter le couteau de Votre Majesté pour m'ouvrir le ventre, en sortir les entrailles et me nettoyer la rate et l'estomac avant de repartir au paradis de l'Ouest voir le Bouddha.
—
Emmenez-le sur la place des exécutions», ordonna le roi pour toute réponse. Et ses gens de l'agripper et de le tirer. Singet se dégagea: «Inutile de me pousser! Je peux y aller sans aide, mais à une condition: ne pas m'attacher les mains; j'en ai besoin pour me laver et brosser les tripes.»
Rapide comme le vent, le rapace lui emporte les entrailles.
i 8
«Laissez-lui les mains libres!» ordonna le monarque.
Le Novice marcha fièrement jusqu'au terrain des exécutions. Appuyé contre le poteau, il dénoua ses vêtements pour mettre à nu son ventre. Le bourreau lui passa une corde au-dessus de l'abdomen, une autre pour maintenir les jambes et, d'un mouvement de balance, avec un tranchet en forme d'oreille de veau, fendit la peau du ventre et y pratiqua une large ouverture. Singet sortit des deux mains les entrailles. Après les avoir longuement examinées, section par section, il les remit en place. Puis, se penchant, il serra la peau de son ventre et, soufflant dessus de son haleine magique, cria: «Repousse!» L'abdomen reprit son aspect ordinaire.
De Stupéfaction, le roi lui tendit des deux mains le passeport en balbutiant: «Ne vous mettez point en retard, saint moine, je vous rends vos papiers; partez!
—
Rien ne presse. J'invite le deuxième maître d'État à la même opération. Entendu?
—
Cette affaire ne me regarde pas», répondit le roi, «puisque vous avez voulu jouer contre lui, allez-y...
—
Rassurez-vous», répliqua Puissance-du-Cerf, «vous pouvez être certain que je ne perdrai pas. »
Le voilà qui entre fièrement, tout comme Singet, sur le site des exécutions, où le bourreau le ligote et lui ouvre le ventre avec un crissement de ce même couteau. L'éminent immortel sort aussi ses viscères et les manipule.
Singet a tôt fait de s'arracher un poil, de souffler dessus de son haleine magique et de lui ordonner de se changer en rapace qui ouvre ses ailes, tend ses griffes et, rapide comme le vent, emporte les cinq organes, cœur et foie, dieu sait où, pour s'en repaître. Le taoïste est réduit en fantôme éviscéré, en âme en peine étripée! Le bourreau monte au poteau principal examiner le cadavre: c'était celui d'un cerf encorné à toison blanche.
L'officier, alarmé, retourne présenter son rapport: «Le second maître d'État n'a pas eu de chance: au moment où on lui ouvrait le ventre, il a eu ses entrailles enlevées dans les serres d'un aigle affamé. I l est mort sur place. Son corps est celui d'un cerf à cornes blanc.
—
Comment cela, un cerf encorné?» s'étonna le
monarque, terrifié.
L'éminent immortel Puissance-du-Bélier intervint:
«Mon condisciple ne saurait apparaître sous une forme animale aussitôt mort! Tout cela est un effet de la magie dont abuse le bonze pour nous nuire. Laissez-moi venger mes condisciples.
— De quel pouvoir disposez-vous pour le vaincre?
— Jouons au bain dans l'huile bouillante.»
Le roi fit apporter un grand chaudron rempli d'huile odorante
et les invita à commencer la partie.
«Grand merci de votre aimable attention», dit Singet, «depuis le temps que je n'ai pris de bain, ça me démangeait, ces derniers jours. Ça fera du bien de faire trempette!»
L'officier de service fit disposer des fagots sous le chaudron, y alluma un feu d'enfer et, quand l'huile commença à bouillir, invita le bonze à y descendre le premier.
Singet joignit les mains: «S'agit-il d'un bain militaire ou civil?
— Qu'est-ce que ça veut dire un bain civil, un bain militaire? demanda le roi.
— Dans un bain civil, on n'enlève pas ses vêtements;
on descend mains croisées comme je le fais et on en ressort après une petite trempette sans abîmer ni souiller ses habits: une goutte d'huile suffit pour être considéré comme perdant. Pour le bain militaire il faut une serviette et un cadre où suspendre les vêtements que l'on enlève.
On saute dedans et il est permis d'y faire toutes les cabrioles qu'on veut; bref, on se baigne pour s'amuser.»
Le roi se tourna vers Puissance-du-Bélier: «Vous voulez le bain civil ou le militaire?
—
Pour le bain civil, je crains qu'il n'ait traité ses vêtements contre les taches d'huile. Ce sera donc le bain militaire.»
Singet s'avança pour s'excuser à nouveau de la grande impertinence qu'il y avait à passer d'abord si souvent. Le voilà maintenant qui enlève sa longue tunique de toile, retire sa jupette en peau de tigre et d'un bond saute dans le chaudron, éclaboussant et jouant avec les vaguelettes tout comme s'il s'agissait d'eau.
À ce spectacle, Porcet se mordit les doigts et dit à Sablet: «Nous avons méjugé de ce singe; moi qui ai l'habitude de le taquiner et de lui lancer des sarcasmes, jamais je ne me serais douté qu'il possède vraiment de telles capacités...»
plus grand bien de Singet, mais lui-même, de loin, les soupçonnait du contraire: «L'idiot recommence à se moquer de moi. Le cas de le dire: Le malin travaille, l'incapable se tourne les pouces/Je me donne tout ce mal, alors qu'il en prend à son aise. Je vais faire en sorte de lui donner une petite frayeur en le faisant ligoter.»
Il fit un plongeon, atteignit le fond du chaudron et, se transformant en clou de la grosseur d'un noyau de jujube, ne remonta plus.
L'officier de surveillance s'approcha du roi pour lui apprendre:
«Votre Majesté, le jeune bonze a été cuit à mort dans l'huile bouillante.»
Le monarque s'en réjouit fort et donna l'ordre de repêcher les os qui restaient. Le bourreau se servit d'une passoire en fer, mais les mailles en étaient trop larges pour le petit clou que Singet était devenu: il eut beau passer et repasser, le clou retombait. Force fut de conclure: «Le bonze était si frêle et ses os si tendres que tout a fondu!»
«Arrêtez-moi les trois autres bonzes!» ordonna le roi.
Les gardes qui se tenaient à ses côtés se jetèrent d'abord sut Porcet, parce qu'il semblait le plus féroce, le renversèrent et lui lièrent les mains dans le dos. Affolé, Tripitaka poussait de hauts cris: «Votre Majesté, accordez le pardon pour un moment au pauvre moine que je suis. Ce mien disciple s'est acquis bien des mérites depuis qu'il a embrassé notre doctrine; il est mort aujourd'hui au combat contre les maîtres d'État, dans le chaudron: quoi qu'il en soit, les premiers tombés montent au ciel; que m'importe la vie! Certes le peuple d'ici-bas est soumis aux autorités d'ici-bas. Si Votre Majesté me demande de mourir, je ne saurais m'y dérober. J'espère seulement que vous aurez la générosité de me faire don d'un demi-bol d'eau de riz froide et de trois "chevaux en papier
1", et de me permettre
de brûler le papier en témoignage de mes sentiments à l'égard de mon disciple avant de m'envoyer à la mort.
— C'est bon», répliqua le roi à ce discours, «ces Chinois ne sont pas sans noblesse.» I l donna l'ordre de chercher de la bouillie de riz et de la monnaie en papier, qu'il tendit à Tripitaka dès que le tout lui fut apporté.
Le moine chinois demanda à Sablet de l'accompagner.
Quand ils furent arrivés au bas des marches, plusieurs officiers amenèrent Porcet au pied du chaudron en le tirant par les oreilles. Tripitaka récita devant le grand récipient l'invocation suivante: «O mon disciple Singet Conscient-de-la-Vacuité!
«Depuis que tu as requ les commandements,
Tu m'as protège' avec tant de dévouement!
Nous estpérions atteindre ensemble le but,
Sans penser qu'aujourd'hui surviendrait ta chute.
La vie durant volonté tendue vers la quête,
A la mort la pensée du Bouddha en tête,
A dix mille lis ton âme doit m'attendre
Près du monastère du Coup-de-Tonnerre
l. »
«Maître!» protesta Porcet, «ce n'est pas la bonne façon de l'invoquer! Sablet, présente-lui pour moi la bouillie de riz pendant que je prie!» Gigotant ligoté à terre, l'idiot se mit à haleter:
«Maudit singe qui est tombé dans le chaudron, Abruti d'épizoologue
de mon cul,
Maudit singe, te voilà bel et bien foutu,
Palefrenier d'épizoologue, t'es cuit!
Ton compte est bon, singe de malheur
-.fini!»
Au fond de la grosse marmite d'huile, Singet entendait les invectives de Porcet: n'y tenant plus, il reprit sa forme originelle et, se dressant tout dégoulinant, l'apostropha:
«Balourd de sac à son! Tu sais qui tu insultes?» À sa vue, Tripitaka s'exclama: «Disciple, tu vas me tuer de saisissement!
—
Notre frangin a pris l'habitude de faire le mort», ajouta, aussi sec, Sablet.
Pris de panique, les fonctionnaires civils et militaires s'empressèrent d'annoncer: «Votre Majesté, le bonze n'est pas mort, il vient de resurgir du chaudron d'huile!»
L'officier de surveillance, de peur d'être accusé d'avoir trompé la cour, offrit une autre explication: «II est bien mort, mais comme ce jour est néfaste, le jeune moine est revenu se manifester sous forme de fantôme. »
La suggestion remplit Singet de fureur. Sautant hors de sa baignoire, il s'essuya, enfila ses vêtements, tira sa trique et, agrippant le surveillant, lui assena sur la tête un coup qui le réduisit en chair à pâté.
«Un fantôme, moi!» gronda-t-il.
Terrifiés, les officiers détachèrent Porcet et s'agenouillèrent, suppliant:
«Pardonnez-nous! Grâce! »
Le roi descendit de son trône. Singet s'avança pour le retenir: «Ne partez pas, Votre Majesté, invitez le troisième maître d'État à un petit bain d'huile!»
Le roi se tourna, tremblant de tous ses membres, vers l'éminent immortel:
«Troisième maître d'État, sauvez-moi la vie, entrez vite dans le chaudron, ne poussez pas le bonze à me frapper.»
Puissance-du-Bélier descendit de la salle, retira ses vêtements comme le Novice l'avait fait et sauta dans l'huile, feignant, comme lui, de se laver. Laissant le roi, Singet s'approcha du chaudron, demanda d'ajouter des fagots et tendit la main pour tâter: aïe! l'huile était glacée! Il se demandait comment, bouillante lorsqu'il s'y baignait, elle avait pu devenir froide maintenant que l'autre y était:
«Ah! J'ai compris: c'est, l'effet de la protection de je ne sais lequel des rois-dragons.»
D'un bond, Singet fut dans les airs où, prononçant l'invocation 0m
l, il convoqua le dragon de la mer du
Nord.
«Tu vas voir, misérable ver de terre à corne, minable loche à écailles! Comment peux-tu aider le dragon froid de ce taoïste à protéger le fond du chaudron? Pour qu'il étale ses pouvoirs et triomphe de moi?»
Le dragon, atterré, balbutia des excuses: «Aoshun s'en garderait bien! Votre Sainteté n'est, pas au courant:
cet animal pervers s'est cultivé si durement qu'il a réussi à se dégager de sa coquille; il a vraiment obtenu la maîtrise de la méthode "des cinq tonnerres"; pour le reste, il suit des voies secondaires
et aurait grand-peine
à retrouver le Tao de l'immortalité. Ceci ne relève que de la "Grande Désillusion
3" qu'il a su apprendre au
Maoshan mineur
4. Votre Sainteté a déjà détruit les pouvoirs des deux autres, qui ont révélé leur aspect originel.
Cette pratique du dragon n'est qu'un jeu qui peut faire illusion, auprès du vulgaire, mais vous, comment vous aurait-il berné? Je vais lui enlever ce dragon froid et vous garantis qu'il sera calciné jusqu'aux os. Ce n'est pas avec ce truc qu'il va nous éblouir!
—
Dépêche-toi si tu ne veux pas recevoir de coups.»
Le roi-dragon se transforma en tornade et, arrivé au bord du chaudron, emporta dans la mer son congénère froid.
Singet redescendit et se tint debout devant la salle du trône avec Tripitaka, Porcet et Sablet, observant le taoïste qui se débattait dans l'huile bouillante sans parvenir à en sortir: il glissa, y retomba et fut en un instant frit, peau craquante et chair tendre.
«Votre Majesté», vint annoncer à nouveau l'officier de surveillance, «le troisième maître d'État est transformé en friture!»
Les yeux emplis de larmes, le monarque tapa un grand coup sur la table, puis éclatant en sanglots, s'écria:
«La réincarnation humaine est trop rare:
Hors de la vraie tradition laisse le cinabre.
Vaines sont les amulettes, vains les grigris:
Il n'est point de pilule qui prolonge la vie, Point de nirvana pour un eiprit obscurci;
L'astuce ett inutile à destin agité.
Si tu avais su comme l'échec menace,
N'aurais-tu pas préféré rester au calme?»
Le cas de le dire:
L'or et J'élixir n'ont été d'aucun secours,
Appeler vents et pluies n'est rien que vain discours.
Si vous ne savez, en fin de compte, comment se comportèrent maître et disciples, écoutez donc la séance qui vient.