Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre47

047 OÙ LE SAINT MOINE EST ARRÊTÉ À LA NUIT PAR LES EAUX-DU-CIEL, LORS MÉTAL ET BOIS SAUVENT PAR COMMISÉRATION DE PETITS ENFANTS.

Il nous a été conté comment le roi, effondré sur son trône, pleurait comme une fontaine jaillissante. Il sanglota sans arrêt jusqu'à la tombée du jour. Singet finit par s'avancer et lui crier:

« Ne soyez donc pas aussi Stupide! Voyez les restes de ces prêtres taoïstes exposés à votre regard: l'un est un tigre, l'autre un cerf. Puissance-du-Bélier est un chamois. Si vous ne me croyez pas, faites repêcher ses ossements! Ils ne sont pas humains, examinez-les! Ce sont des bêtes sauvages devenues esprits maléfiques qui complotaient, en venant ici, de vous détruire. Ils n'osaient passer à l'acte parce qu'ils voyaient que la force de votre destin était encore en ascendance. Mais dans deux ans, lorsqu'elle aurait baissé, ils auraient porté atteinte à votre vie et se seraient emparés du même coup de vos rivières et collines.

Je suis heureusement arrivé à temps pour vous débarrasser de ces monstres et vous sauver la vie. Et vous pleurez! Sur quoi pleurez-vous? Rendez-nous nos papiers sans délai et laissez-nous partir!»

L'algarade fit enfin comprendre au monarque la situation. Ses officiers civils ou militaires étaient unanimes:

«Les morts sont en effet un cerf blanc et un tigre jaune. Ce sont bien des ossements de chamois que contient le chaudron d'huile. Les arguments du saint moine sont irréfutables.

—

Puisqu'il en est ainsi, je lui suis reconnaissant, mais il est trop tard aujourd'hui», répondit le roi, qui se tourna vers le grand précepteur: «Veuillez les inviter à se rendre au monastère des Profondeurs-de-la-Sagesse. Faites ouvrir demain matin le pavillon de l'Est et donnez aux services compétents

instruction de préparer un grand banquet

végétarien pour les remercier.»

Ils furent donc reconduits au monastère pour s'y reposer. Le lendemain à la cinquième veille 2, avant l'aube, le

roi reçut ses officiers et leur communiqua l'ordre d'avoir à placarder aux quatre portes de la cité et à chaque carrefour le rappel des moines bouddhistes. D'autre part, lorsque le grand banquet fut prêt, le monarque en personne se rendit devant le monastère des Profondeurs-de-la-Sagesse inviter Tripitaka et ses compagnons à se joindre à lui pour entrer ensemble au pavillon de l'Est où se tenait le festin, que le récit ne rapportera pas.

Parlons de ces moines qui avaient survécu: dès qu'ils apprirent, à la joie d'un chacun, que leur rappel était affiché, tous rentrèrent en ville à la recherche du grand saint Singet dans l'intention de lui rendre ses poils et de lui exprimer leur gratitude. Quand le Vénérable eut donné le signal de la dispersion au banquet, le roi rendit aux pèlerins leurs documents et les raccompagna jusqu'à la porte du palais en compagnie des reines, concubines et officiers civils aussi bien que militaires. Ils trouvèrent à la sortie la foule des moines agenouillés au bord de la route, clamant:

«Grand Saint égal au Ciel! Nous sommes les moines rescapés de la dune et avons appris que Votre Seigneurie a éliminé les créatures perverses, qu'EUe nous a sauvés et, comme nous bénéficions de ce rappel de notre roi, nous sommes venus vous remettre les poils et vous remercier très respectueusement de ce céleste bienfait.

—

Combien êtes-vous? s'enquit Singet en souriant.

— Tous les cinq cents, il n'en manque pas un.»

D'une secousse, Singet récupéra les poils. I l se tourna vers le souverain, ses courtisans, les moines et la foule des laïques pour leur tenir ce petit discours: «C'est bien moi qui ai libéré tous ces moines, fait franchir au chariot les deux barrières jusqu'à la crête d'où je l'ai précipité en bas.

C'est encore moi qui ai tué les deux taoïstes pervers. Maintenant que les méchants sont écrasés, sachez que c'est la voie de la méditation qui détient le Tao. I l ne faudra désormais plus jamais agir ou croire à tort et à travers.

J'espère que vous saurez reconnaître l'unité des trois doctrines en respectant aussi bien le bouddhisme que le taoïsme et en vous attachant à encourager les talents. Je vous garantis qu'ainsi votre royaume se trouvera consolidé à jamais.»

Le roi l'approuva, le remercia infiniment et raccompagna les pèlerins hors de la cité. Ce fut départ A la recherche diligente des trois corbeilles 1 de soutras,

Tous leurs efforts tournés vers la culture de la lumière première.

Partant à l'aube pour ne s'arrêter que la nuit, ils ne buvaient et ne mangeaient que tenaillés par la faim et la soif; au printemps succéda insensiblement l'été, et déjà revenait la lumière de l'automne. Un jour que le ciel s'assombrissait, Tripitaka retint sa monture et demanda:

«Disciples, où pourrions-nous trouver le repos cette nuit?

—

Maître, qui a quitté sa famille ne saurait parler comme celui qui ne l'a fait, objecta Singet.

—

Qu'en est-il de l'un ou de l'autre?

— heure au chaud dans son lit sous de douillettes couvertures, son enfant dans les bras, les pieds calés contre sa femme, dormant on ne peut plus à l'aise. Comment le pourrions-nous, nous autres moines qui avons quitté nos familles! I l faut, coiffé de la lune et enveloppé d'étoiles, se nourrir de vent et se coucher dans la rosée, marcher tant que s'offre une route et ne s'arrêter que lorsqu'il n'y en a plus.

—

Frangin», protesta Porcet, «tu ne vois qu'un côté des choses et ne comprends pas l'autre: je porte une lourde charge sur une route qui est devenue terriblement escarpée, une marche vraiment pénible qui exige que nous trouvions un endroit où un peu de sommeil me permettrait de réparer mes forces, de façon à pouvoir reprendre le fardeau demain. Sinon, je m'effondre.

—

Profitons du clair de lune pour marcher encore un bout», insista Singet, «nous nous arrêterons quand nous arriverons à une maison.»

Maître et disciples n'avaient d'autre choix que de suivre Singet, qui allait de l'avant. Ils n'avaient pas marché bien loin, quand ils entendirent le grondement des vagues.

«C'en est fait!» s'exclama Porcet, «nous sommes au bout de la route.

—

Une étendue d'eau nous barre le chemin, affirma Sablet.

—

Comment allons-nous faire pour traverser? s'inquiéta Tripitaka.

—

Laissez-moi tenter d'en estimer la profondeur, proposa Porcet.

—

Conscient-de-ses-Capacités», se récria le moine chinois, «ne tiens pas de propos en l'air! Comment peux-tu mesurer la profondeur de l'eau?

— Je cherche un galet et l'y jette: si ça éclabousse avec beaucoup d'écume, ce n'est que peu profond, mais c'est le contraire si la pierre s'enfonce dans un bruit de glouglou.

—

Va donc essayer voir!» lui lança Singet.

L'idiot tâtonna au bord de la route jusqu'à ce qu'il trouvât un galet rond qu'il jeta dans l'eau: il sombra jusqu'au fond avec des glouglous et les quelques bulles d'un poisson qui ferait surface. Porcet s'exclama: «C'est profond, très profond. Impossible d'aller plus loin!

—

Tu as testé la profondeur, mais on n'en connaît pas la largeur, fit remarquer Tripitaka.

—

Ça, je l'ignore et ne saurais le savoir, répliqua Porcet.

—

Laissez-moi jeter un coup d'œil», proposa Singet.

D'une culbute dans les nuages, il fut dans l'espace et tendit son regard, ne voyant que

L'immense clair de lune se baigner

Dans le reflet du ciel à l'infini,

Les hauts pics

avalés par le courant

Où mitle rivières sont réunies.

Il roule cent étages d'écume

Au sommet de la vague qui tombe.

Aucun feu de pécheur sur la rive;

L'aigrette sommeille sur le sable.

Le regard se perd sur cette étendue

Plus vaste que l'océan hors de vue.

Rangeant en hâte son nuage, il redescendit et s'exclama: «Maître, c'est large, que c'est large! Impossible d'aller plus loin! Mes yeux de feu aux pupilles d'or peuvent distinguer heur et malheur à mille lis de distance le jour, à trois cents lis la nuit. Cette fois, comme je ne peux pas même voir l'autre rive, je ne saurais en estimer la largeur.»

Tripitaka fut saisi d'un tel effroi qu'il resta sans pouvoir proférer la moindre parole. Enfin, d'une voix entrecoupée: «Mes disciples, que faire dans ce cas?

—

Ne pleurez plus, maître », répondit Sablet, « regardez là-bas: n'est-ce pas un homme qui se tient au bord de l'eau?

— J'ai l'impression que c'est un pêcheur qui tend ses filets: je vais l'interroger et je reviens», dit Singet.

La trique de fer en main, il y courut en trois enjambées;

que vit-il, une fois arrivé devant? Non pas un homme, mais une stèle! Elle portait une inscription en trois gros caractères sigillaires, suivis d'une double rangée de signes plus petits. En grand on lisait: F L E U V E C O M M U N I Q U A N T

A V E C L E C I E L. En petit: Rares ceux qui ont traversé ses huit cents lis.

«Venez voir, maître», cria Singet.

À cette lecture, Tripitaka fondit en larmes: «Ô disciples, en l'année où je quittai Chang'an, je me disais qu'il serait aisé d'aller jusqu'au paradis de l'Ouest, sans me douter que tant de monstres et démons nous barreraient le passage sur cette route semée de montagnes vertigineuses et d'immenses étendues d'eau.

"Livre X, chapitre XLVII

— Maître», dit Porcet, «écoutez donc! D'où vient cette musique de tambours et de cymbales? Je parie que ce sont des gens rassemblés à un repas maigre. Rattrapons-les pour le partager. Nous leur demanderons où trouver un bateau et traverserons demain.»

Tripitaka tendit aussitôt l'oreille: il y avait bien un bruit de tambours et de cymbales: «Ce ne sont pas des instruments de taoïstes. Sûr que ce sont des moines de notre communauté qui célèbrent un service. Allons-y! »

Singet tira le cheval et tous suivirent, se dirigeant vers la musique. I l n'y avait pas de chemin. Ils parcoururent une série de dunes vallonnées avant de découvrir une agglomération de quatre à cinq cents maisons, ma foi fort coquettes,

Au flanc de la montagne près de la route, au bord d'un ruisseau:

partout les barrières de fagots étaient fermées, les haies de bambous closes. L'aigrette sur la dune faisait des rêves éthérés, le chant des oiseaux s'était interrompu parmi les saules. La courte flûte s'était interrompue; le rythme des maillets ne lui répondait plus.

Les branches de renouée faisaient signe à la lune tandis que les feuilles de roseau luttaient contre le vent. Les chiens du village aboyaient à travers les haies sans troubler le sommeil du vieux pêcheur, couché dans sa barque à l'entrée du bac. Les lumières se font rares, les fumées s'estompent: la lune brille en plein ciel, comme un miroir suspendu.

Soudain passe un parfum de fougère aquatique blanche que le vent d'ouesti envoie de l'autre rive.

Tripitaka descendit de cheval et, avisant au bout de la route une maison devant la porte de laquelle était plantée une bannière, comme on y voyait briller des lumières et que l'on sentait des effluves d'encens, dit:

«Conscient-de-la-Vacuité, l'endroit est tout de même plus agréable qu'un bord de rivière ou un creux au flanc de la montagne. On peut s'abriter du froid et de l'humidité sous quelque auvent où nous dormirions tranquilles et en sécurité. Ne m'accompagnez pas: attendez que je me sois présenté à la porte du donateur. S'il veut bien nous garder, je vous ferai signe; sinon, gardez-vous de tout raffut. Avec vos têtes, nous ne pourrions qu'effrayer les gens, provoquer des incidents et finir par ne trouver aucun logis où passer la nuit.

—

Vous avez raison», reconnut Singet, «allez-y le premier, maître, je vous prie; nous vous attendons ici.»

93o

Le Vénérable retira son chapeau de pluie et, tête nue, après avoir mis ordre à sa tenue, se rendit d'une traite à l'entrée, crosse en main. La porte était entrouverte, mais il n'osait prendre sur lui d'entrer. Il se tenait debout depuis un moment, lorsqu'il vit sortir un vieillard, rosaire au cou.

Répétant le nom d'Amitâbha Bouddha

1, il venait fermer

la porte. Surpris, Tripitaka joignit précipitamment les mains en lui criant: «Noble donateur, le pauvre moine que je suis vous salue.»

Le vieil homme lui rendit la politesse et ajouta: «Mon bon moine, vous arrivez trop tard.

—

Que voulez-vous dire?

—

I l ne reste rien. Si vous étiez venu plus tôt, vous auriez été pleinement rassasié et vous auriez reçu trois litrons de riz, un rouleau de toileau blanche et dix sapèques. Pourquoi ne vous présenter qu'à cette heure?

—

Noble donateur, je ne suis pas à la chasse d'aumônes, répliqua Tripitaka en s'inclinant.

—

Dans ce cas, qu'êtes-vous venu faire ici?

— Je suis un envoyé impérial des grands Tang des terres de l'Est en quête des Écritures au paradis de l'Ouest.

Le soir tombait quand nous avons atteint ces lieux. Le son des tambours et des cymbales nous a conduits vers votre résidence, dans l'intention de vous demander un abri pour la nuit. Nous repartirons demain à l'aube.

— Moine, qui a quitté sa famille ne doit raconter de galéjades», se récria le vieil homme en faisant un geste de dénégation de la main, «il y a d'ici aux grands Tang des terres de l'Est cinquante-quatre mille lis par la route!

Il n'est pas possible que vous soyez venu seul jusqu'à nous.

—

Vous voyez juste, noble donateur, car je dispose de trois jeunes disciples qui m'ont ouvert la voie à travers les montagnes, et jeté des ponts sur les eaux. Je ne suis parvenu jusqu'ici que grâce à leur protection.

—

Si vous avez des disciples, pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous? Mais entrez donc, je vous prie. J'ai de la place pour vous...»

Tripitaka se tourna pour appeler: «Mes disciples, par ici! »

La patience n'était pas le point fort de Singet; Porcet était grossier de nature et Sablet impétueux: à peine avaient-ils entendu l'appel du Maître que tous trois se 93i

précipitaient, l'un tirant le cheval, l'autre portant les bagages, s'engouffrant à l'intérieur telle une impitoyable tornade. Le vieillard, effaré, en tomba à la renverse, balbutiant: «Des monstres, des monstres. Au secours!»

Tripitaka le releva et lui dit: «Cher donateur, n'ayez crainte. Ce ne sont pas des monstres; ce sont mes disciples.

— Comment un maître aussi beau, aussi élégant que vous a-t-il pu s'adjoindre des disciples aussi laids? répliqua, tout tremblant, le vieil homme.

— Ils ne sont peut-être pas très beaux, mais ils savent terrasser tigres et dragons, capturer monstres et démons.»

Or, les trois brutes s'étaient précipitées dans la grande salle, où ils avaient laissé tomber les bagages, après avoir attaché le cheval. Comme il y avait quelques religieux qui récitaient des soutras, Porcet leur cria en allongeant le groin: «Qu'est-ce que vous psalmodiez là, les moines?»

Interpellés, ceux-ci levèrent les yeux et virent soudain L'étranger à long groin et grandes oreilles,

Le dos large et une voix de tonnerre.

Plus laids encore leur semblaient Singet et Sablet.

Pas un seul des moines qui ne fût pris de frayeur.

Ils s'efforcent de continuer la psalmodie,

Mais leur chef leur demande d'arrêter: fini!

Ils lâchent clochettes et pierres sonores,

Abandonnant l'image du Bouddha à son sort.

Ils soufflent d'un coup toutes les lumières

Et s'égayent, terrorisés, dans les ténèbres.

Ils trébuchent, tombent, rampent, se relèvent;

Comment franchir le seuil en pareille fièvre?

Les têtes des uns des autres s'entrechoquent

Comme gourdes lorsque s'effondre la bicoque.

Le digne service tourne en rigolade!

À la vue de ces gens qui tombaient et trébuchaient, les trois disciples s'esclaffaient bruyamment en battant des mains, ce qui ne fit que redoubler la frayeur des moines: se cognant les uns dans les autres, fuyant comme s'il en allait de leur vie, ils s'éclipsèrent.

Tripitaka, après avoir relevé le vieillard, entra dans la salle où les lumières étaient éteintes; les trois compères n'avaient pas cessé de rire aux éclats.

vous êtes très mal conduits. Et pourtant, ne vous l'ai-jepas répété chaque matin, ne vous ai-je pas mis en garde jour après jour? Comme le disent les anciens:

«Bien se conduire sans éducation,

ESi-cepossible sans être un saint?

Devenir bon après l'avoir reçue,

Est-cepossible sans être un sage?

Rester mauvais malgré l'éducation,

Est-ce possible sans être un idiot?

«Cette façon de vous conduire est de la pire espèce de grossièreté. Entrer chez les gens sans aucun égard pour qui que ce soit, culbuter notre cher vieux donateur, mettre en fuite les moines qui psalmodient, ruiner la bonne action d'autrui, n'est-ce pas m'en faire porter tout le blâme?»

L'algarade les laissait sans réplique. Le vieil homme fut enfin convaincu qu'il s'agissait vraiment de ses disciples.

Il se tourna pour les saluer:

«Ce n'est rien, rien de grave; le service allait se terminer, on venait d'éteindre...

—

Puisque c'est terminé», coupa Porcet, «qu'on

apporte le repas du service accompli: nous aimerions dormir après avoir mangé.

—

Qu'on apporte les lampes! Apportez de la lumière!»

ordonna le vieillard.

Les

domestiques,

grandement

surpris, s'interrogeaient: «Ils ne manquaient pourtant pas d'encens et de chandelles, quand ils récitaient les soutras. Pourquoi nous demander d'amener des lampes?»

Quelques garçons sortirent voir et, constatant que la salle était dans le noir, allumèrent des torches et des lanternes, puis revinrent tous ensemble. Levant la tête, ils aperçurent alors Porcet et Sablet: de terreur ils lâchèrent leurs torches et, faisant brusquement demi-tour, fermèrent les portes intérieures en hurlant: «Des monstres, des monstres sont entrés!»

Singet ramassa une torche, ralluma les lampes et chandelles, tira un fauteuil et invita le moine chinois à s'y asseoir. Les autres disciples prirent place à ses côtés. Le vieil homme s'installa devant eux. Ils allaient engager la conversation quand ils entendirent une porte s'ouvrir. Un autre vieillard en émergea, appuyé sur une canne: «Que sont ces démons qui se permettent de troubler notre pieuse maison en pleine nuit?»

Le premier vieillard se leva aussitôt pour aller à sa rencontre derrière le paravent: «Ne crie pas, mon frère;

ce ne sont pas des démons, mais des arhat

en quête des

Écritures, venus du pays des grands Tang, dans les terres de l'Est. Si effrayant que soit l'aspecf de ces disciples, ne faut-il pas rappeler que dans les plus méchantes montagnes habitent gens de bien?»

Le second vieillard, alors, posa sa canne, les salua tous les quatre et, cela fait, s'assit devant eux à son tour, puis commanda: «Apportez le thé! Disposez des assiettes végétariennes! »

Il eut beau appeler plusieurs fois, les garçons, tremblants, n'osaient approcher.

Porcet n'y tint plus et se permit de demander: « Où sont donc passés tous vos serviteurs?

— Je leur ai dit d'aller chercher quelque chose à vous servir.

—

Combien sont-ils à notre service?

—

Huit.

—

Huit, pour servir lequel d'entre nous?

— Vous quatre.

—

Le Maître, celui au visage si blanc, n'a besoin que d'une personne. Celui à la face velue et à la gueule du duc du Tonnerre peut se contenter de deux; il en faut huit à celui à la mine patibulaire; moi, je ne saurais me satisfaire de moins de vingt serviteurs, déclara Porcet.

—

Ce que vous dites donne à penser que vous êtes un gros mangeur.

— C'est ce que vous pourrez bientôt vérifier.

—

Nous avons le personnel! » En rassemblant grands et petits dans la maisonnée, le vieil homme parvint à réunir trente à quarante personnes.

L'échange de ces propos avec les pèlerins finit par les rassurer tous. Us approchèrent une table et prièrent le moine chinois d'occuper la place d'honneur. Ils en placèrent trois autres autour de la première pour les trois disciples, les deux vieillards partageant la table devant eux.

Ils servirent d'abord des fruits et des légumes, puis des pâtes, du riz, des garnitures et de la soupe aux vermicelles, tout cela disposé selon les règles. Tripitaka s'était emparé des baguettes, mais avant de s'en servir il récita le soutra qui précède tout repas

1. Glouton comme il l'était, et de plus

affamé, croyez-vous que l'idiot aurait attendu qu'il terminât? Saisissant un bol en bois laqué rouge, il le remplit de riz blanc qui, d'un seul coup, disparut dans son gosier.

«Vous me paraissez bien imprévoyant, messire», s'étonna le garçon qui le servait, «vous allez vous salir à vous bourrer les manches de riz au lieu d'y fourrer des boules de pain

— Je l'ai mangé, je ne l'ai pas mis dans la manche, répliqua en riant Porcet.

—

Comment l'auriez-vous mangé sans le mettre dans la bouche?

—

Tu te trompes, mon garçon. Je l'ai bel et bien mangé. Si tu ne me crois pas, je te refais la démonstration.»

Le jeune garçon prit le bol, le remplit à ras bords et le tendit à Porcet qui, d'un mouvement rapide, l'engloutit. À ce spectacle les serviteurs, Stupéfaits, s'exclamèrent:

«Monseigneur! Vous devez avoir le gosier plus large qu'une meule, où tout glisse! »

Cinq ou six bols lui étaient passés entre les mains avant même que le Maître ait fini de réciter. L'idiot se saisit ensuite des baguettes pour manger avec les autres. Tout lui était bon, pourvu qu'il eût quelque chose à se mettre sous la dent, riz ou pâtes, fruits ou garnitures, ce qui ne l'empêchait pas de ne cesser de réclamer toujours plus de riz. On finit par ne plus pouvoir le satisfaire. Singet l'interpella:

«Sage condisciple, mange donc un peu moins! Mieux vaut rester à demi rassasié qu'endurer la faim au creux de la montagne.

—

Mon œil! Comme dit

l'adage: Plutôt enterrer le moine

vivant que l'empêcher de manger tout son soûl!

— Rangez la vaisselle! » ordonna Singet, «ne faites pas attention à lui!

—

Nous ne saurions vous le celer», dirent les deux vieillards en s'inclinant, «dans la journée, cela ne nous aurait pas fait peur: des vénérables avec un aussi gros ventre, nous aurions pu en nourrir cent et plus. Mais il se fait tard. Les restes du banquet ont été mis de côté. Nous n'avons pu cuire qu'un sérier

de pâtes et cinq boisseaux

de riz, préparer quelques tablées de plats végétariens afin de partager avec des voisins et parents la bénédiction que les précédents moines nous ont apportée. Nous ne vous attendions pas. Comme vous les avez fait fuir et que les parents et voisins ne sont pas venus, tout ce qui restait vous a été servi. Si vous avez encore faim, nous donnerons l'ordre d'en cuire davantage.

—

Oui, faites-en cuire encore; encore! » insista Porcet.

Sur cet échange de propos, la vaisselle et les tables furent rangées.

Tripitaka s'inclina, les remercia de leur générosité et s'enquit de l'estimable nom du donateur.

«Je m'appelle Chen, répondit le vieil homme.

— L'humble moine que je suis partage les mêmes illustres ancêtres, précisa Tripitaka, mains jointes.

— Vous vous appelez donc aussi Chen?

— Oui, tel fut mon nom de famille. Puis-je me permettre de vous demander quel genre de service vous faisiez célébrer?

—

Maître, à quoi bon poser la question?» interrompit Porcet en riant, «vous le savez bien, si ce n'est pour la bonne croissance des nouvelles pousses, c'est pour la paix et la prospérité ou l'achèvement de quelque travail...

—

Mais non, mais non, coupa le vieillard.

—

Pour quoi donc enfin? redemanda Tripitaka.

— C'est un service en prévision d'un décès.»

De rire, Porcet faillit tomber de son siège: «Vous vous trompez d'adresse, mon bon monsieur! Nous sommes les rois de la galéjade, nous bâtissons des ponts de billevesées!

On ne nous la fait pas! Le service religieux, nous connaissons: nous sommes moines. I l existe des célébrations en prévision de bien des choses, transfert de mérites, accomplissement de vœux, mais pour un décès? Allons donc! Personne n'est mort chez vous: pourquoi célébrer un service funèbre?»

À ces mots, Singet se réjouit intérieurement: «L'idiot devient un peu plus déluré», et s'adressa à son tour au vieil homme: «Vous faites erreur: il n'existe pas de service en prévision d'un décès.»

Les deux vieillards s'inclinèrent: «Pourquoi êtes-vous passés chez nous au lieu de suivre la bonne route dans votre quête des Écritures?

—

Nous étions sur la bonne route, mais une étendue d'eau impossible à traverser nous barrait le passage.

Comme on entendait de la musique, nous sommes venus chercher un abri chez vous.

9 3 <S

—

Avez-vous remarqué quelque chose au bord de

l'eau?

— Je n'ai remarqué qu'une stèle portant l'inscription en trois caractères F L E U V E C O M M U N I Q U A N T A V E C L E C I E L et, au-dessous, Rares ceux qui ont traversé ses huit cents lis. Rien d'autre.

—

Si vous aviez remonté la rive, un li environ au-delà de la stèle, vous auriez découvert le temple du grand roi de Merveilleuse-Efficace. Vous ne l'avez pas vu?

—

Non. Expliquez-moi un peu: que signifie "merveilleuse efficace"?

Les deux vieillards se mirent à verser des larmes: «Mes¬ seigneurs!

«Le temple est dédié à Son Efficace,

Protégeant à mille lieues la populace.

Chaque année il nous donne douce rosée,

Verse au village la pluie tant désirée.

—

Douce rosée et pluies désirées relèvent de la bienveillance», s'étonna Singet, «pourquoi prenez-vous cette mine affligée?

—

Messire!» s'exclama dans un soupir l'un des vieillards en se frappant la poitrine et en trépignant, «Beaucoup de bienfaits, mais tant de regrets, Commisération non sans punition:

Se plaire à manger fille et garçon

N'etl pas d'un dieu qui inspire restpect!

—

I l se plaît à manger des enfants, fille et garçon?

—

Exactement.

— Je suppose que ce doit être le tour de votre famille.

— C'est en effet notre tour cette année. Cent familles habitent ici, le domaine de la famille Chen, un village sous la juridiction du district de Yuanhui

du royaume de Char Tard. Le grand roi exige chaque année le sacrifice d'un garçon et d'une petite fille en plus des offrandes de porc, mouton, bœuf et des libations de vin. Le satisfaire nous garantit la faveur de pluies opportunes; sinon, il nous inflige désastres et calamités.

—

Combien d'estimés fils avez-vous en votre résidence?

—

Hélas, quelle pitié! Ne m'en parlez pas, vous me faites mourir de honte! Mon jeune frère, ici présent, se nomme Chen Qing, et votre serviteur Chen Cheng. J'ai soixante-trois ans; lui-même est dans sa cinquantehuitième année. L'un et l'autre, nous n'avons pu obtenir d'enfant qu'avec difficulté. Comme je n'avais pas encore de fils à cinquante ans, nos voisins et amis m'ont poussé à prendre une concubine: j'ai dû me résoudre à en chercher une, qui m'a donné une fille. Elle entre dans sa huitième année cette année seulement et s'appelle Pleine-Balanced'Or.

—

Un nom fort coûteux!» s'exclama Porcet, «pourquoi Pleine-Balance-d'Or?

—

Comme il m'était si difficile d'obtenir des enfants, j'ai fait réparer ponts et routes, construire des monastères et élever des pagodes; j'ai nourri les moines et offert des donations, dont le compte est conservé dans un registre, ici trois onces, là cinq... Quand ma fille est née, le montant de ces dépenses atteignait trente livres d'or. Comme trente livres font une pleine balance, j'ai donné ce nom à mon enfant.

—

Et lui, a-t-il un fils? demanda Singet.

—

Mon frère a un garçon, lui aussi d'une femme

secondaire. Il a sept ans cette année et s'appelle Chen Protégé-de-Guan

—

Pourquoi ce nom?

—

Nous honorons dans notre famille Sa Sainte Seigneurie Guan Yu 2 et l'avions sollicité pour ce fils. Nous

avons à nous deux cent vingt

ans et ces deux seuls rejetons.

Notre tour est malheureusement venu et nous n'osons nous y dérober. Vous pouvez imaginer combien il nous est difficile de nous séparer de nos enfants: voilà pourquoi nous avons fait célébrer à l'avance ce service, en vue de leur assurer une bonne renaissance. C'est la raison pour laquelle j'ai qualifié la cérémonie de prévision d'un décès.»

À ces mots, Tripitaka ne put retenir les larmes qui lui coulaient le long de la joue: «C'est vraiment, comme le disaient les anciens, les prunes vertes, et non les mûres, qui tombent; le ciel s'acharne sur ceux qui sont sans descendance.

—

Attendez donc que je lui pose une autre question», objecta Singet en souriant. «De quelle fortune disposezvous, grand-père?

— cinquante arpents

de rizières, soixante à soixante-dix

arpents de terres sèches, une centaine de prés, deux à trois cents têtes de buffles, vingt à trente ânes ou chevaux et je ne sais combien de porcs, moutons et volaille. Nous avons plus de grains que nous ne pouvons en consommer, plus de vêtements qu'il ne nous en faut. Tel est à peu près l'état de notre patrimoine.

—

Il est tout de même dommage que vous soyez si avares de pareilles richesses.

—

En quoi sommes-nous avares?

—

Alors que vous disposez de cette fortune, comment pouvez-vous abandonner vos propres enfants? Vous pourriez acheter un garçon en réunissant cinquante onces d'argent, une fille pour cent onces. Moyennant, avec les frais, moins de deux cents onces, vous pourriez conserver une descendance. Est-ce que cela ne vaudrait pas infiniment mieux?

—

Messire!» répondit le cadet en pleurant, «vous ne comprenez pas: le grand roi est d'une extraordinaire perspicacité et nous rend souvent visite.

— Dans ce cas, vous l'avez vu: quelle tête a-t-il?

Quelle est sa taille?

—

On ne voit pas sa forme; on sent qu'il est présent à un courant d'air parfumé: chacun alors s'empresse de brûler de l'encens et de se prosterner en direction du vent.

Il sait tout de nous, jusqu'à la dimension des bols et des cuillères. Et il se souvient de la date de naissance de tout un chacun, jeunes ou vieux. Il n'accepterait que nos propres enfants. Ce n'est pas une question de quelques centaines d'onces: des millions ne nous permettraient pas d'acheter fille ou garçon identiques, nés le même mois.

—

I l en est donc ainsi. C'est bon, c'est bon! Apportezmoi votre estimé fils, que je le voie un peu.»

Chen Qing entra aussitôt chercher Protégé-de-Guan, le ramena dans ses bras et le posa devant une lampe. Parfaitement inconscient de l'objet de la discussion, l'enfant se remplissait les manches de gâteaux, gambadait et s'amusait à picorer ici et là. Après l'avoir observé, Singet récita silencieusement une incantation et, d'une secousse, prit l'aspect de Protégé-de-Guan: les deux garçons, la main dans la main, jouaient sous la lampe. Sidéré, le vieil homme s'agenouilla précipitamment aux pieds de Tripitaka qui s'écriait: «C'est inhumain, inhumain, Messire 2.»

"Livre X, chapitre XLVII

«À l'instant même il nous parlait et le voilà ressemblant à s'y tromper à mon fils! On les appelle et les deux répondent et accourent! Nous en avons le souffle coupé. Je vous en prie, qu'il reprenne son propre visage! »

Ce que fit Singet en se passant la main sur la face. Ce fut dès lors à ses pieds que s'agenouilla le vieillard: «Vous avez donc pareil pouvoir, seigneur!

— Est-ce que je ne lui ressemblais pas, à ton fils?

répliqua en riant Singet.

— Tout à fait! Même visage, même voix, mêmes vêtements, même taille!

— Et vous n'avez pas tout vu! Si vous aviez apporté une balance, vous auriez constaté que mon poids était identique.

— Oui, oui, en effet, exactement le même poids.

— Est-ce que je peux ainsi me présenter au sacrifice?

— Parfait, parfait! Vous le pouvez.»

— Je vais m'offrir en sacrifice à la place de cet enfant et laisser à votre maison un descendant pour perpétuer le culte», déclara Singet.

Chen Qing s'agenouilla et frappa le sol du front: «Si vous le faites vraiment, dans votre grande commisération, j'offrirai mille onces d'argent pour les frais de voyage du moine chinois vers l'Ouest.

—

Rien pour votre serviteur, le vieux Singet?

— Vous ne serez plus là, si vous remplacez mon fils.

—

Et pourquoi donc?

—

Le grand roi vous aura mangé.

—

Aurait-il l'audace de me dévorer?

— C'est donc qu'il vous aurait trouvé trop faisandé à son goût!

—

Que mon destin s'accomplisse! S'il me dévore, c'est que mon laps de vie ne devait se prolonger. S'il ne me touche pas, ce sera ma bonne fortune. En tout cas, comptez sur moi: j'y vais!»

Chen Qing se confondit en remerciements et prosternations; il promit cinq cents taëls de plus. Mais Chen Cheng restait appuyé au chambranle à pleurer violemment, sans remercier ni se prosterner. Singet s'en aperçut. Il s'approcha de lui, le secoua par les vêtements: «L'aîné, sans doute est-ce parce que vous ne pouvez vous séparer de votre fille que vous ne dites rien ni ne me remerciez?

—

Oui, je ne peux me résoudre à la perdre», répondit alors le plus âgé des vieillards en s'agenouillant, «je devrais vous être reconnaissant de sauver notre neveu et m'en satisfaire. Mais je n'ai que cette fille: elle aussi saurait me pleurer à ma mort. Comment voulez-vous que je renonce à elle?

— Dépêchez-vous d'aller faire cuire cinq boisseaux de riz avec de bons petits plats de légumes pour mon condisciple au long groin. On lui demandera de prendre l'aspect de la petite fille et nous irons tous deux au sacrifice. Sauver la vie de deux petits enfants, n'est-ce pas s'acquérir de secrets mérites? Qu'en dites-vous?»

La proposition remplit d'épouvante Porcet qui protesta: «Frangin, libre à toi de faire montre de ton allant, mais ne m'y mêle pas au risque de ma vie!

— Sage petit frère, tu connais le proverbe: Même les poules ne mangentpas pour rien. On nous a servi un somptueux repas à notre entrée. Tu t'es même plaint d'avoir encore faim. Et maintenant tu refuserais un peu d'aide à des gens en peine?

—

Tu sais te transformer, frangin; moi, pas!

—

Allons donc! Toi aussi, tu en connais, des transformations, au nombre de trente-six.

—

Conscient-de-ses-Capacités», intervint Tripitaka, «ton condisciple a raison, tout à fait raison; sa proposition est parfaitement justifiée. Sauver une seule vie humaine vaut mieux que construire les sept étages d'une pagode, dit le proverbe.

La reconnaissance le commande, l'acquisition de mérites secrets le demande. De plus, comme il n'y a rien d'autre à faire par cette nuit froide, voilà qui vous procurera à tous les deux quelque amusement.

—

Vous parlez bien, maître», rétorqua Porcet, «tout ce que je sais, c'est me changer en montagne, en arbre, en rocher, en éléphant pelé, en buffle, à la rigueur en grand et gros bonhomme; mais en petite fille! Ça risque d'être plutôt difficile.

—

N'en croyez rien», coupa Singet, «amenez votre bien-aimée petite.»

Chen Cheng se précipita à l'intérieur et rapporta dans ses bras Pleine-Balance-d'Or. À son arrivée dans la salle, toute la famille, jeunes et vieux, épouses et concubines, était sortie se prosterner et le supplier de sauver la vie de l'enfant.

fleurs et de bijoux, à pendentifs de perles auxquels étaient accrochés les huit trésors

1. Elle portait une veste ouatée de

soie et ramie jaune à reflets rouges et, par-dessus, un manteau de satin vert impérial à col en échiquier. Une jupe brodée rouge vif, de soie fine, lui serrait la taille. Elle avait aux pieds une paire de chaussons de soie et ramie rose i tête de crapaud. Elle portait des culottes de soie à fil d'or et grignotait des gâteaux qu'elle tirait de sa manche.

«Voilà l'enfant», précisa Singet, «dépêche-toi de prendre son aspect pour que nous nous rendions sans plus tarder au sacrifice.

—

Moi, me transformer en un être aussi petit, frêle et mignon?

— Plus vite! Tu veux une raclée?

—

Non, frangin, ne me bats pas!» répliqua Porcet, afflolé, «attends que j'essaye.»

L'idiot récita une incantation, secoua la tête à plusieurs reprises et cria «Transformation! ». Sa tête prit tout de bon l'aspect de celle de la petite fille, mais pour le reste, avec son ventre énorme et protubérant, il ne lui ressemblait guère.

«Continue, quelques efforts de plus! se mit à rire Singet.

—

Tu peux me battre tant que tu veux, mais je ne peux faire mieux!

—

Ça ne fait pas l'affaire, une tête de gosse et un corps de moine! Ni fille, ni garçon: ce n'est pas possible! Danse la figure de la Grande Ourse

Singet lui souffla dessus de son haleine magique et le corps, à son tour, prit la forme de celui de la petite fille.

Puis, s'adressant aux deux vieillards: «Ramenez votre fils et votre fille, sans vous tromper! Si jamais mon condisciple tire au flanc et rentre vous jouer un mauvais tout, vous ne saurez plus comment les distinguer. Donnez-leur des fruits et des gâteaux pour les empêcher de pleurer ou de crier. Sinon le grand roi risquerait de se douter de quelque chose. Attendez: on va tous les deux s'amuser...»

Le brave Singet! I l confia à Sablet la protection de Tripitaka. Quand tous deux furent prêts, l'un en Protégéde-Guan, l'autre, Porcet, en Pleine-Balance-d'Or, il demanda: «Comment serons-nous offerts? Attachés ou ligotés? Cuits à point ou coupés en morceaux?

—

Très peu pour moi, frangin! Ne me joue pas ce genre de mauvaise plaisanterie: je n'ai pas tes capacités.

— Nous nous en garderons bien», répondit le vieil homme, «on ne vous demandera que de vous asseoir en tailleur sur deux plateaux laqués rouge qui seront posés sur une table. Deux jeunes gens la soulèveront et vous porteront ainsi jusqu'au temple.

— Parfait», répliqua Singet, «apportez les plateaux;

nous allons les essayer.»

Le vieux s'exécuta aussitôt. Singet et Porcet s'y installèrent, puis quatre jeunes gens, portant chacun une table, leur firent faire un tour dans la cour et revinrent dans la salle.

«Porcet», s'esclaffa Singet, «que c'est amusant d'être ainsi promené, comme si nous étions des moines en chaire!

— S'il ne s'agissait que de nous emmener et ramener», grommela Porcet, «ils peuvent continuer jusqu'à demain matin; ça ne me fait pas peur. Mais être emporté au temple pour y être mangé, je ne vois pas ce que ça a d'amusant.

— Contente-toi de m'observer. Quand il commencera à me croquer, déguerpis, voilà tout.

—

Qui sait comment il arrangera son menu? S'il

commence par le garçon, je pourrai m'enfuir. Mais s'il s'attaque d'abord à la fille, qu'est-ce que je ferai?»

Le vieillard intervint: «Au fil des années, les plus téméraires d'entre nous, cachés derrière le temple ou sous la table d'offrandes, ont constaté qu'il commençait toujours par le garçon.

—

Quelle chance!» s'exclama Porcet.

Ils échangeaient ces propos, lorsqu'ils entendirent à la porte le vacarme des gongs et des tambours. Dans l'éclat des torches et des lanternes, la foule des villageois s'engouffra en criant: «Amenez le garçon et la fille!»

Les vieillards sanglotaient tandis que quatre jeunes gens emportaient les deux condisciples.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu'il advint de leur vie, écoutez la séance qui vient.