Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre49

049 OÙ, PRÉCIPITÉ AU FOND DES EAUX, TRIPITAKA, DANS CE MALHEUR, EST SAUVÉ PAR GUANYIN QUI FAIT APPARAÎTRE UNE NASSE.

Parlons de Singet qui, après avoir pris congé du vieux Chen, était arrivé au bord du fleuve avec Porcet et Sablet.

«Frères», leur dit-il, «décidez entre vous de celui qui descendra le premier dans l'eau.

—

Frangin», répliqua Porcet, «nous ne sommes pas si forts que ça, tous les deux; tu ferais mieux d'y entrer d'abord.

— Je ne vous le cacherai pas, sages condisciples: s'il s'agissait de quelque monstre de la montagne, je n'aurais nul besoin de vos forces. Dans les opérations aquatiques, je ne saurais me lancer. Pour descendre sous la mer ou dans les rivières, il me faut recourir à la masse qui écarte les flots ou encore me transformer en poisson ou crabe. Comme ce genre d'incantation exclut le maniement de la trique de fer ou l'utilisation de tours de magie, je ne pourrai battre la créature maléfique. Je préférerais que vous y alliez, puisque vous êtes des habitués de l'eau, je le sais, de longue date.

— Il est. vrai que je pourrais me jeter à l'eau, frangin», répondit Sablet, «mais jusqu'à quelle profondeur, je l'ignore. Allons-y tous ensemble: change-toi en quelque chose, ou alors je te porte en me frayant une voie dans les flots à la recherche du repaire de l'ogre. Tu iras le premier aux nouvelles quand on l'aura trouvé. Ainsi nous pourrons unir nos forces pour le combattre, si le Maître est sain et sauf. Sinon, soit qu'il n'ait pas été victime de ce monstre-là, soit qu'il ait été tué et mangé, inutile de persister à tout prix. Mieux vaut chercher au plus tôt quelque autre solution, n'est-ce pas?

— Tu as raison. Lequel de vous deux va me porter?»

Porcet se félicitait intérieurement de la proposition:

«Ce maudit singe m'en a joué, des tours! Cette fois, j'aurai ma revanche, si je l'ai sur le dos, puisqu'il ne sait pas se débrouiller dans l'eau.»

«Je te porterai, frangin», répondit Porcet en laissant échapper un petit rire.

Singet devinait ses intentions, mais, prêt à les devancer, répliqua: «Parfait! tu est plus costaud que Sablet.»

Porcet le prit donc sur son dos. Sablet ouvrant la voie, les deux autres condisciples entrèrent dans le fleuve.

Quand ils eurent parcouru une distance de plus d'une centaine de lis vers le fond, l'idiot voulut mettre son plan à exécution. Singet, en conséquence, s'arracha un poil auquel il donna sa propre apparence et qu'il laissa sur le dos de Porcet; son corps véritable se transforma en un pou qui alla s'accrocher solidement à l'oreille de l'idiot.

Celui-ci fit soudain exprès de trébucher, prétexte à projeter en avant son fardeau qui fit, en effet, un plongeon.

Or, ce n'était que la transformation d'un poil qui se mit à flotter avant de disparaître sans laisser de trace.

«Qu'est-ce que ça signifie! » s'indigna Sablet, «s'il était si difficile d'avancer, tu pouvais te laisser tomber dans la boue, mais perdre notre grand frère dieu sait où!

— Sacré singe qui ne peut éviter de glisser, et disparaît à la première secousse! Ne t'occupe pas de lui, allons tous les deux à la recherche du Maître.

— Non! Il faut qu'il vienne avec nous. Il est bien plus malin que nous ne le sommes, même s'il n'est pas à l'aise dans l'eau. Je n'irai pas sans lui.»

À ces mots Singet, qui était dans l'oreille de Porcet, ne put s'empêcher de crier: «Conscient-de-la-Pureté! Ton vieux Singet est. là!

—

Bon!» se mit à rire Sablet, «l'idiot va passer un mauvais quart d'heure: mal t'en a pris de lui jouer ce tour.

Maintenant que tu l'entends sans le voir, comment vas-tu faire?»

Affolé, Porcet s'agenouilla dans la boue et se prosterna:

«Je suis dans mon tort, frangin! Attendons d'avoir sauvé le Maître et d'être remontés sur la rive: je te présenterai mes excuses. D'où parles-tu donc? Je sens l'ombre qui tue

1! Je t'en supplie, réapparais avec ton corps originel: je te porterai sans jamais plus me permettre de te chahuter.

—

Mais tu es toujours en train de me porter. Je ne me moque pas de toi. Allez, vite, plus vite!»

Porcet se releva en bougonnant et en marmonnant des excuses, puis repartit en compagnie de Sablet.

Après avoir parcouru à nouveau une centaine de lis, ils aperçurent au loin, en levant la tête, un bâtiment à étages.

Il y avait au-dessus de l'entrée l'inscription, en quatre gros caractères:

R É S I D E N C E D E L A T O R T U E A Q U A T I Q U E.

«Je présume que là-bas habite le monstre», dit Sablet, «mais comment le provoquer au combat sans savoir ce qu'il en est?

—

Conscient-de-la-Pureté, y a-t-il de l'eau devant la porte? demanda Singet.

— Non.

—

Dans ce cas, restez cachés pendant que je vais m'informer.»

Sacré grand saint! Quittant l'oreille de Porcet, il se transforma à nouveau, d'une secousse, en dame crevette à longues pattes. En deux ou trois bonds, il franchit le seuil.

Le temps d'ouvrir l'œil, il aperçut le monstre qui trônait, une dame perche à vêtement rayé assise à ses côtés tandis que la gent aquatique se tenait debout, alignée de chaque côté. On discutait précisément de quelle façon préparer le moine chinois. Singet regardait avec attention de toutes parts sans parvenir à le repérer, quand une dame crevette au gros ventre vint à passer et se tint sous la galerie de «On l'a mis hier dans un eoffie de pierre an fond du palais, »

l'Ouest. Singet sauta devant elle et l'appela: «Moumou', où donc est-il, ce moine chinois qu'il est question de manger dans la discussion que mène Sa Majesté?

—

Celui qui a été pris dans les glaces après la chute provoquée par Sa Majesté? On l'a mis hier dans un coffre de pierre au fond du palais, en attendant demain: si ses disciples ne viennent pas faire de raffut, on le dégustera au cours d'un festin agrémenté de musique.»

À cette réponse, Singet poussa la comédie un moment de plus avant de gagner l'arrière du palais, où il trouva un coffre de pierre qui faisait bien six pieds de long. Penché dessus, il entendit les sanglots de Tripitaka. Sans dire mot, il colla son oreille pour écouter. Grinçant des dents, le pauvre psalmodiait une lamentation:

«Je hais mon sort de roulé-par-les-eaux

A peine né, je fus livré aux flots.

Je fus mis à mal hier au fleuve Noir

Aujourd'hui il ne reste plus d'estpoir.

Je ne sais s'ils viendront à mon secours:

Chargé de soutras, reverrai-je ma cour?»

Singet ne put se retenir de lui crier: «Maître, ne vous plaignez pas des malheurs dus à l'eau! Ainsi que le dit le soutra

4: La terre eft la mère des cinq dynamies, mais l'eau leur source. Point de naissance sans terre, point de croissance sans eau. Me voilà, votre vieux Singet!

—

O disciple, sauve-moi! gémit à ces mots Tripitaka.

— Rassurez-vous et attendez que je l'aie capturé, ce monstre. Soyez certain que je vous tire d'affaire.

—

Dépêche-toi d'agir! Un jour de plus et je meurs suffoqué.

—

Ne vous inquiétez pas, rien de tel n'arrivera! J'y vais! »

Faisant demi-tour en toute hâte, il s'en fut d'abord au-delà de la porte, où il reprit son aspect originel et appela: «Porcet!»

L'idiot et Sablet se rapprochèrent pour demander:

«Comment ça va, frangin?

— C'est bien par cette ruse que l'ogre a capturé notre maître. Il est indemne. Le monstre l'a mis dans un coffre de pierre. Allez vite le provoquer au combat pendant que je sors de l'eau. Capturez-le si vous le pouvez. Sinon, feignez de fuir pour l'attirer hors du fleuve, où je l'attaquerai.

— Sois tranquille, frangin», assura Sablet, «tu peux partir le premier et attendre que nous l'ayons examiné de plus près.»

Le Novice fit la passe d'écartement des eaux, se glissa hors des flots et attendit debout sur la rive.

Bref, voilà Porcet qui surgit devant l'entrée et clame d'une voix tonitruante: «Maudite créature! Rends-nous notre maître!»

Le petit monstre de garde à la porte vint annoncer, affolé: «Votre Majesté, il y a quelqu'un dehors qui réclame son maître.

— Ce doit être ce maudit bonze! » Et de donner l'ordre de lui apporter au plus vite ses armes et son armure. Les petits monstres sortirent aussitôt les chercher. Quand l'ogre eut fixé sa cuirasse et pris en main son arme, il ordonna d'ouvrir le portail et parut. Porcet et Sablet, qui se tenaient de part et d'autre, pouvaient observer son équipement. L'étrange créature!

Son heaume d'or brille de mille feux,

L'arc-en-cieljaillit de son armure,

Perles et joyaux constellent sa ceinture,

Les bottes sont d'un jaune fumée curieux.

Le nez haut comme des crêtes altières,

Le front large comme celui du dragon,

Des yeux qui lancent des éclairs, mais ronds, Les dents telles pointes d'acier régulières,

Les courts cheveux hirsutes en flamme,

La longue barbe dorée en alêne,

Il mordille tendre et verte graine,

En main une masse à neuf pétales

A l'ouverture du portail qui grince,

Sa voix gronde tel tonnerre de printemps,

Rare en ce monde pareil allant,

O grand roi de Merveilleuse-Efficace!

L'être pervers sortit du portail, suivi d'une centaine de petits monstres qui formèrent deux colonnes, chacun agitant lance ou épée. Il apostropha Porcet:

«De quel monastère sors-tu, bonze? Pourquoi venir ici provoquer ce tapage?

plus me connaître alors que nous avons eu une prise de bec l'autre nuit? Je suis le disciple du saint moine des grands Tang en quête des Écritures à l'Ouest. Tu as mystifié les gens en te faisant passer pour le grand roi de Merveilleuse-Efficace dans la seule intention de dévorer fillettes et garçons du village des Chen. J'étais Pleine Balance-d'Or de la famille de Chen Qing: ne me reconnais-tu pas?

—

Sacré bonze! Tu es parfaitement déraisonnable:

n'est-ce pas à toi qu'il faut imputer le crime d'usurpation d'identité, puisque tu t'es fait passer pour cette petite fille?

Tu m'avais blessé le dos de la main avant même que je commence à te manger. Je t'ai dès lors laissé tranquille.

Pourquoi revenir me chercher à ma porte?

— Tu appelles ça me laisser tranquille, susciter un vent glacial, provoquer une grosse chute de neige, geler le fleuve et t'attaquer à mon maître? Rends-le-moi avant qu'il ne soit trop tard et tout sera réglé. Murmure la moitié d'un " n o n " entre les dents et tu verras quelle sorte de râteau je tiens en main! Je ne ferai pas de quartier.

—

Voici un bonze qui a la langue bien pendue», répliqua à ce discours le monstre en ricanant froidement, «prétentions insensées! J'ai en effet provoqué le gel du cours d'eau pour enlever ton maître. Tu t'imagines pouvoir le récupérer en venant crier à ma porte, mais il est à craindre que les choses ne tournent pas comme la dernière fois. Comme je me rendais à une célébration, je n'avais alors pas d'arme et tu m'as blessé par surprise. Ne t'enfuis pas cette fois: je te propose un tournoi en trois engagements. Si tu soutiens les trois assauts, je te rends ton maître; sinon, tu seras mangé avec lui!

—

Le brave petit! Tu le prends sur ce ton? En garde, attention au râteau!

—

On voit que tu as quitté ta famille à mi-chemin de la vie.

—

Mon fiston, tu as de l'intuition. À quoi vois-tu que je suis devenu moine à mi-course?

—

Si tu sais manier le râteau, c'est que tu étais à l'embauche dans un potager, je présume, et que tu l'as volé.

—

Fiston, mon râteau n'est pas de ceux qui servent à gratter la terre. Regarde mieux:

«Dents plus acérées que grippes de dragon,

Manche doré en forme de python,

Il provoque frissons chez l'ennemi

Et produit des étincelles sur lui.

Il se charge de les éliminer,

Tous ces monstres, ou de les capturer.

Brandi, il cache soleil et lune,

Mais écarte nuages et brumes,

Capable de renverser le mont Taï

Et de retourner l'océan d'un trait.

Si puissant que soit ton savoir-faire,

D'un coup te fera neuf trous nets et clairs. »

Le monstre, évidemment, n'en croyait rien. Il souleva la masse de bronze et l'abattit sur la tête de Porcet, qui para le coup de son râteau en s'exclamant: «Maudite créature, tu es donc aussi devenu démon pervers à mi-chemin de ton existence!

—

Pourquoi donc?

—

Si tu sais manier ce marteau de bronze, c'est que tu avais été embauché, je présume, pour t'occuper du fourneau d'un orfèvre, à qui tu l'as volé quand tu l'as eu en main.

—

Ce n'est pas un marteau à battre l'enclume d'un orfèvre. Regarde!

«Tel une fleur formée de neuf pétales

Sur une tige creuse toujours verte,

Ce n'est chose commune, inerte,

Mais produit de renom des immortels.

Graines mûries dans l'étang de jaspe,

Pur parfum né du lac d'Emeraude.

Comme je l'ai forgé avec acharnement,

Il a du diamant dureté et mordant.

Eance, sabre, hallebarbe, hache, épée,

Aucune arme n'oserait l'affronter.

Si acéré que puisse être ton râteau,

Il se casserait les dents sur mon marteau!»

À les entendre échanger ces défis, Sablet ne put se retenir d'avancer et crier: «Maudite créature! Assez déblatéré! Comme disent les anciens, il fautjuger sur les actes, non d'après lesparoles. En garde! Tu vas tâter de mon bâton! »

Le monstre para le coup du manche de son marteau, en disant: «Toi aussi, tu n'es qu'un bonze de la dernière heure!

— Comment le sais-tu?

— Tu m'as tout l'air de sortir de chez un maître meunier.

— En quoi ai-je l'air d'un meunier?

— Sinon, comment saurais-tu si bien manier ton rouleau à farine?

— L'infâme créature! C'est aussi quelque chose que tu n'as jamais vu:

«C'est une arme si rare ici-bas

Qu'il n'est pas facile d'en savoir le nom:

Elle sort de la lune sans ombre,

Façonnée dans le divin arbre sala

Incrustiée de joyaux à l'extérieur,

Elle renferme l'or de bon augure;

De service aux banquets royaux naguère,

Aujourd'hui du moine le protecteur,

Inconnue sur la route de l'Ouest,

Elle a grand renom aux palais du ciel,

"Bâton à terrasser démons", s'appelle,

Bonne à fracasser ton crâne, du reste. »

Le monstre n'était plus d'humeur à discuter. Les trois prirent une mine féroce et ce fut au fond des eaux une belle mêlée.

C'est le marteau de bronze contre le râteau et le bâton, Conscient-deses-Capacités et Conscient-de-la-Pureté contre le monstlre, l'un amiral et l'autre capitaine descendus sur terre. Tous deux attaquent de conserve la créature aquatique qui se défend seule honorablement. Juñe lot et bon destin permettent l'accomplissement du grand Tao qui retient le sable du Gange

par réduction ouproduction

3. Ea terre réduit l'eau; quand l'eau

sèche, apparaît le fond. E'eau produit le bois, lequel, en ascendance, fleurit. Méditation bouddhiste ou taoïste reviennent au même, alchimie et cinabre raffiné se soumettent aux trois écoles 1. Ea terre est la mère qui

fait pousser le métal qui produit l'eau divine qui donne naissance à l'enfançon

5. E 'eau est la source qui nourrit la floraison du bois qui, dans sa Splendeur, s'enflamme. Ees cinq dynamies se pressent les unes contre les autres et diffèrent, c'est pourquoi elles changent et se combattent.

Voyez l'éclat bel et bon de la masse à neuf pétales, la beauté du bâton comme brodé de millefils de soie, le râteau aux neuf luminaires: ils se mêlent et s'entrechoquent sans compter les coups. Ils sontprêts à laisser la vie pour l'amour du moine perdu, ignorent la mort dans ce combat pour Sakyamuni

6, ne laissant un instiant le marteau de bronze s'abattre, car sans cesse occupés à parer tantôt du bâton, tantôt du râteau.

9 7 i

Le combat à trois se poursuivit au fond de l'eau quatre bonnes heures sans que se dégagât vainqueur ou vaincu.

Estimant qu'ils ne pourraient en venir à bout, Porcet fit un clin d'oeil à Sablet et tous deux, feignant la débandade, tournèrent le dos au monstre et s'enfuirent en traînant leur arme.

«Mes petits», s'écria l'ogre, «tenez le terrain ici pendant que je poursuis ces gaillards et vous les capture. Nous les partagerons! »

Le voilà qui se lance vers la surface à leur poursuite, tel un ouragan balayant les feuilles mortes, une tempête arrachant les fleurs flétries.

Posté sur la rive orientale, Singet observait la situation à la surface de l'eau sans en détacher son regard un instant. Tout à coup il vit les vagues se soulever et tourbillonner, puis ce fut cris et rugissements. Porcet fut le premier à sauter sur le rivage: «Il arrive, il vient!» Ce fut ensuite le tour de Sablet: «Le voilà, le voilà!» Le monstre, derrière, criait: «Où croyez-vous pouvoir vous enfuir?» Mais à peine eut-il émergé qu'il fut confronté à Singet hurlant: «En garde!» L'ogre, d'un bond, esquiva la trique et, de son marteau, en para le choc. L'un combattait au bord du fleuve dans le jaillissement des flots, l'autre menaçait du haut de la rive. Ils en vinrent aux mains par trois fois. Ne pouvant contenir plus longtemps l'assaut, le monstre replongea et disparut. Les vents et les vagues se calmèrent.

Singet retourna sur la hauteur pour remercier ses condisciples: «Vous avez été à la peine, mes frères!

—

La créature n'est pas de force sur terre, mais dans l'eau elle est terrible», observa Sablet, «nous n'étions à égalité qu'en l'attaquant tous les deux simultanément.

Quelles dispositions prendre pour sauver le Maître?

—

Si nous tergiversons, il l'aura tué et mangé, je le crains, objecta Singet.

—

Frangin», proposa Porcet, «cette fois, quand nous l'induirons à sortir de l'eau, ne fais pas de bruit, mais attends-le du haut des airs. Dès que sa tête émergera, frappe comme on pile une gousse d'ail: vise le crâne et tape sans manquer la cible! Même si tu ne le tues pas, il sera assommé ou étourdi. J'en profiterai pour lui flanquer un coup de mon râteau: pour sûr que son compte sera bon.

—

Parfait!» approuva Singet, «c'est ce qu'on appelle une action coordonnée de l'intérieur et de l'extérieur, la seule façon d'en finir.»

Les deux autres retournèrent dans l'eau, où nous les laisserons.

Revenons à l'ogre, qui avait trouvé le salut dans la fuite et était retourné dans sa résidence. Tandis que la foule de ses sujets l'accueillait au palais, dame perche s'avança pour lui demander: «Jusqu'où Votre Majesté a-t-Elle chassé les deux bonzes?

—

En fait, ils avaient un complice. Dès qu'ils ont sauté sur la rive, ce dernier m'a attaqué en faisant tournoyer une trique de fer, que j'ai évitée de justesse. Je me demande ce qu'elle pouvait bien peser, car pas question de la bloquer avec mon marteau. Il n'a pas fallu plus de trois engagements pour que je m'en retourne vaincu.

— Est-ce que Votre Majesté se souvient de l'aspect de ce complice?

—

C'était un bonze au visage poilu, à la gueule de duc du Tonnerre, des oreilles fourchues, l'arête du nez brisée, des yeux de feu et des pupilles d'or.»

A cette description, dame perche fut parcourue d'un frisson et s'écria:

«Votre Majesté! Heureusement que vous avez eu la sagesse de chercher le salut dans la fuite. Trois engagements de plus et vous perdiez la vie, pour sûr. Je le connais, ce bonze.

—

Qui as-tu reconnu?

—

À l 'époque où je vivais dans l'océan oriental, j'ai entendu le vieux roi-dragon vanter sa renommée. C'est le Beau Singe-Roi qui, après avoir provoqué de graves troubles au palais du ciel il y a cinq cents ans, est devenu le Grand Saint égal au Ciel, immortel d'or du faîte suprême d'En-haut, souffle du chaos des origines. Il s'est converti à la doctrine du Bouddha et protège actuellement le moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l'Ouest, sous le nom nouveau de Singet Conscient-de-la-Vacuité, dit le Novice. Immenses sont ses pouvoirs, innombrables ses capacités de transformation. Comment Votre Majesté a-t-Elle pu se frotter à lui! Il faut renoncer désormais à le combattre. »

Dame perche n'avait pas fini sa phrase, que le petit monstre de faction à la porte vint annoncer: «Votre Majesté, les deux bonzes sont revenus vous défier au combat.

— Ma sage sœur, ce que tu me dis est. fort avisé: je ne ressors plus! On verra bien ce qu'ils feront.» Aussitôt, de faire transmettre l'ordre: «Mes petits, barricadez solidement les portes. Comme l'on dit: Appelle tant que tu veux, je n'ouvrirai pour si peu. Qu'ils tiennent le siège deux jours s'il leur plaît, quand leur patience sera à bout, ils s'en retourneront et nous jouirons tout à notre aise du moine chinois.»

Les petits monstres transportèrent rochers et mottes de terre pour bloquer les issues. Comme les appels de Porcet et Sablet ne produisaient aucun effet, l'idiot perdit patience et se mit à donner des coups de râteau dans le portail. Il était si solidement barricadé qu'il ne parvint à briser les vantaux qu'après sept ou huit coups de râteau. Restait derrière un énorme empilement de pierres et de terre. Ce que voyant, Sablet conseilla à son condisciple:

«La créature a pris une telle peur qu'elle s'est enfermée et ne sortira plus. Nous ferions mieux de retourner audessus du fleuve et de discuter d'un nouveau plan avec notre frère aîné.»

Porcet asquiesça et tous deux revinrent sur la rive orientale.

À mi-hauteur dans les airs, Singet attendait, trique en main, lorsqu'il les vit remonter sans le monstre. Il descendit aussitôt les accueillir et leur demander: «Comment se fait-il que la putain de chose ne vous ait pas suivis?

—

La créature s'est enfermée et refuse de sortir», expliqua Sablet, «Porcet lui a défoncé ses vantaux: on s'est alors aperçus qu'il s'était barricadé de partout derrière des amas de pierres et de terre. Comme nous ne pouvions engager le combat, nous sommes revenus discuter avec toi de quelque moyen de sauver le Maître.

—

S'il en est ainsi, il n'y a plus aucun moyen de le tirer de là. Restez sur la rive à le surveiller, ne le laissez pas s'en aller ailleurs pendant mon absence.

—

Où vas-tu, frangin?

— Je vais au Potalaka rendre visite à la bodhisattva pour lui demander d'où sort le monstre et comment il s'appelle.

Quand j'aurai retrouvé sa résidence ancestrale et aurai capturé les membres de sa famille ainsi que ses voisins, je reviendrai m'en prendre à lui et délivrer le Maître.

—

Mais, frangin», objecta en riant Porcet, «cette procédure est bien trop compliquée et prendra beaucoup de temps.

—

Ce ne sera ni compliqué, ni long, je te le garantisse pars et serai bientôt de retour.»

Sacré grand saint! I l quitta la rive aussitôt, sur une luminosité de bon augure, et se rendit d'une traite aux mers du Sud. I l ne lui fallut pas plus d'une heure pour apercevoir le mont Potalaka, au sommet duquel il atterrit, accueilli par les dieux des vingt-quatre chemins ainsi que par le protecteur de la montagne, Moksa le Novice 1,

le garçon de Bonne-Fortune

et la fille du dragon

Porteur-de-perle

3. Ils s'avancèrent tous ensemble pour le

saluer et lui demander: «Qu'est-ce qui vous amène, grand saint?

—

Une affaire pour laquelle il me faudrait voir la bodhisattva.

—

Elle est; sortie ce matin se promener dans la forêt de bambous, sans permettre à quiconque de l'accompagner.

Elle savait que vous viendriez aujourd'hui et nous a recommandé de vous attendre ici pour vous recevoir:

puisqu'elle ne peut vous voir tout de suite, nous vous prions de bien vouloir vous asseoir un moment devant la falaise Turquoise jusqu'à ce que la bodhisattva réapparaisse et prenne les dispositions qui conviennent.»

Singet s'exécuta, mais il n'était pas encore assis que le garçon de Bonne-Fortune s'avançait pour le saluer:

«Grâce soit rendue à Votre Eminente Sainteté de sa générosité de naguère: la bodhisattva ne m'a pas abandonné et m'a accordé le bonheur de me garder auprès d'elle; je ne la quitte pas et la sers au bas de son trône de lotus. Elle me comble de ses bontés.»

Singet reconnut Bébé-Rouge* et lui répondit en souriant: «Tu avais alors l'esprit égaré par des actes démoniaques. Tu as compris que le vieux Singet était un brave homme, maintenant que tu as obtenu le juste fruit 5.»

Au bout d'une longue attente, Singet demanda anxieusement:

«Veuillez m'annoncer, je vous prie; je crains pour la vie de mon maître, si l'on tarde davantage.

—

Nous ne pouvons nous le permettre. La bodhisattva nous l'a formellement recommandé: attendez qu'elle revienne.»

Impatient de nature, Singet n'y tint plus et, d'un bon, partit la chercher. Aïe!

Le Beau Singe-Roi, impatient et capricieux,

Ne pouvait être retenu par tous ces dieux.

A grands pas il entre dans la bambouseraie,

Trouve la Salvatrice sur des feuilles, en paix, Dans le gracieux abandon de sa toilette,

Sans résille, la chevelure défaite,

En petit corsage, sans sa robe bleu roi,

Pieds nus, la taille serrée d'une jupe de soie, Sans bandeau brodé aux épaules, bras nus.

Elle gratte le bambou, le regard perdu.

À sa vue, Singet ne put se retenir de crier d'une voix forte:

«Holà! bodhisattva\ Votre disciple Singet Conscient-dela-Vacuité vous présente ses respects d'un cœur sincère.

—

Attends dehors! commanda Guanyin.

— Bodhisattva», répéta Singet en se prosternant, «notre maître est en difficulté; je viens vous voir pour obtenir des renseignements sur les origines de la créature maléfique du fleuve Communiquant-avec-le-Ciel.

— Sors d'ici et attends que je paraisse!»

Singet n'osait insister. Force lui fut de se retirer du bois de bambous. S'adressant aux dieux: «La bodhisattva me semble aujourd'hui, à nouveau, complètement absorbée par des affaires domestiques. Pourquoi est-elle occupée à couper des lanières dans la bambouseraie d'un air maussade au lieu de faire sa toilette et de s'asseoir sur le trône de lotus?

—

Nous l'ignorons. Elle est sortie ce matin de la grotte, avant d'avoir fait sa toilette, pour se rendre au bosquet de bambous. Comme elle nous avait demandé de vous recevoir, ce doit avoir un rapport avec l'affaire de Votre Éminente Sainteté.»

Singet ne pouvait faire autrement que d'attendre.

Peu de temps après apparut Guanyin, qui sortait du bois un panier de bambou nain à la main: «Conscientde-la-Vacuité, allons le sauver, ce moine chinois, toi et moi.

— Je m'en voudrais de vous presser», répliqua le Dans la nasse scintillante un poisson rouge battait encore des paupières et des nageoires.

"Livre X, chapitre XLIX

Novice en s'agenouillant, «veuillez prendre la peine de vous habiller et de monter sur le trône.

— Inutile de me changer, partons de ce pas!»

Plantant là la foule des dieux, Guanyin monta dans l'espace sur un nuage et s'en fut. Singet ne pouvait que la suivre.

En un instant ils furent rendus aux abords du fleuve. À les voir surgir ainsi, Porcet et Sablet se disaient: «Avec son habituelle impatience, qui sait quel raffut il a pu faire aux mers du Sud pour forcer la bodhisattva à venir sans s'être peignée ni maquillée!»

Ils n'avaient pas fini la phrase qu'elle était sur la rive.

«Bodhisattva\ï s'exclamaient l'un et l'autre en s'inclinant très bas, «pardonnez notre importunité, pardonneznous! »

Guanyin dénoua la bande de soie qui serrait sa veste, l'attacha au panier et, sans la lâcher, s'éleva à mi-hauteur sur une nuée irisée. Elle jeta le panier au milieu du fleuve et, le tirant vers l'amont, récita à sept reprises: «Mort, partira; vivant, restera! Mort, partira; vivant, restera!»

Puis elle tira le panier et l'on vit dans la nasse scintiller un poisson rouge qui battait encore des paupières et des nageoires.

«Conscient-de-la-Vacuité, descends vite dans l'eau délivrer ton maître.

— Comment le puis-je avant que ne soit capturé le monstre?

— N'est-il pas pris dans la nasse?

— Quoi, ce simple poisson aurait disposé de pareils pouvoirs? s'étonnaient Porcet et Sablet.

— C'est, en fait, un poisson rouge qui a été élevé dans mon bassin aux fleurs de lotus. Il a su acquérir ces pouvoirs en se laissant flotter pour mieux écouter la récitation des soutras. Son marteau de bronze à neuf pétales est en réalité un bourgeon de lotus encore fermé dont il a forgé une arme. Un jour, je ne sais quand, il a profité de la marée haute pour venir jusqu'ici. Ce matin, alors que je contemplais les fleurs, penchée sur la balustrade, j'ai remarqué que le gaillard ne s'était pas montré pour me présenter ses hommages. J'ai calculé sur mes doigts et lignes de la main qu'il devait être ici, transformé en être maléfique, et qu'il allait occire votre maître. C'est pourquoi, sans prendre le temps de faire 9 7 8 ma toilette, j'ai exercé mes dons divins à confectionner cette nasse de bambou afin de le capturer.

—

Dans ce cas», suggéra Singet, «veuillez rester ici un moment, le temps que nous appelions les croyants du village des Chen pour qu'ils puissent contempler le visage doré de la bodhisattva. Ce serait leur laisser le souvenir d'une grâce inoubliable et, quand on leur aura raconté comment l'être maléfique a été capturé, inciter ces braves gens à vous offrir un culte d'un cœur sincère.

— C'est bon! Allez vite les appeler.»

Porcet et Sablet coururent comme s'ils avaient des ailes, criant:

«Venez tous voir la bodhisattva Guanyin vivante, venez tous!»

Hommes, femmes, enfants, vieillards, tout le village se dirigea vers le fleuve et, sans se soucier de la boue, chacun s'agenouilla pour se prosterner et la saluer. Il y avait dans la foule un peintre habile, qui laissa à la postérité cette image de l'apparition de Guanyin au panier de poissons.

La bodhisattva retourna peu après dans les mers du Sud.

Quand Porcet et Sablet fendirent les eaux jusqu'à la résidence de la Tortue à la recherche du Maître, ils trouvèrent tous les esprits aquatiques morts et pourrissants. Ils entrèrent à l'arrière du palais, ouvrirent le coffre de pierre et, chargés du moine chinois, remontèrent à la rencontre de la foule. Les frères Chen remercièrent Tripitaka en se prosternant et en rappelant: «Toutes ces épreuves vous auraient été épargnées si vous n'aviez pas rejeté nos conseils de prolonger votre séjour, monseigneur.

—

I l va sans dire, mais», fit observer Singet, «vous n'aurez plus besoin de procéder à des sacrifices l'année prochaine. Le fléau du grand roi est extirpé à jamais. Cher vieux monsieur Chen, nous allons encore avoir recours à vos services: procurez-nous au plus vite un bateau pour nous faire passer le fleuve.

—

Nous avons ce qu'il faut, nous l'avons!» assura Chen Qing qui fit aussitôt débiter des planches pour construire une embarcation. À cette nouvelle, pas un villageois qui ne fût heureux d'y contribuer. «Je payerai le mât», disait l'un; «je fournirai les rames», promettait l'autre; «les cordes!» encore un autre; et celui-là:

«J'embaucherai les bateliers!»

Coupant court aux cris et aux vociférations qui éclataient sur la rive, se fit tout à coup entendre une voix puissante qui venait du milieu du fleuve: «Inutile, ô grand saint, de construire un bateau aux frais de ces gens, je vous ferai traverser...»

Tous d'écouter, le cœur battant. Les moins courageux s'enfuyaient chez eux; les plus audacieux, tremblants, étaient retenus par le désir de voir ce qui allait se passer. Un moment plus tard sortit de l'eau une étrange

créature.

De

quoi

avait-elle

l'air,

vous

demandez-vous?

Divine créature à tête carrée,

Immortelle des eaux aux neuf subtilités,

Traînant sa queue, elle peut vivre mille ans, Cachée dans les profondeurs sans un mouvement.

Tendant les flots, elle fonce vers le rivage

Et, tournée vers le soleil, dort sur la plage.

C'est la tortue pelée, blanchie par les années, Celle qui possède l'art de nourrir le souffle.

«Ne construisez pas de bateau», répéta la tortue, «je vous fais tous passer, maître et disciples!

—

Tu vas voir, infâme créature!» répliqua Singet en faisant tournoyer sa trique de fer, «si tu t'approches du bord, tu es morte!

—

Pourquoi vouloir me tuer alors qu'en reconnaissance des bienfaits de Votre Eminente Sainteté, je suis prête à vous faire traverser, cela dans la meilleure intention du monde?

—

Quels bienfaits?

—

Ne savez-vous pas que la résidence de la Tortue Aquatique au fond du fleuve était la mienne, celle que mes ancêtres m'ont léguée? Je l'avais fait rénover et ainsi dénommée, quand j'ai atteint l'illumination de ma nature fondamentale et suis parvenue à former en moi le souffle transcendant. Il y a neuf ans, ce monstre pervers, à la faveur d'un raz de marée, est venu jusqu'ici et m'a attaquée dans un grand déchaînement de violence. Il a tué un grand nombre de mes enfants et la plupart de mes parents.

N'étant pas de force à lui résister, j'ai dû lui abandonner le repaire. Or, c'est grâce à votre intervention au secours du moine chinois que la demeure m'a été rendue, lorsque vous avez prié Guanyin de la nettoyer de cette puanteur maléfique et de remporter la créature. Nous nous retrouvons réunis, jeunes et vieux, dans notre ancienne résidence, sans avoir désormais à dormir dans la boue.

Notre gratitude est. plus profonde que la mer, plus haute qu'une montagne. Et nous ne sommes pas les seuls, puisque les villageois sont délivrés de l'obligation des sacrifices annuels — autant d'enfants désormais épargnés.

N'est-ce pas avoir fait d'une pierre deux coups? Comment pourrais-je ne pas vous témoigner notre gratitude?

— Parles-tu sincèrement?» demanda Singet en rangeant sa trique, tout en dissimulant la joie que lui causait cette déclaration.

«Comment oserais-je mentir à Votre Eminente Sainteté à laquelle je dois tant?

— Si tu dis vrai, prête serment face au Ciel!

— Que mon corps soit transformé en sang, si je ne fais pas traverser ce fleuve en toute sincérité au moine chinois!

— Viens, approche!» répliqua Singet en souriant.

La tortue accosta et d'une secousse grimpa sur le talus.

La foule qui l'entourait pouvait constater qu'elle avait une vaste carapace blanche d'une circonférence de quatre toises

«Maître», dit Singet, «montons sur son dos pour traverser.

— Disciple», objecta Tripitaka, «nous avons glissé sur la glace qui était pourtant épaisse. A combien plus forte raison sur cette carapace: ce n'est pas assez sûr, je le crains.

— Rassurez-vous», intervint la tortue, «j'offre une sécurité bien plus grande que l'épaisse couche de glace. Je sais que le moindre tangage conduirait à l'échec.

—

Maître», reprit Singet, «.animal qui parle le langage des hommes ne saurait mentir. Amenez vite le cheval, mes frères! »

À l'arrivée de la monture au bord du fleuve, tous les villageois s'agenouillèrent, hommes, femmes, enfants, vieillards. Singet demanda à ses condisciples de tirer le cheval sur le dos de la tortue, invita Tripitaka à se placer à gauche de l'encolure, Sablet se tenant à droite, tandis que Porcet se mettait derrière, lui-même étant debout à l'avant. Et pour prévenir toute impertinence de la part de la tortue, Singet détacha sa ceinture de nerf de tigre pour l'enfiler dans le museau de l'animal, de sorte qu'il suffisait de tirer pour qu'elle jouât le rôle de rênes; de plus, il avait un pied sur la carapace et un pied sur la tête, la trique dans une main et les rênes dans l'autre. Il cria à la tortue: «Va doucement! Si tu t'agites, tu la recevras sur la tête!

— Je m'en garderai, je m'en garderai!» répondit la tortue.

Elle tendit ses quatre pattes, avançant dans l'eau avec plus d'aisance que sur terre. La foule sur le rivage brûlait de l'encens et se prosternait en répétant: «Namo Amitâbha Buddhd!»

Le cas de le dire:

Avatar de véritable arhat

Apparition de bodhisattva vivant!

La foule continua à prier et ne se retira que lorsqu'ils eurent disparus de sa vue.

Bref, revenons aux pèlerins: en moins d'une journée ils avaient franchi les huit cents lis du fleuve et débarquaient sur l'autre rive, pieds et mains au sec.

«Vous vous êtes donné beaucoup de peine, chère tortue», dit Tripitaka en joignant les paumes, dès qu'il fut sur le rivage, «je n'ai présentement rien à vous donner, mais veuillez attendre mon retour avec les Écritures.

— Je vous en prie, n'en faites rien. J'ai entendu dire que le Bouddha du paradis de l'Ouest a dépassé la vie et la mort, qu'il peut connaître le passé et l'avenir. Il y a mille trois cents ans que je me cultive ici; j'ai beau avoir prolongé mon existence et allégé mon corps, je n'arrive pas à sortir de ma carapace. Mon plus ardent souhait est que vous posiez cette question au Bouddha quand vous aurez atteint le paradis de l'Ouest: quand pourrai-je m'en débarrasser et obtenir un corps humain?

— Entendu, je le lui demanderai», promit Tripitaka.

Sur cette assurance, la tortue replongea dans l'eau et s'en fut.

Là-dessus, Singet aida le moine chinois à remonter sur le cheval. Porcet portait les bagages et Sablet suivait. Les pèlerins retrouvèrent la grand-route et pressèrent le pas, droit vers l'Ouest.

Il en fut ainsi:

Sur ordre impérial le saint moine,

Bravant mille épreuves en terre lointaine,

Sans craindre la mort, d'un cœur sincère,

A dos de tortue franchit la rivière.

Si vous ne savez, en fin de compte, combien d'étapes il leur restait à parcourir, ni ce que furent leurs heurs et malheurs, écoutez la séance qui vient.