Comme le récit l'a exposé, le Grand Saint égal au Ciel n'était, au fond, qu'un macaque pervers, aussi ignorant des grades et titres mandarinaux que de la hiérarchie des émoluments. I l s'était contenté de se faire enregistrer.
Servi du matin au soir par le personnel des deux services de sa résidence, il n'avait d'autres soucis que de prendre ses trois repas quotidiens et de passer la nuit à dormir sur sa couche. Libre et à l'aise, il meublait ses loisirs en rencontrant des amis, se promenant au palais et nouant de nouvelles relations. S'il voyait l'un des trois purs 2, il l'appelait «vénérable»; les quatre empereurs 3 avaient droit à
«Votre Majesté»; avec les neuf luminaires
4, les généraux
des cinq orients
5, les vingt-huit maisons
6, les quatre grands
rois célestes
7, les douze branches horaires
8, les cinq vieux
des cinq dynamies
9, les dieux des étoiles de tout le ciel et les divinités de la Voie laâée, l'on se traitait simplement de «frères». Un jour il se promenait à l'est, le suivant vagabondait à l'ouest, allant et venant comme les nuages sans jamais se fixer.
Un jour que l'empereur de Jade tenait audience, celle du matin, l'homme-vrai Xu Jingyang
sortit des rangs, se
prosterna et dit:
Livre I
er, chapitre v
9i
«Nous avons maintenant ce Grand Saint égal au Ciel qui n'a rien d'autre à faire que se promener et nouer des relations avec les dieux des étoiles et constellations qu'il traite en amis, sans égard à la hiérarchie. Je crains que son oisiveté ne finisse par donner lieu à quelque incident:
mieux vaut lui fournir une occupation afin de prévenir d'autres ennuis.»
À ce discours, l'empereur de Jade le fit immédiatement convoquer. Singet se présenta tout guilleret et demanda:
«Votre Majesté me convoque pour me récompenser par quelque promotion? Laquelle?
— Je vois que tu n'as rien à faire, aussi, pour ne pas te laisser dans l'oisiveté, je vais te donner des responsabilités: pour le moment tu t'occuperas du verger des Pêches d'immortalité. Prends-en bien soin du matin au soir! »
Le grand saint s'en réjouit, remercia et se retira après s'être incliné.
Il mourait d'impatience d'aller inspecter les lieux et y pénétra aussitôt. L'un des dieux locaux du verger, le tudi 1,
l'arrêta, puis lui demanda:
«Où donc allez-vous, Votre Sainteté?
— J'ai reçu mission de l'empereur de Jade de prendre en charge la gestion du verger. Je viens aujourd'hui en inspection.»
Le dieu du lieu le salua précipitamment et appela les hommes de force occupés à bêcher, arroser, nettoyer et balayer. Tous vinrent se prosterner devant le grand saint que le tudi conduisit à l'intérieur. Là, on voyait:
Superbe, rayonnant, chaque tronc, chaque branche;
Superbe, rayonnant, l'arbre couvert de fleurs;
Chaque tronc, chaque branche ploient sous le poids des fruits.
Les fruits pendent aux branches comme balles brodées, Les fleurs couvrent l'arbre du fard de leurs beautés.
De la fleur au fruit, ne faut-tl pas mille ans?
Pour mûrir, dix mille ans, sans hiver ni printemps!
Mûres, elles ont la face écarlate,
Comme ivres. D'autres gardent peau, queue vertes:
Dans la brume blafardes, au soleil si belles!
Sous les arbres poussent des plantes irréelles, Des fleurs dont les couleurs jamais ne se fanent.
Tours, terrasses, édifices et cabanes,
S'élèvent jusqu'aux nues dans le voile ciel.
Ce n'est point plantation de vulgaires mortels, Mais plants de la reine de l'étang de Jaspe
Singet prit plaisir à contempler longuement les merveilles du verger, puis demanda au dieu du lieu:
«Il y a combien d'arbres ici?
—
En tout, trois mille six cents: mille deux cents devant, à petites fleurs et fruits peu développés qui mettent trois mille ans à mûrir; leur consommation donne l'immortalité et la compréhension de la Voie, outre la santé dans un corps léger. Les mille deux cents arbres du milieu, aux fleurs étagées, produisent des pêches délicieusement sucrées qui demandent une maturation de six mille ans; il suffit d'en manger une pour jouir indéfiniment de la vie sans vieillir et s'élever comme les nuées qui volent dans les airs. Derrière se trouvent mille deux cents autres arbres, aux fruits veinés de pourpre à noyau jaune tendre; ils mûrissent au bout de neuf mille ans et procurent une longévité égale à celle du ciel et de la terre ou à celle du soleil et de la lune.»
Ces renseignements comblaient de joie le grand saint qui poursuivit l'inspection des plantations et visita tous les kiosques et pavillons avant de retourner à sa résidence. Il se rendit dès lors tous les trois ou quatre jours jouir des beautés du verger, renonçant à rencontrer des amis et se promener ailleurs.
Un jour, à voir la plupart des pêches bien mûres au bout des branches des arbres les plus vieux, lui vint l'envie d'en manger pour découvrir ce goût nouveau.
Mais comment faire en présence du dieu des lieux, des hommes de force et du personnel de sa résidence, qui ne le lâchaient pas d'une semelle? Un Stratagème lui vint tout à coup à l'esprit:
«Sortez donc m'attendre dehors et laissez-moi piquer un petit somme dans ce kiosque! »
Effectivement, les immortels se retirèrent. Singet en profita pour ôter son bonnet et sa robe, grimper sur le plus grand des arbres et y choisir les grosses pêches tout à fait mûres. Il en cueillit un grand nombre dont il fit le meilleur usage, tout à son aise, assis sur la branche même. Quand il en eût mangé tout son soûl, il sauta au pied de l'arbre et, après avoir agrafé son bonnet et enfilé son vêtement, rappela sa suite pour rentrer dignement à sa résidence.
Livre I
er, chapitre v
Deux ou trois jours plus tard, il recourut au même Stratagème pour dérober d'autres pêches et s'en donner à cœur joie.
Un beau matin, madame la reine mère
1, ayant décidé de
donner un banquet, fit ouvrir ses précieux pavillons tout grand en vue du festival des Pêches sur l'étang de Jaspe.
Elle dépêcha ses filles au verger, avec des paniers, pour cueillir les pêches qui seraient le clou de la fête: l'immortelle en rouge, celle en bleu, celle en blanc, celle en noir, celle en mauve, celle en jaune et celle en vert. Arrivées à l'entrée du verger, les sept filles trouvèrent le portail défendu par le dieu du lieu, les hommes de force et le personnel des deux services de la résidence Égale-au-Ciel.
Elles s'approchèrent pour expliquer: «Nous avons reçu l'ordre souverain de la reine mère de venir ici cueillir des pêches pour le banquet.
—
Pas plus loin, mes jolies! » répliqua le dieu du lieu, «ce n'est plus comme l'année passée: l'empereur de Jade a commis le Grand Saint égal au Ciel à la direction du verger et nous devons nous en référer à lui avant de nous permettre de vous autoriser à entrer.
—
Où se trouve le grand saint?
—
I l est dans le jardin, mais, fatigué, dort seul dans un kiosque.
—
S'il en est ainsi, allons le chercher sans nous mettre en retard!»
Le dieu entra donc avec elles. Ils allèrent jusqu'au kiosque aux fleurs sans le trouver. Pourtant ses vêtements y étaient. Où avait-il bien pu aller? Ils cherchèrent partout en vain.
En fait, après s'être amusé un moment et avoir mangé plusieurs pêches, Singet s'était changé en homoncule d'à peine deux pouces et dormait sous l'épais feuillage, à l'extrémité du rameau d'un grand arbre.
«Nous sommes venues sur l'ordre exprès de la reine», protestaient les sept filles, «comment nous permettre de rentrer les mains vides, parce qu'on ne retrouve pas le grand saint?
—
Puisque les gracieuses immortelles sont venues sur ordre, il n'y a pas lieu de le mettre plus longtemps en doute», suggéra l'un des fonctionnaires
qui se tenait de
côté, «notre grand saint a pris l'habitude de se promener:
Les filles ne se le firent pas dire deux fois: elles entrèrent dans la plantation cueillir des pêches. Elles avaient rempli deux paniers de la partie antérieure et trois de la partie moyenne, quand, arrivant aux arbres de derrière, elles constatèrent que les fleurs et les fruits étaient aussi rares qu'espacés. Il n'en restait que quelques-uns à peau verte et à tige veloutée: c'est que Singet avait mangé toutes les pêches qui étaient mûres. Scrutant les branches de tous côtés, les filles finirent par découvrir un seul et unique fruit plus blanc que rouge sur un rameau tourné vers le sud. La fille en bleu le tira de la main vers le bas, tandis que celle en rouge prenait la pêche, puis le relâcha.
Or, c'était précisément la branche où dormait Singet après s'être transformé. Brusquement réveillé, il reprit sa forme originelle, tira de son oreille la barre cerclée d'or, la rendit grosse comme un bol en un tournemain, et grommela:
«D'où sortez-vous, diablesses, pour avoir l'insigne audace de voler mes pêches?
—
Calmez votre colère, grand saint!» répondirent les sept filles affolées, se jetant toutes à genoux, «nous ne sommes pas des êtres malfaisants, mais sept immortelles envoyées par madame la reine mère cueillir des pêches pour la fête, lorsque l'on ouvre grand les pavillons précieux. Nous avons d'abord vu le dieu et autres préposés de ce verger qui vous ont cherché en vain. De peur de ne pouvoir exécuter à temps l'ordre reçu, nous nous sommes mises au travail sans attendre Votre Sainteté. Nous plaçons tout notre espoir en Son pardon. »
A ces mots l'irritation de Singet s'évanouit; c'est d'humeur joyeuse qu'il demanda:
«Relevez-vous, mes jolies! Qui est. invité au banquet d'ouverture des pavillons précieux prévu par la reine mère?
—
Selon l'ancien protocole qui lui est propre, il y avait à la précédente réunion le Bouddha du paradis de l'Ûuest 1,
les bodbisattva
2, les saints moines, les arhat
3, la Guanyin
du
sud, le Saint Empereur d'éminente compassion de Fest, les vénérables immortels des dix continents et trois îles, l'Esprit sombre
du
nord
et
le
grand
immortel à
corne jaune du centre. Outre les cinq anciens des cinq orients, il y avait les dieux des cinq constellations 5, les trois
purs
des huit grottes supérieures, les quatre empereurs', Livre I", chapitre v
les immortels célestes de l'Un suprême', l'auguste de Jade des huit grottes moyennes, les neuf protecteurs 2, les dieux
ou immortels des pics et océans, le "pape" des ténèbres des huit grottes inférieures et les immortels terrestres de ce bas monde. Enfin, les divinités, insignifiantes ou importantes, de chaque salle, de chaque palais s'étaient toutes rendues au joyeux festival des Pêches d'immortalité...
—
Et moi, je serai invité? s'enquit en souriant Singet.
—
Votre nom n'a pas été mentionné.
—
Mais je suis le Grand Saint égal au Ciel! Pourquoi le vieux Singet ne saurait-il honorer de sa présence pareille réunion?
—
Il s'agit des règles du précédent banquet. Nous ignorons ce qu'il en sera cette fois-ci.
—
Vous avez raison, je ne saurais vous en blâmer.
Attendez donc, mes petites, que le vieux Singet soit allé aux nouvelles voir s'il est invité. »
Le brave Singet! Il fit la passe, récita la formule et, tourné vers les filles, cria: «On ne bouge plus! Ne bougez pas! »
C'était le procédé d'immobilisation des personnes qu'il avait employé: les sept immortelles restaient les yeux écarquillés et fixes, debout sous le pêcher, tandis que le grand saint s'était élancé sur un nuage de bon augure et filait sur la route qui menait à l'étangde Jaspe. Il était encore en chemin quand il en aperçut les murs et bâtiments:
Ciel radieux sous l'heureux auspice des nuées, Passage sans fin de nuages mordorés;
Le cri des grues blanches vibre jusqu'aux neuf deux;
La pourpre des fleurs perce tous les milieux.
Un immortel est apparu là, figure
Naturelle de visage, Spéciale d'allure;
Son estfirit est l'arc-en^ciel dansant là-dehors;
A la taille, le registre sans vie ni mort.
On l'appelle le grand immortel aux pieds nus*:
A la fête il prendra des années de plus!
L'immortel aux pieds nus tomba sur Singet: ils étaient face à face au moment où, tête baissée, Singet réfléchissait à quelque stratagème destiné à le tromper, car il tenait à se rendre secrètement à la réunion. C'est donc Singet qui lui demanda: «Où donc allez-vous, mon vieil ami?
—
Sur l'aimable invitation de la reine mère, à la joyeuse fête des Pêches d'immortalité.
c.6
—
Ne savez-vous pas que l'empereur de jade m'a
chargé d'aller partout prévenir ces messieurs d'avoir à se rendre d'abord à la salle delà Pénétration-Éclairante s'entraîner au cérémonial, avant de se joindre au banquet?
C'est, que la culbute dans les nuages me permet d'être plus rapide que quiconque.»
Le grand immortel le crut sur paroles — car c'était une personne généreuse et sans malice —, mais non sans quelque étonnement:
«C'est à l'étang de Jaspe que l'on s'entraînait d'habitude; pourquoi aller d'abord à la salle de la Pénétration Éclairante avant de se rendre à la réunion?»
I l n'en fit pas moins pivoter son nuage en direction de la salle. Monté sur le sien, Singet récita une formule qui lui permit, d'une secousse, de se métamorphoser en cet immortel aux pieds nus. Se hâtant vers l'étang de Jaspe, il atteignit bientôt les pavillons précieux, arrêta son nuage et entra à pas feutrés. On y voyait
Fragrances précieuses monter en Spirale,
Vapeurs de bon augure s'épaissir, étales.
La terrasse de jaspe sait nouer les couleurs, Les pavillons répandent de puissants effluves.
Les phénix cabriolent en d'étranges figures,
S'enfonçant à l'ombre de fleurs d'or et pistlils purs.
L'écran déploie neuf phénix sous nuées rouges, Près de tabourets aux huit trésors dans la brume.
D'or incrustée, la table chatoie comme la soie, Mille fleurs verdoient dans la vasque de jade.
La table offre foie de dragon, moelle de phénix, Pattes d'ours, lèvres de singe'
et mets sans prix.
Plus délicieuses les unes que les autres,
Ces saveurs rares. Que de fruits et de mets neufs!
Tout était disposé avec le plus grand soin, mais aucun des immortels invités n'était encore arrivé. Singet ne se rassasiait pas de détailler ce qui s'offrait à sa vue, quand tout à coup une délicieuse odeur de vin lui chatouilla les narines. Tournant aussitôt la tête il aperçut, dans la longue galerie attenante au bâtiment sur la droite, plusieurs officiers préposés à la fabrication et des hommes de force qui tassaient la drêche. Ils dirigeaient des porteurs d'eau et des garçons, les uns entretenant le feu, les autres occupés à laver les jarres et brosser les pots, car le précieux liquide Livre I
er, chapitre v
s'était formé, tel un jus de jade odorant, trouble produit d'une magnifique fermentation.
Le grand saint en avait l'eau à la bouche, au point de ne pouvoir empêcher la salive de couler du coin de ses lèvres, mais que faire de tous ces importuns? Recourir à l'un de ses tours de magie: il s'arracha quelques poils, les coupa en petits morceaux en les mâchonnant, les recracha et cria: «Transformez-vous!» Ils se changèrent aussitôt en autant de petites bêtes à sommeil qui se précipitèrent sur le visage de tous ces gens. Les voilà avec les mains molles et la tête qui tombe, les paupières lourdes et les yeux qui se ferment; ils abandonnent leurs occupations et s'assoupissent. Singet se servit alors de ces mets exquis, de ces produits rarissimes, et gagna la galerie où, calé entre les jarres et les pots, il se mit à boire comme un trou. Rassasié au bout d'un bon moment, ivre mort, il se dit en rassemblant tant bien que mal ses idées: «Ça ne va plus! Ça ne va pas! Dans un moment les invités vont arriver et les choses vont se gâter: ils ne pourront que s'en prendre à moi. Une fois que je serai pris, comment m'en sortir? Mieux vaut m'en retourner au plus tôt et dormir chez moi!»
Le brave Singet! Titubant, zigzaguant, se cognant partout, soutenu par la seule force de l'alcool, il prit dans l'instant le mauvais chemin, non pas celui qui le conduisait chez lui, mais celui qui menait à un palais du paradis des Bienheureux
1. À sa vue il se rendit soudain compte de
l'erreur: «Le palais des Bienheureux est au-dessus du trente-troisième ciel, au paradis qui a quitté tout ressentiment, là où habite seigneur Laozi le Très-Haut 2: comment
se fait-il que je sois ici? Tant pis, tant pis! J'ai toujours eu envie de lui rendre visite, au vieux, sans trouver l'occasion de le faire: puisqu'il est sur mon chemin, profitons-en! »
Il rectifia sa tenue et entra sans s'annoncer. Laozi restait introuvable. I l n'y avait personne nulle part. C'est que Laozi, en compagnie du vieux bouddha Qui-Rallume-la Lampe 3, donnait un prêche sur la Voie. Tous les immortels l'écoutaient, debout, de part et d'autre de l'estrade, garçons, officiers, mandarins et préposés divers.
Dans sa vaine recherche, Singet était allé jusque dans la chambre de préparation du cinabre: on ne voyait que le feu brûler dans le foyer du four et, de part et d'autre, cinq gourdes remplies de cinabre d'or, le produit élaboré 4.
«C'est le trésor suprême des alchimistes de l'immortalité», se dit joyeusement Singet, «depuis que j'ai compris la Voie et percé la raison de l'identité du dedans et du dehors, je voulais, moi aussi, réaliser du cinabre d'or pour secourir l'humanité souffrante, mais je n'en ai pas eu le loisir chez moi:
c ' e S t aujourd'hui le destin qui a voulu me faire tomber sur ce produit. Profitons de l'absence de Laozi pour en manger quelques pilules et voir le goût que ça peut avoir!»
Il renversa toutes les gourdes pour les vider et en mangea le contenu entier, comme si ce n'était que vulgaires fèves grillées.
L'élixir dont il s'était gorgé produisit en un moment son effet, qui chassa complètement celui de l'alcool. Il se remit à réfléchir: «Ça va mal! Ça va se gâter! Je me suis mis sur le dos malheur plus vaste que le ciel! Si l'empereur de Jade s'en émeut, ma vie sera en danger. Fuyons, fuyons!
Mieux vaut redescendre et reprendre mon rôle de roi dans le monde d'En-bas!»
Il sortit en courant du palais des Bienheureux et, pour éviter le chemin qu'il avait pris, s'enfuit par le portail ouest du ciel, en usant du procédé d'invisibilité. Dirigeant son nuage sur le mont de Fleurs et Fruits, il aperçut l'éclat des bannières et gonfalons, le scintillement des hallebardes et pertuisanes: c'étaient les quatre commandants et les rois-démons des soixanre-dou2e cavernes qui s'entraînaient aux arts martiaux. Le Grand saint leur cria:
«Mes petits, me voilà!»
Laissant tomber leurs armes, les monstres s'agenouillaient et se prosternaient, en s'exclamant: «Votre Sainteté prend les choses bien à la légère! Nous avoir abandonnés pendant si longtemps sans avoir cure de prendre de nos nouvelles!
—
I l n'y a pas si longtemps! I l n'y a pas bien longtemps!»
Il entra tout au fond de la grotte, bavardant tout en marchant. Les quatre commandants avaient balayé le lieu de repos. Après les prosternations et salutations, ils lui demandèrent:
«Quelle haute position, en fait, a été accordée à Votre Sainteté au cours des cent dix ans qu'Elle a passés au ciel?
— Je me souviens que ça ne fait pas six mois, comment cela, cent dix ans?
—
Un jour au ciel fait un an sur terre.
Il renversa tontes Ses gourdes et en mangea le contenu entier.
I O O
—
Enfin, je suis heureux que cette fois l'empereur de Jade m'ait montré son affection en me conférant le titre de Grand Saint égal au Ciel et en me faisant élever la résidence Egale-au-Ciel où il avait, de plus, installé deux services, celui de Paix et Tranquillité et celui d'Égalité d'âme, avec gardes et personnel de gestion. Par la suite, comme il me voyait inoccupé, il m'avait confié la surveillance du verger des Pêches d'immortalité. Dernièrement, comme madame la reine mère ne m'avait pas invité à la grande fête des Pêches, je n'ai pas attendu qu'elle le fasse pour me rendre du côté de l'étang de Jaspe, où c'est, moi qui ai volé tous ces produits d'immortalité pour les manger. En repartant je titubais et suis entré par erreur chez le seigneur Laozi où j'ai vidé le contenu de cinq de ses gourdes. Je viens de quitter le ciel de peur que l'empereur de Jade ne s'en offense.»
À ces mots les monstres se réjouirent grandement et préparèrent un banquet de vins et de fruits pour lui souhaiter la bienvenue. Ils présentèrent à Singet un bol de pierre rempli de vin de palme, mais à peine en avait-il bu une gorgée qu'il faisait la grimace en montrant les dents:
«Affreux! Que c'est mauvais!
— C'est que Votre Sainteté a mangé du vin et des mets d'immortel au paradis», lui firent valoir les commandants Beng et Ba, «voilà pourquoi le vin de palme n'est plus beaucoup à votre goût. Mais comme va le dicton: Délicieuse ou non, c'est l'eau de la maison.
—
Et ~vous,parents ou non, êtes de la maisonX Quand je m'en payais, ce matin, à l'étang de Jaspe, j'ai vu sous la grande galerie quantité de jarres et bouteilles
toutes pleines de
cette divine ambroisie que vous n'avez jamais goûtée.
Attendez que j'aille vous en voler quelques bouteilles pour que chacun en boive une demi-coupe qui lui donnera longue vie sans vieillesse!»
Les singes ne se contenaient plus de joie. Le grand saint sortit donc de la grotte et, d'une nouvelle culbute, se retrouva à la fête des Pêches en usant du procédé d'invisibilité. Franchissant le portail du palais de l'étang de Jaspe, il constata que les préparateurs, les manipulateurs de drêche, les porteurs d'eau et les chauffeurs ronflaient toujours. I l prit deux grandes bouteilles, qu'il serra sous ses aisselles, et deux autres en main avant de faire demi-tour sur son nuage et retrouver les singes dans la grotte. Ils Livre I
er, chapitre v
célébrèrent en conséquence une fête du Vin d'immortalité, au cours de laquelle chacun put vider plusieurs coupes. Mais de leur joie nous ne dirons davantage ici.
Revenons aux sept immortelles qui avaient été immobilisées par la magie de Singet et n'avaient pu s'en délivrer qu'au bout d'une journée entière. Chacune reprit son panier et s'en retourna faire son rapport à la reine mère.
Elles expliquèrent:
«Le Grand Saint égal au Ciel a usé de magie pour nous retenir: c'est la raison pour laquelle nous sommes en retard.
—
Vous avez cueilli combien de pêches? demanda la reine mère.
—
Deux paniers de petites et trois de moyennes. Quant aux grosses pêches, derrière, il n'en restait pas la moitié d'une: c'est le grand saint qui a dû les manger en les chapardant jusqu'à la dernière. D'ailleurs il est brusquement apparu au moment où nous en cherchions. Il s'est comporté en grossier personnage, nous a menacées de sévices, puis nous a demandé qui était invité au banquet.
Quand nous lui avons raconté ce qu'il en était de la précédente réunion, il nous a paralysées pour filer dieu sait où. Nous n'avons pu rentrer et retrouver la liberté de nos mouvements que maintenant.»
À ces mots la reine mère s'en fut aussitôt trouver l'empereur de Jade. Elle n'avait pas fini de le mettre au courant de l'incident que se présentait l'équipe de vinificateurs, accompagnée de mandarins. Ils venaient porter à la connaissance de l'empereur les faits suivants:
«Nous ne savons quel infâme individu s'est permis de déranger l'ordonnance de la grande fête des Pêches d'immortalité en chapardant l'ambroisie "jus de jade", qu'il a bue, aussi bien que les mets et plats rares qu'il a tous goûtés.»
Puis ce furent les quatre grands précepteurs célestes qui vinrent annoncer l'arrivée du patriarche suprême de la Voie.
L'empereur de Jade et la reine mère sortirent aussitôt l'accueillir. Après avoir présenté ses respects, Laozi expliqua ce qui l'amenait:
«Votre humble et vieux prêtre avait élaboré dans son palais un peu de cinabre d'or neuf fois retourné 1 dans
l'attente, de la grande fête du Cinabre primordial 2 que
Votre Majesté doit présider. Je suis au regret d'avoir à venir tout exprès informer Votre Majesté qu'il a été inopinément dérobé.»
L'empereur de Jade en restait muet de saisissement.
Peu après se présentaient à leur tour les préposés de la résidence Egale-au-Ciel. Ils se prosternèrent avant d'annoncer:
«Le grand saint n'exerce plus ses fonctions: il est parti se promener hier et n'a pas encore reparu. Nous ne savons même pas de quel côté il est allé. »
Ce qui mit un comble à la perplexité de l'empereur de Jade.
C'est alors que le grand immortel aux pieds nus fit son apparition pour se prosterner à son tour:
«Votre serviteur se rendait hier à l'invitation de la reine mère quand il a rencontré le Grand Saint égal au Ciel. Il m'a affirmé être chargé par Votre Majesté de nous diriger vers la salle de Pénétration-Éclairante pour pratiquer le cérémonial avant de se joindre à la réunion. J'ai fait ce qu'il m'a dit, mais, arrivé à la salle, je n'y ai pas vu les chars et voitures de Votre Majesté et me suis hâté de revenir ici attendre vos instructions.»
L'empereur de Jade n'en revenait pas: «Le lascar va jusqu'à falsifier le sens de mes ordres et berner mes sages ministres! Que le maître de Perspicacité du service d'inspection me retrouve sans délai le gaillard! »
L'officier obtempéra et quitta aussitôt la salle pour une vaste inspection qui lui permit de recueillir tous les détails.
Il revint présenter son rapport:
«Le fauteur de troubles du paradis n'est autre que le Grand Saint égal au Ciel.»
Et il reprit l'exposé complet des précédents incidents.
Très contrarié, l'empereur de Jade dépêcha, avec mission de capturer sans faute l'individu et le soumettre à la justice, les quatre rois célestes qui devaient collaborer avec le roi céleste Li et le prince Nata, lesquels avaient mobilisé les vingt-huit constellations, les neuf luminaires, les douze rameaux horaires, les révélateurs de vérité des cinq orients
1, les quatre protecteurs du temps
2, les constellations de l'est et de l'ouest, les divinités du nord et du sud, celles des cinq pics et quatre fleuves
3, tous les corps célestes
du ciel, soit cent mille guerriers au total, qui déployèrent dix-huit filets célestes et autant de nasses terrestres sur le Livre F
r, chapitre v
monde d'En-bas, encerclant entièrement le mont de Fleurs et Fruits.
Les dieux avaient levé une immense armée, sur-lechamp; quel spectacle, leur départ du paradis!
Des tourbillons de vent jaune obscurcissent l'air, Une brume violette s'étend sur la terre.
Pour un singe pervers qui défie le patron,
Les saintes cohortes descendent sur le monde.
Les quatre rois du ciel constituent l'état-major, Les cinq révélateurs amènent les renforts.
Li, Porte-Pagode, commande au centre;
Le féroce Nata se porte en avant.
Le dévoreur Râhu', en tête, fait l'appel;
Ketu
2, en arrière, domine la marche.
L'aitre de la nuit galvanise les âmes,
Le soleil, éclatant, est tout feu, tout flamme.
Les cinq dynamies sont guerriers que rien n'abat, Les neuf luminaires se plaisent aux combats.
Les rameaux temporels, puissants soldats du ciel, S'alignent auprès des cinq pics et pestilences*.
De part et d'autre marchent six par six les jours, les nuits;
Les dragons des quatre fleuves séparent le haut du bas.
Les vingt-huit «maisons», en rangs serrés, avancent:
Jue, Kong, Di et Fang
au commandement,
Outre Kui, Lou, Wei et Ang*, des vétérans.
Les autres astres
ne sont pas moins capables:
Faisant tournoyer leurs lances menaçantes,
Les voilà débarquant des nuées sur terre,
Et plantant le camp face à l'ennemi.
Ainsi le dit le poème:
Né du ciel, le singe porté à contrefaire,
Voleur de cinabre, se plaît en son repaire.
Pour avoir troublé la fête des Pêches plates, Cent mille hommes lui tendent une nasse.
Le roi céleâte Li avait transmis l'ordre de dresser le camp et de cerner le mont de Fleurs et Fruits sans laisser passer le plus petit filet d'eau. Dès qu'on eut déployé les dix-huit filets célestes et nasses terrestres, les neuf féroces luminaires furent envoyés en avant engager le combat. Ils firent donc progresser leurs troupes droit jusqu'à l'entrée du repaire, où jouaient et gambadaient une bande de singes, petits et grands.
«Petits monstres!» cria d'une voix tonitruante l'un des officiers, «où se trouve votre grand saint? Nous sommes des dieux qui avons reçu d'En-haut mission de capturer le rebelle: allez sans tarder lui dire de venir faire sa soumission. S'il profère ne serait-ce que la moitié d'un refus, vous serez tous exterminés. »
Affolés, les petits monstres rentrèrent précipitamment annoncer la mise en demeure: «Malheur! Catastrophe!
Il y a dehors neuf divinités féroces qui se déclarent envoyées du ciel pour capturer Votre Sainteté!» Le grand saint partageait l'ambroisie d'immortalité en trinquant avec les quatre commandants et les rois-démons des soixante-douze grottes. A cette nouvelle, Singet prit un air détaché:
«Les amis, buvons tant que vin avons 1 Peu nous chaut, dehors, le oui ou le non...»
Il n'avait pas fini sa phrase qu'un nouveau groupe de petits monstres bondissait jusqu'à lui, clamant:
«Les neufs divinités féroces nous abreuvent d'insultes, cherchant à provoquer le combat à la porte.»
Singet le prit en riant: «Ne leur prêtez pas attention!
Vin, poésie nous offrent le plaisir de 1'instant l Établir mon renom'?
Ne me demande plus quand!...»
Il achevait la phrase quand des petits monstres vinrent à nouveau annoncer:
«Messeigneurs! Les neuf dieux féroces ont enfoncé la porte et poussent leur sanglante avance.
—
Les brutes!» s'exclama Singet envahi par la colère, «je vais leur apprendre les bonnes manières! Je ne cherchais pourtant pas à régler leurs comptes. Pourquoi venir me défier chez moi?»
Il donna aussitôt l'ordre au roi-démon unicorne de déployer en ordre de bataille les soixante-douze chefs de caverne, lui-même et les quatre commandants se tenant à l'arrière-garde. Le roi-démon conduisit avec impétuosité ses troupes à la rencontre de l'ennemi, mais, pris en embuscade par les neuf féroces luminaires, ils ne purent effectuer leur sortie, bloqués à la hauteur du pont de lattes en fer.
Arrivant en plein milieu de la mêlée, le grand saint hurla: «Écartez-vous!», et en un tournemain donna à sa barre de fer la grosseur d'un bol et une longueur de douze pieds. Brisant l'encerclement, il se fraya un pas Livre T r, chapitre v
sage en avant. Aucun des neuf luminaires n'osait l'affronter. Ils battirent momentanément en retraite. Reformant l'ordre de bataille, ils l'apostrophèrent:
«Misérable épizoologue qui ne sait rien de la vie et de la mort! Coupable des dix méfaits les plus horribles 1, tu
as commencé par voler des pêches, puis du vin, jeté le trouble dans la grande fête des Pêches et aggravé ton cas en dérobant l'élixir de notre seigneur Laozi. Et ce n'est pas tout: tu as emporté ici l'ambroisie volée, pour ton propre plaisir! C'est additionner crimes sur crimes, ne le sais-tu pas?
—
Ces faits se sont effectivement produits. Tout à fait exact! Mais que comptez-vous pouvoir y faire maintenant? rétorqua Singet en riant.
—
Nous avons reçu de l'empereur de Jade l'ordre plus précieux que l'or de conduire ici-même les armées pour te capturer. Rends-toi
au plus vite si tu veux
épargner la vie de toutes ces créatures. Sinon, la montagne sera rasée et la grotte renversée!
—
Les piteuses divinités», répliqua Singet dont la colère grandissait, «de quelle puissance magique disposezvous pour oser proférer ces extravagances! Ne vous sauvez pas! Veuillez tâter de mon bâton!»
Les neuf s'élancèrent tous ensemble, mais le Beau Singe-Roi, sans le moindre signe d'alarme, se mit à faire tournoyer la canne aux anneaux d'or, se couvrant à gauche, parant le coup à droite, tant et si bien que les neuf luminaires, épuisés, sentaient leurs forces faiblir. Les uns après les autres cherchèrent le salut dans la fuite, traînant les armes qu'ils avaient laissé tomber. Ils se précipitèrent sous la tente du corps d'armée central afin de prévenir le roi Porte-Pagode:
«Le singe-roi est en effet d'une incroyable intrépidité!
Nous ne pouvons lui tenir tête et revenons vaincus.»
Li Porte-Pagode chargea les quatre commandants et les vingt-huit maisons de mener leurs forces conjointes à la bataille.
Sans manifester le moindre signe d'alarme, Singet fit avancer le roi-démon unicorne, les rois des soixantedouze cavernes et les quatre commandants pour se mettre en ordre de bataille devant l'entrée de la grotte. Quelle effroyable mêlée! Voyez plutôt:
Quant au grand saint, il avait tenu tête, avec sa seule barre.
Livre I
er, chapitre v
La bise siffle sous cette étrange brume.
De ce côté flottent les couleurs des bannières, De l'autre brillent les hautes hallebardes.
Les casques grouillent, les armures s'étagent.
Sur les casques qui grouillent le reflet du soleil Semble frapper les pierres argentées
du ciel.
Les armures s'étagent, brillantes, jusqu'au col, Telles un glacier qui écraserait le sol.
Les larges sabres sont éclairs dans les nuées, Les pâles lances percent jusqu'aux nuages.
Forêts de hallebardes et fouets sont alignées, Épées et bêches de bronze forment barrage.
L'arc courbe, la dure arbalète, la flèche,
Le gourdin et la lance torse tuent ou blessent.
Le grand saint balance sa canne en tous sens, Dans ce long combat contre tous les dieux du ciel, Si féroce que les oiseaux disparaissent,
Que loups et tigres se terrent dans la montagne.
Pierres et sables soulevés obscurcissent
Le monde assombri d'épaisses tornades.
On n'entend plus que chocs à secouer l'univers, Que râles à faire trembler dieux et démons!
La bataille, commencée à l'aube, se poursuivit en d'obscures mêlées jusqu'à ce que le soleil disparût derrière les collines de l'Ouest. Le démon unicorne et ceux des soixante-douze cavernes furent tous capturés par les dieux; seuls réussirent à s'échapper, cachés au fond de la grotte au Rideau-Torrentiel, les quatre commandants et leur armée de singes. Quant au grand saint, il avait tenu tête, avec sa seule barre, aux quatre grandes divinités gardiennes du ciel ainsi qu'à Li Porte-Pagode et au prince Nata. Ils bataillaient depuis longtemps au milieu des airs, quand Singet, voyant le ciel s'assombrir, s'arracha un poil, le fourra dans sa bouche pour le mordiller et le recracher en criant: «Transformez-vous!»
Aussitôt des milliers et des centaines de «grands saints», chacun maniant le gourdin aux anneaux d'or, repoussèrent le prince Nata et défirent les cinq rois célestes.
Victorieux, Singet récupéra le poil et fit demi-tour en hâte pour retourner à l'abri de la grotte. Il fut bientôt rendu au pont de lattes en fer où vinrent l'accueillir les quatre commandants à la tête de leurs troupes. En se prosternant, ils poussèrent trois grands gémissements, puis éclatèrent de rire par trois fois.
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«Qu'est-ce qu'il vous arrive?» demanda Singet, «pourquoi, à ma vue, vous mettre à la fois à rire et pleurer?
— Le roi-démon unicorne et ceux des soixante-douze cavernes ont tous été pris par les dieux à la suite des combats que nous avons engagés ce matin», expliquèrent les quatre commandants, «nous seuls avons réussi à nous échapper: n'y a-t-il pas lieu de sangloter? Mais ne fallait-il pas laisser éclater sa joie en voyant Votre Sainteté revenir victorieuse et indemne?
— Défaites et victoires sont le sort du soldat», répliqua Singet, «comme le disent nos anciens, pour dix mille des leurs, trois mille des nôtres. De plus, les chefs qu'ils ont fait prisonniers sont tigres, léopards, loups, blaireaux, daims, renards. De notre espèce, nous n'avons pas un seul blessé.
Il n'y a pas lieu de se désoler. Ils ont beau avoir été repoussés grâce à la magie de la démultiplication du corps, leur camp reste planté au bas de la montagne. I l nous faut garder la plus extrême vigilance, manger à satiété et dormir tranquilles pour restaurer l'énergie dont nous aurons besoin. À l'aube vous verrez par quels beaux tours de magie je m'emparerai de ces généraux célestes pour vous venger!»
Les quatre puissants commandants et la troupe de singes vidèrent quelques bols de vin de palme avant d'aller dormir, rassurés. Sur ce sujet, il suffit!
Quand les quatre grands rois célestes eurent rassemblé leurs troupes et cessé le combat, chacun fit son rapport sur les succès remportés: les uns avaient capturé tigres et léopards, d'autres lions et éléphants, d'autres encore loups et renards, mais pas un seul singe n'avait été pris. Ils établirent en effet un nouveau campement, dressant des tentes et enfonçant de hautes palissades. Les officiers qui avaient remporté des succès furent récompensés; ordre fut donné aux soldats qui tendaient les filets célestes et les nasses terrestres de maintenir l'encerclement de la montagne en agitant des clochettes et en criant le mot de passe; on n'attendait plus que la grande bataille du lendemain matin.
Chacun veillait diligemment à l'exécution de la consigne qui lui avait été donnée.
Cette situation, précisément:
Le singe pervers a troublé ciel et terre,
Mais filets tendus jour et nuit se resserrent!
Livre I", chapitre v
En fin de compte, si vous ne savez comment les choses s'arrangèrent après le lever du jour, écoutez donc la séance qui suit vous l'exposer.
Livre deuxième
LA Q U Ê T E DE PÈLERINS
(chapitres vi à x)