Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre50

050 QUAND LES DÉSIRS ÉGARENT LES SENTIMENTS ET EMPORTENT LE NATUREL, L'ÂME TROUBLÉE ET L'ESPRIT REMUÉ RENCONTRENT GOULES ET DÉMONS.

Dit le poème:

Balaie sans cesse le sol de ton cœur,

Dépoussière-le de ses affections,

N'en fais point une fosse de perdition

Car la constante pureté de l'être

Mène à la connaissance primaire.

Il faut moucher la chandelle de vie

Exercer son souffle avec raison

Sans laisser errer cheval ou singe:

C'est par quiétude menée jour et nuit

Que le travail s'avère réussi.

Ce poème, qui se chante sur l'air de La Branche du Sud 1,

raconte simplement comment le moine chinois put échapper au malheur que lui réservait le fleuve et gagner l'autre rive sur le dos d'une tortue blanche.

Les quatre pèlerins pressaient le pas vers l'Ouest dans un sévère paysage d'hiver. On voyait

La forêt s'illuminer d'une brume légère,

Sur les eaux se dresser des monts le contour clair.

Ils avançaient, lorsque, à nouveau, leur progression fut interrompue par une montagne: la route s'élevait, de plus en plus escarpée et pleine de rochers, rendant la marche difficile pour les hommes comme pour la bête.

«Ô mes disciples!» s'écria Tripitaka en tirant sur les rênes.,

À l'instant, Singet s'approcha et, amenant Porcet et Sablet, demanda: «Maître, qu'y a-t-il pour votre service?

— Voyez comme la montagne est haute: je redoute que loups, tigres ou monstres ne nous attaquent. Faites attention!

— Rassurez-vous, maître; ne vous faites point de souci.

Nous sommes unis tous les trois par la même pensée et la même volonté dans la quête de la vérité. Tigres et loups ne sont pas plus à craindre que bêtes monstrueuses, car nous disposons du pouvoir de les terrasser et subjuguer.»

À cette réponse, Tripitaka ne pouvait qu'aller de l'avant, plus ou moins tranquillisé. À l'entrée de la vallée, il pressa son cheval sur une hauteur, et, levant la tête, quelle montagne!

Un surplomb à donner le vertige,

Des crêtes comme coupées au couteau,

Percent les nuées et cachent l'azur.

Les amas de rocs sont tigres tapis

Sous le vol de dragon des sapins penchés.

Chants mélodieux d'oiseaux sur les cimes

Au-dessus du prunier au parfum troublant:

Dessous cascade l'eau glaciale du torrent;

Le pic se couvre de nuages menaçants.

La neige à nouveau tourbillonne,

Le vent mord et le tigre affamé rugit.

Le corbeau gelé ne sait où percher,

Le cerf sauvage cherche à s'abriter.

L'infortuné voyageur avance à grand-peine,

Tête couverte, sourcils froncés et visage rembruni.

Bravant le froid et la neige, les quatre pèlerins franchissaient, frissonnants, ce dangereux passage, lorsqu'ils virent au loin de hautes tours et terrasses ainsi que des chaumières, pures et élégantes retraites au creux de la montagne.

«Mes disciples!» s'écria joyeusement le moine chinois, «après cette journée de faim et de froid, quel bonheur de trouver des maisons en ce vallon! C'est sûrement quelque village, monastère ou ermitage. Allons leur demander l'aumône d'un repas et repartons après avoir mangé.»

À cette proposition, Singet écarquilla les yeux pour 9 8 4 mieux observer; remarquant là-bas une nuée sombre et une vapeur maligne, il se tourna vers Tripitaka: «Maître, c'est un mauvais endroit.

—

Et pourquoi serait-ce un mauvais lieu? Vois ces tours et pavillons!

—

Qu'en savez-vous, maître?» rétorqua en riant Sin¬ get, «les monstres, goules ou démons ne manquent pas sur la voie qui mène à l'Ouest, et ils sont fort habiles à faire apparaître des habitations. Les plus belles tours, les plus beaux pavillons peuvent n'avoir été créés que pour tromper son monde. Ne savez-vous pas que le dragon en procrée de neuf sortes, dont le bivalve géant shen 1, lequel émet

une vapeur qui prend l'apparence de tours, pavillons et étangs? Il produit ces mirages aux abords de grands fleuves perdus dans la brume. Les oiseaux de passage ne manquent pas d'y chercher le repos et sont avalés par le shen quel qu'en soit le nombre, par milliers, voire dizaines de milliers. Ce qui implique que ces mirages sont extrêmement dangereux: il ne faut absolument pas pénétrer dans cette zone.

—

Il ne faut pas y entrer, mais j'ai sérieusement faim, se plaignit Tripitaka.

—

Dans ce cas, maître, veuillez descendre de cheval et vous asseoir sur ce terrain plat. Attendez que j'aille ailleurs vous mendier à manger», proposa Singet.

Tripitaka glissa au bas de la monture tandis que Porcet tenait la bride et que Sablet posait les bagages. Il ouvrit un sac et en tira le bol, qu'il tendit au Novice. Celui-ci le prit et recommanda à Sablet: «Mon sage frère, n'allez surtout pas plus loin. Assure-toi que le Maître reste tranquillement ici pendant que je vais demander l'aumône. Nous repartirons quand je serai de retour.»

Sablet acquiesça. Singet répéta à l'adresse de Tripitaka:

«Maître, ne bougez pas. Le coin n'augure rien de bon. Ne vous écartez pas. Je pars mendier.

—

Inutile d'en dire tant! Pars au plus vite pour revenir au plus tôt! Je t'attends ici.»

Singet fit demi-tour, mais, sur le point de s'en aller, revint dire encore une fois: «Maître, je sais que vous n'avez pas la patience de rester assis: permettez-moi d'user de ce moyen d'assurer votre sécurité.»

D'un mouvement de sa trique de fer il traça un cercle sur le sol, et invita le moine chinois à s'asseoir au centre. Il demanda à Porcet et Sablet de se tenir debout de part et d'autre, le cheval et les bagages à portée de la main. Puis, mains jointes, il se tourna vers Tripitaka: «La ligne que votre vieux Singet a dessinée est plus sûre que murs d'airain ou d'acier. Nul n'osera s'en approcher, loups, tigres, goules ou monstres. Mais vous ne devez pas sortir du cercle. Tant que vous y resterez assis, je vous le garantis, rien ne saurait vous arriver, mais le pire, pour sûr, si jamais vous mettez le nez au-dehors de la ligne. Prenez garde, je vous en conjure, prenez garde! »

Maître et disciples prirent solennellement place tandis que Singet s'élevait sur un nuage à la recherche de quelque village où mendier. Filant droit vers le sud, il aperçut de vieux arbres, immenses à toucher le ciel: ils annonçaient l'approche d'un hameau. Descendant pour observer de plus près, il vit

Des saules courbés sous la neige,

Un réservoir pris par la glace,

Des bambous épars secouant leur verdure,

Le jade figé de sombres et nobles pins,

Les toits de quelques chaumières, à demi couverts d'argent, Un petit pont en pente tout enfariné.

Au pied de la haie s'ouvraient les fleurs de narcisse, Sous les auvents pendaient de longs Stalactites.

La bise sifflante transportait d'étranges parfums, Les fleurs de prunier se perdaient sous la neige envahissante.

Singet, marchant à pas lents, contemplait le paysage lorsqu'il entendit soudain le craquement d'une barrière en fagots: appuyé sur une canne, en sortit un vieillard en bonnet de peau de mouton, portant une tunique trouée et des sandales de paille.

«Le vent du nord-ouest s'est levé: il fera beau demain», dit-il, tourné vers le ciel. Il n'avait pas fini sa phrase que derrière lui surgissait un terrier tibétain

qui se mit en

devoir d'aboyer furieusement contre Singet. C'est alors que le vieil homme remarqua la présence de Singet, qui tenait le bol à aumônes dans les mains.

votre respectée résidence pour solliciter l'aumône d'un repas maigre.

—

Vénérable», répondit à ces mots le vieillard en hochant la tête et en frappant le sol du bout de sa canne, «ne mendiez donc pas par ici, vous vous êtes trompés de route.

—

Pas du tout.

—

La grand-route vers le paradis de l'Ouest, passe droit au nord, à mille lis d'ici. Qu'attendez-vous pour la rejoindre?

—

Elle se trouve, en effet, droit au nord», répliqua en riant Singet, «c'est là que mon maître s'est assis et attend que je lui rapporte de quoi manger.

—

Ce bonze raconte n'importe quoi! Si c'est sur la grand-route qu'il t'attend, ton maître, à une distance de mille lis, à supposer que tu sois un bon marcheur, il t'a fallu six ou sept jours pour venir jusqu'ici; il t'en faudra autant pour le rejoindre: ne sera-t-il pas alors mort de faim?

—

Pour ne rien vous cacher, noble donateur», rétorqua en riant Singet, «je viens de le quitter et je suis parvenu ici en moins de temps qu'il ne m'en faut pour vider une tasse de thé chaud. Veuillez me faire maintenant l'aumône. Il ne me reste plus qu'à la lui apporter pour le déjeuner. »

À cette réponse, le vieux prit peur

et se dit: «Le bonze

est un fantôme. C'est certainement un fantôme!» Il fit demi-tour et aurait couru se barricader dans sa maison si Singet ne l'avait retenu: «Où donc allez-vous, donateur?

Si vous avez de quoi manger, dépêchez-vous de m'en donner un peu.

—

Ce n'est pas possible, tournez-vous vers une autre famille.

—

Voilà un donateur qui ne semble pas vouloir

comprendre la situation. Vous l'aviez dit vous-même, que c'est à mille lis d'ici. N'est-ce pas en ajouter mille autres si je me mets en quête d'une autre maison? C'est en vérité vouloir laisser mon maître mourir de faim.

— Sans vous mentir, nous sommes six ou sept, alors que nous ne venons de mettre dans la marmite que trois litrons de riz, qui n'est même pas encore cuit.

Allez donc poursuivre votre tournée ailleurs, vous reviendrez...

— Comme disent les anciens, mieux vaut tenir une seule maison qu'en courir trois. Je vous attends ici.»

Voyant qu'il ne pourrait s'en débarrasser autrement, le vieux perdit patience, et, levant sa canne, se mit à le frapper.

Sans esquisser le moindre mouvement de frayeur, Sin¬ get le laissa lui flanquer sept ou huit coups sur son crâne glabre, comme si le vieux ne faisait que le gratter là où ça le démangeait.

«Voilà un bonze qui a la tête dure! grommela le vieux.

—

À votre aise, mon bon monsieur», rétorqua en riant Singet, «mais vous feriez bien de compter les coups:

un litron de riz pour chacun. Prenez le temps de noter l'addition! »

À cette réplique, le vieux abandonna précipitamment sa canne et courut s'enfermer chez lui en hurlant: «Le diable, le diable! »

Toute la maisonnée se mit à trembler, barricadant les portes devant et derrière.

À les voir lui fermer la porte au nez, Singet se disait:

«Le vieux brigand prétend que l'on vient de laver et mettre dans la marmite le riz, mais je me demande si c'est, vrai. Comme dit l'adage, les taoïstes quêtent auprès des sages et les bouddhistes auprès des sots. Entrons jeter un coup d'œil! »

Sacré grand saint! I l fit la passe de l'invisibilité, se glissa dans la cuisine où, en effet, montait de la marmite à demi remplie de grains une abondante vapeur. Il y plongea son bol, qu'il remplit à ras bords avant de s'en retourner sur un nuage.

Bref, revenons à Tripitaka, assis à l'intérieur du cercle:

il attendait depuis longtemps sans le voir revenir.

«Où donc est allé mendier ce singe!» bougonna-t-il en se penchant et scrutant l'horizon d'un air désespéré.

«Savoir où il est. allé s'amuser!» ricana Porcet, «mendier? Allons donc! Il nous laisse ici prisonniers à l'étable.

—

Comment cela, prisonniers à l'étable?

—

Vous ne le savez donc pas, maître? Les anciens faisaient une prison en traçant une ligne sur le sol. Lui a prétendu que le cercle tracé du bout de son bâton assurait meilleure protection que mur d'airain ou d'acier, comme s'il pouvait arrêter loups, tigres ou d'autres bêtes monstrueuses! S'ils venaient, ce serait nous livrer sur un plateau à leur appétit!

—

Conscient-de-ses-Capacités, que faire, à ton avis?

—

Nous ne sommes ici ni à l'abri du vent ni protégés du froid. Selon moi, il faut suivre la route, continuer à marcher vers l'Ouest. Sa tournée finie, mon condisciple aîné sera vite de retour puisqu'il monte un nuage:

laissons-le nous rattraper. S'il nous rapporte quelque chose, nous mangerons et repartirons. On se gèle les pieds à rester si longtemps assis.»

Si le destin voulait que Tripitaka écoutât ces conseils, c'est que son étoile entrait dans une mauvaise passe: tous sortirent du cercle comme le suggérait l'idiot. Porcet tirait le cheval par la bride tandis que Sablet portait les bagages et que le Vénérable marchait en avant le long de la route. Ils atteignirent bientôt l'endroit où se dressaient les tours et pavillons, un ensemble de bâtiments adossés au nord et tournés vers le sud. Devant l'entrée se dressait un mur faisant un angle', badigeonné à la chaux. La tour du portail avait la forme d'une mesure rectangulaire surmontée de fleurs de lotus renversées, le tout peint de cinq couleurs. La porte était entrouverte. Porcet attacha le cheval au tambour de la pierre du seuil. Sablet déposa son chargement. Tripitaka s'assit à l'abri du vent, sur la barre d'appui du portail 2.

«Maître», dit Porcet, «ce doit être la résidence d'un important personnage, noble ou ministre. S'il n'y a personne dehors, c'est qu'ils doivent se chauffer près du feu, je présume. Restez assis pendant que j'entre jeter un coup d'œil.

— Fais attention! Ne te jette pas sur les gens.

— Je sais», répondit l'idiot, «depuis le temps que je me suis converti à la voie de la méditation, j'ai appris quelques bonnes manières et ne suis plus ce rustaud à peine sorti du fond de sa campagne.»

Le lourdaud glissa le râteau dans sa ceinture, ajusta sa tunique de brocart noir et franchit le portail en affectant un air des plus civils. Il découvrit une vaste salle de trois travées, dont les stores étaient relevés jusqu'en haut. Il y régnait un grand calme: pas la moindre trace de présence humaine; ni table, ni chaise, ni vaisselle. Il tourna autour du paravent et poursuivit sa marche vers l'intérieur. Audelà de la galerie, il y avait un grand pavillon à l'étage duquel les fenêtres à demi-ouvertes permettaient d'apercevoir des rideaux de mousseline jaune. «Les gens dorment encore, je suppose, par peur du froid », se dit l'idiot. Il Sur le lit d'ivoire, derrière les tentures, gisait un tas d'ossements blanchis.

monta à grandes enjambées sans le moindre souci de la retenue qui interdit de passer sans ambages des quartiers extérieurs à ceux de l'intérieur d'une maison 1. Comme il

écartait sans façon les rideaux, de saisissement il trébucha: là, sur le lit d'ivoire, derrière les tentures, gisait un tas d'ossements blanchis. Le crâne avait la dimension d'un boisseau

2, les tibias et fémurs quatre à cinq pieds de long. Quand Porcet se fut ressaisi, il ne put s'empêchet de laisser couler les larmes sur ses joues. Hochant la tête, il se tourna en soupirant vers le squelette: «De toi, je ne sais rien.

«De quelle dynastie le maréchal?

En quel pays grand capitaine?

Toi qui volais de victoire en victoire,

Tu n'es plus qu'un amas d'ossements désolés.

Ni femme ni enfants ne viennent te servir,

Pas un soldat qui ait de l'encens à t'ofjrir.

Quelle désolation de voir ainsi

Conquérant qui cherchait l'hégémonie!»

Ainsi s'affligeait Porcet, quand il perçut comme un scintillement de flamme derrière les rideaux. «On dirait qu'il y a derrière des gens qui offrent de l'encens», se dit-il.

Il fit aussitôt le tour et se rendit compte que c'était la lumière du jour qui filtrait à travers les vantaux des fenêtres de l'étage. Il y avait là-bas une table de laque de couleur sur laquelle étaient jetés plusieurs vêtements de brocart brodé. L'idiot s'en saisit pour les examiner: c'était trois gilets de brocart doublé.

Sans se soucier du quart comme du tiers, il les emporta, redescendit, sortit du bâtiment et ne s'arrêta pas avant d'avoir franchi le portail.

«Maître», dit-il à Tripitaka, «il n'y a pas le moindre signe de vie là-dedans! C'est une résidence d'âmes mortes.

J'y suis entré et je suis monté jusqu'en haut du pavillon élevé: il n'y avait qu'un tas d'ossements derrière des rideaux de mousseline jaune. Dans l'enfilade, sur le côté, j'ai trouvé trois gilets de brocart doublé, que j'ai emportés.

Un coup de chance, tout de même: exactement ce dont nous avions besoin maintenant qu'il fait si froid. Ôtez votre tunique

3, maître, et enfilez-le dessous: cela vous

tiendra chaud; profitez-en!

— Non, ce n'est pas permis! Ainsi que le dit la Loi, prendre quelque objet, que ce soit ouvertement ou subrepticement, est du vol. Si jamais qui que ce soit l'apprend, nous rattrape et nous mène au tribunal, nous serons immanquablement condamnés. Remets-les là où tu les as pris! Reposons-nous ici un moment à l'abri du vent et attendons que vienne Conscient-de-la-Vacuité avant de repartir. Un moine ne saurait s'abaisser à d'aussi mesquines convoitises.

— Mais il n'y avait personne aux alentours, pas même chiens ou poules. Qui pourrait nous dénoncer puiqu'il n'y a que nous qui le sachions? Quelle preuve avancer? C'est tout comme si l'on avait ramassé des objets perdus: on n'a rien pris, ni publiquement ni secrètement.

— Erreur! Même si nul n'est au courant, le Ciel ne saurait fermer les yeux. Ainsi que nous l'enseigne le seigneur des Mystères 1: Dans les ténèbres où tu agis contre ta

conscience, le regard des dieux eii plus perçant que l'éclair. Rapporte-les avant qu'il ne soit trop tard. Il ne faut s'attacher aux biens mal acquis! »

L'idiot ne voulait pas en démordre. Il se tourna en souriant vers le moine chinois: «Maître, j'ai porté bien des gilets dans ma vie, mais je n'en ai jamais vu en brocart doublé comme ceux-là. Ne le mettez pas, mais laissez-moi au moins en essayer un pour me réchauffer un peu le dos.

Quand Singet sera de retour, je l'enlèverai et le remettrai à sa place avant notre départ.

—

Dans ce cas, je veux bien l'enfiler moi aussi», ajouta Sablet.

Tous deux ôtèrent leur tunique droite de dessus et endossèrent les gilets. À peine en avaient-ils serré les attaches qu'ils ne tenaient plus debout et s'effondrèrent sans comprendre pourquoi. Le vêtement se révélait pire que camisole de force: dans l'instant, ils se trouvaient ligotés les mains dans le dos. Affolé, Tripitaka trépignait d'indignation et se précipita pour les libérer, mais impossible de détacher les gilets! Tous trois poussaient des cris et gémissements qui eurent tôt fait d'alerter le démon.

Or, le récit ne le dément point: tous ces bâtiments étaient bien une fantasmagorie suscitée par l'ogre qui passait ici ses journées à capturer les gens. Au bruit soudain de ces lamentations, il sortit précipitamment de la grotte où il était assis pour découvrir, en effet, des personnes ligotées. Il appela à la rescousse les petits monstres, fit disparaître tours et pavillons, saisir Tripitaka, amener La question poussa Porcet à ouvrir la bouche et déclarer hautement [...] le cheval blanc, emmener les bagages et transporter le tout dans son repaire, y compris Porcet et Sablet.

Le monstre grimpa sur une estrade pour trôner à bonne hauteur tandis que la foule des petits diables poussait près de la plate-forme le moine chinois qui s'agenouilla et se prosterna jusqu'à terre.

«D'où viens-tu, bonze?» lui demanda l'ogre, «comment as-tu pu avoir l'audace de me voler des vêtements en plein jour?

— Le pauvre moine que je suis», déclara Tripitaka en versant des larmes, «est chargé par les grands Tang des terres de l'Est de quérir les Ecritures au paradis de l'Ouest. Avant le retour de mon premier disciple, que j'avais envoyé mendier de la nourriture parce que j'avais faim, et contrairement à ses recommandations, j'ai par mégarde pénétré sur votre territoire. La mesquine convoitise de mes deux disciples les a malencontreusement poussés à s'emparer de ces vêtements que je leur avais demandé de remettre en place. Mais ils ne m'ont pas écouté et ont voulu les enfiler pour se réchauffer un peu, sans imaginer qu'ils tomberaient dans le piège de Votre Majesté et que je serais aussi capturé. Je mets tous mes espoirs dans la commisération de Votre Majesté pour qu'Elle me laisse le peu de temps qu'il me reste à vivre et me permette ainsi de chercher les soutras authentiques. Nous vous en resterons éternellement reconnaissants et chanterons à jamais vos louanges à notre retour aux terres de l'Est.»

L'ogre se mit à rire: «J'ai souvent entendu dire qu'il suffit d'un seul morceau de la chair du moine chinois pour que cheveux blancs redeviennent noirs et que dents tombées repoussent. Maintenant que nous avons la chance de vous avoir sans nous être donné la peine de vous inviter, comment pouvez-vous caresser l'espoir d'être épargné?

Comment s'appelle donc votre premier disciple? Où est-il parti demander l'aumône?

La question poussa Porcet à ouvrir la bouche et déclarer hautement:

«Mon condisciple n'est autre que Singet Conscient-dela-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel qui fit tant de bruit au palais céleste il y a cinq cents ans.»

entendu parler des pouvoirs immenses de ce gars-là; une rencontre que je n'attendais point...»

Il ordonna: «Mes petits, ligotez-moi le moine chinois.

Enlevez les précieux vêtements aux deux autres et prenez de nouvelles cordes pour les lier, eux aussi. Emportez-les derrière en attendant que je capture leur aîné. Cela fait, on les brossera et nettoiera à fond pour les manger cuits à la vapeur. »

Les petits monstres acquiescèrent, les attachèrent ensemble et les portèrent du côté des cuisines. Ils menèrent le cheval blanc à la mangeoire, déposèrent les bagages dans une pièce et s'appliquèrent à aiguiser leurs armes en prévision de la capture de Singet.

Bref, revenons au Novice qui, après avoir chapardé un bol de riz chez les villageois du Sud, était retourné à son point de départ, monté sur un nuage. Il ne retrouvait plus son maître sur le replat au flanc de la montagne et ne savait de quel côté il était parti. Le cercle qu'il avait tracé avec sa trique était encore là, mais il n'y avait plus personne à l'intérieur. Il se retourna du côté où se trouvaient les tours et terrasses: tout avait disparu; il ne restait plus que d'étranges rochers au pied de la montagne.

«Il va sans dire», pensa Singet, alarmé, «ils sont sûrement tombés dans le panneau! » Et de se précipiter vers l'Ouest en se repérant aux traces de sabots laissées par le cheval le long de la route.

I l avait marché cinq ou six lis et commençait à désespérer, lorsqu'il entendit une voix d'homme du côté du versant nord. C'était un vieil homme enveloppé dans un vêtement de feutre, la tête couverte d'un passe-montagne.

Les pieds dans des bottes cirées qui n'étaient plus très neuves, il s'appuyait sur une canne à pommeau en forme de tête de dragon. Suivi d'un jeune domestique, il descendait la pente en chantant, une branche de prunier fleuri à la main.

Le Novice posa son bol et joignit les mains en le dévisageant: «Holà! grand-père, je vous salue!

—

Où donc allez-vous, vénérable, demanda le vieillard en lui rendant la politesse.

—

Nous venons des terres de l'Est et nous nous rendons à l'Ouest saluer Bouddha et chercher les Écritures.

Nous sommes quatre. Comme notre maître avait faim, j'étais parti mendier de la nourriture en demandant aux trois autres de m'attendre assis sur un replat dans la montagne, là-bas. Quand je suis revenu, ils n'étaient plus là et j'ignore de quel côté ils sont partis. Puis-je vous demander si vous les auriez vus?»

À cette question, le vieux répondit dans un froid gloussement de rire:

«L'un de vos trois compagnons n'aurait-il pas la bouche allongée et de grandes oreilles?

— Si, si!

— Et un autre, la mine patibulaire? Il tirait un cheval blanc et conduisait un moine grassouillet au visage pâle.

— Oui, oui!

— Vous vous êtes trompés de chemin. Ne les cherchez plus, chacun pour soi!

— Celui qui a le visage blanc est. mon maître; ceux qui ont l'air bizarre sont mes condisciples. Nous sommes unis par la pieuse et sincère volonté de chercher les Écritures au paradis de l'Ouest. Comment renoncer à les retrouver!

— Ce n'est qu'en passant par ici que j'ai vu qu'ils faisaient fausse route et se précipitaient dans la gueule du monstre.

— Excusez-moi de vous importuner, grand-père, mais de quel monstre s'agit-il? Pourriez-vous me dire de quel côté il habite, pour que j'aille les lui réclamer à sa porte afin de nous permettre de poursuivre notre voyage à l'Ouest?

— C'est le mont du Capuchon-d'Or

devant lequel se

trouve une grotte du même nom, repaire d'un rhinocéros 2, le Grand roi unicorne. Il possède d'immenses pouvoirs et dispose d'un prestige militaire éminent. Vos trois compagnons n'ont cette fois plus aucune chance, et, si vous y allez, il est à craindre que même vous, ne parveniez à vous protéger. Mieux vaut y renoncer. Mais je me garderai de vous en empêcher ou de vous retenir.

Il vous appartient de peser le pour et le contre.

— Je vous suis reconnaissant de vos conseils», répondit Singet en saluant à nouveau en signe de remerciement, «mais il n'est pas question d'y renoncer.»

Il allait renverser le bol pour en laisser le contenu au vieil homme et le ranger, quand celui-ci posa sa canne, prit le récipient et le tendit au jeune garçon avant de reprendre son aspect originel. Tous deux s'agenouillèrent et se prosternèrent: «Grant saint, l'humble dieu que je suis ne saurait vous le celer plus longtemps: nous sommes l'un, le dieu de cette montagne et l'autre, la divinité locale, venus vous accueillir. Permettez-nous de vous garder le bol de façon à permettre à Votre Eminente Sainteté d'exercer ses pouvoirs sans encombres.

Quand vous aurez tiré le moine chinois de cette épreuve, vous pourrez lui manifester votre extrême attachement et respect en le lui présentant.

— Vous cherchez une raclée, sales diablotins!»

gronda Singet, «puisque vous saviez qui j'étais, pourquoi avoir tardé à m'accueillir? Que signifie cette façon de rentrer la tête et cacher la queue?

— C'est que nous n'osions nous imposer et offenser Votre Honneur, sachant combien Votre Eminente Sainteté est impulsive. Nous avons préféré vous l'apprendre incognito...

— Bien», fit Singet en se calmant, «je prends note de la correction que vous auriez méritée. Prenez le plus grand soin du bol. Attendez que je revienne après avoir capturé le monstre!»

La divinité locale et le dieu de la montagne acquiescèrent.

Le grand saint serra sa ceinture de nerf de tigre, releva sa jupette de peau de tigre et, la trique cerclée d'or en main, s'élança en avant à la recherche du repaire de l'ogre. Contournant la falaise, il découvrit les amas de rochers et, près de la paroi bleutée, les deux vantaux de pierre. Devant l'entrée, un grand nombre de petits monstres s'exerçaient au maniement des armes. C'étaient Cristallisation de vapeurs de bon augure, amas bleutés de lichens;

rangées de rochers aux formes étranges, zigzags de sentiers escarpés;

sifflements de gibbons et chants d'oiseaux dans un paysage magnifique, danses de phénix comme aux îles enchantées 1.

Les pruniers ensoleillés commencent à fleurir, miâe bambous verdissent sous la chaleur. Au bas de la falaise, au fond du ravin, la neige empilée demeure, le torrent restîe pris dans les glaces. Éternelle séduction de la double forêt de pins et de cèdres, étale rougeur des buissons de camélias de montagne!

Sans se perdre dans la contemplation du paysage, Singet approcha de l'entrée à grandes enjambées et, d'une voix tonnante, apostropha les petits monstres:

«Rentrez vite annoncer à votre maître qui je suis: le disciple du saint

moine chinois,

Conscient-de-la Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel. Demandez-lui sans tarder de libérer mon maître, si vous ne voulez pas y laisser la vie!»

La bande de petits monstres se précipita à l'intérieur pour annoncer:

«Votre Majesté, à la porte il y a un moine à face velue et bouche crochue qui se déclare être le Grand Saint égal au Ciel, Conscient-de-la-Vacuité. Il vient réclamer son maître.»

À ces mots, l'ogre se réjouit: «Exactement ce que j'espérais! Depuis que j'ai quitté le palais de mes origines et que je suis descendu en ce bas monde, je n'ai jamais eu l'occasion de pratiquer mon art militaire. Maintenant qu'il est là, j'aurai adversaire à ma hauteur, j'en suis sûr.»

Il ordonna: «Aux armes, mes petits!»

Tous les diables de l'antre, grands ou petits, rassemblèrent leurs énergies pour apporter en hâte une lance d'acier de douze pieds, qu'ils tendirent à l'ogre. «Que chacun se prépare, mes petits! Qui avance, sera récompensé; qui recule, châtié!»

Conformément à ces ordres, la foule des petits monstres suivit son roi, qui surgit de l'entrée en criant:

«Qui est ce Singet Conscient-de-la-Vacuité?»

Le Novice, qui s'était glissé de côté, voyait combien le monstre avait l'air horrible:

Une corne unique, en cisaille, une paire d'yeux brillants; une protubérance calleuse sur le crâne, une chair noire luisante sous les oreilles; la langue tirée peut lécher le museau, la bouche ouverte aligne des dents jaunies.

Son cuir velu a des reflets d'indigo, ses muscles ont la dureté de l'acier. Tel le rhinocéros aquatique, mais sans voir dans l'eau 1,

semblable au bœuf, mais incapable de labourer. Il n'a pas l'utilité du buffle qui halète devant le reflet de la lune'

1, mais il possède la force de

faire trembler le ciel et la terre.

Ses deux mains bleu indigo aux muscles contractés tiennent la lance menaçante à pointe d'acier. A voir de près son aspect féroce, l'on comprend qu'il ne porte pas en vain son titre de Grand roi rhinocéros.

«C'est Singet, ton grand-père maternel

3», ironisa le

grand saint en s'avançant, «rends-moi mon maître avant qu'il ne soit trop tard, et il ne vous arrivera rien.

Avise-toi de lâcher ne serait-ce que la moitié d'un "non" et je te promets une mort sans sépulture!

—

Ta témérité sera châtiée, maudit singe! De quelles capacités peux-tu te targuer pour oser proférer de telles vantardises?

—

Maudite créature, c'est que tu ne m'as pas encore vu à l'œuvre!

—

Ton maître m'a volé des vêtements: c'est bien moi qui l'ai capturé et je m'apprête à le manger, cuit à la vapeur.

Quel brave te crois-tu donc pour oser venir me le réclamer?

—

Mon maître est un moine honnête, loyal et bon.

Dérober de tes affaires maléfiques? Allons donc!

—

Quand j'ai suscité au bord de la route de montagne un domaine fantasmagorique, ton maître s'y eft glissé et, poussé par la concupiscence, s'est emparé de trois de mes gilets de brocart doublé, qu'il a enfilés. J'en détiens la preuve par le produit du vol. Voilà pourquoi je m'estime autorisé à l'arrêter. Si tu en es vraiment capable, viens donc te mesurer à moi. Je ferai grâce à ton maître si tu soutiens trois engagements. Sinon, je t'enverrai prendre le même chemin vers l'autre monde.

—

Maudite créature! Inutile d'en dire plus», ricana Singet, «tu veux te mesurer à moi? Voilà qui va audevant de mes désirs! Approche, tâte de ma trique!»

L'ogre ne redoutait pas le combat: lance en avant, il fonça droit sur Singet. Quelle bataille! Voyez plutôt:

La trique cerclée d'or levée contre la lance à long manche: l'une scintille comme le serpent d'or de l'éclair, l'autre brille comme dragon sortant d'une mer d'encre. Devant l'entrée, les petits monstres battent tambours et se déploientpour aider à sonprestige. Ici le grand saint montre ses mérites et manifeste son savoir-faire en long et en large. La lance est maniée avec énergie, la trique avecun art consommé. Ce sont héros et adversaires dignes l'un de l'autre. Le démon souffle des volutes d'haleine pourpre, le grand saint irise lesnuées de l'éclat de son regard. C'est parce que le moine chinois est en difficulté qu'ils se livrent ce combat sans merci.

A trente reprises, ils engagèrent le combat sans que pût être distingué le vainqueur du vaincu. Devant une si parfaite maîtrise de l'escrime au bâton, sans la moindre faute, le démon, ravi, répétait avec admiration: «Le brave singe! Splendide, vraiment la même éblouissante adresse dont il avait fait preuve dans cette fameuse virée au palais du Ciel!»

De son côté, Singet trouvait admirable le maniement sans faille de la lance, couvrant à droite, parant à gauche, sans mouvements inutiles. Lui aussi s'exclamait: «Magnifique! Évidemment un démon qui a su voler l'élixir!»

Ils se livrèrent dix à vingt engagements de plus.

Le roi-démon pointa alors la lance vers le sol et cria aux petits monstres d'avancer. Les uns brandissant des sabres, d'autres jouant du bâton ou faisant tournoyer une lance, ils firent cercle autour de Singet qui, sans la moindre alarme, leur lança: «Vous venez à point nommé! Exaétement ce que je voulais!» De sa trique cerclée d'or, il parait tous les coups, devant, derrière, à droite, à gauche. Mais la foule des assaillants ne consentait pas à reculer. Perdant patience, Singet jeta en l'air son bâton en criant: «Transformation!» La chose se transforma en centaines et milliers de barres de fer semblables, qui, tels des serpents et dragons, se mirent à tomber du ciel. Effarés à ce spectacle, les petits monstres, têtes rentrées, cherchèrent tous, en se dirigeant vers la grotte, le salut dans la fuite, ne se sentant plus l'âme chevillée au corps.

«Je vais t'apprendre la politesse, mon singe!» ricana le roi-démon avec un petit rire, «tu vas voir de quel bois je me chauffe!»

Il sortit de sa manche un anneau d'une intense blancheur, qu'il lança en l'air en criant: «Attrape!» En un bref sifflement, l'anneau ramassa toutes les triques qui n'en firent plus qu'une seule qu'il emporta, laissant Singet les mains vides. Il ne lui restait plus qu'à chercher, d'une culbute, le salut dans la fuite.

Les monstres retournèrent triomphalement à leur repaire, tandis que Singet, abasourdi, ne savait plus que faire. Le cas de le dire:

La Voie monte d'un pied, mais le démon de dix.

A l'erreur va l'esprit qui n'a rien de fixe.

Hélas! Quand la Loi en soi

n'a plus sa place,

Pensées et mouvements tombent dans la nasse.

Si, en fin de compte, vous ne savez comment cela finit cette fois, écoutez la séance qui vient.