Les mains vides, vaincu, le Grand Saint égal au Ciel, nous dit le récit, vint s’asseoir derrière le mont du Capuchon-d’Or. Il s’écria, de grosses larmes roulant de ses deux yeux: «O maître, j’avais espéré avec vous «P ar la grâce du Bouddha partager
L a même vie, la même vocation,
Même demeure et libération,
Même commisération et pensée.
L e même destlin lie nos volontés,
N os vues conduisent à même tournant.
Oui l ’aurait cru? M e voilà sans battant'.
M ains vides, pieds nus, comment l ’em porterl»
Longtemps Singet se lamenta, puis lui vint à l’esprit cette pensée: «Le monstre me connaît. Je m’en souviens:
n’a-t-il pas vanté mon talent au combat en disant que j’étais resté digne de celui qui avait jeté le trouble au palais céleste? Ce ne peut donc pas être quelque créature maléfique ordinaire, mais certainement quelque mauvaise étoile tombée du ciel à la suite, je présume, de pensées mondaines. Mais je ne sais d’où ce démon est descendu. Il faut que je monte là-haut me renseigner.»
rencontre le roi céleste Vaste-Regard, qui lui demanda en s’inclinant:
«Où donc allez-vous, grand saint?
— Je souhaiterais voir l’empereur de Jade à propos d’une affaire dont j’aimerais l’entretenir. Que fais-tu ici?
— C’est mon tour de garde au portail sud.»
Il n’avait pas fini sa phrase, que les quatre maréchaux Ma, Zhao, Wen et Guan paraissaient et le saluaient:
«Excusez-nous de n’être venus vous accueillir, grand saint. Veuillez attendre le thé.
— Je suis pressé», répliqua Singet en prenant congé de Vaste-Regard et des quatre maréchaux. Il franchit le portail et gagna d’une traite la salle des Nuées Mystérieuses, où il tomba sur les quatre précepteurs céleites Zhang Daoling, Ge Xianweng, Xu Jingyang et Qiu Hongji; il y avait aussi les six officiers de la constellation du Sud et les sept de la Grande Ourse;
tous étaient sortis l’accueillir et le saluer, mains levées:
«Qu’est-ce qui vous amène ici, grand saint? Auriezvous accompli votre tâche de protedfion du moine chinois?
— Trop tôt, bien trop tôt! La route est longue et les démons partout: nous ne sommes qu’à la moitié de notre tâche et, dans l’immédiat, retenus à la caverne du Capuchon-d’Or de la montagne du même nom. Comme un rhinocéros maléfique y avait emporté mon maître, j’y suis allé le provoquer au combat, mais ses pouvoirs sont si vastes qu’il m’a enlevé la trique cerclée d’or, de sorte que je me trouve bien en peine de le capturer. Je le suspeéte d’être quelque mauvaise étoile descendue en ce bas monde, mais je ne sais laquelle; c’est pourquoi je souhaiterais trouver l’empereur de Jade et lui demander raison de cet intolérable laxisme.
— Le sacré singe! » se mit à rire Xu Jingyang, «toujours aussi insolent.
— Je ne suis pas insolent; tel est mon franc-parler, et il me permet d’aller au bout des choses.
— Inutile de discuter plus longtemps», coupa Zhang Daoling, «allons l’annoncer.
— Merci beaucoup, grand merci! ».
Les quatre précepteurs célestes l’annoncèrent sur-lechamp à la salle d’audience et le conduisirent au pied du trône de Jade.
U vre XI, c h a p it r e l i
«Je vous dérange, mon vieil ami, je vous dérange», s’excusa le Novice en lui tirant une grande révérence, «je suis chargé de la protedion du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l’Ouest. On a eu beaucoup d’ennuis, mais je ne m’y étendrai pas: nous avons présentement atteint le mont du Capuchon-d’Or où un rhinocéros maléfique a emporté dans son repaire le moine chinois pour le dévorer, séché, bouilli ou cuit à la vapeur, je ne sais.
J ’ai été le chercher à sa porte pour lui livrer combat, mais l’animal, qui me connaît et qui est vraiment très fort, a réussi à me désarmer, de sorte que je serais bien en peine de le capturer. Comme je suspede une mauvaise étoile d’être descendue du ciel, je me suis permis de vous en faire part.
Je supplie humblement Votre Céleste Honneur de condescendre dans sa grande commisération à examiner le cas, décréter une enquête pour identifier la mauvaise étoile et dépêcher des troupes afin d’éliminer le démon. Je vous en conjure avec crainte et tremblement.»
Puis, s’inclinant à nouveau bien bas: «C’est ce que je me permets de soumettre à votre attention.»
Ge Xianweng, qui se tenait auprès de l’empereur de Jade, se mit à rire:
«Singe, que signifient ces façons? Hautain pour commencer, respedueux pour finir!
— Je m’en garderais, je m’en garderais!» répondit Singet, «il ne s’agit point de cela; c’est que je ne puis présentement jouer de ma trique.»
Quand il eut fini de l’entendre, l’empereur de Jade fit transmettre ces instrudions urgentes au service de surveillance: «Menez, conformément à la supplique de Conscient-de-la-Vacuité, une enquête auprès de toutes les constellations ainsi qu’auprès des dieux souverains de chaque “maison” afin de savoir si l’un d’eux ne serait point descendu sur terre, poussé par quelque pensée mondaine. Revenez vous faire entendre, sitôt la mission accomplie. »
Le seigneur responsable du service obtempéra et partit sur-le-champ effeduer l’inspedion en compagnie du grand saint. Il commença par les officiers sous les ordres des dieux-rois des quatre portes du ciel; ensuite il inspeda les divinités de diverses catégories de la constellation des Trois Enclos mineurs; puis il examina les mandarins en charge de la cour du Tonnerre, Tao, Zhang, Xin, Deng, Gou, Bi, Pang et Liu. En dernier lieu, ils parcoururent les trente-trois cieux: tout y était calme. Ils passèrent alors successivement dans les vingt-huit «maisons»: les sept de l’e St, les sept de l'oue St, les sept du sud et les sept du nord.
Pas une qui ne fût en paix. Ils poussèrent leurs investigations jusqu’au soleil, à la lune et aux cinq planètes, et même aux quatre astres en trop. Pas la moindre pensée mondaine dans le ciel entier!
«Puisqu’il en est ainsi», conclut Singet, «ma visite en la précieuse salle des Nuées-Mystérieuses est sans objet et je suis profondément embarrassé d’avoir dérangé le grand empereur de Jade. Retourne donc faire ton rapport. J ’attends la réponse ici.»
Le seigneur du service de surveillance s’exécuta tandis que Singet meublait une longue attente en composant un poème qui témoignait de son euphorie:
Sous la brise monte le bonheur étale
Dans le calme de brillantes étoiles.
L a jo ie règne sur la terre entière:
Partout sont enterrées les haches de guerre.
«Il ne manque aucune constellation au ciel; les gardes divins sont partout à leur poète; nul ne songe à descendre chez les mortels», rapporta le chef de service à l’empereur de Jade à l’issue de cette enquête exhaustive.
— Propose à Conscient-de-la-Vacuité de choisir quelques capitaines célestes afin de capturer ce monstre du monde inférieur», décida le souverain des dieux après l’avoir entendu.
Les quatre précepteurs célestes sortirent aussitôt de la salle d’audience porter à la connaissance de Singet le décret impérial: «O grand saint, aucune des divinités des palais célestes n’étant en cause, Sa Majesté, par une faveur insigne, t’invite à choisir parmi les capitaines célestes afin de capturer le démon.»
Tête baissée, le Novice se disait: «La plupart de ces guerriers du ciel sont loin de me valoir; bien peu sont de mon niveau. Quand je pense que l’empereur de Jade avait envoyé contre moi cent mille hommes des troupes célestes lorsque j’avais provoqué du raffut au paradis, qu’il avait fait déployer filets célestes et nasses terrestres sans qu’un seul de ces capitaines osât se mesurer à moi! Il a fallu qu’il fasse appel au petit saint Erlang pour trouver adversaire 'Livre XI, chapitre li
de ma taille. Comment l’emporter sur un démon plus fort que moi?»
«Les temps ont changé», lui dit Xu Jingyang qui devinait ses pensées, «ils sont tout différents. Ainsi va le diéton: Une chose chasse l’autre. Pourrais-tu désobéir à l’ordre impérial? Il te suffit de te fier à ton jugement pour choisir les meilleurs, sans tergiverser au risque de compromettre l’affaire qui t’amène.
— Puisqu’il en est ainsi, assure Sa Majesté de ma profonde reconnaissance. Il serait en effet embarrassant de contrevenir à sa direâive. Je ne souhaite pas non plus avoir effedué ce périple en vain: puis-je me permettre de te demander de faire savoir à l’empereur de Jade que je me contenterai du roi céleste Li Porte-Pagode et du prince Nata. Eux, au moins, ont encore des armes pour terrasser les monstres. Nous verrons bien quelle sera l’issue du combat. S’ils le capturent effeétivement, ce sera ma chance. Sinon, nous aviserons à ce moment-là.»
Le précepteur céleste fit son rapport en conséquence à l’empereur de Jade, qui donna immédiatement l’ordre à Li père et fils de se porter au secours de Singet à la tête d’une armée céleste. Les deux rois vinrent aussitôt à sa rencontre; Singet s’adressa de nouveau au précepteur céleste:
«Je suis infiniment reconnaissant à l’empereur de Jade de l’aide qu’il m’envoie, mais j’ai encore une requête à transmettre: avoir à notre disposition ne serait-ce que deux ducs du Tonnerre; quand le combat sera engagé, ils pourraient foudroyer le monstre du haut des nuages en le frappant mortellement à la tempe. Ne serait-ce pas un plan excellent?
— Parfait! Entendu! » répondit en riant le précepteur, lequel fit rapport à l’empereur de Jade, qui donna aux bureaux du neuvième ciel l’ordre d’avoir à dépêcher les deux ducs du Tonnerre Deng Hua et Zhang Fan afin qu’ils assistassent les rois célestes dans la capture du monstre.
Ils descendirent donc du ciel par le portail sud, en compagnie des rois célestes et de Singet, et arrivèrent à destination dans l’instant.
«Voici le mont du Capuchon-d’Or, où se trouve la grotte du même nom», précisa Singet, «veuillez décider entre vous de celui qui engagera le premier la bataille.»
Le roi céleste Li abaissa son nuage, disposa ses troupes IO
sur le flanc sud de la montagne et répondit: «Comme vous le savez, grand saint, mon fils Nata, qui a déjà terrassé les démons de quatre-vingt-seize cavernes, eët fort habile à se transformer et ne se sépare jamais de ses armes démonifuges. Il convient de l’inviter à le provoquer au combat le premier.
— Dans ce cas», répliqua Singet, «permettez-moi de conduire le prince.»
Rassemblant ses puissantes énergies, celui-ci sauta au sommet de la haute montagne avec le grand saint et se rendit droit à l’entrée de la grotte, qui était déserte et hermétiquement fermée.
«Ouvre, maudit démon!» cria en s’avançant Singet, «rends-nous le Maître!»
Le petit monstre de fadion à la porte alla aussitôt annoncer:
«Votre Majesté, Singet le Novice vient d’amener un jeune garçon et vous provoque au combat.»
«Je lui ai soustrait sa trique de fer, à ce singe: il lui serait difficile de combattre les mains vides», se dit le démon, «je suppose qu’il a fait appel à des renforts.» Et d’ordonner:
«Apportez mes armes!»
Lance en main, il sortit voir: c’était un petit garçon d’une extraordinaire beauté, plein de vigueur. Assurément:
Charm ant visage lisse comme le jade,
En tre les lèvres dents à l'éclat d'argent.
Ses je u x au regard fie r lancent des éclairs, Vaporeux chignons défaits sur son large firont.
Flottent les flammes de la ceinture,
B rille la robe aux reflets d'or pur.
E n m iroir sur le cœur tenu p a r des anneaux, L es bottes de combat unies à l'arm ure,
Petit de corps, mais puissant p a r la voix,
Protetteur des trois deux, c'est N ata,
L e terrible.
À sa vue, le démon éclata de rire: «Tu es le troisième gosse du roi Li, appelé prince Nata; pourquoi viens-tu criailler à ma porte?
— Parce que, maudit démon, tu sèmes le désordre», répliqua le prince, «parce que tu t’es emparé du saint 1 # S; ' T f —'
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