Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre51

051 OÙ LE SINGE DE L’ESPRIT RECOURT EN VAIN À MILLE EXPÉDIENTS, NI L’EAU NI LE FEU NE PARVIENNENT À METTRE À MAL LE DÉMON.

Les mains vides, vaincu, le Grand Saint égal au Ciel, nous dit le récit, vint s’asseoir derrière le mont du Capuchon-d’Or. Il s’écria, de grosses larmes roulant de ses deux yeux: «O maître, j’avais espéré avec vous «P ar la grâce du Bouddha partager

L a même vie, la même vocation,

Même demeure et libération,

Même commisération et pensée.

L e même destlin lie nos volontés,

N os vues conduisent à même tournant.

Oui l ’aurait cru? M e voilà sans battant'.

M ains vides, pieds nus, comment l ’em porterl»

Longtemps Singet se lamenta, puis lui vint à l’esprit cette pensée: «Le monstre me connaît. Je m’en souviens:

n’a-t-il pas vanté mon talent au combat en disant que j’étais resté digne de celui qui avait jeté le trouble au palais céleste? Ce ne peut donc pas être quelque créature maléfique ordinaire, mais certainement quelque mauvaise étoile tombée du ciel à la suite, je présume, de pensées mondaines. Mais je ne sais d’où ce démon est descendu. Il faut que je monte là-haut me renseigner.»

rencontre le roi céleste Vaste-Regard, qui lui demanda en s’inclinant:

«Où donc allez-vous, grand saint?

— Je souhaiterais voir l’empereur de Jade à propos d’une affaire dont j’aimerais l’entretenir. Que fais-tu ici?

— C’est mon tour de garde au portail sud.»

Il n’avait pas fini sa phrase, que les quatre maréchaux Ma, Zhao, Wen et Guan paraissaient et le saluaient:

«Excusez-nous de n’être venus vous accueillir, grand saint. Veuillez attendre le thé.

— Je suis pressé», répliqua Singet en prenant congé de Vaste-Regard et des quatre maréchaux. Il franchit le portail et gagna d’une traite la salle des Nuées Mystérieuses, où il tomba sur les quatre précepteurs céleites Zhang Daoling, Ge Xianweng, Xu Jingyang et Qiu Hongji; il y avait aussi les six officiers de la constellation du Sud et les sept de la Grande Ourse;

tous étaient sortis l’accueillir et le saluer, mains levées:

«Qu’est-ce qui vous amène ici, grand saint? Auriezvous accompli votre tâche de protedfion du moine chinois?

— Trop tôt, bien trop tôt! La route est longue et les démons partout: nous ne sommes qu’à la moitié de notre tâche et, dans l’immédiat, retenus à la caverne du Capuchon-d’Or de la montagne du même nom. Comme un rhinocéros maléfique y avait emporté mon maître, j’y suis allé le provoquer au combat, mais ses pouvoirs sont si vastes qu’il m’a enlevé la trique cerclée d’or, de sorte que je me trouve bien en peine de le capturer. Je le suspeéte d’être quelque mauvaise étoile descendue en ce bas monde, mais je ne sais laquelle; c’est pourquoi je souhaiterais trouver l’empereur de Jade et lui demander raison de cet intolérable laxisme.

— Le sacré singe! » se mit à rire Xu Jingyang, «toujours aussi insolent.

— Je ne suis pas insolent; tel est mon franc-parler, et il me permet d’aller au bout des choses.

— Inutile de discuter plus longtemps», coupa Zhang Daoling, «allons l’annoncer.

— Merci beaucoup, grand merci! ».

Les quatre précepteurs célestes l’annoncèrent sur-lechamp à la salle d’audience et le conduisirent au pied du trône de Jade.

U vre XI, c h a p it r e l i

«Je vous dérange, mon vieil ami, je vous dérange», s’excusa le Novice en lui tirant une grande révérence, «je suis chargé de la protedion du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l’Ouest. On a eu beaucoup d’ennuis, mais je ne m’y étendrai pas: nous avons présentement atteint le mont du Capuchon-d’Or où un rhinocéros maléfique a emporté dans son repaire le moine chinois pour le dévorer, séché, bouilli ou cuit à la vapeur, je ne sais.

J ’ai été le chercher à sa porte pour lui livrer combat, mais l’animal, qui me connaît et qui est vraiment très fort, a réussi à me désarmer, de sorte que je serais bien en peine de le capturer. Comme je suspede une mauvaise étoile d’être descendue du ciel, je me suis permis de vous en faire part.

Je supplie humblement Votre Céleste Honneur de condescendre dans sa grande commisération à examiner le cas, décréter une enquête pour identifier la mauvaise étoile et dépêcher des troupes afin d’éliminer le démon. Je vous en conjure avec crainte et tremblement.»

Puis, s’inclinant à nouveau bien bas: «C’est ce que je me permets de soumettre à votre attention.»

Ge Xianweng, qui se tenait auprès de l’empereur de Jade, se mit à rire:

«Singe, que signifient ces façons? Hautain pour commencer, respedueux pour finir!

— Je m’en garderais, je m’en garderais!» répondit Singet, «il ne s’agit point de cela; c’est que je ne puis présentement jouer de ma trique.»

Quand il eut fini de l’entendre, l’empereur de Jade fit transmettre ces instrudions urgentes au service de surveillance: «Menez, conformément à la supplique de Conscient-de-la-Vacuité, une enquête auprès de toutes les constellations ainsi qu’auprès des dieux souverains de chaque “maison” afin de savoir si l’un d’eux ne serait point descendu sur terre, poussé par quelque pensée mondaine. Revenez vous faire entendre, sitôt la mission accomplie. »

Le seigneur responsable du service obtempéra et partit sur-le-champ effeduer l’inspedion en compagnie du grand saint. Il commença par les officiers sous les ordres des dieux-rois des quatre portes du ciel; ensuite il inspeda les divinités de diverses catégories de la constellation des Trois Enclos mineurs; puis il examina les mandarins en charge de la cour du Tonnerre, Tao, Zhang, Xin, Deng, Gou, Bi, Pang et Liu. En dernier lieu, ils parcoururent les trente-trois cieux: tout y était calme. Ils passèrent alors successivement dans les vingt-huit «maisons»: les sept de l’e St, les sept de l'oue St, les sept du sud et les sept du nord.

Pas une qui ne fût en paix. Ils poussèrent leurs investigations jusqu’au soleil, à la lune et aux cinq planètes, et même aux quatre astres en trop. Pas la moindre pensée mondaine dans le ciel entier!

«Puisqu’il en est ainsi», conclut Singet, «ma visite en la précieuse salle des Nuées-Mystérieuses est sans objet et je suis profondément embarrassé d’avoir dérangé le grand empereur de Jade. Retourne donc faire ton rapport. J ’attends la réponse ici.»

Le seigneur du service de surveillance s’exécuta tandis que Singet meublait une longue attente en composant un poème qui témoignait de son euphorie:

Sous la brise monte le bonheur étale

Dans le calme de brillantes étoiles.

L a jo ie règne sur la terre entière:

Partout sont enterrées les haches de guerre.

«Il ne manque aucune constellation au ciel; les gardes divins sont partout à leur poète; nul ne songe à descendre chez les mortels», rapporta le chef de service à l’empereur de Jade à l’issue de cette enquête exhaustive.

— Propose à Conscient-de-la-Vacuité de choisir quelques capitaines célestes afin de capturer ce monstre du monde inférieur», décida le souverain des dieux après l’avoir entendu.

Les quatre précepteurs célestes sortirent aussitôt de la salle d’audience porter à la connaissance de Singet le décret impérial: «O grand saint, aucune des divinités des palais célestes n’étant en cause, Sa Majesté, par une faveur insigne, t’invite à choisir parmi les capitaines célestes afin de capturer le démon.»

Tête baissée, le Novice se disait: «La plupart de ces guerriers du ciel sont loin de me valoir; bien peu sont de mon niveau. Quand je pense que l’empereur de Jade avait envoyé contre moi cent mille hommes des troupes célestes lorsque j’avais provoqué du raffut au paradis, qu’il avait fait déployer filets célestes et nasses terrestres sans qu’un seul de ces capitaines osât se mesurer à moi! Il a fallu qu’il fasse appel au petit saint Erlang pour trouver adversaire 'Livre XI, chapitre li

de ma taille. Comment l’emporter sur un démon plus fort que moi?»

«Les temps ont changé», lui dit Xu Jingyang qui devinait ses pensées, «ils sont tout différents. Ainsi va le diéton: Une chose chasse l’autre. Pourrais-tu désobéir à l’ordre impérial? Il te suffit de te fier à ton jugement pour choisir les meilleurs, sans tergiverser au risque de compromettre l’affaire qui t’amène.

— Puisqu’il en est ainsi, assure Sa Majesté de ma profonde reconnaissance. Il serait en effet embarrassant de contrevenir à sa direâive. Je ne souhaite pas non plus avoir effedué ce périple en vain: puis-je me permettre de te demander de faire savoir à l’empereur de Jade que je me contenterai du roi céleste Li Porte-Pagode et du prince Nata. Eux, au moins, ont encore des armes pour terrasser les monstres. Nous verrons bien quelle sera l’issue du combat. S’ils le capturent effeétivement, ce sera ma chance. Sinon, nous aviserons à ce moment-là.»

Le précepteur céleste fit son rapport en conséquence à l’empereur de Jade, qui donna immédiatement l’ordre à Li père et fils de se porter au secours de Singet à la tête d’une armée céleste. Les deux rois vinrent aussitôt à sa rencontre; Singet s’adressa de nouveau au précepteur céleste:

«Je suis infiniment reconnaissant à l’empereur de Jade de l’aide qu’il m’envoie, mais j’ai encore une requête à transmettre: avoir à notre disposition ne serait-ce que deux ducs du Tonnerre; quand le combat sera engagé, ils pourraient foudroyer le monstre du haut des nuages en le frappant mortellement à la tempe. Ne serait-ce pas un plan excellent?

— Parfait! Entendu! » répondit en riant le précepteur, lequel fit rapport à l’empereur de Jade, qui donna aux bureaux du neuvième ciel l’ordre d’avoir à dépêcher les deux ducs du Tonnerre Deng Hua et Zhang Fan afin qu’ils assistassent les rois célestes dans la capture du monstre.

Ils descendirent donc du ciel par le portail sud, en compagnie des rois célestes et de Singet, et arrivèrent à destination dans l’instant.

«Voici le mont du Capuchon-d’Or, où se trouve la grotte du même nom», précisa Singet, «veuillez décider entre vous de celui qui engagera le premier la bataille.»

Le roi céleste Li abaissa son nuage, disposa ses troupes IO

sur le flanc sud de la montagne et répondit: «Comme vous le savez, grand saint, mon fils Nata, qui a déjà terrassé les démons de quatre-vingt-seize cavernes, eët fort habile à se transformer et ne se sépare jamais de ses armes démonifuges. Il convient de l’inviter à le provoquer au combat le premier.

— Dans ce cas», répliqua Singet, «permettez-moi de conduire le prince.»

Rassemblant ses puissantes énergies, celui-ci sauta au sommet de la haute montagne avec le grand saint et se rendit droit à l’entrée de la grotte, qui était déserte et hermétiquement fermée.

«Ouvre, maudit démon!» cria en s’avançant Singet, «rends-nous le Maître!»

Le petit monstre de fadion à la porte alla aussitôt annoncer:

«Votre Majesté, Singet le Novice vient d’amener un jeune garçon et vous provoque au combat.»

«Je lui ai soustrait sa trique de fer, à ce singe: il lui serait difficile de combattre les mains vides», se dit le démon, «je suppose qu’il a fait appel à des renforts.» Et d’ordonner:

«Apportez mes armes!»

Lance en main, il sortit voir: c’était un petit garçon d’une extraordinaire beauté, plein de vigueur. Assurément:

Charm ant visage lisse comme le jade,

En tre les lèvres dents à l'éclat d'argent.

Ses je u x au regard fie r lancent des éclairs, Vaporeux chignons défaits sur son large firont.

Flottent les flammes de la ceinture,

B rille la robe aux reflets d'or pur.

E n m iroir sur le cœur tenu p a r des anneaux, L es bottes de combat unies à l'arm ure,

Petit de corps, mais puissant p a r la voix,

Protetteur des trois deux, c'est N ata,

L e terrible.

À sa vue, le démon éclata de rire: «Tu es le troisième gosse du roi Li, appelé prince Nata; pourquoi viens-tu criailler à ma porte?

— Parce que, maudit démon, tu sèmes le désordre», répliqua le prince, «parce que tu t’es emparé du saint 1 # S; ' T f —'

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D î«j et Zhang allaient entrer en action.

moine des terres de l’Est, j’ai reçu de l’empereur de Jade l’ordre exprès de t’arrêter.

— Je suis persuadé que c’est Singet qui t’a fait venir», rétorqua le monstre, emporté par une violente colère, «oui, c’est moi qui le détiens, ce moine. Mais, mon petit, de quelle force te crois-tu donc dans les arts martiaux pour oser proférer d’aussi arrogantes paroles? Ne t’enfuis pas, tâte un peu de ma lance!»

Brandissant son sabre à'décapiter les êtres maléfiques, le prince fit face. Comme ils en venaient aux mains et engageaient le combat, le grand saint se tourna vers le flanc de la montagne en criant: «Holà! où êtes-vous, les ducs du Tonnerre? Venez vite, lancez la foudre sur le démon, aidez-le à le terrasser!»

Deng et Zhang s’embarquèrent en toute hâte sur un rayon lumineux. Ils allaient entrer en aétion lorsque le prince, recourant à la magie, se transforma en combattant à trois têtes et six bras, une arme différente dans chaque main. Il allait les abattre sur le démon, quand celui-ci, à son tour, apparut avec trois têtes et six bras, lui opposant trois longues lances. Usant à nouveau de ses pouvoirs d’exterminateur des monstres, le prince jeta en l’air les six sortes d’armes. Lesquelles? Le sabre à décapiter, l’épée à abattre, le lacet à lier, le pilon à assommer, la boule brodée et la roue de feu. D’un cri puissant, il les multiplia par dix, de dix en cent, de cent en mille et en dix mille, de ces six sortes qui s’abattaient comme grêle sur le démon. Celui-ci gardait le plus grand calme:

sortant d’une main le cercle d’une blancheur étincelante, il le lança dans les airs en criant: «Attrape!» Il redescendit en sifflant, aspirant les six sortes d’armes. Désemparé, Nata ne dut le salut qu’à la fuite. Le roi-démon triomphait.

Dans les airs, les deux ducs du Tonnerre riaient sous cape: «Heureusement que nous avons perçu à temps la situation et n’avons pas lâché la foudre. S’il nous l’avait emportée, comment aurions-nous pu retourner voir Sa Céleàte Majesté?»

Tous deux descendirent de leur nuage et se rendirent avec le prince auprès du roi Li, sur la pente sud: «Le démon dispose d’énormes pouvoirs!

— Pas plus que ça», intervint Singet en riant, «si ce n’était ce redoutable anneau. Je me demande ce que peut être ce trésor capable de tout aspirer dès qu’il est jeté en l’air.

— Le grand saint est d’une inconscience incroyable», s’indigna Nata, qui ne pouvait contenir son ressentiment, «nous avons perdu nos armes et sommes mis en déroute, tout cela à cause de toi. Nous sommes terriblement ennuyés, et tu ris!

— Crois-tu que je ne le suis pas aussi, après tout?

Puisque pleurer n’est point une solution, mieux vaut en rire. »

Le roi céleste intervint: «S’il en est ainsi, comment en finir?

— À vous d’y réfléchir encore une fois», répondit Singet, «nous ne pourrons le capturer qu’au moyen de ce qui ne saurait être aspiré par l’anneau.

— L’eau et le feu doivent être ce qu’il y a de mieux», suggéra le roi, «comme le dit l’adage: Eau et feu sont sans pitié.

— Vous avez raison!» s’exclama à ces mots Singet, « restez assis tranquillement ici pendant que je pars faire un tour là-haut.

— Y retourner pour quoi faire? demandèrent les ducs du Tonnerre.

— Inutile, cette fois, de s’en ouvrir auprès de l’empereur de Jade. Je me contenterai de franchir le portail méridional et de monter au palais de Splendeur-Rouge prier le seigneur de la planète de la Vertu du feu de descendre lâcher un feu qui brûlerait le monstre ou bien réduirait en cendres l’anneau et nous permettrait de le capturer: un moyen d’une part de récupérer les armes pour que vous retourniez au ciel, d’autre part de délivrer de cette épreuve notre maître.»

— N’hésitons plus », répondit le prince, rempli d’aise à cette proposition, «prions le grand saint de partir pour revenir au plus vite. Nous t’attendons ici.»

Singet repartit donc et fut à nouveau devant la porte sud du ciel. Vaste-Regard et les quatre chefs des gardes l’accueillirent avec cette question: «Pourquoi revenez-vous, grand saint?

— Le roi céleste Li avait envoyé son fils au combat, mais le démon lui a enlevé ses six armes. Je voudrais aller au palais de Splendeur-Rouge solliciter l’aide du seigneur de î ’astre de la Vertu du feu.»

Les quatre généraux n’osèrent le retenir plus longtemps et le laissèrent entrer.

Au palais de Splendeur-Rouge, il aperçut les divinités du département du feu, qui entrèrent l’annoncer: «Singet Conscient-de-la-Vacuité souhaiterait être reçu par Votre Seigneurie.»

Le seigneur de la Vertu du feu, Trois-Souffles du Sud, reétifia sa tenue et sortit l’accueillir: «Le service de surveillance est venu m’inspeâer hier; personne ici n’a eu de pensée mondaine.

— Je sais. Mais le roi Li et son fils, vaincus, ont perdu leurs armes. Je suis venu vous prier de nous apporter quelque secours.

— Nata eêt la divinité qui préside à la grande assemblée des Trois dons; immenses sont ses pouvoirs; il a déjà terrassé les démons de quatre-vingt-seize grottes. S’il n’y parvient pas, comment l’humble dieu que je suis pourrait-il oser y prétendre?

— C’est que nous en avons discuté avec le roi céleste Li; entre le ciel et la terre, il n’est de force comparable à l’eau et au feu. Le monstre dispose d’un anneau capable d’arracher aux gens ce qu’ils ont en main. Je ne sais ce que c’est, mais puisque l’on dit que le feu détruit tout, je me suis permis de venir vous prier de donner au département du feu l’ordre de brûler ce monstre pour tirer notre maître de cette épreuve.»

À ces mots, le seigneur de la planète de la Vertu du feu fit l’appel des troupes de son département et se rendit avec Singet sur le versant sud du mont du Capuchon-d’Or où ils rejoignirent le roi céleste Li et les autres.

«Grand saint», proposa le roi Li, «retournez le pousser à sortir et attendez que j’aie engagé le combat. Au moment où il se saisira de l’anneau, je me retirerai pour laisser les troupes commandées par la Vertu du feu le brûler.

— Parfait, je vais avec toi», répondit en riant Singet.

Vertu-du-Feu se tenait donc au sommet d’un pic en compagnie du prince et des ducs du Tonnerre, prêt à engager le combat.

Quant à Singet, arrivé à l’entrée de la grotte au Capuchon-d’Or, il se mit à crier: «Ouvre! Rends-moi le Maître sans tarder!»

On eut tôt fait de prévenir le maître de la caverne:

«Singet est revenu!»

Le démon sortit à la tête de ses troupes et, à la vue du Novice, l’apostropha: «Maudit singe, qui donc as-tu encore fait venir?»

On en informa le roi Li Porte-Pagode qui gronda: «Tu me reconnais, maudite créature?»

Le roi-démon se mit à rire: «Je présume que tu veux venger ton fils, mon bon roi Li, et reprendre ses armes.

— En effet, et par ailleurs te capturer pour délivrer le moine chinois. Point d’esquive, en garde! Tâte de mon sabre! »

La créature évita le coup d’un bond sur le côté et plongea sa lance. Quel magnifique duel à l’entrée de la caverne! Quel speétacle!

L e roi célestie abattait son sabre, accueilli p a r la lance du monstlre, l'un divinité dépêchée p a r le souverain des dieux, l ’autre horrible créature formée au mont du Capuchon-d’O r. L ’un déploie son prestlige m ilitaire pour opprim er la Loi du Bouddha, l ’autre étend ses efforts pour tirer le M aître du malheur. L e roi célestiefait voler sable et pierres, les démons soulèvent terre et poussière. L a terre soulevée plonge l ’univers dans les ténèbres, le sable trouble mers et rivières. C ’est pour le moine chinois q u i veut saluer le Vénéré du monde que les deux combattent avec tant d ’énergie.

Les voyant engagés dans ce combat, Singet ne fit qu’un bond jusqu’au sommet du pic pour dire au seigneur de la planète de la Vertu du feu:

«Attention! Ils en arrivent au moment crucial de la mêlée, où le monstre va sortir encore une fois l’anneau...»

Le roi céleste s’en aperçut, rompit le combat et s’enfuit sur une luminosité de bon augure. Du haut de son poste d’observation, le seigneur de la Vertu du feu fit aussitôt transmettre aux dieux de son département l’ordre d’entrer en aélion tous ensemble. Une scène vraiment terrible.

Quel feu!

« L e Sud est l ’essence même du feu», dit un classique. Une étincelle q u i pourrait incendier d ix m ille arpents de rizières! C a r, p a r sa puissance, Trois-Souffles peut fa ire p a rtir le feu de m ille endroits. I l existe lances de feu, sabres de feu, arcs de feu, flèches de feu: à chaque service son arme. Dans les airs croassent en volant les corbeaux de feu.

Dans la montagne galopent des chevaux de feu. Rats rougeoyants et dragons flamboyants vont p a r paires. Les uns crachent d ’ardentes flammes qu i embrasent m ille lieues, les autres soufflent une épaisse fumée qu i obscurcit tous les horizons. L es chars à feu sont renversés, les gourdes à feu déversées. L es bannières defeu agitent le ciel entier de nuées irisées, des bâtons de feu embrasent la terre entière.

N e parlez point de N ing Q i q u i fouetta ses bœufs: c’eél autre chose que l ’incendie de la falaise Rougé, car c’eff là feu du ciel, bien plus terrible que feu ordinaire, brasier à fa ire rougir le vent!

Mais c’est sans la moindre crainte que le démon vit venir l’incendie. Il lança en l’air l’anneau, qui redescendit en aspirant tout avec un bruit de succion: dragons, chevaux, rats, corbeaux, lances, sabres, arcs et flèches. Tout cela fut emporté par le cercle magique! Le monstre rassembla ses troupes et retourna triomphant à son repaire.

Une bannière inutile en main, le seigneur de la Vertu du feu réunit ses officiers et, assis en compagnie du roi céleste sur le flanc sud de la montagne, se tourna vers Singet:

«Grand saint! Cette créature maléfique est vraiment unique en son genre! Maintenant que j’ai perdu mon équipement d’incendiaire, que faire?

— Ne vous désolez pas», répliqua en riant le Novice, «restez donc tranquillement assis, messieurs. Je vais faire un tour et je reviens.

— Où vas-tu encore? demanda le roi céleste.

— Si la créature ne craint pas le feu, c’est sûrement qu’elle a peur de l’eau. L ’eau eÊ capable de vaincre le feu, dit l’adage. Attendez que je sois passé au portail nord du ciel solliciter du seigneur de la planète de la Vertu de l’eau qu’il use de son pouvoir pour inonder la caverne et noyer le monstre. Je vous rapporterai alors vos objets.

— Le plan est excellent, mais je crains que votre maître ne soit noyé lui aussi.

— Ce n’est rien. Je connais le moyen de le ranimer, s’il est noyé. Je m’en voudrais de vous retarder plus longtemps.

— Dans ce cas, allez-y, je vous en prie, allez-y! » conclut Vertu-du-Feu.

Sacré grand saint! D’une culbute dans les nuages, il fut rendu à la porte septentrionale du ciel. Le roi céleste Sait-Tout s’avança pour le saluer: «Où vas-tu, grand saint Singet?

— Je voudrais aller au palais de Sombre-Etendue voir le seigneur de la Vertu de l’eau pour lui parler d’une certaine affaire. Que fais-tu ici?

'Livre XI, chapitre li

— C’est mon tour de garde.»

Ils échangeaient ces propos quand parurent les quatre maréchaux célestes Pang, Liu, Gou et Bi qui saluèrent le Novice et l’invitèrent à prendre le thé.

«Ne vous dérangez pas!» répondit-il, «j’ai une affaire pressante à régler.»

Prenant congé des dieux, il se rendit donc d’une traite au palais de Sombre-Étendue et pria les divinités du département des eaux de l’annoncer de toute urgence.

«Le Grand Saint égal au Ciel, Singet Conscient-de-la Vacuité, est là!»

A ces mots, le seigneur de la Vertu de l’eau demanda à tous les rois-dragons de se retirer et de procéder à l’inspeétion des quatre mers, cinq lacs, huit fleuves, quatre cours d’eau, trois rivières, neuf affluents, sans rien négliger ailleurs. Il ajusta son bonnet, fixa sa ceinture et sortit l’accueillir à la porte du palais. Il lui dit, tandis qu’il l’invitait à entrer: «Le service de surveillance e£t venu hier nous inspecter de peur que ce ne soit quelque dieu de notre département qui aurait été entraîné par une pensée mondaine à provoquer des maléfices. Les vérifications sont en cours.

— Le démon n’eàt pas une divinité aquatique, ses pouvoirs sont trop vastes. J ’ai d’abord obtenu de l’empereur de Jade la grâce de l’envoi du roi céleste Li et de son fils, pour le saisir, assistés de deux ducs du Tonnerre, mais ils ont été désarmés par un cercle magique. Faute de mieux, je suis allé au palais de Splendeur-Rouge inviter le seigneur de la Vertu du feu à le brûler à la tête de ses troupes, mais l’anneau lui a enlevé à lui aussi ses chevaux et dragons de feu. Puisque cette créature ne craint pas les flammes, elle doit redouter l’eau, je présume. Voilà pourquoi je viens vous prier d’user de votre pouvoir pour me le capturer et me permettre de leur rendre leurs armes. Nous pourrions également sauver notre maître, qui eàt à l’épreuve.»

À ce discours, Vertu-de-l’Eau donna aussitôt l’ordre au comte du fleuve Jaune de suivre le grand saint et de lui porter secours. Il sortit de sa manche un bol de jade blanc:

«Voilà ce que j’ai à remplir d’eau.

— Qu’est-ce que cette tasse peut bien contenir?»

objeda le Novice, «comment noyer le démon avec ça?

— Pour ne rien cacher à Votre Éminente Sainteté, ce L ’eau refittaìt à gros bouillons vers l ’ex térieur.

bol contient l’eau du fleuve Jaune, le fleuve entier, quand il est plein à ras bord.

— La moitié suffira», répliqua Singet joyeusement.

Sur ce, il prit congé de Vertu-de-FEau et quitta en hâte le portail des cieux en compagnie du dieu du fleuve Jaune.

Le comte puisa dans le fleuve de quoi remplir à moitié le bol et suivit le grand saint jusqu’au mont du Capuchon-d’Or, où ils retrouvèrent, sur la pente sud, le roi céleite, le prince, les ducs du Tonnerre et Vertudu-Feu. Ils se mirent tous à parler des récents événements.

«Inutile d’entrer dans tous ces détails», coupa Singet, «laissez plutôt le comte repartir avec moi. Quand je crierai d’ouvrir, inutile d’attendre que le monstre soit sorti pour verser l’eau contre la porte: toute la nichée sera noyée.

J ’irai alors repêcher le cadavre du Maître et le ferai revivre sans tarder.»

Le comte obéit et, suivant de près le Novice, contourna la montagne jusqu’à l’entrée de la grotte. Dès que le petit monstre de fadion reconnut la voix de Singet, il se hâta de prévenir son maître: «Conscient-de-la-Vacuité est revenu! »

Le démon sortit aussitôt, lance en /avant, après s’être muni de l’anneau. Au moment où grinçait le portail de pierre, le comte jeta le contenu du bol. À la vue de l’eau qui surgissait, le monstre lâcha sa lance, tira en hâte son anneau et ferma la porte intérieure. L’eau refluait à gros bouillons vers l’extérieur! Singet, effaré, n’eut que le temps de faire une culbute et de se retrouver avec le comte du fleuve au sommet du pic. Les autres dieux, montés sur des nuages, en avaient fait autant et, de la hauteur, contemplaient le speétacle des flots qui montaient dans un affolant débordement liquide. Quelle inondation!

Une louche, mais en vérité insondable

car, p a r m e divine

mobilité, l ’eau à toutes choses profite, coule et enfle les m ille et une rivières. Écoutez le grondement qu i fa it trembler la vallée, voyez ce surgissement qu i monte au ciel. Un bruit plus imposant que roulements de tonnerre, une avalanche de rouleaux rugissants!

Un flo t de m ille toises s’engouffre p a r les routes, d ix m ille étages de vagues se lancent à l ’assaut de la falaise, dans un cliquetis de jad e déversé, dans un claquement de cordes cassées.

en tourbillons infinis. H lle s ’insinue dans tous les creux, confondant torrents et ravins.

«Catastrophe!» s’exclamait Singet, alarmé, «l’eau inonde la campagne et noie les champs sans même atteindre la grotte. Que pouvons-nous faire?»

Comme il demandait au comte de ramasser l’eau au plus vite, celui-ci répondit: «L’humble dieu que je suis ne sait que la répandre, non point la reprendre. Comme dit l’adage: Eau répandue ne se ramasse. »

Eh! Mais les montagnes étaient hautes, alors que l’eau se précipite vers le bas: en un instant, elle avait rejoint torrents et fossés.

Puis on vit réapparaître plusieurs petits monïtres devant la grotte: ils criaient et gambadaient, tendant le poing et agitant lances ou bâtons. Ils reprenaient leurs jeux avec entrain et bonne humeur.

«Nous avons perdu notre temps», fit remarquer le roi céleste, «l’eau n’a pas même pénétré dans le repaire.»

Incapable de retenir la colère qui agitait son cœur, Singet se mit à faire des moulinets de ses poings et, se précipitant vers la porte, cria: «Où vas-tu? En garde!»

Les petits monstres, affolés, lâchèrent leurs armes et coururent se réfugier à l’intérieur, tout tremblants:

«Votre Majesté, il veut nous battre!»

Lance dressée, le roi-démon sortit l’accueillir à l’entrée:

«Maudit singe, quelle impudence! Toi qui as échoué plusieurs fois contre moi, que ni le feu ni l’eau n’ont pu approcher, que viens-tu faire sinon me remettre ta vie?

— Mon fiston, tu t’embrouilles: c’est toi qui vas me remettre ta vie, pas moi! Approche, viens prendre une beigne!

— Tu trafiques tes comptes, mon singe!» ricana le monstre, «opposer ton poing à ma lance! Et un poing pas plus gros qu’une noix, la peau sur les os, prétendre s’en servir comme d’un marteau! C’est bon, je dépose ma lance et je t’offre un tournoi de boxe. Tu vas voir!

— Voilà qui est bien dit», fit Singet en riant, «approche!»

Le démon retroussa ses vêtements et se mit en posture de combat, les deux poings levés, de la grosseur de ces masses de fer qui servent à presser l’huile. Singet, jambes écartées, se penchait en avant. Là, devant l’entrée, il commença par lui décocher plusieurs coups. Quel combat!

Ouvrant large le quadrilatère, ils lancent au vol double pied. Ils visent la poitrine et les côtes, arrachent la cœur et la rate. C ’est la position de l ’immortel qu i montre du doigt le chemin, puis celle de L a o zi chevauchant une grue. L a plus pénible efl celle du tigre affamé se jetant sur sa proie, la plus vicieuse celle du dragon jouant dans l ’eau.

L e démon fit le caïman qu i se retourne, le grand saint le cerf qui détache ses cornes [...]. A u coup de paume de Guanyin, le Novice répondpar le coup de pied de /’arhat. L e d ire li long ne saurait avoir la force du crochet serré. Ils engagent plusieurs dizaines de combats avec égale compétence, sans qu’aucun ne faiblisse.

Ils combattaient avec une telle virtuosité devant la grotte que le roi céleste Li, ravi, criait son admiration tandis que Vertu-du-Feu applaudissait. Les ducs du Tonnerre et le prince Nata, à la tête des troupes divines, avaient bondi en avant, prêts à s’élancer à la rescousse de Singet. De l’autre côté, la foule des monstres agitaient leurs bannières et frappaient les tambours, sur le point de se porter au secours de leur roi en brandissant épées et lances.

Se rendant compte du danger de la situation, Singet s’arracha une touffe de poils et, les éparpillant en l’air, cria: «Transformation!»

Aussitôt, une quarantaine de petits singes surgirent, s’efforçant d’immobiliser le monstre, lui tenant les jambes, le prenant à la taille, lui griffant les yeux et lui tirant les cheveux. Prise de panique, la créature sortit l’anneau; ce que voyant, Singet et le roi céleste remontèrent sur leur nuage et s’enfuirent au sommet du pic. Le démon jeta en l’air le cercle qui redescendit en happant la quarantaine de petits singes qui reprenaient leur forme originelle de poil. À la tête de sa troupe, il ramena le butin dans la grotte, dont il fit clore l’entrée avant de célébrer joyeusement son triomphe.

«Singet le grand saint eêt toujours un brave! » se récria le prince, «cette partie de boxe s’est déroulée comme un vrai travail de broderie, des fleurs sur le brocart! Quant à ta méthode de démultiplication du corps, la démonstration était éblouissante.

— Messieurs, vous qui observiez à bonne distance», demanda en souriant Singet, «que pensez-vous de la performance de la créature comparée à la mienne?

— Trop lâche son poing, trop lent le pied», répondit le roi céleste Li, «il n’a pas ta vivacité. Quand il nous a vus partir, il s’est affolé; et quand tu as usé de la démultiplication, il a paniqué; voilà pourquoi il a eu recours aux grands moyens que lui offre son anneau magique.

— Lui-même serait facile à maîtriser, si ce n’était cet anneau, fit remarquer Singet.

— Il faut s’en emparer pour obtenir la viâoire. Ensuite nous pourrons le capturer, observèrent Vertu-de-l’Eau et le comte du fleuve.

— Mais comment?» objeéta Singet, «À moins de le voler.

— Pour ce qui est du rituel du vol», ajoutèrent en riant les ducs Deng et Zhang, «il n’y a pas plus habile que notre grand saint. Pensez aux temps où il a fait sensation au palais du ciel, lorsqu’il a dérobé le vin impérial, chapardé des pêches, subtilisé du foie de dragon et de la moelle de phénix, et jusqu’à l’élixir de seigneur Laozi! Quel incomparable talent! C’eS't lui et nul autre qu’il faut embaucher pour ce travail.

— Bien dit, et facile à dire», répliqua Singet, «puisqu’il en est ainsi, restez donc assis pendant que je vais aux nouvelles.»

Sacré grand saint! Il sauta au bas du pic, se pointa discrètement à l’entrée de la grotte et, d’une secousse, se transforma en mouche fine d’une rare élégance:

A ile s p lu s minces que membranes de bambou, Corps plus petit que le cœur de la fleur,

L es pattes guère plus grosses qu’un p oil,

L es yeux tels des étoiles scintillantes,

H abile à repérer parfum s et odeurs,

Rapide à se laisser porter p a r le vent,

I l ne saurait fa ire pencher la balance,

M ais a un côté aimable et utile.

D’un vol léger il atteignit la porte, grimpa jusqu’à la fente, s’y glissa: qui de danser, qui de chanter parmi la foule des monstres, grands et petits, rangée de chaque côté. Le vieux roi trônait sur une haute extrade. Devant lui s’étalaient du serpent, de la venaison, des pattes d’ours, de la bosse de chameau, des légumes de montagne et des fruits. D’un pot à vin vert céladon, l’on versait force rasades de koumis de chèvre et de vin de palme odorant.

Se perdant dans la foule des petits monstres, Singet se changea cette fois en esprit à tête de blaireau et se rapprocha imperceptiblement du trône: il eut beau scruter longuement les alentours, impossible de voir où le roi-démon avait déposé l’anneau. D’un mouvement brusque, il passa derrière l’estrade et aperçut dans la salle arrière, suspendus très haut, les dragons de feu qui geignaient et les chevaux de feu qui hennissaient. Contre le mur de gauche était appuyée sa trique cerclée d’or.

Oubliant de changer d’aspeét dans sa joie et sa hâte de la reprendre, il s’avança, la saisit et, reprenant sa forme originelle, il exécuta quelques moulinets avant de se frayer une voie de sortie à coups de bâton. La foule des monstres tremblants et alarmés était prise de panique.

Le roi-démon réagit trop tard: repoussant les uns, renversant les autres, Singet s’ouvrit un passage sanglant jusqu’à la sortie du repaire.

Trop sûr de lu i, le démon, p ris p a r surprise, L e lam e reprendre trique et intiative'.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment les choses tournèrent, écoutez la séance qui vient.