Le récit nous a conté comment Singet récupéra sa trique cerclée d’or et se fraya une voie jusqu’à la sortie:
d’un bond, il fut sur le pic élevé et se tourna vers les dieux, le cœur empli de satisfaction.
«Comment cela s’est-il passé cette fois-ci? demanda le roi céleste Li.
— Quand je suis entré, transformé, dans la grotte, les monstres chantaient, dansaient et trinquaient à la viétoire: aucun moyen d’apprendre où était caché le précieux anneau. En faisant le tour derrière le démon, j’ai entendu hennir les chevaux et geindre les dragons: j’ai compris que c’étaient les créatures du département du feu.
Contre le mur de gauche était appuyée ma trique cerclée d’or: je l’ai prise et me suis frayé une voie vers la sortie.
— Tu as récupéré ton trésor, mais les nôtres », s’inquiétèrent les dieux, «quand mettras-tu la main dessus?
— Rien de plus facile! Maintenant que j’ai cette barre de fer, de façon ou d’autre, je l’abattrai et vous les rendrai, vos trésors.»
Ils échangeaient ces propos lorsqu’ils entendirent, venant du pied de la montagne, dans le vacarme des gongs et des tambours, des cris à faire trembler la terre. C’était le Grand roi rhinocéros qui se lançait à la poursuite de Singet à la tête de sa troupe de démons.
«Parfait, parfait!» s’écria le Novice, «exaétement ce que je voulais. Restez assis, chers amis, pendant que je retourne le capturer.»
Sacré grand saint! Brandissant la trique, il lui fit face en criant: «Maudite créature, où vas-tu? En garde!»
Le démon para le coup de sa lance en l’inveftivant:
«Brigand de singe! Vraiment, quelle impudence! Me voler en plein jour!
— Tu vas voir, bête immonde! Tu ne sais pas encore ce qu’est mourir. C’est toi qui as dérobé nos biens en plein jour avec cet anneau de malheur. Aucun de ces objets n’est à toi. Ne t’enfuis pas, tâte un peu de la trique de ton seigneur et maître! »
Le monstre para d’un moulinet de la lance. Quel combat!
Devant la puissante férocité du grand saint, le monstre n ’offre point sa soumission. Ils rivalisent de vaillance sans vouloir lâcher prise. D ’un manœuvre la trique de fe r avec la vigueur d ’une queue de dragon, l ’autre la longue lance avec la force d ’une tête de python. D e vent siffle à chaque coup de bâton, la lance s’impose avec la souplesse de l ’eau courante.
Une obscure brume colorée estlompe les montagnes, la forêt frissonne d ’inquiétude sous de lourds nuages. L ’estpace se vide d ’oiseaux, les bêtes 'Livre XI, chapitre lu
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sauvages rentrent leur tête. Tandis que les petits mon Hres poussent des cris d ’encouragement, Singet rassemble ses énergies. L ’invincible trique de fe r qu i fraya m ille lieues de route vers l ’Ouestl trouve véritable adversaire en cette lance qu i règne sans partage sur le mont du Capuchon-d'Or, une rencontre qu i ne saurait s ’achever sans vainqueur n i vaincu.
Ils combattirent six heures durant sans emporter la décision. Comme la nuit tombait, le démon proposa, lance dressée: «Arrête, Conscient-de-la-Vacuité! Le ciel s’assombrit, la terre s’obscurcit: ce n’est plus le moment de se battre. Rentrons donc chacun chez soi, nous reposer un peu. Je reviendrai me mesurer à toi demain matin.
— La ferme, sale bête! Je commence à peine à
m’échauffer. Qu’importe le soir! Finissons-en!»
La créature poussa un cri, fit une feinte de sa lance et chercha le salut dans la fuite, ramenant sa troupe en armes dans la grotte, dont les portes furent solidement barricadées.
Quand Singet retourna sur le sommet en traînant la trique, les dieux, unanimes, le félicitèrent: «Force et pouvoir sont l’apanage du Grand Saint égal au Ciel, vraiment, une capacité sans mesure ni limite!
— N’exagérez rien, répliqua en souriant le Novice.
— Non, ce ne sont pas simples paroles de louanges», insista le roi céleste Li en s’approchant, «vraiment, quelle vaillance! Ce combat ne le cédait en rien à celui mené au temps où tu défiais les filets du ciel et de la terre.
— Ne parle plus de cette vieille histoire. Après la raclée qu’il a prise, le démon doit être épuisé. Je ne saurais en dire autant, quant à moi. Restez donc assis tranquillement, pendant que je retourne à la grotte m’informer au sujet de cet anneau: il faut le lui dérober avant de le capturer et de récupérer les armes pour vous les rendre et vous permettre de retourner au ciel.
— Il se fait tard», objeéta le prince Nata, «vous feriez mieux de passer une bonne nuit et d’y aller demain matin.
— Ce garçon ne connaît pas les choses de la vie», répliqua en riant Singet, «quand a-t-on vu cambrioleur se mettre à l’œuvre en plein jour? Dans ce genre de farfouille, on ne fait d’affaires que la nuit, ni vu ni connu.
— Prince, ne vous en mêlez pas», intervinrent Vertudu-Feu et les ducs du Tonnerre, «nous ne connaissons rien i à ces choses, nous autres. Le grand saint eét un expert, un vieil habitué; il faut le laisser profiter du moment: le démon est fatigué et la nuit noire le laisse sans défense.
Nous vous en prions, partez au plus vite!»
Sacré grand saint! Avec un petit rire de satisfadion, il dissimula la trique, sauta au bas de la montagne et arriva devant l’entrée de la grotte. D’une secousse, il se changea en grillon. Eh oui!
Bouche aux dures moustaches, longues antennes noires, les yeux brillants et les pattes fourchues, il chante au coin du m ur lorsque la lune brille sous la bm e légère. Dans le calme de la nuit l ’on d ira it voix humaine... V o ix entrecoupée comme s ’il pleurait dans la froide rosée d ’un paysage désolé.
De voyageurpensif à safenêtre redoute de l’entendrele grillon qui aime à se glisser sous les lits.
D’une détente des cuisses, il parvint en trois ou quatre bonds au portail et se glissa à l’intérieur par la fente.
Accroupi au pied du mur face à la lumière qui venait des lampes, il observait attentivement: la foule des monstres, grands et petits, occupés par le repas, dévoraient avec un appétit de tigre et de loup. Singet produisit pendant un bon moment le cri-cri du grillon. Peu après, la vaisselle était rangée et chacun parti faire son lit et se coucher. Le Novice attendit l’approche de la première veille pour passer dans la chambre de derrière, où le démon donnait précisément ces instrudions: «Mes petits, restez bien éveillés à chaque porte! Il est à craindre que Singet ne pénètre secrètement chez nous pour nous cambrioler sous une quelconque transformation.»
Ceux qui prenaient leur tour de garde de nuit se mirent à frapper cliquettes et sonner clochettes tous ensemble, ce qui ne faisait que faciliter les opérations de Singet. Celui-ci se glissa dans la chambre où il découvrit un lit en pierre.
De part et d’autre se tenaient des goules des arbres et de la montagne, poudrées et maquillées; elles bordaient les couvertures et s’affairaient autour du vieux démon, les unes lui ôtant ses bottes, les autres dénouant ses vêtements. Au moment où il s’en débarrassait, apparut autour de son bras gauche l’anneau d’une blancheur étincelante: en fait, il ressemblait à un bracelet de perles enfilées. Mais, voyezvous, au lieu de l’enlever, le démon le fit rouler plus haut M ontés sur les dragons de feu, ils déclenchèrent un incendie.
pour le coincer solidement autour de son bras avant de s’endormir. Ce que voyant, Singet se transforma à nouveau, cette fois en puce jaune, sauta sur le lit de pierre, se glissa sous les couvertures, rampa sur son bras et le piqua si fort que le monstre se retourna en grommelant: «Les sales esclaves! On ne les bat pas assez souvent. Elles n’ont même pas secoué les couvertures et dépoussiéré le lit. Je me demande ce qui a bien pu me mordre de cette façon!»
Il fit encore rouler un peu plus haut l’anneau avant de se rendormir. Singet monta sur le bracelet pour le piquer encore une fois. Ne pouvant plus dormir, le démon grogna: «Ça me gratte à mort!»
A le voir constamment sur ses gardes, portant le trésor sur lui sans vouloir l’ôter, le Novice désespérait de jamais pouvoir le lui dérober. Sautant au bas du lit, il se retransforma en grillon, sortit de la chambre et, passant parderrière, entendit à nouveau la plainte des dragons et le hennissement des chevaux. Dragons et chevaux de feu étaient en effet enfermés derrière des portes solidement cadenassées. Singet réapparut sous sa forme originelle, s’approcha et recourut à une façon d’ouvrir les serrures qui lui était particulière: il marmonna une incantation et il lui suffit dès lors de palper le cadenas pour que tombassent les deux languettes. Il poussa la porte et entra: il y faisait aussi clair qu’en plein jour, tant il y avait d’inâtruments incendiaires entassés. Soudain il se rendit compte que parmi les armes, contre le mur, se trouvaient justement le sabre à pourfendre les démons du prince, ainsi que les arcs et flèches de feu du seigneur astral. Furetant partout à la faveur de la lumière, Singet aperçut derrière la porte une table de pierre sur laquelle était posée une corbeille de bambou tressé où il y avait une poignée de poils. Ravi, le grand saint les saisit, souffla dessus de sa chaude haleine et, au cri «transformation!» surgirent une quarantaine de petits singes. Il leur demanda de s’emparer des sabre, épée, pilon, corde, boule, roue, ainsi que de l’arc, des flèches, de la lance, des voitures, outre la gourde, les corbeaux, rats et chevaux de feu, bref tout ce qui avait été naguère aspiré. Montés sur les dragons de feu, ils déclenchèrent un incendie qui, de l’intérieur à l’extérieur, brûlait tout sur son passage. On n’entendait plus que hululements et craquements dans une succession d’explosions qui semblaient autant de coups de tonnerre.
Pris de panique, éperdus, les monstres, grands ou petits, s’enveloppaient dans leur couverture et se couvraient la tête, criant et pleurant à qui mieux mieux. Comme ils ne trouvaient aucune issue dans leur fuite, la plupart moururent brûlés. Il était à peine minuit lorsque le Beau Singe-Roi rentra triomphalement.
Quand, du haut du pic, le roi céleste et ses compagnons virent les flammes éclatantes de l’incendie, ils se précipitèrent et virent le Novice chevauchant un dragon, suivi des petits singes. Il se dirigeait droit vers le sommet, criant: «Venez ramasser vos armes! Venez!»
Comme Vertu-du-Feu et Nata lui répondaient, il reprit d’une secousse ses poils, qui se réimplantèrent sur son corps. Le prince récupéra ses six armes, tandis que le seigneur de la planète de la Vertu du feu faisait ramasser l’équipement par son département. Tous félicitaient Singet dans la joie et les rires, il va de soi.
Bref, revenons à l’incendie qui faisait rage dans la grotte du Capuchon-d’Or: effaré au point de n’en avoir plus l’âme chevillée au corps, le Grand roi rhinocéros se leva en hâte, ouvrit la porte de sa chambre et, tenant des deux mains l’anneau, éteignit le feu à Pest en le tendant vers l’est, puis en fit autant du côté de l’ouest. Il courut ensuite partout avec le trésor, réduisant de tous côtés les flammes et la fumée qui emplissaient l’espace. Il eut beau se précipiter au secours de sa troupe de monstres, la plupart avaient déjà péri dans l’incendie. Il n’en restait guère plus d’une centaine, garçons et filles. Il s’aperçut enfin que toutes les armes avaient disparu de l’endroit où elles étaient entreposées. Il retourna au fond de la grotte et put constater que Porcet, Sablet et le Vénérable étaient restés ligotés; le cheval blanc était toujours près de l’auge et les bagages dans la pièce.
«Je me demande quel petit monstre a mis le feu par inattention et provoqué cette catastrophe! s’écriait le démon, plein de ressentiment.
— Votre Majesté», fit valoir l’un de ses gardes du corps, «cet incendie ne vient pas de nous. C’est très probablement le pillard qui a sorti l’équipement du département du feu et volé les armes divines.»
Le démon comprit enfin: «Ce n’est autre que ce brigand de Singet; c’est sûrement lui! Pas étonnant que j’aie eu tant de mal à trouver le sommeil. Je parie que c’est lui 3° qui m’a piqué deux fois après être entré sous quelque transformation. Il voulait dérober mon trésor, pour sûr, mais faute d’y parvenir, comme je le tenais serré sur moi, il s’est emparé des armes et a lâché les dragons de feu. Quelle cruelle intention! Vouloir me brûler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Maudit brigand de singe, tu auras tendu ton piège en vain. Tu ne sais pas tout ce dont je suis capable. Il me suffit de porter sur moi l’anneau pour entrer dans l’océan sans me noyer, pour plonger dans un lac de flammes sans me brûler. Cette fois, si j’attrape ce bandit, je l’écorche vif et n’aurai contentement qu’après l’avoir transformé en torche humaine.»
En proie à ces réflexions, le démon se tourmentait sans se rendre compte que les coqs chantaient et que l’aube allait se lever.
Sur le pic, le prince Nata, qui avait récupéré ses six armes, suggéra à Singet: «Grand saint, ne perdons pas de temps; l’aurore éclaire le ciel! Profitons de l’abattement du monstre; nous te soutiendrons avec le détachement du feu; repartons l’attaquer avec nos forces réunies; cette fois, nous avons toute chance de le capturer.
— Tu as raison», répliqua en riant le Novice, «mettons-nous-y tous de bon cœur, on va s’en payer!»
Ils se rendirent d’une traite à l’entrée de la grotte, chacun se donnant un air martial et imposant.
«Sors, maudit démon», cria Singet, «viens te battre!»
Comme les deux vantaux de pierre du portail avaient été calcinés par l’incendie, de petits monstres étaient occupés à balayer et ramasser la cendre. Dès qu’ils virent les dieux approcher, ils lâchèrent, affolés, leur balai, abandonnèrent les pelles et coururent vers le fond annoncer à nouveau: «Singet Conscient-de-la-Vacuité, à la tête d’un grand nombre de divinités, est revenu à l’entrée vous inveftiver et vous défier.»
À cette nouvelle, le rhinocéros fut grandement alarmé;
il grinçait des dents et roulait les yeux de fureur. Il sortit lance dressée, sans oublier l’anneau, qu’il portait sur lui, et s’employa à déverser les inveâives: «Brigand de singe, pillard, incendiaire, tu vas voir! De quel pouvoirs peux-tu donc te targuer pour oser me traiter de pareille façon?
— Maudite créature!» rétorqua le Novice sans quitter le sourire, «si tu veux savoir de quels pouvoirs je dispose, approche, je vais te l’apprendre:
'Livre XI, chapitre lu
«D'immenses pouvoirs dès mon plus jeune âge
M 'ont rendu fam eux sur tous les rivages.
E n pratiquant la V oie de l'im m ortalité,
j'obtins l'étemelle jeunesse, déjà sage.
C a r j'a i parcouru le pays de sainteté,
E n terre du cœurx plongé avec courage.
Des transformations j'a i appris l'avantage,
Dans l'efface je peux errer sans ambages.
Je capture le tigre dans la montagne,
L e dragon dans l'océan quand je m'ennuie.
Je fus déclaré roi au mont de Fleurs et Fruits, M aître de la grotte du Rideau-Torrentiel.
J 'a i eu maintes fois envie de monter au ciel, D 'y rem plir unpofîe à mon avantage.
J'obtins le titre de Grand Saint égal au C ie l E t Beau Singe-Roi, séduit p a r ce mirage.
D e n'être invité pour moi fu t un outrage,
A ce banquet des Pêches d'immortalité.
Jusqu'à l'étang de Jaspe, afin de voler,
Je me glissai: je bus du liquide de jade.
J 'a i mangé foie de dragon, m ille salades,
Je me suis gavé de pêches de m ille ans,
D 'é lix ir a i rem pli ma panse, insouciant.
Rien n'était épargné dans mon grappillage,
Toute chose rare me venait en partage!
L'em pereur de Jade, connaissant ma rage,
Lança toutes ses troupes à l'abordage.
J'envoyais les neuf lum inaires au naufrage
E t mettais à m al les cinq mauvais présages.
Pas un commandant n'était à mon étiage,
L a grande armée ne tenait le pesage!
M a force contraignit l'em pereur de Jade
A convoquer le Petit sainte sans bravade.
A u cours de soixante et douze apparences
Nous nous combattîmes avec vaillance.
Guanyin des mers du Sud vint à la rescousse,
Arm ée du vase p u r et de ce branchage.
Seigneur L a o zi usa du bracelet de diamant
Pour me capturer et me traîner en avant,
Enchaîné, devant le grand empereur de Jade.
Je fu s condamné à la décapitation,
M ais le bourreau ne p u t donner l'efiocade:
A u cou le sabre ne fa isait qu'étincelles!
Cent façons de mise à mort refiant vaines,
Je fu s mené chez seigneur L a o zi, le sage.
Dans son fourneau je passai au raffinage:
Corps plus dur qu'acier, je sortis du chauffage.
A u bout de sept fois sept jou rs, ils voulurent voir:
3 2
H ors du fourneau je bondis terrible et noir.
L es dieux s’enfermèrent, faute de barrage,
E t de Bouddha demandèrent l ’arbitrage.
E n vérité ses pouvoirs sont sans partage,
Sans lim ites sa sagesse sans rivage.
M oi qu i avais p a rié de sauter de sa main, Ecrasé sous la montagne je rongeais mon frein.
L a pacification du ciel fu t célébrée,
L ’O ueÈ devint terre de béatitude.
C inq cents ans je demeurai en servitude,
Sans la moindre poignée de riz ou goutte de thé.
Lorsque Cigale-d’O r' descendit sur terre.
On l ’envoya rendre hommages au Bouddha.
I l voulait rapporter d’authentiques soutras.
Guanyin m'engagea à me convertir au bien,
A m ’en tenir à la doctrine sans folie.
A ffranchi à l ’épreuve q u i me rendit soumis, Je vais à l ’Ouestl en quête de vrais soutras.
M audit démon, renonce aux ruses de renard,
Rends-m oi le moine chinois et salue Bouddha!»
À ce discours, le monitre montra du doigt Singet:
«C’est donc toi, le grand voleur qui pilla le ciel! Ne t’enfuis pas! Déguste un coup de ma lance! »
Le Novice s’élança à sa rencontre en jouant de sa trique.
Ils avaient engagé le combat, quand le prince Nata et le seigneur de la Vertu du feu, perdant patience, jetèrent à la tête du monstre les six armes et divers instruments du département de feu. Le grand saint devenait plus terrible encore, tandis que le duc du Tonnerre lançant la foudre et le roi céleste brandissant son sabre, sans faire de quartier, se précipitaient ensemble sur l’ennemi.
Avec un rire majestueux et sarcastique, le démon sortit de sa manche l’anneau et le lança en l’air en criant:
«Attrape! »
Avec un sifflement sinistre, il aspira tout: les six armes divines, les instruments incendiaires, la foudre, le sabre et la trique du Novice. Les dieux se retrouvaient les mains nues et Singet désarmé. Le monstre, triomphant, se retourna pour prier: «Mes petits, transportez des pierres pour fermer l’entrée, transportez de la terre pour réparer et remettez en état les chambres et galeries. J’attends que vous ayez terminé avant de tuer le moine chinois, et ses deux compagnons, en adion de grâces à la terre. Nous les partagerons après la bénédidion.»
La foule des monstres acquiesça et se mit au travail.
Nous n’en dirons pas plus à ce sujet.
Le roi céleste Li retourna au sommet du pic à la tête de sa troupe. Vertu-du-Feu en voulait à Nata de son impatience; le duc du Tonnerre reprochait au roi céleste une initiative inconsidérée. Seul le comte du fleuve gardait le silence. A les voir honteux et accablés au point de ne pouvoir se regarder en face, Singet ne pouvait que se forcer à paraître joyeux et cacher son désappointement sous un large sourire: «Mes amis, ne vous tourmentez point. Comme le disent les anciens: Défaite et vilioire sont le lot des armes. Il n’est pas si extraordinaire que ça dans les arts martiaux, comparé à nous, mais c’est qu’il a en plus ce fameux anneau qui le rend si redoutable et lui a permis de nous désarmer une seconde fois. Ne vous inquiétez donc pas et laissez-moi m’enquérir à nouveau de sa provenance.
— Mais on n’en a pas trouvé la moindre trace à l’issue de l’enquête menée dans le monde céleste tout entier, sur le rapport que tu avais présenté à l’empereur de Jade», objeâa le prince Nata, «où vas-tu aller te renseigner maintenant?
— J ’y pense: la Loi du Bouddha ne connaît point de limite. Autant monter au paradis de l’Ouest demander à notre Bouddha Ainsi-venu de parcourir de ses yeux de sapience les quatre continents de la vaste terre pour savoir où est né le monftre, où il a grandi et où il séjourne habituellement, quel genre de trésor est cet anneau. Peu importe comment, il faut l’arrêter et vous donner cette satisfaûion, mes amis, pour que vous rentriez joyeux au ciel.
— Si telle est ton intention, inutile de tarder plus longtemps», s’écrièrent en chœur les dieux, «vas-y au plus vite! »
Le brave Novice! Sur ces mots, d’une culbute dans les nuages, il fut rendu au mont des Vautours. Descendant sur la luminosité de bon augure, il contemplait le magnifique panorama. Il en détaillait les beautés lorsqu’il s’entendit appeler: «Singet Conscient-de-la-Vacuité, d’où viens-tu? Où vas-tu?»
Il se retourna brusquement: c’était une vénérée bhiksunfi. La saluant: «J’aimerais voir l’Ainsi-venu, au sujet, juátement, d’une affaire...
qu’est-ce que tu attends pour monter à l’ermitage au lieu de rester ici à regarder la montagne?
— Comme c’est la première fois que je visite cette noble terre, je me suis permis cette grande audace...
— Viens vite, suis-moi!»
Singet la suivit de près jusqu’à l’entrée du monastère du Coup-de-Tonnerre. De part et d’autre se tenaient huit imposants gardiens porteurs de foudre.
«Conscient-de-la-Vacuité», lui dit la bhiksuni, «attends ici un moment pendant que j’entre t’annoncer.»
Singet dut rester à la porte tandis qu’elle se présentait devant le Bouddha, mains jointes: «Singet Conscient-dela-Vacuité voudrait vous voir pour une affaire qui le préoccupe.»
L’Ainsi-venu donna l’ordre de l’introduire. Les porteurs de foudre le laissèrent enfin passer.
Quand le Novice se fut incliné, tête basse, le Bouddha lui demanda:
«Conscient-de-la-Vacuité, j’ai appris que la vénérée Guanyin t’avait délivré et converti à notre dodrine, que tu protégeais le moine chinois dans sa quête des Ecritures.
Comment se fait-il que tu viennes seul? Qu’est-ce qui se passe?
— Permettez-moi de vous l’exposer, ô Bouddha qui êtes nôtre», dit le Novice en se prosternant, «votre disciple n’a point cessé de suivre son maître, de la Cour des Tang vers l’Ouest, depuis sa conversion. Au mont du Capuchon-d’Or nous avons rencontré un horrible démon qui se dénomme Grand roi rhinocéros; il dispose d’immenses pouvoirs magiques et a emporté dans sa grotte mon maître et mes condisciples. Je lui en avais demandé restitution, mais comme il ne manifestait aucune bonne intention, nous nous sommes mesurés l’un à l’autre. Il m’a arraché ma trique de fer au moyen d’un anneau d’une blancheur étincelante. Craignant que ce ne soit quelque guerrier divin descendu sur terre, j’ai provoqué une enquête dans le monde d’En-haut, qui n’a apporté aucun résultat. L’empereur de Jade a eu la bonté de dépêcher à mon secours Li père et fils, mais eux aussi ont été désarmés. Et quand j’ai prié le seigneur de la planète de la Vertu du feu de le brûler, il a été à son tour dépouillé de ses instruments incendiaires.
«J’ai ensuite demandé au seigneur de la Vertu de l’eau 3 6 de le noyer, mais sans le moindre succès. Après bien des efforts, votre disciple avait réussi à récupérer la trique et les autres armes, qu’il a reperdues en le provoquant à nouveau au combat. Impossible de le réduire! Voilà pourquoi je suis venu vous solliciter, ô Bouddha nôtre: j’espère que vous aurez la compassion de consentir à jeter un coup d’œil pour votre disciple, afin de savoir d’où le monstre peut bien sortir. Je pourrai ainsi me saisir de ses parents et voisins, le capturer et délivrer mon maître. Nous pourrons alors tous ensemble vous manifester notre sincère dévotion et chercher juste fruit.»
À ces mots, de son œil de sapience, le Bouddha sut aussitôt ce qu’il en était. «Je sais qui est ce monstre, mais je ne peux pas te le dire. Tu ne saurais pas tenir ta langue, mon cher singe. Si jamais il apprenait que c’est moi qui te l’ai dit, il viendrait tempêter au mont des Vautours et j’aurais tout sur le dos. Je préfère t’aider à le capturer par la puissance de la Loi.
— Quelle aide allez-vous me donner par la puissance de la Loi?» demanda Singet en s’inclinant à nouveau en témoignage de reconnaissance.
L’Ainsi-venu fit ouvrir le magasin aux trésors par dixhuit arhaf- pour y prendre autant de grains de cinabre d’or afin de soutenir Conscient-de-la-Vacuité.
«A quoi sert ce sable de cinabre d’or? s’étonna Singet.
— Va devant le repaire et défie le démon. Attire-le dehors et demande aux arhat de jeter le sable, qui le paralysera au point de ne pouvoir bouger ni lever le pied. Tu pourras le battre à ta guise.
— Parfait, merveilleux!» s’exclama le Novice en riant, «allons-y sans perdre de temps!»
Les arhat cherchèrent aussitôt le cinabre d’or et sortirent sans oser tarder plus longtemps. Singet remercia encore une fois le Bouddha, puis, en chemin, s’aperçut qu’il n’avait que seize vénérables dans sa suite. Il se mit à tempêter: «Où sommes-nous donc? On s’achète des dispenses ici aussi!
— Comment ça, s’acheter des dispenses; qui? répliquèrent les arhat.
— On m’en avait envoyé dix-huit; comment se fait-il que vous ne soyez plus que seize?»
Il n’avait pas fini sa phrase que Terrasseur-de-Dragons et Dompteur-de-Tigres sortaient du monastère et s’avançaient: «Que signifie cette insinuation, Conscient-de-la Vacuité? Nous étions restés en arrière pour recevoir les instruirions du Bouddha.
— On ne me la fait pas! Si j’avais tardé à rouspéter, vous ne seriez jamais venus nous rejoindre.»
Les arhat montèrent sur leur nuage en poussant de grands éclats de rire. Ils atteignirent bientôt le territoire du mont du Capuchon-d’Or. Dès que le roi céleste Li les vit, il conduisit ses compagnons en avant pour les accueillir.
L’un des arhat interrompit Singet dans son récit des événements: «Inutile d’entrer dans les détails. Dépêche-toi de le faire sortir!»
Le grand saint fit une passe qui l’amena à l’entrée de la grotte.
«Gros tas de soupe, maudite créature! Sors un peu plus vite que ça! Viens te mesurer à ton grand-père maternel!»
Les petits monstres volèrent l’annoncer à nouveau. Le démon-roi s’emporta: «Je me demande qui ce maudit singe a pu inviter à l’aider dans ses manigances!
— Il n’y a que lui, pas d’autres capitaines, précisèrent les petits monstres.
— Son bâton, je le lui ai enlevé. Comment peut-il revenir seul? Serait-ce qu’il veut reprendre la partie de boxe?»
Là-dessus, l’anneau sur lui, la lance en main, il fit dégager les pierres de l’entrée, sauta dehors et gronda:
«Tu ferais mieux de te tirer, maudit singe, après avoir eu tant de fois le dessous. Qu’est-ce qui te prend de revenir faire du tapage?
— Le maudit démon ne distingue pas le bien du mal! Si tu ne souhaites plus avoir la visite de ton bon oncle, je t’épargnerai à condition que tu te soumettes,que tu t’excuses et que tu nous rendes notre maître avec ses disciples.
— Les trois moines? Je les ai déjà fait nettoyer et me prépare à les abattre. Tu n’as pas encore compris? Déguerpis! »
Au mot d’«abattre», Singet sentit le feu lui monter aux joues, trépigna et, ne pouvant contenir la colère qui l’embrasait, lâcha sa garde, fit un pas de côté, et lui décocha son poing en pleine figure. Le démon répliqua en allongeant un coup de lance. Le Novice sautait de droite et de gauche pour égarer le monstre qui ne se rendait pas compte que c’était une ruse. Il s’éloignait de l’entrée en le poursuivant vers le sud. Singet fit alors signe aux arhat de jeter tous ensemble le sable de cinabre d’or sur le démon. Un sable d’une merveilleuse efficacité. En vérité:
T el brume ou brouillard, il se répand d ’abord ju sq u ’aux extrémités du ciel, d ’une blancheur qu i aveugle, d ’une obscurité q u i égare. J.e bûcheron surpris dans les bois perd son compagnon, le cueilleur de simples ne retrouve plus sa maison. T e plu sjin jiotte commefarine defroment, le plus gros roule comme graines de sésame. L e monde devient flou, le sommet des montagnes disparaît, l ’estpace s’estlompe, le soleil se couvre.
C e n’est pas la poussière que soulève le deéirier, n i la douceur de la voiture parfumée qui passe. Ce sable est chose impitoyable: il couvre la terre, cache le ciel et s ’empare des êtres maléfiques.
C ’estparce que le démon s’était attaqué à la ju ñ e Voie que les arhat reçurent mission d'en m anifeñer la Splendeur. Ils tiennent en m ain la perle brillante qui vous aveugle au moment opportun.
Devant l’aveuglant vent de sable, le démon baissa la tête et se rendit compte qu’il s’enfonçait déjà dans une couche de trois pieds. Affolé, il se dégagea d’une vigoureuse secousse, mais il n’avait pas encore retrouvé son équilibre que le sable atteignait une épaisseur de deux pieds supplémentaires. Aux abois, le monâtre s’efforça d’extraire ses jambes, tira précipitamment l’anneau et le lança en l’air en criant: «Attrape!»
En un bref sifflement, la chose aspira tous les dix-huit grains de cinabre d’or! Le démon regagna la grotte à grandes enjambées.
Les m ains vides, les arhat arrêtèrent leurs nuages les uns après les autres. Singet s’approcha pour leur demander:
«Pourquoi ne jetez-vous plus de sable?
— Il s’eât produit un bruit bizarre il y a un inátant:
notre cinabre d’or a disparu.
— C’eft encore ce truc qui a tout aspiré, conclut Singet avec un rire nerveux.
— S’il est à ce point invicible», s’inquiétaient le roi céleste et ses compagnons, «comment le capturer? Quand pourrons-nous retourner au ciel et regarder en face l’empereur de Jade?
— Conscient-de-la-Vacuité», dirent les deux arhat Terrasseur-de-Dragons et Dompteur-de-Tigres, «sais-tu pourquoi nous avions tardé à sortir?
— Je vous avais reproché de chercher à vous esquiver:
je n’en ai pas la moindre idée.
1Livre XI, chapitre lu
— L’Ainsi-venu nous avait prévenu que le démon disposait d’immenses pouvoirs magiques et que si nous perdions nos grains de cinabre d’or, il fallait vous dire d’avoir à vous rendre au paradis Sans-Chagrin voir seigneur Laozi en son palais des Tusita pour retrouver sa trace: il pourrait vous le capturer en une chiquenaude.
— Exaspérant! Le Bouddha se moque de son vieux Singet: il aurait pu me le dire en temps utile, ce qui vous aurait épargné un déplacement inutile.
— Si l’Ainsi-venu a laissé une direétive aussi claire», fît remarquer le roi céleste Li, «il convient que le grand saint parte au plus tôt.»
Le brave Singet! La parole n’était pas plus tôt prononcée que, d’une culbute dans les nuages, il atteignait et franchissait le portail sud du ciel. Les quatre maréchaux de garde le saluèrent, poings réunis, et lui demandèrent:
« Où en est l’affaire de la capture du monstre?
— Ce n’est pas réglé, pas encore! Je sais où remonter à ses racines.»
Les quatre maréchaux n’osèrent le retenir plus longtemps et le laissèrent entrer. Il ne se rendit ni à la salle des Nuées-Mystérieuses, ni au palais de la Grande Ourse, mais au-delà du trente-troisième ciel, au palais des Bienheureux du paradis Sans-Chagrin. Deux garçons se tenaient à l’entrée. Comme il entrait carrément sans même donner son nom, les deux immortels, affolés, le retinrent: «Qui êtesvous? Où allez-vous?
— Je suis le Grand Saint égal au Ciel et cherche le vieux seigneur Li.
— Comment pouvez-vous vous conduire aussi grossièrement? Restez où vous êtes! Attendez d’être annoncé.»
Singet n’avait pas la patience de s’expliquer: d’un grognement, il fila à l’intérieur, au moment même où seigneur Laozi en sortait, et faillit le heurter de front. Singet lui tira la révérence: «On ne vous voit plus, mon vieil ami.
— Que vient faire ce singe chez moi au lieu de se mettre en quête des Ecritures? rétorqua en riant seigneur Laozi.
— Je n’arrête pas de les chercher, les Ecritures, jour et nuit! Comme nous avons de petits ennuis, je passe par ici.
— En quoi me concernent les obstacles sur la route qui mène au paradis de l’Ouest?
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— Le paradis de l’Ouest, le paradis de l’Ouest? N’en parlons point. Je cherche la trace de ce qui devrait être chez toi à sa place.
— Ici, chez moi, c’eât le palais suprême des immortels:
point de trace à chercher.»
Singet entra et regarda à droite et à gauche avec la plus grande attention. Après avoir franchi une succession de cours et galeries, il remarqua un jeune garçon endormi près d’un enclos à buffle vide.
«La bête s’est échappée, mon vieil ami», s’écria le Novice, «elle s’eât échappée!
— Depuis quand ce maudit animal s’eit-il échappé?»
s’exclama Laozi, grandement alarmé.
Le garçon s’éveilla enfin au bruit de ces exclamations, s’agenouilla et répondit:
«Monseigneur, je m’étais endormi. Je ne sais quand il a pu partir.
— Comment as-tu pu t’endormir, malappris! grommela Laozi.
— J ’ai ramassé un grain de cinabre qui était tombé dans la chambre aux élixirs», expliqua le garçon en se prosternant, «à peine l’avais-je mangé que je me suis endormi.
— Ce doit être de ce cinabre sept fois retourné que nous avions élaboré l’autre jour. Un seul grain endort pendant sept jours. Le maudit animal a profité de ton sommeil, comme personne d’autre ne le surveillait, pour s’enfuir dans le monde d’En-bas. C’est le septième jour aujourd’hui. Voyons s’il n’aurait pas volé quelque trésor.
— Rien, si ce n’est un anneau vraiment redoutable», précisa le Novice.
Seigneur Laozi vérifia aussitôt: rien ne manquait sauf un bracelet de «diamant». «C’est ce maudit animal qui me l’a volé!
— C’était donc ce trésor!» s’exclama le Novice, «c’est avec ça que vous aviez vaincu votre vieux Singet. Maintenant qu’il est lâché dans le monde d’ici-bas, je ne sais combien d’objets il nous a subtilisés!
— Où se trouve cette bête immonde?
— Elle habite présentement la caverne du mont du Capuchon-d’Or, où elle détient notre maître, qu’elle a capturé, et ma trique cerclée d’or, qu’elle m’a arrachée.
Les armes divines du prince Nata aussi, enlevées lorsque 4 i
nous avons sollicité l’aide des armées célestes. Elle a pris également les instruments incendiaires du seigneur de la Vertu du feu quand on lui a demandé secours. Seul le comte du fleuve ne lui a rien abandonné, bien qu’il n’ait pas réussi à la noyer. Même les arhat envoyés jeter du sable par le Bouddha se sont fait enlever leurs grains de cinabre d’or. Quelle criminelle responsabilité ne portes-tu pas, mon vieil ami, d’avoir lâché la bride à cet être maléfique qui vole et tue?
— Ce bracelet de diamant est un trésor que j’avais forgé dans ma jeunesse, lorsque j’ai franchi la passe de Hangu pour aller convertir les barbares. Aucune de vos armes, ni même l’eau ou le feu, ne saurait s’en approcher. Même moi, je ne pourrais rien contre lui, s’il m’avait volé l’éventail en feuilles de bananier.»
Le grand saint suivit alors, tout joyeux, seigneur Laozi qui tenait l’éventail à la main. Montés sur un nuage, ils quittèrent le palais des immortels et firent route ensemble.
Du portail sud du ciel, ils descendirent d’une traite sur le mont du Capuchon-d’Or où les dix-huit arhat, les ducs du Tonnerre, le comte du fleuve, le père et le fils Li exposèrent en détails ce qui s’était passé.
«Il faut que Conscient-de-la-Vacuité retourne l’attirer dehors pour que je le capture», conclut seigneur Laozi.
Singet sauta au bas du pic et se remit à inveétiver d’une voix tonitruante: «Maudite bête immonde! Gros tas de soupe! Sors sans tarder, la mort t’attend!»
Les petits monstres le firent savoir encore une fois au monstre, qui se demandait qui le maudit singe avait fait venir. Il sortit à sa rencontre en toute hâte, muni de la lance et du bracelet.
« Maudit démon!» lui cria Singet, « cette fois ton compte est bon! Ne te sauve pas, prends une beigne!»
Il lui sauta en pleine gueule et lui flanqua une gifle avant de faire demi-tour et s’enfuir. Le monstre se lançait à sa poursuite en brandissant son arme, quand il s’entendit appeler du haut du sommet:
«Holà, le buffle, qu’est-ce que tu attends pour rentrer chez toi?»
Levant la tête, le démon aperçut seigneur Laozi et, terrifié, se mit à trembler: «Ce brigand de singe est un vrai diable! Comment a-t-il fait pour retrouver mon maître?»
monstre lâcha le bracelet, dont seigneur Laozi reprit possession. Un second coup d’éventail: toute force abandonna l’animal, comme paralysé. Il reprit sa forme originelle:
c’était en réalité un buffle noir. Seigneur Laozi souffla de son haleine magique sur le bracelet avant de le passer dans le museau de la bête. Il défit la ceinture qui serrait sa tunique, l’enfila dans l’anneau et la garda en main.
C’est un usage encore pratiqué aujourd’hui, que l’on appelle aussi «passer la noix de coco».
Seigneur Laozi prit congé des dieux, s’assit à califourchon sur le buffle et retourna à la Cour des bienheureux, monté sur un nuage coloré. Il y attacha la créature avant de s’élever jusqu’au paradis Sans-Chagrin.
C’est alors que Singet et les divinités forcèrent l’entrée de la grotte et massacrèrent jusqu’au dernier la centaine de petits monstres. Chacun récupéra ses armes. Le grand saint remercia le roi céleste et son fils, qui retournèrent au ciel, les ducs du Tonnerre qui regagnèrent leur résidence, Vertu-du-Feu qui rentra dans son palais, le comte du fleuve qui replongea dans l’eau et les arhat qui repartirent à l’Ouest. Ce n’est qu’ensuite qu’il délivra Tripitaka, Porcet, Sablet et reprit sa trique de fer.
Quand tous trois eurent encore une fois exprimé leur gratitude au Novice, on rassembla le cheval et les bagages, puis maître et disciples quittèrent la grotte en direétion de la grand-route.
Ils marchaient, lorsqu’ils entendirent appeler au bord du chemin: «Saint moine des Tang, veuillez accepter un repas maigre!»
Le Vénérable sursauta.
Si vous ne savez qui l’avait interpellé, écoutez donc la séance qui vient.