Accom plis huit cents bonnes allions sans regret, Accum ule trois m ille mérites secrets,
Traite en égaux soi, les choses ou autrui:
A vec ton vœu prem ier tu seras en harmonie.
L e rhinocéros ne redoute pas les armes,
L ’eau et le feu ne lu i arrachent de larmes.
Seigneur L a o zi l ’a dompté, tourné vers le ciel Où il emmène en riant un buffle noir.
Qui donc avait appelé Singet au bord de la route?
C’étaient le dieu de la montagne du Capuchon-d’Or et la divinité locale. Elle s’écriait, en présentant des deux mains le bol à aumônes en or:
«O saint moine! Singet a mendié ce bol de riz d’une bonne maison. C’est parce que vous n’aviez pas écouté ses excellents conseils que vous êtes tombé entre les mains d’un démon et avez donné mille peines à votre disciple qui vous a enfin délivré, maintenant. Prenez de ce riz avant de repartir, ne trahissez point la respeftueuse affeftion que vous porte le grand saint!
— Mon cher disciple», dit alors Tripitaka, «je te dois tout et ne sais comment te remercier. Si j’avais su, jamais je n’aurais quitté le cercle et nous ne serions point tombés en mortel danger.
— À vous parler franchement, maître», répondit Singet, «c’est parce que vous n’aviez pas accordé foi au mien que vous avez subi le cercle d’autrui et tant souffert, hélas, hélas!
— Quel autre cercle? s’étonna Porcet.
— Sage disciple», se récria Tripitaka, éperdu de gratitude à ce récit, «la prochaine fois je suivrai tes instructions, tu peux en être sûr, après ce par quoi je suis passé.»
Là-dessus, les quatre pèlerins partagèrent le repas. Le riz fumait encore.
«Comment se fait-il que ce soit encore chaud, depuis tout ce temps? demanda le Novice.
— C’est moi qui l’ai chauffé avant de le servir, quand j’ai su que le grand saint avait accompli ces exploits», expliqua la divinité locale en s’agenouillant.
Un moment plus tard, ils avaient fini le repas, rangeaient le bol et prenaient congé des deux génies du lieu.
Le maître se remit en selle et franchit la haute montagne. Le cas de le dire:
L ’estprit lavé de tous soucis retrouve ju lîe conscience', Us vont vers l ’Ouest se nourrissant de vent et d ’espérance.
Longtemps ils marchèrent, jusqu’à ce que revînt le temps du printemps précoce. On entendait
Pépier l’hirondelle violacée, chanter le loriot jaune, le bec odorant de l ’une encombré, les trilles de l ’autre enlacés.
D e soi se couvre du tapis de brocart des pétales tombés, la montagne éclatante de couleurs semble coussins empilés. Des fru its gros comme des pois seforment sur le p run ier verdissant; le vieux cèdre retient les nuages au bord de la falaise.
L ’éclat d ’une brume légère s’étend sur la plaine, le sable chauffe sous les rayons du soleil. Des vergers sont en fleurs ic i et là; le retour Ru soleil renouvelle les bourgeons de saules sur la vaste terre.
Ils allaient quand, soudain, ils tombèrent sur une petite rivière à l’eau claire et fraîche. Le Vénérable tira sur les rênes pour contempler à loisir: on apercevait au loin, sur l’autre berge, des toit? de chaume qui dépassaient légèrement le vert ombrage de saules pleureurs.
«Il y a des gens là-bas», fit remarquer le Novice en montrant l’endroit du doigt, «il y a sûrement un bac.
— Cela en a tout l’air, mais comme je ne vois aucun bateau, je n’oserais me prononcer», répliqua Tripitaka.
Porcet laissa glisser les bagages à terre et se mit à crier à tue-tête: «Passeur! Par ici, l’embarcation!»
Après plusieurs appels, sortit de la frondaison agitée des saules un bateau qui s’approcha bientôt de la rive, dans le clapotis de l’eau. Les pèlerins pouvaient l’examiner en détail. Vraiment:
L a courte godillefend les flots, tandis que les rames légères soulèvent des vagues. L a coque est laquée de couleurs brillantes et le pont de planches pourvu d ’une cabine à toit plat. A. la proue s ’enroulent les chaînes; à la poupe se dresse, brillante, la tour du gouvernail.
S i légère soit-elle, l ’embarcation ne craindrait de flotter sur les lacs et courir les mers. Ses cordages ne sont de soie, n i sa mâture d'ivoire, mais l ’étrave est de p in et les avirons en bois de cannelle. Certes, elle ne vaut le bateau des dieux qui franchirait m ille lieues, mais avec aisance traverse la largeur d ’une rivière: elle va et vient entre deux rivages, entre et sort sans quitter ses vieux points d ’attache.
L’embarcation toucha la rive en un court moment. «Par ici, les passagers!» cria le batelier. Sur son cheval, Tripitaka se rapprocha pour voir. À quoi ressemblait la personne qui tenait la godille?
L a tête enveloppée d ’un turban de velours de soie, les pieds dans des chaussures de soie noire, en pantalons et ve Be de coton cent fois rapiécés, la taille serrée dans la toile d ’une ju p e m ille fois recousue, elle avait la peau des mains et poignets rude, les muscles durs, les yeux troubles, le front plissé et le visage ridé, mais sa voix gardait la douceur et le charme du chant des loriots: à y regarder de plus près, point de doute, c’était personne à porter ju p e et bijoux de tête.
«C’est toi le passeur? demanda Singet, arrivé près du bateau.
— Oui.
— Comment se fait-il que le batelier ne soit pas là et qu’il confie la manœuvre à sa batelière?»
La femme sourit sans répondre et tira de ses propres mains la planche à escalader pour monter à bord. Sablet portait les bagages, tandis que le Novice aidait le Maître à sauter. Le bateau accoáta ensuite pour que Porcet pût A voir l ’eau si claire, Tripitaka eut soudain s i soif, qu'il d it à Porcet:
« Prends le bol et puise-m oi un p eu d'eau. »
L.ivre XI, chapitre l u i
hisser le cheval. La planche rangée, la batelière poussa le bateau à l’écart de la rive, prit les avirons et, en un moment, effeitua la traversée.
Comme il descendait sur la rive à l'ouest, le Vénérable demanda à Sablet de dénouer le ballot et d’en tirer quelques sapèques de gratification pour la femme. Elle les prit sans autre discussion, fixa l’amarre à un poteau près de l’eau et disparut dans l’une des maisons en pouffant de rire.
A voir l’eau si claire, Tripitaka eut soudain si soif, qu’il dit à Porcet: «Prends le bol et puise-moi un peu d’eau.
— J ’avais justement envie d’en boire, moi aussi!»
Il le remplit et le tendit au Maître qui en avala quelques gorgées, laissant la plus grande partie à Porcet, qui vida le reste d’un trait. Puis il aida Tripitaka à remonter sur le cheval.
Maître et disciples marchaient à la recherche de la route de l’Ouest depuis moins d’une heure, lorsque, du haut de son cheval, le Vénérable se mit à geindre: «J’ai mal au ventre!
— Moi aussi, répéta aussitôt après Porcet.
— Je pense que c’est l’eau froide que vous avez bue», suggéra Sablet.
Il n’avait pas fini sa phrase que le Maître se mettait à crier: «J’ai terriblement mal!
— Affreusement m al!» fit écho Porcet.
Tandis qu’ils avaient peine à contenir la douleur, leurs ventres grossissaient à vue d’œil. Quand on tâtait, sous la main on sentait une masse de chair irriguée de sang qui s’agitait avec d’incessantes pulsations. Tripitaka se sentait vraiment mal lorsque, tout à coup, apparut sur le bord de la route une chaumière; à l’extrémité d’une branche d’arbre pendaient deux bottes de paille.
«M aître!» s’exclama Singet, «parfait! On vend du vin, là-bas. Allons leur demander l’aumône d’un peu d’eau chaude et voir si l’on peut trouver un endroit où acheter des médicaments qui pourraient guérir votre mal au ventre.»
La suggestion remplit d’aise Tripitaka, qui se mit à cravacher le cheval blanc. Ils furent bientôt rendus à la porte, où le Vénérable descendit de sa monture. Il n’y avait qu’une vieille femme occupée à filer du chanvre sur un 4 8 tabouret de paille. Le Novice s’avança et, saluant mains jointes, expliqua:
«La mère, je suis un pauvre moine venu des terres de l’Est. Mon maître e£t le petit frère de l’empereur en personne. Comme il a bu de l’eau de la rivière au moment de la traversée, il ressent des douleurs au ventre.»
La vieille femme s’esclaffa bruyamment: «Vous avez bu l’eau de cette rivière!
— Mais oui, de ce côté elle si limpide que nous en avons bue, répondit Singet.
— Elle est bien bonne, bien bonne!» s’exclama la femme, hilare, entre des gloussements de rire, «entrez donc tous, je vais vous expliquer...»
Singet donnait la main au moine chinois, tandis que Sablet soutenait Porcet. L’un et l’autre ne cessaient de gémir, le ventre protubérant, le visage cireux et les sourcils froncés tant ils souffraient. Comme ils étaient entrés dans la chaumière et s’asseyaient, le Novice répéta: «La mère, c’eS't qu’il faut chauffer un peu d’eau pour mon maître. Nous vous en serions reconnaissants.»
Mais au lieu de s’en occuper, la femme courut derrière appeler, en étouffant de petits rires: «Venez voir, venez donc voir! »
De l’intérieur sortirent clopin-clopant trois ou quatre femmes d’âge mûr, qui vinrent contempler le moine chinois avec un sourire béat.
Exaspéré, le Novice poussa un grognement et grinça des dents si violemment qu’il mit en fuite la compagnie effarouchée, trébuchant et se bousculant dans sa retraite précipitée. Singet s’avança pour rattraper la vieille femme et lui répéter encore une fois: «Dépêche-toi de chauffer de l’eau, si tu veux avoir la vie sauve!
— Votre Seigneurie», répondit la femme toute tremblante, «ça ne servirait à rien que je chauffe de l’eau, et ne saurait guérir leurs maux de ventre, à ces deux-là. Lâchezmoi, que je vous explique!»
Quand Singet se fut exécuté, elle parla: «Nous sommes ici au royaume des femmes des Liang de l’Ouest. Il n’y a que des femmes dans ce pays, pas un seul homme; c’est pourquoi nous sommes si contentes de vous voir. Votre maître aurait mieux fait de ne pas boire de cette eau. La rivière, on l’appelle rivière de la Livre XI, c h a p it r e l u i
Maternité. Au-delà de notre cité royale se trouve le relais de poste de réception du Y a n g là-bas, près de l’entrée coule la source qui reflète la conception. Chez nous, on n’ose boire l’eau de cette rivière qu’à partir de sa vingtième année. On sent alors les douleurs de la conception.
Trois jours après, on va se mirer à la source du relais de réception du Yang. Si le reflet est double, c’est que l’on va avoir un bébé. Puisque votre maître a bu l’eau de la rivière de la Maternité, il a conçu et va incessamment donner naissance à un enfant. Ce n’est pas de l’eau chaude qui pourrait l’en guérir.»
À ces mots, Tripitaka devint livide d’effroi: «Mes disciples, que faire dans ces conditions?»
Porcet gémit en se tordant et écartant les cuisses: «Mes aïeux! Accoucher? Mais nous sommes des hommes, par où le faire sortir? Comment s’en débarrasser?»
Singet se mit à rire: «Melon mûr tombe de lui-même, disent les anciens. Le moment venu, une fente va s’ouvrir sous l’aisselle, pour sûr; le gosse se glissera par là...»
À cette perspective, Porcet ne fit que trembler de plus belle et crier, tant les douleurs lui paraissaient intolérables: «Finissons-en! Je me meurs! Je suis mort!
— Ne te tords donc pas comme ça, frérot!» lui dit en riant Sablet, «tu vas faire des nœuds avec le cordon ombilical et tomber malade avant la naissance! » Plus affolé que jamais, l’idiot s’agrippait au Novice, les yeux gonflés de larmes: «Frangin, demande à la vieille s’il n’y aurait pas de sages-femmes à la main légère par ici. Fais-en venir quelques-unes avant! Je sens maintenant des lancées de plus en plus aiguës, ce doit être les douleurs de l’enfantement. Vite! Dépêche-toi!
— Si ce sont les douleurs de l’enfantement, cesse de te tortiller, tu risques de déchirer la poche des eaux», ajouta Sablet en recommençant à rire.
«La mère», grogna Tripitaka, «n’y a-t-il pas de médecin chez vous? Envoyez-lui l’un des mes disciples lui acheter quelque chose pour avorter!
— Un abortif, à supposer qu’il y en ait, ne servirait à rien», répliqua la bonne femme, «mais sur l’avenue plein sud se trouve le mont de la Délivrance du Yang où, dans la caverne de Deitruélion des enfants, sourd la source des Avortements. C’est une gorgée de cette eau qu’il faut boire pour être délivré de la conception. Mais 5°
on ne peut plus en avoir maintenant. L’année passée, un taoïste qui se dénomme véritable immortel Comme-ilvous-plaira a changé la caverne en ermitage des Immortels-Réunis et accapare l’eau de la source des Avortements, qu’il refuse de distribuer par pure bonté d’âme. Qui en désire doit s’engager dans de grandes dépenses et ne peut en solliciter un malheureux bol qu’en lui présentant des offrandes de mouton, vin, fruits et en lui témoignant la plus sincère dévotion. Vous autres moines mendiants, où pourriez-vous trouver tout cet argent? Résignez-vous à votre destin et attendez le moment de la naissance, voilà tout.»
Tout heureux de ce qu’il venait d’apprendre, Singet demanda: «La mère, quelle est la distance d’ici au mont de la Délivrance du Yangi
— Une trentaine de lis, répondit la femme.
— Parfait! Maître, rassurez-vous: attendez que je vous rapporte de cette eau».
Sacré grand saint! Il recommanda à Sablet:
«Prends bien soin du Maître. Si elles se conduisent mal et le maltraitent, recours au moyen d’antan, faisleur la grimace pour les effrayer, en attendant que je revienne.»
Sablet acquiesça. La femme réapparut avec un grand bol en faïence et le tendit au Novice: «Prenez-le pour en puiser un peu plus; laissez-nous-en pour parer aux urgences.»
Singet le prit tout de bon, sortit de la chaumière et partit sur un nuage.
«Mes aïeux!» s’écria la bonne femme en priant en direction de l’espace, «le moine sait monter sur les nuages! »
Elle entra chercher les autres pour qu’elles viennent se prosterner devant le moine chinois, qu’elles traitaient d’arhat et de bodhisattva. Par ailleurs elles mirent de l’eau à chauffer et préparèrent un repas qu’elles offrirent à Tripitaka, repas sur lequel nous ne nous étendrons pas.
Revenons à Singet qui, d’une culbute dans les nuages, arriva en vue d’une montagne qui bloquait le passage. Il abaissa la nuée lumineuse pour contempler à loisir le magnifique speâacle:
5i
Sous le brocart des fleurs sauvages, l'herbe folle déroule un tapis bleuté. Lianes et broussailles envahissent vais et combes, la forêt couvre les cimes lointaines. L ’oiseau chante, l ’oie passe, le cerf boit, le gibbon grim pe [...].
Le grand saint était perdu dans la contemplation du paysage, quand il distingua sur le versant nord une cour de ferme d’où venaient des aboiements de chiens. Il dévala la montagne vers l’endroit aperçu, assurément d’un grand charme:
Sous le petit pont passe l ’eau vive,
L a chaumière s ’appuie à la colline;
L e chien jappe sous la haie q u i s ’incline:
L ’ermite va et vient à sa guise.
Du portail où il fut bientôt rendu, Singet vit un vieux prêtre taoïste assis en tailleur sur un coussin vert. Il posa le bol en faïence et s’approcha pour le saluer les mains jointes. S’inclinant pour lui rendre la politesse, l’homme du Tao demanda: «D’où venez-vous? Quelle affaire vous amène à notre humble ermitage?
— Je suis un pauvre moine envoyé en mission par lçs grands Tang des terres de l’Est pour chercher les Ecritures au paradis de l’Ouest. Mon maître souffre présentement d’intolérables douleurs et de dilatation du ventre, pour avoir bu par mégarde de l’eau dans la rivière de la Maternité. J ’ai appris,, en interrogeant les gens du pays, qu’il aurait conçu, et que ces maux sont inguérissables à moins de dissoudre le “ souffle” de la conception en se rendant à la source des Avortements dans la grotte de Destruétion des enfants au mont de la Délivrance du Yang. Auriez-vous l’amabilité de m’y conduire?»
Le taoïste se mit à rire: «Mais vous y êtes, dans cette grotte, devenue aujourd’hui l’ermitage des Immortels Réunis. Je ne suis d’ailleurs nul autre que le principal disciple du véritable immortel Comme-il-vous-plaira.
Comment vous appelez-vous? de façon à me permettre de vous annoncer.
— Je suis le premier disciple du Maître de la Loi Tripitaka Tang. Je porte l’humble nom de Singet Conscient-dela-Vacuité.
— Où sont vos présents et cadeaux de banquet et célébrations?
— Nous ne pouvons arranger cela, nous sommes des moines mendiants de passage!
— Vous êtes des naïfs!» ricana le taoïste, «mon vénéré maître n’a pas accaparé cette source de montagne pour laisser tout un chacun en profiter à l’œil! Retourne réunir des cadeaux si tu veux que je t’annonce. Sinon, ne reviens plus. Faut pas y songer!
— Bonnes relations font plus que décrets impériaux! Quand tu lui auras communiqué mon nom, je suis sûr qu’il m’accordera cette faveur, peut-être même qu’il me fera présent du puits entier.»
À ces mots, le taoï&e se résigna à entrer l’annoncer.
Comme le véritable immortel pinçait les cordes d’un luth, il attendit qu’il eût fini pour lui dire: «Maître, il y a dehors un bonze qui déclare être Conscient-de-la-Vacuité, le premier disciple de Tripitaka Tang; il voudrait obtenir de l’eau de la source des Avortements pour secourir son maître.»
Les choses en seraient restées là si le véritable immortel n’avait rien entendu. Mais, au nom de Conscient-de-la Vacuité, la colère lui monta du cœur à la tête, la haine lui pinça la rate. II se leva brutalement, posa le luth, ôta ses vêtements ordinaires pour se mettre en robe taoïste, prit un sceptre recourbé et bondit hors de la porte de l’ermitage en criant: «Où e§t-il, ce Conscient-de-la-Vacuité?»
Tournant la tête, Singet put contempler à loisir le véritable immortel:
Sur son bonnet étoilé chatoient les couleurs, Sa robe rouge à fils d ’or e il une Splendeur, Ses bottes accumulent les broderies,
Sa taille est constellée de pierreries.
Sa ju p e à bordure de fine soie brodée
"Découvre des chaussettes de velours broché,
lljie n t en m ain sceptre à crochet d ’or
A long manche de dragon sans décor.
Ses yeu x de phénix brillent sous la barre des sourcils, Ses dents d ’acier acérées percent des lèvres rougies.
L a barbe de feu s’agite sous le menton,
Les courts cheveux roux s’enroulent en mamelons.
I l a l ’a ir plus méchant que le maréchal W ert, S i différent que soit son accoutrement.
Livre XI, c h a p it r e l u i
À sa vue, le Novice joignit les mains et s’inclina: «Le pauvre moine que je suis est Conscient-de-la-Vacuité.
— E5t-ce vraiment toi? Tu n’usurpes pas ce nom?
demanda le maître en riant.
— Que dites-vous là! Gentilhomme ne change de nom en voyage ni de prénom assis chez lui, ainsi que le dit l’adage.
Je suis bien Conscient-de-la-Vacuité. Moi, un imposteur?
— Crois-tu pouvoir me reconnaître?
— Comme j’ai suivi la juste Voie du Bouddha, que j’observe avec sincérité sa doftrine, depuis si longtemps que je gravis les montagnes et franchis les cours d’eau, j’ai perdu de vue bien des amis de ma jeunesse; comme je n’ai eu le loisir de leur rendre visite, je crains ne pouvoir en reconnaître que bien peu. Je n’ai appris votre nom qu’en interrogeant les villageoises qui demeurent sur la rive ouest de la rivière de la Maternité.
— Va ton chemin, et laisse-moi pratiquer ma Voie. À quoi bon venir me déranger?
— C’est que mon maître a bu par mégarde l’eau de cette rivière, qu’il a des douleurs au ventre parce qu’il est enceint. Je suis venu en votre demeure solliciter un bol de cette eau de la source des Avortements pour délivrer mon maître de l’épreuve.
— Est-ce que ton maître ne serait pas Tripitaka des Tang? demanda le taoïste en roulant des yeux furieux.
— Oui, c’est exaft.
— Auriez-vous jamais rencontré un saint enfant-roi?
insista-t-il rageusement en grinçant des dents.
— Ne serait-ce pas le sobriquet de Bébé-Rouge, de la grotte des Nuées-de-Feu, à la gorge du Pin-Mort, sous le mont du Sanglot? Pourquoi cette question?
— C’est mon neveu. Je suis le frère du démon-taureau.
J’ai naguère reçu de lui une lettre m’informant que Singet, le principal disciple de Tripitaka des Tang, s’était conduit de façon odieuse et l’avait occis. Je n’avais ici aucune possibilité de te trouver pour le venger. Voilà que c’est toi-même qui viens me chercher; et tu as le front de me demander de l’eau!
— Vous vous trompez, maître. Nous étions amis, votre noble frère et moi. Dans notre jeunesse, nous étions frères jurés de la confrérie des Sept. Si je ne vous ai pas présenté mes respeéts plus tôt, c’est que j’ignorais votre adresse.
Votre estimé neveu a trouvé une excellente situation au service de Guanyin, dont il est l’enfant de Bonne-Fortune.
Il a plus de chance que nous. Et vous me le reprochez!»
Le taoïite explosa: «Le maudit singe! Et ça discute!
Mon neveu serait plus heureux esclave en servitude que roi en liberté! Trêve d’insolence! Tâte de mon crochet!»
Singet para le coup de sa trique de fer: «Ne parlez pas de combat, maître, donnez-moi donc un peu d’eau de cette source.
— Maudit macaque! Tu n’as pas l’air de savoir que ta vie est en balance! Si tu soutiens trois assauts, je te la donnerai, cette eau. Sinon, je n’estimerai mon neveu vengé que lorsque je t’aurai réduit en hachis à sauce.
— Je vais t’apprendre les bonnes manières, créature immonde», s’écria le grand saint, «ah! tu veux te battre:
viens donc tâter de ma trique! »
Le taoïste lui opposa aussitôt le sceptre recourbé. Ce fut un terrible duel devant l’ermitage des Immortels-Réunis.
L e saint moine avait p a r mégarde bu de l ’eau de conception. L e Novice était donc venu solliciter l ’immortel Com m e-il-vous-plaira.
Comment pouvait-il savoir que c’était en fa it un être maléfique qui s’était emparé de vive force de la source aux Avortements? A la prem ière rencontre, ils parlèrent de vieux ressentiments, se querellèrent sans céder l ’un à l ’autre. S’échauffant dans l ’échange d ’aigres propos, ils en vinrent aux menaces et à la volonté de vengeance.
L 'u n voulait l ’eaupour sauver la vie de son m aître, l ’autre la refusait parce que son neveu l ’avait perdue. L e crochet du sceptre se montrait plus vicieux que scorpion, la trique cerclée d ’orplus brutale que dragon.
Celle-ci déploie sa puissance p a r des bottes sauvages en pleine poitrine, tandis que celui-là développe ses subtilités en cherchant à crocheter les jam bes. Coups bas de la trique infligeraient grave blessures aux parties, crochet qu i passe l ’épaule fouette dangereusement la tête.
Touché à la taille: la trique estlfaucon q u i saisit moineau. Trois fois le crâne: le crochet est mante se jetant sur la cigale. Ils vont, viennent, disputant la viêioire, virevoltent dans une ronde impitoyable: l ’un accroche l ’autre sans vainqueur n i vaincu.
Ils combattirent à plus de dix reprises. Le maître taoïste n’était pas à la hauteur du grand saint, qui frappait à la tête avec une férocité plus grande que jamais. La trique s’abattait comme une pluie d’étoiles filantes. Se sentant faiblir, le taoïste s’enfuit vers la montagne, le sceptre crochu pendouillant.
Renonçant à le poursuivre, Singet entra dans l’ermitage en quête de l’eau. On avait pris la précaution de fermer les portes bien avant. Le bol de faïence en main, il donna un coup de pied, de toutes ses forces, dans le portail qui se brisa, puis s’engouffra à l’intérieur, aperçut le disciple penché sur la margelle du puits et, poussant un hurlement, lui aurait fracassé le crâne, s’il n’avait eu le temps de courir se réfugier derrière. Singet venait de trouver un seau et s’apprêtait à puiser de l’eau, lorsque le maître taoïste réapparut devant lui et, lui crochetant une jambe de son sceptre, l’envoya baiser les dalles. Singet se releva et se mit à frapper de la trique. L’autre avait fait un bond sur le côté et, le crochet solidement en main, le narguait:
«Nous allons voir si tu parviens à prendre de mon eau!
— Viens donc! Approche!» criait le grand saint, «je t’aurai, bête immonde, j’aurai ta peau!»
Le prêtre se gardait bien d’avancer pour l’affronter, se contentant de lui interdire l’accès au puits. Voyant qu’il ne bougeait pas, Singet fit tournoyer la trique de la main gauche, tandis que, de la droite, il prenait le seau et le laissait glisser à grand bruit au bout de la corde. Mais le voilà qui se remet à jouer du crochet. Ne pouvant se défendre d’une seule main, Singet se fit à nouveau crocheter par le pied, trébucha et alla s’étaler en laissant corde et seau tomber au fond du puits.
«On va lui apprendre la politesse, au gars», marmonna le grand saint en se relevant. Maniant des deux mains la trique, il se mit à frapper à la volée. L’adversaire prit la fuite de la même façon, sans oser faire face. Singet aurait voulu puiser de l’eau, mais il n’avait plus de seau et redoutait que le crochet ne revînt à l’attaque. Il réfléchit et se dit: «Mieux vaut chercher de l’aide.»
Sacré grand saint! Il fit faire demi-tour à son nuage et, rendu d’une traite à l’entrée de la chaumière, appela:
«Sablet!»
À l’intérieur, Tripitaka supportait la douleur en geignant tandis que Porcet grognait sans arrêt. Dès qu’ils entendirent appeler, ils s’écrièrent joyeusement: «Sablet, Conscient-de-la-Vacuité eit revenu!»
Sablet sortit précipitamment l’accueillir: «Tu rapportes l’eau, frangin?»
Singet entra et fit en détail le récit ce qui s’était passé à Tripitaka.
«Disciple», gémit ce dernier, les larmes aux yeux, «que faire?
— Je suis venu chercher Sablet pour qu’il reparte avec moi. Une fois là-bas, pendant que je combattrai la créature, je le ferai profiter de ce moment favorable pour vous tirer de l’eau.
— Si vous nous abandonnez tous les deux, nous qui sommes malades, vous qui êtes en bonne santé, qui s’occupera de nous?»
La vieille femme intervint: «Rassurez-vous, vénérable arhat. Vous n’avez pas besoin de vos disciples: nous saurons veiller sur vous, bien sûr. Dès votre arrivée, on vous aimait bien. Nous ne saurions vous nuire maintenant que nous savons, à voir celui-là aller et venir sur des nuages, que vous êtes des arhat ou des bodhwattva.
— Nuire à qui, je me le demande, vous autres qui n’êtes que des femmes», rétorqua Singet avec un «bah!» méprisant.
«Messeigneurs», répliqua la vieille en riant, «vous avez eu bien de la chance de tomber sur nous. Si vous aviez été ailleurs, vous n’en sortiez pas entiers!
— Pas entiers, qu’e£t-ce que ça veut dire? bougonna Porcet.
— Nous avons toutes les quatre un certain âge et en avons tout à fait fini avec les jeux du vent et de la lune:
c’est pourquoi nous ne sommes guère portées à vous occire. Ailleurs, vous en trouveriez des jeunes et des vieilles: croyez-vous que les jeunes consentiraient à vous lâcher? Elles exigeraient de s’unir à vous. Si vous ne vous soumettiez, elles vous tueraient et couperaient votre chair en tranches pour en faire des sachets parfumés.
— Dans ce cas, je ne risque rien», ironisa Porcet, «eux qui sentent si bon, oui; mais moi qui pue le cochon, même en lamelles, l’odeur resterait. Je ne risque rien.
— Ne la ramène pas!» rétorqua en riant Singet, «tu ferais mieux de ménager tes forces pour l’accouchement.
— Inutile de tergiverser», coupa la vieille, «allez vite chercher cette eau.
— Auriez-vous un seau à nous prêter?» demanda Singet.
La femme alla en chercher au fond de la maison et roula une longueur de corde qu’elle tendit à Sablet. «Prenons-en deux longueurs», insista celui-ci, «on en aura l’usage si jamais le puits est profond.»
Ainsi équipé, Sablet sortit de la chaumière à la suite de Singet et tous deux partirent, montés sur des nuages. Il ne leur fallut pas même une heure pour atteindre le mont de la Délivrance du Yang. Abaissant leur véhicule, ils furent d’une traite devant l’ermitage.
«Prends le seau et les cordes», recommanda le grand saint à Sablet, «reste caché jusqu’à ce que je me sois manifesté et l’aie provoqué au combat. Attends que nous soyons au plus fort de la mêlée pour entrer, tirer de l’eau et t’enfuir aussitôt.»
Sablet assura qu’il observerait scrupuleusement ces consignes.
Singet brandit la trique de fer, s’approcha de l’entrée et cria:
«Ouvrez, ouvrez!»
Ce que voyant, le portier courut annoncer: «Maître, Conscient-de-la-Vacuité eût revenu!
— Ce maudit singe eft d’une rare impudence!» s’exclama le taoïste, mu par une violente colère, «il y a longtemps que j’ai entendu parler de ses pouvoirs et je m’en suis rendu compte aujourd’hui à mes dépens. Il eàt vraiment difficile de s’opposer à sa trique.
— Maître», fit valoir son disciple, «si fort qu’il soit, vous ne lui êtes point inférieur. Vous êtes exactement l’adversaire qui lui convient.
— J ’ai été battu les deux dernières fois.
— Il est vrai, mais ce n’était que dans la fièvre momentanée du combat; par la suite, quand il a voulu puiser de l’eau, vous l’avez culbuté par deux fois: n’êtes-vous pas à égalité? S’il eit revenu, alors qu’il ne lui restait plus qu’à déguerpir, c’est certainement parce que Tripitaka est engrossé à tel point que ses plaintes l’y ont obligé. Il doit en vouloir à son maître et je suis persuadé que vous l’emporterez, sans l’ombre d’un doute.»
Le discours remplit le véritable immortel de joie et d’euphorie. Le visage débordant de sourires, il sortit d’un air important et cria, le sceptre crochu dressé: «Maudit macaque! Que reviens-tu faire par ici?
— Je ne viens que pour prendre de l’eau.
— Cette eau appartient à notre puits. Même les princes et ministres ne sauraient en obtenir un peu qu’en offrant l’hommage de présents et cadeaux. A plus forte raison toi qui es mon ennemi: et tu as l’audace d’y prétendre gratuitement?
— Tu ne veux vraiment pas m’en donner?
— Non, et non!
— Maudite créature! Dans ce cas, prends garde à ma trique! »
Singet se fendit face à son adversaire et, il va sans dire, visa la tête. L’immortel esquiva le coup d’un saut sur le côté et répliqua avec le crochet. Ce fut combat plus acharné encore que les précédents.
Trique contre crochet: colère et rancune animent les deux hommes.
Vole sable, roulentpierres entre ciel et terre assombris: terre et poussière soulevées accablent le soleil et la lune de soucis. L e grand saint vient chercher pour son m aître l ’eau que le monstlre lu i refuse à cause de son neveu. L es deux parties se livrent à d’égals efforts, sans trêve n i repos.
Dans leur volonté de l ’emporter, ils serrent les dents et les font grincer.
Leurs énergiesplus tendues que jam ais, ils crachent et fument, plongeant dieux et diables dans l ’inquiétude.
Bing, bang! s’entrechoquent les armes: leurs rugissements font trembler montagnes et collines. C ’est une tornade qu i abattrait une forêt entière, un vent de fu reu r p ire que celle de taureaux combattants. L a lutte excite leur jo ie et leur rage: ils combattent de tout cceur et pleine volonté, résolus à ne s ’arrêter que leur trépas ou vie fixé.
Ils en étaient venus aux mains à l’entrée de l’ermitage, mais, sautant et bondissant, ils poursuivaient le combat au pied de la montagne: un combat âpre et acharné, sur lequel nous ne dirons pas plus.
Reparlons de Sablet, qui s’était précipité à l’intérieur, seau en main. Il y trouva le servant et disciple qui lui interdit le puits en l’apostrophant:
«Qui es-tu pour oser venir puiser de cette eau?»
Sablet posa le seau, sortit son bâton à terrasser les démons et, sans se donner la peine de répondre, frappa en visant la tête. Le taoïste ne put esquiver le coup à temps.
L’épaule gauche brisée, il s’effondra, s’efforçant de s’échapper en rampant.
«J’allais te tuer, bête immonde, mais puisque tu as forme humaine, j’ai pitié de toi. Je t’épargne, va-t’en!
Laisse-moi tirer de l’eau», gronda Sablet.
'Livre XI, chapitre Lin
Prenant le ciel et la terre à témoin, le taoïste disparut en rampant dans une pièce du fond. Sablet tira un seau d’eau du puits en prenant tout son temps, ressortit de l’ermitage et, monté sur une nuée, cria à Singet: «Frangin, j’ai l’eau!
Laisse-lui donc la vie sauve, laisse-le!»
À ces mots, bloquant le sceptre de sa trique, Singet tint à son adversaire ce discours: «Ecoute-moi bien: je m’apprêtais à vous exterminer jusqu’au dernier, mais après tout tu n’as commis aucun crime et, par ailleurs, je me dois de tenir compte de mes liens d’affeétion pour ton frère, le démon-taureau. Tu m’avais d’abord empêché par deux fois de puiser de l’eau en me crochetant.
C’est alors que je suis revenu et que je t’ai fait le coup du tigre attiré loin de son repaire: mon condisciple est reparti avec de l’eau, pendant que je t’amenais à sortir combattre. Si je voulais y mettre toutes mes capacités, ne parlons pas de toi, prétendu immortel véritable, mais vous tous, tant que vous êtes, seriez battus à mort.
Mais, comme l’on dit, mieux vaut laisser une vie que la prendre. Je t’épargne et t’accorde quelques années de plus à vivre, à condition de ne plus pratiquer désormais d’extorsion sur ceux qui viendront chercher de l’eau.»
Dans son inconscience, le monstre crut pouvoir rejouer la même scène en lui crochetant la jambe, mais le grand saint sut l’esquiver et, s’élançant en avant en criant: «Ne bouge pas! » il bouscula le faux immortel pris de court, et, patatras! l’envoya s’étaler par terre où il gigotait, incapable de se relever.
Singet lui arracha le sceptre, le brisa en deux, puis, reprenant chaque moitié, en fit quatre morceaux qu’il jeta à terre, menaçant: «Créature immonde! Ose encore te mal conduire!»
Tremblant de tous ses membres, le monstre avala son humiliation en silence.
Le grand saint éclata de rire, remonta sur son nuage et s’en fut.
En témoigne le poème:
L ra i plom b demande eau véritable,
E a u vraie sèche mercure véritable.
Ce mercure et plom b n ’a souffle-mère:
Sable et drogue subtils font élixir.
Lorsque l ’enfançon est conçu follement,
« Vénérable maître, buvez lentement: une gorgée suffira à rompre la conception. »
Terre-m ère acquiert mérite aisément.
C ’efl le renversement de l ’hétérodoxie,
Uheureux retour du maître de l'e SpriP!
Porté par la lumière faite, Singet rattrapa Sablet et, tout joyeux de s’être procuré l’eau véritable, ils s’en retournèrent ensemble. Abaissant leur nuage, ils descendirent d’un trait à la chaumière où Porcet, ventre saillant, gémissait, appuyé contre le chambranle.
Singet s’approcha de lui à pas feutrés: «Idiot, depuis quand es-tu entré dans la chambre réservée à l’accouchement?
— Cesse de plaisanter, frangin», répliqua Porcet aux abois, «as-tu rapporté de l’eau?»
Le Novice allait le taquiner un peu plus longtemps, lorsque Sablet arriva derrière lui en riant: «L ’eau est arrivée, l’eau est là!»
Malgré les douleurs, Tripitaka s’inclina: «Vous vous êtes donné bien du mal, mes disciples.»
La vieille femme aussi s’en réjouissait. Toutes les autres sortirent saluer:
«O nobles bodhuattva, une chance inouïe, inouïe!»
Elle se hâta de chercher une coupe de porcelaine décorée, la remplit à moitié et la tendit à Tripitaka: «Vénérable maître, buvez lentement: une gorgée suffira à rompre la conception.
— Je n’ai pas besoin de coupe», grommela Porcet, «laissez-moi boire à même le seau.
— Vous allez nous faire mourir de peur, monseigneur!» s’exclama la vieille, «si vous buvez toute l’eau du seau, c’est le ventre entier, les intestins avec, qui serait dissous!»
Ce qui eut pour effet de donner à l’idiot une telle frayeur qu’il n’osa agir inconsidérément, et se contenta, lui aussi, d’une demi-coupe.
En moins de temps qu’il n’en faut pour avaler un repas, l’un et l’autre sentirent leurs entrailles étranglées de douleur: le ventre faisait entendre comme un grincement de treuil que l’on aurait déroulé quatre ou cinq fois. Ensuite l’idiot ne put se retenir: grand et petit besoins se mêlaient aux déjeftions de la fausse couche. En proie aux mêmes coliques, le moine chinois cherchait un endroit écarté où se soulager.
6z
«Maître, s’inquiéta Singet, «ne vous exposez pas aux courants d’air! Si jamais vous attrapez froid, vous risquez des accidents puerpéraux. »
La vieille alla chercher aussitôt deux seaux hygiéniques pour qu’ils se soulageassent. Un moment plus tard, quand ils en eurent fait usage plusieurs fois, la douleur se calma, tandis que l’enflure diminuait au fur et à mesure que se dissolvait l’amas de chair et de sang.
Les femmes leur préparèrent de la bouillie de riz blanc pour «combler le vide».
«Je suis solide, la mère», déclara Porcet, «je n’ai aucun besoin de fortifiant. Chauffez-moi plutôt de l’eau pour un bon bain. Je mangerai la bouillie après.
— Frérot», objeéta Sablet, «pas question de bain: tout contait avec un liquide aqueux peut provoquer des accidents le premier mois.
— Mais il ne s’agit pas d’une naissance, ce n’est qu’une fausse couche. Il n’y a rien à craindre! J ’ai besoin d’être propre.»
La vieille chauffa de l’eau pour qu’ils se lavent les pieds et les mains. À peine Tripitaka avait-il fini deux bols de bouillie que Porcet en avait vidé dix et en réclamait d’autres.
«Gros tas de son!» lui dit le Novice en riant, «restreinstoi! De quoi auras-tu l’air avec un ventre en forme de sac de sable?
— Mais non, aucune importance! Je ne suis pas une truie, je ne risque rien.»
On alla tout de bon lui cuire un peu plus de riz.
La vieille se tourna vers le moine chinois: «Vénérable maître, donnez-moi donc l’eau qui reste. »
«Tu n’en bois plus, l’idiot? demanda le Novice à Porcet.
— Je n’ai plus mal au ventre. La grossesse doit être entièrement dissipée. Pourquoi prendre encore de l’eau, puisque je me sens tout à fait bien?
— Puisque tous deux sont remis, on vous la donne, cette eau», répondit Singet.
La femme le remercia, versa ce qui restait dans une jarre de faïence et l’enterra derrière le bâtiment, déclarant à qui voulait l’entendre: «Il y a là de quoi payer mon cercueil.»
Tous de s’en réjouir. Quand le repas maigre fut prêt, on sortit tables et tabourets. Les moines dînèrent tranquillement, puis se retirèrent pour la nuit.
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Le lendemain, à l’aube, ils remercièrent la maisonnée de la vieille avant de quitter la chaumière. Tripitaka remonta à cheval en s’agrippant à la selle; tandis que Sablet portait les bagages, Singet marchait en avant et Porcet tenait les rênes. Ainsi soit-il:
Rincez-vom la bouche et gardez-vous p u r,
Corps débarrasse' redevient nature!
Si vous ne savez, en fin de compte, quelles autres rencontres ils firent en ce royaume, écoutez la séance qui vient.