Ainsi va le poème:
P u r nous disons de l'âme le socle vide,
Aucune pensée ne trouble sa quiétude.
Tiens singe et cheval', ne les laisse aller,
Garde-toi et ne cherche à te glorifier.
Chasse les s ix brigands, éveille-toi aux trois voies-'’, Tout ob Hacle* cessant, vient l'illum ination.
Toute sensualité à jam ais vaincue,
A l'Ouest tu jou ira s du bonheur absolu.
Le récit a conté comment Tripitaka avait gardé son corps intad avec une détermination qui lui aurait fait arracher des clous avec les dents, comment il fut libéré grâce à Singet et ses compagnons, qui avaient tué le scorpion. L'étape suivante se passa sans incident mémorable et bientôt ce fut à nouveau l’été. C’était quand T a brise se parfiume d'orchidées naines,
T e bambou se rafraîchit sous l'ondée soudaine.
T'arm oise couvre les collines sans hôte,
Pleurs et roseaux se disputent les ruisseaux.
T e grenadier charme l'abeille vagabonde,
A l'ombre des saules s'affolent les oisillons.
Gomment lu i offrir des gâteaux triangulaires E t des bateaux-dragons loin de la rivière()?
Maître et disciples jouissaient tout en marchant de ce paysage du Yang à son apogée, laissant ainsi passer la fête du soleil à son zénith, lorsque tout à coup ils aperçurent une haute montagne qui leur barrait la route.
Le Vénérable tira sur les rênes et tourna la tête pour appeler: «Conscient-de-la-Vacuité, avec pareille montagne devant nous, il faut se tenir sur nos gardes: je crains que ne surgissent à nouveau des créatures maléfiques.
— Rassurez-vous, maître. Nous n’avons rien à redouter, nous autres qui remettons notre destin à une doctrine que nous avons embrassée avec sincérité.»
Réconforté par ces paroles, le Vénérable cravacha son palefroi et lâcha la bride au dragon qui lui servait de monture. En un instant, ils furent au bord d’une falaise et, levant les yeux, quel spectacle! [...]
Tous quatre grimpèrent longuement la montagne à pas lents avant de passer le sommet. Redescendant par le versant occidental, ils trouvèrent une étendue plane et ensoleillée. Porcet voulut alors faire étalage d’énergie:
il confia les bagages à Sablet et, brandissant des deux mains le râteau, alla de l’avant presser le cheval, qui ne s’émut pas pour autant. Indifférent aux cris et menaces de l’idiot, il poursuivait son chemin du même amble.
«Pourquoi le bousculer, frérot?» intervint Singet, «laisse-le marcher tranquillement!
— Il se fait tard. J’ai faim, après avoir grimpé la montagne toute la journée. Il faut se remuer un peu et trouver des habitations où mendier.
— Dans ce cas, je me charge de lui faire presser le pas.»
A peine eut-il agité sa trique et poussé un cri que le cheval s’échappait et filait comme la flèche sur la route plate.
Pourquoi craignait-il le Novice et non Porcet, me direz-vous? C’est que cinq cents ans auparavant Singet s’était vu confier le soin des chevaux, aux haras céleêtes, par l’empereur de Jade, qui lui avait conféré le titre d’épizoologue. La tradition s’en est conservée jusqu’à nos jours: les chevaux ont peur des singes. Le Vénérable perdit le contrôle des rênes; restant agrippé à la selle, il lui avait lâché la bride: le cheval blanc ne retrouva l’amble qu’après un galop d’une vingtaine de Iis en terrain découvert.
Ainsi allaient-ils, quand soudain se fit entendre un coup de gong et, de chaque côté de la route, surgirent une trentaine d’hommes, chacun armé de lances, sabres, triques ou bâtons. Us barraient la route en criant:
«Bonze, où vas-tu?»
Surpris, Tripitaka tremblait si fort qu’il tomba du cheval et se mit à balbutier, accroupi dans l’herbe au bord du chemin: «Grâce, épargnez-moi, Mahârâja'l
— On ne te touchera pas», lui annoncèrent deux grands gaillards qui devaient être leurs chefs, «à condition de nous laisser ton viatique.»
Le Vénérable comprit alors qu’il avait affaire à des bandits de grand chemin. Il se redressa et, levant les yeux:
L ’un, au visage violacé et aux dents protubérantes, éclipse l'étoile du malheur-, l ’autre, avec ses yeux globuleux qu i saillent, vautfunérailles.
Leurs tempes rougissent de leur chevelure comme s i elles étaient en flam m es; au menton, leurs poils jaunâtres semblent autant d ’épines. Ils portent sur la tête des bonnets de peau de tigre, des jupes de bataille en m artre serrées autour de la taille. L 'u n tient en main un bâton armé de dents de loup, l ’autre porte à l'épaule une raquette de jonc noué. Ils ne le cèdent en rien, assurément, au tigre de la montagne n i au dragon qui surgit de l'eau.
À voir leur mine patibulaire, Tripitaka ne put que se lever et joindre les paumes devant sa poitrine en implorant: «Mahârâja, le pauvre moine que je suis eât envoyé par le souverain des Tang des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de l’Oueit. II y a si longtemps que j’ai quitté Chang’an, des années et tant de jours: notre viatique eât entièrement épuisé. Nous vivons d’aumônes, nous qui avons quitté la famille. D’où nous viendrait l’argent? Je mets tout mon espoir en votre miséricorde:
laissez passer l’humble moine que je suis!
— C’est avec la férocité du tigre que nous avons pris cette résolution», rétorquèrent les deux chefs en se rapprochant de lui avec le reste de la bande, «si nous bloquons cette voie importante, c’est pour soutirer du pognon;
qu’est-ce que tu nous chantes avec ta miséricorde? Si tu es sans le sou, ôte tes vêtements, abandonne-nous le cheval blanc: on te laissera passer.
vie pour agir en braves, la prochaine vous trouvera changés en bêtes sauvages.»
La remarque eut le don d’exacerber l’un des brigands, qui leva sa grosse trique et s’avança pour l’assener sur le Vénérable qui se dit en son for intérieur: «Malheureux!
Tu crois posséder une bonne trique, mais tu ne connais pas encore celle de mon disciple.»
Le brigand, trique dressée, s’apprêtait à frapper à toute volée, sans autre forme de procès. Le Vénérable n’avait jamais menti de sa vie; devant l’urgence qu’exigeait la situation, il se résigna à la tromperie: «Ne me touchez pas! J ’ai de jeunes disciples qui me suivent et vont arriver.
Ils ont sur eux plusieurs taëls d’argent qu’ils vous donneront, voilà tout.
— Ce n’est pas ce bonze-là qui pourrait encaisser grand-chose. Attachez-le-moi! »
Les hommes se jetèrent sur lui, le ligotèrent et le suspendirent à la plus haute branche d’un arbre.
Revenons à ces trois mauvais esprits de malheur qui s’efforçaient de rattraper le cheval qu’ils avaient fait détaler.
«Le Maître est parti à toute allure, je me demande s’il nous attend quelque part», disait Porcet en riant aux éclats. Puis, apercevant le Vénérable suspendu à l’arbre, il se reprit: «Voyez donc le Maître! Il lui suffisait d’attendre.
Quelle humeur l’a donc poussé à grimper à l’arbre et à jouer à la balançoire, en se retenant aux lianes?
— Ne dis pas de bêtises, idiot!» répliqua Singet à ce speétacle, «le Maître a été pendu là-haut, non? Ralentissez, pendant que je vais un peu plus loin observer la situation.»
Sacré grand saint! À peine était-il monté sur une haute pente qu’il reconnut une bande de brigands. Il s’en réjouit intimement: «Quelle chance! La bonne affaire se présente à la porte! »
Faisant demi-tour, d’une secousse il se changea en un jeune et coquet petit bonze de seize ans à peine, tout de noir vêtu, un ballot de toile bleue à l’épaule. Il arrivait à grandes enjambées et, devant l’arbre, interpella le Maître:
«Qu’est-ce que cela signifie? Qui sont ces mauvaises gens?
— O mon disciple, tire-moi de là au lieu de me poser toutes ces questions.
— Qu’est-ce qu’ils trafiquent?
— Ce sont des brigands de grand chemin qui m’ont arrêté en exigeant l’argent du passage. Comme je n’avais rien à leur donner, ils m’ont suspendu là-haut en attendant d’aviser avec vous. Sinon, il aurait fallu que je leur abandonne le cheval.
— Maître», se mit à rire Singet à ces explications, «vous n’êtes vraiment pas à la hauteur. Des bonzes aussi peu coriaces que vous, il n’y en pas beaucoup de par le monde! C’est l’empereur des Tang Taizong qui vous a envoyé en mission: nul ne saurait vous contraindre à donner le cheval-dragon!
— Mais, disciple, que pouvais-je faire? Vois de quelle façon ils m’ont pendu; et s’ils s’étaient amusés à me battre?
— Qu’est-ce que vous leur avez dit?
— Ils m’ont fait perdre mon sang-froid: je ne pouvais faire autrement que leur parler de toi.
— Maître, vous auriez pu tourner autour du pot! Pourquoi me dénoncer?
— J ’ai prétendu que tu avais de l’argent sur toi pour les empêcher de me taper dessus, un subterfuge de la dernière extrémité...
— Bon, n’en parlons plus! Merci de votre recommandation auprès de ces gens-là! La dénonciation vient à point. Recommencez quatre-vingts fois par mois, votre vieux Singet n’en ferait que de meilleures affaires.»
Voyant le Novice en conversation avec le Maître, les bandits firent mouvement et l’entourèrent: «Holà! p’tit bonze, t’as des sous à la ceinture, ton maître nous l’a dit;
aboule avant qu’il ne soit trop tard, si vous voulez avoir la vie sauve; crachote un demi-refus et l’on vous expédie tous les deux!
— Messieurs les officiers », répondit Singet en posant le sac, «inutile de hurler. J ’ai en effet quelques fonds làdedans, pas grand-chose, une vingtaine de sabots d’or, au plus, et vingt ou trente lingots d’argent d’une pure blancheur, sans compter les menus fragments. Si vous les voulez, prenez donc le sac avec, mais ne frappez pas mon maître. Comme le disent nos livres anciens, la vertu est fondamentale; les richesses sont secondaires: cela est sans importance. Nous autres moines avons toujours la ressource de mendier. Chaque fois que nous rencontrons un respeâé donateur, nous recevons vêtements et donations: nous I I o n’avons besoin de rien. Pourvu que vous détachiez mon maître, je vous offre le tout.»
La bande était ravie d’entendre ce discours. Chacun se disait: «Le vieux e£t pingre, mais le jeune a les idées plutôt larges.»
Et de donner l’ordre de descendre Tripitaka.
Le Vénérable, qui recouvrait la vie, sauta sur le cheval et, cravachant sa monture sans se soucier de Singet, partit au galop dans la direétion d’où il était venu.
«Vous vous trompez de route!» lui cria précipitamment le Novice, qui reprit le sac dans l’intention de le rattraper.
Les brigands l’en empêchèrent:
« Où vas-tu? Laisse ton viatique ici, si tu ne veux pas qu’on te travaille à notre façon!
— Puisque vous parlez clair», répliqua en riant Singet, «partageons les fonds en trois.
— Notre jeune bonze est un petit malin », répondit l’un des chefs, «on veut se garder un petit quelque chose à l’insu du Maître. C’est bon: aboule, qu’on voie un peu. S’il y en a vraiment beaucoup, on te laissera en douce de quoi t’acheter des gâteaux ou des fruits.
— Ce n’est pas ce que je veux dire, mes frères», rétorqua Singet, «qu’est-ce que vous croyez? Je n’ai pas d’argent. Je veux dire qu’il vous faut partager avec moi le butin que vous avez accumulé tous les deux en pillant les gens.»
La proposition remplit les brigands d’une immense colère. Ils se mirent à vitupérer: «L ’effronté! Innocent, ce bonze! Il se refuse à en lâcher et c’est à nous qu’il en réclame! Bouge pas, regarde ce que tu vas prendre!»
L’un des deux chefs leva sa canne de jonc et frappa sept ou huit fois le crâne tondu de Singet qui fit comme s’il ne s’était aperçu de rien. Il leur dit avec un large sourire: «Mes amis, à taper de cette façon, vous pouvez continuer jusqu’au printemps prochain. Ce n’est pas sérieux!
— Il a vraiment la tête dure, ce bonze, s’exclamait le brigand, immensément surpris.
— Je suis confus», fit Singet en riant, «je ne mérite pas tant de compliments, mais, je l’avoue, je m’en tire assez bien.»
Sans attendre d’autres explications, les brigands se mirent à deux ou trois pour frapper à la volée.
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«Calmez-vous, messieurs», leur dit Singet, «j’ai quelque chose à vous montrer.»
Sacré grand saint! Il se tâta l’oreille et en tira une aiguille à broder: «Messieurs, nous n’avons, bien sûr, pas d’argent sur nous, nous autres moines; je n’ai que cette aiguille à vous offrir.
— C’est la débine! Avoir laissé filer le bonze riche pour mettre la main sur ce pouilleux d’âne tondu. C’est-il que tu saurais coudre? Nous, qu’est-ce tu veux qu’on en fasse, de ton aiguille?»
Comme ils n’en voulaient pas, Singet la manipula et, en une semi-rotation, la transforma en trique de la grosseur d’un bol.
«Le bonze m’a l’air tout jeune, mais il s’y connaît en magie», s’exclama le brigand, effrayé.
Singet planta la trique dans le sol et déclara: «Je la donne à qui la prendra!»
Les deux bandits s’avancèrent pour l’arracher, mais les pauvres! Pas plus que libellule n’ébranlerait une colonne de marbre, ils ne parvinrent à la remuer d’un quart de poil.
Comment auraient-ils pu se douter que la trique était cette barre cerclée d’or qui faisait trente-trois mille livres sur les balances du ciel? Singet s’approcha, la souleva sans effort et, dansant la figure du python qui se retourne et se tord, la pointa sur les malfaiteurs:
«Pas de chance de tomber sur le vieux Singet! Votre étoile est en baisse, à vous tous...»
Le bandit revint lui flanquer une bonne soixantaine de coups dont le Novice ne fit que rire: «Tu dois commencer à te fatiguer les mains; laisse-moi t’en refiler un, en échange, avec mon bâton, et ne t’imagine pas que c’en est un vrai.»
Ne voilà-t-il pas que d’un large mouvement, il donne à la trique la grosseur d’une margelle de puits et quelque soixante-dix à quatre-vingts pieds de longs. Un petit coup en envoie un valser à terre et mordre la poussière, où il reste silencieux et sans mouvement. L’autre chef se met à vociférer:
«Ce voyou de tondu exagère! Au lieu de lâcher ses sous, il nous tue un homme!
— Attendez, patience! un par un » répliqua en souriant Singet, «vous y trouverez chacun votre compte, jusqu’à ce que soit extirpée ton engeance!»
Un autre balancement de la barre tua net le second: le refie de la bande, terrorisé, s ’enfuit dans tous les sens en abandonnant les armes.
Un autre balancement de la barre tua net le second: le reste de la bande, terrorisée, s’enfuit dans tous les sens en abandonnant les armes.
Reparlons de Tripitaka, qui galopait sur son cheval en diredtion de l’est, lorsque Porcet et Sablet l’arrêtèrent pour lui dire: «Où allez-vous donc, maître? Vous vous êtes trompé de chemin!
— Disciples!» répondit le Vénérable en retenant sa monture, «prévenez votre condisciple avant qu’il ne soit trop tard, dites-lui de ménager la trique et de ne pas tuer les brigands.
— Reitez ici, maître, le temps que j’y aille et revienne. »
L’idiot courut tout au long du chemin et, près du but, se mit à crier à tue-tête: «Frangin, le Maître t’ordonne de ne pas tuer.
« Je n’ai tué personne! répliqua Singet.
— Où sont alors passé les brigands?
— Les autres se sont dispersés, sauf ces deux-là, les chefs, qui dorment.»
Porcet se mit à rire: «Que la peste les prenne, ces deux-là! Ils ont dû être à la fête toute la nuit pour tomber de sommeil sur place sans même chercher quelque autre endroit pour dormir!» L’idiot s’avança pour les regarder de plus près: «Tiens ils font comme moi, ils dorment la bouche ouverte et
bavent.
— Je leur ai fait sortir leur fromage de soja, ajouta Singet.
— Du fromage de soja sur la tête des gens?
— Je leur ai fait sauter la cervelle!»
Dès que Porcet l’eut entendu dire qu’il leur avait défoncé le crâne, il courut en hâte auprès de Tripitaka annoncer: «Les brigands se sont débandés!
— Parfait, parfait! De quel côté sont-ils partis?
— Il leur a donné une telle raclée qu’ils sont raides. Où auraient-ils pu aller?
— Pourquoi dire qu’ils se sont débandés?
— Il les a tués: n’eàt-ce pas une façon de se débander?
— Il les a tués comment?
— Il leur a fait deux gros trous dans la tête.
— Ouvre le sac, prends quelques sous et va vite acheter un peu de pommade.
— Vous plaisantez, maître! La pommade est faite pour i i 4
les bosses et blessures des vivants. À quoi bon la passer sur des trous de cadavres?
— Ils les a vraiment battus à mort?» grommela Tripitaka, fort contrarié; il se mit à marmonner toutes sortes de remarques désobligeantes sur les singes, et, tirant sur les rênes pour faire revenir le cheval sur ses pas, il se rendit avec Sablet et Porcet auprès des morts qui gisaient, couverts de sang, au bas de la pente. Speétacle insoutenable pour le Vénérable, qui donna aussitôt à Porcet l’ordre de s’armer du râteau: «Creuse-leur une fosse et enterre-les pendant je récite un rouleau du soutra des Morts.
— Vous vous trompez d’adresse, maître», protesta Porcet, «c’est Singet qui les a tués, c’est à lui qu’il faut demander de les brûler et enterrer, pourquoi serait-ce au vieux Porcet de faire le terrassier?»
Le Novice, que les reproches du Maître avaient mis de méchante humeur, cria:
«Maudit paresseux de lourdaud! Enterre-les, au trot! Si tu traînes, tu vas tâter de mon bâton! »
L’idiot prit peur: il creusa au pied de la pente jusqu’à trois pieds de profondeur avec son râteau et atteignit une couche de rocs sur lesquels son outil ne mordait pas. Il l’abandonna et se mit à fouiner avec son groin. Il finit par trouver un coin meuble où, d’un coup de gueule, il creusait deux pieds et demi, cinq en deux coups de groin. Il y fit descendre les deux corps, les recouvrit et construisit pardessus un tumulus.
«Conscient-de-la-Vacuité», demanda alors Tripitaka, «va me chercher de l’encens et des cierges pour la cérémonie et la récitation du soutra.
— Vous ne vous rendez pas compte», s’exclama Singet en faisant la moue, «en plein milieu de la montagne! Ni village devant, ni boutique par-derrière! Où se procurer cierges et encens? Même si l’on avait l’argent...
— Décampe, caboche de singe!» grommela Tripitaka avec rogne, «laisse-moi répandre une pincée de terre en guise d’encens pendant la prière! »
A in s i le saint moine endeuillé,
A uprès de la tombe désolée,
Récita, p a r l'effet de sa bonté,
L ’invocation pour les consoler:
«Je vous salue, les braves, et vous prie d’écouter ma prière et d’en entendre les raisons: souvenez-vous que je suis un Chinois qui a reçu mission de l’empereur Taizong de me mettre en quête des textes de soutras au paradis de l’Ouest. Passant par ce territoire, j’ai rencontré votre bande qui s’était formée dans ces montagnes, sans savoir de quel canton et préfeéture vous étiez. Je vous avais instamment suppliés avec de douces et bonnes paroles, mais vous ne m’avez pas écouté et avez répondu au bien par la colère. C’est alors que vous êtes tombés sur le Novice et sous les coups de sa trique. Par pitié pour vos cadavres exposés aux intempéries, je les ai recouverts de terre et d’un tumulus. J ’ai brisé des bambous verts en guise de bâtonnets d’encens: j’ai mis tout mon cœur dans cette cérémonie sans éclat. Pour offrandes, j’ai pris des pierres insensibles et insipides, mais je vous les apporte avec sincérité.
«Quand vous passerez devant le tribunal infernal et que l’arbre sera déraciné pour fouiller les racines, rappelezvous qu’il s’appelle Singet et que je me nomme Chen:
chacun son nom, qui est différent. Tout tort a son auteur, toute dette son créancier: ne portez pas plainte contre moi, le moine en quête des Ecritures!»
«Maître», dit Porcet en riant, «vous vous êtes disculpé parfaitement bien, mais nous n’y étions pas non plus tous les deux quand il les a frappés.»
Tripitaka reprit tout de bon la prière et ramassa une nouvelle pincée de terre: «Si vous portez plainte, les braves, ne dénoncez que Singet. Porcet et Sablet n’y sont pour rien.»
À ces mots, le grand saint ne put s’empêcher de ricaner amèrement: «Je vous remercie de vos bonnes intentions, maître! Alors que je me suis tant dépensé, que je me suis donné tant de peines pour vous dans cette quête, vous invitez ces deux canailles de bandits à porter plainte contre moi? Si je les ai tués, c’eit pour vous! Serais-je venu ici, aurais-je été amené à cette extrémité si vous n’étiez pas allé chercher les Écritures et si je n’étais pas devenu votre disciple? Pour sûr que je leur dois aussi une invocation à ma façon! »
La trique bien en main, il l’abattit par trois fois sur le tumulus et déclara:
«Peste soit sur vous, les brigands!.Écoutez-moi: vous m’avez donné sept ou huit coups de bâtons par-devant, autant par-derrière. Je n’en ai eu ni bobo ni gratouille, mais vous m’avez fait perdre patience, un faux pas suit l’autre: les coups que je porte vous ont été fatals. Vous pouvez aller raconter tout ce que vous voulez: ce n’est pas au vieux Singet que vous ferez peur!
«L’empereur de Jade me connaît, les rois célestes m’obéissent, les vingt-huit “maisons2” me craignent, les neuf luminaires me redoutent. Les dieux des murs et fossés de préfeétures ou sous-préfeâures s’agenouillent devant moi. Égal-au-Ciel, du pic de l’ESt, tremble devant moi. Les dix juges des Enfers ont été à mon service. Les dieux des cinq chemins de fortune me traitent en aîné.
Les cinq direéteurs des trois mondes, les ministres des dix orients, tous sont de vieilles connaissances et de bons amis: vous pouvez toujours aller porter plainte! »
Ces brutales imprécations furent un nouveau choc pour Tripitaka, qui crut bon d’ajouter: «Disciple, ma prière n’était destinée qu’à t’inculquer la vertu du respeét de la vie pour que tu deviennes bon et charitable. Allons, il ne fallait pas me prendre au sérieux!
— Ce n’était pas matière à plaisanterie, maître», répliqua Singet, «mais cherchons sans tarder un abri pour la nuit!»
Le Vénérable ne put que contenir son ressentiment et remonter à cheval.
Singet se sentait froissé; Porcet et Sablet, de leur côté, étaient travaillés par la jalousie: sous l’apparente harmonie, une sourde hostilité opposait maître et disciples.
Ils marchaient le long de la grand-route lorsqu’ils aperçurent au nord une ferme. À la regarder, c’était un beau domaine,
L es sentiers envahis de fleurs sauvages, le po rta il ombragé d ’arbres variés. Une cascade tombe de la falaise lointaine, blés et tournesol!f poussent dans les champs plats. L es roseaux humeétés de rosée servent d ’abri à la mouette légère, saules et peupliers sous la brise de perchoir à l ’oiseau fatigué. L a turquoise des cyprès rivalise avec l ’émeraude des sapins. L a vergerette rouge se m ire sur la renouée dans une compétition parfumée. L es chiens du village aboient, les coqs du soir chantent tandis que vaches et moutons repus sont ramenés p a r le garçon de ferme. L a fumée du m illet qu i cuit se confond avec la brume: c’est le moment où la maison alpeélre s’enfonce dans le crépuscule.
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Comme il s’avançait, le Vénérable vit tout à coup un vieil homme sortir de la chaumière. Il le salua aussitôt les mains jointes.
«D ’où venez-vous, moine?
— Je suis envoyé à la recherche des Écritures au paradis de l’Oueét par l’empereur des grands Tang des terres de l’E§t. Notre chemin passant de votre côté, je me suis permis, comme le soir tombe, de venir vous demander si je pourrais passer la nuit dans votre résidence.
— Votre noble pays est à une telle distance d’ici», s’étonna le vieil homme en souriant, «comment avez-vous pu franchir seul tant de montagnes et rivières?
— Je suis accompagné de trois disciples.
— Où sont vos éminents disciples?
— Ce sont eux, au bord de la grand-route», répondit Tripitaka en les montrant du doigt.
Le vieux leva les yeux et, à la vue de leur horrible physionomie, fit précipitamment demi-tour et se serait réfugié à l’intérieur si Tripitaka ne l’avait retenu en lui disant: «Respeéfé donateur, ayez l’immense compassion de nous offrir un gîte pour la nuit!»
Tremblant, la gorge serrée au point de ne pouvoir articuler, le vieux fit un signe de dénégation de la tête et, agitant les mains, finit par dire:
«I... ils n’ont pas l’air humain! Ce... ce sont des monstres!
— N’ayez crainte, cher donateur», insista en souriant Tripitaka, «ils sont nés comme ça, mes disciples. Ce ne sont pas des monstres.
— Mais, mon père, l’un est un jak sa, l’autre une facede-cheval et le troisième le duc du Tonnerre!»
Cette dernière remarque fit sortir de ses gonds le Novice qui lui cria à tue-tête: «C’est moi, Singet, le duc du Tonnerre. Le yaksa est mon arrière-petit-fils et la face-decheval mon arrière-arrière-petit-fils! »
À ces mots, le vieillard sentit ses âmes le quitter, et, livide, ne songeait plus qu’à rentrer chez lui. Tripitaka l’accompagna à la chaumière en le soutenant et lui dit en souriant: «Cher donateur, il ne faut pas avoir peur d’eux, bien que ce soient de grossiers personnages qui ne savent parler.»
Il le réconfortait ainsi quand parut une femme qui tenait par la main un enfant de cinq ou six ans.
«Pourquoi pareille frayeur, le père? dit-elle.
— Occupe-toi du thé, la mère», put enfin articuler le vieux.
La femme planta là le gosse et entra chercher deux tasses de thé. Le thé bu, Tripitaka descendit de son siège pour se tourner vers la femme et la saluer:
«L’humble moine que je suis est envoyé en quête des soutras par les grands Tang des terres de l’Est. En arrivant dans votre noble pays, j’ai sollicité l’avantage de passer la nuit dans votre respeétée résidence; c’est la laideur de mes trois disciples qui a provoqué cette frayeur sans fondement du vénéré chef de famille.
— Une peur pareille, parce qu’ils sont laids?» s’étonna la femme, «qu’en serait-il s’il voyait des tigres ou des panthères?
— La mère, ce n’eit pas tant leurs visages que leur façon de parler qui e£t terrifiante. Quand j’ai dit qu’ils ressemblaient à un jaksa, une face-de-cheval et un duc du Tonnerre, ce dernier m’a répondu qu’il était Singet et que les autres étaient ses descendants. A ces mots, j’ai évidemment pris peur.
— Mais non», corrigea Tripitaka, «Singet est l’aîné de mes disciples, Porcet, le deuxième, celui qui ressemble à une face-de-cheval, et Sablet, le troisième, celui qui a l’air d’un jaksa. Si laids qu’ils soient, ce sont des moines qui observent la dodrine et s’attachent aux fruits des bonnes aétions. Ce ne sont en rien des créatures maléfiques: il n’y a pas lieu d’en avoir peur. »
En apprenant leurs noms et leur qualité de moines pratiquants, le vieux couple se sentit enfin rassuré.
«Entrez, entrez donc, je vous prie!» dirent-ils.
Le Vénérable sortit appeler ses disciples et leur faire ces recommandations:
«A l’instant, le vieux vous a trouvés particulièrement repoussants. Quand vous entrerez le voir, tenez-vous bien et montrez-lui chacun un peu plus de resped que vous ne le faites d’habitude.
— Je suis beau et courtois», répondit Porcet, «et non impulsif et grossier comme mon condisciple aîné.
— Oui, tu serais un beau garçon», rétorqua Singet en riant, «sans ton long groin, tes larges oreilles et ta tête hideuse.
— Ne commencez pas à vous quereller», coupa Sablet, 'Livre XII, chapitre lvi
i i 9
«ce n’est ni le lieu ni le moment de faire de l’esprit.
Entrons, entrons! »
Là-dessus, prenant bagages et cheval, ils entrèrent tous dans la salle commune de la chaumière, où ils s’assirent après avoir fait la révérence avec un bel ensemble. La sage et bonne épouse prit l’enfant et retourna ordonner que l’on mît du riz à cuire et qu’on leur servît un repas maigre.
Quand maître et disciples eurent mangé, la nuit tombait et l’on apporta des lampes afin de continuer à bavarder dans la salle.
«Quel e§t votre estimé nom, cher donateur? demanda le Vénérable.
— Yang.» Et comme il voulait savoir son âge:
«Soixante-quatorze ans.
— Combien de fils avez-vous?
— Un seul. C’est mon petit-fils que la mère vient d’emmener.
— Priez donc votre fils de venir. J’aimerais le saluer.
— Il ne le mérite pas. J’ai le malheur de n’avoir su l’éduquer. Il n’est pas à la maison.
— Où vit-il?»
Le vieil homme hocha la tête en soupirant: «Hélas! Si seulement il consentait à vivre honnêtement quelque part, il ferait mon bonheur! Mais il ne pense qu’au mal au lieu de se consacrer à son métier de laboureur, ne sait que piller les maisons, dépouiller les voyageurs, tuer et incendier. Il ne s’acoquine qu’avec les chiens et les renards. Il est parti il y a cinq jours et n’est toujours pas revenu.»
À ce discours, Tripitaka pensa, sans oser en souffler mot: «C’est peut-être l’un de ceux que Conscient-de-la Vacuité a tués...» Fort mal à l’aise, il s’inclina pour répondre: «Bonté divine! D’aussi sages parents, avoir un fils pareil! »
Singet s’approcha: «Mon vieux monsieur, un fils pareil, un voyou, voleur et violeur, qui risque d’impliquer ses père et mère, à quoi bon vouloir le garder? Laissez-moi vous le retrouver et le supprimer, voilà tout!
— J’ai été moi-même sur le point de le faire», répondit le vieillard, «mais je n’en ai pas d’autre: si mauvais qu’il soit, j’en aurai besoin à mon enterrement.»
Sablet et Porcet se mirent à rire: «Frangin, ne te mêle pas de ce qui ne te concerne pas. On n’est pas au gouvernement, ni toi, ni moi. S’il se conduit mal, eit-ce notre I 20
affaire? Demande plutôt à notre donateur une botte de paille et un coin pour dormir. Nous repartons à l’aube.»
Le vieil homme se leva, envoya Sablet chercher derrière la cour deux bottes de paille et les invita à passer la nuit dans une cabane de chaume. Singet attacha le cheval, Porcet y porta les bagages et tous s’y rendirent avec le Vénérable pour prendre du repos.
Bref, le fils du vieux Yang faisait bel et bien partie de la bande de brigands qui s’était dispersée le matin précédent, lorsque Singet avait tué ses deux chefs. Aux alentours de la quatrième veille, vers 2 heures du matin, ils s’étaient regroupés et frappaient à la porte. Entendant cogner, le vieux s’enveloppa dans un vêtement et dit à sa femme:
«Maman, les gars sont là.
— Puisqu’ils sont là, ouvre et laisse-les entrer!»
À peine avait-il ouvert que la bande s’engouffrait en vociférant:
«Nous avons faim, à manger!» Le fils du vieux Yang se précipita à l’intérieur, réveilla sa femme et lui commanda de cuire du riz et servir un repas. Comme il n’y avait plus de fagots dans la cuisine et qu’il était allé en chercher dans l’arrière-cour, il demanda à son épouse: «D’où vient le cheval blanc dans la cour?
— C’est au bonze des terres de l’Eêt en quête des Ecritures. Il est venu hier soir ici passer la nuit. Beau-papa et belle-maman lui ont offert un repas maigre et l’ont invité à dormir dans la cabane de chaume.»
À ces mots, le gaillard sortit de la chaumière et, battant des mains, s’exclama en riant: «Quelle chance, les collègues! Quelle veine: notre ennemi est chez moi!
— Quel ennemi?
— Le bonze qui a tué nos chefs est venu loger chez moi; il dort dans la cabane!
— Parfait! On va les attraper, ces ânes tondus, les dépecer et les mettre en saumure! On s’empare ensuite des bagages et du cheval et du même coup nos chefs sont vengés.
— Pas de précipitation! Aiguisez vos couteaux et attendez que le riz soit cuit. On s’y mettra tous ensemble quand on n’aura plus le ventre vide.»
Ils se mirent tout de bon au travail, les uns aiguisant leurs sabres, les autres leurs lances.
Le vieil homme avait tout entendu; il se glissa dans 1 21
l’arrière-cour et réveilla les quatre pèlerins: «Le garçon est venu avec la bande. Ils ont appris que vous étiez ici et ont l’intention de vous occire, ce que je ne saurais tolérer;
quand je pense que vous venez de si loin! Ramassez au plus vite vos bagages, je vais vous conduire dehors par la porte de derrière.»
À ces mots, Tripitaka se prosterna tout tremblant pour remercier le vieillard et ordonna aussitôt à Porcet de prendre le cheval, à Sablet de porter les bagages et à Singet de lui tenir sa crosse. Le vieil homme ouvrit la sortie de derrière, les laissa s’échapper et, à pas feutrés, revint dormir.
La cinquième veille était passée quand ils eurent fini d’aiguiser leurs armes et de manger. Tous se précipitèrent alors dans la cour pour découvrir que leur proie avait disparu. Ils cherchèrent longtemps avec des lampes et des torches: de traces, nulle part, sauf la porte de derrière ouverte.
«C’est par là qu’ils se sont enfuis!» s’écrièrent les brigands d’une même voix, «rattrapons-les!»
Chacun de filer comme la flèche: ils n’aperçurent le moine chinois au loin qu’au moment où le soleil se levait.
Entendant crier et vociférer derrière lui, celui-ci se retourna brusquement et vit vingt à trente individus qui accouraient, agitant sabres et lances.
«Mes disciples, les brigands nous ont rattrapés: que faire?
— Rassurez-vous! » répondit Singet, «tranquillisezvous: je vais vous en débarrasser.
— Conscient-de-la-Vacuité, tu leur fais peur, rien de plus. Il ne faut pas les tuer!»
Le Novice n’était évidemment pas d’humeur à obéir à cette injonâion. Il brandit sa trique et se retourna pour les accueillir: «Où allez-vous, messieurs?
— Canaille de tondu, tu vas payer pour la vie de nos chefs! » vociféraient les brigands. Ils encerclèrent Singet et bientôt les coups de sabre et de lance se mirent à pleuvoir.
D’une semi-rotation de la barre cerclée d’or, le grand saint lui donna le diamètre d’un bol: quelques coups suffirent à éparpiller la bande tels nuages ou étoiles aux quatre coins du ciel. Ceux qui recevaient la trique sur la tête ou sur les côtés mouraient sur le coup; d’autres, qui n’en avaient été qu’effleurés, s’en tiraient avec des fraélures ou la peau «M aîtres, pourquoi me chassez-vous? »
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arrachée; les plus malins s’étaient enfuis à temps, quelques-uns seulement: les autres étaient déjà partis rendre visite au juge des Enfers.
Tripitaka était à cheval: la vue de tous ces hommes qui tombaient le remplit d’une telle frayeur qu’il partit au galop vers l’Ouest, Porcet et Sablet à ses trousses.
«Où e£t le fils du vieux Yang?» demanda Singet à l’un des brigands blessés qui n’étaient pas encore morts.
«Monseigneur, c’eit celui en jaune», gémit le bandit.
Singet s’approcha, lui arracha son sabre, trancha la tête de l’individu en jaune et, la tenant à bout de bras, dégoulinante de sang, rattrapa Tripitaka à grandes enjambées dans les nuages.
«Maître, voici le fils rebelle du vieux Yang: je vous apporte sa tête! »
D’effroi, Tripitaka, livide, tomba de cheval et grommela: «Maudit macaque, tu me feras mourir de peur!
Emporte ça, vite; remporte ça! »
Porcet s’avança et, d’un coup de pied, envoya la tête rouler au bord de la route, où il la recouvrit de terre avec son râteau. Sablet posa sa charge et prit le moine chinois par la main: «Relevez-vous, maître.»
Retrouvant ses esprits, le Vénérable, assis par terre, se mit à réciter l’incantation de Conffriétion du cercle; les oreilles rouges et la face écarlate, le malheureux Novice se roulait par terre, les yeux exorbités, répétant:
«Assez, arrêtez!»
Mais le Vénérable recommença une bonne dizaine de fois la récitation et il ne s’en tenait pas là. Singet faisait des culbutes et contorsions tant la douleur était intolérable, hurlant: «Maître, pardonnez-moi! Dites-moi ce que vous avez à me dire, mais cessez de réciter, cessez donc! »
Tripitaka se tut enfin pour répondre: «Je n’ai rien à te dire. Je ne veux plus de toi. Retourne là d’où tu viens!
— Maître», demanda le Novice en se prosternant malgré la douleur, «pourquoi me chassez-vous?
encore à détruire tant de vies et porter atteinte tant de fois à l’harmonie de l’univers. Mes multiples exhortations n’ont servi de rien, tu n’as pas une once de bonté en toi! A quoi bon te garder? Va-t’en au plus vite, si tu ne veux pas que je recommence à réciter l’incantation.
— N’en faites rien, je m’en vais!» répéta Singet, effrayé. Il ne l’eut pas plus tôt dit que, d’un bond dans les nuages, il disparut sans laisser de trace.
Hélas! Le cas de le dire:
Cœ ur violent ne saurait le cinabre m ûrir,
N on p lus esprit instable la Voie accomplir.
Si, en fin de compte, vous ne savez de quel côté se jeta le grand saint, écoutez donc la séance qui vient.