Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre58

058 OÙ L’ESPRIT DÉDOUBLÉ JETTE LE DÉSORDRE DANS L’UNIVERS ENTIER, ET LE CORPS UNIQUE A PEINE A RÉALISER L’EXTINCTION VÉRITABLE.

Après avoir pris congé de Guanyin, Singet et Sablet s’élevèrent sur un rayon lumineux et quittèrent les mers du Sud. Au fait, co m m e l’un allait bien plus vite que l’autre grâce à ses culbutes dans les nuages, Singet serait allé de l’avant, si Sablet ne l’avait retenu en disant: «Frangin, tu n’as pas besoin de foncer tête baissée en me montrant ta queue pour arriver avant moi mettre ordre à la racine des choses! Attends donc que j’y aille avec toi!»

Singet était mu par de bonnes intentions, mais Sablet restait soupçonneux. Les deux naviguèrent donc de conserve et furent bientôt en vue de la montagne de Fleurs et Fruits. Ils atterrirent. Observant attentivement de loin, tous deux aperçurent, en effet, un autre Singet qui trônait au-dessus de la foule des singes, et s’en donnant à cœur joie.

Il ne différait en rien du grand saint: cheveux blonds pris dans un cercle d’or, pupilles foudroyantes dans des yeux de feu; il portait aussi une longue tunique de brocart, la taille serrée dans une jupe de peau de tigre; il tenait à la main, lui aussi, une barre de fer cerclée d’or. Il avait aux pieds les mêmes bottes de daim: même face velue, même bouche de duc du Tonnerre, poches aux joues, oreilles pointues et large front, crocs pointant vers le dehors.

Soulevé d’indignation à ce spectacle, le grand saint laissa Sablet pour s’élancer en avant en brandissant la trique. Il vitupérait: «Quelle sorte d’être pervers es-tu donc pour oser usurper mon aspeéf et accaparer mes enfants et petits-enfants, t’introduire dans ma grotte et te targuer de mon prestige?»

À cette algarade, l’autre Novice répondit par le silence et se porta à sa rencontre trique en main. Dans cette mêlée, il était assurément impossible de distinguer le vrai du faux.

'Livre XII, chapitre lviii

Quelle bagarre!

D eux triques, deux singes: des adversaires de taille!

Chacun prétend protéger le frère im périal, fa ire valoir ses mérites, établir sa gloire. L e vrai a vraiment prononcé les vœux monastliques, le fa u x n ’eilpas l ’authentiquefils du Bouddha. M ais en pouvoirs de magie et transformations, il n ’y a n i vrai n i fa u x: ils se valent. L ’un e il le souffle des origines du chaos, le G rand Saint égal au C iel, l ’autre est ¡ ’estprit Réduffeur de terres, affiné p a r une longue ascèse. Ic i la trique cerclée d ’or, A -m on-Bon-Plaisir, là le bâton en fe r Selon-ton-Cœur. Ils parent, fendent, feintent, sans vainqueur n i vaincu, sans perdant n i gagnant.

Ils en étaient venus aux mains devant la grotte: les voilà bientôt qui bataillent dans les airs.

Grimpant dans les nuages, ils se battirent jusque dans les nuées du neuvième ciel. Sablet se tenait non loin, mais n’osait intervenir car, dans cette mêlée, il était vraiment impossible de distinguer le vrai du faux. Il aurait voulu dégainer pour se porter au secours de son condisciple, mais craignait de blesser le vrai. Après avoir longtemps patienté, il sauta au bas de la falaise et, maniant sa canne à terrasser les démons, mit en déroute les monstres à l’entrée de la grotte, renversa les bancs de pierre, brisa la vaisselle, qui fut réduite en miettes; mais il eut beau chercher partout, les sacs restaient introuvables.

Or, la grotte au Rideau-Torrentiel devait son nom à une fontaine jaillissante qui formait une chute d’eau. Elle cachait l’entrée, ressemblant de loin à un rideau de toile blanche; il fallait s’approcher pour se rendre compte que c’était un voile d’eau. Comme Sablet ne savait pas comment entrer, il ne lui était pas facile de trouver ce qu’il cherchait. Il remonta au neuvième ciel et fit tournoyer sa canne, mais il lui était difficile de l’abattre: sur lequel?

«Sablet», lui dit le grand saint, «tu ne saurais m’être d’un grand secours ici. Retourne auprès du Maître, dis-lui ce qui se passe pendant que j’entraîne la créature maléfique au mont Potalaka dans les mers du Sud afin de distinguer le vrai du faux devant la bodhisattva. »

Là-dessus, l’autre Singet répéta la même chose. Ils ne différaient en rien par l’aspeéî ou la voix; impossible de distinguer le blanc du noir: Sablet ne put que suivre le conseil et faire demi-tour sur son nuage pour rejoindre le moine chinois, auprès duquel nous le laisserons.

Les deux Singet, voyez-vous, avançaient tout en combattant: ils se rendirent d’une traite aux mers du Sud, non sans cris et vociférations, et, arrivés sur le mont Potalaka, continuèrent à se battre et s’insulter. L’incessante clameur eut tôt fait d’alerter les gardiens céleêtes, proteéteurs de la Loi, qui entrèrent dans la grotte du Bruit-de-la-Marée annoncer sans tarder:

«Bodhisattva, il y a bien deux Conscient-de-la-Vacuité qui arrivent en se battant.»

Guanyin descendit de son trône et sortit avec Moksa, le garçon de Bonne-Fortune et la Fille-du-Dragon, crier:

«Où vas-tu, animal pervers!

— Bodhisattva, ce gaillard assurément ressemble à votre disciple», répondirent-ils tous deux, chacun agrippant l’autre, «nous n’avons pas cessé de nous battre depuis que nous avons quitté la grotte au Rideau-Torrentiel, sans parvenir à séparer le vainqueur du vaincu. Les yeux de chair de Sablet ne sont pas assez perçants: sa force ne nous étant d’aucune utilité, votre disciple l’a renvoyé sur la route de l’Oueit auprès du Maître et j’ai entraîné le gaillard sur votre montagne sacrée afin que votre œil de sapience opère la distinction du vrai et du faux et sépare clairement le juste du pervers.»

L’un n’eut pas plus tôt terminé que l’autre répéta la même chose.

Les divinités et Guanyin eurent beau observer longuement, pas moyen de reconnaître le bon.

«Lâchez prise et tenez-vous chacun d’un côté, que je vous examine à nouveau! » proposa Guanyin.

Ce qu’ils firent, mais l’un disait: «Je suis le vrai», tandis que l’autre répliquait: «C’est le faux!»

Guanyin appela Moksa et Bonne-Fortune auprès d’elle et leur murmura:

«Tenez-en un chacun fermement pendant que je réciterai en cachette l’incantation de Constriétion du cercle, et nous verrons lequel des deux souffre: ce sera le vrai. Celui qui n’a pas mal sera le faux.»

Tous deux s’exécutèrent, mais quand la bodhisattva récita secrètement l’authentique formule, les deux Singet se mirent ensemble à hurler de douleur, à se tenir la tête et à rouler par terre en ne répétant que: «Arrêtez, arrêtez!»

Lorsque la bodhisattva s’arrêta, les deux recommencèrent à s’agripper, crier et se battre. Guanyin ne savait plus que.¿¿r^ A ' " ' Y?; ' '

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Se poussant et se tirant, l ’un et l'autre arrivèrent devant le portail sud du ciel.

faire. Elle dépêcha les gardiens célestes et Moksa chercher du secours. Les dieux aussi craignaient de blesser le vrai et n’osaient passer à l’attaque.

— Conscient-de-la-Vacuité!» appela Guanyin. Tous deux répondirent en même temps.

«Puisque tu avais été nommé épizoologue», suggéra la bodhisattva, «et que tu as fait pareil esclandre au paradis, tous les dieux doivent te connaître; va donc au monde d’En-haut te faire reconnaître et rapporte-moi le résultat.»

Le grand saint la remercia de ses bontés, et l’autre aussi!

Se poussant et se tirant, l’un et l’autre arrivèrent devant le portail sud du ciel sans cesser de se donner des coups et de vitupérer, au point de se voir barrer le passage par Vaste-Regard, à la tête des quatre maréchaux célestes Ma, Zhao, Wen, Guan, et la cohorte des divinités majeures et mineures de la porte, chacune en armes: «Où donc allezvous? Est-ce ici l’endroit de se battre?

— Comme j’ai été renvoyé par Tripitaka, que je suis chargé de protéger dans sa quête, pour avoir tué des brigands en route, je suis allé au Potalaka voir la bodhisattva et m’en plaindre, sans imaginer que ce monstre avait usurpé mon aspeâ, battu mon maître et volé les sacs. Quand Sablet est parti les réclamer à la grotte de Fleurs et Fruits, il a constaté que cette créature occupait mon repaire.

Lorsque Sablet m’a vu ensuite au Potalaka, il a effrontément affirmé que je l’avais devancé grâce à ma culbute dans les nuages. La bodhisattva s’est portée garante pour moi, a refusé d’écouter Sablet et lui a commandé d’aller vérifier au mont de Fleurs et Fruits. Le monstre me ressemble en effet. Nous nous sommes battus tout au long de la route, de la grotte au Potalaka, et avons vu la bodhisattva, qui n’a pas non plus su faire la différence. C’est pourquoi je l’ai entraîné ici en combattant afin que vous m’apportiez le secours de la puissance de vos regards et sépariez le vrai du faux.»

Quand il eut fini ce discours, l’autre le reprit. La foule des dieux observait attentivement, mais sans parvenir à distinguer l’un de l’autre.

«Si vous n’êtes pas capables de savoir lequel est le bon», se mirent à hurler l’un comme l’autre, «cédez le passage!

Nous allons voir l’empereur de Jade.»

Ne pouvant s’y opposer, les dieux ouvrirent le portail et les accompagnèrent jusqu’à la salle d’audience des Nuées Mystérieuses. Le maréchal Ma se précipita à l’intérieur avec les quatre précepteurs célestes Zhang, Ge, Xu et Qiu pour présenter son rapport: «Il y a deux Singet identiques du monde d’En-bas qui ont forcé l’entrée et exigent de voir Votre Majesté.»

Il n’avait pas fini sa phrase que les deux entraient en vociférant, au point que l’Empereur alarmé descendit de son trône les apostropher: «Pour quelle raison, cette scandaleuse conduite? Crier en ma présence! Vous courtisez la mort!

— Votre Majesté, Votre Majesté!» répéta le grand saint, «votre serviteur s’est converti et observe la discipline monastique. Jamais plus je n’oserais ainsi humilier mes supérieurs. C’est que ce monstre a pris mon aspeét...»

Il exposa la situation en long et en large: «... J’espère que vous m’accorderez la grâce de distinguer le vrai du faux.»

L’autre Novice tint, lui aussi, le même discours. L’empereur de Jade donna l’ordre au roi céleste Li Porte Pagode d’apporter le miroir de déteétion des monstres afin de savoir lequel était le faux pour l’anéantir, le vrai devant être préservé. Le roi Li s’exécuta et invita l ’Empereur ainsi que tous les dieux à observer l’opération. Le reflet des deux Singet apparut dans le miroir, au complet, trique, vêtements, sans un poil de différence!

Comme l’Empereur ne réussissait pas non plus à les distinguer, il les fit mettre dehors.

Au ricanement sonore de l’un, répondit l’éclat de rire de l’autre: ils se prirent à la gorge, recommençant à se battre jusqu’au-delà du portail du ciel. Tombés sur la route de l’Ouest, ils se répétaient l’un à l’autre:

«Allons voir le Maître! Allons voir le Maître!»

Reparlons de Sablet, qui avait voyagé trois jours et trois nuits, depuis qu’il avait quitté les deux Singet au mont de Fleurs et Fruits, avant de revenir à la ferme où il fit au moine chinois le récit des derniers événements. Tripitaka en éprouvait un vif regret: «J’ai cru sur le moment que c’était Conscient-de-la-Vacuité qui m’avait frappé et qui avait volé les sacs, sans du tout me douter que c’était la transformation d’un être maléfique.

— La créature perverse a de plus produit un Vénérable, un cheval blanc, et un autre Porcet qui portait nos 1 4 8

bagages, le dernier c’était un autre moi-même! Ça, je n’ai pas pu le supporter et je l’ai étendu mort d’un coup de canne: c’était l’un de ces singes maléfiques. Ils ont alors pris peur et se sont dispersés. Je suis ensuite allé auprès de la bodhisattva le lui raconter. Elle m’a envoyé avec le condisciple aîné reconnaître Pimposteur, en effet, exaftement identique, si bien qu’il m’était difficile d’aider le vrai.

Voilà pourquoi je suis revenu avant lui vous l’apprendre, maître.»

Sous le choc de ce récit, Tripitaka devint livide, tandis que Porcet éclatait de rire: «Parfait! Merveilleux! C’est bien ce que disait notre chère donatrice quand elle se demandait combien d’équipes il pouvait y avoir en quête des Écritures: en voilà une autre!»

Jeunes et vieux de la maison vinrent demander à Sablet: «Où avez-vous été ces derniers jours? À la recherche de fonds pour le voyage?

— J ’ai d’abord été chercher les bagages chez notre condisciple aîné au mont de Fleurs et Fruits du continent oriental», répondit en souriant Sablet, «en su ite j’ai été saluer la bodhisattva Guanyin au mont Potalaka des mers du Sud, puis je suis revenu au mont de Fleurs et Fruits et, enfin, je suis ici.

— Quelle distance couvrent ces allers et retours?

demanda le vieil homme.

— Environ deux cent mille lis.

— Monseigneur! Une telle distance en quelques jours!

Cela ne peut se faire qu’en circulant en nuage!

— Comment aurait-il traversé les mers s’il n’était pas monté sur un nuage? intervint Porcet.

— Ce n’est rien», ajouta Sablet, «notre condisciple aîné aurait fait l’aller-retour en moins d’un ou deux jours.»

À les écouter, les gens étaient persuadés qu’ils étaient des immortels.

«Nous n’en sommes pas», insista Porcet, «mais les immortels, comparés à nous, ne sont que des jeunets!»

Ils échangeaient ces propos quand ils entendirent dans les airs les clameurs d’une querelle. Tous se précipitèrent dehors, alarmés: c’étaient les deux Singet qui se battaient.

A leur vue, Porcet sentit la main lui démanger: «Laissezmoi faire; je vais essayer de le reconnaître!»

Là-dessus, l’idiot se ramassa pour bondir en appelant vers le ciel: «Ne crie pas, frangin! J ’arrive.

l^ivre XII, chapitre lviii

— Frérot, viens, tape sur le monstre!» répondirent d’une même voix les deux Singet.

Partagés entre la peur et la joie, les gens de la ferme se disaient: «C’est chez nous que ces arhat qui chevauchent les nuées et s’élèvent sur les nuages ont choisi de venir se reposer. Même si nous avions fait le vœu de nourrir les moines, nous n’aurions reçu gens de telle qualité.» Ils ne ménageaient ni le thé ni le riz et multipliaient les prévenances. Ils se disaient aussi: «Il est à craindre que rien de bon ne sorte de cette bataille des deux Singet, que l’univers n’en soit bouleversé et que quelque malheur ne se produise.»

Tripitaka voyait que la joie du vieil homme masquait son anxiété. Il lui adressa sans tarder la parole: «Rassurezvous, cher donateur, ne vous tourmentez pas. Quand j’aurai récupéré mon disciple, ramené le mauvais au bien, nous saurons vous témoigner notre gratitude.

— Je n’ose y prétendre, je n’ose...» répondit avec effusion le vieillard.

Sablet l’interrompit: «N ’en parlons plus! Maître, asseyez-vous donc ici pendant que nous irons en chercher chacun un pour les amener devant vous. Vous réciterez alors un moment la chose que vous savez: celui qui aura mal sera le vrai, l’autre sera le faux.

— Très juste», répliqua Tripitaka.

Sablet monta dans les airs et leur proposa en effet:

«Lâchez prise tous les deux: je vous accompagne devant le Maître qui distinguera le vrai du faux.»

Le grand saint baissa les bras et l’autre novice en fit autant.

Sablet en empoigna un, en criant: «Là, frérot, assuretoi de l’autre! »

Ils redescendirent droit devant l’entrée de la chaumière.

Tripitaka ne les avait pas plus tôt vus qu’il récitait l’incantation de Constriétion du cercle. Les deux éclatèrent en lamentations avec un bel ensemble: «Pourquoi réciter l’incantation alors que nous nous sommes déjà battus si durement? Arrêtez, arrêtez, je vous en supplie!»

Le Vénérable était d’un naturel miséricordieux: il mit un terme à la récitation, mais restait incapable de distinguer le vrai du faux. L’un et l’autre se dégagèrent et reprirent le combat.

«Condisciples, protégez le Maître pendant que je l’eni j o traîne devant le roi Yama qui saura faire la distindion», annonça le grand saint, ce que l’autre Novice répéta. Se poussant et se tirant, ils disparurent dans l’instant.

«Sablet, quand tu es arrivé à la grotte du Rideau Torrentiel et que tu as vu le faux Porcet qui portait les bagages, pourquoi ne les lui as-tu pas arrachés? demanda Porcet.

— Lorsque le monstre a vu que je frappais de ma canne le faux Sablet, il a cherché à me faire encercler pour me capturer et je n’ai dû le salut qu’à la fuite. Puis je l’ai dit à la bodhisattva et suis revenu avec le Novice à la grotte, où j’ai renversé les bancs de pierre et dispersé les petits monstres pendant qu’ils se battaient tous les deux dans les airs; mais je n’ai vu que la chute d’eau sans découvrir l’entrée, si bien que je n’ai pas trouvé les sacs et suis retourné les mains vides.

— Tu ne le savais donc pas. L’année où j’étais allé le prier de revenir, nous nous étions d’abord rencontrés devant la grotte; j’avais par la suite réussi à le convaincre et, quand il e£t rentré se changer, j’ai bien vu qu’il se glissait à travers le rideau: c’est la chute d’eau elle-même qui constitue la porte d’entrée. Je suppose que la créature a entreposé nos sacs dans la grotte.

— Puisque tu la connais, cette entrée», intervint Tripitaka, «profite de ce que personne n’est là pour les reprendre, ces sacs, et poursuivons notre route vers l’Ouest. Même s’il venait, nous n’aurions plus besoin de lui.

— J ’y vais», répondit Porcet.

— Frérot, il y plus d’un millier de petits singes devant la grotte: je crains qu’à toi tout seul tu ne parviennes pas à déjouer leur vigilance; le résultat pourrait être désastreux.

— Ils ne me font pas peur, pas peur du tout! » rétorqua en riant Porcet, qui sortit précipitamment et, prenant son élan sur un nuage, fila droit vers le mont de Fleurs et Fruits à la recherche des bagages.

Bref, revenons aux deux Singet qui avaient repris l’échange de coups et de cris derrière le mont des Ténèbres, remplissant d’épouvante les fantômes de la montagne entière, qui, tremblants, se cachaient où ils pouvaient. Ceux qui avaient réussi à fuir s’étaient précipités aux tribunaux infernaux pour annoncer au palais du Filet de la forêt des apparences: «Votre Majesté, il y a deux Grands Saints égaux au Ciel qui sont arrivés sur le mont des Ténèbres!»

Alarmé, le roi de la première cour transmit la nouvelle à celui de la deuxième, troisième et successivement jusqu’à la dixième et dernière, un palais passant le mot au suivant.

En un instant, les dix rois étaient réunis et envoyaient prévenir d’urgence leur collègue Ksitigarbha. Tous étaient rassemblés au palais du Filet de la forêt, mobilisant leurs troupes en vue de la capture du vrai et du faux. On entendit mugir un vent violent et, dans un épais brouillard, l’un et l’autre Singet pénétrèrent dans le palais, roulant et se culbutant.

Les souverains des ténèbres s’avancèrent pour leur barrer le passage:

«Pour quelle raison venez-vous troubler notre sombre séjour, grands saints?

— Comme j’étais chargé de la proteélion du moine chinois dans la quête des Écritures au paradis de l’Ouest et que des brigands avaient pillé mon maître dans une montagne au passage du pays des Liang de l'Ouest, j’en ai tué quelques-uns. Le Maître me l’a reproché et m’a chassé. Je suis allé en conséquence me plaindre auprès de la bodhisattva des mers du Sud. Je ne sais comment le monàtre en a eu vent: il a pris mon aspeét, s’est attaqué au Maître et lui a dérobé les bagages. Quand Sablet est allé les lui réclamer dans la montagne, il a prétendu se mettre lui-même en quête des Écritures au nom de notre maître. Lorsque Sablet s’est enfui aux mers du Sud voir la bodhkattva, j’étais précisément à ses côtés. Lorsqu’il s’est plus complètement expliqué sur les raisons de sa venue, la bodhkattva l’a envoyé avec moi voir ce qui en était au mont de Fleurs et Fruits: il avait effeâivement occupé mon repaire. Nous avons porté notre querelle d’identité auprès de la bodhkattva, mais en vérité notre aspeéi: et notre voix étaient si parfaitement semblables qu’elle non plus n’a su en juger. Je l’ai ensuite entraîné au paradis, où les dieux ont éprouvé la même difficulté.

En conséquence, je suis retourné devant mon maître, qui a récité l’incantation, mais l’autre a crié de douleur tout comme moi. Voilà pourquoi nous sommes venus troubler votre sombre séjour, dans l’espoir qu’en examinant le registre des vivants et des morts, vous pourriez 1 5 2 découvrir l’origine du faux Singet, poursuivre sans tarder ses âmes et nous épargner les désordres de l’esprit dédoublé.»

L’être maléfique répéta la même chose.

À ce discours, les souverains des Enfers convoquèrent le juge responsable du registre pour en scruter les noms un à un: celui de «faux Singet» n’y figurait pas. Celui-ci examina ensuite le registre des créatures poilues: les cent trente rubriques concernant les singes avaient été rayées d’un coup de pinceau par Singet le grand saint en l’année où il avait atteint la Voie et fait un terrible raffut aux tribunaux infernaux. Aucun nom d’espèces simiesques n’y avait dès lors figuré. Examen et vérification faits, le juge revint présenter son rapport.

«Grands saints», répondirent solennellement les souverains infernaux, sceptres en main, «il n’y a plus d’inscriptions à examiner chez nous: il ne vous reste plus qu’à retourner dans le monde des vivants pour trancher.»

À peine avaient-ils prononcé la phrase que le bodhkattva Ksitigarbha se fit entendre: «Attendez, attendez donc! Je charge Ouïe-Fine de vous distinguer le vrai du faux.»

Au fait, Ouïe-Fine était le nom d’un animal qui avait l’habitude de se tenir sous la table à soutras du bodhisattva;

en se couchant contre le sol, il pouvait distinguer les bons des mauvais, les sages des fols parmi les bêtes sans poil, celles à écailles, celles à longs poils, celles à plumes, celles à carapace, parmi les immortels terrestres, célestes, divins, humains et fantomatiques. Sur l’ordre de Ksitigarbha, l’animal alla donc se tapir au milieu de la cour du Filet de la forêt. L’instant d’après, il relevait la tête et disait à son maître: «Je connais le nom de la créature, mais je ne peux le dire en face, ni participer à sa capture.

— Et si tu le révèles devant lui, qu’arriverait-il?

— Le découvrir face à face rendrait la créature méchante, je le crains; elle jetterait le trouble dans le palais sacré et plongerait la résidence des Ténèbres dans le malaise.

— Et pourquoi ne pourrais-tu aider à sa capture?

— Les pouvoirs du monstre ne sont en rien inférieurs à ceux de Singet le grand saint. Si grande que soit la force de la Loi dont disposent les dieux des Enfers, ils ne pourraient le saisir.

— Dans ces conditions, comment s’en débarrasser?

— La Loi du Bouddha ne connaît pas de limite.»

Ksitigarbha comprit aussitôt, et dit au deux novices:

«Vous qui avez même visage et pouvoirs égaux, il vous faut aller au monastère du Coup-de-Tonnerre chez l’Ainsi-venu des Sâkya, seule façon de savoir qui est l’un, qui est l’autre.

— Vous avez raison»! s’écrièrent les deux ensemble, «allons, toi et moi, au paradis de l’Ouest demander au Bouddha de trancher!»

Les dix juges infernaux les raccompagnèrent, remercièrent Ksitigarbha et retournèrent au palais des Nuées Turquoise, où ils firent fermer toutes les passes menant au sombre séjour.

Il suffit: voyez les deux Singet se battre sur les nuages flottants qui les entraînaient vers le paradis de l’Ouest. En témoigne le poème:

A v o ir le cœur double mène au désastlre:

L e doute envahit l ’univers tout entier.

On désire riche équipage, piaêlres,

Des rangs de la cour, l ’on ne pense qu’au prem ier.

Expéditions au sud, puis campagne au nord,

Point de repos: à l ’e ii il fa u t les arrêter.

D e la méditation au vide de l ’estprit

Se form e l ’enfanqon de sainte conception.

Se tirant et se poussant, s’agrippant et se bousculant, tous deux progressaient dans les airs sans cesser de se combattre, et de vociférer, cela jusqu’à l’entrée du monastère du Coup-de-Tonnerre sur le mont des Vautours au paradis de l’Ouest.

Les quatre éminents bodhisattvcP, les huit grands porteurs de foudre, les cinq cents arhat, les trois mille révélateurs de la vérité, les nonnes et moines mendiants, bhiksunî et bhiksu, les upâsaka et upâsikâ, la foule entière des grands saints s’étaient rassemblés au pied du trône de lotus au sept trésors pour écouter le Bouddha exposer la Loi. Il expliquait précisément ce passage:

« L ’être esti dans le non-être, le néant dans le non-néant'>.

L a form e dans l ’informe, la vacuité dans le non-vide.

L ’être esti ce qu i n’estlpas l ’être, le néant ce qu i n ’estipas le néant.

L a form e esti ce q u i n ’eit pas form e, le vide ce qu i n’eêl pas vide.

L e vide n ’est autre que le vide, la form e que la forme.

L a form e n ’a pas de form e déterminée, la form e est vide.

L e vide n’est pas un vide déterminé, le vide est une forme.

Sachez que le vide n ’est pas vide, que la form e est sans forme.

Ce n’eilqu e lorsque les mots éclairent que l ’on atteint le son indicible.»

La foule entière baissait la tête en signe d’obéissance et, tandis qu’elle chantait en chœur, l’Ainsi-venu faisait pleuvoir du ciel des fleurs à profusion. Soudain, il quitta son trône pour s’adresser à la multitude: «Vous qui êtes tous unis par le cœur et l’esprit, regardez donc arriver l’esprit double en lutte.»

La foule leva les yeux en effet, les deux Singet, dans des vociférations à remuer ciel et terre, pénétraient dans le territoire superbe du monastère. Alarmés, les huit porteurs de foudre s’avancèrent pour leur barrer le passage:

«Où voulez-vous aller?

— Le monstre a pris mon aspeâ:: je voudrais me rendre au pied du trône importuner le Bouddha pour qu’il me distingue le vrai du faux.»

Impossible de les retenir: tous deux se chamaillant, ils s’agenouillèrent devant le Bouddha pour lui déclarer respeéfueusement: «Votre disciple, chargé de la proteâion du moine chinois en quête des Ecritures authentiques vers votre monastère sacré, s’est dépensé je ne sais combien de fois pour surmonter les obstacles tendus par les monstres et démons sur la route. Dernièrement, quand nous sommes tombés sur des brigands pillards, il est exaâ qu’à deux reprises j’ai tué quelques personnes. Le Maître m’en a fait le reproche et m’a chassé: il n’admet plus que nous saluions ensemble le corps doré de l’Ainsivenu. Que pouvais-je faire, sinon me précipiter aux mers du Sud voir Guanyin et m’en plaindre. Ce monitre a inopinément usurpé ma voix et mon visage pour abattre le Maître et emporter les bagages. Mon condisciple Conscient-de-la-Pureté l’avait poursuivi jusque dans la montagne, où la créature perverse a voulu lui faire accroire qu’il y avait un autre vrai moine en quête des Écritures. Sablet s’est dégagé afin de rejoindre les mers du Sud et porter la situation, en détail, à la connaissance de Guanyin. Elle m’a, en conséquence, intimé l’ordre de retourner sur ma montagne avec Sablet. À la suite de ces circonstances, nous n’avons cessé de nous battre dans cette lutte entre le vrai et le faux, mais, des palais du ciel L iv r e XII, c h a p it r e l v i i i

aux séjours infernaux, nul n’a su distinguer l’un de l’autre.

Voilà pourquoi j’ai l’extrême audace de vous supplier d’ouvrir largement la porte de vos bontés, de m’accorder une pensée pleine de commisération et, par l’éclatante distindion du juste et du pervers, de me permettre d’accompagner le

moine

chinois

jusqu’à

vous

et

d’assurer gloire éternelle à notre éminente doftrine en rapportant les soutras dans les terres de l’Est.»

À les entendre tenir le même discours de la même voix, personne dans la foule, n’aurait été capable de les distinguer. Seul l’Ainsi-venu savait. Il était sur le point de le révéler quand apparut du sud une nuée colorée: c’était Guanyin qui venait saluer notre Bouddha, lequel, joignant les paumes, lui demanda: «Tu vois ces deux Singet, chère Guanyin, qui est le vrai, qui est le faux?

— J ’ai été bien incapable de les distinguer l’autre jour lorsqu’ils sont passés par ma misérable région. Il en a été de même au paradis comme en enfer. Je suis précisément venue vous prier instamment de nous éclairer.

— Vous autres, si vaste que soit la puissance de la Loi», répliqua en souriant le Bouddha, «vous ne savez que passer en revue les événements de l’univers, vous ne pouvez connaître tout ce qu’il contient, ni avoir connaissance de toutes les espèces qui existent au monde.»

Guanyin le pria d’en exposer la classification.

«Il y a cinq sortes d’immortels», expliqua l’Ainsi-venu, «à savoir ceux du ciel, ceux de la terre, les dieux, les hommes et les fantômes ou démons. Il y a cinq catégories de bêtes: glabres, à écailles, velues, à plumes et à carapace.

Le faux Singet n’est ni du ciel, ni de la terre, ni dieu, ni homme, ni démon; non plus glabre, à écailles, velu, à plumes ou à carapace. Il y a toutefois quatre sortes confuses de singes qui n’entrent dans aucune de ces dix espèces.

— Puis-je vous demander quelles sont ces quatre sortes? reprit Guanyin.

— La première est le singe de pierre surdoué qui connaît à fond les transformations, les saisons du ciel et avantages de la terre; il sait déplacer les étoiles et convoquer les constellations. La seconde sorte est celle du macaque à croupe rouge: il comprend le jeu du Yin et du Yang aussi bien que les affaires humaines; il est habile à entrer et sortir, à éviter la mort et prolonger la vie. La Singet ne p u t se retenir: ilfit tournoyer sa trique et la lu i assena sur la tête, le tuant du prem ier coup.

troisième espèce de singe est le gibbon à longs bras, capable d’attraper la lune et le soleil, raccourcir les montagnes, distinguer le faite du néfaste et jongler avec le ciel et la terre. La quatrième et dernière sorte eit le simien “à six oreilles1”, à l’ouïe merveilleuse, capable de pénétrer les lois de la nature, le passé et l’avenir; il sait tout. Les quatre sortes de singes ne font pas partie des dix espèces animales et ne figurent pas sur la liste des noms de créatures des domaines célestes et terrestres. À mon avis, le faux Singet est ce macaque “à six oreilles”. De l’endroit où il se trouve, ce singe peut savoir ce qui se passe à mille lis de distance; il peut aussi entendre tout ce qui se dit. Voilà pourquoi l’on peut dire de lui qu’il a l’ouïe merveilleuse, qu’il est capable de pénétrer l’ordre de la nature, le passé, l’avenir et toutes choses. Bref, celui qui a même aspedt et même voix que le véritable Conscient-de-la-Vacuité est le macaque “à six oreilles”.»

Le singe n’eut pas plus tôt entendu l’Ainsi-venu révéler son aspeft originel que, tremblant de peur, il prit son élan pour bondir et s’échapper; mais, le voyant sur le point de s’enfuir, le Bouddha donna l’ordre à la foule de se jeter sur lui. Il fut aussitôt entouré des quatre hodhisattva, des huit porteurs de foudre, des cinq cents arhat, des trois mille révélateurs, des bhiksu et bhiksuni, des upâsaka et upâsikâ, de Guanyin et de Moksa. Singet voulut aussi se porter en avant.

«Ne le touche pas, Conscient-de-la-Vacuité», dit le Bouddha, «je vais te le capturer.»

Le poil hérissé, le macaque comprit qu’il ne leur échapperait pas ainsi: d’une secousse, il se transforma en abeille qui s’envola. L’Ainsi-venu leva son bol à aumônes en or et le rabattit. La foule ne s’en était pas rendu compte et croyait qu’il s’était enfui.

«Silence», leur dit en souriant le Bouddha, «le monstre n’eât point parti: il est sous mon bol. Devant la foule qui, d’un même mouvement, s’était rapprochée, il le souleva:

on y voyait en effet le macaque «à six oreilles», qui avait repris sa forme originelle. Singet ne put se retenir: il fit tournoyer sa trique et la lui assena sur la tête, le tuant du premier coup. C’est ainsi que l’espèce s’est éteinte et n’existe plus de nos jours.

«Bonté divine! ne put s’empêcher de s’exclamer l’Ainsi-venu.

— Vous ne devriez pas avoir pitié de lui! Il a blessé mon maître, volé nos sacs: de toute façon, selon les lois, il méritait la décapitation pour vol en plein jour assorti de coups et blessures.

— Retourne vite protéger le moine chinois et reviens chercher les Écritures!

— Il me faut vous l’apprendre», objefta le grand saint en se prosternant, «le Maître ne veut plus de moi. S’il ne me garde pas, la démarche sera peine perdue. Si ce n’est pas trop vous demander, veuillez réciter l’incantation de Relâchement du cercle, de sorte que je puisse l’enlever et vous le rendre. Laissez-moi donc retourner à la vie laïque.

— Ne te laisse pas égarer par le désordre de la pensée et cesse ces caprices. Je te fais raccompagner par Guanyin:

pas de danger qu’il refuse de te reprendre. Protège-le, vaille que vaille! Le temps viendra où, l’exploit accompli, tu retrouveras la joie suprême et une place, pour toi aussi, sur le trône de lotus.»

À ces mots du Bouddha, Guanyin, qui se tenait à ses côtés, joignit les mains pour le remercier de la grâce qu’il lui accordait et emmena aussitôt Singet sur un nuage, suivie de Moksa et du perroquet blanc. Ils furent bientôt en vue de la chaumière près de la route. Dès qu’il les aperçut, Sablet invita le Maître à sortir les recevoir.

«Moine chinois», lui dit Guanyin, «celui qui t’a frappé est le faux Singet, un macaque “à six oreilles”. Heureusement que le Bouddha l’a reconnu. Conscient-de-la-Vacuité l’a tué. Il faut maintenant le reprendre. Les obstacles démoniaques du chemin ne sont pas encore éliminés: tu as besoin de sa proteélion pour atteindre le mont des Vautours, voir le Bouddha et obtenir les soutras. Ne lui en veuille plus!

— J ’obéirai respectueusement à vos instructions», répondit Tripitaka en se prosternant.

Ils s’inclinaient et remerciaient quand le bruit d’une tornade se fit entendre à l’est. Tous les yeux se tournèrent dans cette direction: c’était Porcet, les deux sacs sur le dos, qui arrivait, porté par le vent. À la vue du Bouddha, l’idiot se jeta à terre pour saluer: «Lorsque votre disciple a pris congé du Maître et s’eit rendu à la grotte du Rideau Torrentiel chercher les sacs, il a en effet trouvé un faux moine chinois et un faux Porcet. Je les ai tués l’un et l’autre: c’étaient des corps de singes. J ’ai trouvé les bagages quand je suis entré dans la grotte: rien ne manquait, j’ai vérifié. Mais je ne sais où sont passés les deux Singet.»

Guanyin lui raconta comment le Bouddha avait

reconnu la créature maléfique.

L’idiot s’en réjouit immensément et la remercia profusément. Maître et disciples exprimèrent leur reconnaissance en s’inclinant, Guanyin s’en retourna et ils retrouvèrent la volonté commune d’antan, leurs griefs et rancune entièrement dissipés.

Ils exprimèrent encore une fois leur gratitude aux gens du village, mirent ordre au chargement, préparèrent le cheval, et repartirent vers FOuest à la recherche de la grand-route.

Le cas de dire:

Séparation à mi-chemin perturbe les cinq dynamies, Réunion à terrasser les démons rétablit l ’unité, P a r le retour de l ’âme la concentration établie, L es s ix sens vaincus, 1’é lix ir de vie peut se réaliser.

Si vous ne savez, en fin de compte, quand Tripitaka obtiendra le privilège de voir le Bouddha face à face et d’obtenir les Écritures, écoutez donc la séance qui vient.