Après avoir pris congé de Guanyin, Singet et Sablet s’élevèrent sur un rayon lumineux et quittèrent les mers du Sud. Au fait, co m m e l’un allait bien plus vite que l’autre grâce à ses culbutes dans les nuages, Singet serait allé de l’avant, si Sablet ne l’avait retenu en disant: «Frangin, tu n’as pas besoin de foncer tête baissée en me montrant ta queue pour arriver avant moi mettre ordre à la racine des choses! Attends donc que j’y aille avec toi!»
Singet était mu par de bonnes intentions, mais Sablet restait soupçonneux. Les deux naviguèrent donc de conserve et furent bientôt en vue de la montagne de Fleurs et Fruits. Ils atterrirent. Observant attentivement de loin, tous deux aperçurent, en effet, un autre Singet qui trônait au-dessus de la foule des singes, et s’en donnant à cœur joie.
Il ne différait en rien du grand saint: cheveux blonds pris dans un cercle d’or, pupilles foudroyantes dans des yeux de feu; il portait aussi une longue tunique de brocart, la taille serrée dans une jupe de peau de tigre; il tenait à la main, lui aussi, une barre de fer cerclée d’or. Il avait aux pieds les mêmes bottes de daim: même face velue, même bouche de duc du Tonnerre, poches aux joues, oreilles pointues et large front, crocs pointant vers le dehors.
Soulevé d’indignation à ce spectacle, le grand saint laissa Sablet pour s’élancer en avant en brandissant la trique. Il vitupérait: «Quelle sorte d’être pervers es-tu donc pour oser usurper mon aspeéf et accaparer mes enfants et petits-enfants, t’introduire dans ma grotte et te targuer de mon prestige?»
À cette algarade, l’autre Novice répondit par le silence et se porta à sa rencontre trique en main. Dans cette mêlée, il était assurément impossible de distinguer le vrai du faux.
'Livre XII, chapitre lviii
Quelle bagarre!
D eux triques, deux singes: des adversaires de taille!
Chacun prétend protéger le frère im périal, fa ire valoir ses mérites, établir sa gloire. L e vrai a vraiment prononcé les vœux monastliques, le fa u x n ’eilpas l ’authentiquefils du Bouddha. M ais en pouvoirs de magie et transformations, il n ’y a n i vrai n i fa u x: ils se valent. L ’un e il le souffle des origines du chaos, le G rand Saint égal au C iel, l ’autre est ¡ ’estprit Réduffeur de terres, affiné p a r une longue ascèse. Ic i la trique cerclée d ’or, A -m on-Bon-Plaisir, là le bâton en fe r Selon-ton-Cœur. Ils parent, fendent, feintent, sans vainqueur n i vaincu, sans perdant n i gagnant.
Ils en étaient venus aux mains devant la grotte: les voilà bientôt qui bataillent dans les airs.
Grimpant dans les nuages, ils se battirent jusque dans les nuées du neuvième ciel. Sablet se tenait non loin, mais n’osait intervenir car, dans cette mêlée, il était vraiment impossible de distinguer le vrai du faux. Il aurait voulu dégainer pour se porter au secours de son condisciple, mais craignait de blesser le vrai. Après avoir longtemps patienté, il sauta au bas de la falaise et, maniant sa canne à terrasser les démons, mit en déroute les monstres à l’entrée de la grotte, renversa les bancs de pierre, brisa la vaisselle, qui fut réduite en miettes; mais il eut beau chercher partout, les sacs restaient introuvables.
Or, la grotte au Rideau-Torrentiel devait son nom à une fontaine jaillissante qui formait une chute d’eau. Elle cachait l’entrée, ressemblant de loin à un rideau de toile blanche; il fallait s’approcher pour se rendre compte que c’était un voile d’eau. Comme Sablet ne savait pas comment entrer, il ne lui était pas facile de trouver ce qu’il cherchait. Il remonta au neuvième ciel et fit tournoyer sa canne, mais il lui était difficile de l’abattre: sur lequel?
«Sablet», lui dit le grand saint, «tu ne saurais m’être d’un grand secours ici. Retourne auprès du Maître, dis-lui ce qui se passe pendant que j’entraîne la créature maléfique au mont Potalaka dans les mers du Sud afin de distinguer le vrai du faux devant la bodhisattva. »
Là-dessus, l’autre Singet répéta la même chose. Ils ne différaient en rien par l’aspeéî ou la voix; impossible de distinguer le blanc du noir: Sablet ne put que suivre le conseil et faire demi-tour sur son nuage pour rejoindre le moine chinois, auprès duquel nous le laisserons.
Les deux Singet, voyez-vous, avançaient tout en combattant: ils se rendirent d’une traite aux mers du Sud, non sans cris et vociférations, et, arrivés sur le mont Potalaka, continuèrent à se battre et s’insulter. L’incessante clameur eut tôt fait d’alerter les gardiens céleêtes, proteéteurs de la Loi, qui entrèrent dans la grotte du Bruit-de-la-Marée annoncer sans tarder:
«Bodhisattva, il y a bien deux Conscient-de-la-Vacuité qui arrivent en se battant.»
Guanyin descendit de son trône et sortit avec Moksa, le garçon de Bonne-Fortune et la Fille-du-Dragon, crier:
«Où vas-tu, animal pervers!
— Bodhisattva, ce gaillard assurément ressemble à votre disciple», répondirent-ils tous deux, chacun agrippant l’autre, «nous n’avons pas cessé de nous battre depuis que nous avons quitté la grotte au Rideau-Torrentiel, sans parvenir à séparer le vainqueur du vaincu. Les yeux de chair de Sablet ne sont pas assez perçants: sa force ne nous étant d’aucune utilité, votre disciple l’a renvoyé sur la route de l’Oueit auprès du Maître et j’ai entraîné le gaillard sur votre montagne sacrée afin que votre œil de sapience opère la distinction du vrai et du faux et sépare clairement le juste du pervers.»
L’un n’eut pas plus tôt terminé que l’autre répéta la même chose.
Les divinités et Guanyin eurent beau observer longuement, pas moyen de reconnaître le bon.
«Lâchez prise et tenez-vous chacun d’un côté, que je vous examine à nouveau! » proposa Guanyin.
Ce qu’ils firent, mais l’un disait: «Je suis le vrai», tandis que l’autre répliquait: «C’est le faux!»
Guanyin appela Moksa et Bonne-Fortune auprès d’elle et leur murmura:
«Tenez-en un chacun fermement pendant que je réciterai en cachette l’incantation de Constriétion du cercle, et nous verrons lequel des deux souffre: ce sera le vrai. Celui qui n’a pas mal sera le faux.»
Tous deux s’exécutèrent, mais quand la bodhisattva récita secrètement l’authentique formule, les deux Singet se mirent ensemble à hurler de douleur, à se tenir la tête et à rouler par terre en ne répétant que: «Arrêtez, arrêtez!»
Lorsque la bodhisattva s’arrêta, les deux recommencèrent à s’agripper, crier et se battre. Guanyin ne savait plus que.¿¿r^ A ' " ' Y?; ' '
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