Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre59

059 OÙ LA ROUTE DE TRIPITAKA EST BARRÉE PAR LES MONTS DE FEU, ET SINGET AGITE UN MOMENT L’ÉVENTAIL EN FEUILLES DE BANANIER.

Une, la nature des diverses estpèces,

Sans lim ite, l ’océan q u i les accueille.

V ains soucis, vaines pensées qu i vous assaillent:

A u jo u r de l ’accomplissement des mérites, L a Loi, plénitude, brillera au zénith.

N e te laisse aller à l ’est ou à l ’oueil,

Contre toute différentiation, tiens-toi ferm e!

Concentre ce que tu mets dans le fo u r du sort, Forge-le aussi rouge que le corbeau d ’or.

Éclatant de beauté, charme et sédu Üion,

T u pourras aller et venir sur un dragon.

Respeâant les instruâions de Guanyin, ainsi que nous l’a exposé le récit, Tripitaka reprit Singet et pressa sa marche vers J ’Oueft en compagnie de Porcet et Sablet, après avoir mit fin à tout dédoublement mental, tenant ferme singe et cheval de l’esprit, leurs forces à tous unies par une volonté commune.

Parler de la lumière et des ténèbres qui passaient comme la flèche, du soleil et de la lune qui se succédaient à la vitesse de la navette, serait sans fin. Après le ciel torride des mois d’été, ils retrouvèrent le givre de l’automne finissant. Voyez

L es rares nuages déchirés p a r le vent d ’ouestl, Sous le brocart de givre le cri lointain des grues.

Paysage de froidure interminable:

V ols d ’oies sur les passes du nord,

Retour aux sentes du sud des oiseaux noirs.

L e voyageur frissonne de solitude

Sous la robe de bure.

Toutefois, à mesure qu’ils avançaient, les quatre pèlerins trouvaient l’air de plus en plus chaud, voire étouffant.

«D ’où vient cette chaleur, alors que nous sommes en automne? s’étonnait Tripitaka en tirant sur les rênes.

— Vous ne saviez donc pas?» répliqua Porcet, «il y a sur la route de l’Oueit le pays de Sihali, populairement appelé “Extrémité du ciel”, car c’eit là que se couche le soleil. En fin d’après-midi, le roi fait battre tambour et sonner de la trompe sur les murailles pour couvrir le bruit de la mer qui bout. Le soleil, étant feu véritable du grand Yang, produit en plongeant dans l’océan de l’Oueit le même effet que flammes au contaéf de l’eau, laquelle bouillonne à grand bruit. Sans la musique assourdissante des tambours et des trompes, les petits enfants de la cité mourraient de convulsions. Je présume que cette chaleur étouffante vient de ce que nous arrivons au pays où le soleil se couche.»

Devant ce raisonnement, le grand saint ne put s’empêcher d’éclater de rire:

«Idiot, tu dis n’importe quoi! Au sujet du pays de Sihali, tu anticipes! À la vitesse où va le Maître, il n’y serait pas encore au bout de trois vies, en s’y mettant de ses premières à ses dernières années.

«D ’où viens-tu et que viens-tu fa ire à ma porte, étrange créatureh IÔ

— Si, à t’en croire, frangin, ce n’est pas ici que se couche le soleil, pourquoi fait-il une chaleur aussi torride?

— Je suppose qu’il y a quelque chose de détraqué dans les saisons», intervint Sablet, «l’été domine l’automne.»

Tous trois disputaient de la question lorsqu’ils aperçurent au bord de la route une ferme aux murs de briques rouges, couverte de tuiles rouges, aux vantaux peints en rouge et aux volets laqués de rouge: du rouge partout!

Tripitaka descendit de cheval: «Conscient-de-la Vacuité, va aux nouvelles et tâche de savoir la raison de cette chaleur intense. »

Le grand saint rangea sa trique cerclée d’or, redifia sa tenue, et se donna un air distingué p ou r d escen d re de la grand-route jusqu’à la porte, qu’il observait, lorsque, soudain, en sortit un vieil homme.

I l portait un ample vêtement de toile de puéraire, entre jaune et rouge, et un chapeau en lanières de bambou entre le bleu et le noir. Il s’appuyait sur une canne de bambou noueux n i droit n i courbe et chaussait des bottes à longue tige, n i neuves n i vieilles. I l avait un visage de cuivre rouge, une barbe de fils blancs. Ses sourcils broussailleux cachaient des yeu x bleus et son sourire découvrait des dents d ’or.

Comme le vieillard levait la tête, il aperçut Singet et, sous le choc de la surprise, s’écria, appuyé sur la canne:

«D’où viens-tu et que viens-tu faire à ma porte, étrange créature?

— Cher vieux donateur», répondit poliment Singet, «n’ayez pas peur de moi qui ne suis point une créature étrange. Le pauvre moine que je suis est envoyé en mission impériale, depuis les terres de l’Est, chercher à l’Ouest les Écritures. Nous sommes quatre pèlerins qui passons par votre noble région et, constatant une chaleur que nous ne nous expliquons pas, ne connaissant pas non plus le nom du pays, nous vous serions reconnaissants de nous en instruire. Voilà pourquoi je viens vous saluer.

— Ne m’en voulez pas, Vénérable», répondit en souriant le vieil homme, enfin rassuré, «à mon âge j’ai la vue trouble et n’ai point reconnu qui vous étiez.

— Je vous en prie.

— Où se trouve votre respedé maître?

— C’est lui qui se tient à l’entrée sud de la grand-route.

— Priez-le donc de venir!»

Singet fit joyeusement signe de la main: Tripitaka 'Livre XII, chapitre lix

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approcha aussitôt avec Porcet et Sablet, l’un conduisant le cheval blanc, l’autre portant les bagages. Tous saluèrent le vieil homme. À voir l’élégante dignité de Tripitaka et les mines étranges de Porcet et Sablet, celui-ci était partagé entre la crainte et la joie. Il ne put faire autrement que de les inviter à entrer, tandis qu’il envoyait ses gens s’occuper du thé et préparer un repas. Tripitaka se leva pour remercier et demander: «Puis-je me permettre de vous poser une question, grand-père? Comment se fait-il qu’à l’automne la chaleur redevient torride chez vous?

— Notre pays s’appelle Monts-de-Feu et ne connaît ni printemps ni automne. Les quatre saisons sont chaudes.

— Où se trouvent ces monts de Feu? Est-ce qu’ils barrent la route de l’Ouest?

— À l’Ouest? Vous ne pouvez y aller. Ces montagnes sont à soixante lis d’ici, précisément là où passe la route de l’Ouest. Ce sont huit cents lis de feu et de flammes, où ne pousse le moindre brin d’herbe. Quand bien même vous auriez tête de bronze et corps d’acier, vous seriez liquéfiés avant d’avoir franchi ces montagnes.»

Pâle d’effroi à ces mots, Tripitaka n’osa poser d’autres questions. C’est alors qu’ils virent un jeune homme qui poussait une carriole rouge; il s’arrêta devant la porte en criant: «Gâteaux! Gâteaux à vendre!»

Singet s’arracha un poil qu’il transforma en pièce de bronze et en demanda un au garçon. Celui-ci prit la monnaie sans l’examiner, dénoua un ballot fumant de vapeur chaude et en tira un gâteau qu’il tendit à Singet. Le Novice le prit: il eut l’impression de tenir dans la main un morceau de charbon tiré d’un brasero enflammé ou un clou encore rouge sortant de la forge. Le voilà qui fait valser le gâteau de la main droite à la gauche, de la gauche à la droite en répétant: «Chaud, Chaud! Chaud! Ce n’est pas mangeable!»

Le jeune homme riait: «Faut pas venir par ici, si vous avez peur du chaud. C’est la chaleur qu’il fait ici.

— Mon garçon, ce que tu dis là n’a pas de sens. Comme le dit l’adage, sans jroia ni chaud, point de céréales. Avec une chaleur pareille, d’où vient la farine des gâteaux?

— Qui veut savoir d’où vient la farine, ferait mieux de le demander à l’immortelle Éventail-de-Fer.

— Qu’eât-ce que l’immortelle Éventail-de-Fer a donc à y voir?

— Elle possède un éventail en feuilles de bananier. Si vous obtenez qu’elle vous le prête, un coup éteint le feu, le deuxième provoque la brise et le troisième coup d’éventail fait tomber la pluie; c’est alors que nous semons pour récolter le moment venu; c’est ainsi que nous obtenons les cinq céréales qui nous font vivre. Sinon, pas un brin d’herbe ne pousserait.»

Sur ces explications, Singet lui tourna le dos et rentra présenter le gâteau à Tripitaka: «Maître, rassurez-vous.

Inutile de vous tourmenter au sujet de ce qui pourrait arriver dans deux ans! J ’aurai quelque chose à vous raconter quand vous aurez mangé le gâteau.»

Le Vénérable tenait le gâteau en main, quand il se tourna vers son hôte: «Prenez-le, cher vieux monsieur.

— Je me permettrais de manger votre gâteau alors qu’on ne vous a pas encore servi le thé?

— Ne vous mettez donc pas en peine de nous servir thé ou repas », répliqua Singet, «j’ai une question à vous poser:

où habite l’immortelle Éventail-de-Fer?

— À quel sujet?

— Le vendeur de gâteaux vient de m’apprendre qu’elle posséderait un éventail en feuilles de bananier. Si on le lui demande, le premier coup d’éventail éteint le feu, le second soulève le vent et le dernier provoque la pluie.

C’est ainsi que vous pouvez semer et moissonner dans votre pays pour obtenir les céréales nécessaires à la vie. Je souhaiterais la trouver pour me procurer l’éventail, qui nous permettrait de franchir les monts de Feu et qui vous assurerait la sécurité de récoltes régulières.

— Cela est vrai, mais si vous n’avez pas de cadeau, il est à craindre que Sa Sainteté ne consente à venir.

— Quels cadeaux lui faut-il? demanda Tripitaka.

— Les gens d’ici vont la solliciter tous les dix ans.

Après un bain rituel, nous allons la prier avec dévotion et sincérité, à sa montagne, pour l’inviter à sortir de sa grotte et à venir ici exercer son pouvoir; nous lui offrons quatre porcs, quatre moutons, des fleurs, de la monnaie de papier, des encens rares, des fruits de saison, des oies, du poulet et du bon vin.

— Où e£t située cette montagne?» demanda Singet, «comment l’appelle-t-on? À combien de lis d’ici se trouve-t-elle? Laissez-moi le lui réclamer, cet éventail.

— La montagne est au sud-ouest et se nomme mont des 'Livre XII, chapitre l i x

Nuées-Turquoise. On y trouve une caverne appelée grotte du Bananier. Il faut un mois aux croyants de chez nous pour faire l’aller-retour, car il y a mille quatre cent cinquante à mille quatre cent soixante lis à parcourir pour aller prier à la montagne de l’immortelle.

— Aucune importance», répondit en riant Singet, «je serai aussi vite revenu que parti.

— Attendez donc! Prenez du thé, mangez d’abord pendant que l’on prépare des provisions sèches. Il vous faut emmener deux compagnons. Il n’y a personne sur cette route infestée de tigres et de loups. Ce n’est pas en un jour que vous pourriez y arriver! Ce ne sera pas une plaisanterie.

— Inutile, je n’ai besoin de rien», répliqua en riant Singet, «je m’en vais!»

Il ne l’avait pas plus tôt dit qu’il disparaissait.

«Mes aïeux!» s’exclamait le vieillard, alarmé, «mais c’est une personne divine qui monte les nuages et chevauche les nuées! »

Ne parlons pas des attentions redoublées dont ces gens entourèrent le moine chinois, et revenons à Singet, qui atteignit en un clin d’œil le mont des Nuées-Turquoise. Il arrêta son lumineux véhicule et cherchait l’entrée de la grotte quand, soudain, se fit entendre le bruit régulier de la cognée: c’était un bûcheron qui coupait du bois dans la forêt. Comme le Novice précipitait ses pas dans cette direâion, il l’entendit chantonner:

« A u x nuages je reconnais la vieiüe forêt,

Sous tes herbes folles le chemin disparaît.

A u x collines de l ’ouesti, loin, plu ie du matin:

L ég u é du sud, au retour, sera trop profond. »

Le Novice s’avança et joignit les mains: «Mes salutations, frère bûcheron! »

Celui-ci lâcha sa hache pour rendre la politesse et demanda: «Où allez-vous, vénérable?

— Puis-je te demander, frère bûcheron, si c’est bien le mont aux Nuées-Turquoise?

— Cela même.

— Où se trouve la grotte au Bananier de l’immortelle Éventail-de-Fer?

— Il existe bien une grotte au Bananier», répondit en i 6 6 riant le bûcheron, «mais pas d’immortelle, seulement une princesse Éventail-de-Fer, que l’on appelle aussi Râksasî.

— On dit qu’elle possède un éventail en feuilles de bananier qui éteint les flammes des monts de Feu. E£t-ce bien elle?

— Exactement, tout à fait! La possession de ce trésor permet à la sage et sainte personne d’éteindre le feu et d’étendre sa protection aux gens de là-bas, qui l’appellent en conséquence immortelle Eventail-de-Fer. Les gens de par ici n’ont nul besoin d’elle et ne la connaissent que sous le nom de Râksasî, laquelle est d’ailleurs la femme du roi-démon-taureau Grosbalès.»

À ces mots, Singet blêmit sous le choc de la surprise.

«Encore une ennemie!» se disait-il, «Bébé-Rouge, que nous avions naguère vaincu, il paraît que c’est elle qui l’avait élevé. C’est son oncle que j’avais précédemment rencontré à la caverne de Destru&ion-des-Enfants du mont de la Délivrance-du-Yang, et il avait refusé de donner de l’eau dans l’intention de le venger. Maintenant que je tombe sur les parents, comment leur emprunter l’éventail?»

À voir le Novice plongé dans les réflexions et à l’entendre soupirer sans fin, le bûcheron se mit à rire:

«Vénérable, vous qui avez quitté votre famille, quel souci vous accable? Suivez ce sentier vers J’est et vous serez à la grotte en moins de cinq ou six lis. Ne vous tourmentez pas!

— Je ne te le cacherai pas, frère bûcheron. Je suis le premier disciple du moine chinois envoyé par la cour des Tang des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de l’Oueft. J’ai eu des mots avec Bébé-Rouge, le fils de la Râksasî, il y deux ans, à la grotte des Nuées-de-Feu. Je crains qu’elle ne m’en veuille encore et refuse de me le donner. C’est pourquoi je m’inquiète.

— L’homme de valeur sait lire sur les visages: n’invoquez pas d’autre raison que l’emprunt de l’éventail, ne vous préoccupez point des rancœurs passées. Je vous garantis que vous l’obtiendrez.»

Singet s’inclina très bas: «Merci de tes conseils, frère bûcheron. J’y vais! »

Là-dessus, il prit congé du bûcheron et se rendit d’une traite à l’entrée de la grotte au Bananier. Les vantaux étaient clos et fermés solidement. Quel magnifique paysage autour!

L a montagne a pour ossature les rochers qu i sont l'essence delà terre.

L a brume garde l ’hum idité de la nuit, les mousses contribuent à la fraîcheur de la verdure [...]. C ’est assurément site antique et m illénaire q u i porte la trace de l ’im m ortel [...].

Le Novice s’avança pour appeler: «Grand frère taureau, ouvre-moi, ouvre!» La porte grinça et s’ouvrit. Une jeune fille en sortit, un panier de fleurs à la main, une houe à l’épaule, en toile bleue et sans maquillage ni bijoux, il est vrai, mais le visage respirant la vivacité et l’esprit de la Voie. Le Novice s’avança à sa rencontre et lui dit, les mains jointes:

«Ma fille, puis-je te prier de m’annoncer auprès de la princesse. Je suis un moine en quête des Écritures, en route vers l’Ouest. Comme il est difficile de franchir les monts de Feu, je viens respedueusement solliciter le prêt momentané de l’éventail en feuilles de bananier.

— De quel monastère êtes-vous? Comment vous appelez-vous? De façon à pouvoir vous annoncer...

— Je viens des terres de l’Est et je m’appelle Singet Conscient-de-la-V acuité. »

La jeune fille fit aussitôt demi-tour, rentra dans la grotte et s’agenouilla aux pieds de la Râksasî: «Madame, il y a un moine des terres de l'Est à la porte, Singet Conscient-dela-Vacuité, qui veut voir Madame pour lui demander respedueusement l’éventail; il en aurait usage pour franchir les monts de Feu.»

Les mots de Singet Conscient-de-la-Vacuité eurent sur la Râksasî l’effet d’une pincée de sel dans les flammes, de l’huile jetée sur le feu. Son visage devint écarlate et une fureur dévastratrice lui enflamma le cœur.

«Le maudit singe! Le voilà aujourd’hui! Servantes, allez me chercher la cuirasse et apportez-moi les armes! »

Elle endossa aussitôt l’armure et, une épée à lame bleue à chaque main, elle sortit en tenue complète. Le Novice se glissa de côté pour l’observer à la dérobée:

L a tête enveloppée d ’un mouchoir à fleurs, elle portait une longue robe de brocart à décor de nuages, serrée à la taille p a r une double ceinture de nerfs de tigre et laissant apparaître la bordure d ’une ju p e brodée. Ses chaussures recourbées en bec de phénix ne dépassaient pas trois pouces;

ses jam bières se terminaient en barbes de dragon brochées d ’or. Tenant les épées à bout de bras, ellepoussait de hauts cris de colère, avec une mine aussi féroce que celle de la bonne femme de la luné.

«Où es-tu, Conscient-de-la-Vacuité?» cria la Râksasî dès qu’elle fut dehors. Singet s’avança et répondit avec une courbette respeéhieuse:

«Chère belle-sœur, je vous présente mes hommages.

— Ta belle-sœur!» éruéla la Râksasî, «qui voudrait l’être et recevoir tes hommages?

— Votre respedé mari, le roi-démon-taureau, m’avait juré fraternité; nous étions sept ainsi liés. Votre Altesse étant son épouse légitime et principale, comment vous traiter, sinon de “belle-sœur”?

— Maudit singe! Comment peux-tu te réclamer de ces liens de fraternité et avoir précipité mon fils dans cet horrible piège?

— Qui e£t votre fils?

— Mon enfant est Bébé-Rouge, le grand roi et saint enfançon de la grotte des Nuées-de-Feu à la gorge du Pin-Mort du mont du Sanglot, celui que tu as démoli.

Nous ne savions comment te retrouver pour le venger.

Maintenant que tu viens à ma porte tenter le deátin, crois-tu que je vais te pardonner?

— Belle-sœur», reprit Singet en arborant un large sourire, «vous me faites à tort des reproches sans avoir examiné le fond de l’affaire. C’est que votre bien-aimé fils s’était emparé de mon maître et voulait le cuire, bouilli ou à la vapeur, je ne sais plus. Fort heureusement la bodhisattva Guanyin a sauvé mon maître en prenant votre fils à son service, où il exerce présentement les fondions de garçon de Bonne-Fortune; il jouit désormais du juste fruit de bodhisattva, au-delà de la vie et de la mort, de la pureté et de l’impureté; il partage la longévité du ciel et de la terre, du soleil et de la lune. Au lieu de me remercier de lui avoir assuré cet exceptionnel destin, vous me faites des reproches. C’est insensé!

— Maudit singe à la langue artificieuse! Mon fils n’a sans doute pas perdu vie, mais comment se présenterait-il devant moi? Quand le reverrai-je?

— Quelle difficulté y aurait-il à ce que ma belle-sœur revoie son fils chéri?» répliqua Singet, toujours avec le sourire, «prêtez-moi donc l’éventail: quand il aura éteint les flammes et permis à mon maître de passer, j’irai auprès de la bodhisattva des mers du Sud la prier de vous l’envoyer rapporter l’éventail. Rien ne s’y oppose. Vous pourrez alors constater qu’il n’a pas reçu la moindre blessure; dans Livre XII, c h a p it r e l i x

le cas contraire, vous auriez quelque raison de me faire des reproches. Mais s’il est reïté aussi beau qu’autrefois, vous devez me remercier.

— Maudit singe! Cesse d’agiter ta langue et tends la tête que je t’assène quelques coups d’épée! Si tu supportes la douleur, je te prêterai l’éventail; sinon, je t’enverrai prématurément chez Yama, le juge des Enfers.

— Belle-sœur, n’en dites pas plus!» répondit Singet, souriant, en avançant les mains croisées, «je vous tends mon crâne dégarni et vous prie de frapper autant qu’il vous plaira; arrêtez-vous quand la force vous manquera.

Mais il faudra me prêter un moment l’éventail.»

Sans autre forme d’explication, la Râksasî fit tournoyer l’épée et l’abattit une bonne dizaine de fois sur la tête de Singet, ping, pang! Le Novice semblait trouver la chose fort amusante. La Râksasî prit peur: elle lui tourna le dos dans l’intention de fuir.

«Où donc allez-vous, belle-sœur? Ayez la bonté de me le prêter sans tarder.

— Mon trésor ne se prête si légèrement.

— Si vous refusez, prenez un bon coup de bâton de votre jeune beau-frère.»

Le brave singe-roi! La retenant d’une main, il tira de l’autre la trique du creux de son oreille et, d’un léger mouvement, lui donna la grosseur d’un bol. La Râksasî, qui avait réussi à se dégager, venait à sa rencontre, l’épée levée. Le Novice fit tournoyer sa trique et l’abattit. Ce fut un combat acharné devant le mont des Nuées-Turquoise, où tout souvenir de parenté était aboli pour ne laisser place qu’aux haines accumulées.

Quelle bataille!

ce duel. L,a R â ksasî s ’arme hâtivement de son éventail véritable et lui im prim e un mouvement q u i va rem plir de soucis dieux et diables!

La Râksasî soutint la lutte contre Singet jusqu’au soir, mais lorsqu’elle vit combien son arme était lourde et comme ses coups devenaient serrés, elle comprit qu’elle ne le surclasserait pas au combat, sortit l’éventail en feuilles de bananier, lui imprima une légère rotation et d’un simple mouvement provoqua un coup de vent magique qui fit disparaître Singet, sans laisser la moindre trace, impuissant qu’il était à tenir le terrain. La Râksasî s’en retourna triomphalement.

Singet flottait à la dérive, telle une feuille morte emportée par la tornade, tel un pétale roulé dans le torrent, tantôt sombrant en vertigineuses plongées sans toucher terre, tantôt dégringolant dans le vide sans pouvoir retrouver l’équilibre. Toute la nuit, jusqu’à l’aube, il fut roulé et culbuté avant de toucher une montagne. Il en embrassa des deux mains la pointe rocheuse.

Il lui fallut un long moment avant de calmer ses esprits, de pouvoir observer attentivement les lieux et de reconnaître enfin le petit Sumeru. Le grand saint poussa un profond soupir: «Quelle terrible femme! Comment a-t-elle fait pour m’expédier jusqu’ici? Je me souviens que c’est ici que j’avais sollicité l’aide du bodhkattva Lingji pour terrasser le monstre Vent-Jaune et sauver mon maître. La cordillère du Vent-Jaune est à plus de trois mille lis au sud: j’ai donc été rejeté en arrière, sur la route de l’Ouest, à je ne sais combien de dizaines de milliers de lis vers un coin au sud-est. Descendons prendre des nouvelles auprès du bodhkattva Lingji, de façon à retrouver la vieille route!»

Il hésitait, quand éclata un coup de gong qui le décida à dévaler la montagne droit jusqu’au monastère. Le servant à la porte reconnut le Novice et entra aussitôt l’annoncer:

«Le grand saint au visage velu qui vous avait prié il y a quelques années de soumettre le monstre Vent-Jaune est revenu.»

Le bodhkattva comprit que c’était Singet et s’empressa de descendre de son trône pour l’accueillir. Comme il le faisait entrer et le saluait: «Mes félicitations! Vous rapportez les Ecritures?

— On n’est pas encore arrivés. C’est trop tôt, bien trop tôt!

Livre XII, c h a p itr e l i x

— Pourquoi revenez-vous dans nos montagnes désolées sans avoir été au monastère du Coup-de-Tonnerre?

— Depuis que vous nous avez fait la grâce de terrasser Vent-Jaune, nous sommes passés par je ne sais combien de dures épreuves au long de la route. Arrivés aux monts de Feu, impossible d’aller plus loin! J ’ai interrogé les gens du pays, qui m’ont parlé d’un éventail capable d’éteindre les flammes, en la possession de l’immortelle Éventail-de Fer. Je suis allé la trouver. C’est la femme du roi-démontaureau et la mère de Bébé-Rouge. Elle m’a traité en ennemi, a refusé de me prêter l’éventail et m’a attaqué parce qu’elle ne voyait plus son fils depuis que j’en avais fait le page de la bodhisattva Guanyin, m’a-t-elle dit. Quand elle s’est rendu compte que ma trique était une arme trop lourde pour elle, elle m’a balayé dans l’espace d’un coup d’éventail et je n’ai fini par retomber qu’ici. Voilà pourquoi je me suis cavalièrement présenté chez vous pour demander le chemin du retour. Combien peut-il y avoir de lis d’ici aux monts çle Feu?

— La femme s’appelle Râksasî ou encore princesse Éventail-de-Fer», répondit Lingji en souriant, «son éventail en feuilles de bananier est un trésor merveilleux formé par le ciel et la terre au début de la séparation du chaos derrière les monts Kunlun; les feuilles sont l’essence du Yin suprême, ce qui leur donne le pouvoir d’éteindre tout souffle igné. Un coup de cet éventail balayerait un homme à quatre-vingt-quatre mille lis avant que se calme le vent yin ainsi soulevé. Il y a plus de cinquante mille lis de notre monastère à ces monts de Feu: c’est grâce à votre pouvoir de retenir les nuages que vous n’êtes pas allé plus loin, grand saint. Il n’en aurait pas été ainsi d’un humain ordinaire.

— Elle est terrible, terrible! Comment notre maître pourrait-il franchir cette région?

— Rassurez-vous, grand saint. Votre arrivée ici est aussi le fait de la Loi qui assure bonne destinée au moine chinois et vous donne la certitude de réussir.

— Comment cela?

— À l’époque où l’Ainsi-venu m’avait fait connaître ses directives, il m’avait donné une pilule à calmer le vent et la canne Dragon-Volant. Je me suis servi de la canne pour soumettre Vent-Jaune. Quant à la pilule, je n’en ai pas eu l’usage et je vous l’offre: l’éventail ne vous fera pas I? 2

bouger, garanti! Vous le réclamerez, soufflerez les flammes, et l’exploit ne sera-t-il pas accompli?»

Le Novice s’inclina en signe d’infinie gratitude. Le bodhkattva tira de sa manche une pochette de brocart et en sortit une pilule, que Singet cousit solidement avec du fil et une aiguille sous le col de son vêtement.

«Je ne vous retiens pas plus longtemps», lui dit-il en le raccompagnant jusqu’à la sortie, «vous retrouverez la montagne de la Râksasî droit au nord-ouest.»

Le Novice prit congé du bodhisattva et, d’une culbute dans les nuages, fut dans l’instant de retour au mont des Nuées-Turquoise. Il cria en tapant de sa trique de fer sur la porte de la grotte: «Ouvrez, ouvrez! Le vieux Singet vient emprunter l’éventail! »

Alarmée, la fille de faétion à l’intérieur de l’entrée vint annoncer en toute hâte: «Madame, il est revenu, celui qui réclame le prêt de l’éventail.»

À cette nouvelle, la Râksasî se sentit gagner par la peur:

«Ce maudit singe a vraiment des capacités! Mon trésor envoie son homme à quatre-vingt-quatre mille lis. Il ne saurait s’arrêter avant. Comment peut-il être de retour alors qu’il vient d’être soufflé si loin? Cette fois, je vais lui en administrer deux ou trois coups d’affilée pour qu’il ne retrouve plus le chemin du retour!»

Elle sauta sur ses pieds, fixa son armure et, tenant une épée dans chaque main, sortit apostropher Singet: «Tu n’as donc pas peur de moi pour revenir chercher la mort?

— Belle-sœur!» répliqua le Novice en riant, «ne soyez donc pas si pingre. Il faut me le prêter. Je vous garantis de vous le retourner quand le moine chinois aura franchi la montagne. Je ne suis pas de ces gens de peu qui ne rendent pas ce qu’ils empruntent, mais un honnête homme, et des plus sérieux.

— Maudit macaque! » se remit à pester la Râksasî, «pas un grain de bon sens et de discernement! Tu m’as enlevé mon fils et je ne te l’ai pas encore fait payer. Le moment de satisfaire ta demande, vraiment! Il ne faut pas t’enfuir, j’ai à te faire tâter l’épée de vieille maman!»

Le Novice lui opposa avec le plus grand calme la trique de fer. Ils croisèrent les armes à six ou sept reprises. La Râksasî se sentait faiblir, les mains molles, tandis que Singet combattait avec une vigueur et une habileté accrues. Voyant que la situation lui devenait défavorable, 'Livre XII, chapitre lix

elle s’empara de l’éventail et l’agita en direction du Novice, qui ne bougeait pas, comme s’il était inébranlable.

Il rangea sa trique et, avec un rire narquois: «Cette fois-ci, ce n’est pas comme la dernière; vous pouvez l’agiter tant et plus. Si votre vieux Singet bouge ne serait-ce que d’un pouce, ce n’est pas un homme!»

La Râksasî recommença une ou deux fois: effeétivement, il restait immobile. Perdant son sang-froid, elle rangea précipitamment le trésor, lui tourna le dos et rentra dans la grotte qu’elle fit solidement fermer.

Trouvant porte close, Singet eut recours à un autre tour de magie: il déchira le col de son vêtement pour en extraire la pilule à fixer le vent qu’il mit dans la bouche, tandis que d’une secousse il se changeait en insede jia o lia o et se glissait dans la fente de la porte. Il aperçut la Râksasî qui s’écriait: «J’ai soif, très soif! Apportez-moi du thé.»

La fille de service prit aussitôt un pot de thé parfumé et lui remplit à grands jets un bol, si bien que le liquide agité faisait de l’écume, ce dont se réjouit Singet: voletant en bourdonnant il s’y dissimula. La Râksasî était si assoiffée qu’elle vida le contenu en deux ou trois lampées.

Descendu dans son ventre, Singet reprit sa forme originelle et se mit à crier à tue-tête: «Belle-sœur, prête-moi l’éventail! »

Blême d’effroi, elle s’écria: «Mes petites, avez-vous fermé la porte d’entrée?

— Oui, répondirent-elles en chœur.

— Mais alors comment se fait-il que Singet m’appelle de l’intérieur?

— Il e£t sur vous, Madame.

— Où me joues-tu ce tour, Conscient-de-la-Vacuité?

— Les tours de passe-passe, je n’ai jamais su en faire», rétorqua Singet, «ce que j’accomplis est du vrai qui vient de capacités réelles: je suis déjà dans tes nobles entrailles à m’amuser, respeâée belle-sœur; j’ai l’avantage de contempler tes poumons et ton foie. Je sais que tu as faim et soif:

je te décoche un bol pour commencer.»

Il donna un grand coup de pied au plancher de l’organe, provoquant une douleur insupportable au creux de l’estomac de la Râksasî, forcée de s’asseoir par terre en gémissant de douleur.

«Belle-sœur, tu ne me refuseras pas cette touche-au« J e suis ici! » répondit le N ovice, qui tenait en n/ain l ’éventail, « m erci de m e le prêter, m erci! »

L iv r e XII, c h a p it r e l i x

cœur pour calmer ta faim! » Et de lui donner un bon coup de tête qui provoqua un mal au cœur si pénible qu’elle se roula par terre, les lèvres décolorées et le teint cireux, répétant: «Pitié, petit beau-frère!

— Tu me traites enfin de petit frère», répliqua Singet en cessant de jouer des poings et des pieds. «Pour l’amour de grand frère taureau, je te pardonne, si tu veux bien me laisser essayer l’éventail.

— Oui, bien sûr, petit frère! Si tu veux bien sortir le prendre.

— Va le chercher; je sortirai quand je l’aurai vu.»

La Râksasî donna l’ordre à la servante d’aller le prendre et de le poser près d’elle. Étant remonté au gosier pour vérifier s’il était là, Singet déclara: «Je te laisse donc la vie, belle-sœur, et ressortirai par la bouche au lieu de percer une ouverture sous les côtes. Ouvre grand les mâchoires trois fois! »

La Râksasî s’exécuta. Singet s’échappa d’elle sous forme d’insedte qui alla se poser sur l’éventail sans qu’elle s’en aperçût. «Sors, petit beau-frère», dit-elle, sur le point d’ouvrir la bouche pour la troisième fois.

«Je suis ici!» répondit le Novice, qui avait repris son aspedl originel et tenait en main l’éventail, «merci de me le prêter, merci!»

Il partit à grandes enjambées, tandis que les petites se hâtaient de lui ouvrir la porte et de le laisser sortir.

Le grand saint fit faire demi-tour à son nuage et reprit la diredtion de l’est. Dans l’instant, il atterrissait et se trouvait devant le mur de briques rouges. «Maître, il est revenu!»

s’exclama joyeusement Porcet dès qu’il le vit.

Tripitaka sortit aussitôt l’accueillir avec l’ancien de la ferme et Sablet. Ils rentrèrent dans la chaumière. «Est-ce cet éventail? demanda Singet en le posant près du vieil homme.

— Exactement! répondit l’ancien.

— Mon sage disciple», ajouta Tripitaka, tout heureux, «tes mérites sont sans commune mesure. Tu as dû te donner beaucoup de mal pour obtenir ce trésor?

— N’en parlons pas! Saviez-vous qui est l’immortelle Eventail-de-Fer? La femme du roi-démon-taureau, la mère de Bébé-Rouge...» Et Singet lui raconta par le menu comment il s’était procuré l’éventail, qu’il restituerait après la traversée des monts de Feu. [...]

À ce récit, Tripitaka se sentit empli d’une infinie gratitude. Maître et disciples prirent congé du vieil homme.

Ils avaient parcouru environ quarante lis vers l’Ouest.

La chaleur, de plus en plus torride, devenait étouffante.

«J’ai les plantes des pieds grillées! » gémissait Sablet, quand ce n’était pas Porcet qui répétait: «Mes pattes me brûlent! » Le cheval trottait beaucoup plus vite que d’habitude: c’est que le sol était si chaud qu’il devenait difficile d’y poser le pied. La marche était affreusement pénible.

«Descendez donc de cheval, maître», proposa Singet, «arrêtez, mes frères, attendez que j’aie éteint les flammes et provoqué la pluie: nous passerons quand le terrain se sera un peu refroidi.»

Le Novice s’approcha du feu l’éventail levé et le rabattit de toutes ses forces: le flanc de la montagne fut illuminé de flammes plus hautes que jamais. Nouveau coup d’éventail: ce fut cent fois pire. À la troisième reprise, le feu atteignit mille toises de hauteur et faillit le réduire en cendres. Singet recula précipitamment, les poils de ses cuisses déjà roussis. Il courut prévenir le moine chinois: «Vite, demi-tour! Dépêchez-vous, le feu vient sur nous!»

Le Maître remonta à cheval et refit avec Sablet et Porcet une vingtaine de lis avant de s’arrêter et de s’exclamer:

«Que se passe-t-il, Conscient-de-la-Vacuité?

— Ce n’est pas le bon!» grommela Singet en jetant l’éventail, «ce n’est pas le bon, elle m’a roulé!»

À ces mots, Tripitaka fronça les sourcils et, le cœur lourd, ne put retenir ses larmes, ne trouvant rien à dire d’autre que: «Qu’allons-nous faire?»

«Frangin, qu’est-ce qui t’a pris de nous faire rebrousser chemin en catastrophe? demanda Porcet.

— À mon premier coup d’éventail, le feu s’est mis à ronfler; au second c’était pire; au troisième les flammes sont montées à mille toises. Si je n’avais pas couru assez vite, j’aurais eu le pelage entièrement roussi.

— N’aimes-tu pas répéter que la foudre ne peut t’atteindre ni le feu te brûler», rétorqua Porcet avec un rire sarcastique, «le feu te fait peur maintenant?

— Idiot qui ne comprends rien à rien! Dans ces moments-là, je suis sur mes gardes et je fais attention; c’est pourquoi rien ne peut m’arriver. Puisqu’il s’agissait aujourd’hui d’éteindre des flammes, je n’avais pas fait la 1 7 7

passe qui écarte le feu, ni usé d’un moyen de prote&ion, si bien que j’ai le poil roussi sur les cuisses.

— Comment faire?» dit Sablet, «avec un feu aussi intense, nous ne passerons pas à l’Ouest.

— On n’a qu’à passer là où il n’y a pas de feu, suggéra Porcet.

— De quel côté? demanda Tripitaka.

— Que ce soit à l'est, au nord ou au sud, il n’y a pas de feu, répondit Porcet.

— De quel côté sont les Écritures?

— À l'ouest, concéda Porcet.

— Mon seul désir est d’aller là où se trouvent les Écritures! souligna Tripitaka.

— Du côté des Écritures, le feu nous barre le chemin;

là où il n’y a pas de feu, il n’y a pas non plus d’Écritures: la situation est sans issue!» conclut Sablet.

Maître et disciples discutaient à tort et à travers quand ils s’entendirent appeler: «Grand saint, ne vous tourmentez pas! Venez partager un repas maigre et l’on en reparlera.»

Tous quatre se retournèrent: c’était un vieil homme enveloppé d’une cape qui flottait au vent, coiffé d’un bonnet en forme de demi-lune, une canne à tête de dragon à la main, les pieds dans des bottes à armature de fer. Il amenait derrière lui un diable à bec de faucon et joues de poisson, portant sur la tête un bol de cuivre rempli de galettes, gâteaux, millet et riz.

«Je suis la divinité locale des monts du Feu», expliqua le vieux en s’inclinant en contrebas de la route de l'Ouest;

«apprenant que le grand saint protège le saint moine, et qu’ils se trouvent dans l’impossibilité d’avancer, je suis venu offrir un repas maigre.

— Manger est d’importance secondaire dans les circonstances présentes», répliqua Singet, «quand donc ce feu pourrait-il s’éteindre et nous laisser passer?

— Pour éteindre les flammes, il faut demander à la Râksasî de prêter son éventail en feuilles de bananier.»

Singet alla ramasser l’éventail qu’il avait jeté au bord de la route:

«N’est-ce pas celui-là? Mais plus on les évente, plus le feu grossit; pourquoi?»

La divinité locale regarda et se mit à rire: «Ce n’est pas le vrai. Elle vous a trompé.

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— Comment obtenir enfin le bon?»

La divinité courba l’échine à nouveau et répondit avec un petit sourire: «Si vous voulez toujours emprunter le véritable éventail, c’est le roi Grosbalès qu’il faut solliciter.»

Si vous n’en savez, en fin de compte, la raison, écoutez donc la séance qui vient.