Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre61

061 OÙ PORCET CONTRIBUE À LA DÉFAITE DU ROI-DÉMON ET SINGET SE PROCURE UNE TROISIÈME FOIS L'ÉVENTAIL.

Ainsi que l’expose le récit, le roi-démon rattrapa Singet.

À le voir avancer, la mine réjouie et satisfaite, l’éventail sur l’épaule, le roi-taureau se dit, fort alarmé: «Le macaque a donc aussi réussi à extorquer le mode d’emploi!

Il ne me le rendra sûrement pas si je le lui réclame face à face. Et si jamais il me balaie d’un coup d’éventail, il m’enverra à cent huit mille lis d’ici, ce qui l’arrangerait bien. J ’ai appris que son maître, le moine chinois, attendait sur la grand-route; son second disciple, un esprit-porc et son troisième disciple, esprit des sables-mouvants, je les ai rencontrés au temps où nous étions tous des monftres.

À mon tour de le berner en prenant l’asped de Porcet. Il doit être si content de son succès qu’il n’y prêtera pas attention.»

Ce brave roi-démon était, lui aussi, capable de soixante-douze transformations, et dans les arts du combat l’égal de Singet, sauf qu’il était plus lourd, moins agile et moins vif. Il cacha ses épées, récita une incantation et, d’une secousse de son corps, prit le visage de Porcet; dévalant la route, il accueillit le grand saint au cri de «Frangin, me voilà!»

Singet était en effet fort content de lui. Comme disent les anciens: Chat triomphant se prend pour un tigre. Il ne songeait pas à examiner de plus près la personne qui venait, tant était grande l’assurance que lui donnaient sa force et ses capacités. «Où vas-tu, frérot? cria-t-il à la vue du faux Porcet.

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— Comme le Maître voyait que tu ne revenais pas», répondit le roi-démon, tirant sur le fil qui se présentait, «il s’eit inquiété et m’a envoyé te rejoindre pensant que tu n’étais pas de force contre le roi-taureau et ne parvenais pas à obtenir son trésor.

— Plus de souci à se faire», répliqua en riant Singet, «j’ai mis la main dessus!

— Comment as-tu fait?

— Le taureau m’a livré une centaine d’assauts: comme il n’emportait pas la décision, il m’a planté là pour se rendre à un banquet chez les dragons au fond du lac des Flots-Émeraude du mont des Chaos-de-Rochers. Je l’ai secrètement suivi, me suis transformé en crabe, lui ai volé sa bête-aux-pupilles-d’or, ai pris son aspeét et suis allé à la grotte au Bananier donner le change à la Râksasî, qui m’a traité en époux, ce qui m’a procuré le moyen de le lui subtiliser.

— Tu as beaucoup payé de ta personne! Tu dois être épuisé. Laisse-moi porter l’éventail pour toi.»

Singet, qui ne se rendait compte de rien, le lui donna sans penser plus loin.

Or, le roi-taureau connaissait à fond tout ce qui concernait l’éventail: il ne l’eut pas plus tôt en main qu’il fit on ne sait trop quelle passe, le réduisit à la taille d’une feuille d’abricotier, celle que l’éventail avait naguère, et reprit son aspedt propre. Il déclara sur un ton insultant:

«Maudit macaque! Tu me reconnais?»

Ce que voyant, Singet ne put que s’en prendre à luimême, admettre sa faute et laisser échapper un violent grognement de dépit: «Hélas! Moi qui chasse l’oie sauvage depuis tant d’années, je me suis laissé becqueter l’œil par un oisillon!» Avec la fureur du tonnerre déchaîné, il brandit sa trique de fer et l’abattit, tandis que le roi-démon cherchait à le balayer d’un coup d’éventail. Ce dernier ignorait que le grand saint avait, sans s’en rendre compte, avalé la pilule à fixer le vent qu’il avait gardée dans la bouche lorsqu’il était entré dans le ventre de la Râksasî, transformé en inseéte. C’est pourquoi ses entrailles, sa peau et ses os étaient devenus si fermes que le taureau avait beau multiplier les coups d’éventail, il ne bougeait pas.

Alarmé, le roi-démon remit dans sa bouche le trésor, fit tournoyer ses épées et les abattit. Ce fut un duel à mort au milieu des airs:

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L e G rand Saint égal au C ie l et le roi-taureau qu i sème la confusion dans le monde, p our un éventail defeuilles de bananier, s'affrontent dans une démonstration de force. Ce que le négligeant Singet a obtenu p a r ruse, l ’audacieux roi-démon l ’a repris avec astuce. L a trique cerclée d ’or que l ’un brandit ne connaît pas la p itié; l ’autre manie avec adresse et mesure les deux épées au tranchant bleuté. L e grand saint déploie son prestige en crachant des nuées colorées, le roi-taureau lâche sa véhémence en soufflant de brillants traits de lumière. D ’égale vaillance et morgue, ils exhalent leurfureur, grinqant des dents. L a terre et la poussière qu’ils soulèvent assombrissent l ’univers; dieux et diables se cachent devant sable qu i vole et pierres qu i roulent. «P ar quelle inconsciente audace as-tu osé me retourner la rusel» Ce à quoi répond l ’autre: « A mort, q u i se perm et de tromper la femme d ’a u tru i! A u tribunal tu serais condamné à la peine capitale. »

L e m alin Singet, le brutal roi Grosbalès ne pensent qu’à tuer et n ’en sont plus à négocier. L'épée se porte au-devant de la trique qui s’abat:

le moindre relâchement dans leurs efforts les enverrait voir le juge des En fers!

Laissons-les à ce combat où il est si difficile de les départager pour revenir au moine chinois, assis au bord de la route: étouffant de chaleur, brûlant d’anxiété et tourmenté par la soif, il se tourna vers le dieu des monts de Feu:

«Puis-je vous demander, respeétée divinité, quelle est la force de ce roi-démon-taureau?

— Ses pouvoirs magiques sont considérables et sa puissance illimitée en fait un adversaire de la taille de Singet le grand saint.

— Conscient-de-la-Vacuité e§t un bon marcheur: un aller-retour de deux mille lis ne lui demande habituellement qu’un initant. Comment se fait-il qu’il soit parti toute la journée? C’est sûrement qu’il livre combat au roitaureau», conclut Tripitaka qui appela ses deux disciples:

«Conscient-de-ses-Capacités, Conscient-de-la-Pureté! Lequel de vous deux est prêt à rejoindre votre frère aîné? S’il a rencontré l’ennemi, il faut lui porter secours, obtenir l’éventail et nous délivrer de nos tourments en passant au plus tôt la montagne afin de rattraper le temps perdu.

— Je pensais aller le retrouver», répondit Porcet, «mais il se fait tard aujourd’hui et je ne connais pas le chemin du mont des Tonnerres-Accumulés.

— Je le connais», intervint la divinité locale, «demande au capitaine des Rideaux-Levés de tenir compagnie à ton maître. J’irai avec toi.

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— Nous vous donnons beaucoup de peine, respeâée divinité», répliqua Tripitaka, fort aise, «j’aurai encore à vous remercier du succès de l’expédition.»

Porcet rassembla toutes ses énergies, serra sa tunique de brocart noir, prit en main le râteau et, montant sur les nuées avec le dieu local, repartit droit vers l’Est. Ils allaient, quand tout à coup leur parvinrent les hauts cris d’une bataille à mort et le mugissement d’une violente tornade. Porcet arrêta son nuage pour observer la situation: c’était Singet et le roi-taureau qui s’entretuaient.

«Holà, amiral des Roseaux-Célestes, qu’attends-tu pour te porter en avant? lui cria le dieu.

— Frangin, me voilà! hurla Porcet en brandissant son râteau.

— Gros ballot, tu m’as fait rater mon opération!

— Le Maître m’avait demandé de te rejoindre, mais comme je ne connaissais pas le chemin, on a perdu du temps à discuter et c’est le tudï qui m’a conduit ici: telle est la raison de mon retard; en quoi ai-je ruiné ta vaste opération?

— Je ne te reproche pas d’être en retard. Ce maudit taureau est infeâ! Je le lui avait soutiré, cet éventail, à la Râksasî, mais le gaillard a pris ton asped et j’étais si content de te revoir que je lui ai confié l’objet. Il a aussitôt repris sa forme originelle et depuis se mesure à ton vieux Singet. Voilà pourquoi je dis que tu as démoli l’opération que j’avais montée.»

Emporté à ces mots par une violente colère, Porcet leva son râteau et vociféra: «Peste soit de toi, sac à sang pourri!

Tu vas voir! Comment as-tu osé usurper l’aspeét de ton ancêtre pour berner mon condisciple et semer la zizanie entre frères?»

Le voilà qui abat le râteau à toute volée. Le corps et l’esprit fatigués d’avoir soutenu une journée entière les assauts de Singet, le roi-taureau se rendit compté qu’il ne pourrait contenir l’arme terrifiante de Porcet et chercha le salut dans la fuite. Mais le dieu des monts de Feu lui barra le chemin à la tête de ses troupes infernales et l’apostropha: «Ô roi Grosbalès, baisse les bras! Il n’est de dieu qui ne protège, il n’eit de cieux qui ne bénissent Tripitaka dans sa quête des Écritures à FOueit. Les trois mondes le savent, les dix orients le soutiennent. Va sans tarder éteindre les flammes avec l’éventail pour qu’il passe 'Livre XIII, c h a p it r e l x i

sans mal et sans encombre ces montagnes au plus tôt.

Sinon le Ciel d’En-haut t’en tiendra coupable et te châtiera sans rémission.

— Ce que tu exiges, tudi, est parfaitement déraisonnable! Ce maudit singe m’a pris mon fils, a humilié ma concubine, a trompé ma femme et s’est en toute occasion conduit de façon infâme. Je voudrais l’avaler tout cru, tant je le hais, pour le réduire en merde à donner à manger aux chiens! Jamais je ne consentirai à lui prêter notre trésor!»

Il n’avait pas achevé la réplique que Porcet était sur lui, l’inveâivant: «Ruminant de malheur à bézoard! Sors l’éventail au plus vite si tu veux avoir la vie sauve! »

Pour toute réponse, le roi-taureau se retourna et attaqua Porcet à l’épée. Singet accourait à la rescousse avec sa trique. Ce fut bataille d’une rare violence:

Un porc devenu estprit, un taureau fa it monstlre et là-dessus un singe q u i a volé le C ie l et obtenu la V oie: il est dans la nature du dhyâna de pouvoir se raffiner dans les combats, mais il faut u n ir la terre à la cause prim ordiale.

L es neuf dents du râteau sont aussi aiguës que pointues, le double tranchant du glaiveprécieux e ll lisse et coupant; la trique defer étend sa domination', le dieu local contribue à la form ation de la «tête de cinabre'». L es trois se combattent, déployant leurs talents afin de prévaloir. A ttelez le bovidé aux labours et la monnaie d’or poussera, appelez le cochon dans le fo u r et vous contiendrez le souffle du bois.

Comment réaliser la V oie s i l'estprit n’y demeure? Pour garder son âme, il fa u t attacher le singe.

L es trois sortes d ’armes s ’entrechoquent dans les cris et les appels à la rescousse. L ’un râtisse, l ’autre coupe sans bonnes intentions; la trique cerclée d ’or ne se dresse pas sans raison. Ils luttent ju sq u ’à p river d'éclat les étoiles et fa ire p â lir la lune. L e ciel entier est assombri de nuées glacées.

Avec un courage indompté, le roi-démon combattait tout en marchant. Il lutta la nuit entière sans emporter la décision. Déjà l’aube se levait: ils étaient devant l’entrée de la grotte Gratte-Nuages du mont des Tonnerres Accumulés. Tous trois, avec le tudi et les troupes infernales, faisaient un tel vacarme qu’ils réveillèrent la princesse Face-de-Jade. Elle ordonna à ses servantes de sortir voir qui criait. C’est alors qu’un petit monstre vint lui annoncer: «Notre seigneur et maître se bat à mort contre le gars à la gueule de duc du Tonnerre, celui d’hier; il eât 20 4 avec un moine aux long groin et larges oreilles, le tudi des monts de Feu et un tas d’autres gens.»

À ces mots, la princesse ordonna aux officiers de tous rangs de la garde extérieure de prendre les armes et de se porter au secours de son mari. On parvint à rassembler une centaine d’hommes, chacun résolu à montrer sa vaillance. Agitant lances et bâtons, ils s’écrièrent en chœur:

«Votre Majesté, nous venons en renfort sur l’ordre exprès de Madame!

— Vous venez à point, bienvenus!» répondit le roitaureau, fort aise.

Les monstres s’élancèrent tous ensemble à l’attaque.

Submergé par le nombre, Porcet s’enfuit en traînant son râteau. Le grand saint échappa à l’encerclement d’une culbute dans les nuages. Les troupes infernales se dispersèrent à leur tour. Viétorieux, le taureau rassembla la foule des monstres pour regagner la grotte où il se barricada, portes solidement closes.

Bref, revenons à Singet qui pestait: «Increvable, le gars! Depuis hier après-midi, aux alentours de 4 heures, il a engagé contre moi la bataille qui a duré toute la nuit, sans décision, jusqu’à ce que vous deux veniez me prêter mainforte. Et il n’avait pas l’air fatigué au bout d’une nuit et une demi-journée de durs combats! Sa bande de petits monstres n’est pas commode non plus. Maintenant qu’il s’est enfermé dans son repaire, que faire?

— Mais, frangin, tu avais quitté le Maître vers 1 o heures hier comment se fait-il que tu n’aies engagé le combat que dans l’après-midi? Où étais-tu pendant ces cinq ou six heures?

— Après t’avoir dit adieu, je suis arrivé sur la montagne en question dans l’instant et j’y ai rencontré une femme que j’ai saluée: c’était sa concubine bien-aimée, la princesse Face-de-Jade. Comme je l’avais quelque peu intimidée avec ma trique de fer, elle a couru se réfugier dans la grotte et fait appel au roi-taureau. On a échangé quelques amabilités et, après avoir beuglé un moment, il en est venu aux mains. On se battait depuis deux bonnes heures lorsqu’on est venu l’inviter à un banquet. Je l’ai suivi au fond du lac des Flots-Émeraude du mont des Chaos-de Rochers. Après l’avoir espionné, transformé en crabe, je lui ai dérobé sa monture et, prenant son aspeét, je suis retourné à la grotte au Bananier où j’ai berné la 'Livre XIII, chapitre l x i

Râksasî et lui ai soutiré l’éventail. Une fois sorti, je l’ai agrandi en essayant sa méthode, mais je ne savais pas comment le rapetisser. Je partais, l’objet sur l’épaule, quand il me l’a repris en prenant ton aspeâ. Voilà comment j’ai passé ces six heures.

— Comme l’on dit, c’ett le bateau chargé de fromage de soja qui fa it naufrage dans l’océan, en soupe il etl venu, en eau il et lparti!

Comment faire passer la montagne au Maître? On aurait du mal à se procurer son éventail! Rentrons et repartons en faisant un putain de détour! conclut Porcet.

— Ne vous impatientez pas, grand saint, et n’abandonnez pas, Roseaux-Célestes. Faire un détour, c’est passer par la petite porte et ne pas atteindre le but de ses efforts», objeéfa le tudi, «comme dit la vieille maxime: On n’avance pas en empruntant les sentiers. Un détour? Ce n’est pas possible! Votre maître vous attend sur la juste et bonne route, espérant anxieusement en votre succès.

— Exadtement! Ne dis plus de bêtises, idiot!» s’exclama Singet avec véhémence, «le tudi a raison. Il nous faut contre lui combattre, à qui perd gagne, user de tous nos moyens. Laissez-moi déployer mes pouvoirs universels de transformation. Depuis que je parcours l’Oueét, je n’ai trouvé adversaire à ma taille: le roi-taureau n’eét au fond que transformation du singe de l’esprit. C’est le moment de remonter à la source: il faut absolument s’emparer du précieux éventail. Par la fraîcheur de la pureté, nous éteindrons les flammes, briserons le vide obstiné et verrons la face du Bouddha. L’aétion accomplie, nous monterons au paradis du bonheur absolu et serons tous au banquet du prochain Bouddha!»

À ce discours, Porcet reprit courage et déclara avec force:

«Oui, oui et oui! Allons, allons, allons! Qu’importe ce que sait ou ne sait pas faire le roi-taureau: le bois, né sous le signe haP, s’allie au porc qui ramènera le taureau à la terre. Du signe shen naît le métal qui est le singe, inoffensif et plein de douceur. Il nous faut utiliser les feuilles de bananier dans l’idée de l’eau, car avec l’extindfion du feu des flammes sera accompli l’Achèvement. Si nous ne ménageons notre peine jour et nuit, nos succès nous mèneront à la fête à ’Ullambana9\»

Tous deux s’élancèrent, suivis du tudi et de ses troupes:

à coups de râteau et de barre de fer, ping, bang, ils eurent 2 0 0

tôt fait de mettre en miettes la porte de la grotte Gratte Nuages. Le chef de la garde extérieure, tout tremblant, se précipita à l’intérieur pour annoncer: «Votre Majeité, Singet a forcé la porte extérieure à la tête d’une troupe nombreuse!»

Le roi-taureau était précisément occupé à raconter à la princesse Face-de-Jade le détail des derniers événements en lui exprimant toute la haine qui l’animait contre Singet.

À la nouvelle qu’il avait abattu le portail, sa fureur ne connut plus de borne: il endossa en hâte son armure, saisit sa trique et sortit, l’invedtive à la bouche: «Maudit macaque! Pour qui te prends-tu? Oser faire pareil raffut à ma porte et en briser les vantaux!

— Maudite carcasse d’écorché!» vociféra Porcet en s’approchant, «qui crois-tu être pour prétendre te mesurer à nous? En garde, tâte de mon râteau!

— Balourd de sac à son», hurla le roi-taureau, «tu n’es que quantité négligeable, fais plutôt venir le singe au plus vite!

— Abruti de ruminant», lui lança Singet, «dire que j’étais naguère ton frère juré! Mais aujourd’hui nous sommes devenus des ennemis. Attention à mon bâton!»

Le roi-taureau les accueillit avec vaillance. Ce fut entre les trois héros une mêlée plus violente encore que la précédente. Quelle bataille!

Râteau et trique defer s’allient à la puissance du dieu qu i conduit sa troupes infernales à l ’assaut de la vieille bête à sacrifice, laquelle déploie seule sa néfastle puissance égale au C iel. L es trois armes font merveille, s’entrechoquent, sans quepersonne veuille céder; l ’un se proclame en tête, l ’autre se déclare le prem ier.

L es troupes du tudi ont bien du m al à distinguer le bois et la terré dans leur brûlante poursuite.

«Pourquoi ne nous prêtes-tu pas l ’éventail?» disent-ils. L ’autre répond: «Comment avez-vous eu l ’audace de vousjouer de ma femme?

D efrapper à ma porte alors queje n ’aipas encore vengé ma concubine et mon fils?»

C elu i-ci réplique: «Attention à ma trique q u i t ’arracherait la peau d ’un simple effleurement!» C elui-là ajoute: «Écarte-toi des dents de mon râteau qu i te fera it neuf trous dégoulinant de sang!» L e démontaureau, la trique haut levée, attend le moment de frapper, sans peur devant le déploiement de force brutale. L es nuages sont culbutés en pluit dans l ’allée et venue où chacun souffle à sa guise brouillards et bourrasques. Dans cette dure bataille à mort, chacun lutte joyeusement, la haine au cœur. Trop bas, trop haut: leurs parades sont sans faille.

«E Sl-ce qu'il ne se serait p as envolé?» suggéra Singet.

Les deux ffères unissent leurs efforts contre la menace d ’une seule arme.

Ils combattirent de l ’aube à la fin de la matinée, ju sq u ’à l ’abandon du démon-taureau, les mains liées.

La mort au mors, tous trois luttèrent encore à plus de cent reprises. Avec Pobstination de son tempérament Stupide, Porcet profitait des pouvoirs de Singet pour abattre son râteau à toute volée. Incapable de parer cette pluie de coups, le roi-taureau rompit l’engagement et fit demi-tour en direétion de la grotte. Mais le tudi et ses troupes lui barraient le passage.

«Où vas-tu, Grosbalès?» lui cria ce dernier, «nous sommes ici!»

Dans l’impossibilité où il était de rentrer dans son repaire, le taureau battit précipitamment en retraite, mais, à la vue de Porcet et Singet qui arrivaient, il ôta, pris de panique, heaume et armure, jeta sa trique de fer et, d’une secousse, se transforma en cygne. Il s’enfuit à tire-d’aile vers le ciel.

Singet, qui s’en était aperçu, dit en riant: «Porcet, Vieux-Taureau a disparu!»

L’idiot ne s’était rendu compte de rien, et le tudi n’en savait pas davantage. Chacun tendait le cou à droite et à gauche. C’est en vain qu’ils fouillèrent des yeux tous les angles du mont des Tonnerres-Accumulés.

«Eit-ce qu’il ne se serait pas envolé? suggéra Singet en montrant le ciel.

— Ce n’est qu’un cygne, répliqua Porcet.

— Précisément une transformation de Vieux-Taureau!

— Dans ce cas, que faire? s’inquiéta le tudi.

— Forcez l’entrée, vous deux, exterminez les monstres et détruisez son repaire de fond en comble afin de lui couper toute retraite, pendant que je lui livre une lutte de transformations», proposa Singet.

Porcet et le tudi suivirent le conseil, et nous les laisserons à l’attaque de la grotte.

Le grand saint rangea sa trique cerclée d’or, fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se transforma en un vautour qui, d’un grand coup d’ailes, traversa les nuées pour retomber sur le cygne, les serres plantées dans son cou et le bec dans ses yeux. Le roitaureau comprit que c’était une transformation de Singet L.i v r e XIII, c h a p it r e l x i

et, d’un battement d’ailes, se changea en autour qui devint l’attaquant. Le Novice se fit alors phénix noir, chasseur d’autours, ce que voyant, le taureau devint grue blanche:

elle s’envola vers le sud avec un long craquettement.

Singet s’immobilisa, secoua ses plumes et se transforma en un phénix cinabre qui poussa un cri aigu. À la vue du phénix, qui est le roi des oiseaux, auquel aucun volatile n’oserait manquer de respeét, la grue blanche se laissa glisser au bas de la falaise dans un bruissement d’ailes et se changea en daim musqué, broutant timidement de l’herbe. Singet le reconnut et, descendant à son tour, se transforma en tigre affamé, queue en cisaille et pattes rapides, prêt à se jeter sur la proie qui le nourrirait. Le roi-démon n’eut que le temps de se changer en gros léopard tacheté de pièces d’or. Il allait attaquer le tigre, quand Singet, secouant la tête face au vent, prit l’aspeét d’un lion aux yeux d’or, au rugissement de tonnerre, tête de bronze et front de fer, prêt à son tour à dévorer le léopard. Pris de court, le roi-taureau se changea en ours géant qui écarta les pattes pour saisir le lion.

D’une culbute, le Novice se transforma en éléphant à la trompe longue comme un python, aux défenses saillantes comme des pousses de bambou. Il leva sa trompe pour l’enrouler autour de l’ours géant.

Laissant fuser un rire sarcastique, le taureau revint à sa forme originelle: celle d’un grand buffle blanc, la tête bosselée comme une chaîne de montagnes, les yeux lançant des éclairs. Ses deux cornes étaient comme des pagodes de fer; ses dents avaient le tranchant de poignards. De la tête à la queue, il mesurait plus de mille toises et une hauteur de huit cents toises des sabots au dos.

«Que peux-tu me faire maintenant, maudit macaque?»

lança-t-il à l’adresse de Singet, qui reprit, lui aussi, son aspeâ primitif. Il sortit sa trique cerclée d’or, plia l’échine et cria: «Grandis! » Son corps atteignit une hauteur de dix mille toises: sa tête ressemblait au Taishan, ses yeux au soleil et à la lune, sa bouche à un lac de sang et ses dents à des vantaux de porte. La trique toujours en main, il l’abattit sur la tête du taureau qui cherchait à l’encorner. Ce fut une bataille à faire trembler les cimes et secouer les montagnes, à effrayer le ciel et remuer la terre! En témoigne le poème:

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L a V oie grandit d ’un pied, le démon de m ille toises;

L ’añuáeux singe de l ’estprit l ’apprivoise.

Pour éteindre les flammes des monts de Feu,

Ilfa u t la pure fraîcheur de l ’éventail précieux.

L a femme ja u n e e îi résolue à le soutenir, L a mère du bois à fa ire place nette.

Les cinq dynamies reviennent au ju ñ e fru it, Purifiées du démon retrouvent l ’harmonie.

Ce grand déploiement de pouvoirs magiques, tandis qu’ils se battaient dans la montagne, alarmait tout ce qui traverse l’espace: les diverses divinités ainsi que le révélateur Tête-d’Or, les six dieux des ténèbres et les six du jour*, outre les dix-huit défenseurs de la Loi. Ils encerclèrent le roi-démon qui ne s’en montra nullement ému: voyez-le qui donne de la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, dressant ses deux cornes de fer étincelantes; il charge au sud, puis au nord, sa queue raide et touffue frappant de tous côtés. Singet fait front tandis que les dieux attaquent la bête de toutes parts. Aux abois, le taureau reprend d’une culbute son aspeét primitif et se réfugie dans la grotte au Bananier. Le Novice en fait autant et le poursuit, suivi des dieux, mais le démon s’est enfermé et refuse de sortir. Un blocus hermétique est établi autour du mont des Nuées Turquoise.

Us s’apprêtaient à forcer l’entrée quand ils entendirent les vociférations de Porcet et du tudi qui arrivaient avec leurs troupes.

«Comment se sont passées les opérations à la caverne Gratte-Nuages? demanda Singet.

— La femme à Vieux-Taureau », répondit en riant Porcet, «je l’ai tuée d’un coup de râteau, et j’ai découvert que c’était une civette à face de jade lorsque je l’ai dépouillée de ses vêtements. Quant à la bande de monstres, c’étaient des ânes, mulets, taureaux, veaux, blaireaux, renards, ratons, daims, chèvres, tigres, antilopes, cerfs et autres esprits-animaux de ce genre. Nous les avons entièrement exterminés, puis avons incendié la résidence. Comme le tudi m’a dit qu’il avait une autre petite par ici, nous sommes revenus dans l’intention de l’éliminer.

— Félicitations pour ces succès, mon sage frère, félicitations!» s’exclama Singet, «quant à moi je n’ai pas encore remporté la viéloire dans la lutte de transformations contre Vieux-Taureau. Quand il s’est changé en buffle 2 1 1

blanc au-delà de toute dimension, j’ai pris la taille qui imite le ciel et la terre. Les dieux ont eu la bonté de descendre pendant notre affrontement et de l’encercler.

Pressé de toutes parts, il a fini par reprendre son asped originel et se réfugier dans son repaire.

— La grotte au Bananier, sans doute?

— Exaélement; là où habite la Râksasî.

— Dans ce cas», répliqua véhémentement Porcet, «qu’attendons-nous pour forcer le repaire, éliminer la garce, exiger l’éventail, au lieu de laisser l’animal grandir en sagesse et le couple se susurrer des mots doux! »

Le brave idiot! Gonflé d’énergie, il leva le râteau et l’abattit sur le portail: dans un bruit assourdissant, la façade entière de la falaise s’effondra avec la porte. Affolée, la fille de service vint précipitamment annoncer:

«Père! Je ne sais qui a tout démoli devant!»

Le roi-taureau, encore haletant, était justement occupé à raconter à la Râksasî la reconquête de l’éventail et ses combats contre Singet. La nouvelle lui mit la rage au cœur.

Il recracha le trésor et le tendit à la femme, qui le prit et lui dit, les larmes aux yeux: «Votre Majesté, donnons l’éventail à ce macaque pour qu’il retire ses troupes.

— Qu’à cela ne tienne, madame, mais notre rancune est trop lourde. Restez donc assise ici pendant que je vais encore une fois me mesurer à lui.»

Le démon endossa à nouveau son armure et sortit après avoir choisi deux épées précieuses. Il tomba sur Porcet qui ratissait l’entrée et, sans perdre de temps en paroles, lui assena des coups en pleine gueule. Levant le râteau pour se protéger, ce dernier recula de quelques pas. À la sortie, le démon-taureau fut confronté à Singet qui faisait tournoyer sa trique et s’éloigna aussitôt de la grotte, monté sur une bourrasque: ils se retrouvèrent aux prises au-dessus du mont des Nuées-Turquoise; il était encerclé par les divinités et attaqué de toutes parts par les troupes du tudi.

Quelle bataille!

L e monde se couvre de nuages, le brouillard enveloppe l ’univers. L a bise mauvaise siffle, roule sables et pierres; le vent de la colère gronde et soulève les vagues de l'océan. L es deux glaivesfraîchement effilés, le corps entier couvert d ’une double armure, le taureau nourrit de son ressentiment plus profond que la mer une fu reu r plus violente que jam ais. L e G rand Saint égal au C iel, voyez-vous, dans la poursuite de la gloire, n ’a plus d ’égard pour l ’am itié d ’autrefois.

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Porcet déploie sa puissance en quête de l ’éventail, les dieux se jettent su r seigneur Taureau afin deprotéger la Loi. L es deux mains sans cesse occupées, il se protège à droite, pare à gauche, jouant de sa vigueur. La bataillefait rage au point que les oiseaux de passage replient leurs ailes et que les poissons cessent de sauter et submergent leurs écailles. Les fantômes pleurent et les dieux sanglotent dans l ’univers obscurci; le soleil assombri inquiète les dragons et terrifie les tigres.

Après avoir désespérément combattu à plus de cinquante reprises, le roi-taureau, se voyant submergé, rompit l’engagement et s’enfuit vers le nord. Il fut aussitôt intercepté par le porteur de foudre Dif Fusion-de-la-Loi, aux vastes pouvoirs, celui de la falaise du Secret-Démon au mont Wutai.

«Où vas-tu, taureau?» lui dit-il, «nous sommes chargés par le Bouddha Sâkyamuni de te capturer ici en étendant des nasses célestes et des filets terrestres.»

Il n’avait pas fini sa phrase que Singet, Porcet et la foule des dieux accouraient. Pris de panique, le roi-taureau se tourna vers le sud. Sa fuite fut cette fois arrêtée par le porteur de foudre Perfeftion-de-la-Viétoire, qui disposait de l’immense pouvoir de la Loi, celui de la grotte de Pure-Fraîcheur du mont Emei. Il lui cria: «J’ai ici l’ordre du Bouddha de me saisir de ta personne!»

Le cœur battant et les jambes molles, le roi-taureau se dirigea précipitamment vers l’est. Il fut accueilli par le porteur de foudre Grande-Force de Vaisramana, celui de la falaise Gratte-Oreille du mont Sumeru. «Où vas-tu, Vieux-Taureau?» lui cria-t-il, «j’ai mission de t’arrêter sut ordonnance secrète de l’Ainsi-venu.»

Apeuré, le roi-taureau battit en retraite pour fuir en direction de l’ouest. Il se heurta au porteur de foudre Éternelle-Demeure, le respeété et impérissable roi des cimes dorées des monts Kunlun. «Où vas-tu encore, mon gaillard?» lui lança-t-il, «je monte ici la garde sur l’ordre personnel du Bouddha du grand monastère du Coup-de Tonnerre. Tu ne passeras pas!»

Les regrets venaient trop tard: tremblant de peur, le taureau se voyait encerclé de toutes parts et dans l’impossibilité de s’échapper, si haut étaient tendus les filets. Dans cette situation sans issue, il entendit ensuite Singet s’approcher avec sa troupe: montant sur un nuage, il s’enfuit vers le haut.

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Le roi céleste Porte-Pagode et le prince héritier Nata, conduisant leyaksa Ventre-de-Poisson et le général divin Ame-Géante, avaient planté leur tente dans l’espace:

«Doucement! Ralentis! Nous avons l’ordre de l’empereur de Jade de t’éliminer!»

Aux abois, le roi-taureau reprit l’asped du grand buffle blanc et chercha à éperonner de ses cornes de fer le roi céleste, qui dégaina son sabre. Singet arriva aussitôt après.

Le prince Nata lui cria:

«Grand saint, excuse-moi de ne pouvoir m’incliner pour te saluer avec cette armure sur le dos. Nous avons vu hier, moi et mon père, le Bouddha Ainsi-venu qui a fait savoir à l’empereur de Jade que Tripitaka était bloqué aux mont de Feu et que tu éprouvais des difficultés à soumettre le roi-démon-taureau. L’empereur de Jade nous envoie à la rescousse.

— Le gars dispose de pouvoirs magiques qui ne sont pas négligeables», objeda Singet, «maintenant qu’il a pris pareille dimension, que faire?

— N’en doute pas, grand saint», répliqua en souriant le prince, «je saurai le capturer; tu vas voir!»

«Transformation!» cria le prince, qui se changea en créature à trois têtes et six bras et bondit sur le dos de la bête; d’un coup du glaive à décapiter les monstres, il lui trancha la tête, mais à peine avait-il rengainé son arme et regardé Singet qu’une nouvelle tête avait poussé sur le cou sedionné du taureau; les yeux flamboyants, elle crachait une épaisse vapeur noire. Un nouveau coup d’épée de Nata la fit tomber, mais elle repoussa aussitôt au même endroit, et ainsi de suite dix fois. Nata sortit alors sa roue de feu et l’accrocha à la corne du taureau où elle répandit son feu authentique avec une telle violence que la bête mugissait, affolée, secouant la tête et agitant la queue. Elle cherchait à s’échapper par quelque transformation, mais le roi céleste Porte-Pagode le maintenait sous sa propre forme par le reflet du miroir à déteder les monstres. Il ne lui restait plus qu’à chercher le salut en criant: «Ne me tuez pas! Je suis prêt à me soumettre au Bouddha.

— Si tu tiens à la vie», répondit Nata, «sors l’éventail avant qu’il ne soit trop tard!

— C’est ma femme qui le garde», répliqua le roitaureau.

À ces mots, Nata déroula la corde à lier les monstres et, 2 1 4

à califourchon sur le cou de la bête, la lui passa dans le museau. Il la tirait ainsi la corde à la main. Singet, de son côté, avait rassemblé les quatre grands porteurs de foudre, les six dieux du jour et les six de la nuit, les gardiens proteéleurs de la foi, le roi céleste Porte-Pagode, le général Âme-Géante, ainsi que Porcet, le tudi et ses troupes;

pressant le buffle blanc, ils retournèrent à la grotte au Bananier.

«Madame!» cria le taureau, «donnez l’éventail et sauvez-moi la vie! »

À ces mots, la Râksasî ôta précipitamment ses bijoux et ses vêtements aux couleurs vives pour se coiffer à la manière d’une nonne taoïste et s’habiller à la façon d’une bhiksunP; elle sortit, offrant des deux mains l’éventail en feuilles de bananier de douze pieds. À la vue des divinités rassemblées, elle s’agenouilla en hâte pour se prosterner et déclarer:

«J’espère que vous épargnerez nos vies et j’offre volontiers cet éventail à mon jeune beau-frère Singet, en lui souhaitant plein succès.»

Le Novice s’avança pour le prendre et, avec la foule des dieux, monta sur un nuage pour retourner à l’Est.

Revenons à Tripitaka et Sablet, tantôt debout, tantôt assis, tant ils étaient impatients de revoir Singet et tant ils se tourmentaient de son absence prolongée. Tout à coup, le ciel se couvrit de nuages de bon augure, remplissant l’espace de flottements et le sol de couleurs chatoyantes:

c’était le cortège des dieux qui approchait.

«Conscient-de-la-Pureté!» appela le Vénérable, effrayé, «qu’est-ce que cette troupe divine, là-bas?

— Maître», répondit Sablet, «ce sont les quatre grands porteurs de foudre, le révélateur Tête-d’Or, les six dieux des ténèbres et les six du jour, les gardiens proteéleurs de la doéfrine et une foule de dieux de passage. C’est le troisième prince, Nata, qui tire le buffle. Le roi céleste Li Porte Pagode tient le miroir. Mon condisciple aîné a l’éventail en main, suivi de Porcet et du tudi. Les autres sont des soldats céleêtes qui assurent leur proteélion.»

À ces mots, Tripitaka se changea pour mettre sur la tête un bonnet à la Vairocana et enfiler un kasâya, avant d’accueillir en compagnie de Sablet Leurs Saintetés et leur exprimer sa gratitude: «De quel mérite puis-je me targuer pour avoir l’audace de provoquer votre descente ici-bas?

— Réjouissez-vous, saint moine!» répliqua l’un des porteurs de foudre, «votre éminente tâche est en voie d’achèvement. Nous sommes venus à votre aide sur l’ordre du Bouddha. Il vous appartient de ne pas relâcher vos efforts et de vous y appliquer de toutes vos forces.»

Tripitaka se confondit en prosternations et obéissances.

Singet, l’éventail à la main, s’approcha des montagnes et, l’agitant avec la dernière énergie, éteignit les flammes;

les dernières lueurs de braises disparurent bientôt. Tout joyeux, le Novice donna un nouveau coup d’éventail: le bruissement d’une brise fraîche se fit entendre. Au troisième coup d’éventail, le ciel se couvrit de nuages et une pluie fine se mit à tomber. En témoigne le poème:

L es monts de Peu s’étendent sur huit cents lieues, Plammes célèbres sur la terre entière.

Cinabre ne m ûrit quand brûlent les cinq passions, L a V oie esti trouble quand s’enflamment les trois passes'1.

L ’éventail apporte parfois p lu ie et fraîcheur, Lorsque le C ie l ajoute son heureux concours.

Buffle ramené à Bouddha ne fa it plus le mal.

L ’union du feu et de l ’eau signifie la p a ix.

Cette fois, Tripitaka se sentit délivré de la chaleur et des soucis, le cœur léger et l’esprit clair. Les quatre pèlerins remercièrent les porteurs de foudre, qui regagnèrent chacun leur montagne sacrée. Les six dieux du jour et les six de la nuit remontèrent assurer la garde. Les divinités de passage se dispersèrent. Le roi céleste et son fils ramenèrent le buffle sur la terre du Bouddha. Seul restait le tudi qui détenait la Râksasî.

«Qu’est-ce que tu attends pour déguerpir, la Râksasî! lui dit Singet.

— J ’espère que vous aurez la bonté de me rendre l’éventail, répondit-elle en s’agenouillant.

— Misérable catin!» hurla Porcet, «tu ne sais à qui tu parles! On t’a laissé la vie, n’est-ce pas assez? Il te faut encore l’éventail! Quand nous aurons traversé la montagne, on pourra le vendre pour obtenir quelques gâteries à manger. Après toute la peine que l’on s’est donnée pour l’avoir, te le rendre! Il commence à pleuvoir, déguerpis!

— Grand saint, vous aviez bien voulu promettre de me le rendre après l’extinétion des flammes», rappela la Râksasî en se mettant à nouveau à genoux, «je suis vraiment 'Livre XIII, chapitre l x i

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désolée de tout ce qui est arrivé. C’est que je me sentais indisposée, ce qui a entraîné cette mobilisation générale.

Nous aussi, nous cultivions la Voie de l’humanité, seulement nous n’étions pas encore revenus au juste fruit.

Maintenant que j’ai été témoin du retour du corps véritable à l’Oueâ, je ne saurais plus agir inconsidérément. Si vous voulez bien m’accorder cet éventail, je commencerai une vie nouvelle de pieuses pratiques afin de nourrir un nouveau destin.

— Grand saint!» intervint la divinité locale, «puisque cette femme est experte en l’art d’éteindre les flammes, à extirper les racines du feu, rendez-lui l’éventail. L’humble divinité que je suis pourra ainsi vivre ici en paix, porter secours à la population et solliciter ses offrandes. Ce serait de votre part un véritable aéfe de grâce.

— Quand j’avais interrogé les villageois», rappela Singet, «ils m’avaient expliqué que l’éventail, en éteignant les flammes, ne permettait que la récolte d’une année et qu’ensuite le feu reprenait. Comment le supprimer définitivement?

— Il suffit d’agiter l’éventail quarante-neuf fois de suite», répondit la Râksasî, «le feu ne reprendra plus jamais.»

À ces mots, Singet prit l’éventail en main et l’agita de toutes ses forces quarante-neuf fois en direâion des sommets, où se déchaîna une pluie torrentielle. C’était assurément un trésor, car la pluie ne tombait que là où il y avait du feu. Ailleurs, le ciel était clair. Maître et disciples ne furent pas mouillés, car c’est là qu’ils se tenaient. Ils y passèrent la nuit, assis, et ne chargèrent les bagages que le lendemain matin, puis rendirent l’éventail à la Râksasî.

«Sinon», lui dit Singet, «les gens penseraient que je n’ai pas de parole, je le crains. Remporte l’éventail dans ta montagne et ne provoque plus d’incidents. Je te laisse repartir en considération du fait que tu as acquis forme humaine. »

La Râksasî prit l’objet, récita l’incantation pour le réduire à la dimension d’une feuille d’abricotier et le mit dans sa bouche. Elle remercia Leurs Saintetés et se retira pour pratiquer la vie d’une recluse. Elle aussi obtiendra par la suite le juste fruit et sera célébrée à tout jamais dans la corbeille des soutras.

Tandis que la Râksasî et le tudi leur exprimaient leur 2X gratitude et les raccompagnaient, Singet, Porcet et Sablet protégeaient Tripitaka dans sa marche en avant, leurs corps rafraîchis et le sol, sous leurs pieds, agréablement humide. Le cas de dire:

Kan et L i accomplis assurent l ’union prim ordiale, E a u et feu en équilibre font l ’accomplissement de la grande Voie.

Si, en fin de compte, vous ne savez au bout de combien d’années ils purent retourner aux terres de l’Est, écoutez la séance qui vient.