Comme le récit nous l’a exposé, le roi de Jisai rendit grâce à Tripitaka et ses disciples de la capture du monstre et de la restitution du trésor. De l’or et des jades qu’il leur offrait, les pèlerins ne voulurent accepter quoi que ce soit.
Le roi ordonna en conséquence à l’officier de service de faire préparer pour chacun deux ensembles de vêtements semblables à ceux qu’ils portaient, deux paires de chaussures et chaussettes, deux ceintures, outre des provisions sèches. Les documents de voyage leur furent retournés, puis, dans un grand déploiement de chars royaux, les fonâionnaires civils et militaires, le peuple de la ville entière et les moines du monastère de la Soumission-des Dragons accompagnèrent en fanfare les quatre pèlerins hors de la cité. Us prirent congé du roi une vingtaine de lis plus loin. La foule fit vingt lis de plus avant de s’en retourner, mais les moines continuèrent à les suivre sur cinquante ou soixante lis. Certains voulaient les accompagner jusqu’au paradis de l’Ouest, d’autres pratiquer la discipline à leur service. Devant leur obstination à refuser de s’en retourner, le Novice recourut à un Stratagème: il s’arracha trente à quarante poils, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer en autant de féroces tigres rayés qui leur barrèrent la route en rugissant et bondissant. Prenant enfin peur, les bonzes n’osaient avancer. Singet put enfin inviter le Maître à cravacher le cheval et s’éloigner rapidement. Les moines éclataient en sanglots et criaient:
«Gracieux et nobles seigneurs, c’est donc que le sort eit contre nous, puisque vous refusez d’opérer notre salut!»
Laissons-les à leurs lamentations pour revenir aux quatre pèlerins. Singet ne récupéra ses poils que lorsqu’ils furent sur la grand-route, marchant droit vers l'Ouest.
Ainsi passe la ronde des saisons: bientôt l’hiver finissant faisait place au printemps, alors qu’il ne fait ni froid ni chaud et qu’il est si bon de se promener. Ils furent tout à coup confrontés à une longue crête sur laquelle passait la route. Tripitaka tira sur les rênes pour observer plus à son aise: le chemin de crête était envahi par les ronces et les plantes grimpantes. De la route, il ne restait que traces envahies d’épines.
«Mes disciples, comment passer? s’écria le moine chinois.
— Pourquoi pas? répliqua Singet.
— O disciples! Les ronces ont recouvert ce qui reste de la route: seuls les serpents, inseftes et autres créatures qui rampent sauraient l’emprunter; il vous serait difficile de la parcourir sans rester cassés en deux; mais comment voulez-vous que je passe avec le cheval?
— Ce n’est pas une affaire», répliqua Porcet, «je vous ratisse tout ça comme je le fais pour ramasser le bois de chauffage. Ne parlons pas du cheval, vous pourriez y aller en chaise à porteurs, je vous le garantis!
— De la force, tu en as, mais sur une aussi longue distance, il te sera difficile de tenir. Comme feras-tu pour 2 57
dépenser une pareille énergie sur un parcours dont nous ignorons la longueur?
— Inutile de discuter!» coupa Singet, «attendez que j’aille voir.»
D’une secousse il bondit dans les airs: le regard se perdait sur une étendue sans fin. Assurément, L a terre en était couverte jusqu 'aux confins du ciel, captant la brume et retenant la p lu ie: épais buissons aux feuilles nouvelles, enchevêtrements impénétrables. L e regard ne peut en atteindre la fin; de près on d ira it un épais nuage vert, noir et dense, bruissant sous le vent, brillant sous le soleil.
Ç à et l à j sont prisonniers pins, cèdres et bambous, plus nombreux encore pruniers, saules et m ûriers. L es lianes montent à l'assaut des vieux arbres et tournent autour des peupliers. Elles s’entrelacent en nattes et panneaux, parfois tissent un brocart de fleurs épanouies aux senteurs sauvages q u i flottent au loin.
Q u i n’a rencontré dans sa vie des épines? M aisjam ais on n'en a vues d ’aussi grandes qu’à l ’O uest!
Après avoir longuement observé, le Novice redescendit sur son nuage:
«Ça va loin!
— Jusqu’où? demanda Tripitaka.
— On n’en voit pas le bout. Mille lis au moins, il semblerait.
— Que peut-on bien faire? se récria Tripitaka, rempli d’effroi.
— Ne vous faites pas de soucis, maître», rétorqua Sablet en riant, «prenons exemple sur ceux qui essartent en écobuant: mettons le feu et brûlons toute cette broussaille!
— Ne dis pas n’importe quoi!» objeâa Porcet, «l’écobuage doit se faire aux alentours de la dixième lune, lorsque l’herbe et les plantes se dessèchent et peuvent conduire les flammes. Ce n’est pas maintenant, au moment de la pleine floraison, que ça pourrait brûler!
— Quand bien même ça brûlerait, ce serait trop dangereux, ajouta Singet.
— Que faire pour passer? répéta Tripitaka.
— Si vous tenez à passer, le mieux serait de me suivre », déclara Porcet.
Le brave idiot! Il fit une passe, récita une incantation, s’inclina légèrement et cria: «Grandis!» Son corps attei Livre XIII, c h a p it r e l x iv 2 59
gnit aussitôt une taille de vingt toises. Au râteau, il commanda de changer en le tournant et retournant: le manche s’allongea de trente toises. Le tenant des deux mains, il avançait à grandes enjambées en écartant la broussaille à gauche et à droite: «Maître, veuillez me suivre!»
Fort aise, Tripitaka fouetta le cheval pour le talonner de près. Derrière venaient Sablet qui portait les bagages et Singet qui frayait la voie avec sa trique de fer. Ils n’arrêtèrent pas de la journée, parcourant plus d’une centaine de lis. Comme le soir tombait, ils arrivèrent à une sorte de clairière. II y avait au bord de la route une Stèle qui portait au-dessous des trois gros caraétères, Crête de Ronces-et Bromsailles, deux lignes de quatorze signes plus petits:
Un fouillis de huit cents lis de ronces et d ’épines, Bien peu empruntèrent la route de ces collines.
Porcet se mit à rire: « Permettez-moi d’ajouter deux vers:
«Huit-Défenses sut aplanir la voie,
A l ’Ouestl vous mènera tout droit!
— Mes disciples, je vous ai donné beaucoup de peine! »
s’exclama Tripitaka sur un ton joyeux, en descendant de cheval, «passons la nuit ici; nous repartirons à l’aube.
— Ne vous arrêtez pas, maître», conseilla Porcet, «profitons de ce ciel clair et de notre bonne humeur pour nous frayer la voie, toute la nuit s’il le faut, sur ce putain de chemin! »
Le Vénérable ne pouvait que le suivre.
Tandis que Porcet avançait sans relâcher son effort, maître et disciples marchèrent encore tout le jour et une nuit entière, sans que le cheval reposât ses sabots ni le cavalier ses mains. Le soir, à nouveau, tombait. Devant eux s’étendait toujours l’enchevêtrement des broussailles.
On entendait le vent dans l’entrechoquement des bambous et le bruissement des pins. C’était un terrain découvert au milieu duquel se dressait un vieux temple. À la porte, pins et cèdres concentraient leur verdure, pêchers et pruniers rivalisaient de beauté. Tripitaka descendit de cheval pour aller jeter un coup d’œil avec ses trois disciples.
2ÓO
Devant la falaise, contre le fro id ruisseau, Se blottit le vieux temple, désolation des yeux.
Sur le bosquet aux grues ont passé les années, Des marches moussues ont connu maintes saisons.
Des bambous se penchent comme po u r m urm urer D a tristlesse des derniers trilles d ’oiseaux.
D a trace de l'homme s’efface de ces lieux
Abandonnés qu’évitent les anim aux.
«Le coin ne me dit rien qui vaille», déclara Singet à ce speéfacle, «il ne convient pas d’y rester trop longtemps.
— Tes craintes ne sont pas fondées, frangin», rétorqua Sablet, «lieux abandonnés de l’homme le sont aussi des monstres et autres créatures maléfiques. Il n’y a rien à craindre.»
Il n’avait pas fini sa phrase que, dans un coup de vent sinistre, parut un vieillard qui avait fait le tour du portail;
une canne à la main, des sandales de paille aux pieds, il portait un bonnet carré; habillé modestement, il était suivi d’un serviteur-fantôme au visage bleu, dents saillantes et barbe rouge, un plateau de galettes de farine de blé sur la tête. Le vieil homme s’agenouilla: «Grand saint, je suis l’humble divinité locale de la crête aux Ronces. J ’ai appris que vous arriviez, mais je n’ai rien d’autre à vous offrir que ce plateau de galettes spécialement préparées que je vous prie de partager, maîtres vénérés: de quoi calmer un peu votre faim, car il n’y a aucune habitation humaine le long de ces huit cents lis.»
Ravi, Porcet s’avança et tendit la main dans l’intention d’en prendre une, sans se rendre compte que Singet était sur ses gardes. «N’en fais rien!» lui cria ce dernier, «ce n’est pas un brave homme.» Puis, se tournant vers l’intrus: «Trêve d’impudence! Quelle sorte de divinité locale es-tu donc pour oser venir tromper le vieux Singet?
Gare à la trique!»
Voyant qu’il allait frapper, le vieillard fit demi-tour et se transforma en une sinistre tornade qui enveloppa le Vénérable et l’emporta Dieu sait où. Pris de court, le grand saint ne savait de quel côté se tourner. Porcet et Sablet se regardaient, pâles d’effroi. Même le cheval blanc hennissait de frayeur. Tous quatre, les trois condisciples et le cheval, décontenancés, regardaient en tous sens, mais sans trouver la moindre trace d’un quelconque point de chute.
Laissons-les à leurs recherches et revenons au vieil homme accompagné de son serviteur, qui avait enlevé Tripitaka: il le déposa gentiment près d’une maison en pierre enveloppée de brumes et de vapeurs, lui prit la main et lui dit: «Saint moine, n’ayez crainte. Nous ne sommes point de mauvaises gens, mais des sylvains de ces crêtes aux Ronces. Par cette nuit de douce brise et lune claire, nous vous invitons à une petite réunion amicale pour parler de poésie et passer quelques agréables moments. »
Comme le Vénérable commençait à retrouver ses esprits, il ouvrit grand les yeux pour observer plus attentivement les alentours:
E n deçà de la vastle nappe de nuages,
Bure résidence d ’immortels personnages,
Endroit rêvé pour transmuter V élix ir du corps, Comme pour planter bambous et fleurs à cloche d ’or.
L a grue fréquente ces hautes falaises bleutées, On entend les grenouilles de l ’étang vert chanter.
M ieu x que le fo u r à cinabre des monts Tiantai, R iv a l du Huashan aux couleurs du matin fra is!
Labourer les nuées, décrocher la lunel
I l n’est libre retraite plus opportune.
L a pensée y devient plus vastle que la mer
Quand s’estîompe la lune à la fenêtre.
Tripitaka détaillait ces beautés et avait l’impression que la lune et les étoiles brillaient de plus en plus vivement, lorsqu’il entendit un bruit de conversation. «Monsieur Dix-Huit a persuadé le saint moine de se joindre à nous», répétait-on. Le Vénérable leva les yeux et aperçut trois vieillards: l’un avait une allure distinguée avec sa tête de givre, l’autre semblait encore vigoureux avec son chignon vert-noir; un teint sombre donnait au troisième l’air absent. Les vêtements aussi différents que la mine, ils vinrent tous saluer Tripitaka.
«De quels mérites puis-je me targuer pour oser prétendre à l’affeâueuse attention de nobles immortels tels que vous? dit le Vénérable en leur rendant leurs saluts.
— Nous avons appris il y a fort longtemps que vous avez obtenu la Voie», répondit en souriant monsieur Dix Huit, «et c’est un bonheur longtemps attendu que de vous rencontrer aujourd’hui. Si vous n’êtes pas trop avare des z6z
trésors de votre savoir, veuillez vous asseoir et vous mettre à l’aise, de sorte que nous obtenions un aperçu des mystères du dhjâna de la seéte authentique.
— Puis-je me permettre de vous demander vos respectées appellations? reprit Tripitaka en s’inclinant.
— Mon ami à la tête de givre», répondit monsieur Dix-Huit, «se nomme Rectitude-Solitaire, celui au chignon vert-noir Vacuité-Éthérée et celui à l’air absent Effleure-Nuages. L’appellation de votre humble serviteur eft Frugal.
— Quel âge avez-vous, les uns et les autres?»
Reâitude-Solitaire répliqua:
« J’atteins aujourd’hui m ille ans d ’ancienneté, L es branches toujours vertes tendues vers le ciel, Telles serpents et dragons, enlacées, parfumées, Coupées d ’ombres lourdes au givre substantiel.
Jeunesse ferm e perdure dans la vieillesse:
A cultiver la V érité, j ’éprouve liesse.
Ic i ne perchent les oiseaux ordinaires,
E n la sylve profonde, loin du vulgaire. »
Vacuité-Éthérée sourit et prit à son tour la parole:
« J ’a i bravé la brise et le gel m ille années P a r la force de mon tronc aux branches élevées.
Dans la nuit calme on d ira it plu ie qu i tombe, L ’automne étend le nuage de mon ombre.
M es racines détiennent le secret de longue vie:
L a recette devait m’en être impartie.
Je retiens grues ou dragons, non communs mortels, C a r, fra is et dispos, je vis près des immortels. »
Effleure-Nuages dit en souriant:
« J’a i gaspillé m ille automnes, moi aussi,
Dans la vigueur de ma carcasse rembrunie.
Sans me mêler au monde de poussière,
Sous la neige, le givre ne demeure vert.
L es sept sages sont mes compagnons de causeries, L es s ix excentriques mes amis en poésie.
O r et ja d e manions, non la verroterie!
A u x immortels je me sens p a r nature uni. »
Frugal, monsieur Dix-Huit, conclut en riant:
« J’a i aussi dépassé plus de m ille années,
E g a l à moi-même, en chañe pureté.
Je tire mes forces de la p luie et rosée,
Des mystères de l ’univers ma volonté,
Des précipitations des quatre saisons,
Des vapeurs de m ille ravins, ma floraison.
Je retiens mes hôtes sous mon ombre bleutée,
A jou er aux échecs, du luth et deviser. »
Tripitaka les félicita: «Vous jouissez tous quatre d’un âge fort avancé. Le seul vénérable Frugal compte plus de mille années! Ne seriez-vous point les quatre vieillards chenus de l’époque des Han, pour avoir obtenu la Voie de l’immortalité et présenter noblesse de si extraordinaire pureté?
— Vous nous flattez, vraiment vous nous flattez! Nous ne sommes que les quatre qui hantent le fond de la montagne et non point de ces nobles personnages d’un si grand âge. Pouvons-nous nous permettre de vous demander le vôtre?»
Tripitaka joignit les paumes, s’inclina et répondit:
«V oué au malheur avant même de naître,
îly a quarante ans, du sein maternel
A peine sorti, je flottais au gré des flots,
Lorsque j ’eus le bonheur de rencontrer M ont-d’O r.
P ar la lelture sans relâche des soufras,
D ’un cceur sincère je p ria is conñamment Bouddha.
Envoyé à l ’Ouest p a r faveur im périale,
Je m ’honore de cette rencontre Spéciale. »
Ce fut un concert d’éloges de la part des quatre vieillards: «Le saint moine s’est consacré à la doftrine du Bouddha à peine sorti du sein de sa mère! Puisqu’il l’a cultivée depuis sa plus tendre enfance, c’est vraiment un bonze éminent qui possède la Voie. Nous qui avons le rare bonheur de vous avoir rencontré, pouvons-nous nous permettre de solliciter de votre éminent enseignement quelques indications sur la Loi et la méditation, de quoi nous réconforter pour le reste de notre vie?»
À ces mots, le Vénérable répondit sans perdre contenance: illumination, laquelle est lavage de l’esprit nettoyé de ses pensées, délivrance du vulgaire et abandon du monde de poussière. C’est un bonheur à nul autre comparable que d’obtenir de renaître en un corps d’homme, au pays du Milieu, et d’avoir la chance de connaître la juste Loi.
L’ineffable Voie de parfaite vertu, illimitée, innommable, de ce fait balaie les six sens et les six perceptions.
«La bodhi ne naît ni ne meurt, ne connaît déficience ni dépassement, englobe l’illusion et la réalité, se désintéresse du sacré comme du profane.
«Pour percevoir la vérité, il faut avoir saisi le marteau et les pinces de l’Origine primordiale, pour comprendre la réalité, il faut avoir saisi la méthode du Bouddha Sâkyamuni. Dépêche Sans-Image, piétine le nirvâna\ Il faut l’éveil de l’éveil, l’illumination de l’illumination pour obtenir l’étincelle transcendante qui couvre la totalité.
Laisse danser la flamme brûlante qui éclaire et parcourt en tous sens le monde de Loi! Dans l’abscons et le subtil maintiens-toi fermement: nul ne franchit la passe mystérieuse par la seule parole. Notre méditation du Grand Éveil pratiqué aux origines, ne l’atteignent que ceux qui y sont destinés et en ont la volonté.»
Les quatre vieillards prêtèrent l’oreille à ces instruâions avec une joie immense. Chacun hochait la tête, convaincu.
Ils remerciaient en s’inclinant respectueusement: « 0 saint moine, vous êtes la base de l’illumination qu’apporte le secret de la méditation!»
«Bien que la méditation soit quiétude, objeéfa Effleure Nuages, «et que la Loi soit salvation, il y faut la concentration de l’esprit et la sincérité du cœur. On a beau devenir véritable immortel du Grand Éveil, on n’en reste pas moins engagé sur la Voie de non-vie. En cela nos mystères sont tout différents.
— La Voie n’est point chose ordinaire, unissant en elle substance et fonélion. Comment pourrait-il subsister quelque différence?» rétorqua Tripitaka. Effleure-Nuages sourit:
«Nous autres, qui sommes nés fermes et solides, n’avons point mêmes substance et fonélion que vous:
nous devons notre corps au ciel et à la terre et tirons notre subsistance de la pluie et de la rosée. Nous nous moquons de la bise et du givre, usant les mois et les jours. Sans qu’une seule feuille ne se fane, nos mille branches défient Livre XIII, c h a p it r e l x iv
le temps. Ce sont paroles qui ne semblent pas s’embarrasser de la vacuité, alors que vous vous accrochez à la langue sanskrite. La Voie, elle s’enracine en Chine: vous usez inutilement vos sandales à la chercher à l’Ouest! Je me demande en quête de quoi vous allez! Vous êtes le lion de pierre qui s’est arraché le cœur et les entrailles, le renard qui se vide de la moelle de ses propres os tant il salive!
Vous oubliez les fondements de votre nature dans la pratique de la méditation et la folle recherche des fruits du Bouddha. Vos discours sont énigmes plus emmêlées que les ronces de cette crête. Comment peut-on accepter un tel maître et se laisser conduire par lui? Comment valider du sceau de son adhésion un cadre pareil? Il vous faut examiner ce que vous avez devant les yeux, car dans la quiétude se trouvent les rives de la vie: le panier sans fond saura tirer l’eau et l’arbre de fer sans racines fleurir! Assurez vos pieds sur le sommet des Joyaux-Sacrés: à la noble assemblée du retour, vous rencontrerez Maitreya.»
À ces mots, Tripitaka voulut se prosterner pour remercier, mais monsieur Dix-Huit le releva de ses propres mains. Reftitude-Solitaire l’aida aussi à se remettre debout. Vacuité-Éthérée partit d’un grand rire: «Le discours d’Effleure-Nuages est manifestement rempli de trous. Il ne faut pas croire tout ce qu’il raconte: levezvous, saint moine, je vous prie. Nous avions l’intention de profiter du clair de lune pour autre chose que ces discussions sur la culture de soi: chantons et récitons des poèmes, devisons joyeusement en toute liberté!
— Dans ce cas », répondit en souriant Effleure-Nuages, tout en montrant du doigt la maisonnette en pierre, «entrons prendre le thé dans notre petit ermitage! Qu’en pensez-vous?»
Le Vénérable s’inclina en signe d’assentiment et se tourna vers la construdion en pierres. On lisait au-dessus de l’entrée en trois gros caraâères:
ERMITAGE DES IMMORTELS-SYLVESTRES.
Là-dessus, la compagnie y pénétra et s’assit, chacun à sa place. Soudain parut le serviteur-fantôme au corps rouge, portant un plateau de gâteaux aux champignons et cinq tasses d’un liquide chaud et odorant. Les quatre anciens invitèrent Tripitaka à se servir le premier, mais, soupçonneux, il hésitait et n’en prit deux morz ceaux que lorsque les quatre autres en eurent consommé. On remporta les bols quand chacun les eut vidés.
Sur ses gardes, Tripitaka jetait des coups d’œil à la dérobée: la lumière se répandait à travers les décors ajourés comme au clair de lune.
L ib re, l ’eau ja illit au bord du rocher,
L ’effluve des fleurs flotte, parfumé.
Pure élégance partout dans l ’air,
Pas le moindre grain de poussière!
Comblé par la scène paradisiaque, le Vénérable se sentit envahi d’une joie et d’un contentement tels qu’il ne put s’empêcher de réciter le vers:
« L ’estprit austère estpur éclat lunaire. »
Frugal sourit et proposa aussitôt pour enchaîner:
«Poème instpiré est azttr rénové. »
Reâitude-Soli taire:
« Un bon vers réussi reprend la broderie. »
Vacuité-Éthérée:
« L e beau Style crache des perles sans tache. »
Effleure-Nuages:
«Foin des S ix Dynasties, la poésie reviP!»
«Dans un moment d’euphorie», déclara Tripitaka, «votre humble disciple s’est laissé aller à balbutier quelques mots et, comme on dit, à brandir la hache au nez du patron des charpentiers! À la merveilleuse aisance et pure fraîcheur de ce que je viens d’entendre, je comprends que je suis devant des maîtres de la poésie.
— Laissez cela», répliqua Frugal, «ne nous embarrassons pas de ces oiseuses déclarations! Tout moine achève ce qu’il commence: puisque vous nous aviez proposé le premier vers, à vous celui de la conclusion. Faites-nous la grâce de terminer.
— J ’en suis incapable», protesta Tripitaka, «il vaudrait infiniment mieux que monsieur Dix-Huit se donne la peine de conclure à ma place.
— Vous m’en baillez de belles! Pourquoi refuser d’achever ce que vous avez commencé? Ne soyez pas si avare de vos perles, ce n’eit pas raisonnable!»
Force fut à Tripitaka de réciter les deux derniers vers:
« A demi-penché sur l ’oreiller de la brise,
Joie printanière tandis que le thé infuse!»
Monsieur Dix-Huit applaudit: «Excellent, Joie printanière tandis que le thé infuse!
— Frugal», plaisanta Rectitude-Solitaire, «ta profonde compréhension de la poésie se voit à ton inclination à la remâcher. Pourquoi ne pas commencer un autre poème?»
Monsieur Dix-Huit ne se fit pas prier: «Je commence et vous continuez de fil en aiguille:
«Sans Splendeurs du printem ps, point de morte-saison, Voguent nuages, passent brumes, c’est raison. »
Vacuité-Ethérée:
«Raison veut qu’ombre danse, lorsque l ’am i s ’avance. »
Ce fut au tour d’Effieure-Nuages de pousser l’aiguille:
«S’avance le vieux des collines de l ’Ouestl,
P u r comme le cœur simple du Sud je reste. »
Reâitude-Solitaire aussi poussa l’aiguille:
«Reste à tailler la solive effeuillée,
A construire les estrades’ tu es payé.»
À cette récitation, le Vénérable se confondit en éloges:
«Cela eêt digne de nos hymnes les plus sublimes, c’est d’une force à émouvoir les cieux! Bien que je sois sans aucun talent, puis-je me permettre de vous proposer deux nouveaux vers?
— Saint moine, vous qui êtes de grande culture et avez 2 0 8
obtenu la Voie, laissez ces vers en chaîne, faites-nous la grâce de nous édifier par un poème complet. Un exemple que nous imiterons de notre mieux, comme nous pourrons.»
Tripitaka ne put faire autrement que réciter en souriant le huitain qui suit:
« A l'O uest, pour rendre hommage au roi de la Loi, Je vais, et répandre au loin ses sublimes soutras.
L e poète trouve dans l'angélique d ’or le bonheur, L ’arbre sacré couvre les fragrances de m illefleurs*.
I l fa u t aller plus haut que poteau de cent un pieds, Dans tous les mondes établir la Loi, la diffuser.
O ui accomplit le corps au Bère du noble jade, Passe la porte de la béatitude fade. »
Quand ils eurent fini de l’écouter, les quatre anciens en chantèrent unanimement les louanges les plus extrêmes.
«Je n’ai de capacité que l’intempestive audace de risquer ces vers qui riment avec les vôtres», dit monsieur Dix Huit, qui se mit à réciter:
«Frugal, solitaire, je ris du roi des bois,
C a r elle va plus loin, ma renommée à m oi.
M on ombre est dragon de cent toises de hauteur, D e l ’ambre de m ille ans suinte la senteur.
M on souffle embrasse l ’univers entier:
A u g ré du vent, il me p la ît de le diffuser.
Je voudrais l ’im m ortalité à ce Bade,
N ourrissant mon âge de champignons fades. »
«Le poème possède un départ héroïque et les vers qui s’enchaînent ne manque pas de vigueur, mais la conclusion est bien trop modeste», commenta Reditude-Solitaire; «admirable, néanmoins, admirable! À mon tour:
«Sous le givre, souvent, j ’abrite des oiseaux le roi, A u x Quatres-Perfe Bions mes talents se déploient.
A ma frondaison des perles de rosée font honneur, Effritées p a r la brise pleine de froides senteurs.
Dans la nuit calme, combien de murmures échappés!
L ’ombre pâle de l ’automne finissant s ’est diffusée.
A u nouvel an j ’accueille le printem ps p a r mon feuillage, Je re Be la fierté de la montagne quand vient l ’âge.
— Superbe, superbe!» applaudit Vacuité-Éthérée en riant, «c’est en vérité la lune qui serre de près le cœur du ciel! Comment pourrais-je composer sur de pareils modèles? Puisqu’il me faut y passer, voici quelques vers tant bien que mal alignés:
« Je suis d ’un matériau de solive proche des rois, Célébré aux abords d ’un palais de p u r aloP.
L es clairs pavillons s’emplissent de l ’az Mr des vapeurs, L es murs sombres font passer sans cesse ma sèche odeur.
F o rt et noueux je rayonne m ille ans de beauté, C a r mes racines s’enfoncent loin dans l ’obscurité.
M on ombre dansante se déploie comme nuage,
Sans se mêler à la foule des fleurs volages.
— Vos trois poèmes», dit Effleure-Nuages, «sont de la plus grande élégance, des sacs de brocart qui s’ouvrent sur les plus fines broderies. Je n’ai ni force ni talent, mais votre inspiration à tous trois a ouvert mon pauvre esprit. C’est bon, je vous inflige quelques vers grossiers qui, je l’espère, ne vous feront pas trop rire. Voici:
«Dans la bambouseraie je ravis les saints rois, Partageant la gloire de ces bords pleins d ’émois.
Aucune larme ne tache ma peau lissée,
Des lattes au chroniqueur prêtes à donner.
Sous le givre mes feuilles ne changent de couleur, L a brume ne saurait en celer la Splendeur.
D epuis Ziyou ceux qu i m'apprécient sont rares, M ais j ’a i renom chez ceux qu i ne sont ignares.
— Vos poèmes sont véritablement des perles tombées du bec de phénix, au-delà de tout éloge! Je vous suis infiniment reconnaissant de votre chaleureuse hospitalité, mais la nuit est fort avancée. Je ne sais trop où m’attendent mes trois jeunes disciples et ne puis rester plus longtemps.
Je me permets donc de prendre congé pour me mettre à leur recherche. Ce serait un effet de votre infinie bonté de bien vouloir me montrer le chemin du retour, demanda Tripitaka.
— Ne vous inquiétez pas, saint moine. Notre extraordinaire rencontre est une occasion qui ne se répète pas en deux mille ans. Il fait si beau: la nuit profonde est claire comme le jour sous la lune brillante; mettez-vous à l’aise,,>; v,,
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'Livre XIII, chapitre l x iv
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restez assis un moment, jusqu’à l’aube. Nous vous conduirons alors au-delà de la crête, où vous retrouverez certainement vos éminents disciples.»
Ils échangeaient ces propos quand apparurent deux petites servantes en bleu qui tenaient une paire de lanternes en gaze de soie rose. Elles conduisaient une immortelle qui roulait entre ses doigts une branche d’abricotier en fleurs. Elle entra et, tout sourire, les salua. Quel air avait la fée?
P aré de sa chevelure bleutée, le rose de son visage valait tous les maquillages. L 'écla t de ses yeux étoilés p étillait sous la ligne parfaite de ses charmants sourcils de phalène.
E lleportait en bas unejupe rose pâle àfleurs de prun ier multicolores, en haut le vêtement léger d ’un boléro de flammes dans la fumée. Ses chaussures recourbées se terminaient en becs de phénix et ses bas étaient en soie de brocart délavé.
E lle avait le charme ensorcelant d ’une fille des monts Tiantap et ne le cédait en rien à D a ji, la favorite d ’antan.
«À quoi devons-nous le plaisir de votre visite, chère fée à l’abricotier? demandèrent les quatre anciens en s’inclinant.
— Je suis passée vous voir sachant que vous receviez un hôte de marque pour une joute poétique. Puis-je vous prier de m’accorder une entrevue?
— Notre hôte est ici», répondit monsieur Dix-Huit en montrant du doigt Tripitaka, «inutile de vous mettre en peine de solliciter une entrevue.»
Le moine chinois s’inclina sans oser dire mot.
«Servez le thé, dépêchez-vous!» ordonna la jeune femme. Deux filles en jaune apportèrent un plateau de laque rouge sur lequel se trouvaient six bols à thé de porcelaine fine. Diverses sortes de fruits rares y étaient disposés, supportant une cuillère posée en travers. Elles présentèrent un pot de laiton damasquiné de fer-blanc, rempli d’un thé odorant qui chatouillait les narines. Tandis qu’elle versait le liquide, la charmante personne dégageait des doigts qui avaient la finesse de la ciboule de printemps. Elle offrit d’abord un bol à Tripitaka, puis aux quatre vieillards, avant de se servir et de leur tenir compagnie.
«Pourquoi reftez-vous debout, chère fée à l’abricotier?»
bu, s’enhardit à demander en s’inclinant: «Pourriez-vous m’apprendre ne serait-ce qu’un ou deux de ces beaux vers que vous avez échangés au cours de cette nuit qui vous a mis au comble de la joie?
— Nos compositions à nous autres ne sont que paroles de rustre», répondit Effleure-Nuages, «mais celle du saint moine est pleinement digne de l’âge d’or de la poésie de cette période des Tang: elle mérite la plus haute appréciation.
— Si vous n’en êtes pas avares, accordez-moi la grâce d’en prendre connaissance. »
Les quatre anciens lui répétèrent tour à tour les deux poèmes du Vénérable, ainsi que son discours sur la Loi et la méditation.
«Maladroite comme je le suis, je ne devrais étaler mon incompétence», répliqua la jeune femme, le visage empli de souris printaniers, «mais il serait trop donrirrtage de laisser sans réponse d’aussi beaux vers. Puis-je me permettre de rimer tant bien que mal sur le modèle du second poème?»
Sur ce, elle se mit à psalmodier:
«Cem pereur W u des H an f it mon nom d ’autrefois, Uestirade de Confucius, c’est grâce à moi.
I l m’aim ait à la forêt, Dong Feng, le doüeur, A u m anger-froid Sun Chu adorait ma saveur*.
Que je suis douce et tendre, de p lu ie trempée, Q uand je cache et révèle ma nudité!
Trop mûre, je tourne à l ’aigre marmelade,
Je sais, et je tombe au bord des champs, en rade. »
Chacun de chanter les éloges du poème: «Quelle élégance détachée dans ces vers qui retiennent tant de pensées printanières. Superbe, Que j e suis douce et tendre, de pluie trempée! Ah! Que j e suis douce et tendre, de pluie trempée... »
La jeune femme sourit et murmura timidement: «Je suis confuse et gênée. Les lignes du saint moine que je viens d’entendre étaient si merveilleuses, si subtiles. S’il n’est pas trop avare de pareils joyaux, m’accordera-t-il un autre poème?»
Tripitaka n’osait répliquer.
Dévoilant peu à peu ses sentiments, la jeune femme devenait de plus en plus entreprenante et se trouva bientôt assise tout contre lui à lui murmurer doucement ces Livre XIII, c h a p itr e l x iv
encouragements: «Mon bel ami à nul autre pareil, profite de cette nuit propice, amuse-toi! À quoi bon attendre? La vie eft si courte; quand retrouveras-tu semblable occasion?
— Saint moine», insistait monsieur Dix-Huit, «comment pouvez-vous ne pas vous laisser fléchir par les sentiments de haute admiration que vous porte notre chère fée à l’abricotier? Ce serait un crime contre le bon goût de ne pas se laisser attendrir!
— Notre saint moine est un homme de réputation qui a obtenu la Voie», intervint Reâitude-Solitaire, «il ne saurait rien commettre d’inconvenant. Nous aurions grand tort de l’y pousser inconsidérément. Si notre fée le souhaite vraiment, Effleure-Nuages et monsieur Dix-Huit pourraient servir d’entremetteurs; je ferais fonétion de témoin avec Vacuité-Ethérée et nous concluerions ici même le mariage. Ne serait-ce pas merveilleux?»
À ces mots, le visage de Tripitaka changea de couleur. Il sauta sur ses pieds et se mit à crier: «Vous n’êtes qu’une bande de créatures perverties pour chercher à me séduire d’aussi honteuse façon! D’accord pour discuter de la Voie et de ses mystères comme nous l’avons fait tout à l’heure à coup d’arguments éprouvés, mais comment pouvez-vous chercher à égarer mon humble personne au moyen du piège de la jolie femme? C’est insensé!»
Devant la colère de Tripitaka, les quatre anciens se mordaient les doigts d’effroi, sans savoir que répondre.
Mais le servant-fantôme au corps rouge explosa d’indignation et se mit à tonner: «Ce misérable bonze ne se rend pas compte de l’honneur que nous lui faisons!
Notre demoiselle est parfaite! Qu’est-ce qui ne lui va pas? Elle est belle, charmante. Couture et travaux féminins, il va sans dire: même en poésie elle le vaut et le dépasse! Comment peux-tu la repousser de pareille façon! Tu le regretteras! Ils ont tout à fait raison: s’il ne t’est pas permis de t’unir librement à elle, je me charge de présider le mariage.»
de moine et plus question de prendre femme: ta vie entière sera gâchée, non?»
Le Vénérable restait fermement sur sa position, le cœur aussi dur que la pierre, l’esprit aussi fermé que le métal.
Pensant à ses disciples qui devaient être à sa recherche, mais où, impossible de le savoir, il ne put s’empêcher de verser des larmes. La jeune femme lui sourit, se serra contre lui, sortit de sa manche un mouchoir de soie fine parfumé au miel et lui essuya les yeux en disant: «Mon bel ami, ne te fais pas de soucis. Livrons-nous, toi et moi, aux doux plaisirs d’amour, comme nous y convient les parfums aux jades mêlés; amusons-nous! »
Poussant une éruftation de dégoût, le Vénérable sauta sur ses pieds et s’enfuit, pour être bientôt rattrapé et tiraillé par les uns et les autres, qui menèrent grand vacarme jusqu’à l’aube.
Il s’entendit tout à coup appeler: «Maître, maître! Où êtes-vous à parler?»
C’étaient Singet avec Porcet et Sablet, l’un tirant le cheval, l’autre portant les bagages, qui ne s’étaient pas arrêtés de la nuit, cherchant en tous sens dans les broussailles. Dans la brume et le brouillard, ils descendaient le versant ouest, après avoir parcouru les huit cents lis de la crête aux Ronces, quand, entendant l’éruétation du moine chinois, ils s’étaient mis à l’appeler.
Les quatre anciens et le servant-fantôme, ainsi que la femme et ses servantes, avaient alors disparu en un éclair.
L’instant d’après, Porcet, Sablet étaient là, devant lui, à lui demander:
«Maître, comment êtes-vous donc arrivé ici?
— O mes disciples!» répondit Tripitaka en s’accrochant à Singet, «je vous ai donné bien des ennuis! Hier soir, ce vieil homme qui se disait tudP, qui nous a offert à manger et que tu voulais abattre, c’est lui qui m’a emporté jusqu’ici. Il m’avait pris par la main et conduit auprès de trois anciens qui m’ont accueilli en me traitant de “saint moine”. Ils avaient tous une conversation raffinée, étaient experts en poésie. Je me suis livré avec eux à une joute de poèmes jusqu’aux alentours de minuit, lorsqu’une belle femme eât venue se joindre à nous à la lumière des lanternes et s’est mise à réciter des vers où elle me traitait de “bel ami”. Comme je lui plaisais, elle a voulu s’unir à moi:
j’ai enfin compris. Devant mon refus, ils n’ont cessé de me persécuter, l’un se proposant comme entremetteur, l’autre comme témoin, le troisième s’offrant à présider le mariage; mais j’avais fait serment de n’y point consentir.
Sur le point de me débattre et m’enfuir, je me querellais avec eux quand vous êtes survenus inopinément. Eit-ce le jour qui se levait, eit-ce vous qui leur faisiez peur? Eux, qui m’entraînaient de force, ont soudain disparu. »
Comme tous trois examinaient les lieux avec le Maître, ils aperçurent, gravés sur la paroi rocheuse de la falaise, les trois mots:
ERMITAGE DES IMMORTELS-SYLVESTRES.
«C’était très exaétement ici», confirma Tripitaka.
Une observation plus attentive attira l’attention de Singet sur un immense genévrier, un vieux cyprès, un vieux pin et un vieux bambou. Derrière se trouvait un érable rouge. Plus loin encore, près de la falaise, on voyait un vieil abricotier, flanqué de deux pruniers d’hiver et de deux canneliers.
«Vous les voyez maintenant, ces créatures perverses?
demanda Singet en s’esclaffant.
— Pas encore, répliqua Porcet.
— Tu n’as pas compris: ce sont ces arbres qui sont devenus des esprits.
— Comment le sais-tu, frangin?
— Monsieur Dix-Huit était le pin; Reéfitude-Solitaire, le cyprès; Vacuité-Ethérée, le genévrier; Effleure-Nuages, le bambou; le fantôme au corps rouge, l’érable; la fée, l’abricotier, et ses servantes, les pruniers et canneliers.»
A ces mots, Porcet se précipita et, sans autres explications, abattit d’un coup de râteau, et de trois ou quatre de son groin, successivement les deux pruniers et canneliers, l’abricotier et l’érable: les racines étaient, en effet, dégoulinantes de sang frais. Tripitaka s’avança pour le retenir:
«Conscient-de-tes-Capacités, ne leur fais pas de mal! Ils ne m’en ont pas fait, bien que devenus souffles subtils.
Laissons-les et retrouvons la route.
— Maître», insista Singet, «ne les épargnez pas: je crains qu’ils ne fassent beaucoup de ravages quand ils seront devenus des créatures maléfiques redoutables.»
L’idiot prit alors la résolution, aussi bien, de déraciner à coups de râteau, le pin, le cyprès, le genévrier et le bambou, avant d’inviter le Maître à remonter à cheval. Tous reprirent leur marche le long de la grand-route vers l’Ouest.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il en advint, écoutez la séance qui vient.