Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre65

065 OÙ DES ÊTRES PERVERS SUSCITENT UN FAUX PETIT MONASTÈRE DU COUP-DE-TONNERRE, ET LES QUATRE PÈLERINS SONT TOUS LA PROIE DE GRAVES DANGERS.

L'enchaînement du fru it à sa cause est ic i de pousser l ’homme au bien et de l ’éloigner du mal.

Toute pensée, soumise au m iroir divin,

devient a Bion: compétent ou Stupide, apprends qu 'à cela il n ’est de m eilleur remède que l ’effacement du mental.

Profite de la vie pour cultiver la Voie, ne te laissepas aller à divaguer. Reconnais tes racines pour rejeter la coque: c’est ce q u 'il tefaut saisir dans la recherche de longue vie. Garde sans cesse la conscience claire pour l ’oindre de crème de la crème.

L es « trois passes* » traversées et la mer m in remplie, les bons auront l ’assurance de s ’en aller chevauchant grues et phénix. L e u r tristesse changée en compassion, ils atteindront le bonheur absolu.

Ainsi que le récit nous l’a exposé, la piété et la sincérité de Tripitaka étaient si parfaites qu’il était protégé des dieux, il va sans dire; même les esprits de la flore étaient venus lui éviter les ronces et les épines, qu’il ne retrouva plus à l’issue de cette nuit raffinée. Les quatre pèlerins marchèrent encore longtemps vers l’Ouest. Ce fut à nouveau la fin de l’hiver et le retour du printemps:

Tout fleu rit et prospère, tandis que l ’ansepolaire se tourne vers l ’eSP.

L a terre entière verdoie, couverte d ’herbes et de plantes; les saules habillent les digues de leurs vertes frondaisons. Sur la crête serpente le brocart des pêchers enfleurs. L a vapeur qu i monte du torrent l ’enveloppe d ’une brillante gaze émeraude.

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Vents et pluies agitent le cœur de vagues infinies. L e soleil ravive la beauté des fleurs ouvertes; les hirondelles emportent dans leur bec la mousse légère.

L a montagne prend les nuances de clair-obscur d ’une peinture de Wang W ei; la langue des oiseaux est plus subtile que celle du fam eux rhéteur'1.

Personne pour jo u ir de ces tapis odorants de broderies charmantes, sauf les papillons q u i dansent et les abeilles q u i bourdonnent passionnément.

Maître et disciples aussi avaient plaisir à fouler l’herbe verte odorante, suivant à pas lents le cheval qui allait l’amble. Ils marchaient ainsi, quand ils aperçurent une montagne si haute que de loin elle semblait toucher le ciel.

La montrant du bout de son fouet, Tripitaka s’exclama:

«Conscient-de-la-Vacuité, je me demande quelle hauteur peut avoir cette montagne; on dirait qu’elle rejoint le ciel azuré et perce le firmament!

— Ne vous rappelez-vous pas les vers anciens: Là-haut demeure le ciel étoilé, nulle montagne ne peut l ’égaler?» rétorqua Singet, «si haute que soit la montagne, elle ne saurait l’atteindre. Rejoindre le ciel? Allons donc!

— Dans ce cas, pourquoi appelle-t-on les monts Kunlun “pilier du ciel”?» objeda Porcet.

— Tu n’y comprends rien», répliqua Singet, n’a-t-on pas toujours dit que le ciel était incomplet au nord-ouest, là où se dressent les Kunlun? Ils sont dénommés ainsi parce qu’ils bouchent ce vide de la voûte céleste.

— Ne lui raconte pas cette bonne histoire, frangin», intervint Sablet en riant, «il va la répéter pour en imposer aux autres. Mettons-nous en route! Nous connaîtrons la hauteur de la montagne quand nous l’aurons gravie.»

L’idiot se mit à courir après Sablet, mi-riant, mi-fâché.

Le cheval partit comme s’il avait des ailes. En un initant, ils furent au bas de la pente. Ils montaient pas à pas, tandis que s’offrait le spectacle

D u vent sifflant dans la forêt, de l ’eau bouillonnante au fond du précipice que nul oiseau ne saurait survoler. Même les dieux en sont effrayés. C e sont ravins et falaises à p ic sans nombre, lacets et tournants à n’en plus fin ir. Des tourbillons de poussière s ’élèvent de sites inaccessibles; le regard ne se lasse de ces rochers aux formes étranges.

Ic i la nappe de nuages brille comme une vastle étendue d ’eau; là, de l ’arbre, sort un concert de chants d ’oiseaux.

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L es cerfs vont, mâchonnant des champignons, tandis que les singes s ’en retournent, des pêches à la main.

Renards et ratons laveurs vont et viennent, sautant d ’une falaise à l ’autre; daims et chamois apparaissent et disparaissent des sommets. Le rugissement du tigre glace d ’effroi un chacun. Loups gris et léopards rayés barrent la route.

Paysage à terrifier Tripitaka, mais Singet possédait de si vastes pouvoirs qu’il lui suffit de brandir sa trique cerclée d’or, en poussant quelques vociférations, pour jeter la panique parmi les loups, tigres et panthères, dégager le chemin et mener le Maître au sommet de la montagne.

Franchissant le col, ils descendaient vers un plateau à l’ouest, lorsqu’ils aperçurent des lumières et brumes irisées autour d’un ensemble de tours, terrasses, pavillons et autres bâtiments d’où parvenait le son étouffé de cloches et pierres sonores.

«Allez donc voir ce qu’est cet endroit, mes disciples!»

dit Tripitaka.

Singet leva la tête et, se faisant une visière de la main, observa attentivement les lieux: magnifiques! Vraiment, D e précieux édifices sacrés, dignes des plus illustlres monastères:

vallée vide, pleine des résonances de la terre, lieu x silencieux qui répandent l ’odeur du ciel!

Des p ins bleus trempés de plu ie gardent les pavillons altiers, les bambous vert jad e retiennent les nuages autour de la salle du prêche. Le palais du dragon brille d ’une lum ière irisée, m ille couleurs flottent sur ce domaine béni. Ce ne sont que balu Brades vermillon, vantaux de marbre, colonnes peintes et solives sculptées.

L à où les soutras sont expliqués, l ’encens em plit les sièges, là où sont révélées les paroles, la lune p a ra ît à la fenêtre. L ’arbre cinabre résonne de trilles d ’oiseaux, la source au bord du rocher abreuve les grues.

D e toutes parts les fleurs irradient le charme du Jetavana', les portillons s ’ouvrent sur la lum ière de Srâva Bî'1-. Des tours et terrasses face à la montagne vibrent les sons longs, lents et lourds des cloches et pierres sonores.

L es fenêtres s’ouvrent à la brise fine, les rideaux roulés sur la brume légère. Atmosphère monacale empreinte de calme fadeur, sans trace de vulgaire impatience.

Un domaine béni hors d ’atteinte du monde depoussière, terre pure qui invite à l ’ascèse de la Voie.

«Maître», revint dire Singet après avoir scruté les lieux, «c’est un monastère, mais il y a je ne sais quoi de néfaste Tivre XIII, chapitre l x v

dans cette apparemment heureuse atmosphère de méditation. On dirait le Coup-de-Tonnerre, le monastère en a l’aspeét, mais ce n’est pas la bonne route. Arrivés là-bas, il faut nous garder d’y entrer précipitamment, je crains que ne se prépare un mauvais coup...

— Puisque c’est le paysage du Coup-de-Tonnerre, ne serions-nous pas au mont des Vautours?» s’écria Tripitaka, «ne déçois pas l’attente de mon cœur sincère, ne retarde pas la réalisation de mon vœu!

— Mais non! Non! Je l’ai parcourue maintes fois, la route qui mène au mont des Vautours. Ce n’est pas le chemin!

— Même si ce n’est pas le bon, pourquoi ne seraient-ce pas de braves gens qui habitent là? fit observer Porcet.

— Tous ces soupçons sont inutiles. Puisque la route passe de toute façon devant l’entrée, nous saurons ce qu’il en e£t au premier coup d’œil, répliqua Sablet.

— Conscient-de-la-Pureté a raison», conclut Singet.

Cravachant sa monture pour arriver plus vite au portail, le Vénérable, à la vue des trois grands caraéfères Monalîère du Coup-de-Tonnerre, de saisissement tomba du cheval et, roulant par terre, se mit à grommeler: «Maudit macaque! Tu me tueras! Le voilà, le monastère du Coupde-Tonnerre: qu’est-ce que tu racontes!

— Ne vous fâchez pas, maître», répondit Singet, arborant un sourire forcé, «regardez mieux: il y a quatre signes, alors que vous n’en avez lu que trois. Et c’est à moi que vous faites des reproches! »

Le Vénérable se releva, frémissant d’indignation, et relut: il y avait bien quatre caraéfères, à savoir: Petit monastère du Coup-de-Tonnerre.

«Même si c’est le petit», bougonna Tripitaka, «il doit y avoir sûrement un bouddha là-dedans! Penses-tu que les trois mille bouddhas dont parlent les Écritures se trouvent au même endroit? Guanyin habite les mers du Sud, Puxian le mont Emei et Wenshu le mont Wutai. Je me demande quel bouddha réside ici. Comme le dit l’antique adage: Point de Bouddha sans soutras, ni terre ou lieu sans trésors précieux. Entrons!

— Non, l’endroit ne me dit rien qui vaille; il ne faut pas y entrer», insista Singet, «s’il arrive un malheur, ne me le reprochez pas!

— Même si aucun bouddha n’y réside, son image s’y A ces mois, Tripitaka se prosterna. Porcet en fit autant. Sablet tomba à genoux. Seul Singet L iv r e XIII, c h a p itr e l x v

trouve certainement: j’ai fait le vœu de rendre hommage à Bouddha partout où je le rencontrerai. Quel reproche pourrais-je te faire?»

Il ordonna à Porcet d’aller lui chercher son kasâya, changea de bonnet, ajusta sa tenue de cérémonie et entra d’un pas résolu.

On entendit alors crier de l’intérieur: «Ô moine chinois venu des terres de l’Est pour rendre hommage à notre Bouddha, comment peux-tu te tenir de cette façon hautaine?»

À ces mots, Tripitaka se prosterna. Porcet en fit autant.

Sablet tomba à genoux. Seul Singet restait en arrière, à conduire le cheval et ranger les bagages. Ils virent la grande salle de l’Ainsi-venu en franchissant le deuxième portail: au pied de la terrasse sacrée de l’entrée étaient alignés les cinq cents arhat, les trois mille révélateurs, les quatre gardiens porteurs de foudre, les huit bodhkattva, les bhiksunî, les upâsaka% et d’innombrables moines et servants. Dans la magnificence de l’encens, des parfums et des fleurs, une atmosphère si impressionnante, que le Vénérable, Porcet et Sablet se prosternaient à chacun des pas qui les rapprochaient de la plate-forme sacrée. Singet ne s’inclinait pas, au vu et au su de tous.

Une voix venant de la plate-forme de lotus tonna:

«Pourquoi ne te prosternes-tu pas devant l’Ainsi-venu, Singet Conscient-de-la-Vacuité? »

Cela sans se douter qu’une nouvelle observation minutieuse avait convaincu le Novice de l’imposture. Lâchant le cheval et les sacs, il s’avançait en criant, trique en main:

«Bêtes immondes! Votre impudence dépasse tout! Oser usurper le nom du Bouddha et souiller la réputation de pure vertu de l’Ainsi-venu! En garde!»

Il fit tournoyer la barre et s’approchait, prêt à frapper quand, du haut des airs, tomba avec un grand bang! une paire de cymbales qui coinça Singet des pieds à la tête.

Porcet et Sablet, affolés, se jetèrent sur leurs râteau et bâton, mais ils étaient serrés de trop près par les arhat, révélateurs, moines et servants qui les encerclaient. Mis dans l’incapacité de manœuvrer, ils furent capturés l’un et l’autre et, avec Tripitaka, saisi lui aussi, solidement ligotés tous les trois.

Le prétendu Bouddha installé sur le trône de lotus était en fait un roi-démon et la foule à ses pieds autant de M is dans l'incapacité de manauvrer, Us furent capturés l ’un et l'autre et, avec Tripitaka, saisi ¡ni aura solidement ligotés tous les trois.

créatures à ses ordres. Dès que celui-ci eut abandonné son aspeâ: de Bouddha, les autres reprirent leurs formes monstrueuses. Ils emportèrent les trois au fond pour les y enfermer. Quant à Singet, on n’avait aucune intention de relâcher les cymbales qui le retenaient coincé, et que l’on posa sur la terrasse sacrée où il ne serait plus que sang et pus au bout de trois jours et trois nuits; après quoi les trois autres pèlerins seraient consommés, cuits à la vapeur dans une case en fer. En vérité:

L e singe aux yeux verts di Binguait le vrai du fa u x, M ais Secret-du-Dhyâna ne vit que l ’apparence, Femme-Jaune aveuglément lu i fit écho,

M ère-du-Fois's Bupidement de connivence.

N ature propre bafouée p a r perversité,

L e démon du m al p u t tromper l ’homme du ciel, Assurém ent plus grand que la N oie étranglée.

M auvaise porte rend vain l ’effort Spirituel.

Après avoir mis au secret les trois pèlerins derrière et y avoir attaché le cheval, les monstres remirent le kasâya et la mitre dans le sac et rangèrent aussi les bagages, qu’ils gardèrent sous Striâe surveillance, au sujet de laquelle nous ne dirons rien de plus.

Revenons à Singet, pris à l’intérieur des cymbales dans la plus totale obscurité, fondant en sueur d’exaspération. Il avait beau pousser à gauche, ruer à droite, impossible d’en sortir! À court d’expédients, il frappa en tous sens de sa barre de fer, mais sans produire le moindre effet. Ne trouvant d’autre solution que de forcer les murs de cette prison sous le poids de son propre corps, il fit la passe qui lui donnait une taille de plus de mille toises: les cymbales grandirent en proportion sans laisser le moindre interstice laissant filtrer de la lumière! Il recourut alors à la passe qui le rendit plus petit qu’un grain de moutarde: les cymbales se miniaturisèrent en conséquence, sans laisser apparaître la plus minuscule fente.

bon millier de fois avec des crissements sonores, raara, mais sans entamer le moins du monde le métal.

Pris de panique, Singet fit à nouveau une passe et récita l’incantation: « Om, ram, par le pur monde de la Loi; qian\ à la faveur des origines et par la vertu du tranchant!»

Ainsi saisis, les révélateurs des cinq direétions, les six dieux du jour, les six dieux de la nuit et les dix-huit défenseurs de la doctrine se rassemblèrent autour des cymbales en demandant: «Grand saint, nous qui sommes occupés à protéger le Maître de toute atteinte des goules et démons, que nous voulez-vous pour nous convoquer ici?

— Mon maître n’a pas voulu m’écouter», répondit Singet, «s’il en crève, tant pis pour lui! Mais ce que je voudrais, c’est que vous trouviez le moyen de séparer ces cymbales pour me libérer. On avisera ensuite. Aucune lumière n’y pénètre. Il y fait une telle chaleur que je vais finir par suffoquer!»

Les divinités s’efforcèrent de disjoindre les cymbales, mais elles semblaient soudées, impossible de les séparer, même d’un quart de poil!

Le révélateur Tête-d’Or prit la parole: «Je me demande quel genre d’objet précieux sont ces cymbales; elles ne forment plus qu’une seule pièce de haut en bas. L’humble divinité qu’est votre serviteur n’a pas la force de les séparer.

— Moi qui suis à l’intérieur, j’ai tout essayé. Impossible de les bouger.»

À ces mots, le révélateur chargea les six dieux de lumière de la proteétion du moine chinois, tandis que les six dieux des ténèbres devaient surveiller les cymbales et les défenseurs de la doctrine patrouiller autour. Lui-même s’éleva sur un nuage et, l'instant d’après, franchissait le portail sud du ciel, montait droit à la salle des Nuées Mystérieuses et entrait sans attendre d’être convoqué. Il soumit le rapport que voici: «Votre Majesté, je suis l’un des révélateurs des cinq direétions. Le Grand Saint égal au Ciel, présentement chargé de la proteétion du moine chinois dans sa quête des Écritures, a trouvé sur sa route un établissement dénommé “petit monastère du Coup-de Tonnerre”. Le moine chinois y est entré en le prenant pour celui du mont des Vautours. C’était en fait un Stratagème de monstres et démons afin de prendre au piège les pèlerins. Le grand saint est enfermé dans des cymbales 'Livre XIII, chapitre l x v

sans autre issue qu’une mort prochaine. Je tenais à venir en informer Votre Majesté.

— Que les constellations des vingt-huit maisons aillent au plus vite les délivrer du mal et soumettre les créatures maléfiques!»

Se gardant du moindre retard, les constellations suivirent le révélateur jusqu’au monastère. C’était aux alentours de la deuxième veille: les monstres, grands et petits, étaient allés se coucher après avoir reçu les félicitations de leur chef pour la capture du moine chinois. Évitant de les alarmer, les constellations se présentèrent devant les cymbales:

«Grand saint, nous sommes les vingt-huit maisons dépêchées par l’empereur de Jade pour vous porter secours.»

Fort aise de l’apprendre, Singet leur demanda de le libérer en brisant sa prison avec leurs armes.

«Nous n’osons frapper», répondirent les constellations, «comme l’objet est entièrement métallique, il va résonner;

le bruit réveillera les démons; il nous sera alors difficile de vous sauver. Laissez-nous plutôt user de nos armes pour le desceller. Dès que vous verrez la moindre lumière, fuyez!

— Juste!» approuva Singet.

Les voilà tous au travail: qui avec sa lance, qui avec son épée, qui de son sabre, qui usant de sa hache, soulevant, poussant, tirant, grattant, mais, à la troisième veille, toujours sans le moindre résultat, comme si les deux cymbales avaient été fondues en un seul bloc. À l’intérieur, Singet avait beau tendre le cou, ramper et tâtonner, pas le moindre rayon de lumière imaginable.

«Ne vous impatientez pas, grand saint», lui dit Kang, le dragon du métal. «Ce trésor est évidemment un objet transformable à volonté. Essayez de trouver l’endroit de la jointure en tâtonnant de l’intérieur, pendant que je cherche à y glisser la pointe de ma corne. Transformezvous alors pour vous échapper par la fissure.»

Singet acquiesça et se mit tout de bon à tâtonner en tous sens. La constellation se rendit minuscule, si bien que la corne était aussi pointue qu’une aiguille et, se laissant guider par la jointure, l’enfonça. Il parvint enfin à la percer en appliquant pitoyablement toute sa force de quelque mille livres. Puis, usant de la magie de la Loi, il cria à son corps et sa corne de croître, croître et croître encore.

Celle-ci avait pris la grosseur d’un bol, mais les cymbales se comportaient comme si elles avaient été de chair et non de métal, se refermant autour de la pointe sans laisser le moindre interstice.

Dès que Singet sentit la corne, il s’écria: «Ça ne sert à rien! Pas la moindre ouverture au-dessus ni au-dessous.

Tant pis, il va falloir que tu en supportes la douleur pour me sortir.»

Sacré grand saint! Il transforma la trique en foreuse d’acier, creusa une cavité à l’extrémité de la corne, réduisit son corps à la dimension d’une graine de moutarde et cria: «Retire ta corne! Retire-toi donc!»

La constellation ne réussit à l’extirper qu’après avoir exercé un énorme effort qui la laissa sans force, affalée par terre.

Singet se glissa aussitôt hors de la cavité à la pointe de la corne, reprit son aspeét normal, brandit la trique et l’abattit sur les cymbales dans un vacarme épouvantable, comme si une montagne de bronze s’effondrait en autant de sapèques qu’elle pourrait fournir: quel dommage!

L’instrument de la maison du Bouddha était brisé en mille et un morceaux de métal! A jeter l’alarme parmi les vingthuit constellations, à dresser les cheveux sur la tête des révélateurs des cinq direétions! Tous les monstres, grands ou petits, furent réveillés en sursaut. Arraché au sommeil, leur roi se leva précipitamment, enfila ses vêtements, fit battre tambour et, chaque monstre prenant les armes, rassembla ses troupes. L’aube poignait, tandis qu’elles se pressaient au pied de la terrasse sacrée. À la vue de Singet et des constellations qui se tenaient autour des cymbales brisées, le roi-démon, livide d’effroi, ordonna:

«Mes petits, gardez le portail fermé et ne laissez personne sortir!»

À ces mots, Singet, monté sur un nuage, reconduisit d’un bond les constellations au neuvième ciel. Les débris de métal ramassé, le roi-démon déploya ses troupes à l’entrée du monastère, sans autre solution que contenir sa rage, endosser son armure, s’équiper d’un bâton à dents de loup court et flexible et s’avancer hors du camp pour défier Singet: «Un brave ne s’envole pas au loin!

Approche sans tarder et accorde-moi trois engagements!»

Le Novice ne put s’empêcher de redescendre avec les étoiles pour voir quel air avait son adversaire. Il avait 'Livre XIII, chapitre l x v

L a chevelure ébouriffée, retenue p a r un mince cercle d'or, des yeux brillants sous une paire de sourcils jaune froncé, un nez pendant, des narines distendues, une grande bouche carrée aux dents acérées.

I l portait m e cotte de mailles, serrée d ’une ceinture de soie écrue à pompons, aux pieds unepaire de bottes de cuir souple, à la main la canne à dents de loup.

I l avait un aspeét be Bial sans être un animal, un a ir inhumain tout en ressemblant à l ’homme.

Singet brandit la barre de fer et vociféra: «Quelle espèce de monstre es-tu donc? Pousser l’impudence jusqu’à te faire passer pour le Bouddha, usurper son monastère et créer l’illusion d’un petit Coup-de-Tonnerre!

— Le macaque ne sait donc pas qui je suis! Sinon, aurait-il pris le risque de violer mon territoire? Ces lieux s’appellent petit paradis de l’Ouest. Comme j’ai obtenu le juste fruit de longues pratiques, le Ciel m’a fait don de ces superbes édifices. Je porte le nom de bouddha aux Sourcils-Jaunes, ce que les gens d’ici ignorent, se contentant de m’appeler mahârâja ou seigneur aux Sourcils Jaunes. Il y a fort longtemps que je suis au courant de votre quête à l’Ouest, comme de tes capacités. C’est pour engager un tournoi contre toi que j’ai fait montre de mes pouvoirs en suscitant ce mirage afin d’y attirer ton maître.

Si tu me bats, je fais grâce à ton maître et tes condisciples, je les laisse obtenir le juste fruit de leur mission. Si tu n’y parviens pas, je vous mets tous à mort et j’irai moi-même voir l’Ainsi-venu afin d’obtenir les Ecritures et de recueillir mérite de les rapporter en Chine.

— Assez déblatéré, monitre! » répliqua Singet avec un rire méprisant, «puisque tu veux te battre, viens donc sans tarder tâter de mon bâton! »

Le roi-démon fut tout heureux de parer le coup de sa canne à dents de loup. Quelle bataille!

D eux bâtons, pour tout dire, d’aspeitfort différent: arme courte et flexible de la maison du Bouddha, l ’un; l ’autre, trésor du fond des mers, dur et rigide. Chacun doué de la faculté de se transformer à volonté, ils se trouvent en rivalité: lequel va l'em porter? L e court et souple à dents de loup, omédebrocart, ou la trique cerclée d ’or à l ’image d'un dragon? D e m incir ou grossir, ils peuvent se targuer, d ’allonger ou raccourcir en toute circonstance.

fanfaronnade. L e macaque assagi, défenseur de la fo i, est devenu le singe de l ’estfirit, alors que la créature dévergondée s’estjouée du C ie l p a r son impoîture.

L a fu re u r les rend l ’un et l ’autre sans p itié, tous deux se valent dam leur impétueuse violence. C elu i-ci ne lâchepasprise aisément, celui-là ell difficile à repousser. Ils fument à obscurcir le soleil, crachent à couvrir les sommets de brume. L es bâtons vont, viennent, se heurtent: ils en oublient la vie et la mort à came de Tripitaka.

Ils se livrèrent plus de cinquante engagements sans emporter la décision. À l’entrée du monastère, frappant les gongs et battant du tambour, les monstres lançaient des vociférations d’encouragement et agitaient les bannières;

de ce côté-ci, les troupes célestes des vingt-huit constellations et la foule des saintes divinités des cinq direétions, chacun l’arme à l’épaule, poussèrent un cri de guerre et encerclèrent le démon en chef, glaçant d’un tel effroi la foule au portail que les mains molles et tremblantes ne pouvaient plus battre les tambours et les gongs.

Le vieux démon restait impassible: maniant d’une main son bâton à dents de loup, il tenait en respeét toutes les armes; de l’autre, il détacha de sa ceinture une pochette en toile blanche, la jeta en l’air et, en un rapide sifflement, elle aspira Singet, les vingt-huit constellations et les révélateurs des cinq direétions: le sac plein, il le chargea sur l’épaule et s’en retourna à grandes enjambées, suivi de la foule des petits monstres triomphants. Il leur fit chercher quarante à cinquante longueurs de corde de chanvre, ouvrit le sac et ligota ses prisonniers un par un: ceux-ci se sentaient les os ramollis et les muscles roides, la peau ridée et flasque. Ils étaient emportés derrière au fur et à mesure et jetés pêle-mêle sur le sol. Le roi-démon ordonna de disposer un banquet: on but de l’aube au crépuscule, puis chacun rentra se coucher.

Revenons au grand saint et aux divinités ligotés dans une salle du fond: vers le milieu de la nuit leur parvint le bruit de sanglots désespérés. Prêtant l’oreille, Singet reconnut la voix de Tripitaka. Il pleurait:

«O Conscient-de-la-Vacuité,

«Je m’en veux de ne t'avoir écouté,

A u malheur de nous avoir amenés.

Dans les cymbales d ’or je t’a i occis,

Ignoré de tous, ligoté ici,

Abandonné à l ’amer de Bin.

N os mérites ne servent plus de rien.

A h! Sortir de l ’impasse, en fin ir,

Pour aller à l ’Ouest et revenir!»

Ému de compassion par ces paroles, Singet se dit:

«Bien que ces souffrances viennent de ce que le Maître n’a pas suivi mes conseils, il n’empêche que dans cette épreuve il pense à moi. Profitons du calme de la nuit et du sommeil des monstres pour les libérer pendant que personne n’est sur ses gardes!»

Sacré grand saint! Il lui suffit de réduire la dimension de son corps pour sortir des liens et s’approcher du moine chinois. Il murmura: «M aître!»

Le Vénérable reconnut sa voix et s’exclama: «Comment es-tu là?»

Singet lui raconta à voix basse ce qui s’était passé.

«Mon disciple», lui dit Tripitaka, grandement réconforté, «délivre-moi bien vite! À l’avenir, je me fierai à toi; je ne me montrerai plus entêté.»

Singet se mit alors à l’œuvre pour détacher d’abord le Maître, libérer Porcet et Sablet, puis les vingt-huit constellations et les révélateurs des cinq direétions. Cela fait, il alla chercher le cheval en les invitant à s’enfuir au plus vite sans l’attendre. Il venait de franchir le portail, mais, ne trouvant pas les bagages, il voulut retourner les chercher.

«Tu préfères donc les choses aux gens!» s’indigna le dragon du métal Kang, «il ne te suffit pas d’avoir sauvé ton maître, à quoi bon les bagages?

— Les gens importent, assurément. Mais l’habit et le bol sont encore plus importants. Il y a dans le sac nos documents de voyage, le kasâya de brocart, le bol à aumônes en or, l’un et l’autre trésors incomparables de la maison du Bouddha. Pas question d’y renoncer!

— Va les chercher, frangin», lui dit Porcet, «nous partons et t’attendrons au bord de la route.»

Voilà la foule des constellations qui se pressent autour du moine chinois et, usant d’une commune magie en matière d’enlèvement, d’un coup de vent le transportent hors de l’enceinte. Les pèlerins se précipitent sur la grandroute, dévalent la pente de la montagne et, arrivés à un terrain plat, s’installent pour attendre Singet.

l’intérieur du monastère à pas feutrés. Les portes étaient partout solidement fermées. Il ne lui restait plus qu’à grimper à l’étage et constater qu’il en était de même des fenêtres. Il voulait redescendre, mais, de peur de claquer les volets, il n’osait les pousser. Il fit donc une passe pour se transformer en rat d’immortel, communément appelé chauve-souris. De quoi avait-il l’air, vous demandezvous?

Tête pointue de souris,

Mêmes je u x brillants aussi,

A u crépuscule ailée,

T e jo u r dans l ’obscurité,

Cachée sous les tuiles,

Se nourrissant de moustliques,

A im ant le clair de lune,

E lle vole à la brune.

Singet se glissa à l’intérieur à la faveur d’un interstice, qui n’était pas bouché, entre les tuiles et les chevrons.

Volant au-dessus des portes, il parvint jusqu’au milieu de l’édifice et là perçut au bas d’une lucarne du deuxième étage un rai de lumière scintillante qui ne venait pas de lampes ou chandelles, ni d’encens allumé;

ce n’était pas non plus l’éclat intermittent d’un éclair ou de quelque luciole. Sautillant en battant des ailes, il se rapprocha de la source lumineuse: elle venait des bagages! C’est que le monstre, après avoir enlevé à Tripitaka le kasâya, l’avait fourré dans le sac sans le plier.

Or, la robe était un trésor du Bouddha, orné de diverses sortes de perles, d’agates rouges, de corail, de reliques et de perles phosphorescentes, ce qui la rendait lumineuse. Dans la joie d’avoir retrouvé ces objets précieux, Singet reprit son aspeét primitif, ramassa le chargement, le mit sur l’épaule et descendit sans vérifier si les cordes étaient correâement attachées à la palanche. S’échappant de l’une des extrémités, la charge tomba inopinément sur le plancher de l’étage, à grand bruit. Hélas! II fallait que pareille chose arrivât: profondément endormi au rez-de-chaussée, le vieux monstre, à ce vacarme, se réveilla en sursaut et, sautant sur ses pieds, se mit à crier: «Il y a quelqu’un, quelqu’un s’est introduit!» Tous de se lever, d’allumer des lampes ou des torches et de chercher partout avec force vociférations.

Livre XIII, c h a p it r e l x v

On vint annoncer: «Le moine chinois s’eit enfui!» Puis ce fut: «Le Novice et les autres, ils se sont tous enfuis!»

«Rattrapez-les, gardez toutes les portes! Ordre urgent!»

À ces mots, Singet craignit d’être à nouveau pris dans la nasse: d’une culbute, il s’échappa par la fenêtre de l’étage, mais sans pouvoir emporter les sacs.

Le monstre eut beau chercher partout, il ne trouvait pas le moine chinois et ses compagnons. Comme l’aube se levait, il prit sa canne et, sortant les rattraper à la tête de sa troupe, il aperçut les vingt-huit constellations, les révélateurs des cinq direétions et autres divinités installés au pied de la montagne, environnés de brumes et de nuages.

«Où pensez-vous aller? Me voilà!» leur cria le roidémon. «Mes frères, les créatures maléfiques sont sur nous!» s’exclama Caïman du bois Jué.

Ce fut grand branle-bas de combat: chacun prit ses armes et s’élança en avant, laissant Tripitaka et abandonnant le cheval blanc — dragon à l’origine. C’étaient les constellations des vingt-huit maisons, dragon du métal Kang, chauve-souris de la terre Nü, lapin du soleil Fang, renard de la lune Xin, tigre du feu Wei, léopard de l’eau Ji, unicorne du bois Dou, taureau du métal Niu, blaireau de la terre Di, rat du soleil Xu, hirondelle de la lune Wei, porc du feu Shi, porc-épic de l’eau Bi, loup du bois Kui, chien du métal Lou, cochon de la terre Wei, coq du soleil Mao, corbeau de la lune Bi, singe du feu Zu, gibbon de l’eau Shen, hyène du bois Jing, mouton du métal Gui, daim de la terre Liu, cheval du soleil Xing, cerf de la lune Zhang, serpent du feu Yi et ver de l’eau Zhen, à la tête des révélateurs, Tête-d’Or et Tête-d’Argent, les six dieux du jour et les six des ténèbres, et autres divinités, ainsi que des gardiens défenseurs de la doctrine, en compagnie de Porcet et Sablet.

À leur vue, le roi-démon éclata d’un rire sarcaêtique et siffla quatre à cinq mille monstres de tous âges, tous plus costauds les uns que les autres. Ce fut une mêlée générale sur la pente occidentale de la montagne. Quelle bataille!

Q ue peut nature, en sa douceur native, contre le diable qu i la malmène avec perverse méchanceté? D ouleur que m ille Stratagèmes ne sauraient lu i épargner n i apaiser. Tous les dieux, tous les saints sont venus lu i porter secours. M ère-du-Bois:' garde quelque indulgence, mais la résolution de Femme-Jaune' est prise.

Une mêlée à effrayer le ciel et fa ire trem bler la terre; le combatpose les filets qu i s ’étendent. 'Là-bas, onpousse des cris deguerre dans / ’agitation des bannières; ic i, roulements de tambours et coups de gongs. Éclatfroid des lances et sabres en rangs serrés: un souffle m eurtrier plane sur la masse des épées aux hallebardes mêlées. Que peuvent les soldats du ciel contre la vaillance brute de la troupe de monstlresl L es nuées d ’angoisse cachent le soleil et la lune, la brume cruelle couvre le paysage. Une lutte acharnée et sans merci, tout cela parce que T rip ita ka veut rendre hommage au Bouddha.

Le monstre menait ses troupes à l’assaut avec une férocité croissante. La bataille restait indécise, lorsque retentit le cri de Singet: «Me voici!»

Porcet l’accueillit en lui demandant: «Qu’en est-il des bagages?

— Ne m’en parle pas, j’ai bien failli y laisser la vie!

— Assez bavardé! Venez combattre les monstres sans tarder!» coupa Sablet.

Tandis que les dieux étaient acculés à la défensive, encerclés par la foule des monstres, le roi-démon vint attaquer de sa canne les trois condisciples. Ils soutinrent ses assauts avec leurs armes jusqu’au soir, sans parvenir à l’emporter; ils bataillèrent jusqu’à ce que l'astre du jour sombrât à l’ouest derrière les montagnes et que celui de la nuit se levât à l’est des îles de la mer.

Vu l’heure tardive, le chef des monstres siffla pour que ses troupes se tiennent sur leurs gardes et se mit à fouillera sa ceinture, ce dont Singet s’aperçut. La créature détachait la pochette et la tenait en main.

«Fuyez! Ça tourne m al!» cria le Novice.

Sans se soucier davantage de Porcet, de Sablet et de la foule des dieux, il bondit d’une culbute jusqu’au neuvième ciel.

Ainsi abandonnés avant d’avoir compris ce qu’impliquait la mise en garde, ils se trouvèrent tous à nouveau aspirés. Seul Singet avait réussit à s’enfuir. Le roi-démon rassembla ses troupes, retourna au monastère et, comme précédemment, fit apporter des cordes pour les ligoter.

Tripitaka, Porcet et Sablet furent suspendus à une poutre;

le cheval blanc fut attaché derrière. Les dieux, également ligotés, furent jetés dans le four à briques, qui fut rebouché.

Les monstres remirent tout en ordre selon les instruélions reçues.

Laissons-les à ces occupations pour revenir à Singet, qui U vre XIII, c h a p it r e l x v

s’en était tiré en sautant jusqu’au neuvième ciel. Quand il vit que l’armée des monstres s’en retournait sans déployer les bannières, il comprit que tous ses compagnons avaient été capturés. Il n’en redescendit pas moins sur le sommet de la montagne de l’est, grinçant des dents de haine contre la créature maléfique, versant des larmes en pensant à Tripitaka et, tourné vers le ciel, il soupirait et gémissait à en perdre la voix.

«O maître!» se lamentait-il, «en quelle existence vous êtes-vous créé tous ces malheurs qui font qu’en cette vie vous rencontriez des esprits maléfiques à chaque pas? Il est bien difficile d’échapper à de pareilles épreuves: que faire?»

Il resta longtemps à soupirer ainsi, seul, avant de retrouver le calme de l’esprit et s’interroger: «Je me demande ce qu’est cette pochette du monstre, pour avoir la capacité de contenir tant de choses. Tout y est entré, les dieux, les officiers, une quantité de gens. Il faudrait que j’aille solliciter de l’aide au ciel, mais je crains les reproches de l’empereur de Jade. Je me souviens de la divinité du Nord, justement appelée vénérable céleste Terrasseur de démons; il habite présentement le mont Wudang du continent du Sud: je vais le prier de venir tirer le Maître de cette épreuve. »

Le cas de rappeler:

Voie inaccomplie: singe et cheval se dispersent.

E S p rit non dominé: cinq djnam ies se dessèchent.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment cela se termina, écoutez la séance qui vient.

Livre quatorzième

SINGET MÉDECIN

(chapitres lxvi à lxx)