Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre66

066 OÙ LES DIEUX TOMBENT VICTIMES DE CRUELS PROCÉDÉS, ET MAITREYA FINIT PAR ENSACHER LE DÉMON PERVERS.

L’histoire nous a conté comment Singet, ne sachant plus que faire, avait décidé de se rendre au mont Wudang, dans le continent du Sud, solliciter du vénérable céleste terrasseur de démons la délivrance de Tripitaka, Porcet, Sablet et des guerriers célestes. D’une culbute dans les nuages, il fila à travers les airs sans s’arrêter et, bientôt en vue du territoire de l’immortel, descendit doucement, perdu dans la contemplation du magnifique domaine:

E lle domine le sud-est de toute sa hauteur, la divine montagne qu i touche au ciel, avec son p ic aux H ibiscus, sa crête du Baldaquin Pourpre. L es eaux des neuf fleuves s'écoulent ju sq u ’aux lointaines régions de Jing et Yang; m ille montagnes de Yue montent ju sq u ’aux étoiles [...].

Des grues blanches, compagnes des nuées, perchent sur les vieux genévriers; des phénix bleus et rouges chantent, tournés vers le soleil. Ce domaine de l ’illusion de ja d e est véritable terre d ’im m ortel; la compassion des portails d ’or règne sur les portes du monde.

Le patriarche, empereur d’En-haut, naquit au palais royal en l’an i de l’ère Kaihuang, le premier jour de la troisième lune de l’année Jiachen, du roi Pure-Joie et de la teine Triomphe-du-Bien, après que celle-ci l’eut conçu, à la suite d’un rêve où elle avalait un rayon de soleil, et l’eut porté quatorze mois.

parents ne purent l ’empêcher de quitter te palais royal. I l pénétra les my Hères delà méditation sur cette montagne. I l s ’envola en plein jour, ses mérites accomplis et la pratique achevée. D ’empereur de Jade décréta qu’ilporterait le nom de Zhenwu, « V ra i-M a rtia l», en communion en haut avec le vide ténébreux, en union avec la tortue et le serpent.

j L 'univers entier proclama dans les s ix dire Stions son omniscience. Il n’est mystère qu’il nepénètre, gloire qu’il n’achève. D u commencement à la fin de chaque kalpa * il élimine les démons.

Tout en jouissant de ce paysage sublime, le grand saint franchit les première, deuxième et troisième portes du ciel.

Il arrivait au palais de l’Harmonie-Suprême lorsqu’il se vit tout à coup entouré par la presse de cinq cents officiers auréolés de l’éclat de souffles d’heureux auspices.

«Qui êtes-vous? lui demandaient-ils en s’avançant pour l’accueillir.

— Je suis Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel. Je souhaiterais voir le maître.»

À ces mots, des officiers allèrent annoncer sa venue. Le patriarche descendit aussitôt de ses quartiers pour le recevoir au palais de l’Harmonie-Suprême. Le Novice le salua et lui dit: «Une affaire m’amène à vous importuner.

— Quelle affaire?

— J’assure la proteétion du moine chinois dans sa quête des Écritures au paradis de l’Ouest: notre voyage est mis en péril. À notre arrivée au continent de l’Ouest, nous sommes tombés sur une montagne qui s’appelle petit paradis de l’Oueit, où le petit monastère du Coup-de-Tonnerre est la résidence d’un démon. Mon maître y est entré et, en voyant alignés les arhat, les révélateurs, les bhiksu et saints moines, a cru avoir affaire au vrai Bouddha. Au moment où il se prosternait, il a été saisi et ligoté. Pris par surprise, j’ai été enfermé dans une paire de cymbales d’or que le démon avait jetées en l’air et qui s’étaient collées sans la moindre fissure, aussi serrées que le seraient des pinces.

Fort heureusement, Tête-d’Or était allé solliciter l’aide de l’empereur de Jade; il nous avait dépêché les vingt-huit maisons qui étaient descendues sur terre dans la nuit même. Elles ne parvenaient pas à les desceller. Par bonheur, Kang le dragon du métal a réussi à y enfoncer sa corne et à me faire sortir. En mettant en pièces les cymbales, j’ai réveillé le monstre. Il nous a rattrapés et, au cours du combat, nous a tous capturés dans une pochette de toile blanche, puis ligotés avec des cordes. Dans la nuit, j’ai réussi à m’échapper et à libérer les autres, y compris mon maître, le moine chinois. Ensuite, comme je cherchais les vêtements et le bol à aumônes, j’ai à nouveau alerté le monstre, qui a bataillé avec les guerriers célestes. Il a sorti une seconde fois la pochette, mais j’avais remarqué la manœuvre et me suis enfui à temps, alors que les autres subissaient le même sort que la première fois. Comme je ne sais vraiment plus que faire, je me suis permis de venir tout exprès solliciter votre aide, maître.

— Au temps où mon prestige dominait le Nord, j’ai éliminé les êtres pervers de l’univers en remplissant les devoirs de ma position; cela sur l’ordre de l’empereur de Jade. Ensuite, pieds nus, chevelure flottante, j’ai réduit les souffles noirs et les vapeurs maléfiques du Nord-Est, monté sur le serpent sauteur et la tortue divine, à la tête des cinq divins capitaines du tonnerre, de jeunes dragons géants, de lions et autres bêtes féroces; c’est que j’en avais reçu commandement du vénérable céleste du Commencement originel. Je jouis maintenant du repos au mont Wudang, vivant en paix et liberté au palais de l’Harmonie-Suprême, le calme régnant sur les mers et les montagnes dans l’univers prospère. En nos continents du Sud et du Nord, les monstres sont éliminés et les traces de perversité ont disparu. Ta visite m’honore, grand saint, et je ne saurais rester sans agir; toutefois, je n’ose prendre les armes sans l’autorisation et l’ordre d’En-haut. Si j’envoie mes troupes, je risque d’encourir le blâme de l’empereur de Jade. Mais un refus catégorique serait indigne de l’amitié que je te porte. A supposer qu’il y ait encore des créatures maléfiques sur la route de l’Ouest, je présume qu’elles ne sont guère dangereuses. Je vous envoie en renfort le serpent et la tortue, ainsi que cinq grands dragons divins; ils captureront le monstre et délivreront ton maître, je te le garantis. »

Le Novice remercia le patriarche et s’en retourna au continent de l’Ouest en compagnie de la tortue, du serpent et des dragons, équipés chacun des meilleures armes qui soient. Bientôt rendus au petit monastère du Coup-de Tonnerre, ils descendirent sur leurs nuages et se présentèrent aussitôt au portail pour provoquer le démon au combat.

Or, le grand roi Sourcils-Jaunes, qui avait rassemblé ses 3oo troupes au pied du pavillon sacré, leur disait: «Voici deux jours que Singet n’a pas réapparu; je me demande de quel côté il sera allé chercher du renfort.» Il n’avait pas fini sa phrase qu’un petit monstre venait lui annoncer: «Le Novice nous défie au combat à la tête de dragons, serpent et tortue.»

«Comment le macaque a-t-il pu se procurer pareille compagnie?» se demandait le démon, «d’où viennentils?» Il endossa donc son armure et sortit les interpeller:

«Vous autres les dragons, d’où êtes-vous pour oser violer mon territoire sacré?

— Maudite créature!» crièrent les cinq dragons et les deux capitaines, rassemblant leurs énergies, ce qui leur donnait un air plus majestueux et dominateur que jamais, «nous sommes au service du vénérable céleste terrasseur de démons, maître de l’Origine du chaos au palais de l’Harmonie-Suprême des monts Wudang. Nous sommes ici pour t’arrêter, monstre, sur l’invitation du Grand Saint égal au Ciel et par ordre du vénérable céleste. Renvoie sans tarder le moine chinois et les constellations, si tu veux avoir la vie sauve! Sinon, vous serez tous hachés menu, et vos bâtiments brûlés jusqu’au dernier.»

Le discours mit la rage au cœur de la créature maléfique qui répliqua:

«De quel pouvoir peuvent se targuer ces sales bêtes pour oser proférer pareilles rodomontades? En garde, tâtez de ma canne!»

Les cinq dragons se mirent à culbuter les nuages et provoquer la pluie, le serpent et la tortue à soulever de la terre et jeter du sable, tandis que tout un chacun se lançait à l’attaque, brandissant lance, sabre, épée ou hallebarde.

Singet suivait derrière avec sa trique de fer. Ce fut une bataille terrible:

Le féroce démon ayant déployé sa m artiale puissance, le Novice chercha assistance. P ar sa m artiale puissance, le féroce démon avait occupé les édifices sacrés et disposé des images du Bouddha. A h recherche d ’assistiance, le Novice était allé au loin en domaine sacré s’assurer l ’aide de dragons divins. Tortue et serpent produisent eau et feu, tandis que les monstres prennent les armes. ¡Les cinq dragons mit reçu l ’ordre de se rendre sur la route de l ’Ouesti, suivis de Singet qui agit pour l ’amour de son maître.

Glaives et hallebardes lancent des éclairs irisés, sabres et lames scintillent comme l ’arc-en-ciel. T a canne à dents de loup, quoique flexible et courte, possède de puissantes capacités; la trique cerclée d'or obéit à volonté. Elles s’entrechoquent avec des bang! de bambous qui explosent, avec des bing! de métal brutalement heurté. E ’eau et le feu montent à l ’assaut de la créature maléfique, le tranchant des armes cerne les monlires. C ris de guerre à terrifier tigres et loups, vacarme à fa ire trem bler dieux et diables! Dans la mêlée confuse, encore indécise, le démon sort à nouveau son trésor.

Singet avait mené combat avec les cinq dragons et les deux capitaines une petite heure contre le démon, lorsque celui-ci détacha la pochette et la prit en main. «Attention, mes am is!» cria le Novice, alarmé. Ignorant à quoi il convenait de faire attention, dragons, serpent et tortue baissèrent les armes et s’approchèrent, prêts à faire front.

Au moment où se fit entendre le sifflement de la pochette jetée en l’air, Singet, d’une culbute dans les nuages, s’enfuit jusqu’au neuvième ciel, sans pouvoir s’occuper de ses compagnons.

Dragons, serpent et tortue furent à leur tour aspirés dans le sac. Les monstres retournèrent triomphalement au monastère, ligotèrent leurs prises avec des cordes et les jetèrent dans le four à briques, qu’ils refermèrent.

Bref, le grand saint, voyez-vous, redescendit sur son nuage et, appuyé contre la falaise, maugréait abattu et découragé: «Terrible, cette créature!»

Il fermait les yeux sans s’en rendre compte, comme s’il sommeillait, lorsqu’il s’entendit brusquement appeler:

«O grand saint, ce n’eêt point le moment de dormir.

Dépêche-toi de te porter à leur secours. C’est urgent. La vie de ton maître ne tient plus qu’à un fil!»

Ecarquillant les yeux, Singet sauta sur ses pieds:

c’était le proteéfeur du jour. «Foutue divinité!» s’écria le Novice, «où donc as-tu passé tout ce temps à l’affût de sacrifices pour te repaître de sang, au lieu de répondre à l’appel aux aurores? Et c’est maintenant que tu viens m’effrayer! Allonge tes guibolles que je te flanque quelques coups de trique, histoire de faire passer ma mauvaise humeur!

— Grand saint», répondit le proteéfeur en se hâtant de lui tirer la révérence, «vous qui êtes le plus joyeux des immortels parmi les hommes, vous ne sauriez vous laisser abattre! Nous autres, il y a belle lurette que nous obéissons aux direétives de la bodhisattva en assurant dans l’ombre la proteéfion du moine chinois. En compagnie des tudfi et 3 0 2 autres dieux, nous n’osons nous en éloigner, de sorte que je n’ai pas la possibilité de vous voir souvent: vous ne sauriez m’en tenir rigueur!

— Puisque tu es chargé de sa proteûion, dis-moi où il e£t passé en compagnie des constellations, des révélateurs et des gardiens. A quelles épreuves sont-ils soumis?

— Votre maître et vos condisciples sont suspendus sous la galerie qui mène à la salle précieuse; les autres subissent leur châtiment dans le four souterrain. J’étais resté sans nouvelles de vous ces deux derniers jours et ne me suis rendu compte que vous étiez revenu avec des renforts que lorsque le monstre a envoyé au même endroit les dragons, le serpent et la tortue. C’e£t alors que je suis parti à votre recherche: il faut vous porter de toute urgence à leur secours, si grande que soit votre fatigue.»

À cette invite, Singet répondit, les larmes au yeux: «En pareilles circonstances, j’aurais honte de monter au ciel et me sentirais humilié de descendre au fond des mers. Je redoute les questions de la bodhisattva et serais trop embarrassé face au Bouddha. C’est qu’il vient de capturer la tortue, le serpent et les cinq dragons du patriarche Zhenwu! Je ne sais plus de quel côté solliciter assistance, que faire?

— Rassurez-vous, grand saint », répondit en souriant le protedeur, «il me vient à l’esprit l’existence de forces d’élite qui le terrasseront à coup sûr, si vous les y invitez.

Vous étiez dans le continent du Sud en vous rendant aux monts Wudang. C’est sur ce même continent que se trouvent ces troupes, à Bincheng, dans les monts Xuyi, aujourd’hui Sizhou. Vous y trouverez un bodhisattva précepteur-roi de l’État qui possède de vastes pouvoirs. Il compte parmi ses disciples un nommé Petit-Zhang, prince héritier, ainsi que quatre maréchaux divins qui ont soumis naguère la dame-mère des Eaux. Si vous le lui demandez, il vous accordera la grâce de vous aider; il saura certainement capturer le monstre et délivrer le Maître.

— Retourne le protéger de sorte que rien ne lui arrive», répondit, rempli de joie, Singet, «j’y vais de ce pas!»

D’une culbute dans les nuages, le Novice s’éloigna du repaire de ce démon et fila droit vers le mont Xuyi, où il fut bientôt rendu. À les contempler à loisir, des lieux assurément magnifiques:

l^ iv r e XIV, c h a p it r e l x v i

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A u sud, proche du gué du Fleuve au nord, voisin des eaux de la H u a i', à l'est, atteignant les hauteurs maritimes, à l ’ouest, joignant Fengfû, la montagne porte en son sommet de prestigieux édifices et en son creux des sources jaillissantes.

Dans le dédale de grotesques rochers surgissent des p ins altiers et noueux. M ille sortes de fru its fra is accueillent chaque saison, mille branches en fleurs s'ouvrent au soleil.

Les gens semblent des armées de fourm is qu i vont et viennent, les bateaux des formations d'oies sauvages qu i rentrent au large et repartent.

Là-haut se nichent le temple de la F alaise-deïton-A ugure, le palais du P ic-de-l’E B, le sanffuaire des Cinq-Illustlres, le monastère du M ont-de-la-Tortue, où le son des cloches et la fumée de l'encens atteignent la voûte azurée. I l y a aussi la source de C rist a l, le val des Cinq-Stoupas, la terrasse des Huit-Im m ortels et le ja rd in des A m andiers-Fleuris, qu i illum inent la cité de l'éclat de la montagne colorée d ’arbres. Des bancs de nuages blancs s ’allongent sans traverser, dans l ’ombre les oiseaux continuent de chanter m algré la fatigue. N e parlez plus du charme des quatre pics sacrés ': ce site vaut celui de Penglai et Yingzhou■*.

Après avoir joui des inépuisables beautés du paysage, Singet franchit la Huai, entra dans la cité de Bincheng et arriva devant l’entrée du monastère de méditation du grand saint. Il admira encore une fois la magnificence des bâtiments, la splendeur des longues galeries peintes et l’imposante tour de la pagode. Assurément,

M ille toises de hauteur perçant les nuages,

Vase d ’or q u i traverse l ’azur sans mirage:

L ’univers se concentre dans cette lum ière

Q u ’aucune ombre ne ternit sous le ciel clair.

Prise dans les clochettes: musique céleste...

Dragons glacés du toit se chauffant au soleil:

L es oiseaux viennent s ’y percher et babiller.

A u loin coule la H u a i sans jam ais s ’épuiser.

Admirant tout en marchant, Singet atteignit le portail de la seconde cour. Prévenu, le bodhisattva précepteur-roi était sorti à sa rencontre en compagnie du prince héritier Petit-Zhang. L’échange des politesses et salutations terminé, le Novice s’expliqua: «J’assure la protedion du moine chinois en quête des Ecritures du paradis de 1’Ouest: nous avons trouvé sur notre route le petit monastère du Coup-de-Tonnerre où le monstre Sourcils Jaunes se fait passer pour le Bouddha. Mon maître y a cru et s’est laissé capturer au moment où il se prosternait. Le monstre m’avait aussi enfermé dans des cymbales: heureusement que des constellations descendues du ciel nous ont délivrés. Quand j’ai cassé les cymbales et combattu le monstre, il a fourré tout le monde dans une pochette de toile blanche. Je suis d’abord allé au mont Wudang solliciter l’aide de l’empereur du Ciel ténébreux, qui a dépêché cinq dragons, ainsi que son serpent et sa tortue, pour arrêter le démon, mais ils ont été à leur tour aspirés dans le sac. Sans autre appui ni secours, je suis donc venu vous supplier de déployer votre immense puissance, celle par laquelle vous avez mis à raison la mère des Eaux, celle de si merveilleux usage pour le salut de la population: venez avec moi délivrer le Maître de cette épreuve! S’il lui est donné de rentrer après avoir obtenu les soutras, ils se répandront pour toujours en Chine où la sagesse du Bouddha sera glorifiée, ainsi que la perfedion de la prajnâx.

— L’af Faire qui te préoccupe aujourd’hui intéresse assurément l’essor de la dodrine de notre Bouddha: il serait logique que j’y aille en personne. Toutefois, nous sommes au début de l’été, le moment où les eaux de la Huai menacent de déborder. Or, je viens de soumettre le grand saint Gibbon des eaux: le lascar s’excite dès qu’il est au contad de l’eau. Je crains qu’après mon départ il n’en profite pour faire des siennes; il n’est aucun dieu qui sache le tenir. Je me contente pour le moment de t’adjoindre mon jeune disciple à la tête de quatre capitaines: ils t’aideront à capturer le monstre. »

Singet lui exprima sa gratitude et partit aussitôt avec le prince héritier Petit-Zhang et les quatre guerriers. Ils revinrent au petit paradis de l’Ouest, montés sur les nuages, et se dirigèrent droit sur le petit monastère du Coup-de-Tonnerre, où ils s’avancèrent pour défier le monstre; Petit-Zhang était armé d’une lance blanche de bois de mûrier et les quatre capitaines maniaient des épées d’acier kunwu.

Lorsque les petits monstres le lui annoncèrent encore une fois, le démon-roi reprit la tête de ses troupes, fit battre tambour et sortit apostropher Singet: «Macaque! Qui as-tu donc fait venir cette fois?»

Il n’avait pas fini sa phrase que Petit-Zhang faisait avancer les quatre capitaines et lui criait: «Maudite créa«D 'où êtes-vous donc, misérables guerriers, p ou r oser lu i apporter votre aide?»

ture! As-tu donc la gueule si ravagée que tu ne nous reconnais plus?

— D’où êtes-vous donc, misérables guerriers, pour oser lui apporter votre aide?

— Je suis le disciple du grand saint de Sizhou, le bodhisattva précepteur-roi de l’État, et j’ai l’ordre de te faire prisonnier, à la tête de quatre grands capitaines.

— Un gosse!» ricana le démon-roi, «de quelle valeur dans les arts martiaux peux-tu te targuer pour oser pénétrer jusqu’ici et m’insulter?

— Si tu tiens à le savoir, écoute-moi te le raconter:

«D es Sables-Mouvants sont mes ancêtres,

D e ro i du pays était mon père.

N é sous une étoile mauvaise,

Enfant, j ’étais sujet aux malaises.

Je cherchais le secret de longue vie:

Destlin me le f it rencontrer ainsi.

G rain de cinabre chassa la maladie:

Je ne voulais plus de la royauté,

M ais parvenir à l ’immortalité,

G arder visage jeune à jam ais.

Je me suis déjà rendu au banquet

Comme au palais du "Bouddha d ’En-haut.

Je soumets mauvais temps, démons des eaux,

Dragons et tigres dans la montagne.

Elevé p a r gens de la campagne,

M on Sloupa éclaire la mer calme.

D ’un mouvement de manche je les vaincs,

D u bout de la lance, je le pourrais:

I l n ’est monstlre q u i me résilierait!

E a terre entière connaît Petit-Xhang

D e Bincheng où régnent jo ie et bonheur!»

A ce discours, le démon-roi répondit avec un mince sourire narquois:

«Prince, quelle sorte d’art de longue vie as-tu appris quand tu as renoncé au trône pour suivre le bodhisattval Tout jufte bon à s’attaquer aux monstres aquatiques de la Huai! Tu n’aurais pas dû t’en laisser accroire par Singet le Novice, franchir tant de montagnes et de cours d’eau pour venir ici me remettre ta vie. Voyons si ton immortalité va durer!»

Embrasé, à ces mots, d’une violente colère, Petit-Zhang s’empara de la lance, tandis que les quatre capitaines se 3 ° 7

ruaient à l’attaque avec Singet maniant la trique de fer.

Gardant le plus grand calme, le démon faisait tournoyer sa canne flexible à dents de loup, parant à gauche, se couvrant à droite, botte de front, feinte de côté. Quel féroce combat!

L e petit prince m aniait la lance blanche, ses quatre compagnons des épées plus puissantes encore. A vec Singet, arm é de sa trique, ils entouraient ensemble le monstre.

L e démon-roi possède de tels pouvoirs qu’il les affronte sans peur aucune. L a canne aux dents de loup est un trésor du bouddha contre lequel glaives et lances ne peuvent rien.

L e vent mugit, un souffle mauvais s ’élève. L 'u n ne pense qu’à mener son affaire, l ’autre est tout entier à la quête des soutras. M aints et maints assauts: la bataille fa it rage. Ils crachent nuées et brouillards qu i obscurcissent les trois lum inaires', car ressentiment et colère n'augurent rien de bon. Tant que les trois véhicules ne domineront, le combat sera d ur et long.

La lutte se prolongea longtemps sans départager les combattants. Ce fut alors que le monstre détacha la pochette. «Attention, mes amis!» s’écria le Novice.

Mais le prince et ses compagnons ne comprenaient pas la signification de cette mise en garde. Ouchl Tous les cinq y furent aspirés, sauf Singet qui, prévenu, s’était enfui. Le démon s’en retourna triomphalement au monastère, où il fit ligoter ses prises avant de les envoyer dans le four souterrain, qui fut rebouché et scellé, il va sans dire.

Singet, qui s’était élevé dans les airs d’une culbute dans les nuages, ne redescendit que lorsqu’il se fut assuré que les troupes du monstre étaient rentrées et les portes du repaire fermées. Debout sur la pente de l’ouest, il sanglotait, abattu et désespéré: «O maître!

«Depuis que du dhyâna j ’a i embrassé la fo i P a r la grâce de Guanyin q u i me délivra,

J ’a i protégé votre marche vers la Grande Voie, Pour atteindre le monastère du bouddha.

Chemin tortueux, pensions-nous, deviendra p la t:

D e ce monstre terrible nous voici la p roie!

M ille Stratagèmes n ’ont su vous délivrer,

A id e et secours j ’ai, en vain, sollicités. »

Le grand saint se livrait ainsi au désespoir, lorsque tout à coup atterrit un nuage coloré qui couvrit le sommet de la montagne d’une pluie drue.

«Tu me reconnais, Conscient-de-la-Vacuité?» cria une voix. Singet se précipita en avant. Que vit-il?

Grandes oreilles, large mâchoire et face carrée, Trapu, ventre proéminent, épaules charpentées, Débordant de jo ie et pensées printanières,

L es je u x étincelant de vagues automnales,

Ses larges manches flottantes pleines d’un a ir de bonheur, E n sandales de paille, il reépire force, énergie.

Prem ier au paradis de la jo ie absolue,

Salut à M a itre y a le moine toujours hilare!

Singet se prosterna précipitamment et lui dit: «Où donc allez-vous, seigneur Bouddha qui venez de l’Est?

Pardonnez-moi de me trouver sur votre route, mille pardons!

— Je ne suis venu ici que pour le démon du petit Coup-de-Tonnerre.

— Je vous suis vivement reconnaissant de la grâce immense de votre débordante vertu. Puis-je me permettre de vous demander d’où vient ce monstre, où il exerce et ce que peut bien être cette pochette? Vous seriez bien aimable de me le révéler, monseigneur.

— C’est l’un de mes jeunes garçons, Sourcils-Jaunes, en charge des pierres sonores. Le 3 du troisième mois, comme je devais me rendre à une réunion chez

Commencement-Originel, je l’avais laissé garder le palais. Il en a profité pour me subtiliser divers objets précieux et devenir un être maléfique, se faisant passer pour le Bouddha. La pochette est mon sac du paradis futur, populairement appelé “ sac d’humaine semence”.

La canne à dents de loup eût le maillet qui me sert à frapper les pierres sonores.

— Sacré moine toujours souriant!» se récria Singet à ces mots, «en laissant ce garçon filer et jouer à l’imposteur, vous m’avez poussé dans un piège! Vous n’échapperez pas au reproche de laxisme dans la tenue de votre maison.

— Il est vrai que j’ai commis une faute par négligence.

Par ailleurs, c’est aussi que vous, maître et disciples, n’en avez pas encore fini avec les obstacles démoniaques: c’eâ la raison pour laquelle tant de créatures descendent sur terre pour vous infliger les épreuves que vous devez subir.

Je suis venu aujourd’hui pour vous le capturer.

— Le monstre possède d’immenses pouvoirs, alors que vous n’avez aucune arme. Comment ferez-vous?»

Maitreya se mit à rire: «Je vais placer sur cette pente une hutte de paille et planter un champ de melons, pendant que tu iras le provoquer au combat. Il ne faut pas vaincre, mais perdre et l’attirer sur mon champ de melons. Tu te transformeras en un beau gros melon bien mûr, alors que les autres, les miens, ne le seront pas. Il voudra sûrement en manger et c’est toi que je lui donnerai à dévorer. Une fois dans son ventre, tu pourras agir à ta guise et le traiter à ta façon. J’en profiterai pour lui prendre la pochette et l’y enfermer.

— Le plan est excellent, mais comment reconnaîtrezvous le melon mûr qui est ma transformation? Comment consentirait-il à me suivre jusqu’ici?»

Maitreya se mit à rire: «Moi, le Seigneur qui règne sur le monde, de mes yeux d’éminente sagesse je serais incapable de te reconnaître? Je percerais à jour n’importe laquelle de tes transformations. Ma seule crainte est que le monstre refuse de te suivre: je vais t’enseigner un tour de magie.

— Comment consentirait-il à me suivre? Il va certainement me fourrer dans sa pochette! »

Maitreya se mit à rire: «Tends-moi la main!»

Le Novice ouvrit la main gauche et la lui donna. De l’index de la main droite, Maitreya traça sur la paume de Singet le mot Interdit avec l’eau divine qui fermentait dans sa bouche. Il lui demanda de fermer le poing et de ne l’ouvrir que devant le monstre: il ne manquerait pas de le suivre.

Heureux d’obéir à ces instruirons, Singet se rendit d’une traite à l’entrée du monastère et, faisant tournoyer d’une seule main la trique, se mit à crier à tue-tête: «Holà!

le monstre! Papa Singet est revenu! Sors donc sans tarder, on voudrait se mesurer à toi! »

Les petits monstres à la porte se hâtèrent d’annoncer la nouvelle au roi.

«Combien de guerriers a-t-il amené, cette fois?

demanda-t-il.

— Personne, il n’y a que lui-même.»

Le démon éclata de rire: «Le macaque est au bout du 3 i o rouleau et ne sait plus à quel saint se vouer. Il vient à coup sûr y laisser la vie! »

Là-dessus, il ajusta son armure, prit le trésor et, la canne à dents de loup dressée, sortit Fapostropher: «Conscientde-la-Vacuité, cette fois, tu n’arriveras pas à te débattre.

— Maudite créature! Et pourquoi donc je n’y arriverais pas?

— Je vois bien que tu es épuisé et à court d’expédients, sans autre secours possible, contraint de soutenir tout seul le combat. Quand tu seras capturé, nul guerrier céleste ne viendra te secourir. Voilà ce qui me fait dire que tu ne saurais te débattre.

— Lacréaturenesaitcequil’attend!Tagueule! Bouffe de ma trique!»

Voyant qu’il la tenait d’une seule main, le démon ne put s’empêcher d’éclater de rire: «Voyez-moi ça! Ce macaque fait le malin: que crois-tu pouvoir faire d’une main?

— Fiiton! Avec les deux mains? Tu ne ferais pas long feu! Si ce n’était la pochette, quand tu en aurais quatre ou cinq, je te tiendrais en respeét d’une seule main.

— C’est bon! Je ne m’en servirai pas cette fois. Ça va être du sérieux: nous verrons qui est le plus fort.»

Il brandit la canne à dents de loup et s’avança pout combattre. Singet le reçut de face, ouvrit le poing et fit tournoyer la trique des deux mains.

Sous l’effet du mot magique Interdit, le démon ne songeait pas à battre en retraite. N’usant effedivement plus de la pochette, il ne se souciait que de poursuivre son adversaire. Singet se contenta de quelques feintes avant de tourner casaque et s’enfuir, talonné par le monstre jusque sur le versant ouest.

À la vue du champ de melons, le Novice s’y glissa d’une culbute, se transformant en un gros melon mûr, délicieusement mûr. Le monstre s’arrêta et scruta les quatre orients sans découvrir de quel côté avait pu filer Singet.

Il courut près de la hutte et appela: «Qui donc a semé les melons?»

Maitreya, sous l’asped d’un vieux paysan, sortit répondre en souriant: «C’est moi qui les ai semés, ces melons, mahârâjaX

— En as-tu de mûrs?

— Oui.

— Choisis-en un qui soulagera ma soif.».Livre XIV, chapitre l x v i

Maitreya prit le melon qui était la transformation de Singet et l’offrit des deux mains au démon-roi. À peine l’eut-il en main que, sans autre examen, il ouvrit la bouche pour mordre dedans. Singet saisit l’occasion qui se présentait pour rouler au fond du gosier et sans plus attendre jouer des pieds et des mains. Il s’employait à tordre les intestins, pincer l’estomac, tantôt se mettant sur la tête, tantôt faisant la planche à la façon de la libellule, bref tout ce qui lui passait par la tête. Le monstre grinçait des dents et grimaçait de douleur, les yeux embués de larmes, se roulant par terre en tous sens, au point de transformer le champ de melons en aire à battre le blé! Il ne cessait de glapir: «Assez! Assez! Au secours! Qui peut me soulager?»

Maitreya apparut sous sa forme propre et lui dit avec un petit rire: «Bête immonde, tu ne me reconnais plus?»

Le monstre leva la tête et, à sa vue, se jeta précipitamment à genoux, se prosternant à se cogner le crâne. Il répétait en se frottant le ventre des deux mains: «Mon seigneur, grâce! Laissez-moi la vie, je ne le ferai plus! »

Maitreya s’avança, l’agrippa, détacha sa poche du paradis futur, lui arracha le maillet à frapper les pierres sonores et cria: «Conscient-de-la-Vacuité, par égard pour moi, laisse-lui la vie! »

Hors de lui dans sa rage, Singet continuait à donner du poing à droite, du pied à gauche et faire les quatre cents coups dans ses entrailles. En proie à d’intolérables douleurs, la créature s’effondrait.

Maitreya répéta: «Conscient-de-la-Vacuité, il a son compte, épargne-le!

— Ouvre grand la bouche», cria enfin Singet, «laissemoi sortir!»

Malgré l’intensité des maux de ventre qui torturaient le monstre, le cœur n’avait pas encore flanché. Comme dit le proverbe:

Tant que le cœur tient, l ’homme est en vie,

Veuille ne tombe que tige sèche.

Dès que la créature entendit l’appel de Singet, elle ouvrit grand la bouche en dépit de la douleur. Le Novice ne sauta qu’alors du corps, reprit son aspeét propre, brandit précipitamment sa trique et aurait frappé, si le «B êle immonde, où sont passées Us cymbales d ’orq u e tu as dérobées? »

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Bouddha n’avait pas déjà enfermé le monstre dans la poche qui pendait en travers de sa ceinture. Maillet en main, Maitreya gronda: «Bête immonde, où sont passées les cymbales d’or que tu as dérobées?»

La créature ne souhaitait plus rien d’autre que la vie.

Elle balbutia à travers le sac: «Les cymbales? C’est que Singet les a cassées.

— Bon, elles sont cassées, mais rends-moi l’or.

— Il est entassé sur le trône de lotus de la salle principale.»

La poche dans une main et le maillet dans l’autre, Maitreya appela Singet en riant: «Conscient-de-la Vacuité, viens avec moi ramasser l’or!»

Aurait-il osé tarder ou se dérober devant pareille démonstration de la puissance de la Loi? Il conduisit le Bouddha sur la montagne jusqu’au monastère, dont les portes étaient closes. Il suffit au Bouddha de pointer le maillet pour les ouvrir. À leur entrée, ils trouvèrent les petits monstres affairés à plier bagages, et sur le point de se disperser, car ils avaient appris la capture de leur roi.

Chaque fois qu’il en passait un sous ses yeux, Singet l’abattait, parfois deux à la fois: il finit par exterminer tous les six ou sept cents qui reprenaient en mourant leur corps originel: des créatures maléfiques de la montagne, esprits d’oiseaux et de bêtes.

L’or rassemblé, Maitreya souffla dessus de son haleine magique, récita une incantation et aussitôt le métal reprit sa forme d’antan. Il récupéra la paire de cymbales, prit congé de Singet et, monté sur un nuage, s’en retourna d’une traite vers le monde de la joie absolue.

Ce n’est qu’alors que le grand saint détacha le moine chinois, Porcet et Sablet. Comme l’idiot était resté suspendu plusieurs jours, il souffrait d’une faim si dévorante que, sans prendre le temps de remercier son condisciple et de se redresser, il courut, plié en deux, aux cuisines chercher à manger. Or, le démon venait de commander son déjeuner au moment où Singet l’avait provoqué au combat. De ce fait, il n’y avait pas touché. L’idiot vida une demi-marmite avant de remplir deux bols et de les apporter à Tripitaka et Sablet. Il n’exprima qu’ensuite sa gratitude à Singet et lui demanda ce qu’il était advenu du démon. Le Novice raconta en détail comment il avait d’abord sollicité l’aide de Zhenwu et de ses tortue et 3 i 4 serpent, puis celle du précepteur-roi qui lui avait fourni l’aide du prince héritier, enfin comment Maitreya avait mené l’opération réussie de la capture. Le récit remplit d’infinie gratitude Tripitaka, qui rendit hommage à tous les dieux avant de demander: «Où se trouvent-elles à mal, toutes ces divinités, cher disciple?

— Le proteéteur du jour m’avait dit hier qu’elles étaient dans le four souterrain», puis, se tournant vers Porcet: «Viens avec moi les délivrer!»

Ragaillardi d’avoir bien mangé, l’idiot alla chercher son râteau et, mobilisant toutes ses énergies, se rendit avec le grand saint derrière le bâtiment ouvrir le four et délier les prisonniers. Ils les prièrent de sortir se rassembler sous la tour sacrée. Tripitaka avait revêtu son kasâja pour s’incliner et les remercier un à un. Le grand saint renvoya alors les cinq dragons et les deux guerriers au mont Wudang, puis Petit-Zhang et ses quatre capitaines à Bincheng, enfin les vingt-huit maisons à leurs résidences Stellaires. Révélateurs et défenseurs retournèrent chacun à leur poste.

Maître et disciples se reposèrent une demi-journée. Ils nourrirent le cheval blanc et rangèrent les bagages, avant d’entamer, le lendemain matin, une nouvelle étape. Au moment de partir, ils enflammèrent une torche et réduisirent en cendres tous les bâtiments, tours sacrées, trône précieux, hauts pavillons et salle de prêche. Enfin:

Us sortaient de l'épreuve sans crainte n i souci, Lib res d ’aller, tous les obstacles démolis.

Si vous ne savez, en fin de compte, quand ils atteindront le grand monastère du Coup-de-Tonnerre, écoutez donc la séance qui suit.

V iv r e XIV, c h a p it r e l x v ii

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