Les quatre pèlerins, ainsi que l’a dit le récit, poursuivirent joyeusement leur route après avoir quitté le paradis mineur de l’Ouest. Un mois d’étapes successives les avait amenés au cœur du printemps, en pleine floraison, lorsqu’ils virent les bois et jardins verdissants s’assombrir sous l’effet du vent, de la pluie et du crépuscule.
«O disciples!» s’écria Tripitaka en tirant sur les rênes, «il se fait tard: quel chemin prendre pour chercher un abri?
— Rassurez-vous, maître», répliqua en riant Singet, «s’il n’y a pas d’endroit où loger pour la nuit, nous saurons nous débrouiller tous les trois: Porcet vous coupera de l’herbe, Sablet abattra quelques pins. Moi-même, je saurai faire fonétion de charpentier et vous construire au bord de la route une cabane où nous pourrions passer l’année entière! Rien ne presse.
— Hé! Frangin», rétorqua Porcet, «ce n’est pas le lieu où s’installer! La montagne est infestée de loups et de bêtes fauves et le pays entier hanté de goules et de gnomes. On ne se sent déjà pas tranquille le jour: pas question de passer la nuit ici!
— Idiot!» lui lança Singet, «tu deviens de plus en plus poltron! Sans me vanter, avec ce bâton que je serre dans mes mains, je retiendrais le ciel, s’il venait à s’effondrer!»
Maître et disciples échangeaient ces propos lorsque apparut non loin un village de montagne.
«Parfait!» s’exclama Singet, «nous l’avons, le logis!
— Où ça? demanda le Vénérable.
— Dans le bosquet là-bas, n’est-ce pas une maison?»
répondit le Novice en tendant le doigt, «allons leur demander un abri pour la nuit. Nous repartirons demain matin.»
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Ravi, le Vénérable pressa sa monture et mit pied à terre à l’entrée du domaine. Les vantaux étaient solidement clos.
«Ouvrez, ouvrez!» criait Tripitaka en cognant à la porte.
Un vieil homme appuyé sur une canne, chaussé de sandales de paille, coiffe d’un turban noir et en vêtements de toile écrue, sortit leur ouvrir en demandant: «Qui êtes-vous donc, à faire pareil boucan?»
Tripitaka joignit les paumes sur la poitrine, s’inclina pour le saluer et dit: «Honoré donateur, ce pauvre moine qui est votre serviteur a été envoyé des terres de l’Est quérir les soutras au paradis de l’Ouest. Passant par votre estimable pays à la tombée du jour, je me permets de formuler notre vœu d’être abrités pour la nuit en votre noble résidence. J ’ose espérer que nous ne vous dérangerons pas.
— Vous voulez aller à l’Ouest, bonze? Mais vous n’y parviendrez jamais! Nous sommes ici au paradis mineur de l’Ouest. Le paradis majeur est à une distance énorme et la route est pleine d’embûches. Même cette région, vous aurez du mal à la franchir.
— Pourquoi donc?
— A trente lis à l’ouest de ce village, vous trouverez la ruelle des Kakis-Pourris et la montagne aux Sept Perfedions.
— Pourquoi ce nom de “Sept-Perfedions?”
— Il faut parcourir huit cents lis pour traverser la montagne qui est couverte de kakis. Or, disent les anciens, le plaqueminier possède sept perfedions; un: le grand âge; deux: beaucoup d’ombre; trois: pas de nids d’oiseaux; quatre: il est dépourvu de vers; cinq: des feuilles admirables sous le givre; six: un fruit superbe;
sept: branches et feuilles luxuriantes. Voilà pourquoi la montagne se nomme Sept-Perfedions. Comme notre territoire est vaste et la population clairsemée, depuis les temps les plus anciens personne n’a pénétré au fond de la montagne. Chaque année, les fruits mûrs ou pourrissants tombent sur la route, une allée encaissée entre deux rangées de rochers. Elle en est remplie. Exposés à la pluie, à la rosée, au givre et à la neige, les fruits, avec l’humidité de l’été, entrent en putréfadion tout le long de la route, populairement appelée par les gens d’ici “ ruelle de la Chiasse”. Pour peu que se lève le vent d’oueât, il s’en L iv r e XIV, c h a p it r e l x v ii
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dégage une odeur pestilentielle: la puanteur des latrines que l’on cure n’est rien en comparaison. Comme nous sommes en pleine saison du printemps, grâce au bon vent du sud-est, vous ne sentez encore rien.»
Tripitaka se sentait trop accablé pour répondre.
Singet ne put se retenir. «Espèce de vieil abruti!»
s’exclama-t-il, «nous raconter des histoires à vous glacer de peur, alors que nous venons de loin te demander l’hospitalité! Si ta baraque est trop petite pour y trouver la place d’y dormir, nous irons nous accroupir sous l’arbre. Nous pouvons aussi bien y passer la nuit. Quel besoin de nous rebattre les oreilles?»
À la vue de ce visage d’une grande laideur, le vieil homme resta un moment interdit, le cœur palpitant, puis prenant courage, poussant un grognement et pointant Singet du bout de sa canne, rétorqua: «Avec sa face osseuse, son front bombé, son nez écrasé, ses joues creuses, ses poils dans les yeux: une gueule de fantôme phtisique qui n’a aucun sens du respeét! Oser glapir contre moi, s’en prendre à un vieillard!
— Cher vieux monsieur», répondit Singet en se forçant à sourire, «vous n’avez donc pas de pupilles au milieu des yeux: me traiter de fantôme phtisique sans voir qui je suis! Comme le dit l’adage des physiognomoniâes: 1Visage étrange et bizarre ell roche qui cache jade rare.
À juger les gens à leur tête, vous risquez de vous tromper lourdement. Je suis laid, je l’admets, mais je possède d’autres qualités.
— D’où es-tu? Comment t’appelles-tu? Que sont ces qualités?»
Singet se mit à rire: «Moi?
«M es ancêtres sont du continent de l ’Est,
A u mont de 'Fleurs et Fru its en ma jeunesse, A uprès d ’un m aître de l ’âme et du cœur,
J ’a i appris les arts m artiaux dans leur ampleur.
Je sais retourner les mers, battre les dragons, Chasser le soleil et soulever les monts!
A capturer les démons je suis champion;
Je déplace même les constellations!
D ieu x et diables tremblent devant mon renom, Je suis le singe aux m ille transformations. »
À ce discours, l’accès d’humeur du vieux se changea en 3 i 8
joie. Il s’exclama en s’inclinant: «Je vous en prie, entrez donc en mon humble chaumière vous mettre à l’aise!»
Sur ce, tirant le cheval et bagages à l’épaule, les quatre pèlerins entrèrent ensemble. Des amas d’épines et de ronces étaient disposés de chaque côté de la cour; la porte intérieure permettait de franchir un mur de pierres, lui aussi couvert d’épines et de ronces; en entrant, on découvrait enfin une maison de trois travées au toit de tuiles. Le vieil homme tira des chaises, les invita à s’asseoir en attendant le thé et commanda le repas. Un moment plus tard, on mettait la table et l’on servait nombre de plats:
gluten de blé, fromage de soja, patates douces, radis blancs, moutarde, navets, riz odorant et soupe piquante à la mauve, de quoi rassasier pleinement maître et disciples.
Le repas fini, Porcet tira Singet à part et lui souffla;
«Pourquoi crois-tu que le vieux nous a offert pareil feîtin, alors qu’il nous avait d’abord refusé l’hospitalité?
— Allons donc, ça ne vaut pas trois sous! » rétorqua le Novice, «demain je lui demanderai de nous fournir dix sortes de fruits, et dix de légumes!
— L’effronté! Avec ces trois mots d’esbrouffe, tu lui as soutiré un vrai gueuleton. Pourquoi veux-tu qu’il te traite de pareille façon, demain, quand tu iras courir les routes?
— Ne t’inquiète pas, je saurai y faire!»
Comme le crépuscule s’assombrissait, l’ancien fit cette fois apporter des lampes.
«Quel e£t votre honoré nom, messire? demanda le Novice en s’inclinant.
— Je m’appelle Li.
— Je présume donc que nous sommes au village des Li.
— Non, c’e£t le village de Tuoluo, où vivent plus de cinq cents familles. On y trouve beaucoup d’autres patronymes. Je suis le seul à porter le nom de Li.
— Cher donateur Li, quelle bonne idée vous a poussé à nous offrir ce somptueux repas?»
Le vieil homme se leva pour déclarer: «C’est que j’ai appris que vous étiez expert en capture de créatures maléfiques. Nous en avons une ici: si vous vouliez vous donner la peine de nous en débarrasser, nous saurions naturellement vous montrer une généreuse gratitude.
— Grand merci de me confier ce travail! répliqua Singet en lui tirant la révérence.
— Voyez-vous ça!» s’exclama Porcet, «toujours prêt à 3 i 9
nous attirer le malheur! Il suffit de lui parler de capture de monstres pour se faire traiter plus chaleureusement qu’un beau-père! Il lui a déjà tiré la révérence!
— Sage frère, tu ne me comprends pas: ma révérence signifie affaire conclue; il n’ira plus chercher ailleurs.
— Ce singe ramène tout à lui», intervint Tripitaka, «et si le monstre dispose de pouvoirs si étendus que tu ne parviennes à le capturer, ne nous auras-tu pas incités au mensonge, nous, moines qui avons fait vœu de n’en point commettre?
— Maître», répliqua Singet en riant, «ne me blâmez point avant que je me sois plus amplement informé en ¡’interrogeant.
— Que voulez-vous savoir? demanda le vieil homme.
— Votre noble territoire est une large plaine où vivent de nombreux habitants, et non un coin perdu. Quel genre de monstre pourrait avoir l’audace de s’attaquer à vos imposantes portes?
— Je ne vous le cacherai pas», répliqua le vieillard, «nous jouissions depuis longtemps de la paix ici, lorsqu’il y a trois ans, à la sixième lune, s’est soudain levé un coup de vent. C’est l’époque où chacun s’affaire, soit à battre le blé, soit à transplanter le riz. Quelque peu alarmé, on se disait que ce n’était qu’un changement de temps passager sans se douter qu’après le coup de vent surviendrait un monstre, qu’il se jetterait sur les cochons et moutons, sur les vaches et chevaux que les gens laissaient paître, qu’il avalerait les oies et les poulets tout entiers et qu’il dévorerait vivants les hommes et femmes rencontrés sur son passage. Depuis, au cours des deux dernières années, il eit souvent revenu commettre ces déprédations. Vénérable, si vous en avez la capacité, capturez-le, débarrassez-en cette terre! Soyez sûr de notre généreuse gratitude et de notre profond respeét!
— Celui-ci ne sera pas facile à capturer, objeéta Singet.
— Vraiment difficile», fit chorus Porcet, «trop difficile! Ce n’est pas à nous, moines errants qui demandons abri pour la nuit et serons repartis demain, de nous occuper de Dieu sait quel monstre!
— Vous n’êtes donc que moines bons à soutirer leur riz quotidien!» grommela l’ancien, «à l’instant on ouvrait grand sa gueule pour se vanter de déplacer les étoiles, de terrasser monstres et créatures maléfiques, mais dès qu’il s’agit d’un cas précis, comme celui dont je vous parle, on se défile en prétextant que c’est trop difficile!
— Vieil homme», répliqua Singet, «ce serait facile si les gens du pays étaient solidaires.
— Qu’est-ce qui vous donne à penser que nous ne le sommes pas?
— Depuis trois ans, le monstre exerce ses ravages; il a détruit je ne sais combien d’êtres vivants. Je pense que si chaque famille avait apporté une contribution d’un seul taël, vous auriez pu en réunir cinq cents, de vos cinq cents maisonnées, et que vous n’en seriez plus là. Au lieu de subir passivement trois années de persécutions, vous auriez pu faire venir un exorciste.
— S’il ne s’agissait que d’argent! Vous voulez nous faire mourir de honte! Laquelle de nos familles n’a-t-elle pas dépensé quatre ou cinq taëls? Il y a deux ans, nous avons été trouver un moine au sud des montagnes et l’avons invité à capturer le monstre, mais il n’y a pas réussi.
— Comment avait-il procédé?
— Le moine du sangha portait un kasaya, du Paon d’abord parla, puis de la Bonne Loi. De l’encens il brûla et la cloche agita. La psalmodie alarma le monstre, qui surgit au village dans le vent et les nuages. L’un, contre l’autre, lutta en mémorable combat: l’un coup de poing lança, mais l’autre l’empoigna. Le bonze avait de la réponse, mais réponse de chauve sans loi. Bientôt le monstre triompha et dans les airs s’en retourna. Quand la blessure eut séché, nous nous approchâmes: le crâne glabre était fendu tel un melon mûr!
— Autant dire qu’il a eu son compte, s’esclaffa Singet.
— Il n’y a perdu que la vie, tandis que les comptes, c’est nous qui avons dû les régler: il a fallu acheter un cercueil, payer les funérailles et donner en outre de l’argent à son disciple, lequel n’est pas apaisé pour autant et menace de porter plainte.
— N’avez-vous pas renouvelé la tentative avec quelque autre personne?
— On avait fait venir un prêtre taoïéte, l’année passée.
— Comment s’y était-il pris?
— Le daoshtï Mitre d’or sur la tête, robe à collerette, il cognait des claquettes, eau de charme toute prête, poussant les dieux à se mettre à capturer ces êtres. Violente ■Livre XIV, chapitre hxvu
tornade, brouillard noir, épais: sitôt contre le prêtre, il se lance sans guêtre. Jusqu’au soir ils combattirent, puis l’être partit sans prévenir. Ciel et terre s’éclaircirent. Nous nous rassemblâmes pour partir à la recherche du prêtre: il s’était noyé dans le torrent. Quand nous le repêchâmes et regardâmes: il n’était plus que poule mouillée!
— Autant dire qu’il a reçu son compte, lui aussi, s’esclaffa le Novice.
— Lui aussi n’y a laissé que la vie alors que nous avons, à nouveau, dû payer toutes sortes de réparations.
— Peu importe; qu’importe! Je vais vous l’attraper.
— Si vous en avez vraiment la capacité, j’invite quelques anciens du village à établir un contrat avec vous: en cas de réussite, vous recevrez en récompense tout l’argent que vous demanderez, pas un sou de moins; si c’est un échec, nous serons dégagés de toute responsabilité: que chaque partie se conforme à la volonté du Ciel!
— Le vieux est échaudé», s’exclama en riant Singet, «nous ne sommes pas gens de ce genre. Allez donc vite chercher les anciens! »
Rempli de joie et contentement, le vieil homme ordonna au garçon de ferme d’aller inviter les voisins de droite et ceux de gauche, le cousin et le beau-frère, quelques autres parents et amis: huit ou neuf anciens au total, pas un ne manquait. On les présenta au moine chinois, puis il fut question de la capture du monstre, ce dont chacun se réjouit.
«Lequel de vos éminents disciples doit s’en charger?
demandèrent-ils.
— Moi, l’humble bonze que voici, répondit Singet en croisant les mains.
— Ce n’est pas possible! » se récrièrent-ils, «la créature possède un corps énorme et dispose d’immenses pouvoirs, alors que ce vénérable est si malingre et si petit qu’il ne remplirait même pas la fente entre deux de ses dents!
— Vous ne savez jauger votre homme, messieurs», rétorqua d’un air moqueur Singet, «petit, je le suis, mais costaud pas moins; je suis de ceux qui ont bu l’eau de la meule, ils en ont le tranchant dans le ventre!»
À cette dernière réplique, les anciens s’inclinèrent:
«Combien voulez-vous pour la capture du monstre, vénérable?
— Inutile de parler de quelque récompense que ce soit!
Comme dit l’adage: Parler d ’or éblouit, parler d’argent abrutit, et parler de sapèquespourrit. Nous sommes moines qui thésaurisons la vertu; les sous ne nous intéressent pas.
— Vous êtes donc tous des moines éminents qui observez les commandements, à en croire pareil discours. Il ne saurait être question de vous mettre à la peine pour rien.
Puisque vous ne voulez pas d’argent: nous vivons tous des ressources de la terre. Si vous terrassez la bête immonde et en débarrassez le pays, nous vous ferons chacun cadeau de deux mu' de bonnes terres, ce qui vous en fera mille. Vous pourriez vous y installer, maître et disciples, y bâtir un monastère et y pratiquer la méditation au lieu de poursuivre votre errance.
— De mal en pis!» s’esclaffa Singet, «ne nous parlez point de terre! C’est nourrir les chevaux, vaquer aux corvées, engranger et faire les foins, ne pouvoir dormir la nuit tombée et se lever aux aurores. De quoi en crever!
— Si vous ne voulez rien de tout cela, que pouvonsnous vous donner?
— Pour nous, qui avons quitté nos familles, une tasse de thé et un repas nous combleront.
— Rien de plus facile. Mais comment allez-vous vous y prendre?
— Je l’attraperai dès qu’il se montrera.
— Elle e§t énorme, cette créature! Elle se dresse de h terre au ciel, survient dans une tornade et repart dans le brouillard: comment pourriez-vous vous en approcher?
— Ne m’en parlez pas!» rétorqua Singet en riant, «les créatures qui chevauchent vents et nuées sont mes fistons;
si grande qu’elle soit, je connais le moyen de la battre.»
Tandis qu’ils conversaient, se fit soudain entendre le sifflement du vent. Il jeta la panique parmi les huit ou neuf anciens qui s’écrièrent, tremblant de tous leurs membres: «Ce bonze a le sel de la malédiétion sur les lèvres! À peine a-t-il parlé du monstre que le voilà! »
Le vieux Li ouvrit une porte dérobée et cria à l’adresse de ses parents, y compris Tripitaka: «Entrez! Dépêchezvous, la créature arrive!»
Dans la panique générale, Porcet et Sablet s’y seraient aussi réfugiés, si Singet ne les avait retenus l’un et l’autre en les agrippant: «Vous perdez la raison! Oubliez-vous que vous êtes moines et devez respeder les quartiers intérieurs? Arrêtez-vous! Ce n’est pas le moment de fuir:
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venez avec moi dans la cour voir un peu de quel monstre il s’agit.
— Frangin», protesta Porcet, «eux ont payé pour savoir de quoi il retourne: le bruit du vent annonce l’arrivée du monstre. Ils sont partis se cacher. Nous ne sommes ni leurs parents, ni leurs amis, ni leurs hommes liges: à quoi bon aller le voir?»
En fait, Singet était d’une force incroyable: inutile de dire qu’il les traîna dans la cour et les y maintint, tandis que le vent devenait de plus en plus violent. Quel vent!
I l abat les arbres, terrorise les loups,
M et les mers et rivières sens dessus dessous, Renverse les trois pics rocheux du mont H ua ', Secoue les quatre continents de l'univers.
Ils se claquemurent chez eux, les villageois;
Partout filles et garçons se cachent la tête.
L e monde se trouve plongé dans les ténèbres, D e sombres nuages couvrent les étoiles.
Terrifié, tremblant, Porcet s’était jeté à terre, y avait enfoui le groin, et restait cloué au sol. Sablet se couvrait la tête, sans oser ouvrir les yeux. Singet humait l’air et cherchait à reconnaître le monstre. L’instant d’après, comme la tornade était passée, apparurent dans l’espace deux lanternes brillant faiblement.
«Le vent est passé, mes frères», s’exclama Singet en baissant la tête, «debout, regardez!»
L’idiot dégagea son groin, secoua la terre et leva les yeux vers le ciel. À la vue des deux lumières, il ne put retenir le fou-rire: «Que c’est drôle! C’est un monstre qui se déplace fort civilement. Nous devons en faire notre ami!
— Dans cette nuit noire, alors que tu ne distingues même pas son visage», s’étonnait Sablet, «comment peux-tu en savoir tant?
— Rappelle-toi les paroles des anciens: Ne te déplace la nuit qu ’à la lueur de chandelles; si tu n ’en aspoint, ne bouge pas / Ne vois-tu pas qu’il se fait guider par une paire de lanternes?
C’est donc sûrement une brave personne.
— Tu te trompes: ce ne sont pas des lanternes, mais l’éclat de ses yeux.
«s’il a des yeux d’une dimension pareille, sa gueule doit être énorme!
— Point de panique, mes sages frères», déclara Singet, « restez tous les deux ici à protéger notre maître, pendant que je monte voir dans quelle humeur se trouve le monstre et à quelle espèce il appartient.
— Frangin», balbutia Porcet, «ne lui avoue pas que nous t’avons suivi!»
Le brave Singet! Il bondit dans l’espace en faisant entendre un sifflement. La trique de fer en main, il criait à tue-tête: «Holà, tout doux, me voilà!»
À sa vue, la créature se raidit et se mit à danser sauvagement en brandissant une longue lance. Le Novice l’interpella en poiture d’attaque: «D’où viens-tu? Où demeurestu?»
Elle balançait la lance sans répondre. Singet répéta les questions: même silence et même jeu de lance.
«Elle doit être sourde et muette», se dit Singet avec un rire rentré, «ne t’enfuis pas, en garde!»
Sans manifester la moindre frayeur, la créature parait les coups de sa lance dansante. Ils se battirent dans les airs jusqu’aux environs de minuit sans que se départagent vainqueur ni vaincu. Depuis la cour des Li, Porcet et Sablet voyaient les choses plus clairement: en fait, le monstre se contentait de parer de sa lance, sans la moindre velléité d’attaque; la trique de Singet ne s’était éloignée de la tête de la créature à aucun moment.
«Sablet», dit Porcet en riant, «reste ici à protéger le Maître et laisse-moi lui donner un petit coup de main. On ne va tout de même pas permettre à ce singe de s’en attribuer seul le mérite et de boire la première coupe de la viéloire!»
L’idiot bondit dans les nuages, le rattrapa et abattit son râteau, que la créature contra par une autre lance. On aurait dit deux éclairs qui serpentaient. Porcet était rempli d’admiration: «Superbe, l’escrime à la lance! Si ce n’est pas le Style “par-derrière la montagne”, c’est “la torsade de soie”; ce n’est pas non plus le Style des Ma: c’est ce qu’on appelle “la hampe molle”».
— Assez déblatéré, l’idiot!» rétorqua Singet, «ça n’existe pas, “la hampe molle”!
— Ne vois-tu pas qu’il ne se sert que de la pointe? La hampe est invisible: où a-t-il bien pu la mettre?
Livre XIV, c h a p it r e l x v ii
— Peut-être est-ce “la hampe molle”», admit Singet, «mais la créature ne sait pas parler: je présume qu’elle n’a pas encore pris forme humaine et que ses humeurs infernales demeurent prépondérantes. Je crains qu’elle ne cherche à fuir avant le lever du jour au moment où l’influx du Yang va prédominer. Il faudra sans faute la rattraper et ne pas la laisser s’échapper.
— Juste, tu as tout à fait raison!» approuva Porcet.
Ils reprirent le combat, qui se poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’est pâlît. N’osant soutenir un moment de plus leurs assauts, la créature leur tourna le dos et s’enfuit.
Singet et Porcet se lancèrent ensemble à sa poursuite, quand une épouvantable odeur de putréfadion les retint:
c’était la ruelle aux Kakis-Pourris de la montagne des Sept-Perfeâions.
«Qui donc est en train de nettoyer ses latrines!» grommela Porcet, «pouah! la puanteur est insupportable.
— Sus au monstre! Dépêche-toi! » répétait Singet en se bouchant le nez.
La créature s’était glissée de l’autre côté de la montagne et avait repris sa forme originelle, celle d’un python géant aux écailles rouges. Voyez plutôt:
Ses je u x lancent les étoiles de l ’aube,
Son nez crache la brume du matin pâle.
Ses dents d’acier en rangs serrés,
Ses griffes recourbées acérées,
I l porte sur la tête une corne de chair,
Comme formée de m ille pièces d ’agate.
Son corps couvert d ’écailles rouges
Semble sous autant de plaques de maquillage.
Lové au sol, on le prendrait pour une couverture de brocart, Volant dans l ’estpace, pour un arc-en-ciel.
L à où il dort, la puanteur monte ju sq u ’au ciel.
Lorsqu’il bouge, des nuées rouges l ’accompagnent.
E S i-il gros?
L ’on ne pourrait se voir de p a rt et d ’autre de son corps.
E S I-il long?
I l couvrirait une montagne du nord au sud!
«C’était donc un long serpent», s’exclama Porcet, «des gens, il lui en faudrait cinq cents à chaque repas, et il ne se sentirait pas rassasié!
— La hampe molle était donc sa langue fourchue!»
Tous deux franchirent un ravin et aperçurent le monstre lové, tête dressée, la bouche grande ouverte, prêt à dévorer Porcel, qui recula, effrayé.
Livre XIV, c h a p itr e l x v ii
ajouta Singet, «la poursuite l’a ramolli: profitons-en pour l’attaquer par-derrière! »
Porcet s’élança et lui décocha un coup de râteau. La créature se précipita, tête la première, dans un trou, mais en laissant à l’extérieur sept à huit pieds de queue. Lâchant le râteau, Porcet s’en saisit et tira de toutes ses forces en criant: «Je le tiens, je le tiens!» mais sans parvenir à la bouger, ne serait-ce d’un quart de poil.
«Idiot!» lui lança en riant Singet, «lâche-le, laisse-le entrer! J ’en fais mon affaire. Les serpents, ça ne se tire point par la queue! »
Porcet desserra tout de bon les mains. Le monstre se contraéta et disparut à l’intérieur.
«A l’instant, nous en tenions déjà la moitié», s’écria Porcet dépité, «maintenant qu’il a rétréci, comment l’en sortir? Plus moyen de jouer avec le serpent!
— La bête est grosse et le trou étroit: comme elle ne saurait certainement pas se tourner, elle ne peut que se glisser en avant. Sûr qu’il y a une porte de sortie. Va vite la bloquer pendant que j’attaque à l’entrée principale!»
L’idiot fila tout de bon de l’autre côté de la montagne où il découvrit en effet un trou qu’il boucha de son pied. Il n’était pas encore solidement calé que Singet se frayait un passage à coups de trique à l’entrée de devant. Sous l’effet de la douleur, la créature se tordit et sortit vers l’arrière, prenant Porcet au dépourvu. Il reçut un tel coup de queue qu’il trébucha et resta étendu, en proie à la douleur, incapable de se relever. Voyant le trou vide, Singet ramassa la trique et courut de l’autre côté en lui criant de poursuivre le monstre. Saisi de honte à cet appel, Porcet se remit sur pieds tant bien que mal et se mit à donner des coups de râteau en tous sens.
«Il est parti, le monstre», s’esclaffait le Novice à ce speétacle, «qu’eft-ce qui te prend?
— Je suis le conseil du proverbe, battre l’herbe pour en chasser le serpent.
— Crétin fini! Dépêchons-nous de le rattraper!»
Tous deux franchirent un ravin et aperçurent le monstre lové, tête dressée, la bouche grande ouverte, prêt à dévorer Porcet, qui recula, effrayé. Singet, au contraire, alla de l’avant à sa rencontre et fut avalé en une gorgée.
Trépignant et se frappant la poitrine, Porcet hurlait:
«Ho! Frangin, il t’a eu!»
Maniant la trique de fer dans le ventre de la créature, Singet répondit:
«Ne t’inquiète donc pas! Regarde: je vais lui faire construire un pont!»
Le monstre courba l’échine en prenant la forme de l’arc-en-ciel.
«Ça ressemble à un pont», concéda Porcet, «mais personne n’oserait y passer.
— Je vais lui faire faire maintenant le bateau. Regarde! »
Singet poussa sa trique de telle sorte que la peau du ventre touchait terre; avec sa tête dressée, le monstre ressemblait à une péniche.
«Ça m’a tout l’air d’un bateau, mais il lui manque le mât et les voiles pour tirer parti du vent, plaisanta Porcet.
— Ecarte-toi: je vais lui apprendre à se servir du vent.
Tu vas voir!»
Exerçant toute sa force, Singet visa l’échine pour dresser de l’intérieur sa trique à une hauteur de six ou sept toises, telle un mât.
Malgré la douleur, dans un dernier sursaut où il allait de sa vie, la créature fila plus vite que le vent, dévalant la montagne sur une distance de plus de vingt lis, pour finir par s’effondrer dans la poussière, inerte: hélas, elle avait rendu le dernier soupir. Porcet suivait: dès qu’il l’eut rattrapée, il leva à nouveau son râteau pour l’abattre en tous sens.
Singet se glissa dehors en ménageant une large ouverture dans le corps du monstre: «Il eit mort et bien mort. À quoi bon le ratisser?
— Frangin, ne sais-tu pas que j’ai toujours été de première à battre les serpents morts?»
Ils rangèrent alors leurs armes et traînèrent la bête par la queue.
Revenons au vieux Li et à ses compagnons du village de Tuoluo.
«Vos deux disciples ne sont pas revenus de la nuit», dit-il à Tripitaka, «ils ont sûrement perdu la vie.
— Ce ne saurait être si grave. Allons voir!»
L’instant d’après, à la vue de Porcet et Singet traînant un énorme python, criant de faire place, chacun, enfin, se réjouit. Jeunes et vieux, hommes et femmes, le village entier vint s’agenouiller et se prosterner:
«Seigneurs, c’eât bien ce monstre qui venait ici occire les gens. Par la puissance de la Loi, vous nous avez débarrassés de la perverse créature. Nous pourrons désormais chacun vivre en paix.»
Tous éprouvaient une immense gratitude. Les pèlerins étaient invités à droite et à gauche. Chacun voulait leur offrir quelque récompense.
Maître et disciples furent retenus six ou sept jours. On ne consentit à les laisser repartir que sur leur insistance la plus déterminée. Comme ils refusaient tout argent ou objet de valeur, chacun leur offrit fruits et provisions, chargés sur des chevaux et des mulets; on les raccompagna à l’issue du banquet d’adieu, au milieu de banderolles et décorations. Il y avait bien sept à huit cents personnes à les suivre, puisque le village comptait cinq cents familles.
Ce fut la liesse tout le long du chemin, jusqu’à leur arrivée à l’entrée de la ruelle des Kakis-Pourris. La puanteur était telle, et la route si visiblement encombrée, que Tripitaka s’exclama: «Conscient-de-la-Vacuité, comment passer dans de pareilles conditions?
— Voilà qui me paraît plutôt difficile», avoua Singet en se pinçant le nez.
La réplique arracha des larmes à Tripitaka. Le vieux Li et ses compagnons s’avancèrent pour le réconforter: «Ne vous tourmentez pas, vénérable. Si nous vous avons accompagnés jusqu’ici, c’est que notre résolution est prise.
Puisque vos éminents disciples nous ont terrassé le mongtre et délivrés de ce fléau, nous avons décidé avec une dévotion sincère de vous faire passer en ouvrant une voie nouvelle.
— Ce que vous proposez n’est pas raisonnable, pauvres vieux», répliqua en riant le Novice, «n’aviez-vous pas dit d’abord qu’il fallait huit cents lis pour franchir ces montagnes? Comment sauriez-vous percer une route sur une pareille distance? D’autant que vous n’êtes pas de la divine équipe de Yu le Grand! Pour faire passer notre maître, il faudra encore que nous nous y mettions. Ce n’est pas vous qui y parviendriez!
— Comment cela, Conscient-de-la-Vacuité? demanda Tripitaka en descendant de sa monture.
— Traverser la montagne serait difficile, mais plus encore s’il est question d’ouvrir une nouvelle route. Il faut de toute façon passer par la vieille ruelle. Seulement je crains que personne ne fournisse le ravitaillement.
Pleinement satisfait, Porcet ôta sa robe noire.
Livre XIV, c h a p it r e l x v ii
— Que dites-vous là, vénérable! » s’indigna le vieux Li, «nous sommes disposés à vous nourrir tous les quatre aussi longtemps que vous serez retardés ici: comment pouvezvous dire qu’il n’y a personne pour veiller au ravitaillement!
— Dans ce cas, préparez deux setiers de riz sec, des pains et des galettes cuites à la vapeur. Quand notre bonze au long groin aura mangé à satiété, il se transformera en cochon géant qui dégagera de son nez la vieille route.
Notre maître suivra à cheval, nous le soutiendrons: sûr que nous passerons!
— Frangin», protesta Porcet, «vous cherchez tous à vous en laver les mains! Pourquoi serais-je le seul à me salir?
— Conscient-de-ses-Capacités», insista Tripitaka, «le mérite de cet exploit te sera compté, si tu as vraiment la capacité de dégager le chemin et de nous faire passer la montagne.
— Maître et chers donateurs, trêve de plaisanterie», déclara Porcet, avec le sourire, «je suis en effet capable de trente-six transformations. En créatures légères, mignonnes ou volantes, assurément je ne le pourrais point. Mais s’il s’agit de se changer en colline, en arbre, en rocher, en tumulus, en éléphant, en sanglier, en buffle ou en chameau, ça en vérité, je sais le faire. Toutefois, plus je grandis, plus mon ventre grossit: il me faut avoir mangé à satiété pour me mettre au travail.
— Ôn a ce qu’il faut, on l’a!» s’écrièrent les villageois, «nous avons apporté du grain, des fruits, des galettes grillées et des pâtés. Tout est ici! Nous voulions vous les offrir à votre départ. Prenez donc tout et usez-en à votre guise. Quand vous vous serez transformé et mis au travail, nous enverrons vous en préparer davantage.»
Pleinement satisfait, Porcet ôta sa robe noire, abandonna son râteau à neuf dents et annonça: «Trêve de plaisanterie, vous allez voir comment je mène ce sale travail! »
Le brave idiot! Il fit une passe et, d’une secousse, se transforma en effet en énorme cochon. Assurément:
Long groin, poils courts, bien en chair à chaque pouce, Dès sa tendre enfance nourri de pousses,
N o ir visage, je u x comme lune et soleil,
Tête ronde, des oreilles en éventail,
I l s ’eff forgé os qu i durent plus que le ciel, Une peau épaisse, carapace de fer.
D e son nez bouché il couine à merveille,
D e sa gorge tire grognements non pareils.
Ses quatre sabots blancs font m ille pieds de haut, Sa soie est épée de m ille toises au bas mot.
D epuis que les hommes nourrissent les pourceaux, On n ’a jam ais vu de vieux cochon aussi gros.
Oui n ’aurait été perdu d ’admiration
Devant cette puissante démon&rationl
Dès que Singet vit Porcet se transformer ainsi, il ordonna aux gens qui les accompagnaient d’empiler les provisions sèches à son usage. Sans faire le détail du cru et du cuit, l’idiot engloutit tout, puis il se mit à dégager la route. Singet engagea Sablet à retirer ses chaussures avant d’équilibrer les bagages et invita le Maître à se caler sur la selle travaillée. Lui-même ôta ses bottes et recommanda à l’escorte: «Ayez la bonté d’envoyer au plus vite du riz pour soutenir l’effort de mon condisciple.»
La moitié des sept ou huit cents personnes qui les suivaient était à cheval ou sur des mulets: ils filèrent préparer du riz. Restaient les trois cents villageois venus à pied: ils restèrent au pied de la montagne à les regarder s’éloigner.
Du village à la montagne il y avait une trentaine de lis, soit le double pour l’aller-retour, bref, avec les allées et venues, une centaine de lis: quand ils eurent parcouru cette distance, les pèlerins étaient déjà fort loin. Mais nul n’aurait renoncé. Pressant leurs montures, ils s’engagèrent dans la ruelle et les poursuivirent toute la nuit, avant de les rejoindre au lever du jour.
«Messeigneurs en quête des Écritures», criaient-ils, «moins vite, ralentissez! Nous venons vous apporter du riz!»
À ces mots, le Vénérable se confondit en remerciements: «Vous êtes vraiment gens pleins de bonté et de foi! »
Il pria Porcet d’arrêter et de se restaurer un peu pour reprendre des forces. À son deuxième jour de travail, l’idiot était tenaillé par une faim dévorante. Tous ces gens avaient amené plus de sept ou huit setiers, qu’il engloutit 'Livre XIV, chapitre l x v u i
entièrement, blé ou riz. Le ventre plein, il se remit au dégagement de la route.
Tripitaka, Singet et Sablet remercièrent encore une fois la foule avant de prendre congé.
A in s i les villageois s ’en retournèrent chez eux, Tandis que Porcet dégageait le chemin creux.
¥ erreur sincère anim ait Tripita ka,
Monstres et démons p a r Singet jetés à bas.
M ille ans de pourriture étaient nettoyés,
L a ruelle en ce jo u r enfin dégagée.
L es s ix formes d ’attachement étaient rompues:
A u trône de lotus hommages soient rendus!
Si vous ne savez combien d’étapes il leur restait à parcourir, quelles créatures maléfiques ils allaient encore rencontrer, écoutez vous le narrer la séance qui vient.