Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre69

069 OÙ LE MAÎTRE DU MENTAL PRÉPARE DANS LA NUIT UN REMÈDE, ET LE MONARQUE PARLE AU BANQUET D’UN MONSTRE PERVERS.

Le récit nous a exposé comment Singet le grand saint se rendit avec l’eunuque du service intime jusqu’aux appartements intérieurs du palais et resta debout à la porte de la chambre à coucher du roi. Il tendit les trois fils d’or à l’eunuque pour qu’il les portât à l’intérieur avec ces inêtruétions: «Priez la reine, les dames du palais ou les eunuques de service de bien vouloir fixer ces fils au poignet gauche de Sa Majesté, respedivement aux trois seélions dites “ pouce”, “ passe” et “pied2”. Veuillez ensuite me faire passer l’autre bout des fils par la fenêtre. »

L’eunuque fit ce qui lui était demandé: il invita le roi à Singet p rit l'un des bouts entre le pouce et l’index.

se dresser sur son lit royal, lia les fils aux trois seétions et laissa pendre l’autre extrémité par la fenêtre. Singet prit l’un des bouts entre le pouce et l’index pour examiner les pouls de la sedion du «pouce», puis de celle de la «passe»

en tenant l’autre fil entre le majeur et le pouce, enfin les pouls du «pied» en serrant le troisième fil entre le pouce et l’annulaire.

Ensuite, après avoir mis en harmonie sa propre respiration, il détedfa, des quatre humeurs, des cinq oppressions, des sept symptômes externes et des huit internes des pouls, ainsi que des neuf expeéfatives, ce qu’il en était. En passant du léger au moyen et au lourd, puis en exerçant l’ordre de pression inverse, il parvint à distinguer l’origine du vide et du plein. Cela fait, Singet demanda de détacher les fils du poignet gauche pour les fixer de la même façon à celui de la main droite. Il procéda au même examen systématique au moyen des doigts de la main gauche, puis, l’opération achevée, d’une secousse récupéra ses poils.

Enfin, d’une voix tonnante il fit connaître le diagnostic: «Les pouls à un pouce de la main gauche de Votre Majesté sont forts et tendus, ceux de la “passe” sont visqueux et languides, ceux à un pied creux et submergés.

Quant au poignet droit, ceux à un pouce sont flottants et glissants, ceux de la “ passe” lents et noueux, ceux à un pied accélérés et fermes. Pouls gauches à un pouce forts et tendus impliquent vide interne et douleur au cœur; visqueux et languides à la “passe”, transpiration et crampes;

creux et submergés à un pied, urine rouge et selles sanglantes. A la main droite, pouls à un pouce flottants et glissants signifient nodosités internes et méridiens bloqués; lents et noueux à la “passe”, rétention de matières solides et liquides; accélérés et fermes à un pied, dysfon&ion entre lourdeur pleine et froideur vide. Voici le diagnostic de votre noble affeéfion: c’est une maladie due à la peur et à l’anxiété, dénommée “le couple d’oiseaux s’est perdu”.»

À ce discours qu’il entendait de sa chambre, le roi, rempli de joie, répondit à haute voix, en rassemblant ses énergies: «Vos doigts ont compris, très bien compris!

C’est en effet ce dont je souffre: veuillez repartir me trouver le bon remède! »

Le grand saint sortit alors du palais à pas lents. La nouvelle du succès de la consultation avait déjà été répandue par les eunuques qui avaient tout entendu.

L’inêtant d’après, Tripitaka l’accueillait et lui demandait comment les choses s’étaient passées. «J’ai formulé le diagnostic après examen des pouls», répondit Singet, «il me faut maintenant concoéter le remède.»

«Vénérable et divin moine, vous venez de parler d’une affeftion intitulée “ le couple d’oiseaux s’est perdu”:

qu’est-ce que c’est? voulurent savoir les officiers qui s’étaient approchés.

— Il y avait un couple, mâle et femelle», répondit en souriant Singet, «ils volaient ensemble. Une soudaine tempête les sépare; la femme perd de vue le mâle; le mâle ne voit plus la femelle; la femelle pense au mâle; le mâle à la femelle: n’est-ce point “ le couple d’oiseaux s’est perdu”?»

À ces mots, les officiers applaudirent et se récrièrent en chœur: «Un moine divin, en vérité, un divin médecin!»

Us ne tarissaient pas d’éloges.

«Maintenant que vous avez déterminé les conditions de la pathologie», lui demanda un membre du collège royal de médecine, «quel remède allez-vous utiliser pour le guérir? Nous aimerions le savoir.

— Inutile de rédiger la recette. Je choisirai au vu des produits.

— Mais les traités ne disent-ils pas que la pharmacopée comprend huit cent huit saveurs et la pathologie quatre cent quatre affedtions? Puisqu’une même personne ne saurait avoir toutes les maladies, il serait absurde d’utiliser tous les ingrédients. Comment cela? Choisir tous les produits qui seraient présentés à votre vue?

— Les anciens ne disent-ils pas: ïl ne faut s’en tenir aux recettes; me des remèdes selon les circonstances. C’eët pourquoi il me faut tous les produits que je doserai comme il convient.»

Renonçant à discuter, les médecins officiels quittèrent aussitôt la cour pour envoyer les plantons de service faire le tour des herboristeries et drogueries de la ville, à raison de trois livres de chaque produit à fournir au Novice.

«Ce n’est pas ici le lieu qui convient à la préparation», objefta Singet, «veuillez envoyer les drogues et ustensiles de préparation à la Maison commune de réunion, aux bons soins de mes deux condisciples.»

Les médecins royaux acquiescèrent. Ils firent porter à l’hôtellerie trois livres de chacun des huit cent huit produits, ainsi que meules, pilons, rouleaux, tamis, entonnoirs, passoires et autres ustensiles de ce genre, dûment enregistrés et mis de côté un par un.

Singet monta dans la salle d’audience inviter le Maître à retourner avec lui à l’hôtel préparer le remède. Le Vénérable se levait pour partir quand parvint un ordre émanant du palais intérieur: il demandait de retenir le Maître de la Loi et de l’inviter à passer la nuit au pavillon Splendeurde-la-Culture, en attendant que, le lendemain matin, le roi fût complètement remis après avoir absorbé le remède.

Ensuite Sa Majesté les remercierait, procéderait à l’échange des lettres de créance et les raccompagnerait.

«Ô disciple!» s’écria Tripitaka alarmé, «l’intention est de me retenir comme garant. S’il guérit, il nous renverra avec joie. Sinon, c’en est fini de ma vie. Tu ferais bien de t’appliquer avec la plus grande attention à concocter quelque chose d’efficace.

— Rassurez-vous, maître», répondit Singet sans se départir de son sourire, «profitez du séjour! Je saurai y faire.»

Sacré grand saint! Il se rendit directement à l’hôtellerie après avoir pris congé de Tripitaka et des courtisans.

Porcet l’accueillit en riant: «Frangin, je t’ai compris!

— Qu’est-ce que tu as compris?

— Tu as compris que cette quête des Ecritures n’aboutirait pas, mais comme tu manques de capitaux pour t’établir, constatant combien le pays était riche, tu as trouvé ce Stratagème pour ouvrir un commerce d’herboristerie.

— Trêve d’inepties!» s’écria Singet, «quand le roi sera guéri, je ne serai que trop heureux de quitter la cour et reprendre la route. Ouvrir une herboristerie!

— Mais enfin, sinon, ces huit cent huit produits, à raison de trois livres chacun, totalisent deux mille quatre cent vingt-quatre livres: quelle quantité pourrais-tu utiliser pour soigner une seule personne? Il faudrait des années pour tout consommer!

— je n’ai évidemment nul besoin de tout cela. Si j’ai exigé une telle quantité, c’est pour empêcher ces médecins Stupides et bornés de deviner quels produits je vais utiliser.

Il leur sera ainsi difficile de savoir quelle eét cette mystérieuse recette.»

À ce point de leur conversation, deux employés de l’hôtel s’agenouillèrent pour leur annoncer: «Nous prions messeigneurs et divins moines de venir prendre leur repas du soir.

— Vous souvenez-vous comment vous nous avez traités ce matin», répondit Singet, «maintenant vous vous agenouillez pour nous inviter: pourquoi cela?

— Quand Vos Seigneuries sont venues», répliquèrent en se prosternant les préposés, «vos humbles serviteurs étaient aveugles, incapables de reconnaître votre éminente dignité. Depuis, nous avons appris que vous étiez un médecin d’exceptionnel talent qui soignez notre souverain. En cas de guérison, la moitié du territoire sera vôtre et nous deviendrons vos sujets: ces hommages vous sont dus.»

Fort aise à ce discours, Singet monta dans la salle s’asseoir à la place d’honneur, Porcet et Sablet prenant place à sa gauche et à sa droite. On servit le repas maigre. C’eit alors que Sablet demanda: «Frangin, où est le Maître?

— Le roi l’a gardé en gage», répliqua Singet en riant, «il attend d’être remis pour nous récompenser et nous raccompagner.

— Est-ce qu’il a ce qu’il faut? demanda encore Sablet.

— En compagnie du roi? Quand je partais, il y avait déjà trois grands secrétaires autour de lui à l’inviter à se rendre au pavillon Splendeur-de-la-Culture.

— Ce qui revient à dire, que, tout compte fait, c’est le Maître qui est traité avec le plus de munificence», fit remarquer Porcet, «il jouit de la compagnie de grands secrétaires, alors que nous n’avons que ces deux préposés d’hôtellerie pour nous servir. Qu’importe! Je n’en mangerai pas moins de bon appétit.»

Les trois condisciples jouirent tout à leur aise de leur soirée.

Comme il se faisait tard, Singet appela les préposés:

«Débarrassez la table et trouvez-nous un peu plus a ’huile et de chandelles: nous profiterons du calme de la nuit pour préparer le remède.»

Ils apportèrent une bonne quantité d’huile et de chandelles avant de recevoir l’ordre de se retirer. Vers le milieu de la nuit, alors que le calme régnait dans les rues et que tout était silencieux, Porcet s’impatienta:

«Frangin, quelles drogues prépare-t-on? Finissons-en, j’ai sommeil!

— Prends une once de rhubarbe et mouds-la en poudre fine, répliqua Singet.

— La rhubarbe est de saveur amère, de nature froide, sans toxicité», dit alors Sablet, «elle tend à la submersion et non à flotter; elle est de fonéfion aétive et non conservatrice; appliquée à la mélancolie, elle décongestionne, décante malheur et désordre, ramène la paix. On la dénomme “général”, car c’est un laxatif, tout simplement.

Je crains toutefois qu’elle ne soit déconseillée dans un état général de faiblesse dû à une longue maladie.

— Tu ignores, sage frère», répliqua en souriant Singet, «que cette drogue profite au phlegme et facilite la circulation des humeurs; elle nettoie les concrétions de froid ou de chaud dans le ventre. Ne t’occupe pas de ce que je fais.

Va me chercher une once de croton, décortique et pèle les graines, écrase-les pour en sortir l’huile toxique et moudsles en poudre fine.

— Le croton est de saveur âcre», déclara Porcet, «de nature chaude, il est toxique. Il dissout les accumulations durcies, débarrasse les poumons et les entrailles du froid submergé. Il dégage les obftruélions et favorise la circulation des eaux et des grains. C’est un guerrier qui prend d’assaut portes et barrières: il ne faut y avoir recours à la légère!

— Tu n’es pas non plus au courant, sage frère», rétorqua Singet, «la drogue brise les coagulations et dégage les intestins. Elle est capable de régulariser les gonflements du cœur et l’hydropisie. Prépare-la-moi sans tarder; j’ai à la compléter par la saveur d’un adjuvant.»

Tous deux se mirent aussitôt à réduire en poudre fine les deux produits.

«Il te faut encore combien de dizaines de saveurs, frangin?» demandèrent-ils.

— Je n’en ai plus besoin.

— Huit cent huit produits, trois livres de chaque et n’en utiliser que deux onces: c’est vraiment se moquer du monde! s’indigna Porcet.

— Ne discute pas, sage frère», répliqua Singet en s’emparant d’une coupe en porcelaine à décor de fleurs, «prends ça et remplis-le-moi à moitié de suie en grattant le fond de la marmite.

L iv r e XIV, c h a p itr e l x ix

— Pour quoi faire?

— J ’en ai besoin dans la préparation.

— je n’ai jamais vu utiliser de la suie de marmite dans un remède, intervint Sablet.

— Ce genre de suie s’appelle “givre des mille plantes”, répliqua Singet, ça peut soigner toutes les maladies. Ne le sais-tu pas?»

L’idiot se mit tout de bon à gratter une demi-coupe et se remit à moudre. Singet lui tendit à nouveau la tasse: «Va me la remplir à moitié d’urine de cheval.

— Que veux-tu en faire?

— Je veux rouler des pilules.

— Frangin!» s’exclama Sablet, qui se remit à rire, «ce n’est pas une plaisanterie. La pisse de cheval pue: elle ne saurait entrer dans la composition d’un remède! J ’ai vu faire des pilules avec de la pâte à vinaigre, avec de la colle de vieux riz, avec du miel clarifié ou même de l’eau pure, mais jamais avec de la pisse de cheval! La chose est d’une telle puanteur que toute personne faible de la rate vomirait rien qu’à l’odeur. Si tu lui administres en plus du croton et de la rhubarbe, tu vas le purger par le haut et par le bas. Ce ne sera pas une plaisanterie!

— Tu ne comprends pas le fin du fin! Notre cheval n’est pas une monture ordinaire: c’eât en fait un dragon des mers occidentales. Si tu obtiens de lui qu’il veuille bien pisser, il te guérit n’importe quelle maladie, le produit aussitôt ingéré. Mais la précipitation n’en tirera rien.»

À ces mots, Porcet courut auprès de la bête qui dormait, couchée sur le sol. L’idiot la réveilla d’un coup de pied, pressa sous le ventre, attendit un bon moment: rien ne venait. Il revint déclarer à Singet: «Au lieu d’aller soigner le roi, tu ferais mieux d’aller t’occuper du cheval. Le pendard est à sec, pas question d’en tirer la moindre goutte d’urine.

— Je vais avec toi, répondit en riant le Novice.

— je viens aussi jeter un coup d’œil», ajouta Sablet.

Tandis que tous trois s’approchaient du cheval, celui-ci sauta sur ses pattes et, usant de la langue des humains, déclara d’une voix forte: «Ne le sais-tu pas, condisciple aîné? Je suis en fait le dragon volant des mers occidentales.

J’avais enfreint les dispositions de la loi du Ciel, mais la bodhkattva Guanyin m’a sauvé et m’a permis de racheter mon crime en portant le Maître dans sa quête des Ecritures au paradis de l’Ouest; elle m’avait scié les cornes, écaillé et transformé en cheval. Si je pisse en traversant un cours d’eau, les poissons qui en consommerait deviendraient dragons. L’herbe de montagne arrosée par mon urine deviendrait champignon magique qui donnerait longévité indéfinie au garçon qui le cueillerait. Comment consentirais-je à en lâcher inconsidérément en ce vulgaire monde de poussière?

— Pèse bien tes mots, frère», répliqua Singet, «nous sommes ici en un royaume des régions de l’Ouest qui n’est pas vulgaire monde de poussière. Il ne s’agit pas non plus d’en lâcher inconsidérément. Comme dit le proverbe:

L ’ensemble des poils fa it la fourrure. Il nous faut ton concours pour guérir le roi. Si nous y parvenons, la gloire en reviendra à tous. Sinon, je crains qu’il ne nous soit difficile de quitter ce territoire.

— Attendez!» se contenta de proférer alors le cheval.

Le voilà qui pousse de l’avant, s’accroupit vers l’arrière, serre les dents au point qu’on les entendait crisser et, au bout des plus grands efforts, se relève après avoir lâché quelques gouttes.

«Le pendard!» grognait Porcet, «même si c’était de l’or liquide, il pourrait en pisser un peu plus! »

Voyant la coupe remplie presque à moitié, Singet s’écria: «C ’est assez, emporte-la!»

Sablet se réjouit enfin.

Tous trois retournèrent dans la salle, où ils malaxèrent les produits qu’ils avaient préparés avec le liquide, pétrissant trois grosses pilules.

«Trop grosses, mes frères, s’inquiéta Singet.

— Elles ne sont pas plus grandes que des noix», rétorqua Porcet, «si c’était moi, je n’en ferais qu’une bouchée!»

Sur ce, ils les rangèrent dans une petite boîte. Les condisciples s’endormirent tout habillés. La nuit se déroula sans encombres.

L’aube bientôt se levait. Disons que le roi, tenant audience en dépit de son état, invita le moine chinois à passer le voir et dépêcha ses officiers à la Maison commune de réunion présenter ses respeéts au divin moine, le vénérable Singet, et chercher le remède.

La délégation se rendit donc à l’hôtellerie et, se prosternant jusqu’à terre devant Singet, lui fit savoir:

«Nous venons sur l’ordre exprès du roi vous présenter ses respeds et prendre livraison de la merveilleuse prescription.»

Le Novice fit chercher la boîte par Porcet, l’ouvrit et la tendit aux officiers. «Comment se nomme le remède?»

demandèrent-ils, «de façon à pouvoir répondre quand nous verrons Sa Majesté.

— Ce sont des pilules de cinabre d’or noir», répondit Singet.

«Avec la suie de la marmite, ce ne peut être que de l’or noir», se disaient Porcet et Sablet en riant intérieurement.

«Que faut-il boire pour accompagner et conduire la pilule?

— Indifféremment deux sortes de condudeurs, dont l’un eët facile à obtenir. Il me faut six produits pour la décodion.

— Lesquels?

— Un pet de corbeau en plein vol, de la pisse de carpe en plein courant, de la poudre du visage de la Mère-Reine de l’Occident, de la suie du fourneau de préparations alchimiques de seigneur Laozi, trois morceaux du bonnet déchiré de l’empereur de Jade et, pour finir, cinq poils de la moustache d’un dragon en difficulté. Le remède administré avec cette concodion débarrassera immédiatement votre roi de sa maladie.

— Ce sont là ingrédients introuvables en ce bas monde. Permettez-nous de vous demander ce qu’est l’autre condudeur.

— De l’eau sans origine.

— Voilà qui eët facile, répliquèrent en riant les envoyés.

— Comment cela, facile à trouver?

— C’eit la coutume des gens d’ici d’opérer ainsi: on prend un bol, on va au puits ou à la rivière puiser de l’eau et l’on rentre aussitôt sans rien renverser ni se retourner:

l’eau que l’on donne au malade pour avaler son remède est réputée sans origine.

— L’eau du puits ou de la rivière a dans les deux cas une origine. L’eau dont je parle n’cst pas de celle-là, c’est celle qui tombe du ciel et que l’on boit avant qu’elle ait humedé le sol.

— Voilà qui est bien facile aussi. Nous attendrons que le ciel se couvre et que la pluie tombe.»

Là-dessus, ils remercièrent Singet et s’en retournèrent 3Ô présenter le remède au roi. Fort aise, celui-ci ordonna aussitôt qu’on le lui apportât.

«Quelle sorte de pilules est-ce? demanda-t-il à leur vue.

— Le divin moine nous a dit que c’était du cinabre d’or noir, à prendre avec de l’eau sans origine.»

Le roi allait en faire chercher, mais les officiers lui expliquèrent: «Selon le divin moine, il ne s’agit pas d’eau de puits ou de rivière; c’est seulement celle qui tombe du ciel sans avoir touché terre.»

Le roi fit aussitôt convoquer le chambellan de service pour transmettre aux magiciens officiels l’ordre de solliciter la pluie. Les officiers obéirent et affichèrent le décret, sur lequel le récit ne s’étendra pas.

Revenons à Singet qui était dans la salle de la Maison de réunion; il appela Porcet et lui dit: «Je leur avais concédé tout à l’heure qu’il pourrait prendre le remède avec de l’eau tombée du ciel. Cela devient urgent: comment lui procurer de l’eau de pluie? Leur roi est à mon avis un souverain de grande sagesse et de haute vertu: il nous faut l’aider un peu à en obtenir. Qu’en penses-tu?

— Comment faire?

— Tiens-toi debout à ma gauche, tu me serviras d’étoile complémentaire.» Puis, se tournant vers Sablet:

«Mets-toi à ma droite, tu seras ma constellation de secours.

Laissez-moi l’aider à se procurer un peu d’eau sans origine.»

Sacré grand saint! Il se mit à exécuter les pas de danse de la Grande Ourse, récita une incantation, et bientôt surgit à l’est un amas de nuages noirs qui se rapprochèrent peu à peu jusqu’à se trouver au-dessus de leurs têtes.

«Grand saint! cria une voix, Aoguang, le roi-dragon des mers orientales est à votre service.

— Je me serais gardé de te déranger pour rien: je te prie de nous aider à nous procurer un peu d’eau sans origine pour que le roi puisse prendre son remède.

— Mais, grand saint, quand vous m’avez convoqué, vous ne m’aviez point parlé d’eau! Votre humble dragon est venu sans rien sur lui; je n’ai pas mes instruments, ni vent, ni nuages, tonnerre ou éclair: comment faire tomber la pluie?

— On n’en a pas l’usage pour le moment, de vent, nuages et tonnerre; d’ailleurs, il n’en faut pas beaucoup, juste assez pour faire passer la pilule.

— Dans ce cas, laissez-moi éternuer une ou deux fois:

le peu de salive que j’aurai craché, vous n’aurez qu’à le lui donner avec le remède.

— Parfait! Je n’en demande pas plus», répliqua Singet, fort aise, «inutile de tarder plus longtemps. Mieux vaut s’y mettre au plus tôt!»

Du haut des airs où il se trouvait, le roi-dragon abaissa lentement les nuages noirs jusqu’à ce qu’ils se trouvent au-dessus du palais et, restant invisible, cracha un jet de salive qui se transforma en douce ondée.

Tous les courtisans d’applaudir: «O joie inouïe, Votre Majesté, notre maître: seigneur Ciel nous envoie une douce pluie! »

Le roi fit aussitôt diffuser la consigne suivante: «Prenez vasques et vases pour la recueillir. Tous fonétionnaires, quel que soit leur rang, aux palais externe et interne, ont le devoir de réunir cette eau divine et contribuer à Notre salut.»

Imaginez tous ces officiers civils et militaires, les épouses royales des trois palais, les concubines des six cours, les trois mille filles de compagnie, et les huit cents charmantes beautés, tendre chacun bol, tasse ou plat pour recueillir la douce pluie! Dans l’espace, le dragon prenait soin de ne pas quitter les.abords du palais royal. Au bout de deux heures, il prit congé du grand saint et retourna vers l’océan.

Quand on rassembla les récipients, l’on s’aperçut que certains ne contenaient que deux gouttes, d’autres quatre ou cinq. Il y en avait aussi qui n’avaient rien recueilli du tout. En réunissant le tout, on obtint néanmoins la valeur de plus de trois coupes, que l’on posa en offrande sur la table royale.

Une étrange fragrance remplissait la salle aux Clochettes-d’O r, D e délicieux effluves flottaient sur la cour du fils du Ciel.

Le roi prit congé du Maître de la Loi, fit apporter le cinabre d’or noir et l’eau de pluie dans sa chambre, où il commença par avaler une première pilule en vidant une coupe, puis une seconde, accompagnée de la deuxième tasse, enfin la troisième avec la troisième coupe d’eau douce. Bientôt se fit dans son ventre comme un bruit de treuil ininterrompu: il lui fallut s’asseoir sur le seau de 36 4

propreté quatre ou cinq fois de suite. Après avoir pris un peu de bouillie de riz, il se renversa, épuisé, sur la couche royale.

Deux des royales épouses prirent le seau pour l’examiner: il y avait une boule de riz glutineux dans l’amas de mucosités, phlegme et saletés dont aucune description n’épuiserait le détail. Les dames s’approchèrent du lit pour annoncer: «La source de la maladie a été expulsée!»

À cette nouvelle, le roi se réjouit fort et reprit un peu de riz. Peu après, il sentit progressivement son cœur et sa poitrine comme s’élargir, le sang et les humeurs retrouver l’équilibre. La force revenant dans ses jambes avec la vigueur d’une énergie nouvelle, il descendit de la couche royale, enfila des vêtements de cérémonie et monta voir le moine chinois à la salle d’audience, le saluant jusqu’à terre. Le Vénérable lui rendit le salut en hâte. Le roi le releva de ses propres mains, puis ordonna à l’un de ses secrétaires: «Prenez un carton et inscrivez une formule du genre en meprostlemant à nouveau devant vous... Envoyez l’invitation aux trois éminents disciples du Maître de la Loi. Par ailleurs, faites ouvrir la grande salle de l’Est et demandez à la cour des banquets de préparer le festin d’aétion de grâces.»

Les officiers de la cour obtempérèrent et, chacun s’affairant, qui au courrier, qui au banquet, tout fut prêt en un instant. Le cas de le dire: L ’Etatpossède laforce de renverser les montagnes!

Quand Porcet vit arriver les officiers qui apportaient le message, il ne se retint pas de joie: «Frangin, un remède merveilleux, en effet! S’ils viennent aujourd’hui nous remercier, c’est entièrement dû à ton mérite!

— Que dis-tu là!» protesta Sablet, «comme le dit l’adage: La gloire d ’un seul rejaillit sur toute sa maisonnée! Nous avons tous participé à la préparation du remède et en partageons le mérite. Ne nous soucions plus que d’en jouir.

Trêve de bavardages!»

Hé! Voyez les trois compères au comble de la joie entrer tout de go à la cour. Accueillis par les officiers, ils furent conduits à la grande salle de l’Est, où avaient déjà pris place le moine chinois, le roi et les grands secrétaires.

Quand Singet, ainsi que Porcet et Sablet, eurent tiré leur révérence devant le Maître, le reste des convives officiels fit son entrée. On voyait, dressées à la place Coupe en ses royales mains, le souverain voulut ouvrir le banquet en portant d ’abord un toaff en l'honneur du moine chinois.

d’honneur, quatre tables où il y avait à regarder dix fois plus que ce que l’on pouvait manger; devant se trouvait une autre table chargée de viéluailles non végétariennes des plus recherchées, là encore dix fois que ce qu’il aurait été possible de consommer. Plus bas, de part et d’autre étaient rangées quatre à cinq cents tables individuelles.

Tout cela disposé avec une grande élégance.

Disent les anciens: «M ille saveurs des mets les plus rares, mille hanaps offrant les plus beaux vins, fromages à la précieuse crème, rouge brocart de riches viandes. »

Dans la délicieuse odeur des fru its et la profusion des décors fournis luttent dragons et lions de sucreries, s’ouvrent gâteaux en fourneaux à phénix.

Pour le menu non végétarien s’étalent toutes sortes de viandes, porc, mouton, poulet, oie, poisson, canard, mais les légumes incluentpousses de bambou, de soja, auriculaires et bolets '.

I l y a plusieurs desserts odorants et maints gâteaux translucides. Le tendre m illet jaune rivalise avec le p u r gruau de riz nouveau. Toutes sortes de soupes piquantes et parfumées où la beauté s’ajoute à la saveur.

M onarque et sujets enfin assis lèvent leur coupe, tandis que chacun à sa place fa it passer les pots.

Coupe en ses royales mains, le souverain voulut ouvrir le banquet en portant d’abord un toast en l’honneur du moine chinois.

«Le pauvre moine, votre serviteur, ne saurait boire de produit fermenté, répondit Tripitaka.

— C’est du vin végétarien», répliqua le roi, «juste cette coupe, maître de la Loi, je vous prie.

— Le premier commandement de la communauté des moines interdit le vin.»

Le monarque se sentait fort embarrassé: «Si la boisson vous e£t interdite, maître de la Loi, avec quoi puis-je vous témoigner mon respeét?

— Mes Stupides disciples pourraient trinquer à ma place.»

Rasséréné, le roi tendit le hanap d’or à Singet, qui le prit et, après avoir salué l’assemblée, le vida. Devant un tel brio, le roi lui offrit une seconde coupe que Singet but d’un trait.

«Voilà qui fera la troisième!» lui dit le roi en riant.

Singet ne refusa pas et la but également. Le monarque demanda qu’on lui en remplisse une autre: «En l’honneur des quatre saisons! »

Assis près de lui, Porcet avait l’impression que le vin ne viendrait jamais jusqu’à lui. Il patientait en ravalant sa salive, mais quand il vit le roi insister à nouveau, il ne put s’empêcher de s’écrier: «Votre Majesté, le remède que vous avez pris, c’est aussi grâce à moi, il y a dedans le cheval qui...»

De peur que l’idiot ne le dévoile, Singet lui passa la coupe. Porcet la vida sans rien ajouter de plus.

«Le divin moine parlait de cheval dans le remède: de quel cheval s’agit-il?» demanda le roi.

— Mon condisciple», intervint Singet, «a le défaut de ne savoir tenir sa langue. Pour peu qu’il y ait une bonne recette éprouvée, il lui faut la partager avec le monde entier. Dans ce que Votre Majesté avait pris ce matin, il y avait des “clochettes-de-cheval1”.»

Le roi se tourna vers ses officiers: «Quel est la saveur des “clochettes-de-cheval”? Quel pouvoir curatif ontelles?»

Le médecin du collège royal qui se trouvait là répondit:

«Mon seigneur,

«L.eproduit e il amer, fro id et non toxique, Fort ejficace contre le phlegme et l'a Ühme,

I l libère les humeurs, les caillots chasse,

Fortifie, soulage, quinte de toux calme. »

Le roi sourit: «Ce qu’il me fallait, exaéfement ce qu’il me fallait! Encore une coupe, vénérable Porcet.»

Sans dire un mot de plus, l’idiot ingurgita un troisième «trésor». Ce fut ensuite le tour de Sablet qui vida aussi trois coupes, puis tout le monde fut invité à s’asseoir.

Après avoir longuement banqueté, le roi prit un grand gobelet et le présenta à nouveau à Singet.

«Veuillez vous rasseoir, Majesté. Je boirai à toutes les tournées et me garderai bien de refuser.

— Ma dette envers vous, divin moine, est plus lourde qu’une montagne, jamais je ne vous remercierai assez.

Quoi qu’il en soit, acceptez cette grosse coupe. Nous avons à vous parler.

— Parlez, je n’en boirai que plus à mon aise.

— Cette mélancolie dont Nous avions souffert depuis des années, vous l’avez dissipée par ce seul et merveilleux remède. C’est ainsi que je me suis rétabli.

— Hier, dès que j’ai vu Votre Majesté», répliqua Singet en souriant, «je me suis rendu compte qu’Elle souffrait de mélancolie, mais je ne sais ce qui vous a rendu anxieux.

— Comme disent les anciens: Linge sale se lave en famih.

Mais vous êtes Notre bienfaiteur: je peux vous le raconter, pourvu que vous ne vous moquiez.

— Comment oserais-je en rire? Je vous en prie, parlez sans gêne.

— Vous qui venez de l’Est, combien de pays avez-vous traversés?

— Nous sommes passés par cinq ou six endroits.

— Comment y appelle-t-on les reines?

— Les épouses du roi? Palais-Principal, Palais-de-l’Est et Palais-de-l’Ouest.

— L’usage eût différent ici: la principale se nomme Saint-Palais-d’Or, celle de l’est Saint-Palais-de-Jade et celle de l’ouest Saint-Palais-d’Argent. Nous n’avons présentement au palais que celles d’argent et de jade.

— Pourquoi manque Saint-Palais-d’Or?

— Il y a trois ans qu’elle a disparu, répondit le roi en versant des larmes.

— De quel côté est-elle allée?

— Il y a trois ans, à la fête du Double-Cinq, j’étais allé avec mes reines au pavillon des Grenadiers du parc royal ouvrir des gâteaux de riz et ficher de l’armoise dans nos vêtements, boire du vin à l’acore et à l’orpiment et contempler les compétitions de bateaux-dragons. Soudain s’éleva une tornade et, du milieu des airs, apparut un monstre qui déclara se nommer Rival-de-la-Planète Maléfique, me dit habiter la grotte de l’Unicorne du mont de la Licorne, où il manquait de femme. Ayant appris que Saint-Palais-d’Or était belle et charmante, il voulait l’épouser et me demandait de la lui envoyer au plus vite. Au troisième refus de la livrer, il commencerait par me dévorer, puis ce serait le tour de mes serviteurs, enfin celui de la population qui serait entièrement détruite. A cet inêtant, saisi d’une cruelle anxiété pour mon pays et mon peuple, ne sachant que faire, j’ai poussé mon épouse principale hors du pavillon et, dans le sifflement du vent, le monstre l’a emportée. J ’en avais ressenti une telle frayeur que le riz glutineux des gâteaux triangulaires* Vivre XIV, chapitre l x ix

e5t resté coagulé dans mes entrailles. J ’étais de plus tourmenté jour et nuit par l’incessante pensée de ce moment cruel, ce qui est la cause de la maladie qui m’a accablé trois années durant. Enfin, il m’a été donné de prendre de vos pilules magiques et, après avoir été plusieurs fois de suite à la selle, je me suis débarrassé de ce qui faisait obs'trudion depuis trois ans. C’est ainsi que j’ai recouvré santé et légèreté, ainsi que l’énergie d’autrefois. La vie que je retrouve aujourd’hui, c’est vous qui me l’avez tout entière accordée: la gratitude que je vous dois e£t bien plus lourde que le Taishan!»

Ravi de ce qu’il venait d’entendre, Singet vida l’énorme coupe en deux lampées et demanda avec le sourire: «Par quelles frayeurs et anxiétés êtes-vous passé, Majesté! Vous m’avez rencontré et vous êtes par bonheur guéri. Mais je ne sais toujours pas si vous souhaitez le retour de Saint Palais-d’Or.

— Il ne passe de jour, de nuit sans cette lancinante pensée, mais nul n’a su capturer le monstre. Comment pourrais-je ne pas désirer son retour? s’exclama le roi en versant des larmes.

— Si je vous la terrassais, cette créature maléfique, qu’en diriez-vous?

— Si vous sauvez ma reine», répondit le monarque en s’agenouillant, «je quitterai volontiers la cité avec mes trois épouses et neuf concubines pour vous céder le trône et mon territoire tout entier. »

À ces mots et ces marques de respedt, Porcet, qui se tenait sur le côté, ne put s’empêcher d’éclater d’un rire bruyant: «Ce monarque a perdu tout sens des proportions! Comment? À cause d’une femme, renoncer à son pays et s’agenouiller devant un bonze!»

Singet s’avança précipitamment et releva le roi de ses mains: «Depuis que le monstre a obtenu Saint-Palaisd’Or, est-il revenu?

— Après avoir enlevé Saint-Palais-d’Or il y a deux ans à la cinquième lune, il a réapparu au dixième mois pour réclamer deux dames du palais: pour servir la reine, a-t-il prétendu; je les lui ai offertes. À la troisième lune de l’année passée, il est revenu en demander deux autres.

Deux encore, au septième mois, et cette année, à la deuxième lune, deux de plus. Je ne sais quand il reviendra.

— Ne craignez-vous pas ces fréquentes visites?

3 7 °

— À le voir revenir si souvent, j’ai peur, certes, et, de plus, je redoute ses intentions meurtrières. J ’ai fait construire au cours de la quatrième lune de l’année passée une “tour” de proteftion contre le monstre. Dès que le sifflement du vent annonce son approche, nous nous y réfugions avec les deux reines et les neuf concubines.

— Si Votre Majesté n’y voit pas d’inconvénient, pourrait-Elle me faire visiter l’abri?»

Le roi prit aussitôt Singet par la main gauche et sortit de table. Tous les officiers se levèrent.

«Frangin», se récria Porcet, «tu n’es vraiment pas raisonnable! Tu abandonnes un vin pareil et perturbes le banquet, pour aller voir quoi?»

Le roi comprit que Porcet s’inquiétait pour son ventre:

il fit porter dehors deux tables du menu végétarien et donna l’ordre de s’occuper du vin devant l’abri. Ainsi calmé, l’idiot se mit à rire avec le Maître et Sablet:

«Allons, changeons de place!»

Guidés par une colonne d’officiers civils et militaires, le roi et Singet, la main dans la main, traversèrent le palais et débouchèrent sur le parc royal: aucun bâtiment en vue.

«Où se trouve cette “tour” de proteéfion?» demanda Singet.

Il n’avait pas fini sa phrase que deux eunuques, au moyen de deux leviers laqués rouge, soulevaient une dalle reéfangulaire sur le terrain vide.

«C’est ici», expliqua le roi, «il y a une profondeur de trois toises là-dessous, où sont creusées neuf chambres. On y a déposé quatre grandes jarres remplies d’huile claire qui alimente des lampes qui brûlent jour et nuit. Dès que nous entendons le bruit du vent, nous entrons nous y cacher.

Les gens qui sont à l’extérieur replacent la dalle.

— C’est que le monstre ne vous veut aucun mal», sourit Singet, «sinon, vous ne pourriez vous protéger de lui ainsi.»

À peine avait-il dit ces mots qu’une tornade venue droit du sud se mit à hululer, soulevant terre et poussière.

«Ce bonze de malheur a du sel sur les lèvres», se récrièrent les officiers, terrifiés, sur un ton empreint de ressentiment, «il n’a pas plus tôt mentionné le monftre que le voilà!»

Le roi, affolé, avait abandonné Singet et s’était glissé dans le trou, suivi de Tripitaka. Les officiers s’étaient tous mis à l’abri.

Porcet et Sablet auraient voulu en faire autant, mais Singet les retint l’un et l’autre de la gauche et de la droite:

«Il n’y a pas de quoi prendre peur, frérots. Faisons connaissance avec lui, vous et moi. Nous verrons à quelle sorte de créature nous avons affaire.

— Balivernes! » protesta Porcet, «à quoi bon? Les officiels ont déguerpi, le Maître s’est caché et le roi s’est terré.

De qui avons-nous besoin de redorer le blason, en traînant par ici?»

L’idiot eut beau chercher à se dégager, Singet ne lâchait pas prise. Le monstre apparut bientôt dans l’espace. Voyez de quoi il avait l’air:

Long de neuf pieds, quel affreux, quel horrible corps!

Une p a ire d ’yeux luisants tels des lampes d'or, D eux oreilles en éventail faisant la roue,

Q uatre crocs d ’acier enfoncés comme des clous;

Ses sourcils aux poils roux se dressent en flam m es;

L ’auge de son nez en narines se pâm e!

Une pelote de fils rouges au menton,

Des pommettes saillantes, verdâtre le fond,

D eux bras rougeauds finissant en pâluches bleues, D ix griffes acérées serrant un épieu,

Une peau de léopard autour de la taille,

Pieds nus, tête ébouriffée, tel un vrai diable!

«Sablet, est-ce que tu le reconnais? s’écria Singet, à cette horrible vision.

— Je ne l’ai jamais rencontré: comment le reconnaître?

— Porcet, tu le reconnais? répéta Singet.

— Je n’ai jamais pris le thé ni trinqué avec lui. Je ne suis ni de ses amis, ni de ses voisins. Comment veux-tu que je le connaisse?

— Il ressemble au gardien de porte aux yeux d’or et à la face calcinée au service du Pic de l’Est égal au Ciel, suggéra Singet.

— Mais non, mais non! rétorqua Porcet.

— Comment sais-tu que ce n’est pas lui?

— Je le sais bien! Les fantômes sont créatures des ténèbres qui ne sortent qu’aux heures de la nuit ou du crépuscule. Aucun fantôme n’oserait apparaître en pleine 3 7 2 matinée. Si c’en était un, il ne saurait pas monter sur les nuages! À supposer qu’ils sachent produire du vent, ce ne serait qu’un simple tourbillon et non pareille tornade. Ce pourrait être Rival-de-la-Planète-Maléfique.

— Mon brave idiot!» s’esclaffa Singet, «tu sais parfois raisonner. S’il en est ainsi, restez tous les deux ici sur vos gardes pendant que je vais lui demander son nom afin de ramener au roi son épouse.

— Vas-y, mais ne t’avise pas de signaler notre présence», répliqua Porcet.

Sans daigner répondre, Singet s’éleva dans les airs.

Ainsi en est-il:

Sûreté commence p a r guérison,

V oie se garde sans amour n i haine.

Si vous ne savez, en fin de compte, à ce départ pour l’espace, s’il fut vainqueur ou non, ni comment il captura le monstre et délivra la belle, écoutez vous le narrer la séance qui vient.